CHAPITRE III
Sur le* événement* de 1813 et 1814. — BS. de Steln.
Quand l’armée russe franchit la frontière d’Allejnagne, elle était si peu nombreuse qu’à la première revue que l’empereur en passa , en présence du roi de Prusse , à Kalish , elle ne montait guère à plus dè 15,000 hommes. Le reste était en arrière.
Les choses, d’ailleurs, avaient changé de face. Tant que les Russes étaient restés sur leur territoire, ils avaient été seuls à combattre l’ennemi. Mais désormais de puissants alliés allaient joindre leurs aigles aux leurs.
La Prusse se présenta la première. Les Prussiens, alliés forcés de Napoléon , ne pouvaient voir qu’avec joie les succès des Russes. Cette sympathie s’était déjà manifestée dans le corps d’armée prussien qui était entré en campagne avec les Français sous les ordres du général York. On sait que le roi Frédéric-
Guillaume ne fut pour rien dans les arrangements que prit ce général avec Dicbilch , chef d’état-major de Witgenstein ; ce prince garda même toujours rancune au général York pour l’indépendance avec laquelle il se conduisit dans cette circonstance. C’est l’obéissance passive que les rois prisent avant tout.
Le premier appel aux Prussiens fut également fait sans la participation du roi de Prusse. Ce fut le baron de Stein qui prit l’initiative en cette occasion (1). Sa voix connue trouva de l’écho dans les cœurs allemands. Le roi eut beau montrer de l’humeur, les Prussiens commencèrent à se préparer pour la lutte, et bientôt l’élan devint irrésistible : tout se leva, peuples et rois; le sentiment du patriotisme et de la vengeance les posséda tous sans distinction. N’étaient-ils pas tous opprimés, et n’était-ce pas pour la délivrance commune qu’ils couraient aux armes et marchaient ensemble? Aussi les souverains allemands eussent-ils pu se dispenser de faire à leurs sujets des promesses menteuses; en s’en abstenant, ils se seraient du moins épargné la honte du parjure.
Quand les Français eurent évacué l’Allemagne , on songea à régulariser l’administration de tous les pays occupés par les armées des trois grandes puissances , la Bussie, la Prusse et l’Autriche. A cet effet l’on
(I) V la noie A h la fin du volume.
créa le Département central. Le baron de Stein, muni des pouvoirs de ces trois puissances, en fut nommé le chef.
Dans le principe, M. de Stein voulait que les différents états allemands du second ordre, au lieu d’étre admis à se réunir purement et simplement aux grandes puissances, ne fussent reçus dans leur alliance qu’à de certaines conditions propres à favoriser la future réorganisation de l’ancien corps germanique sur des bases plus conformes à ce qu’exigeaient la sûreté et le bien du pays en général. Mais dès le début, c’est-à-dire dès la première réunion d’une de ces puissances secondaires à la coalition , l’espoir de voir prendre de si sages précautions fut déçu. En signant le traité d’accession de la Bavière , le ministre qui dirigeait le cabinet de Vienne ne parut avoir aucun souci du salut futur du peuple allemand. Cette conduite avait pu lui être inspirée par certaines vues de la politique autrichienne ; mais il n’est pas moins vrai qu’elle a été fatale aux intérêts de l’Allemagne, qui, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres , sc trouvaient conformes aux intérêts de la civilisation et de l’humanité , tandis que les intérêts de l’Autriche ne pouvaient être que ceux d’une famille, d’une maison régnante. On sait aujourd’hui ce que veut cette puissance, comme on sait aussi que c’est de justice, de liberté, d’indépendance,
que les descendants des Germains ont besoin. Les états allemands ont leur nationalité à établir, à faire prévaloir ; l’Autriche a des nationalités à détruire ou à empêcher de se produire. Lorsque l’on considère la lutte qui s’établit alors, et qui depuis n’a cessé d’exister entre ces deux systèmes politiques, on peut dire que pour l’Allemagne le génie du bien et celui du mal se trouvèrent personnifiés , le premier dans le baron de Stein , le second dans le prince de Metternich.
M. de Stein avait eu aussi l’intention de faire suspendre de leurs fonctions royales quelques princes souverains de la confédération du Rhin et de les remplacer provisoirement par leurs héritiers , qui montraient plus de patriotisme, toutefois en subordonnant ceux-ci à l’autorité du département central. Nul doute qu’une telle mesure, facile alors à exécuter, n’eùt exercé une influence salutaire sur l’avenir du peuple allemand ; mais elle ne fut pas adoptée. On continua seulement à tenir éloigné de son pays le roi de Saxe , relégué en Prusse après la bataille de Leipzig; un gouverneur russe était établi dans son royaume. Toutes les contrées qu’occupèrent ensuite les armées alliées en France, excepté Paris, furent mises de même sous l’administration de gouverneurs russes, prussiens ou autrichiens, dépendants du département central. Le baron de Stein avait auprès de lui un com-
missaire et des employés prussiens, un commissaire autrichien et un russe (1).
L’activité M. de Stcin s’étendait encore au delà de ce cercle ; on le comprendra facilement. La confiance dont il jouissait auprès de l’empereur Alexandre, et l’identité de leurs vues dans une foule de circonstances , lui donnaient une importance toute particulière. Nul homme, à celte époque, n’a joui d’un crédit égal au sien dans l’esprit de ce monarque.
M. de Stein voulait que l’on continuât la guerre avec énergie. En cela il était cordialement secondé par Blücher et Gneisenau, ce chef d’état-major de l’armée prussienne à qui Blitcher lui-méme attribuait la plus grande part, après Dieu, des succès de la guerre. D’un autre côté , les Autrichiens ne voulaient pas trop s’avancer, et parlaient de cantonnements et de camps retranchés sur le Hhin. Gneisenau , qui venait de passer ce lleuvc avec l’armée prussienne, se plaignait, dans une lettre adressée à M. de Stein , de la lenteur des armées alliées, et énumérait les avantages qu’on aurait en s’avançant avec vigueur et célérité. Le général conjurait le ministre de soumettre ces considérations à l’empereur Alexandre, et de le décider à marcher en avant, comme il l’avait
(1) Celait l'auteur de cet ouvrage.
déjà fait au passage de la Vistule, ce qui avait donné une impulsion décisive au cours des événements. « Si nous n’entrons pas à Paris, disait M. Gneisenau dans cette lettre remarquable, la vengeance et le triomphe seront incomplets. « La lettre, moins les compliments que le général faisait à l’homme d’état, devait être mise sous les yeux du czar ; elle me fut communiquée pour la traduction française.
A en juger par le peu que j’ai pu savoir de la conduite des affaires politiques à cette époque, les difficultés que l’empereur de Russie eut à surmonter durent être immenses. Ce n’était pas lui en effet qui était le chef officiel des armées alliées : le feld-maréchal autrichien prince Schwarlzcnberg portait ce titre. Il fallut à l’empereur tout l’art d’un rusé politique et d’un habile négociateur pour faire mouvoir le général autrichien comme lui, Alexandre, le voulait; mais comme ne le voulait pas le cabinet de Vienne. Blücher, avec son armée, composée de troupes russes et de troupes prussiennes, marchait toujours en avant, s’aventurait quelquefois, et par suite éprouvait des échecs, mais par là aussi il forçait Schwarlzenberg à s’avancer à son tour. On pouvait encore remarquer que ce dernier, soit qu’il voulût montrer que c’était lui qui commandait, soit par d’autres raisons, affectait de ne pas avoir, quand cela se pouvait , son quartier-général dans le même endroit que l’empereur Alexandre. Celui-ci cependant était le moteur de tou-
tes les grandes opérations ; mais ce n’était pas par des commandements ou des ordres absolus qu’il pouvait agir : il devait négocier, et négocier dans toute la force du terme. Quelquefois il se levait pendant la nuit, et, accompagné d’un aide-de-camp portant une lanterne, il allait conférer avec Sehwartzenberg, qu’il trouvait au lit. 11 l’y laissait, et, prenant une chaise , il s’entretenait ainsi avec le commandant en chef. Le quartier-maître général de Sehwartzenberg, le général Langenau, fut aussi honoré d’une pareille visite de la part d’Alexandre.
C’est dans une de ces conférences nocturnes que l’empereur de Russie annonça au prince de Schwartzenberg la résolution qu’il avait prise de se porter sur Paris : c’était au moment où l’on venait d’apprendre le mouvement de Napoléon sur Saint-Dizier. Le général autrichien , surpris de cette communication , s’opposa vivement à l’accomplissement du dessein de l’empereur. Mais celui-ci insista pour l’exécution immédiate de son projet , et finit par déclarer que, si le maréchal n’y adhérait pas, lui, Alexandre, irait seul à Paris à la tête de son armée. Il fallait céder. C’est ce que fit Sehwartzenberg , et les troupes alliées se dirigèrent vers la capitale de la France. Sans doute la gloire qui environnait le czar à celte époque , et l’affection que lui portait l’Europe , donnaient une grande autorité à ses résolutions; mais qui pourrait répondre qu’il eût accompli tout ce qu’il a fait s’il s’était
renfermé dans le rôle d’empereur et les entraves de l’étiquette'?
Le roi de Prusse secondait l’empereur Alexandre avec une loyauté parfaite , quoiqu’il ne partageât pas toujours sa manière de voir sur les mesures à adopter, et qu’il désapprouvât quelquefois la conduite du feldmaréclial Blùcher. On disait même que, dans une circonstance importante, pendant les négociations de Châtillon , il avait fortement combattu l’opinion de l’empereur, qui persistait à vouloir continuer la guerre; mais il avait ajouté aussitôt qu’Alexandre était libre d'agir comme il le jugerait convenable pour le triomphe de leurs armes , et que la totalité des forces prussiennes ne cesserait pas d’être entièrement à sa disposition. Blücher et Gneisenau continuèrent de marcher dans le même sens qu’Alexandre , et ne craignirent pas de mécontenter leur souverain , certains qu’ils étaient de trouver un défenseur et un soutien dans l’empereur de Russie.
Peu de temps après l’entrée des armées alliées en France, l’idée de renverser Napoléon commença à occuper quelques esprits. On ne sait s’il en avait été sérieusement’ question avant le passage du lthin. Sans doute il y avait toujours des émigrés qui prêchaient pourles Bourbons; mais je n'entends parler que des idées adoptées par les cabinets ou par les hommes d’étal influents. 11 parait aussi que déjà à Francfort-
sur-le-Mein , ou un peu plus tard en France, il y eut quelques personnages assez importants du parti royaliste français qui plaidèrent auprès des puissances alliées la cause des Bourbons. On a prétendu que M. de Talleyrand n’était pas étranger à ces négociations; mais tout cela n’a jamais été bien éclairci , et, à dire vrai , n’en valait pas la peine , car de pareilles négociations ne pouvaient guère influer sur la marche des événements.
Ce qu'il y a de certain , néanmoins , c’est que M. de Stein avait songé à la possibilité de changer le gouvernement de la France , et avait agi en conséquence bien avant que Paris eut ouvert ses portes aux alliés. 11 ne parait pas que quelque autre homme d’état influent ait partagé alors cette idée. Peut-être le général Pozzo di Borgo, fort lié dans ce temps avec M. de Stein, avait-il conçu la même pensée, mais ce diplomate ne jouissait pas encore de l’importance qu’il acquit par la suite (1). Quant aux monarques, il n’y a que l’empereur Alexandre qui ait sérieuse-
(I) Les hommes ne peuvent se plaindre , quand, pour apprécier leur valeur, on a recours à ces moyens matériels auxquels eux-mêmes attachent tant de prix. Après la restauration des Bourbons, Louis XVIII offrit à M. Pozzo di Borgo deux millions comme récompense des services rendus par lui à cette antique famille. M. Pozzo demanda h l'empereur Alexandre la permission d'accepter ce cadeau. L'empereur
ment et énergiquement voulu le renversement de Napoléon.
Pendant les négociations de Chàtillon, les puissances alliées, sans en excepter l’Angleterre, penchaient fortement pour un traité; l’empereur Alexandre seul ne voulut pas entendre parler de transaction, quoique tous ceux qui l’entouraient, à l’exception
croyant peut-être qu'il avait lui - même assez, récompensé les services du diplomate en le nommant son ambassadeur , témoigna de la répugnance à accorder cette autorisation. M. Pozzo piotesta du regret qu'il aurait de rien faire qui fût contraire aux volontés de l'empereur : il n'accepterait donc pas l'offre de Louis XVIII; mais, dans ce cas, Sa Majesté devrait lui tenir compte de ce sacrifice , en lui donnant ellemême les deux millions. L'empereur, eboqué de cette persistance , et ne voulant pas sans doute grever son trésor de cette nouvelle charge, Unit par dire a M. Pozzo qu’il n’avait qu'à accepter l'argent ; et le représentant de l'empereur accepta.
Je me souviens qu’un jour, pendant la campagne de 1814, M. de Stcin, après une audience de l'empereur, rapporta un ordre de Sa Majesté de payer à M. Pozzo di Borgo cent cinquante mille francs.
Ainsi, la valeur de M. Pozzo en 1814, comparée à sa valeur après la restauration, était comme cent-cinquante mille flancs h deux millions. J'ai donc raison de dire qu'à l'époque dont je parle ici, ce personnage était loin d’avoir l'importance qu'il acquit par la suite.
deMM.de Stein et Pozzo di Borgo, lui conseillassent de consentir à la paix.
On peut donc assurer, sans crainte de se tromper, que cette idée de détrôner Napoléon n’a été partagée, dans le quartier général des puissances alliées, que par l’empereur Alexandre, M. de Stein, et, si l’on veut , M. Pozzo di Borgo. Tout le reste y était étranger ou contraire. II est vrai que ce n’était qu’une idée vague, qu’un projet dont M. de Stein ne prévoyait pas le facile accomplissement, dont meme il désespérait quelquefois. Quoi qu’il en soit, comme le personnel du quartier général était aussi pour la paix, l’opposition de de M. Stein lui lit perdre de ce côté quelque peu de sa popularité.
On a beaucoup parlé de trahisons, d’émissaires envoyés de Paris au quartier général par quelques personnages, et notamment par le prince de Talieyrand. Je crois qu’on a exagéré l’importance de ces communications clandestines Sans vouloir diminuer l’odieux de la conduite de ceux qui communiquaient ainsi avec les ennemis de leur pays, nous croyons que ces trahisons n’étaient pas et ne pouvaient être d’une grande utilité aux puissances alliées. Les transfuges ne venaient leur apprendre que ce qu’elles savaient déjà, ou à peu prés. Elles ne devaient pas s’attendre à trouver à Paris autre chose que ce qu’elles T. J 3
avaient déjà rencontré dans les provinces parcourues par leurs armées (1).
Une circonstance insignifiante par elle-même a pu contribuer, au moins d’une manière indirecte, à la restauration des Bourbons , en faisant croire aux populations des pays occupés par les armées alliées que celte restauration était dans l’intention des souverains. Au commencement de la campagne , le quartier général des princes coalisés présenta , comme on le pense bien, une grande diversité de costumes et d’uniformes ; il arriva même que , dans les mêlées qui eurent lieu , et notamment pendant la bataille de Leipzig, les cosaques prirent pour des ennemis quel-
(t) Parmi les émissaires qui arrivaient au quartier générai, il y en avait de toutes les classes. J 'en ai vu un auquel je dois la justice de dire qu'il atténuait l'odieux de son rôle, en parlant sans cesse des droits qu’avait le peuple français à une constitution libérale et sérieuse. Autant que je puis me le rappeler, il prétendait venir de son propre chef ; il prenait la qualité d’employé au ministère de la police , ce qui le rendait un peu suspect. Je le revis ensuite h Paris, où il se présenta pour recevoir une indemnité, quelque argent, comme cela se pratique ordinairement dans ces cas. Il en reçut fort peu et ne parut pas très satisfait; en revanche, il témoigna un vif mécontentent, ou plutôt une véritable indignation de ce que la Charte, qui venait dïlrepubliée, était octroyée, et non pas établie par le consentement réciproque du peuple et du roi !
ques officiers des troupes alliées, et les chargèrent à coups de lance. Dans une de ces circonstances, un officier d’état-major autrichien eut un œil crevé; d’autres furent blessés plus ou moins grièvement. Pour obvier à ces inconvénients , l’empereur Alexandre fit porter à ses troupes une écharpe blanche au bras droit. Les autres alliés suivirent cet exemple. Or, il est bien certain que , quand les armées traversèrent la France, les populations crurent voir dans cette marque , adoptée par les alliés uniquement pour se reconnaître entre eux , un signe favorable aux Bourbons , une espèce de cravate du drapeau blanc.
Il a couru, après la restauration des Bourbons, un grand nombre de versions sur les moyens secondaires qui ont amené cet événement. Ces versions peuvent être fidèles et conformes à la vérité, quelque diverses qu’elles soient. Il était, en effet, très naturel que l’empereur Alexandre évitât, en entrant à Paris, de prendre l’initiative d’un acte aussi important, et voulût que le peuple français eût au moins l’air d’avoir rappelé de son propre mouvement les petits-fils de Louis XV. Il a donc pu laisser les Talleyrand, les de Pradt, les Dalberg, lui conseiller tout ce dont ils se sont vantés. Il n’en demeure pas moins vrai cependant que l’empereur de Russie avait songé à cette restauration bien avant l’occupation de Paris. En voici une preuve. Dans les premiers jours de 1814, peu après la dissolution du corps législatif par Napoléon ,
le quartier général des alliés élan! à I, angl es, des lettres furent adressées à quelques personnages résidant à Dijon et à Paris, et notamment à quelques uns des membres uu corps législatif qui avaient montré le plus d’opposition au gouvernement impérial; on y montrait la possibilité de se réunir à Nancy pour prononcer la déchéance de Napoléon. Toutes ces lettres étaient éerites et signées par M. I'..., Genevois, qui venait d’arriver au quartier général et d’étre employé avec le titre de conseiller d’état au service de Russie, près du baron de Stein. Il parlait au nom de l’enipe reur Alexandre. En même temps on lit sonder quelques personnages influents à Dijon, pour savoir s’il ne serait pas possible de provoquer les habitants de cette ville à présenter aux puissances alliées une adresse pourle rappel des Bourbons. Les lettres n’ont eu et ne pouvaient avoir aucun résultat. Quant aux démarches faites à Dijon, les personnes auxquelles on s’était adressé répondirent que, dans le pa\s, on ne pensait pas aux Bourbons, et que, si l’empereur devait succomber, il avait un (ils qui pouvait lui succéder, sous la régence de sa mère. Les Autrichiens, qui occupaient alors Dijon, de même que Genève, d’où les lettres destinées pour Paris ont été envoyées, ne devaient rien savoir de tout cela. J’ignore même si .M. de Nesselrode, qui avait le portefeuille des affaires étrangères à cette époque, a été instruit de ces démarches.
Louis XVIII, en revoyant la France, dit qu’après Dieu c’était au prince régent surtout qu’il devait son rétablissement sur le trône de ses ancêtres. Quelle que soit la part que le ministère anglais ait prise à la direction des affaires politiques à cette époque, on n’a jamais vu qu’il eut mis beaucoup d’insistance pour le détrônemenl de Napoléon et pour le rétablissement des Bourbons. I.es pourparlers qui eurent lieu entre les plénipotentiaires des puissances alliées pendant le congrès de Chàtillon, et l’intimité de lord Castlerengh avec le prince de Metternich, ne paraissaient pas de nature à faire supposer une pareille insistance. Ce qu’on a pu dire à cet égard, après coup, au parlement ou dans diverses publications, ne suffit pas pour justifier les paroles de Louis XVIII. Il aurait pu dire avec plus de vérité qu’après Dieu c’était à l’empereur Alexandre qu'il devait son trône, à l’empereur aidé de MM. de Stein et Pozzo. Ce sont là, à part les événements, les véritables auteurs de la Restauration. Peut-être est-ce un sentiment d’amour-propre qui empêcha Louis de le reconnaître en face de l’empereur de Russie; peut-être est-ce un autre sentiment, qu’il aura pris pour celui de sa dignité , qui le porta à passer devant Alexandre en allant dîner à sa propre table, à s’asseoir sur un fauteuil, et à n’offrir qu’une chaise à l’empereur. Il pouvait certes se passer de pareilles fantaisies avec un homme
tel qu’ Alexandre. M. de La Harpe (1), qui, à cette époque , voyait souvent l’empereur, crut trouver dans ce procédé un manque de respect : « Je vous avais bien prévenu , lui dit-il , que ces Bourbons étaient toujours les mêmes. — Cela ne m’étonne pas le moins du monde, répondit l’empereur en souriant; mais je suis bien au dessus de semblables petitesses. »
Je suis loin, d’ailleurs, de vouloir faire à l’empepeur Alexandre un mérite dé cette restauration. S’il est grand et beau de combattre et de vaincre un ennemi puissant, il ne l’est certes pas d’imposer à une nation un gouvernement ou une dynastie quelconque, à moins d’une absolue nécessité. Mais il faut bien le reconnaître , après la proclamation dans laquelle Alexandre déclarait que les alliés ne traiteraient ni avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille, il était difficile de faire autre chose que de rappeler les frères de Louis XVI. Le pays envahi, Paris occupé , Napoléon déchu , les Bourbons seuls pouvaient gouverner la France.
Les stratégistes ne sont pas d’accord sur le moment que l’on doit considérer comme décisif dans la campagne de 1814. A en juger par les événements, on
(1) V. lu note B à la tin du volume.
peut croire que c’est la marche de l’empereur Napoléon sur Saint-Dizier, marche par laquelle il voulait tourner les armées alliées , et se rapprocher des forteresses; c’est ce mouvement qui, selon toute probabilité, décida du sort de la France et de l’Europe. Napoléon , en s’éloignant de sa capitale , laissait le chemin ouvert aux armées alliées, et il était peu logique de supposer qu’elles se détermineraient à le suivre plutôt que de continuer leur marche sur Paris. M. de Stein comprit bien vite toute l’importance de cette conjoncture , qu’il regarda comme d’un augure très favorable , et la joie qu’il en témoigna prouve la justesse et la rapidité du coup d’oeil de cet homme extraordinaire.
Le quartier général des souverains alliés était à Bar-sur-Aube. L’empereur de Russie et le roi de Prusse quittèrent un soir cette ville pour se porter eux-mêmes en avant. L’empereur d’Autriche avec son quartier général , le prince de Hardenberg, chancelier du roi de Prusse , le baron de Stein et les autres personnes faisant partie du quartier général, demeurèrent à Bar. Mais voici qu’à une heure du matin , l’alarme se répand dans la ville , on frappe à toutes les portes, on donne l’ordre à tout le monde de se mettre en marche et de suivre immédiatement l’empereur d’Autriche à Chàtillon et à Dijon. Je courus en toute hâte chez M. de Stein, que je croyais trouver contrarié au plus haut degré de ce contre-temps inattendu. Je sa-
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vais qu’il mettait dans l’empereur Alexandre tout l’espoir du succès de la guerre, et je supposais que l’éloignement du czar, dans ce moment décisif, devait être regardé par lui comme un grand malheur. J’étais d’autant plus porté à croire que je trouverais M. de Stein très déconcerté, que, peu de temps auparavant, lui ayant dit quelques mots sur la possibilité de la restauration des Bourbons, il ne m’avait répondu que par un soupir et par quelques paroles qui laissaient voir que les diflicultés étaient grandes et nombreuses. Quelle ne fut donc pas ma surprise , quand , en entrant à deux heures du malin dans sa chambre, je le trouvai tout habillé , et vis la joie rayonner sur sa belle physionomie ! Je ne pus m’empécher de lui demander ce qui le rendait si radieux. «Comment donc! me répondit-il, c’est tout ce qui pouvait nous arriver de plus favorable, l/empereur, débarrassé de Metternich et des Autrichiens, ira à Paris, sera libre d’agir; il agira, et tout sera fini. » Jamais je n’oublierai ces paroles prophétiques, qui produisirent sur moi une profonde impression.
Le lendemain du jour où les alliés avaient quitté Bar-sur-Aube , Napoléon vint y coucher. 11 avait espéré, disait-on, surprendre les empereurs dans leur quartier général. Mais Schwartzenbcrg, ayant eu avis du mouvement des troupes françaises, avait dépêché un courrierà l’cmpercurd'Autrichc, pourl’en prévenir. C’est là ce qui avait fait évacuer Bar. Un ou deux au-
1res courriers , envoyés en même temps à l’empereur François, étaient tombés entre les mains de l’ennemi.
Tout le monde suivit donc l’empereur d’Autriche à Chàtillon , et de là à Dijon. Peu de temps après l’installation du quartier général dans celte dernière ville, on reçut la nouvelle de l’entrée des alliés à Paris. La proclamation dans laquelle Alexandre déclarait , au nom des alliés , qu’il ne traiterait ni avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille, fut connue en même temps. Cette proclamatiôn ne parut pas produire une grande joie parmi les Autrichiens ; on remarqua même que l’empereur François fit un très froid accueil à quelques Allemands de distinction qui s’étaient empressés d’aller le complimenter à cette occasion.
Quoi qu’il en soit , M. de Stein , à la nouvelle de la reddition de Paris, annonça qu’il allait partir pour cette ville. Grande fut la rumeur parmi ses amis. Le chancelier prince de Hardenberg et d’autres accoururent pour tâcher de le dissuader d’entreprendre si promptement ce voyage. On lui parla des partisans qui couvraient les routes , du général Vaud et de ses paysans armés. C’était, lui disait-on , s’exposer à de grands dangers , que de s’aventurer en pays ennemi avec une escorte de deux cosaques. Le baron de Stein n’en partit pas moins , et il arriva à Paris cinq ou six jours après que les armées alliées y avaient été reçues.
L’aspect de cette grande ville était des plus bizarres. Les ennemis , entrant en armes dans la capitale du pays, y étaient salués comme des libérateurs par une grande partie de la population, alors que la gloire du nom français remplissait encore le monde ! U faut le répéter, c’était un spectacle bizarre, pour ne pas dire autre chose. 11 est vrai que les circonstances expliquent, si elles ne le justifient pas , le vertige qui s’était emparé des têtes parisiennes. D’un côté , on était las de la guerre ; de l’autre , les vainqueurs tâchaient , par tous les moyens possibles , de faire oublier leur victoire. L’empereur Alexandre a certainement déployé à cette époque un noble et beau caractère ; on chercherait en vain dans ('histoire un autre exemple d’un vainqueur aussi magnanime et aussi honnête homme (1 ).
Aussi était-ce lui surtout qui excitait l’enthousiasme des Parisiens ; les autres souverains passaient
(1) Pourquoi suis-je Russe , et que ne puis-je aimer cet homme sans réserve , comme l’a aimé Stein pendant longtemps, et comme l'aima encore Chateaubriand ? Cela me serait d'autant plus doux que la reconnaissance que je lui dois
personnellement en deviendrait plus pure! Par malheur,
il n’en est pas ainsi ! Ii a vu le mal qui rongeait et déshonorait son pays , ii l'a maudit j il voulait le faire disparaître , il ne l’a pas osé ! Que n'a-t-il employé la moitié des soins et de l'énergie dont il a fait preuve dans la campagne de France h
presque inaperçus. On criait, en les voyant tous ensemble : Vive l’empereur! Un jour, que ce cri retentissait dans la salle de l’Opéra, Alexandre fit avancer François sur le devant de la loge , afin qu’il répondit à cette politesse ; mais le public , pour qu’il ne put y avoir de méprise , se mit à crier : Vive l’empereur Alexandre !
Souvent, dominé par l’entrainement général, je prenais plaisir à entendre ces acclamations; mais elles produisaient aussi quelquefois sur moi des impressions pénibles. Avec mes souvenirs de Goettingue , avec mes sentiments de vénération pour les véritables savants, pour ces apôtres de la civilisation, j’ai été surtout bien peiné en assistant à certaine séance de l’Institut, consacrée à une espèce d’ovation pour l’empereur Alexandre. Je pensais qu’on aurait bien dù épargner cette profanation au temple des Muses , et que le talent admirable d’un homme de lettres ne
effectuer dans son pays des réformes salutaires, qu'il n'a fait que désirer et promettre. Il aurait ajouté une autre gloire à son nom, gloire plus solide, plus durable, et surtout plus utile h l’humanité. Dieu est assez miséricordieux pour l'absoudre de ne pas avoir ainsi fait le bien qu’il pouvait faire, et d'avoir laissé consommer le mal qu'il pouvait empêcher. Mais quel homme sincère pourra jamais lui pardonner d'avoir laissé des chaînes aux mains de ses semblables , de ses compatriotes , lorsqu’un mot eût sulfi pour les faire tomber ?
devait jamais être employé à encenser un vainqueur étranger.
Cependant l’opinion publique , qui paraissait avoir pris son parti quant aux Bourbons, se prononça avec force pour des institutions libres et représentatives. On voyait chaque jour paraître des brochures réclamant ces institutions, et si la France a obtenu une Charte , c’est qu’on ne pouvait la lui refuser. Ainsi , du sein d’un immense désastre, les Français surent tirer un ordre politique qui, s’il ne fut pas pour eux une compensation suffisante , n’en fut pas moins une précieuse conquête pour le genre humain et la civilisation. Ils demandèrent, ils obtinrent une constitution représentative, garantissant leurs droits et leur indépendance , constitution qu’ils sont parvenus à conserver, à perfectionner depuis, tandis que les triomphateurs reprirent le chemin de leur pays respectils pour s’y replacer paisiblement sous le joug accoutumé.
Je ne sais si c’est en vertu du proverbe : « On ne prête qu'aux riches », que plusieurs écrivains attribuent à M. de Talleyrand le mérite d’avoir doté la France de la nouvelle constitution; mais, je le demande, comment M. de Tallinrand aurait-il réussi à faire proclamer la Charte à cette époque , si l'opinion publique y eût été indifférente, ou même si l’empereur Alexandre eût pensé en 1814 comme il pensait dix ans plus lard ?
Bemadotte , alors prince royal el depuis roi de Suède , ne vint pas à Paris avec les autres alliés , ou, s’il y vint, ce ne fut que pour peu de jours et quelque temps après l’entrée des armées étrangères dans cette ville. Il parait que , malgré tout son esprit, il avait eu certaines velléités de devenir quelque chose ou de jouer un rôle en France, quoiqu’il fût clair aux yeux de tout le monde, excepté aux siens peut-être, qu’il ne pouvait rien ni sur les Français , ni sur la France, dont les opinions et les sentiments, à tort ou à raison , lui étaient entièrement hostiles. On ignore s’il a formulé positivement et clairement scs intentions d’alors dans quelque note ou dans quelque communication diplomatique ; mais on disait que , dès le passage du Rhin , il avait émis la prétention que les puissances alliées ne devaient pasagir directement en France, et qu’il serait prudent de choisir un médiateur entre elles et le peuple français.
Avant l’occupation de Paris, Bernadottc, dans son quartier général , tournait souvent la conversation sur ce sujet, devant un aide-de-camp de l’empereur de Russie qui se trouvait auprès de lui. Il s’étendait beaucoup sur les embarras qui ne sauraient manquer de surgir si le roi de Rome succédait à l’empereur, et surtout si l’impératrice était nommée régente. La restauration des Bourbons ne devait pas avoir , à son avis, de moins graves inconvénients. Au surplus , il faisait un grand éloge d’Alexandre. L’aide-de-camp,
comme c’était son devoir, rendait un compte détaillé de toutes ces conversations, qui se renouvelaient fréquemment. D’ailleurs, les troupes russes qui se trouvaient sous les ordres de Bemadotte, et surtout les officiers qui étaient auprès de lui , l’aimaient beaucoup ; de son côté, il ne cessait d’en faire l’éloge et de les citer pour modèles à ses propres troupes.
La conduite de Bemadotte pendant la guerre ne fut pas du reste très franche, soit qu’il voulût ménager son corps d’armée suédois, ce qui ne serait pas une explication suffisante, puisqu’il avait en même temps d’autres troupes que les siennes sous ses ordres ; soit que les difficultés de sa position paralysassent ses mouvements. 11 est bien vrai qu’il livra au maréchal Ney la bataille de Dennevitz, bataille qui fut certainement très utile à la cause des alliés ; mais , en général, il témoignait une extrême répugnance à combattre vigoureusement les Français. 11 fallut des négociations actives et des démarches pressantes pour le faire arriver à la bataille décisive de Leipzig. Ce fut M. Pozzndi Borgo qui l’y amena pour ainsi dire.
Bemadotte avait long-temps auparavant pris ses mesures pour tirer parti de son accession à l’alliance contre l’empereur des Français. Lors de l’entrevue qu’il eut en Finlande, en 1842, avec Alexandre, il fut stipulé, entre autres choses, qu’en cas d’une heureuse issue de la guerre , l’empereur ferait tous scs efforts
pour obtenir, en faveur de la Suède, la cession de la Norvège. Depuis qu’ils avaient perdu la Finlande, les Suédois ne se procuraient des approvisionnements qu’avec de grandes difficultés. Bemadotte en fit l’observation, et, sur sa demande, il fut convenu qu'un prêt de 1 ,500,000 roubles lui serait fait par la Russie. La Suède devait restituer cette somme si elle était mise en possession de la Norvège , ou elle la ganterait, comme une espèce de compensation, dans le cas où la réunion des deux pays n’aurait pas lieu. Au congrès de Vienne, je fus chargé de rédiger un projet de convention avec l’envoyé de Suède pour le paiement des quinze cent mille roubles , devenus exigibles par l’accomplissement de la condition stipulée. Quand je portai ce projet à M. de Nesselrode , il me dit que cela était inutile, l’empereur venant de renoncer à sa créance. Je ne pus m'empêcher de faire la remarque que la Russie n’était pas assez riche pour prodiguer ainsi l’argent sans aucune nécessité. «Que voulez-vous? me dit M. de Nesselrode, le général L...., à l’audience de l’autre jour, a sollicité l’abandon de celte somme , et l'empereur ne sait pas refuser de pareilles demandes. »
Lorsqu’on 1814 , l’empereur Alexandre quitta Paris, il voulut visiter l’Angleterre. Il désirait, en même temps, se faire accompagner de sa garde , dont
il eût voulu foire admirer aux Anglais la magnifique tenue (1) , ne soupçonnant pas qu’il faut, pour exciter l’admiration d'un peuple libre , autre chose que deâ soldais bien disciplinés. Ses conseillers ne surent pas ou n’osèrent pas lui expliquer ce qu’il y avait d’étrange dans cette fantaisie de vouloir donner à la Grande- Bretagne le spectacle d’une revue militaire. On fit des démarches auprès du ministère anglais. Lord Castlereagh répondit , avec tous les ménagements possibles , qu’on ne pouvait laisser débarquer en Angleterre aucune force militaire sans un bill du parlement. On pouvait facilement prévoir cette réponse, et les conseillers de l’empereur, en osant un peu plus, auraient épargné à leur souverain cette espèce de ridicule.
(1) La soldatomanie date de loin dans la famille impériale russe. Pierre 111, étant encore grand duc, faisait confectionner des modèles de forteresses en terre cuite, garnies de soldats en sucre. Un jour, sa jeune et spirituelle épouse entra dans sa chambre, et ne put s'empêcher d'éclater de rire en apercevant une pauvre souris pendue à une potence sur le glacis de la forteresse Le grand duc fut très mécontent de cette hilarité, et dit qu’il n'y avait rien de risible à cela , que le criminel exécuté avait été jugé par un couseil de guerre, et condamné il mort pour avoir mangé un factionnaire