‹ La Russie et les russesChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Evénement de 1815. La Sainte-Alliance.

Le gouverneur-général, ministre des armées impériales, arriva à Nancy, accompagné d’un secrétaire d’ambassade, d’un copiste et de l’auteur du présent ouvrage , qu’on avait jugé à propos de mettre auprès de ce haut fonctionnaire. Dans la suite, on lit venir quelques employés de Russie. Mais dans les premiers moments M. d’Alopéus, n’a\anl pas autour de lui un personnel suffisant, crut devoir prendre un ancien employé du duché de Nassau , auquel il confia le poste d’intendant à Nancy. Il eut des motifs suffisants de s’en repentir, mais je ne sais s'il s’en est réellement repenti.

Pendant mon séjour à Nancy, je fus surchargé d’aiïaires. La correspondance avec les autorités militaires, les contrats pour les différentes fournitures nécessaires aux troupes russes, m’occupèrent surtout beaucoup. C’était bien malgré moi que, cédant

aux vives instances du gouverneur-général , j’avais consenti à me charger de celte dernière besogne. Tous mes efforts n’ont pu empêcher des malversations dont se rendirent coupables quelques employés de l’intendance et d’autres, préposés à la liquidation des sommes pour les objets livrés par les fournisseurs.

Les soldats russes se conduisirent envers les Français infiniment mieux que’lcs soldats allemands. Pendant le passage des troupes prussiennes et bavaroises par Nancy et dans les environs , il y eut beaucoup de désordres commis, et beaucoup de plaintes s’élevèrent parmi les habitants, [.'administration russe faisait, en pareil cas, prendre par sa police les mesures les plus propres à protéger les opprimés. La conduite dure des Prussiens s’explique facilement par l'esprit de vengeance qu’ils nourrissaient contre les Français pour les longues humiliations que ceux-ci leur avaient fait éprouver. L’insolence des Bavarois n’étonnera pas non plus : des amis, devenus ennemis, montrent dans leur inimitié une passion violente, de même que les renégats sont les plus ardents persécuteurs de leurs anciens frères en croyance. Quant aux Russes, ils n’avaient point à venger les mêmes humiliations que les Prussiens, car ce ne sont pas les batailles perdues qui humilient un peup’e, surtout quand il en a gagné d’autres à son tour. D’ailleurs le soldat russe, habitué qu’il est à une vie toute de privations, assujéli à l’arbitraire le plus révoltant , aux traitements

les plus cruels, est sensible à la moindre politesse, au moindre signe de bonté ou de bienveillance. Or la plupart du temps il trouvait un bon accueil chez les habitants; on lui donnait à manger, souvent même on l’admettait à la table de la famille ; on le traitait de monsieur en lui parlant, ce qui ne manquait pas de lui faire plaisir ; enfin il était content. (Jue de fois n’ai-je pas entendu les citoyens de Nancy et des environs dire qu’ils regardaient comme leur enfant le soldat russe logé chez eux ! I.eur confiance en lui était telle , qu’ils laissaient entre ses mains les clés de la maison , qu’ils lui confiaient le soin de veiller sur les petits enfants, et le soldat russe les aidait volontiers dans leurs travaux domestiques. Aussi, quand le bruit se répandit à Nancy que la ville devait être évacuée par les Musses et occupée par les Bavarois , les habitants disaient-ils qu’ils aimeraient mieux avoir à loger dix Musses qu’un Bavarois (1).

(I) J'eus l'occasion de voir un exemple de la patience toute particulière du soldat russe, résultat chez lui de cette abominable discipline militaire, qui, à force d élie rigoureuse, finit par abrutir les hommes. En arrivant un matin dans mon cabinet , j'y trouvai le même militaire que j'y avais vu la veille. C'était un sergent du poste placé à Ihôlel de la Préfecture, nu demeurait le gouverneur-général L’air martial et honnête du vieux soldat attira mon attention. En causant avec

Il y eut des exeptions, sans doute, mais elles furent rares , et elles provenaient d’ailleurs bien plus souvent du fait des officiers que de celui des soldats. Il se trouvait aussi dans l’armée russe quelques anciens émigrés français : ceux-là se distinguaient d’autant plus par leurs vexations qu’ils étaient portés à croire que les Lorrains ne voyaient pas la restauration d’un bon œil. Ils s’occupaient beaucoup de l’opinion politique de la population, tandis que les Russes n’en avaient pas le moindre souci, (l’est ainsi que le commandant de Nancy, général de cavalerie, émigré ou (ils d’émigré , se couvrit de ridicule par ses préoccupations sur la manière de penser des habitants de la ville. Un autre , faisant la guerre de partisan , s’emparait dans ses courses de soi-disant bonapartistes ou jacobins, les envoyait à Nancy, et se mettait en colère en apprenant que ses prisonniers étaient immédiatement relâchés. Le général

lui, je lui demandai s'il avait déjeuné. — « Non, me réponditil , du ton d'un soldat faisant son rapport h son officier. — Mais depuis quand êtes-vous ici ? — Depuis hier matin — Avez-vous soupéhier? — Non. — Avez-vous dîné? — Non. — Avez-vous déjeuné hier? — Oui , en quittant la caserne. » Ce brave homme n'avait rien mangé depuis vingt-quatre heures; et pas un murmure, pas même l'ombre d'une plainte dans l’inflexion de sa voix ! Tout le poste de I hOlel était h jeun comme lui, cl personne n'avait rien demandé!

Langeron lui-rm'me , homme bon et éclairé , envoyait des environs de Metz, où il commandait, des charrettes pleines de prétendus conspirateurs, qui, arrivés à Nancy, étaient sur-le-champ rendus à la liberté. Les Russes se moquaient avec raison de ce zèle persécuteur que les Français rentrés dans le pays déployaient contre leurs propres compatriotes.

L’aspect que présentait Paris en 1815 était bien différent de celui qu'il avait en 1814. L’exaltation de la joie qu’on y avait remarquée à cette époque était sans doute factice, fiévreuse, et, à vrai dire, un peu plus que ridicule par son exagération. Mais en 1815 tout était triste, morne, silencieux. Les royalistes ne pouvaient plus afiirmer, comme en 1814, que les Bourbons avaient été rappelés par la France; l’épithète d'inévitable, accolée au nom de Louis XVIII , avait succédé à celle de désiré. La présence des Anglais clans la capitale du royaume augmentait le désespoir des patriotes. Les uniformes rouges étaient ceux à la vue desquels ils pouvaient le moins s’accoutumer. Et puis le gouvernement, poussé, non certes par les alliés , comme quelques personnes l’ont prétendu, mais plutôt par sa mauvaise étoile , méditait, on ne pouvait l’ignorer, des vengeances aussi sauvages qu’inuliles. De leur côté, les puissances coalisées avaient résolu de traiter la France plus sévèrement que la première fois.

La guerre de 1815 fut terminée sans le concours de l’armée russe. Quand l’empereur Alexandre arriva à Paris, Blücher et Wellington occupaient déjà cette ville. Celte fois encore on vil le czar prendre la défense des Français contre les rancunes des autres puissances. Il lui semblait que l’occupation territoriale, l’enlèvement des chefs-d’œuvre du Musée, et les contributions qu’on avait frappées sur la France, étaient de suffisantes représailles; et non seulement il ne voulut pas aller plus loin, mais il tâcha encore d’atténuer autant que possible la rigueur des mesures déjà résolues.

Il est douteux d’ailleurs qu’il ait jamais été sérieusement question du démembrement de la France. On s’entretenait sans doute de la nécessité de l'affaiblir; on a parlé d’en détacher les provinces ci-devant allemandes pour les réunir à l’Autriche ; mais celleci paraissait loin de désirer une pareille acquisition. Une foule de projets furent faits pour la distribution des territoires des frontières. Le prince Hardenberg, chancelier de Prusse , avait auprès de lui un ancien professeur de statistique qui s’occupait à tracer des cartes, en y indiquant les changements à faire dans les possessions françaises limitrophes de l’Allemagne. Il est probable qu’une de ces cartes-projets (1) a été

(1) V. le Congrès de Vérone.

soumise à l’empereur Alexandre, et qu’il l’a communiquée à M. de Richelieu, entre les mains duquel M. de Chateaubriand l’a vue.

Celte fois, d’ailleurs, Alexandre n’était pas seul de son avis : la généralité des Russes qui se trouvaient à Paris pensaient qu’il serait contraire aux intérêts de la Russie de trop affaiblir la France.

Un regrettera toujours que, pour sa gloire, l’empereur de Russie, en prenant plus ou moins vivement la défense des intérêts généraux du pays, n’ait pas tenté de couvrir de son égide les hommes contre lesquels la Restauration faisait diriger des poursuites , et ceux qu’elle avait proscrits. Il eut été généreux de la part d’Alexandre, c’était même pour lui un devoir, d’user de toute son inlluence pour arracher le maréchal Ney à la vengeance des Rourbons. La convention passée entre le duc de Wellington et le maréchal Davoust protégeait la personne du duc d’Elchingen; cette convention avait profité aux alliés, ils étaient entrés à Paris en vertu de la capitulation : il était donc de toute justice, puisqu’ils en avaient accepté les avantages, qu’ils se lissent un devoir d’en remplir les obligations. Alexandre eût bien fait de penser un peu plus à son honneur personnel, et un peu moins à la prétendue indépendance du gouvernement restauré. Ce gouvernement voulait à toute force faire des exemples , comme on le disait alors , c’est-

à-dire qu’il voulait du sang, comme s’il n’y avait pas eu assez d’exemples inutiles, assez de sang versé, depuis le commencement de la révolution ! Et les alliés le laissèrent se donner cette cruelle satisfaction. Mais, nous le répétons, il est absurde de les accuser, comme on l’a fait depuis, d’avoir exigé les supplices qui ont eu lieu ; c’est déjà bien assez d’avoir à leur reprocher une coupable neutralité. La marche du procès du maréchal Ney prouva sufiisammenl, du reste, que le gouvernement restauré n’avait nul besoin d’être excité à poursuivre ses victimes. L’esprit de parti et les haines politiques étaient si violents, qu’on voyait les vieux pairs entrer en fureur à la moindre parole indépendante qui sortait de la bouche d’un témoin. Le maréchal Davoust , appelé à déposer sur la convention qui protégeait le maréchal Ney, se trouva isolé dans les salons du Luxembourg pendant la suspension de la séance; les pairs, les maréchaux même, affectaient de ne point s’approcher de lui. Aussi parut-il sensible au procédé d’un aide-dc-camp de l’empereur Alexandre qui l’aborda en lui parlant avec les égards dus à un guerrier aussi célèbre que lui. Je me rappelle aussi l’empressement avec lequel le chef suprême de la police traversa, après la délibération, la salle où le public attendait la décision des pairs. A voir cet empressement, on aurait pu croire qu’il allait

annoncer à la famille de Ney qu’il était acquitté

Il courait porter au roi la nouvelle de la condamna-

tion du maréchal ! Ce qui surtout produisit sur moi une bien triste impression, ce fut la vue du duc de Richelieu, que je savais être un honnête homme; il était là à causer tranquillement avec plusieurs personnes qui faisaient cercle autour de lui.

Le duc de Wellington eut, dans cette occasion, le malheur de ternir sa gloire, comme une autre céLbrité de l’Angleterre, Nelson, avait souillé la siennedansune circonstance à peu près pareille. L’amiral anglais a, du moins, trouvé une plume habile pour disculper sa mémoire; sir J. Mackintosh , après avoir dépeint le caractère de Nelson et les circonstances dans lesquelles il s’était trouvé, déclare que c’est le seul homme qu’il puisse continuer à aimer et à admirer après une action telle que l’assassinat de l’amiral Carraciolo. Le duc de Wellington attend encore un apologiste; et il lui sera difficile d’en trouver. Probablement, du reste, il s’en soucie fort peu .

A l'honneur des officiers supérieurs anglais, j’entendis un d’eux , le général sir R. Wilson, dire que, pendant le procès du maréchal Ncy, il avait été choisi par d'autres généraux, ses compatriotes, qui se trouvaient à Paris, pour se rendre chez l’ambassadeur d’Angleterre, atin d’y protester en leur nom contre ce procès, et de représenter qu'on ne pourrait plus, à l’avenir, avoir la moindre eonüance dans les conventions arrêtées par les généraux anglais, si celle qui avait été passée entre le duc de Wellington et le

maréchal Davoust était violée. Cette noble démarche resta sans effet.

C’est en 1815 que fut formée cette fameuse Sainte- Alliance qui, alors et depuis, a tant préoccupé les esprits. En délinitive, l’opinion générale ne vit dans cet acte qu’un pacte d’alliance des rois contre les peuples. Mais ceux qui connaissaient bien le caractère de l’empereur Alexandre, ainsi que la disposition d’esprit dans laquelle il se trouvait à cette époque, étaient loin d'attacher autant d’importance à une pensée qui, pour être religieuse, n’était cependant chez lui qu’une simple velléité. Il arrive souvent que les hommes, en voyant des choses insigniliantes revêtues de formes solennelles, cherchent, quand ils n’y aperçoivent aucun but ostensible, à y découvrir un sens caché, et, en procédant ainsi de conjectures en conjectures, ils finissent par croire à la réalité des fantômes créés par leur imagination. C’est ce qui arriva pour la Sainte- Alliance : on y vit un acte qui liait les souverains entre eux, et dès lors on put, avec quelque vraisemblance, supposer qu’il était en même temps dirigé contre les peuples , que les rois regardent toujours comme leurs ennemis naturels, en attendant que les peuples aient appris à leur rendre la pareille. Mais les rois n’ont pas besoin de se lier d’une manière mystique pour agir uniquement dans l intérét des couronnes; ils préfèrent, sous ce rapport, montrer leurs

sentiments au grand jour, et ils ne se gênent pas pour en donner des preuves fréquentes. Au surplus, ee n’est point Alexandre qui , à cette époque, aurait pu provoquer l’ai iance des rois contre les peuples. Il est certain, du reste, que ses nouveaux alliés en Jésus- Christ ne concevaient pas eux-mêmes la nécessité de l’alliance qu’il leur offrait, s’ils l’ont contractée, c’est plutôt par déférence pour sa personne qu’en vue de leurs intérêts comme monarques.

D’ailleurs, madame de Krudener, qui, la première, conçut la pensée de la Sainte-Alliance, en a donné l’historique, et son livre aurait dù persuader les plus incrédules, et leur faire connaître jusqu’à quel point l’empereur était impressionnable '4).

(1) Ayant eu, par la suite, occasion de lire un autre factum sur l’origine de la Sainte-Alliance , celui de M. de Stourdza , je vis que je ne m'étais pas trompe , en considérant tout d'abord cet acte comme une velléité passagère de I empereur. Tout était momentané et fugitif dans l'autocrate t usse. Cette même madame de Krudener , avec laquelle il priait en 1815 , fut , quelques années plus lard , éloignée par son ordre de Saint-Pétersbourg, et alla mourir bientôt après dans une espèce d'exil en Crimée. Cependant cette femme avait été durant quelque temps l'objet de tons les respects de l’empereur, et il n'y avait dans sa conduite rien que d honorable et d innffensif. Le prétendu danger de ses prédications n’aurait dû lui susciter aucune persécution à Saint-Pétersbourg , où elle ne prêchait pas , cl où elle n’aurait pu se faire comprend) r des masses , puisqu'elle ne parlait pas la langue russe.

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