CHAPITRE IV
Vienne .
Le congrès de Vienne, au lieu de s’occuper d’abord des affaires sérieuses , s’ouvrit par des parades et des fêtes de toute espèce. Aussi répétait-on partout alors : Le congrès danse, mais ne marche pas ; et le prince de Ligne avait pu dire avec raison, sur son lit de mort : « Il ne manquait au congrès que les cérémonies de l’enterrement d’un maréchal : je vais lui fournir ce nouveau divertissement. »
La division ensuite ne larda pas à se manifester parmi les puissances réunies au congrès. Napoléon , en rentrant à Paris , avait trouvé un traité conclu entre l’Autriche, l’Angleterre et la France, contre la Russie et la Prusse , et il ne l’avait pas laissé ignorer aux deux dernières. Mais, même avant que ce fait vint à la connaissance des ministres d’Alexandre et de Frédéric-Guillaume, il était facile de s’apercevoir du peu d'accord qui existait entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Rerlin d’une part, et les cabinets de T. I. 4
Londres et de Vienne de l’autre. Quant à eelui des Tuileries, son influenee était presque nulle, malgré toutes les intrigues de M. de Talleyrand. l’ne des eauses principales de cette mésintelligence était la Saxe. Le ci-devant duché de Varsovie ayant été, par suite de la campagne de 1812, occupé par les Busses , il était impossible de le leur enlever. Or, la Prusse ne pouvant obtenir la restitution de cette ancienne province , qui lui avait appartenu , il fallut aviser aux moyens de l’en dédommager. Les alliés trouvèrent dans la conduite du roi de Saxe une cause suflisante ou plutôt un prétexte plausible pour chercher une compensation de ce côté. On sait qu’à la bataille de Leipzig les troupes saxonnes , combattant avec l’armée française, l'abandonnèrent, et que, passant du côté opposé, elles tournèrent leurs armes contre ceux qui un instant auparavant étaient leurs alliés, ou , si l’on veut, leurs maîtres. Cette conduite de l’armée saxonne ne sauva pas le roi Frédéric-Auguste, qui, se trouvant à Leipzig au moment de la prise de cette ville , se vit même refuser l’audience qu’il sollicitait de l’empereur de Bussie. Bientôt après il fut emmené en Prusse (t).
(I) Un général russe (le prince < îalitzin ) fut chargé de l'arcompagncr. Ce plénipotentiaire , ou ce geôlier, comme on voudra l'appeler, sut cependant mériler l'estime et la reconnaissance du vieux roi par ses bons procédés j niais par cela
Ainsi donc , long-temps avant la lin de la guerre , l’attention du cabinet prussien s’était tournée vers la Saxe, qui devait lui servir de compensation pour la perte de la partie de la Pologne qu’elle n’espérait pas recouvrer. Mais les Prussiens voulaient que le royaume de Saxe tout entier fût réuni à la Prusse. Il est même constant que , par suite de négociations qui
même il s'attira l'animadversion du gouvernement prussien , qui porta plainte conlre lui Si l'empereur Alexandre. Ce ne fut pas, à cette époque, l'unique exemple d'agents de l'empereur de Russie qui , pendant leurs missions , ne se conformèrent pas strictement h sa volonté. Un autre général russe ( Michel OrlolT), dont j'aurai occasion de parler dans la suite, fut envoyé au roi de Danemark pour négocier la cession de la Norvège à la Suède. Mais, dès qu'il fut arrivé sur les lieux, il s'avisa de reconnaître que la cause des Norvégiens , qui se soulevaient contre la réunion de leur patrie h la Suède, était aussi juste qu'honorable , et il régla sa conduite en conséquence. Au lieud’unappui, Bernadotle ne rencontra dans la personne de l’envoyé russe qu'un adversaire prévenu contre ses prétentions et un défenseur du Danemark. OrlolT n'était pas le seul , d’ailleurs, qui trouvât bonne et juste le cause des Norvégiens. Ceux même qui prirent le plus de part h cet arrangement ne pouvaient s'empêcher de le condamner. Je me souviens d'avoir entendu le chancelier prussien prince Hardenberg approuver l'insurrection des Norvégiens, et les nobles paroles qu’il prononça h ce sujet allaient bien h sa belle figure. Du reste, les Norvégiens surent tirer bon parti du changement qui eut lieu, et ils ont probablement cessé de regretter leur union avec le Danemark.
eurent lieu pendant la guerre, l’Autriche avait consenti à cette réunion totale. Au congrès de Vienne , ce fut un des points les plus difliciles à régler. La Russie appuyait puissamment la Prusse dans scs prétentions ; mais la France et l’Angleterre , soutenues par l’Autriche , qui avait retiré son consentement , se prononcèrent pour le partage. Quant aux Saxons, ils étaient naturellement opposés à toute réunion à la Prusse, soit totale, soit partielle. Le gouvernement du vieux roi jouissait depuis longues années (son règne remontait à -40 ans) d’une réputation méritée de douceur et de modération , vertus faciles d’ailleurs avec un peuple aussi moral et aussi éclairé que le peuple saxon. Le gouvernement prussien , au contraire , avec beaucoup d’ordre dans l’administration des affaires, se faisait remarquer par une certaine rudesse , et rencontrait peu de sympathie. Cependant un assez grand nombre de patriotes allemands inclinaient pour la réunion tota'e, croyant que lalusion des deux royaumes serait un acheminement à l’unité de l’Allemagne. Ils regrettaient seulement de ne pas voir les autres princes et rois traités de la même manière que Frédéric-Auguste.
Tandis que les plénipotentiaires de la Prusse s’épuisaient en elforts pour atteindre leur but , les patriotes prussiens se plaignaient de leur gouvernement, trouvant qu’il ne déployait pas assez d’énergie dans les négociations. 11 arriva même que le vieux Blücher,
dans un grand diner, à Berlin , refusa de prendre part à un toast porté à la santé du roi,
M. de Stein , qui pendant la guerre avait le titre de ministre d’état au service de la Russie, qui avait été nommé par les trois grandes puissances chef du département central, et qui enlin, soit dit en passant, portait l’uniforme prussien et la cocarde russe , n’eut à exercer aucune fonction officielle et déterminée au congrès de Vienne. 11 y était venu , pour ainsi dire , comme le représentant de son génie , sans autres titres que les services qu’il avait rendus à la cause commune, et le respect dont l’entouraient les peuples et les rois. Son influence d’ailleurs était toujours très grande auprès de la cour de Russie et auprès de celle de Prusse.
Comme on le pense bien, M. de Stein appuyait de toutes ses forces la réunion de la Saxe à la Prusse. Mais il parait que l’aspect des choses ne lui promettait déjà plus les résultats qu’il avait espérés. On lit dans une lettre publiée après sa mort : « Mon désir de » voir la Prusse grande et forte ne venait pas d’uh » attachement aveugle à cette monarchie, mais de la <> conviction que tout morcellement affaiblit l’Alle- « magne, lui ravit l’honneur national , le sentiment » national, y empêche toute bonne administration » économique , et , en privant l’individu d’un des » grands moyens de moralité, qui est l’amour de la » patrie, contribue à sa dégradation. »
Il arriva sur ces entrefaites un événement qui paraissait devoir être le prélude de cette réunion : ce fut le remplacement du gouverneur général russe en Saxe par un gouverneur général prussien. Les proclamations et les discours de ces personnages, surtout ceux du gouverneur russe, étaient rédigés dans le sens de la réunion totale, et l’installation du gouverneur prussien ne parut être rien moins qu’une prise de possession Cet événement souleva , de la part des puissances opposées à la Prusse et à la Ilussic , de nombreuses réclamations, qui eurent de l’écho jusque dans le parlement anglais. La Prusse dut enfin renoncer à ses prétentions, et se contenter de la portion de la Saxe qui lui échut définitivement en partage.
Pendant ces négociations, il fut question, dans le cas de la réunion complète de la Saxe à la Prusse , de dédommager le roi Frédéric-Auguste en lui donnant les provinces rhénanes. 11 est facile de concevoir la raison pour laquelle l’Autriche et l’Angleterre s’opposèrent à cet arrangement. La première trouvait sans doute que la monarchie prusso-saxonne serait trop compacte et trop formidable ; quant à la seconde, l’idée fixe qui dominait, ou plutôt qui possédait le cabinet anglais d’alors, c’était d’entourer la France de puissances aussi fortes que possible ( I ). C’est uniquement
(1 En disant que e 'étaient les ministres anglais qui s'effor-
dans cette intention que la Belgique fut réunie à la Hollande, et Gènes livrée à la Sardaigne, contrairement aux promesses solennelles du général lord W. Benthinck. Mais que les ministres de Louis XVIII aient, dans cette circonstance, fait cause commune avec l’Angleterre et l’Autriche , c’est ce qui n’a pu manquer de frapper d’étonnement les observateurs impartiaux , qui trouvaient plus conforme aux intérêts de la France de voir sur le Rhin un royaume de troisième ordre , avec l’ancien roi de Saxe pour souverain, qu’une province d’un état allemand de premier ordre. Si les plénipotentiaires français, en agissant ainsi, n’ont eu en vue que les intérêts personnels du roi de Saxe , alors il n’y a plus rien à dire. Quant aux habitants des provinces du Rhin, comme les congrès n’ont pas l’habitude de s’inquiéter de l’o-
çaient surtout de constituer autour de la France des puissances considérables, je ne fais que me rendre l’écho de l'opinion générale qui régnait it Vienne lors du congrès
Le Ve volume de Y Histoire du Consulat et de l’Empire , par M. Thiers, contient la preuve que cette idée avait déjà été produite par le cabinet de Saint-Pétersbourg en 1804. La priorité à cet -égard peut donc appartenir à une autre puissance que l’Angleterre. Néanmoins, et la nature des négociations au sujet des provinces rhénanes le prouve assez , il est incontestable que c’est l’Angleterre qui a agi avec le plus d'ardeur dans ce sens. Il cstdc même vrai de dire que la Russie, pendant toutes les négociations de cette époque , s'est montrée beaucoup moins hostile h la France que l’Angleterre,
piuion des pays et des peuples dont ils disposent, leurs intérêts, comme ceux des Saxons, n’entrèrent pour rien dans les négociations ni dans l’arrangement définitif.
Une autre affaire, qui, sans être de nature à produire des mésintelligences sérieuses entre les puissances alliées , avait cependant donné lieu à beaucoup de négociations, c’était celle de la Pologne. 11 ne s’agissait pas d’un nouveau partage de ce malheureux pays, puisque ce partage se trouvait, au moins de fait, déjà accompli, la Russie étant devenue maîtresse du duché de Varsovie; mais bien de fixer le sort de ce duché quant à scs rapports avec l’empire (1). On a beaucoup dit et beaucoup écrit sur ce sujet. On a souvent prétendu que c’était l’Angleterre et les autres puissances qui avaient amené Alexandre à constituer le duché de Varsovie en royaume soumis à son sceptre, mais indépendant de la Russie, avec
(1) Ce n'est point des négociations sur t'étendue des possessions russes en Pologne qu’il s'agit ici. Ces négociations ont sans doute été longues, difficiles, et même compromettantes ; elles se liaient principalement à celles sur la Saxe , et ont été vidées en même temps : la Prusse ayant été obligée de renoncer à une partie de la Saxe, la Russie rrut devoir l'en dédommager par des concessions en Pologne. Mais nous ne voulons parler que de l’organisation des provinces polonaises nouvellement échues à la Russie, qui formait une question toute différente.
des institutions représentatives , formulées dans une constitution que ce prince devait octroyer. Les discussions qui eurent lieu dans le parlement anglais ont pu faire croire qu’en effet les plénipotentiaires anglais avaient chaudement épousé les intérêts des Polonais, la cause de leur indépendance et de leur liberté constitutionnelle. Les choses ne se sont pourtant point passées ainsi. Tout ce qui a été fait pour la Pologne l’a été par Alexandre , et si , dans ses négociations avec les autres puissances, il rencontra de l’opposition, cette opposition était loin d’être favorable aux Polonais.
Alexandre était venu au congrès avec la résolution de faire pour les habitants du duché ce qui a été fait depuis. A Vienne, loin de trouver de l’encouragement, il ne rencontra partout que de l’opposition à ses vues. L’Autriche et la Prusse ne voyaient qu’avec peine le titre de royaume restitué à la Pologne, et une constitution représentative donnée à ce royaume. Ln général, les plénipotentiaires du congrès, sans en excepter ceux d’Angleterre, auraient mieux aimé que le duché de Varsovie fût réuni à l’empire russe comme province. Ce fut l’empereur seul qui , par sa propre volonté , créa le royaume de Pologne ; ce fut lui seul qui lui donna une constitution. Ses ministres même et ses conseillers les plus intimes ne partageaient pas scs idées sur ce sujet, à l’exception cependant du prince Adam Czartorisky. Au moins
ceux qui avaient des opinions à eux et le courage de les exprimer désapprouvaient- ils la création d’un royaume de Pologne, ainsi qüe la constitution octroyée à ce royaume. Parmi ces derniers il s’en trouva deux qui présentèrent à ce sujet des mémoires à l’empereur : c’étaient M. de Stein et M. Pozzo di Borgo.
Celui-ci envisageait la question sous le rapport diplomatique plutôt que d’un point de vue politique. Il démontrait les Inconvénients d’un royaume formé seulement d’une partie de l’ancienne monarchie, l’ombrage que ce royaume pouvait donner adx puissances voisines qui possédaient aussi des parties de la Pologne. Il indiquait, en même temps , quelles conséquences pouvait avoir l’esprit de nationalité ranimé et entretenu chez les Polonais par celte résurrection de la Pologne; esprit ardent, impatient, qui pouvait devenir dangereux, non seulement pour la Prusse et l’Autriche, mais aussi pour la Russie, à la première occasion d’une guerre sérieuse. M. Pozzo ne concluait à rien autre chose qu’à annexer tout simplement le duché à la Russie.
M. de Stein, dans une note très concise, pleine de logique et d’esprit pratique, en faisant l’énumération des mêmes inconvénients , ne concluait cependant pas à la réunion pure et simple du duché à l’empire. Il voulait y voir établir une administration séparée , et surtout des institutions municipales. Il pensait bien que le nouvel édifice élevé par l’empereur, n’ayant
pas de base solide, menaçait de s’écrouler à la moindre secousse; mais il voulait, en leur refusant une constitution , assurer aux Polonais tous les avantages qui sont compatibles avec une position pareille. L’institution d’états j/roviticiaux pouvait être , selon lui , très utilement établie dans tout pays privé d’une constitution générale : l’exemple de la Prusse le prouvait suflisammcnt.
« La Russie demande, disait M. de Stein : 1° une frontière en Pologne , menaçante pour l’Autriche et la Prusse; 2° l’assentiment de ses alliés pour une constitution de la Pologne
» (Ju’on accorde aux Polonais russes des institutions politiques qui leur assurent une participation à l’administration intérieure , qui les garantissent de l’oppression , des fausses mesures ; qui entretiennent l’esprit public et offrent une occupation à leur activité. L’établissement d’états provinciaux dans chaque province polonaise garantirait aux Po'onais la liberté de leurs personnes, de leurs propriétés, une part au gouvernement intérieur, et, par là, le moyen de développer leurs facultés morales et intellectuelles. S'ils n’obtiennent point les avantages d’une constitution générale , ils doivent en porter le sacrifice aux grands intérêts de l’Europe , à la reconnaissance envers les alliés libérateurs, à la part coupable qu’ils ont prise eux-mêmes à leur dissolution par trois siècles d’anar-
chie, par la corruption de leurs grands , l’oppression des classes inférieures de la société.... »
Il y eut, à peu près à la même époque , une troisième note qui fut présentée à l’empereur par M. de Lanskoy, alors gouverneur général du duché de Varsovie. Dans cette note, M. de Lanskoy s’efforçait de persuader à l’empereur que les Polonais étaient « même incapables de comprendre les sublimes institutions de l’immortelle Catherine. » On voit qu’il était bien loin de compte, ce brave homme , qui allait jusqu’à considérer les Polonais comme indignes d’être régis par le bel ordre de choses existant en Russie !
Lors de l’insurrection de 1 831 , la note de M. Pozzo di Borgo attira l’attention de ceux qui la connaissaient (1). On vanta beaucoup la pénétration de son esprit et la justesse de ses prévisions. « // a prédit », ou « J’ ai prédit cela » , entendait-on dire souvent. 11 devrait, ce me semble, répugner à un homme de cœur de revendiquer une semblable prophétie. Tout le monde a pu voir qu’en tenant le royaume de Pologne séparé de l’empire russe , et en le dotant d’une constitution représentative, Alexandre faisait une chose insolite ; certainement il ne fallait pas être un grand prophète pour annoncer des éventualités et
(1) V. à la note C, le Mémoire de M. Pozzo di Borgo.
des dangers possibles , probables même. Mais dans le cœur humain il y a place pour autre chose que pour l’intérêt personnel et pour la peur. Malheur à ceux qui ne le sentent pas ! Leur perspicacité , la subtilité de leur esprit, le génie même qui peut leur être échu en partage , ne remplaceront jamais ce qui leur manque en droiture et en noblesse de sentiments. Dans cet acte de l’empereur Alexandre, il y avait des espérances et pour les Polonais, et pour les Busses, et pour l’humanité entière. Le monde voyait peut-être pour la première fois un conquérant donner aux vaincus des droits au lieu de chaînes. Par cela même, il s’engageait pour ainsi dire à en faire autant pour ses autres sujets.
Vous, politiques expérimentés et utilitaires , vous prenez en pitié , je le sais bien , cette magnanimité d’Alexandre. Ne sentez -vous donc pas ce qu’il y a de beau , de noble , de vraiment utile , dans cet hommage rendu par le pouvoir absolu à la sainteté des droits de l’homme, à la dignité de l’espèce humaine? Ne comptez-vous donc pour rien les avantages matériels, les avantages réels et palpables que l’organisation du royaume de Pologne a produits? Sans doute les députés du peuple polonais ne pouvaient pas discuter sérieusement et utilement les questions politiques ; mais ils pouvaient agir en liberté dans la sphère des questions civiles et des questions d’intérêts matériels; ils pouvaient, et ils l’ont
fait, améliorer l’administration, les finances, la justice dans leur pays ; ils pouvaient veiller et concourir aux progrès de l’industrie , du commerce- et do l’instruction publique. Auraient-ils eu la faculté d’en faire autant sous le régime que vous aviez à leur offrit?
Ce fut au milieu des négociations , des tracasseries et des intrigues de toute espèce , des cérémonies de tous les genres, des fêtes et des danses, que la nouvelle du débarquement de Napoléon en France vint tomber comme une bombe au sein du congrès. Sans cet événement on ne peut prévoir quand ni comment cette assemblée aurait terminé ses travaux. Les principales affaires étaient encore loin d’une solution définitive. H n’y avait de consommé que la réunion de Gènes au Piémont , oeuvre fameuse, début glorieux ! S’il y eut jamais un sacrifice éclatant fait au dieu de la peur, ce fut bien celui-là. Gastlereagh, poursuivi par son idée fixe , voulait, coûte que coûte , entourer la France de puissances formidables. Kn se rappelant le rôle que Gènes avait joué , dans les guerres entre la France et l’Autriche, en Italie, on crut ne pas pouvoir mieux prévenir le retour de semblables circonstances qu’en anéantissant une célèbre république, en la plaçant sous le joug d'un monarque absolu qui n’avait aucun droit, aucune prétention sur ce petit état. Le peuple le plus lésé par cet acte, sous le rapport du commerce , était certainement le peuple anglais; et,
cependant , c’est le ministre d’Angleterre qui contribua le plus à cette absurde et odieuse iniquité.
Si le débarquement de Napoléon fut un événement étonnant , il ne surprit pas également tout le monde. Depuis qu’il était relégué à l’ile d’Elbe, des prophètes politiques, et entre autres le fameux Kotzebüe , avaient mis la plus grande persévérance à signaler les dangers qui résultaient, pour la dynastie des Bourbons et pour la paix de l’Europe , de la proximité de cette île, si voisine de la France. Le congrès ne fut pasnon plus sans se préoccuper de cette éventualité (1).
Alexandre se montra très actif dans ses préparatifs pour une nouvelle guerre. La communication que lui fit Napoléon du traité d’alliance conclu entre FAnglelerre, l’Autriche et la France, contre la Russie et la Prusse, ne l’arrêta pas un seul instant (2). Les armées russes, qui n’étaient pas encore rentrées dans leur pays ou dans leurs cantonnements , reçurent l’ordre de faire volte-face et de marcher de nou-
(t) A Vienne , et pendant le congrès, j’entendis plusieurs fois nommer l'tlc Sainte-Hélène , avant que Napoléon eût quitté file d’Elbe. Ce n était donc pas sans fondement que l’ex-empereur reprochait aux puissances alliées d’avoir eu l'intcnlion de le reléguer loin de l’Europe, dans une des lies de la zone torride.
(2) Il paraît du reste que ce traité d’alliance était déjà connu de la Prusse et de la Russie.
veau vers la France. Les Prussiens, oubliant , ainsi que le font ordinairement les peuples, les déceptions qu’ils avaient éprouvées, montrèrent la mémo ardeur qu’en 1813. Le duc de Wellington partit pour Bruxelles. Comme on n’avait que très peu de confiance dans la sagesse et dans l’énergie des Bourbons , chacun désirait voir, dans un moment aussi important, le général Pozzo di Borgo retourner immédiatement à Paris ; c’était aussi la volonté de l’empereur. Mais M. Pozzoaimamieuxaccompagner le ducdeWellington à Bruxelles. M. deStcin, qui ne se trouvait plusavec ce diplomate dans les mêmes relations d’amitié que par le passé, l’en blâma sévèrement, comme d’un manquement à son devoir.
Tout en faisant les préparatifs d’une nouvelle campagne, il fallait terminer, de manière ou d’autre, les affaires qui, jusque là , avaient occupé le congrès. C’est alors que fut définitivement réglé le sort du duché de Varsovie, et qu'on promit aux provinces de l’ancienne Pologne qui continuaient à en être séparées des institutions nationales et libérales. C’est à cette même époque que fut créé , par une espèce d’impromptu , le royaume l.ombardo-Vénitien. Sans le retour de Napoléon , les anciennes possessions autrichiennes en Italie n’eussent peut-être pas conservé ce pauvre sobriquet de royaume.
Comme le département central n’existait plus, on dut s’occuper de faire administrer par d’autres
moyens les pays que pendant la guerre ou occuperait en France. Il fut résolu par les trois grandes puissances qu’elles nommeraient des gouvetneurs généraux dans les rayons de pays qui seraient occupés par les troupes de chacune d’elles. Les armées de l’empereur Alexandre se trouvant dirigées sur la Lorraine et les pays adjacents, le gouverneur général russe devait être installé & Nancy ; six départements de la France formaient son arrondissement. M. d’Alopéus, ambassadeur de Russie près de la cour de Berlin , qui déjà avait rempli les fonctions de gouverneur général à Nancy pendant la campagne de 1811, fut nommé à ce poste en 1815. Le feld-maréchal Barclay de Tolly, commandant en chef de l’armée russe, aurait désiré que l’administration des pays occupés par elle fût confiée , sous sa direction , à l’intendant général de l'armée. N’ayant pu faire prévaloir son avi3 à cet égard , il en garda rancune à M. d’Alopéus. Cette rancune ne fit qu’augmenter quand ce dernier, voyant chez les Autrichiens un ministre des armées (Ij, eut la puérilité de demander pour lui-méme un titre semblable, qui était inconnu en Russie , et qui n’ajoutait absolument rien à ses attributions.
(1; Ce litre, chez les Autrichiens, correspond it celui d’in tendant-général.
U fallut aussi aviser à de nouveaux moyens de subsistance pour l’armée russe en Allemagne. Ceux auxquels on avait eu recours dans la campagne précédente, c’est-à-dire les réquisitions forcées , la perception des impôts et des contributions de toutes sortes, ne pouvaient plus être employés, et le gouvernement russe se trouvait réduit à pajer l’entretien de ses troupes. Si l’on avait taxé à leur valeur réelle les fournitures de toute espèce nécessaires à la subsistance d’une armée, telles que vivres, fourrages, etc., il est certain que la dépense aurait été trop forte pour la Russie, et il eût été à craindre qu’elle ne se trouvât dans l’impossibilité de pouvoir jamais se libérer de la dette énorme qu’elle eut été forcée de contracter. Le gouvernement russe n’est pas riche en argent, et il ne pourrait subvenir aux dépenses de fortes armées, pendant de longues campagnes, qu’en admettant le principe de faire nourrir la guerre par la guerre. D’un autre côté, il était évident que, cette fois-ci comme la précédente , la Russie ne faisait pas la guerre dans son intérêt seulement, maisaussidans l’intérêt des pays allemands. C’est par ces considérations , et surtout par celle de l’impossibilité pour la Russie de subvenir intégralement à tous les frais de la guerre , que M. de Slcin proposa de fixer à un taux modique les fournitures qui seraient livrées par les pays où les troupes russes passeraient. Le prix fixé de cette manière pour chaque ration était d’un tiers
ou d’un quart de la valeur réelle. Cette proposition fut adoptée. La suite a prouvé toute la sagesse d’une telle mesure. Après la paix générale, la liquidation se lit sans difficulté entre la Russie et les pays allemands, qui n’atlendirent pas long-temps le paiement des sommes liquidées.