‹ La Russie et les russesChapitre 8 sur 23 · SO · texte numérisé non relu

SO

le servir; je pouvais continuer à le faire au dehors, ou retourner en Russie. Tout semblait me prescrire de renoncer à ce dernier parti. I ne longue absence de mon pays devait, sous une foule de rapports, m’en rendre le séjour difficile, tandis que tous les avantages matériels et moraux auraient dû me porter à préférer le séjour à l’étranger. Ma famille, qui habitait la Russie, connaissant mes goûts et mes opinions, ne me pressait pas, par amitié pour moi, de revenir à Saint-Petersbourg. M. de Stein , chez qui le devoir passait avant tout, me disait lui-méme : « Restez avec nous, vous y serez mieux que dans votre pays. » Hélas! je n’ai jamais songé à peser les avantages et les inconvénients qui se présentaient d’un cûté et de l’autre. Quand il fut question de choisir, ma détermination était déjà prise. Le retour en Russie était pour moi l'accomplissement d’un devoir, et dès lors je ne pouvais plus être retenu par la prévision des désagréments, des difficultés, et même des injustices auxquelles je ne me dissimulais pas que j’allais m’exposer.

Quand j’y pense à présent, je vois que, j’ai renoncé volontairement au bonheur pour me jeter dans les bras de l’infortune, si je puis m’exprimer ainsi. Pourtant, si c’était à recommencer, il est probable que je prendrais encore le même parti.

Je rentrai dans ma patrie vers la fin de 1816. L’impulsion donnée aux esprits par les événements

qui venaient de s’accomplir, ou plutôt l’agitation produite par ces événements, était évidente. C’est à dater du retour des armées russes dans leur pays que les idées libérales , comme l’on disait alors , commencèrent à se propager en Russie. Indépendamment des troupes réglées, de grandes masses de miliciens avaient aussi vu l’étranger : ces miliciens de tous rangs , à mesure qu’ils repassaient la frontière , se rendaient dans leurs foyers, où ils racontaient ce qu’ils avaient vu en Europe. Les événements eux-mêmes parlaient plus haut qu’aucune voix humaine. C’était là la véritable propagande.

Cette nouvelle disposition des esprits se manifestait principalement dans les endroits où étaient rassemblées les forces militaires , surtout à Saint-Pétersbourg, centre des affaires, et qui renfermait une nombreuse garnison de troupes d'élite.

Dans un état comme la Russie , où l’opinion n’a pas la faculté de se manifester par la presse , ce n’est qu’en écoutant, ce n’est qu’en comprenant bien ce que l’on entend dire le plus fréquemment , ce n’est qu’en examinant avec attention ce qui se passe, que l’on parvient à savoir ce que pense le public.

Dans les pays soumis au despotisme , l’opinion se manifeste aussi par cette littérature manuscrite qui circulait en France, avant 1789, sous la forme de noèls et de chansons. Celte littérature, que l’on pourrait appeler de contrebande, indiquait, en Russie,

— Sé-

quelle était la tendance et la disposition des esprits. On vit paraître alors d’assez nombreuses productions de ce genre, remarquables tantôt parla force de l’épigramme , tantôt par de hautes et poétiques inspirations. Des petits chefs-d’œuvre, inconnus auparavant, signalèrent les jours qui les virent éclore comme une époque de vie, d’espérance, et il faut ajouter de bon sens et de raison réfléchie. La presse régulière ellemême participait à ce mouvement des intelligences. Des sujets jusque là restés inaccessibles à la publicité étaient discutés dans des ouvrages sérieux. La presse périodique s’occupait plus qu’auparavant de ce qui se passait dans les pays étrangers, et surtout en France , où l’on faisait l’essai de nouvelles institutions. Les noms des célèbres publicistes français étaient aussi populaires en Russie qu’ils pouvaient l’étre dans leur patrie, et les militaires russes, oubliant le grand homme de guerre qui venait de succomber, se familiarisèrent avec les noms de Benjamin Constant et de quelques autres orateurs et écrivains qui semblaient avoir entrepris l’éducation politique du continent européen (1).

Cl) Quand on a fait des progrès , ou est très disposé h oublier le point d’où l'on c st parti. Je suis assez âgé pour me souvenir de l'étal des idées en Europe à l'époque où les publicistes , et surtout tes publicistes français, commencèrent à

J’ai vu des personnes, rentrant à Saint-Pétersbourg après l’avoir quitté depuis quelques années , exprimer le plus grand étonnement à la vue du changement

faire l'éducation politique des peuples. Tous, h l’excepiion des Anglais , allèrent h leur école. Beaucoup de choses qui nous paraissent à présent presque banales , des principes que l’on prendrait maintenant pour des lieux communs , étaient nouveaux alors et considérés presque comme des découvertes. Les idées même et les maximes politiques proclamées pendant la révolution française , surtout par l’immortelle Constituante , semblaient avoir été effacées de la mémoire des peuples durant les guerres de la république et celles de l’empire. Les Anglais seuls parurent rester calmes b la vue de ces merveilles d'un nouveau monde inlelleetuel découvert par l’Europe continentale. Ne l’avaient-ils pas devancée sous ce rapport, et ne prenaient-ils pas for granlcd , comme le disait S. J. Macintosh b M de Staël , toutes les belles doctrines professées par Benjamin Constant et autres? C’est b Benjamin Constant surtout que reviennent b cet égard les honneurs de l'époque. Doué d'une ame ardente pour le bien de ses semblables , et d'un admirable talent, c’est lui qui a fait le plus pour l’éducation politique , non seulement de la France , mais encore du reste de l’Europe continentale; c'est lui qui a inspiré le plus de choses utiles, saines et fécondes b ses contemporains, sans en excepter peut-être cenx-mémes qui n’ont pas trouvé dans leur cœur assez de générosité pour voir dans le mérite immense du publiciste une compensation suffisante aux faiblesses de l'homme.

survenu dans la manière d’étrc, de parler, d’agir même de la jeunesse de cette capitale : elle paraissait s’étre réveillée pour vivre d’une autre vie , pour s’inspirer de tout ce qu’il y avait de noble, de pur dans l’atmosphère morale et politique. Les officiers de la garde attiraient surtout l’attention par la liberté et la hardiesse avec laquelle ils s’exprimaient, se souciant fort peu s’ils parlaient dans un lieu public ou dans un salon , si ceux qui les entendaient étaient partisans ou adversaires de leurs doctrines. Personne ne pensait à l’espionnage , qui à cette époque était à peu près nul et inconnu.

Le gouvernement, loin de s’opposer à la direction que paraissait prendre l’opinion publique, montrait, par ses actes , que ses sympathies se trouvaient d’accord avec celles de la partie saine et éclairée de la population. La conduite de l’empereur en Pologne peut en être citée comme preuve. Dans le discours qu’il prononça à l’ouverture de l’assemblée représentative , à Varsovie , Alexandre déclara , en termes formels , que son intention était de doter la Russie ellemême d’institutions représentatives (1). A ce propos.

(t) Voici un extrait de ce discours, prononcé le 15 (27) mars

h L'organisation qui était en vigueur dans votre pays a » permis l'établissement immédiat de celle que je vous ai

il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire quelques mots sur les suites de ces velléités libérales de l’autocrate.

Le royaume de Pologne une fois constitué , il fallait nommer un vice-roi. Le prince Adam Czartorisky a pu avoir la pensée d’occuper ce poste ; l’idée d’yappelerun prince allemand paraitaussi s’être produite ; finalement, c’est à un général polonais qu’il fut conGé. Mais à coté du vice-roi, il y avait un commissaire impérial ( M. NovossiltzolT), puis un commandant en chef de l’armée polonaise et des troupes russes stationnées en Pologne. Ce commandant n’était autre que le grand duc Constantin , frère de l’empereur. Si, à la rigueur, la constitution pouvait s’accommoder du commissaire, il est évident que le commandant en chef était de trop. Un commandement de cette nature et la constitution ne pouvaient exister ensemble , quoique la personne qui l’exerçait repré-

» donnée , en mettant en pratique les principes de ces insti- ■ lutions libérales qui n’ont cessé de faire l’objet de ma solli- » citude , et dont j 'espère , avec l’aide de Dieu, étendre l’ina fluence salutaire sur toutes les contrées que la Providence » a confiées à mes soins.

» Vous m’avez ainsi offert les mojens de montrer à ma » patrie ce que je prépare pour elle depuis long-temps, et ce a qu’elle obtiendra , lorsque les éléments d’une œuvre aussi a importante auront atteint le développement nécessaire. »

sentàt en même temps, comme député à la diète, Je faubourg de Prague, de sanglante mémoire.

I a création du royaume de Pologne, et surtout le discours d’ouverture h l’assemblée représentative, produisirent une certaine sensation en Russie. 11 y avait des personnes qui, mettant de côté les petits intérêts d’amour propre et de nationalité mal entendue, se réjouissaient franchement des intentions de l’empereur, tout en trouvant peu flatteur qu’on regardât leur pays comme moins mûr que la Pologne pour la liberté. D’autres, et malheureusement , si ce n’étaient les plus nombreux, c’étaient ceux dont la voix avait le plus d’autorité , ne virent dans les paroles d’Alexandre qu’un affront fait à l'a Russie. Les mauvaises passions sont toujours plus ardentes que l’amour du bien et de la vérité dans le en ur de l’homme , qu’il soit libre ou esclave. Ainsi , le général Orlolî rédigea , contre les institutions qu’Alcxandre venait d’octroyer à la Pologne, une sorte de protestation qu’il voulait présenter à l’empereur. Il essaya donc d’obtenir la signature de plusieurs généraux et autres personnages marquants, et il en détermina quelques uns. Mais cette protestation ayant été connue de l’empereur avant qu’elle eût pù lui être soumise, les efforts du général Orlolî furent paralysés , et sa tentative n’eut aucune suite. Lorsque j’en fus informé, je ne manquai pas de lui reprocher l’étroit patriotisme, le patriotisme d’esclave qui lui avait dicté celte protes-

talion. 11 eut la noblesse de convenir que je n’avais pas tout à fait tort.

Mais tout ne se bornait pas à la constitution donnée à la Pologne. En présence de diverses personnes, et entre autres de dames avec lesquelles il aimait à causer, l’empereur avait déclaré sa ferme résolution de détacher de l’empire les anciennes provinces polonaises et de les réunir au royaume qu’il venait de rétablir. Une de ses interlocutrices protestant par ses larmes contre un tel démembrement de l’empire . « Oui , oui , reprit Alexandre avec force , en accompagnant ses paroles d’un geste significatif, je ne laisserai pas même cela à la Russie ; au reste , ajouta-t-il, voyez donc le grand mal qu’il y aurait à détacher de la Russie quelques provinces ! Est-ce qu’elle ne serait pas encore assez grande? »

L’empereur savait très bien que ses idées à ce sujet étaient assez impopulaires en Russie ; aussi n : manquait-il pas de témoigner sa satisfaction à ceux qui les partageaient. Ayant un jour rencontré un ancien officier qui lui était connu, et qu’on lui avait dit approuver tout ce qu’il faisait pour les Polonais, Alexandre lui serra affectueusement la main , en lui disant qu’il connaissait sa façon de penser sur la Pologne, et qu’il l’en remerciait.

L’historiographe de l’empire , homme qui jouissait alors d’une grande faveur auprès de l’empereur, Karamsinc,necrut pas devoirse taire sur les projets d’A-

lexandreà l’égard de la Pologne(l). L’historien semblait nourrir encore contre les Polonais la haine qui animait les Pusses dans les siècles précédents. Les luttes sanglantes et prolongées qui avaient eu lieu entre les deux peuples expliquaient suffisamment l’aversion qu’ils ressentaient alors l’un pour l’autre ; mais cette aversion aurait dù s’éteindre chez les Russes , après le triomphe de leurs armes et les malheurs de la Pologne. Dans ses conversations avec l’empereur, Karamsine s’appuyait des faits passés pour prouver qu’il y aurait incompatibilité entre l’existence d’un royaume de Pologne indépendant et fort et la grandeur ainsi que la sûreté de la Russie. Il insistait surtout, et cela a été de tout temps pour les Russes un argument assez puissant en faveur du premier partage delà Pologne, il insistait sur ce que la plupart des provinces enlevées à la Pologne étaient d’origine russe , et avaient été conquises par les Polonais pendant les malheurs de la Russie. Karamsine ne se borna pas à ces conversations : il présenta à

(1) Tout le profil matériel de celle faveur se réduisait pour Karamsine h avoir, pendaut la belle saison, un appariement au chûlenu de Tzarskoye-Selo ; car jamais cel homme honorable n'a voulu tirer aucun parti , ponr son propre avantage , de l'estime et de l'amitié que l’empereur lui témoignait.

Voir la note I), b la fin du volume.

l’empereur un mémoire qui prouve au moins qu’Alexandre était quelquefois exposé à entendre ses sujets s’exprimer devant lui avec force et avec franchise. Dans ce mémoire, Karamsine disait à l’empereur qu’iln’avait nullement ledroitde disposer de provinces qui n’avaient point été acquises par lui , mais par un autre souverain ; en même temps il donnait à entendre qu’il y avait autre chose à faire pour le bonheur de la Russie que de lui enlever une partie de son territoire, et que, pendant tout son règne , Alexandre n’avait encore pris aucune mesure sérieuse pour améliorer l’état intérieur de son propre pays (1).

Il est vrai que tout en croyant ne défendre que les intérêts de la Russie, Karamsine plaidait au fond en faveur du pouvoir impérial ; et si , par une semblable opposition , on peut pour un instant blesser le caprice d’un autocrate, on ne risque jamais de lui déplaire sérieusement et long-temps. Aussi toutes les velléités d’Alexandre pour réunir au royaume de Pologne les anciennes provinces polonaises n’ont-elles eu pour résultat que la formation d’un corps d’armée nouveau , composé de soldats originaires de ces provinces. Si tout finit ailleurs par des chansons , en Russie tout parait devoir finir par des soldats. On prit à cet effet, dans tous les régiments de l’armée ,

( l)V. la lettre de Karamsine à l'empereur, à la fin delà note D.

les hommes nés en Lithuanie et dans les autres provinces polonaises ; on en forma un corps qu'on baptisa du nom de Lithuanien ; un drapeau spécial , un uniforme différent de celui de l’armée russe, lui furent donnés, et le public crut trouver dans ces mesures un indice de l’intention que l’empereur avait encore d’agrandir le roy aume de Pologne.

Quelque temps après, l’empereur décréta une autre mesure que l’on pouvait aussi considérer comme une nouvelle manifestation de scs intentions à l’égard de la Pologne , mais dont la cause et le motif étaient cependantbien différents: ce fut celle qui subordonna à la surveillance du grand duc Constantin , commandant en chef de l’armée polonaise et du corps lithuanien, l'administration et même la partie judiciaire, c’est-à-dire les décisions des tribunaux criminels des anciennes provinces polonaises. A cette époque, toutes les intention- bienveillantes en faveur de la Pologne s’étaient évanouies ; le gouvernement ne paraissait plus occupé que du soin d’étouffer les germes de libéralisme et d’opposition qu’il croyait voir surgir parmi les habitants de ce pays. C’était pour rendre cette Uiehc moins diflicile que l’empereur avait donné au grand duc la haute main sur tout ce qui concernait les Polonais en général, tant ceux du royaume que ceux de l’empire. Cette mesure devint funeste aux provinces polonaises. Des arrestations

curent Heu , plusieurs personnes furent mises en jugement et condamnées sous les prétextes les plus frivoles. On se dispensait même assez souvent de soumettre les arrêts des tribunaux du pays à la révision du sénat, ou à celle du conseil d'état ; ils recevaient leur exécution , après avoir été simplement approuvés ou modifiés par le grand duc.

Je me rappelle une affaire qui , par sa nature , devait passer par le sénat et le conseil d’état , et qui fut en effet soumise à ce dernier. En examinant la procédure, je vis qu’un jeune homme, jugé et condamné sans aucune espèce de preuves , avait été envoyé en Sibérie sur la simple décision du grand duc. Cette circonstance de l’affaire n’était pas du ressort du conseil d’état ; il n’avait à statuer que sur certains points qui n’étaient pas de la compétence du grand duc. Néanmoins le président du comité, l’amiral Murdvinolî, lit , avec sa bonté accoutumée , tout son possible pour attirer l’attention du conseil et de l’empereur sur le sort du malheureux jeune homme ; mais ce fut en vain.

Il arrivait quelquefois que dans les affaires ordinaires, où il n’était pas question de politique, le conseil d’état cassait des jugements qui avaient déjà reçu leur exécution , et ordonnait , en proclamant l’innocence des condamnés, le rappel dans leurs foyers de ceux qui avaient été exilés eu Sibérie. Mais ici, comme c’était un Polonais qui était condamné par le frère

de l’empereur pour un délit politique, réel ou imaginaire, la réparation devenait impossible à obtenir.

Quelque passagères, quelque peu sérieuses qu’aient été les velléités d’Alexandre en faveur des anciennes provinces polonaises, elles n’en avaient pas moins un certain caractère de noblesse, de justice et de bonté. L’empereur voyait que, sous le rapport matériel, son royaume de Pologne se trouvait infiniment mieux partagé que son empire de Russie. En Pologne , l’administration était supérieure de beaucoup à ce qu’en Russie on appelle de ce nom. 11 y avait dans ce royaume des lois, des tribunaux pour les appliquer et les faire exécuter ; une représentation nationale qui, toute insignifiante qu’elle fût sous le rapport politique , ne pouvait cependant manquer de devenir très utile aux intérêts matériels du pays. Aussi , en entrant dans ce royaume , l’empereur disait-il qu’il s’y trouvait plus à son aise , plus satisfait qu’en Russie. Il était naturel , sans parler même du besoin de contenter le sentiment national des provinces russo-polonaises , qu’Alexandre eût la pensée de leur accorder les avantages dont jouissaient leurs frères du royaume de Pologne.

Quoi qu’il en soit , c’est principalement l’intention que l’on supposait à l’empereur de restituer à ce royaume ses anciennes provinces qui rendit impopulaires en Russie toutes les mesures prises par Alexandre en faveur des Polonais. Sans cette crainte, l’octroi

d’une constitution à la Pologne n’aurait pas aussi vivement excité chez les Russes l’irritation et l’envie dont ils étaient animés. Il est même possible que, si ce fait se fût présenté isolément aux yeux des Russes, il n’aurait eu d’autre résultat que de faire naître chez les uns et de fortifier chez les autres le désir de voir doter leur pays d’un avantage semblable. Quant à moi , qui ne partageais pas l'opinion des ennemis de toute constitution, je ne me rangeais pas non plus à l’avis de ceux qui voyaient dans la Pologne constitutionnelle une espèce de reproche , une humiliation pour la Russie esclave. Je me réjouissais de ce qu’il y avait une constitution de plus dans le monde , si l’on peut dire que réellement il y en ait eu une dans ce royaume.

L’autre question , celle de la séparation des provinces polonaises de la Russie, était différente de la première , et intéressait d’une tout autre manière l’avenir de l’empire. Je ne me souviens pas d’avoir jamais exprimé sur cette question une opinion quelconque , n’ayant jamais pu prendre au sérieux toutes les intentions ou toutes les velléités que le public prêtait , à ce sujet , à l’empereur. En général , la Pologne et ses affaires attiraient peu mon attention ; les malheurs du peuple russe, l’atrocité, l’infamie et l’absurdité du servage , me préoccupaient exclusivement.

Nous avons dit qu’ Alexandre avait manifesté l’in-

tention de doter la Russie elle -même d’institutions représentatives; nous pouvons ajouter qu’il n’entendait pas se borner à une simple promesse, (/autocrate fit, en eiïet, travailler à un projet de constitution pour son empire. Ce projet a été rédigé ; il a, je crois, vu le jour long-temps après dans une publication qui a paru, durant une certaine période, sous le titre de Portafolio. Ce fut M. Xovossiltzoiï, commissaire impérial en Pologne , qui fut chargé de ce travail. À mesure qu’il en élaborait les différentes parties, il les soumettait à l’approbation de l’empereur. Le chapitre sur l’élection des membres de rassemblée populaire disait que les députés seraient nommés par des électeurs. Rien de plus simple et de plus naturel sans doute ; l’empereur s’arrêta cependant sur cette disposition, et fit observer que les électeurs pourraient ainsi nommer qui bon leur semblerait, « Paume, par exemple ». Or le comte Panine , ancien ministre des affaires étrangères, déplaisait beaucoup à Sa Majesté. L’article fut aussitôt modifié , et l’on n’accorda aux électeurs que le droit de présenter trois candidats, parmi lesquels le gouvernement choisirait le député. Voilà certes une manière bien curieuse de fabriquer des constitutions.

Ce fut encore pendant cette courte période de libéralisme dont nous avons parlé plus haut , à la lueur de cet éclair intellectuel, si je puis m’exprimer ainsi.

que quelques jeunes gens pensèrent à donner une impulsion régulière aux idées nouvelles, et à les diriger vers un but d’utilité pratique. Ils avaient entendu parler, en faisant la guerre en Allemagne, de sociétés secrètes ; ils en adoptèrent l’idée , et résolurent de réunir, dans une association organisée à l’instar de ces sociétés, les personnes qui montraient du zèle pour le bien public. El, je dois tout d’adord me hâter de le dire, le gouvernement russe, à cette époque, inspirait en général si peu de défiance, il paraissait même si bien disposé à favoriser les réformes salutaires , que les fondateurs de l’association discutèrent s’il ne fallait pas demander son appui. La seule crainte de voir leurs intentions méconnues les décida à agir sans le concours et à l’insu de l’empereur. Si ce fait décèle le peu d’expérience des premiers fondateurs des associations secrètes en Russie , il prouve du moins leur sincérité et l'innocuité de leurs intentions (1).

Bientôt après mon retour en Russie , je publiai un ouvrage sur la Théorie des impôts.

J’avais esquissé cet ouvrage vers la lin de mon

(1) On trouve ce fait consigné dans le rapport de la commission d’enquête , rapport qui a servi de base h toutes les condamnations prononcées par suite de l’insurrection de 1825.

séjour à l’Université de (îoeltingue , en 1810 et 181 1 ; je l’avais retouché et complété pendant les années suivantes , dans les moments de loisir que me laissaient les affaires.

Dans cet ouvrage , j’indiquais en général les effets moraux que produit l’étude des sciences politiques , surtout celle de l’économie ; je tâchais de démontrer que pour les théories économiques et financières , comme pour les théories gouvernementales , on n’est dans le vrai qu’autant que ccs théories sont basées sur la liberté. Je saisissais avec empressement toutes les occasions de parler de l’Angleterre , de sa puissance, de ses richesses, et d’attribuer tous ces avantages aux institutions qu’elle possédait seule alors de tous les pays européens (1). C’est ainsi que, tout en exposant la théorie des impôts, je me permettais beaucoup d’excursions dans les régions plus élevées de la politique. L’impôt de la capitation me fournissait l’occasion de parler du servage, et je ne l’avais pas laissée échapper. Ces accessoires avaient, à mes yeux, beaucoup plus d’importance que le sujet principal de mon ouvrage. En flétrissant cet odieux esclavage , je

(1) A présent encore que l'on croit en savoir beaucoup plus sur les théories de l'organisation et de l'administration des états, on ne voit, en réalité, nulle part rien de comparable aux ré ultats obtenus depuis long-lemps par les Anglais.

l’ai fait en termes assez explicites, assez forts, et je crois qu’en aucun temps on n’a imprimé en langue russe rien d’aussi clair, d’aussi positif, sur la servitude.

La nouveauté d’un sujet si étranger à la littérature russe suffisait déjà pour attirer l’attention du public. C’était le premier ouvrage sur les théories financières écrit par un Husse dans sa langue maternelle ; mais ce furent surtout les accessoires dont je viens de parler qui portèrent à le lire.

Cette publication me fit connaître dans un pays où, par suite de mon long séjour à l’étranger, j’avais conservé peu de relations, et m’acquit la bienveillance de tous ceux qui étaient portés à adopter les idées nouvelles : et ils étaient nombreux alors. Je reçus plusieurs témoignages publics de leur estime dans la presse périodique, et je me vis recherché par des hommes qui jusque là m’avaient été tout à fait étrangers. Mais aussi , comme cela ne pouvait manquer d’arriver, mon livre me fit beaucoup d’ennemis (I). Tout ce qu’il y avait de personnes importantes, soit par leur position , soit par leurs fonctions,

(2) Je ne parle pas ici (le quelques misérables essais de critique et de réfutation qui parurent daus la presse périodique , fruits d'une ignorance profonde et d'une fureur impuissante. Les véritables ennemis en lliissie ne publient pas décrits; ils Intriguent, ils agissent dans l'ombre.

ne virent l’apparition d’un tel ouvrage qu’avec le plus grand déplaisir. Mes observations sur l’esclavage leur parurent surtout être le comble de la hardiesse et de la témérité. Toutefois , s’ils épanchaient librement leurs sentiments dans l’intimité , ils ne savaient que dire ouvertement de moi et de mon livre , parce qu’ils ne voyaient pas le gouvernement, c’est-à-dire la puissance impériale , s’émouvoir et lancer ses foudres pour anéantir l’audacieux révolutionnaire. L’homme le plus puissant dans l’empire, après l’empereur, était le comte Araktcheeff, aux principes et au caractère duquel rien ne pouvait être plus antipathique que cet ouvrage ; mais , malgré sa violence bien connue, il se contentait, en courtisan habile, de s’émerveiller sur l’époque où l’on pouvait écrire et publier de telles choses. Ces démonstrations timides et impuissantes de mécontentement m’étaient, je l’avoue, plus agréables que celles de la bienveillance. Je serais injuste pourtant si j’oubliais de dire que , même parmi ces partisans «lu régime établi, parmi ees personnages haut placés dans la hiérarchie du service de l’état, il s’en est trouvé quelques uns qui m’ont témoigné de l’estime, de la reconnaissance même, à l'occasion de cette publication. C’est ainsi que dans un corps (1 ) qui réunit les hommes les plus

(1) Le Conseil d étal.

considérables de l’empire, et où je venais d’étre appelé pour exercer les fonctions de secrétaire d’état, un des membres (1) dit un jour que mon ouvrage pourrait souvent servir de guide dans l’examen des questions financières, et aiderait puissamment à leur solution. Quant au très petit nombre d’hommes vraiment éclairés et instruits qui faisaient partie de la section du conseil à laquelle j’étais attaché, comme l’amiral MordvinofT et le comte Potocky , cette publication contribua beaucoup à me rapprocher d’eux et à me faire obtenir leur confiance tout entière, circonstance qui ne laissa pas, soit dit en passant, que de faciliter la bonne expédition des affaires.

Quoique retiré des affaires et ne s’occupant que de l’histoire de son pays, le chancelier RoumianzolT voulut, à l’apparition de mon livre, faire ma connaissance ; il me félicita sur la clarté avec laquelle j’étais parvenu à exposer en langue russe les différentes théories de la science économique. « Pour être aussi clair, dit-il , on doit nécessairement bien entendre soi-méme ce que l’on veut faire comprendre aux autres. »

On s’étonnait généralement que la censure eût

(1) M. Toulolmine , homme assez arriéré dans scs idées , mais plein d'honneur.

laissé publier un pareil ouvrage. Je connaissais le censeur qui devait l’examiner; c’était un homme hounéte, instruit, mais très timide par caractère et à cause de ses fonctions. Je lui portai mon Essai sur la théorie des impôts. <■ La publication d’ouvrages de théorie, me dit-il , ne peut rencontrer aucune difficulté. >• Je le priai de me le rendre aussitôt que possible. Il y avait sans doute autre chose que de la théorie dans ce livre, et il le vit bien; néanmoins, la conscience de l’honnête homme prévalut sur la timidité du censeur : il me remit bientôt mon manuscrit , sans y avoir louché , mais non sans me dire quelques mots propres à me faire comprendre qu’il n’ignorait pas à quoi il s’exposait en laissant imprimer cet ouvrage. Cependant je suis certain que ce digne personnage n’a jamais , par la suite , éprouvé aucun désagrément à cause de moi. I.c vent ne soufflait pas alors du côté des persécutions et des prohibitions de la pensée. Cette tolérance fut de bien courte durée. Bientôt après , la circonspection la plus outrée devint insuffisante pour garantir ces pauvres fonctionnaires de la sévérité du gouvernement. Les choses les plus indifférentes en politique, comme en matière de religion, amenaient la ruine non seulement des auteurs , mais encore celle des censeurs , qu’on frappait de destitution et qu'on déclarait incapables do remplir aucune fonction publique. Apres les événements de 1K25, mon livre attira l’attention du

gouvernement; à celte époque, il fut recherché par l’autorité , et tous les exemplaires sur lesquels on put mettre la main lurent saisis.

Vers la fin de l’année 1819, je vis un jour venir chez moi le prince Troubetzkoy. Je le connaissais à peine de nom. Sans entrer dans beaucoup d’explications préliminaires , il me dit que, d’après ce qu’il avait pu savoir de moi et de mes opinions , il croyait devoir me proposer d’entrer dans une association dont il me présenta en même temps les statuts : c’étaient ceux de V Union du bien public, dont parle le rapport de la commission d’enquête sur les événements de 1825. Il venait, ajouta-t-il, de faire la même proposition à un poète avec lequel j’étais en relations très amicales ; mais celui-ci avait refusé. Le prince Troubetzkoy, il faut le remarquer, ne connaissait pas plus ce poète qu’il ne me connaissait moi-même. Il faisait sa propagande avec une franchise et une naïveté qui prouvaient au moins que ses intentions n’avaient rien de très dangereux. Je parcourus les statuts. L’association se proposait pour but le bien public. Les membres associés devaient être divisés en différentes classes ou sections , dont une s’occuperait de l’instruction publique , une autre de la justice , une troisième d’économie politique cl de linances, etc. Dans l’ensemble de ce projet, comme dans ses par-, lies diverses, il n’était question que de théories; l’in-

tention d’agir, d’opérer des changements dans l’état, ne s’y révélait nulle part. Un pareil plan n’avait rien de séduisant pour moi. Je ne croyais pas qu’en Russie une association quelconque put fournir les moyens nécessaires pour arriver au résultat important et compliqué qu’on se proposait dans cette entreprise. 11 aurait fallu pour cela des écrivains sérieux, auxquels les différentes branches des connaissances humaines fussent familières , des hommes possédant à la fois la théorie et la pratique des affaires ; or, la Russie est à peu près complètement dépourvue de tels hommes. J’ajoute qu’en cette occasion , comme en beaucoup d’autres, je fus bien tristement surpris de voir que, parmi les bonnes intentions exprimées dans les statuts de l’association , il n’étail nullement question du sujet qui , à mes yeux , dominait tout le reste : l’abolition du servage. En général , le plan adopté décelait peu d’expérience, peu de maturité, et même un certain enfantillage qui me déplaisait. Cependant je ne crus pas devoir suivre l’exemple de mon ami le poëte. Je pensai que tout honnête homme devait mettre de côté les petites considérations de formes, braver les inconvénients personnels , les dangers même , s’il y en avait à courir, pour contribuer, selon ses moyens, à toute œuvre utile et morale L’omission dont je viens de parler contribua peut- .être à la résolution que je pris, car je conçus aussitôt le projet d’attirer l’attention de la société sur la ques-

lion du servage. Je le déclarai immédiatement à mon interlocuteur, et, convaincu par ses paroles qu’il était, ainsi que ses amis , animé des meilleures intentions à l’égard des pauvres serfs russes , je sentis pénétrer dans mon àme la douce espérance de voir avancer l’œuvre objet constant de mes préoccupations.

L’explication des causes qui m’ont portéà entrer dans une société appelée secrète peut d’ailleurs paraître assez superflue, si l’on considère le caractère inoiTensif et insignifiant de cette société. Si, cependant , j’avais à me prononcer à cet égard , je dirais qu’en général j’ai toujours éprouvé de l’éloignement plutôt que de l’attrait pour toutes sortes d’associations secrètes; non que je croie que toute association doive être désapprouvée , par cela seul qu’elle est secrète : autant vaudrait accuser la nature qui prépare en secret la génération de tout ce qui vit et croît sur le globe ; mais parce que je suis intimement convaincu de l’inefficacité de ces associations en général pour parvenir au but qu’elles peuvent se proposer (1).

Toutefois , il faut le dire , les associations secrètes sont peut-être inévitables dans un pays comme la

(1) V. , à la fin du volume , la note E sur les associations

secrètes.

Russie. L’homme qui y a vécu peut seul se faire une idée des embarras qu’on rencontre dans le monde pour énoncer scs idées. Là , si l’on veut parler librement et avec sécurité, il est indispensable, non seulement de se renfermer dans un cercle étroit , mais encore de bien choisir les personnes qui doivent le composer. Ce n’est qu’à cette condition qu’un échange d’idées sincères peut avoir lieu. Aussi était-ce pour nous un charme inexprimable que de pouvoir, dans nos réunions , parler à cœur ouvert , sans crainte d’être mal compris, mal interprétés, non seulementsur des matières politiques, mais sur toutes sortes de sujets. Notre langue, qui, toute riche et toute belle qu’elle est, porte néanmoins l’empreinte du mauvais ordre social du pays , cette langue nous paraissait se prêter avec facilité à l’expression de la vérité , des idées de liberté et de dignité humaine; elle s’ennoblissait pour exprimer des pensées nobles et élevées.

On se tromperait fort en supposant qu’on ne faisait que conspirer dans ces réunions secrètes : on n’y conspirait pas du tout. Si quelques uns des associés en avaient eu l’intention , ils auraient bientôt reconnu que , là , toute conspiration était impossible. On commençait ordinairement par déplorer l’impuissance où était l’association d’entreprendre quelque chose de sérieux. La conversation tombait ensuite sur la politique en général, sur les circonstances dans lesquelles se trouvait le pays, sur les maux qui l’accablaient ,

sur les abus qui le dévoraient , sur son avenir, enfin; car, tout éloigné qu’il puisse être , il y a un avenir meilleur, mt'me pour la llus-ie. Les événements de l’Europe étaient passés en revue , et l’on saluait avec * joie les progrès que lés pays civilisés faisaient dans les voies de la liberté. Si j’ai vécu de la vie des êtres qui ont le sentiment de leur destinée et qui désirent l’accomplir, c’est surtout pendant ces rares moments de réunion avec des hommes que je voyais animés d’un enthousiasme réfléchi et désintéressé pour le bonheur de leurs semblables.

Quant au langage que pouvaient tenir en public ceux qui appartenaient à des associations secrètes, est-il étonnant que, s’étant avisés de penser librement, ils aient parlé de même? Mais ceux qui parlaient ainsi s’exprimaient en général avec dignité, quoique sans crainte de déplaire aux uns, de choquer les autres, ou de se compromettre vis-à-vis du pouvoir (1). Ils auraient écrit de même, s’il leur eût été

(l)Sijc me rappelle quelques paroles, soil répréhensibles, soit peu mesurées et hasardées, telles enfin que , sous la plume qui a tracé le rapport de la commission d'enquête , elles auraient pu être exploitées et torturées pour le grand avantage du système d'accusation adopté dans ce rapport , ces paroles ne venaient pas de personnes faisant partie des sociétés secrètes. C’est ainsi qu'étant une fois chez *** , nous vîmes entrer son frère, qui , nous trouvant occupés à lire je ne sais plus quoi, nous dit, d'un (on de plaisanterie bouffonne

permis de le faire. Est-ce leur faute si, aux yeux d’hommes pervers et abrutis , les principes de la morale passaient pour des provocations subversives et téméraires ? Est-ce leur faute si la voix de la vérité et de la justice effarouchait, à l'égal de celle de la liberté, la profonde ignorance et l’égoïsme méchant des partisans du statu quo ? 11 faudra pourtant bien à la longue que ces derniers en prennent leur parti , il faudra même que le pouvoir se résigne : on exile les hommes en Sibérie , mais on n’exile pas les idées.

En entrant dans l’association du Bien public , je n’y trouvai aucune espèce d’organisation. Les statuts parlaient du partage des membres en différentes sections, dont chacune aurait à s’occuper de certains objets en particulier; ils disaient aussi que la direction de la société serait confiée à un conseil supérieur, etc. Rien de tout cela n’existait en fait. Les

qui le quittait rarement : « Conspirez , conspirez toujours ; o quant il moi , je ne m'en mêle pas ; mais lorsqu'il s'agira de n prêter secours, ajouta -t-il en étendant son bras d'Hercnle » et en fermant le poing, alors on pourra compter sur moi ». Nous rimes de cette sortie imprévue , qui cependant, dans la bouche d'un homme portant le nom de celui qui les prononça , pouvait donner à penser. Une preuve que les paroles ne signifiaient absolument rien , c'est que l'homme qui avait prononcé celles-ci a rendu , dit-on , des services signalés nu gouvernement , lors de l'insurrection militaire de 1S?5.

membres de la société qui se connaissaient d’une manière plus particulière se recherchaient tout naturellement ; c’est ainsi que je voyais quelquefois ceux avec lesquels auparavant j’avais été en relation. Les chefs, ou ceux que l’on considérait comme tels, étaient généralement les plus anciens membres de l’association. Un secrétaire servait d’intermédiaire entre eux et les autres associés. Ceux-ci étaient presque tous des officiers de la garde et des littérateurs. Jeunes pour la plupart et bouillant d’impatience , ils ne cessaient de demander, par l’entremise du secrétaire, des instructions sur ce qu’ils avaient à faire, se plaignant de l’inaction dans laquelle on les laissait, et reprochant aux chefs leur peu de zèle. L’embarras de ces derniers égalait l’ardeur des autres; ils ne savaient que répondre à des demandes pareilles. Voyant ce besoin d’agir, d’une part , et, de l’autre , l’impuissance d’y satisfaire , je résolus d’attirer l’attention de la société vers la trisle condition des serfs; et, comme il ne pouvait être question de discuter sur l’injustice de l’esclavage, ma proposition se bornait à obtenir de chaque membre l'engagement de faire immédiatement tout ce qui serait en son pouvoir, d’abord pour flétrir l’institution du servage, ensuite pour contribuer à son abolition.

« Chacun de vous , leur disais-je , possède ou » possédera des serfs , si vous en possédez actuelle- » ment, donnez immédiatement la liberté à ceux

» qui sont attachés à votre service personnel, et » prenez des mesures pour émanciper les paysans, » en vous adressant au gouvernement, puisque la » loi le permet. De celte manière, non seulement il » y aura quelques esclaves de moins, mais le pou- » voir et le publie verront en même temps que d’ho- » norables propriétaires veulent que les serfs devien- » nent des hommes libres. Alors l’idée de l’émanci- » pation prendra de la force, et les esprits commen- <> ceront à s’y accoutumer. » — Pour prêcher autant que possible d’exemple, j’ajoutai que j’allais donner des lettres d'affranchissement à mes domestiques; ce que je fis aussitôt (1). On accueillit sans difficulté ma proposition; mais le résultat fut loin de répondre à mes désirs.

Une autre fois, m’apercevant que plusieurs des membres de l’association avaient grand besoin d’in-

(1) Je ne puis m 'empêcher de citer les paroles que m’adressa un de ces hommes en recevant la liberté. « Je vous ai scr- » vi assez bien jusqu'il présent, me dit-il; dorénavant jevous » servirai infiniment mieux. • Et il tint sa promesse Voilà un exemple , entre mille , de la fausseté de cette assertion, si souvent répétée, que les esclaves , quand ils sont bien payés, bien entretenus, ne désirent pas la liberté. Tous ces gens, d'ailleurs, sans exception , continuèrent de rester chez nous , absolument comme par le passé, ayant été truités , avant comme après leur émancipation, à l égal des domestiques libres.

slruction politique, je conseillai la lecture et l’étude de différents ouvrages, anciens et modernes, qui me paraissaient propres à développer et à régulariser les idées des jeunes gens sur diverses matières. Je leur recommandai entre autres un travail qui venait de parailre, et qui me semblait éminemment propre à donner des notions saines et justes sur une infinité de questions faisant partie du vaste domaine de la politique : c’étaient les Commentaires sur Filangieri , que Benjamin Constant avait entrepris de publier, l a première partie que nous reçûmes à Saint-Pétersbourg me semblait en quelque sorte faite exprès pour conduire au but que je me proposais. On s’en procura plusieurs exemplaires, et quelques-uns de nos jeunes associés les lurent et les étudièrent avec un zèle vraiment louable.

Quant aux discussions sur la liberté politique et sur les constitutions, j’étais trop absorbé par la question de l’esclavage pour pouvoir m’en occuper beaucoup. Si l’on pouvait me faire un reproche à cetégard, ce ne pourrait guère être que celui d’avoir été indifférent .à ces discussions. J’avais certainement des opinions arrêtées sur les principales questions d’organisation politique, la représentation, la liberté de la presse, l’égalité devant la loi, l’organisation des pouvoirs législatif, ex cutif et judiciaire ; je n’aurais pas relusé d'agir, de me sacrilier mime, pour obtenir des institutions propres à garantir ces grands intérêts.

aussitôt que toute servitude aurait été abolie ; mais, l’esclavage existant, toutes mes pensées étaient uniquement concentrées sur ce que je regardais comme le plus grand mal , celui qui demandait les remèdes les plus prompts.

Cette indilîérence pour les questions politiques n’était donc que relative, c’est-à-dire que, dans mon opinion , toutes ces questions étaient subordonnées à celle de l’émancipation des serfs.

Quand je remarquais, dans les personnes avec lesquelles je parlais, le désir de l’émancipation du corps politique sans celui de l’émancipation de la classe des serfs, alors l’indignation s’emparait de moi, à me voir, on aurait cru que je défendais le pouvoir absolu. Cela ne m’arrivait que rarement avec les jeunes gens, auxquels je parvenais toujours à faire entendre raison; mais avec les personnes âgées, placées au sommet de la pyramide , et qui , plus ou moins imbues des principes aristocratiques, rêvaient avant tout une chambre des pairs , etc. , la discussion devenait passionnée, violente même, et c’est alors surtout que je me trouvais souvent entraîné à préconiser les avantages que présente le pouvoir absolu dans un pays où règne le servage.

Les exagérations de mes contradicteurs allaient quelquefois jusqu’à la folie. Le meilleur d’entre eux , le vénérable amiral Mordvinoff, ne balançait pas à dire (non toutefois à moi , il en eût rougi , mais à d’autres)

- lit -

qu’une aristocratie riche et puissante était la première des nécessités pour la Russie; que, pour la créer, l’empereur n’avait qu’à partager entre les grandes familles de l’empire toutes les terres de la couronne; qu’une chambre de pairs ou de lords , formée de la réunion de ces familles , serait un puissant élément pour l’organisation du pays et pour l’établissement d’une constitution. Cet aveuglement aristocratique me révoltait beaucoup plus que les déclamations outrées et extravagantes de quelques enthousiastes.

Au bout de quelque temps, tout , dans la société, marchant comme par le passé, c’est-à-dire ne marchant pas du tout, j’eus l’idée de publier un journal, ou plutôt une revue mensuelle. Il se trouvait parmi nous quelques personnes qui avaient assez d’instruction et de talent pour contribuer utilement à cette publication. Je n’avais moi-méme jamais cessé d’écrire sur différents sujets politiques : tantôt c’était un essai sur la législation et l’administration, élaboré d’après les notes recueillies au cours du professeur Sartorius , et d’après divers ouvrages tant anglais que français ; tantôt c’était un essai sur le droit criminel , pour lequel j’avais mis à contribution mes souvenirs du cours du professeur Goede à Goet lingue (1). La publication de ces travaux me paraissait utile et op-

(t) V. la note F, à la fin du volume.

portune, propre à altirer l’attention générale sur les objets qui s’> trouvaient traités ; ceux qui y auraient pris goût auraient facilement pu , s’ils eussent voulu pénétrer plus avant dans ces matières , se satisfaire par la lecture des ouvrages, que j’avais toujours soin d’indiquer.

Je comptais surtout insérer dans le journal que je projetais de nombreux articles sur la procédure en matière criminelle et sur l’institution du jury. J'avais employé beaucoup de temps et de soins à étudier ce dernier sujet ; j’en avais même fait l’objet d’un ouvrage, presque terminé, dans lequel je m’efforçais de démontrer les avantages de cette institution. Je voulais exposer aussi les grands et innombrables inconvénients de la procédure écrite , et démontrer l’indispensable nécessité d’adopter, dans les tribunaux russes, la procédure orale. Pour les articles préparés sur ce sujet, j’avais mis surtout à contribution les écrits du célèbre professeur Miltcrmaycr, qui me paraissait si bien connaître , si bien apprécier, les deux méthodes de procédure, française et allemande, et qui à une science profonde sait unir la plus parfaite lucidité. Si jamais on pensait en Hussicà une réforme de ce genre, on ne pourrait trouver de meilleur guide que Mittcrmayer.

Je réunis chez moi plusieurs personnes, les unes membres de l’association , les autres qui y étaient tout à fait étrangères, pour leur proposer la publica-

tion de celle revue. On approuva mon idée; chacun se chargea de traiter un sujet particulier; plusieurs entreprirent des tâches évidemment au dessus de leurs forces, mais il y en eut d’autres qui fournirent des articles très bons, très utiles, et qui auraient dû nécessairement produire de l’effet. Ce projet , celte bonne intention, eut le sort de mille autres semblables, dont l'enfer est pavé, comme dit un proverbe portugais : on s’en tint aux paroles. El ce fut là , je crois , le dernier effort tenté par la société , ou plutôt par un de ses membres , pour sortir d’une torpeur dont quelques uns se plaignaient beaucoup sans doule , mais à laquelle le plus grand nombre paraissait se résigner. Peu à peu , les réunions cessèrent, et c’est à peine même si le souvenir de l’association qui les avait unis parut s’étre conservé parmi les anciens membres de ï Union du bien publie. Les réunions, d’ailleurs, avaient toujours été très rares, et, à part celles que je convoquai chez moi pour statuer sur la publication du journal, je ne crois pas avoir assisté ailleurs à plus de trois ou quatre.

Quant au nombre des membres de la société, on n’a jamais pu bien le déterminer. Beaucoup de ceux qui s’y faisaient admetlre la quittaient bientôt après. Lorsque j’y entrai , on me dit que plus de deux cents personnes y avaient été affiliées, mais que depuis long-temps la majeure partie, et les fondateurs

eux-mêmes, avaient cessé toute relation avec elle. t. i. 8

Les membres restants se trouvaient à Saint-Pétersbourg, où il y en a eu le plus grand nombre; à Moscou, où ils ne faisaient absolument rien, et à Toullchin, quartier général de la seconde armée. On disait bien que dans ce dernier endroit l’association était plus active, mais les preuves de cette activité n’ont jamais été plus évidentes a Toultchin qu’à Saint- Pétersbourg.

C'est dans celte situation , et lorsque la société n’existait plus de fait , que nous vîmes arriver à Saint-Pétersbourg (1) un des membres résidant à Moscou. Il venait nous représenter que l’on ne devait pas laisser ainsi les choses en suspens ; que l’on ne pouvait dire si la société existait ou n’existait pas ; que les membres , dispersés dans toutes les parties du pays, étaient sans communication entre eux et continuaient à demeurer dans la plus complète inaction ; qu’il fallait enfin , ou dissoudre la société , ou la reconstituer sur de nouvelles bases. Telle était l’opinion des membres résidant à Moscou. Il n’y avait rien à objecter à cela. Cette invitation, et la forme dans laquelle elle était faite , prouvaient , disons-lc en passant, l’état de nullité de l’association. On convint de se réunir dans le courant de l’hiver à Moscou , et d’y convoquer quelques personnes de la deuxieme armée. Des affaires personnelles m’appelant dans cette

I) Pendant l'hiver de 1820 ii 182t.

— iis

ville, je promis de m’y rendre. A l’époque convenue, une vingtaine de membres de la société y arrivèrent de différents points du pays. Les réunions furent fréquentes , et j’ai conservé de ces réunions un souvenir qui me fait encore considérer ces moments comme les plus heureux de mon existence intellectuelle. Je me suis trouvé, pendant ces trop courts instants, en communion avec des hommes que je considère et que je considérerai toujours comme des êtres vertueux qu’animaient les intentions les plus pures , le dévouement le plus louable pour leurs semblables. Sans doute , tous n’étaient pas également recommandables ; mais la perfection n’est-elle pas rare en toutes choses?

Après de3 discussions qui durèrent à peu près trois semaines, on reconnut enlin l’impossibilité d’opérer quelque bien que ce fût parle moyen des associations secrètes, et la dissolution de V Union Ah bien public fut prononcée, malgré les protestations de quelques membres, qui demandaient qu’on procédât à une réorganisation , ou que l’on formât une nouvelle société.

A cette occasion , le rapport de la commission d’enquête dit que c’est moi qui , en ma qualité de président, prononçai la dissolution. Je n’accepte pas l’emphase ridicule avec laquelle le rapport parle ici de ma prétendue présidence , comme je n’aecepte pas non plus toutes les insinuations qui tendaient à attacher une certaine importance à mon nom, ou à ma

personne , dans les affaires de sociétés secrètes : importance telle, au dire de ceux qui voulaient ma condamnation , que plusieurs personnes avaient pu être entraînées à entrer dans l’association , par cela seul qu’elles y voyaient figurer mon nom. Tous ces mensonges pouvaient bien convenir à ceux qui, à défaut de raisons , voulaient des prétextes pour me perdre ; mais à moi , il n’y a que la vérité qui me convienne , et je la dis, au risque de rentrer dans la noble foule des condamnés de 1820, en me dépouillant de l’am bitieuse auréole de chef de conspiration dont une haine sauvage et stupide a bien voulu m’affubler. Je n’étais pas président, parla raison qu’il n'y a jamais eu de président à nos réunions ; seulement, quand les débats devenaient tumultueux ou irréguliers, on priait quelqu’un de les diriger un peu. il est vrai que c’était souvent moi que l’on chargeait de ce soin, et ce fut particulièrement le cas à la dernière réunion, où la dissolution fut décidée.

Parmi les membres qui décidèrent la dissolution de la société, il s’en trouva qui n’étaient guidés que par la conviction intime de son inefficacité. A celte conviction se joignaient peut-être , chez d’autres , quelques appréhensions venant de ce que le gouvernement paraissait informé de l’existence des associations et faisait même surveiller les personnes qui se trouvaient alors réunies à Moscou. Ces appréhensions n’étaient pas sans fondement. Différentes oir-

— in-

constances prouvaient que l’empereur n'ignorait pas qu’il existait en Russie des sociétés secrétes, et qu’il connaissait les noms de plusieurs personnes qui en faisaient partie. Certains hauts fonctionnaires laissaient quelquefois échapper ces noms dans des moments d’humeur, et ces indiscrétions ne nous permettaient pas le moindre doute. Cela ne nous empêchait pourtant pas d’étre parfaitement tranquilles. Nous voyions, les uns avec indifférence, les autres avec regret peut-être que personne n’avait absolument rien à redouter de nous ; nous sentions que , comme tous ceux qui n’en faisaient pas partie, le gouvernement s’exagérait l’importance de l’association. Le général ***, allant de Saint-Pétersbourg au Caucase pour y reprendre le commandement de larmée, dit, à son passage par Moscou , à quelques uns d’entre nous : * L’empereur n’ignore pas ce que vous êtes venus faire dans cette ville , mais il croit que vous êtes très nombreux ; s’il savait que vous êtes aussi peu de monde , il se déciderait peut-être à vous jouer quelque mauvais tour. » Ce général voyait souvent l’empereur à Saint-Pétersbourg ; il semblait le juger capable de nourrir de telles intentions, et pensait que, s’il ne les exécutait pas, c’était dans la crainte d’avoir à sévir contre un grand nombre de personnes. De mon côté , je savais déjà que l’empereur se faisait toutes sortes d’idées chimériques et croyait à l’existence de conspirations. J’avais appris que différentes circonstances, très in-

signifiantes par elles-mêmes, lui faisaient concevoir des craintes assez sérieuses. C’est ainsi qu’un papier trouvé un jour sur la place du palais, et dans lequel un mauvais plaisant s'amusait à énumérer les griefs du peuple russe contre le gouvernement et à menacer l’empereur du courroux populaire, produisit une grande impression sur son esprit. Je savais aussi que l’empereur me supposait, à moi en particulier, des opinions très exaltées. Mais tout cela ne suffisait pas, à mes yeux, pour me faire appréhender quelque procédé arbitraire ou tyrannique de sa part, d’abord parce que j’avais trop bonne opinion de l’empereur, et surtout parce que j’avais l'intime conviction que notre association, heureusement ou malheureusement, était bien loin de mériter le martyre.

Voici encore une preuve que le gouvernement avait l’œil sur nous. Le général Michel Orlulï, qui se trouvait alors à Moscou, déclara tout d’abord qu’il était décidé à se retirer de notre société. Il nous dit bientôt après qu’il avait rei;u de son frère , aide-decamp de l’empereur, quelques avis concernant nos réunions, et il est très probable que ces avis contribuèrent à sa détermination.

Une autre fois, ce fut une souscription ouverte par nous en faveur des malheureux paysans du gouvernement de Smolensk, décimés alors par une disette affreuse, souscription tout à fait étrangère à notre société, qui nous lit voir que le gouvernement surveil-

luit en secret nos réunions. Quelques uns d’entre nous parlèrent de celte souscription au gouverneur général de Moscou, qui promit avec empressement d’y contribuer. D’autres écrivirent à leurs amis de Saint-Pétersbourg, pour y faire ouvrir une souscription pareille. Mais, dans celte ville, l’appel fut autrement compris et jugé : au lieu des secours que l’on demandait, on reçut le conseil de ne pas se mêler de cette affaire ; des instructions dans le même sens furent envoyées aux autorités de .Moscou, et tout cela parce que l’initiative de cette souscription venait de personnes suspectes au gouvernement.

dépendant, je le répète, la surveillance dont nous savions être l'objet inquiétait fort peu la plupart des membres de la société , et elle n’a guère pu contribuer à sa dissolution. En efTet, d’où les appréhensions et les craintes du danger auraient-elles pu nous venir? Les membres de la société n’étaient pas bien vus de tous ceux qui trouvaient bon ce qu’eux ils trouvaient mauvais; mais ils le savaient depuis longtemps, et, s’ils avaient formé une association secrète, c’était précisément pour chercher des remèdes aux maux dont leurs adversaires s’accommodaient si bien. Ils étaient habitués à l’inimitié, à ia haine même de ceux qui a\ aient des opinions et des principes opposés aux leurs. Ne fùt-ce que par l'ellet de l’habitude, cette haine ne les elfrayait pas plus qu’elle ne les étonnait. Bien convaincus, par des essais et des efforts

vains et stériles, que l’association n’avait produit et ne pouvait produire aucun résultat, ni en bien ni en mal, comment auraient-ils pu s’inquiéter des dispositions du gouvernement à leur égard? Ne savaient-ils pas que jamais il ne serait en position d’établir contre eux aucune preuve, par la raison bien simple que toute base échapperait à une accusation sérieuse, puisque la société ne s’était prononcée par aucun acte? Que pouvait- on raisonnablement reprocher aux associés, quand l’association elle-même était irréprochable?

Ces hommes se sont trompés, cruellement trompés, et la suite ne l’a que trop prouvé; mais les âmes généreuses seront toujours exposées à se tromper, tant qu’il y aura parmi les hommes de bonnes intentions d’un côte, et de l’injustice de l’autre.

Je le dis hautement , la morale la plus sévère dominait dans l’association. Le besoin d’activité, l’ennui de cette torpeur dans laquelle elle n’a jamais cessé d’être plongée, faisaient-ils hasarder à un de ses membres quelque proposition suspecte ou seulement équivoque; des voix nombreuses s’élevaient aussitôt pour la repousser : Le but , disait -on toujours, ne justifie pas les moyens. Ce principe , que le but ne justilie pas les moyens, fut opposé à ceux même qui, voyant des diflicultés insurmontables à toute action effective, essayaient de faire adopter pour règle la recherche des emplois publics par les membres de la

société, afin de pou\oir, dans dos postes importants, agir avec plus d’efficacité. On fera observer peut-être qu’avec de pareilles maximes l’association se condamnait elle-même à l’impuissance. Je ne le conteste pas; mais je dis que tels étaient ses principes, et que cela vient à l’appui de mon opinion sur l’inefficacité de pareilles associations.

Pour faire connaître aux membres absents les motifs de la dissolution, ainsi que la pensée de ceux qui l’avaient prononcée, on était convenu de les exposer dans une note dont la rédaction me fut confiée. Dans celte note , autant que je me le rappelle, je tâchais de faire comprendre qu’avec l’ordre de choses existant en Russie, le bien ne pouvait se faire que par les ctforts individuels; que rien n’empéchait d’ailleurs un homme bien intentionné de se concerter avec un ou deux de ses amis pour essayer de faire adopter toute mesure qu’il croirait d’utilité publique; qu’on pouvait même agir ostensiblement dans ce but sur les esprits de ceux avec lesquels on se trouvait en contact. Comme j’avais toujours en vue l'affranchissement des paysans serfs, j’insistais sur les effets que des émancipations partielles, tentées par des propriétaires isolés, pouvaient produire. Le secret n’étant ni nécessaire, ni utile, ni possible dans des essais de ce genre, j’étais naturellement amené à démontrer que l’action d’une association secréte, loin d’être un élément de succès, pourrait plutôt . nuire à l’accomplissement de

réformes salutaires. C’est principalement dans ce sens que ma note fut rédigée.

Il fut fait de celle note quatre copies, destinées pour les endroits où se trouvaient réunis un certain nombre de membres de l'association qui venait d’étre dissoute. J’emportai une de ces copies à Pétersbourg, pour la montrer à mes collègues. Il y en eut quelques uns qui déclarèrent que la note leur paraissait insuffisante ; d’autres, pour répondre aux obsessions de certaines personnes qui voulaient absolument faire partie d’une association secrète quelconque, me prièrent de leur montrer celle note. Je cédai à leurs instances, et la leur remis. Par la suite, il parait que cette note fut considérée comme un programme.

A partir de cette époque, je me regardai comme n’appartenant plus d’aucune manière à une société secrète quelconque. Je me bornai à des efforts individuels pour le progrès des idées que je croyais et que je crois toujours justes , et je mis en pratique , pour ce qui me concernait , le conseil que je donnais aux autres.

Un des membres de l’association dissoute se conforma de même à ce conseil , en faisant des tentatives pour affranchir ses serfs, il avait pris à cet effet toutes les mesures prescrites par la loi. l.es autorités locales ne s'étant pas montrées très favorables à ses intentions, il vint à Pétersbourg pour voir si le ministre de l’intérieur ne serait pas mieux disposé à

l’aider dans sa lionne œuvre. Malgré tous scs efforts, auxquels j’avais réuni les miens , le projet échoua par la mauvaise volonlé de toutes les autorités, grandes et petites.

Pour moi, ma position au service de l’état m'offrait de fréquentes occasions d’agir pour l’affranchissement d'individus isolés, et même de communes entières; je n’en laissai échapper aucune, et, dans tous les cas de ce genre qui se présentèrent au conseil d’état , mes efforts furent couronnés de succès. En même temps, j’eus à rédiger, en faveur de l’émancipation, soit des mémoires qui devaient être soumis à l’empereur, soit des projets de loi pour le conseil d’état.

Lorsque je reporte mes souvenirs sur les séances du comité auprès duquel je remplissais les fonctions de secrétaire d’état, je ne puis m’empêcher de dire que ces séances me rappelaient quelquefois celles de l’association du Bien public. Au milieu des affaires dont j’étais le rapporteur, la conversation s’engageait souvent sur des objets politiques. C’est surtout avec le vénérable amiral Mordvinoff, président de ce comité, et avec le comte Potocky, qui en était un des membres , que mes conversations étaient fréquentes et quelquefois vives. Pour moi la thèse principale, inépuisable, c’était toujours l’émancipation des serfs. Le bon amiral n’attachait pas assez d’importance au mrd énorme de la servitude. Il voulait la liberté poli-

tique, et surtout une chambre haute, une aristocratie organisée, il s’élevait, avec une noble et chaleureuse indignation, contre l’immensité du pouvoir impérial. Moi je disais qu’en attendant l’émancipation, je m’accommoderais assez de ce pouvoir, pourvu qu’il fût employé à délivrer le pays de la monstrueuse exploitation de l’homme par l’homme. « Non, répliquait l’amiral; c’est par le trône qu’il faut commencer, et non par les serfs. Le proverbe dit que c’est par le haut qu’on balaie l'escalier. » — A cela je répondais : •< Eh bien ! balayez, si vous pouvez! Vous ne le pouvez pas; donc travaillez à l’émancipation, car cela est en votre pouvoir. Vous possédez des serfs , tâchez de les affranchir. Est-il bien de ne rien faire parce qu’on ne peut pas faire tout ! » Mais ces arguments ne touchaient pas l’ami rai. Il était probe, bon, éclairé, civilisé enfin, et pourtant l’esclavage ne le révoltait pas assez , selon moi. Toutefois, j’en suis persuadé, il ne se fût jamais refusé à contribuer à l’émancipation si le gouvernement l’eût voulue sérieusement. Avec sa douceur et sa bonté ordinaires, il finissait quelquefois par me plaisanter sur mon zèle en faveur des serfs. — « A vos yeux , me disait-il , tous les esclaves sont des saints et les propriétaires des tyrans. — A peu près » , lui répondais-je sérieusement.

D’autres fois la conversation s’engageait sur les théories de l’économie politique, science que l’amiral

affectionnait et étudiait beaucoup. La littérature étrangère était aussi , de temps à autre , passée en revue dans ces entretiens, et alors le comte Potocky faisait les frais de la conversation, ("était un homme très éclairé , lisant tout et dans toutes les langues. L’n jour, parmi quelques nouveautés , il nous apporta la pièce de vers de Byron: The nyeof bronze. Je la lus pendant la séance. Le conseil s’assemblait alors dans le palais impérial, à deux pas du cabinet de l’empereur. Qu’aurait dit Sa Majesté si elle avait su qu’un mur seulement la séparait de ses conseillers s’amusant à lire une satire où, comme l’on sait, sa personne est loin d’étre ménagée ? Voilà pour l’efticacité des prohibitions censoriales !

Je commençai ma carrière au conseil d’état par le comité de l’économie publique, où se traitaient toutes les affaires financières. Les membres de ce comité étaient en opposition continuelle avec le ministre des finances ; aussi les projets présentés par celui-ci étaient-ils presque toujours critiqués ou même repoussés. Au plénum , ou assemblée générale du conseil d’état, cette opposition se renforçait d’un grand nombre de voix. L’amiral Mordvinolf était à la tête du parti opposé aux mesures et au système du ministre. Il en arriva que ce dernier évitait autant qu’il pouvait d’assister aux délibérations du conseil, parce que intérieurement il se sentait incapable de

lutter avec l’amiral, qui à des connaissances profondes dans la science économique joignait une grande facilité d’élocution et un talent remarquable dans la rédaction. L’amiral écrivait souvent lui-même les rapports sur les affaires financières. Une grande lucidité, un stjle correct, nerveux, éloquent même, faisaient remarquer ces travaux. A defaut de journaux qui pussent reproduire les opinions de l’amiral présentées et lues au conseil d’état , on en faisait des centaines de copies qui couraient dans tout le public. (Juelques-uncs de ces opinions ou voix, comme on les appelle en Russie , lui ont acquis une célébrité et une certaine popularité bien méritées. Ses discours au plénum du conseil se distinguaient par une modération et une politesse extrêmes, et ces formes gracieuses ne leur ôtaient rien de leur force et de leur vigueur. La douceur de caractère s’unissait chez lui à l’autorité de la raison, ce qui lui permettait d’accomplir à un haut degré le précepte qui recommande d’unir la modération à la force : Suaviier in modo , for lit er in re.

Cependant l’amiral, malgré l’appui que lui prêtait, dans le conseil d’état, une majorité non douteuse, et bien qu’il fût soutenu par l’opinion piblique, autant du moins que cela est possible en Russie, devait nécessairement succomber dans sa lutte avec un adversaire qui, en sa qualité de ministre des finances, jouissait de beaucoup d’inlluence auprès de l’empe-

reur. Le grand argument du ministre consistait toujours à dire : • Si vous me refusez tel impôt nouveau ou l’adoption de telle mesure , je ne pourrai pas faire face aux exigences du ministère de la guerre pour maintenir l'armée dans son état actuel. » Il est probable qu’il employait le môme moyen avec l’empereur, près duquel un tel argument devait nécessairement être irrésisistiblc. Celte lutte entre le conseil d’état et le ministre des finances n’avait, à cause de l’appui que l’empereur prêtait à ce dernier, d’autres résultats possibles que de soustraire à l’examen sérieux du conseil les affaires financières les plus importantes. C’est ce qui finit par avoir lieu. Lorsque le ministre avait à proposer quelque mesure grave, il la soumettait directement au prince, et puis il la portait devant le conseil , revêtue de l’approbation souveraine. De cette manière, les fonctions du conseil d’état se bornèrent à peu près à un simple enregistrement des édits de finances.

Cette lutte devait encore avoir une autre conséquence. Les prineipaux membres du comité économique, voyant l’inutilité de leurs efforts, s’en éloignèrent, et l’amiral, qui en était président, ayant demandé un congé pour aller à l’étranger, on profita de cette occasion pour le remplacer. On lui donna pour successeur le comte Golovine. C’était un ancien ami du ministre des finances. A une certaine époque, il avait été très bien en cour; mais, n’ayant pas assez de

souplesse pour s’y maintenir en faveur, il s’en était éloigné, et ses amis par conséquent s’étaient éloignés de lui. En Russie, quand on perd la faveur de la cour, on perd tout , et tout d'abord l’aiïcction des personnes qui vivent dans son atmosphère. A l’époque dont je parle, le comte était rentré en grâce au près du souverain.

Le comte Golovine était loin de posséder les lumières et les connaissances de son prédécesseur; c’était un grand seigneur, il avait les qualités et lés défauts des hommes de cette classe. Toutefois il ne cessait de protester de son indépendance et de sa ferme résolution de n’agir que d’après sa propre conscience. Je crois, en effet, que toutes ses intentions étaient lionnes, et que la servilité n’allait point à son âme. A son entrée en fonctions il était assez embarrassé, n’étant pas rompu aux affaires comme l’était le vieil amiral. Il ne faisait pas grand cas de ses collègues; les plus importants, d’ailleurs, avaient quitté le comité de l’économie et avaient été remplacés; mais il se défiait un peu de moi. comme il me l’avoua ensuite, me croyant trop attaché à l’ancien président, qu’il n’aimait pas. Bientôt après cependant il vint à moi, me combla de politesses, de preuves d'amitié, et me donna toute sa confiance. En grand seigneur qu’il était , il eut la franchise de me dire , à l’occasion de la première affaire sérieuse qui nous fut soumise, qu’il n’y comprenait pas grand

chose, mais qu’il ferait ce que je lui dirais de faire. « Dieu vous punira, me dit-il , si vous m’induisez en erreur. Que la responsabilité de mon opinion et de mon vote pèse sur vous. — Je l’accepte , lui répondis-je; continuez d’avoir confiance en moi, vous ne vous en repentirez jamais , et tout n’en ira que mieux. »

En effet, les affaires courantes marchèrent comme par le passé. Quant aux affaires importantes, comme le budget , les nouvelles organisations en fait de finances, l’établissement de nouvelles impositions, etc., elles continuèrent aussi, comme auparavant, à venir au conseil toutes faites, c’est-à-dire approuvées par l’empereur.

Le comte Golovine ne se contenta pas de me rencontrer au conseil ; il voulut absolument m’introduire dans sa famille, ce qui n’était pas facile , car, à cette époque, je vivais plus retiré que jamais, ayant presque tout à fait négligé le peu de connaissances que j’avais dans le monde. Cependant il en vint à bout en m’emmenant une fois, presque de force, dîner chez lui après une séance du conseil. C’était , comme je l’ai dit, un grand seigneur, un des derniers grands seigneurs russes. Sa maison était, je crois, la seule à celte époque où il y eût tous les jours table ouverte. Le comte , à l’instar des anciens boyards , n’invitait pas à dîner pour tel ou tel jour ; il disait simplement: « On dîne chez moi à telle heure » . Douze couverts t. i. 9

étaient préparés chaque jour pour recevoir autant de convives, toujours bien accueillis, la table, servie par un chef français, était exquise, les vins supérieurs, tout en abondance et de la meilleure qualité.

Pendant que j’étais employé au conseil d’état, le ministre des finances me fit proposer, par l’intermédiaire de son gendre , M. le comte de Ncsselrode , d’entrer à son ministère. J’y avais été appelé lors de mon premier retour en Russie. (I) Le comte de Ncsselrode me connaissait un peu : c’est à lui qu’après la

(1) A mon arrivée b Saint-Pétersbourg en I Si'2 , j'avais été nomme secrétaire dans un bureau scientifique. Ce bureau avait pour membre principal un professeur d'économie politique , qui était l'instrument dont se servait de préférence le ministre pour toutes scs innovations, souvent si fatales aux Intérêts du trésor. Un ancien professeur d'économie politique b l'université de Halle, qui avait été appelé en la même qualité dans une des universités de Russie, faisait encore, ainsi qu'une troisième personne, partie de ce bureau Le professeur allemand était un homme de théorie , de science , et aurait sans doute pu être utile par ses connaissances . si l'on elU su en tirer parti. L'autre travaillait sans cesse b une foule de projets; son charlatanisme me déplut souverainement dès le début, et je ne laissais échapper aucune occasion de le lui faire sentir. Il s'en plaignit au ministre, qui voulut rétablir la bonne harmonie entre nous; mais, sur ces entrefeites , j'avais été appelé auprès de M. dcStein.

retraite de M. de Stein des affaires j’adressais mes rapports sur les résultats de la liquidation dont j’avais été chargé en Allemagne ; c’était lui qui les soumettait à l’empereur, dont il me renvoyait les décisions. Je n’eus qu’à me louer de l’affabilité que le comte mit toujours dans le peu de relations que j’eus avec lui. Quand il me parla du vif désir que son beau-père avait de me voir employé dans son ministère , je lui répondis tout naturellement que, l’économie politique et les finances ayant été jusqu’alors l’objet de mes éludes, j’étais prêt à accepter la place que l’on m’offrait. C’était la direction d’un bureau ou d’une chancellerie du ministère , dans lequel se concentraient toutes les affaires de crédit, tant de l’intérieur que de l’extérieur.

Le lendemain, le comte me fit savoir que le ministre me priait de l’aller voir et m’attendait. Je me rendis à celte invitation. Je n’avais aucune prévention contre le ministre des finances , et ne me rappelais que le bon accueil qu’il m’avait fait à mon premier retour de l’étranger. Le ministre croyait cependant, à ce qu’il parait, que je lui gardais quelque rancune, car, en me voyant entrer, il se leva pour m’embrasser, et me dit , avec une certaine effusion de cœur, qu’il fallait oublier le passé. Je lui répondis que je n’avais absolument rien à oublier. 11 m’entretint un peu des affaires courantes de ma chancellerie , et plus encore des travaux extraordinaires dont , disait-

— la i

il , il me prierait de me charger. Ma nomination a\ ant été conürmée par l’empereur, j’entrai tout de suite en fonctions.

Dans cette première entrevue avec le ministre des finances, je remarquai qu’à mon entrée il était ou feignait d’être occupé à lire un numéro de la Minerve, que les articles de Benjamin Constant rendaient si intéressante alors. Je trouvai cela tout simple, même pour un ministre russe. A présent, quandje me rappelle les différents épisodes de cette époque, je ne puis m’empêcher de croire que le ministre ne voulait pas seulement lire la Minerve, mais qu’il voulait aussi, et surtout, me faire voir que dans ses moments de loisir il la lisait.

Combien de fois n’ai -je pas entendu des personnages haut placés , que le hasard me faisait rencontrer, tenir un langage qui ne pouvait que me plaire! L’un se mettait à préconiser les constitutions des pays libres ; un autre , et c’est par là qu’on ne manquait jamais de me gagner complètement, s’indignait contre le servage. Une fois, un personnage de ce genre, un grand seigneur, que je ne connaissais pas personnellement, ayant appris le blâme que j’avais exprimé sur sa résolution de vendre une de ses terres, et par conséquent les hommes avec la terre , crut devoir m’écrire une note justificative de quatre feuilles, pour me prouver qu’il lui était impossible de faire autrement, et il vint ensuite chez moi pour me l’expliquer.

Voici un aulre épisode du même genre. Un personnage distingué, lovai et d’un caractère élevé, un homme qui, dans un poste difficile, celui d’ambassadeur près de Napoléon après la paix de Tilsit, sut conserver

toute la dignité de son caractère, le comte T , se

trouvant en 1815 à Nancy, et causant avec moi de la Charte, qui venait de recevoir un nouveau et utile développement par l’unité du ministère, se mit à faire l’éloge du gouvernement représentatif, et exprima le vœu de voir les bienfaits du régime constitutionnel consoler enfin notre pays de l’absolutisme et de l’arbitraire auxquels il était depuis si long-temps soumis. Je n’ai oublié ni ses paroles, qui me paraissaient sincères, ni sa personne, pour laquelle j’avais une grande estime et un véritable attachement. Depuis, son nom souillé a figuré parmi ceux des juges du procès de 1826! Que faut-il penser d’un ordre de choses par suite duquel des hommes aussi honorables se rendent, sans s’en douter, coupables de pareilles énormités!

Il n’y a pas jusqu’au grand duc Constantin qui ne m’ait surpris agréablement, en me parlant de la manière dont il fallait traiter les soldats. Le hasard fit qu’il vint à Carlsbad pendant que j’y étais. J’allai, avec tous les autres Russes, le saluer à son arrivée. C’était la première fois que je le voyais de près, et certes la réputation dont il jouissait me rendait cette visite assez pénible. N’ayant pas de soldats à exercer.

il devait s’ennuyer beaucoup à Carlsbad , où il était venu pour sa femme. Le soir, me voyant assis sur un banc à la porte de ma maison, il s’approchait quelquefois de moi. Je finis par causer avec lui aussi franchement qu’il était possible de le faire avec un homme pareil, et je demeurai émerveillé de le trouver aussi peu violent , aussi modéré même et aussi sensé qu’il l’était dans ces causeries familières. Pour de l'esprit, il n’en manquait certainement pas. Mais l’étonnement parait avoir été réciproque, car lui aussi, à ce que l’on m’a dit, fut très content d’avoir fait ma connaissance , n’ayant pas trouvé en moi ce farouche révolutionnaire qu’il s’attendait à voir. Il est vrai que par la suite il se rétracta, et qu’en 1826 il éprouva ou montra un grand chagrin de ce que je n’avais pas été pendu !

Que signifiaient ces politesses , ce désir de plaire ? Je crois que c’était tout simplement un clfet des habitudes et de la vie de cour. Ceux qui ont long temps vécu dans cette atmosphère sont naturellement portés à plaire , quand cela ne les engage à rien. Il peut se faire qu’il y eût aussi un peu de cet hommage que les mauvaises passions rendent, par hypocrisie, aux sentiments opposés, et que l’égoïsme paie au désintéressement. Forcés, par la voix de leur conscience , de s’avouer que la liberté, la dignité, l’honneur, sont de belles et grandes choses, les courtisans le reconnaissent et le manifestent quand ils parlent à un

homme qui est supposé les aimer et les placer au dessus de toutes les grandeurs de ce monde.

Mais revenons à ma chancellerie. J’avais une quarantaine d’employés dans mon bureau. Une partie était chargée des affaires de crédit et de finances que le gouvernement avait à l’extérieur; l’autre s’occupait des affaires de crédit à l’intérieur. Une branche de ces dernières attributions ne faisait que de commencer à être organisée : c’était celle des prêts faits par le gouvernement , à diverses époques , à des particuliers , sur des ordres personnels de l’empereur La plus grande confusion régnait alors dans ces affaires. On résolut, pour les débrouiller, de les réunir dans une seule administration, afin d'accélérer, s’il était possible, le recouvrement des sommes prêtées. Après avoir établi une espèce de grand livre de ces dettes, qui montaient à plus de cent millions de roubles, je m’occupai à faire rentrer au trésor les arrérages et les autres restitutions légales; mais il était presque impossible d’y parvenir. Les débiteurs qui avaient eu auprès de l’empereur assez de crédit pour * obtenir des prêts en conservaient suffisamment pour être dispensés de les rendre. D’autres fois, les sommes ayant été prêtées dans le but absurde d’encourager l’établissement de fabriques et de manufactures de différentes espèces, et les fabricants , comme cela arrive souvent, s’étant à peu près ruinés dans leurs

entreprises, il paraissait trop dur de poursuivre avec rigueur le recouvrement de sommes ainsi disparues. Les débiteurs les plus exacts , ceux qui s’acquittaient le plus ponctuellement de leurs obligations, étaient des paysans, auxquels l’empereur avait prété quatre ou cinq millions de roubles pour se racheter de la servitude.

Malgré les pertes évidentes que le trésor éprouvait par ces prêts , les demandes et les concessions ne cessaient de se renouveler. Tout le crédit du ministre n’y pouvait rien. On s’adressait directement à l’empereur, qui ne savait jamais refuser. C’est ainsi que , de mon temps , le trésor avait prêté des millions au prince R....ky, ci-devant ambassadeur à Vienne et à différents congrès, sur la garantie, très insuflisantc, de ses terres. Du moins, dans ce cas, on avait eu la franchise de stipuler que les intérêts de la somme prêtée ne commenceraient à être payés , et le capital à être remboursé , qu’après la mort de l’emprunteur.

J’eus occasion de faire d’assez curieuses observations sur la manière dont les demandes étaient rédigées. Je me rappelle avoir une fois reçu deux lettres adressées par une grande dame, l’une à l’empereur, et l’autre au ministre. Elle sollicitait un prêt de deux millions de roubles pour payer les dettes de son mari, qui était aide-de-camp général de l’empereur. Il régnait dans la lettre adressée à l’empereur une certaine fierté d’expressions analogue au caractère de

cette dame ; la lettre adressée au ministre était , au contraire , plus que respectueuse , elle tenait de la bassesse. En femme d’esprit, l’adroite solliciteuse écrivait à chacun de la manière qui lui promettait le plus de succès.

Au nombre des sommes qui passaient par mon bureau se trouvaient celles que la France payait alors aux puissances alliées , comme contribution de guerre. Le ministre se montrait toujours très attentif aux termes des divers paiements de ces sommes. C’était une ressource , un revenu extraordinaire : en bonne économie, il aurait fallu s’en servir pour quelque dépense extraordinaire aussi et d’utilité publique, ou l’employer, comme l’a fait l’Autriche, à payer les dépenses de la guerre (1). Cependant je voyais avec douleur qu’on en disposait pour couvrir des dépenses courantes, pour boucher les trous que l’on faisait au budget , par caprice ou par manie dépensière. On en employa une partie considérable à acheter en Angleterre du drap pour l’habillement des troupes de la garde impériale ; une autre partie fut dé-

(t) La plus grande partie ( 50 millions de florins) du fonds d'amortissement destiné il racheter la dette publique en Autriche provient des sommes payées par la France en vertu des traités de 1815, et que le gouvernement autrichien avait , dès le principe , affectées à la dotation de ce fonds.

pensée pour l’organisalion ou plutôt pour l’enjolivement de l’armée du royaume de Pologne et de la ville de Varsovie. En somme , le trésor russe paya annuellement pour ces derniers objets dix - sept millions au trésor polonais. Aussi prévoyais-je que le ministre se trouverait très embarrassé pour satisfaire à toutes les exigences de l’empereur, dès que l'argeut cesserait de venir de France. Je ne crois pas m’être trompé, car une des causes de la chute de ce ministre fut le peu d’empressement qu’il montra lorsqu’il s'agit de fournir les millions qu’il fallait envoyer à des provinces ravagées par la famine , ou plutôt l’impossibilité dans laquelle il se trouva de répondre aux désirs de l’empereur à cet égard.

Quelque temps après mon entrée au ministère des linances , le ministre me pria de me charger d’un projet de règlement sur l’enregistrement et le timbre, qu’il désirait depuis long-temps établir sur de nouvelles bases. Cela n’entrait nullement dans les attributions de mon bureau; mais c’était principalement pour de pareils travaux que l’on avait voulu m’avoir aux finances. Le ministre me communiqua, à cet effet, diverses pièces contenant sur ees objets des renseignements tirés de plusieurs pays étrangers , des travaux partiels sur cette branche du revenu public , et même des projets ébauchés. Je me mis donc à l’œuvre. Les pièces qui m’avaient été coinmu-

niquées pur le ministre étaient sans doute utiles , surtout pour ce qui concernait la Russie en particulier ; mais je reconnus bientôt que c’était principalement dans la législation française que je devais puiser les éléments de mon travail. Je me mis donc à l’étudier très consciencieusement. La concision et la clarté du texte des lois françaises sont telles , que ceux qui en Russie s’occupent de la réorganisation des diverses parties de l’administration au de la législation aiment toujours mieux emprunter àlaFranee qu’à l’Allemagne. Ce dernier pays pourrait sans doute, autant que le premier, offrir aux Russes de bons modèles à imiter ; mais la forme allemande n’est pas aussi attrayante, aussi simple, aussi facile à saisir que la forme française. Les Allemands eux-mémes employés dans ces travaux par le gouvernement russe partageaient notre prédilection.

Ce travail me fatigua beaucoup et altéra un peu ma santé ; cependant la facilité que j’avais de disposer d’un grand nombre d’employés pour faire des recherches et recueillir des renseignements me permit d’en venir à bout en très peu de temps , eu égard à son importance. Un des chapitres du règlement me coûta surtout beaucoup de veilles, de combinaisons, de soucis; le tout pour ne pas écrire de ma main d’odieuses paroles qui me révol'aient , et sans aucun espoir que mon travail aurait, sous ce rapport, quelque résultat pratique. Voici le fait.

La valeur des terres seigneuriales s’évalue en Russie par le nombre des serfs qui y sont attachés (1 ). Elle se calcule bien aussi sans doute par la quantité de terrain et par le revenu qu’elles produisent ou qu’elles peuvent produire ; mais ces calculs ne se font qu’entre le vendeur et l’acheteur, et encore , même en calculant le revenu , déterminent-ils ordinairement le prix par âmes, en le haussant ou en le baissant suivant la quantité et la qualité des terres , suivant le montant du produit de la propriété. C’est ainsi qu’au lieu de dire que tel propriétaire jouit de tel revenu, on dit en Russie : Tel propriétaire possède tant d’ûmes. Les banques de la couronne aussi , en faisant des prêts aux propriétaires fonciers , suivent le même système d’évaluation : elles prêtent sur hjpothèque, tant par âme. Ne pouvant remédier à une telle monstruosité , je ne voulais pas non plus l’adopter dans un règlement fait par moi ; j’éprouvais un scrupule de conscience à admettre celte ignoble expression dans mon projet. En conséquence , je voulus reporter l’évaluation des propriétés en mutation sur leur valeur réelle, qui est le fonds, le revenu qu’il donne, plutôt que les hommes qui l’occupent. Pour couper court à l’évaluation des propriétés par

(t) A celte époque, la loi évaluait l'àme à 400 roubles; le droit d'enregistrement était fixé à 4 roubles par âme.

âmes , et pour la rendre superflue , je voulais baser toute évaluation sur une espèce d’opération cadastrale , ou plutôt sur une estimation arbitrale , faite , non par le gouvernement, mais, autant que possible, par le pays même , par les voisins , par les habitants du canton, du district , de la province, selon les circonstances. 11 est inutile de dire qu’on ne pouvait raisonnablement penser à établir en Russie le cadastre tel qu’il existe dans d’autres pays.

L’avantage d’avoir des estimationsà peu près exactes des propriétés foncières me parut susceptible de devenir bientôt très important sous beaucoup de rapports. La plus urgente de toutes les réformes financières, en Russie, serait sans aucun doute celle qui, en abolissant l’impôt de la capitation , le reporterait sur la terre ; remplacer la capitation par l’impôt foncier devrait être le premier des soins de tout ministre des finances : or, rien ne faciliterait autant ce changement que la certitude que l’on aurait de !a valeur réelle des propriétés.

Pour obtenir ces divers avantages , je cherchai les moyens d’intéresser les propriétaires cux-mémes au succès du plan. Je voulais qu’ils trouvassent leur intérêt à faire évaluer, et évaluer à leur juste valeur, leurs propriétés respectives , et cela non seulement à l’occasion des mutations, mais encore dans beaucoup d’autres circonstances.

Mon projet établissait des comités d’estimation dans

tous les chefs-lieux de gouvernement. Ces comités devaient être composés de délégués des propriétaires fonciers. Le gouvernement n’aurait eu auprès de ces comités qu’un commissaire ou procureur, pour veiller à la régularité des opérations. Les opérations auraient d’ailleurs pu être faites, dans beaucoup de cas , par les assemblées triennales des propriétaires des districts ou des chefs-lieux de gouvernement.

Je voulais que d’abord l’estimation des propriétés fût facultative pour le propriétaire ; il aurait pu s’adresser au comité, et, en lui fournissant tous les documents nécessaires, demander l’estimation de sa propriété , exiger une expertise en cas de besoin , prendre part aux discussions , et donner enfin son approbation à l’estimation ainsi réglée. Beaucoup de propriétaires engagent, comme hypothèques, leurs terres aux banques de la couronne ; les formalités que l’on est obligé de remplir, dans ce cas, sont aussi multipliées qu’onéreuses : j’en affranchissais ceux des propriétaires qui auraient fait estimer leurs terres , et ne leur demandais que la présentation du certificat délivré par le comité d’estimation , indiquant la valeur réelle de la propriété. Par là non seulement le propriétaire se serait épargné les frais cl les ennuis des formalités actuelles, mais encore il aurait pu recevoir, en cas d’emprunt, une somme plus forte: car, le nombre d’àmes n’étant qu’un indice bien peu sûr de la valeur des terres, les banques sont obligées,

pour se garantir des pertes possibles , d’abaisser outre mesure la somme prêtée par âme. De cette manière, si, d’un côté, le propriétaire, lorsqu’il vendait continuait à trouver de l’avantage à voir son bien estimé au dessous de sa valeur réelle, pour Se soustraire à une partie de l’impôt de l’enregistrement , de l’autre, il aurait gagné à une estimation plus élevée, quand il aurait voulu emprunter aux banques de la couronne. Et, comme les cas d’emprunts faits aux banques se présentent au moins aussi souvent que les cas de vente , on devait s’attendre qu’en général les estimations ne seraient pas faites au dessous de la valeur réelle des biens. D’ailleurs les impositions territoriales pouvant, avec le temps, être réparties d’après ces évaluations , il était de l’intérêt de tous de veiller à ce que les propriétés de chacun fussent évaluées équitablement.

Quant à la période de temps pendant laquelle l’estimation d’une propriété , faite d’après les règles établies, devait conserver sa force et son effet, je pensais la fixer à quinze ans au moins , et à vingt-cinq ans au plus.

Comme cela arrive ordinairement, plus je travaillais à développer mon idée sur cette espèce de cadastre , plus je découvrais de nouveaux moyens de régulariser et d’améliorer l’état financier du pays. Il me parut même qu’en parvenant peu à peu à fixer la valeur de toutes les propriétés foncières dans l’em-

pire, on pourrait songer à établir avec succès l’impôt sur la propriété ou sur le revenu , impôt qui, dans tous les pays, peut remplacer, avec avantage pour le fisc comme pour les contribuables, tant d’impositions tracassières et ruineuses, dont une notable partie est absorbée par les frais de perception.

Afin de simplifier la transformation de la capitation en impôt foncier, on aurait pu , dans les commencements, fixer en bloc le montant de cet impôt pour chaque gouvernement ou province , d’après le montant perçu par le moyen de la capitation. Supposons que tel gouvernement contribuât dans la taxe de la capitation pour un million de roubles ; on aurait dit que ce million , au lieu d’étre perçu d’après le nombre de têtes ou d’àracs , serait réparti sur chaque terre habitée d’après sa valeur reconnue par le comité d’estimation , et payé par ceux qui jusqu’alors avaient acquitté l’impôt de la capitation. Les propriétaires fonciers non nobles, qui d’ailleurs sont en petit nombre , auraient pu faire estimer leurs propriétés de la même manière que les propriétaires nobles. Les paysans vivant sur les terres de la couronne auraient été , pour l’estimation , représentés par des délégués ou par les fonctionnaires qui administrent ces terres; le procureur, la chambre des finances, auraient été chargés de veiller aux intérêts de ces paysans. Quant à ceux qui, étant soumis à la capitation, résident dans les villes , de même que les bourgeois propre-

ment dits, il eût été facile de les soumettre à une autre imposition, comme par exemple à un droit de patente équivalant à la capitation abolie.

L’impôt levé actuellement par le trésor au moyen de la capitation serait beaucoup moins lourd s’il était réparti de cette manière. La méthode de répartition est susceptible de perfectionnement, tandis que la méthode qui consiste à imposer les âmes ne l’est pas. Le produit du revenu foncier pourrait même, avec le temps, être porté à un chiffre que ne saurait jamais atteindre celui de la capitation. La misère des plus pauvres met des bornes à l’augmentation de l'impôt à l’égard de ceux qui pourraient facilement la supporter.

Indépendamment des avantages que chacun peut apercevoir, cette transformation en offre beaucoup d’autres encore, qui résultent de circonstances locales, et qui ne manquent pas d’importance. Ainsi la suppression de la capitation faciliterait le déplacement des individus : car, dans l’état actuel des choses , les cultivateurs, étant imposés personnellement, éprouvent souvent beaucoup de difficultés quand ils veulent quitter leurs foyers pour aller travailler ailleurs. En outre , et c’est là ce qu’il fallait principalement considérer, l’abolition de la capitation aurait fait disparaître un des plus puissants obstacles qui retardent l’accomplissement de la grande œuvre de l’émancipation.

Je savais bien que tout ce que j’imaginais ainsi à propos du règlement sur l’enregistrement et le timbre ne paraîtrait , aux yeux des hommes soi-disant pratiques, qu’une espèce d’utopie, et peut-être quelque chose de pis, aussi avais-je pris le plus grand soin de présenter mes idées de la manière la plus simple, la plus aisée à exécuter, et avec tous les ménagements possibles pour les habitudes du pays. Heureusement la législation municipale fondée par Catherine 11 , et qui aurait pu avoir plus d’importance qu’elle n’en a , m’a rendu cette tâche assez facile.

Celte partie de mon plan , dont je m’étais occupé avec une certaine prédilection , croyant travailler pour un principe sacré , finit par devenir assez volumineuse : elle équivalait à peu près au tiers du projet total sur le timbre et l’enregistrement. Mon travail , complet , était divisé en deux parties : la première contenait l’énumération des objet imposés et le chilTre de l’imposition ; la seconde réglait le mode de perception , et renfermait les instructions à donner aux autorités instituées. C’est suivant cette forme que se faisaient depuis quelque temps en Russie tous les nouveaux règlements.

Je dis au ministre, en lui présentant mon projet, que j’avais laissé en blanc le paragraphe où , d’après l’ordre de choses existant , il pouvait être question de fixer le prix des Ames humaines; qu’il le ferait remplir par qui il voudrait et comme il l’entendrait ;

que , pour remplacer ce paragraphe, j’avais préparé un travail particulier. Et en même temps je lui remis ce travail. Le ministre, qui était pour le positif, témoigna sa satisfaction à la vue du projet principal , et parut ne pas bien saisir le motif qui m’avait porté à faire l’annexe.

N’ayant aucune espérance de voir donner suite à cette annexe, et n’attachant pas un grand prix au projet principal, qui, après tout, n’était qu’un travail pour procurer de l’argent au trésor, je ne pensais plus ni à l’un ni à l’autre , lorsque, causant avec un des employés du ministère, j’appris que lui aussi avait reçu du ministre la mission de rédiger un projet sur le timbre et l’enregistrement , et qu’à cet effet on lui avait communiqué tous les travaux antérieurs, y compris le mien. Mon amour-propre d’auteur n’aurait pas été blessé de cette circonstance , si je n’avais pas appris en même temps que le ministre avait commencé l’examen de mon projet avec quelques uns de ses intimes. Or, en me confiant ce travail, le ministre m’avait dit que, lorsque je l’aurais terminé, il serait examiné , en ma ptésence, dans son conseil privé , qui se composait ordinairement de trois ou quatre personnages, qu’il me nomma. Voyant qu’il avait commencé cet examen sans m’en prévenir, je regardai ce procédé comme un manque à la parole donnée spontanément. Rien ne m’autorisait sans doute a supposer au ministre un sentiment défavorable à mon

égard ; il est probable qu’il ne voulait qu’être plus sûr du succès de ce travail en le confiant successivement à plusieurs personnes, attendu qu’il n’avait ni le temps ni les moyens nécessaires pour l’apprécier lui-même. Je n’étais pas d’ailleurs très au courant de ce qui se faisait dans le cabinet du ministre : j’avais un jour de la semaine pour lui faire signer les pièces de mon bureau ; je le voyais , en outre , quand il se présentait quelques affaires pressantes. Quant aux nombreux employés de ses différentes chancelleries , je n’avais rien à faire avec eux ; aucune espèce de relations tant soit peu familières ne pouvait s’établir entre eux et moi ; ils avaient leurs principes , leur manière d’agir , moi j'avais les miens. Quoi qu’il en soit , je vis dans cet acte , sinon un procédé blessant pour moi , au moins beaucoup de légèreté. A ma première entrevue avec le ministre, après avoir, comme à l’ordinaire , terminé mon travail , je lui donnai ma démission. Il parut surpris , interdit même ; mais bientôt, recomposant sa physionomie, où je crus apercevoir une certaine expression de dépit, il me demanda si c’étaient mes occupations au conseil d’état qui ne me permettaient pas de rester aux finances. Je lui répondis que non. 11 ne poussa pas plus loin ses questions sur les motifs qui me déterminaient à agir ainsi , et je crus de ma dignité de ne pas les lui faire connaître , puisqu’il ne me les demandait pas. « C’est bien, dit-il, j’enverrai votre démission à l’em-

pereur. » Je le quittai , et cette fois ce fut pour toujours.

Le public ne pouvait pas bien se rendre compte de ma démarche. Les employés ne concevaient pas comment je pouvais, de gaité de cœur, abandonner une place que tant d’autres auraient été si satisfaits d’occuper auprès du plus puissant des ministres, d’un homme qui, tout en ne s’oubliant point lui-méme, ne cessait de faire pleuvoir les récompenses et les grâces de l’empereur sur ceux de ses subordonnés qui l’approchaient. Le comte de Nesselrode, ayant appris la véritable cause de ma retraite , protesta que le ministre n’avait jamais eu la moindre intention qui me fût contraire, qu’il n’avait pas môme soupçonné le motif de ma démarche , mais que, me voyant fier, il avait voulu être fier à son tour. Il ajouta que toute la faute était à ceux qui l’entouraient, leur devoir étant, en commençant l’examen démon projet, de prévenir le ministre que je devais nécessairement être présent .

Ce ne fut pas avec plaisir sans doute que je quittai le ministère des finances. Sous le rapport des avantages matériels, c’était sans contredit un sacrifice. Mais n’étant pas homme à capituler avec mes devoirs, je me montrais surtout scrupuleux à les remplir dans mes relations de service avec mes supérieurs; je m’en acquittais toujours et partout avec un grand zèle et une grande exactitude. 11 m’était facile de voir que mes chefs avaient plus besoin de moi que je n’a-

vais besoin d’eux. Peu exigeant, faible même envers mes subordonnés, je tenais à ce que mes chefs eussent pour moi tous les égards , toute la considération que je croyais m’étre dus. Jamais je ne me suis relâché sur ce point; jamais aussi je n’ai eu à supporter d’aucun d’eux le moindre désagrément, pas même un regard désapprobateur.

Je ne quittais pas sans quelque regret, comme je viens de le dire, ma carrière financière ; mais j’étais loin de prévoir les suites fâcheuses qui devaient résulter pour moi de ma démarche. Le ministre était tout-puissant auprès de l’empereur, comme le sont tous les ministres des finances auprès des autocrates; il occupait, en outre, une haute position dans cette partie élevée de la société que l’on appelle le grand monde. Sa maison était à peu près la première à Saint-Pétersbourg; il y réunissait journellement les gens de la cour, les diplomates, les hauts fonctionnaires publics. Sa femme , très habile à soutenir le crédit de son mari , était une espèce d’autorité qu’on ne pouvait méconnaître sans s’exposer à des ressentiments dangereux. Sa fille, mariée au comte Nessel* rode , était connue par l’influence qu’elle exerçait ailleurs encore que dans la société.

En Russie , où tout se fait par intrigue et avec mystère, où le soleil de la publicité n’éclaire que les résultats, sans jamais pénétrer jusqu’aux causes, la réputation d’un homme dépend moins de lui-môme

que de ceux qui se chargent de la lui faire. Ma conduite publique donnait sans doute assez de prétextes spécieux aux gens qui voulaient me représenter comme un libéral , un servophile, mais non certes à ceux qui cherchaient à me faire passer pour un jacobin forcené. On était pourtant parvenu, à force d’exagération. à me dépeindre ainsi, et c’est particulièrement à l’activité de la partie féminine des deux ministères que je dois ce service.

Une circonstance éveilla et mit en jeu cette haine avec laquelle la famille du ministre des finances ne cessa depuis de me poursuivre. A mon nom seul, tout leur patriotisme courtisanesque semblait entrer en ébullition. Selon les membres de cette famille, rien de plus dangereux, rien de plus révolutionnaire que moi. Voici la circonstance qui m’attira surtout leur animosité.

Quelque temps après ma retraite du ministère des finances, un projet sur le timbre et l’enregistrement fut présenté au conseil d’état. Je m’empressai d’annoncer au président et aux membres du comité dans lequel il devait être examiné que je ne pouvais ni en faire le rapport , ni m’en mêler en aucune façon. Je leur appris alors les motifs qui m’avaient fait quitter le ministère, et, prévoyant que le projet du ministre ne serait pas favorablement accueilli par le comité, et en particulier par son président, l’amiral

Mordvinoff (1 ), je déclarai que je pouvais d’autant moins m’associer à ceux qui seraient disposés à en faire la critique, qu’il renfermait à peu près les mêmes principes que le mien. En effet , le projet ne différait pas au fond de celui que j’avais élaboré ; seulement les tarifs étaient plus élevés , les objets soumis à la taxe plus nombreux , et la sévérité dans la perception plus rigoureusement exigée; on y avait aussi ajouté quelques mesures fiscales, inventées par le dernier rédacteur. Ce furent ces additions qui attirèrent surtout les vives critiques du conseil d’étal. 11 est inutile de dire que le paragraphe que j’avais laissé en blanc avait été rempli sans difficulté , et qu’il ne fut nullement question de l’annexe que j’avais faite au projet.

M. Mordvinoff comprit parfaitement le motif de ma récusation , et déclara qu’il se chargerait lui-même de faire le rapport. Après quelques séances consacrées à la lecture et à un examen assez superficiel du projet, il fut décidé qu’on le rejetterait. Le rapport du comité , ou, comme on dit en Russie, le journal du département, exprimant son opinion motivée, était

(1) L'amiral Mordvinoff était h cette époque président du comité civil. Le projet fut examiné par deux eomités réunis, celui que je viens de nommer et celui de l'économie publique.

la réfutation du projet dans toutes scs parties. L’amiral ne pouvait pas s’attaquer au principe de l’imposition du timbre et de l’enregistrement, puisque cette imposition existait déjà ; mais il attaqua vivement l’exagération de l’impôt , son extension à des objets qui jusqu’alors en avaient été exempts, et surtout le mode de perception , qui dans quelques circonstances aurait eu un caractère odieux. Il ne renferma pas sa critique dans le cercle tracé par le projet : il attaqua tout le système d’administration financière suivi par le ministre; il le fit avec force, avec éloquence même. En l’entendant lire ce travail, on ne pouvait s’empêcher d’admirer un vieillard si doux, si vénérable, s’élevant avec une noble et forte indignation contre l’impéritie du ministre , si funeste aux intérêts de l’état. Les autres membres du comité opinèrent du bonnet. Le comte Potocky seul, trouvant que l’amiral allait quelquefois un peu trop loin dans ses critiques , ne voulut pas s’exposer à tous les désagréments qu’elles pourraient attirer au comité , et formula individuellement son opinion; il tâchait d’adoucir la critique du système financier en général, tout en rejetant le projet comme contenant des clauses par trop fiscales. Cet avis étant rédigé en langue française , le comte Potocky me pria de le traduire en russe , pour qu’il put être annexé au protocole ; mais je crus devoir lui refuser ce petit service, voulant rester absolument étranger à la marche de cette affaire.

Le jour de la discussion au plénum étant arrivé , le ministre fut invité à s’y rendre. 11 ne pouvait pas s’en dispenser. C’était au secrétaire d’état , ou à celui qui en remplissait les fonctions , à lire devant l’assemblée générale les rapports ou les protocoles du comité auquel il était attaché. J’aurais pu facilement me laite remplacer par uq de mes collègues ; mais satisfait d’étre resté absolument neutre pendant l’examen du projet dans mon comité , je ne voulais pas non plus paraître craindre de lire devant le ministre une critique tant soit peu amère de son administration. Je lus doue le rapport. Après celte lecture, pendant laquelle le ministre était visiblement mal à son aise, il essaya de balbutier quelques observations. La colère, plus encore que sou incapacité, ne lui permit de prononcer que deux ou trois phrases incohérentes ; mais il n’oublia pas, en terminant, de donner un coup de boutoir aux principes révolutionnaires qui se propageaient de plus en plus en Europe , et qui rendaient nécessaires des armées nombreuses, lesquelles, à leur tour, exigeaient de nouvelles ressources pour être maintenues sur un pied respectable. Je compris bien à l’adresse de qui était lancée cette tirade conservatrice ; mais , n'ayant pas voix au conseil , je ne pouvais répondre légalement. J’étais pourtant loin de supposer alors que le ministre put me croire capable d’avoir pris la moindre part à la réfutation de son projet ; j’espérais que tout le monde,

et lui plus que tout autre , devait avoir une meilleure opinion de moi. 11 en fut cependant bien autrement , comme je le dirai tout à l’heure. Le ministre ayant lini de parler, c’est-à-dire d’articuler avec peine quelques mots, car la dernière de ses phrases resta sans conclusion , l'amiral MordvinolT prit la parole, et, dans un discours plein de sagacité et de modération, ajouta quelques développements à l’avis du comité. On linit par voter. La majorité de l’assemblée fut pour le rejet.

Rentré furieux chez lui, le ministre éclata contre le conseil d’état. « Je sais, dit-il, qui est cause de tout cela : c’est Tourgueneff qui , par ses intrigues, m’a valu le rejet du projet ; c’est lui qui a rédigé le rapport. » Un de ses employés ( du moins on me l’a dit), après avoir lu le protocole, y reconnut facilement le style de l’amiral , et essaya de l’expliquer au ministre ; mais il parait que rien ne put le dissuader. Peut-être lui convenait-il mieux de se rabattre sur moi , que de s’en prendre à la majorité du conseil et à l’amiral , dont il connaissait bien pourtantla profonde antipathie pour sa personne comme pour sa manière d’administrer.

L'affaire fut présentée dans le même sens à l’empereur. Aussi quelques jours après, on reçut au conseil d’élat un reserit assez sévère, dans lequel l’autocrate blâmait le conseil d’avoir rejeté purement et simplement le projet du ministre. Il ordonnait en

même temps la formation d’un comité spécial , composé du ministre des finances, du général AraktclieefT, du ministre contrôleur général , de M. Speransky , et d’autres membres pris en dehors du conseil. Ce comité devait chercher de nouvelles ressources pour le trésor. Autant que je me rappelle , le projet rejeté fut soumis à son examen , et plus tard converti en loi. Il suscita beaucoup de mécontentement, et, en dernier résultat, il dut être modifié.

En même temps que l’empereur réprimandait ainsi le conseil d’état en masse , il donna ordre au premier secrétaire d’état, qui lui présentait les affaires du conseil , de me dire « qu’il était très mécontent de moi , qu’il avait beaucoup de patience , mais qu’eniin il pourrait être poussé à bout. » Quand ces paroles me furent communiquées , je répondis que je ne manquerais pas, dans une note particulière , d’expliquer toute ma conduite ; que je prouverais qu’elle avait été irréprochable sous tous les rapports , et je priai d’avance mon interlocuteur de bien vouloir mettre cette note sous les yeux de l’empereur. Deux jours après, elle lui fut remise. Je ne sais quel effet elle produisit ; toutefois , peu de temps après, on saisit je ne sais quelle occasion pour me placer dans un autre comité , celui des affaires civiles et criminelles.

Le département dont la direction venait de m’être confiée était le plus important, à eu juger par la masse d’affaires qu’il présentait. Dans le principe,

les affaires civiles et les affaires criminelles devaient être définitivement jugées au sénat, ou être soumises avec son avis, par le ministre de la justice, à la sanction de l’empereur. D’après la nouvelle organisation du conseilles affaires qui nécessitaient une interprétation du texte de la loi , ou pour lesquelles les lois existantes ne présentaient pas une solution formelle, devaient passer au conseil d’état. C’est dans ce sens qu’il a été posé pour règle que les décisions du conseil d’état auraient force de loi. Cette règle, qui aurait pu être salutaire , ne fut pas suivie , pas plus que toutes les autres établies par la nouvelle organisation du conseil. Le gouvernement, qui avait eu la velléité, en organisant le conseil d’état , de créer une institution stable et régulière où viendraient se concentrer toutes les affaires importantes de l’empire , et d’où surtout devraie'nt sortir toutes les mesures législatives , parait s’être bien vite lassé d’un corps qui pouvait gêner l’arbitraire des ministres et mettre un peu d’ordre et de régularité dans la marche des affaires. Celles du ministère de la guerre , pour lesquelles on créa dans le conseil un comité spécial , furent d’abord soustraites au contrôle de ce comité ; puis vinrent les affaires financières , qui pourtant continuèrent assez long-temps à être soumises au conseil d’état , mais qui finirent , comme nous l’avons vu , par être soustraites à ses délibérations.

La législation générale , pour laquelle il y eut de

même au conseil un comité spécial , n’a presque jamais fourni assez de travail pour occuper sérieusement ce comité. Il ne restait donc que celui des affaires civiles et criminelles, lequel , comme par compensation, était surchargé. Toutes les affaires que le ministre de la justice avait jusque là présentées directement à l’empereur, peu à peu furent portées préalablement au conseil d’état.

L’amiral Mordvinoff, à l’expiration de son congé, avait été, comme nous l’avons dit, nommé président du comité des affaires civiles et criminelles, de sorte que je me trouvai encore une fois en relations de service avec cet homme vénérable. Il fut pourtant remplacé bientôt par un autre président , le prince Kourakine, frère de l’ancien ambassadeur de Russie près de Napoléon. C’était tout l’opposé de l’amiral : autant celui-ci était éclairé , indulgent, autant l’autre était dépourvu de lumières, dur, inaccessible à tout sentiment d’humanité dans les affaires criminelles. Il ne manquait pas pourtant d’esprit naturel ; il avait les formes polies d’un homme du monde, mais je n’ai jamais reconnu en lui de sentiments un peu élevés.

Cependant il m’arriva en cette circonstance ce qui arrive d’ordinaire aux hommes sincères et laborieux. Le nouveau président, comme ceux de caractères si divers qui l'avaient précédé, mit en moi une entière confiance , et je finis par m’accorder très bien avec lui. Ce qui me disposait surtout à ce bon accord.

c’est que je le trouvais toujours de mon avis quand il s’agissait de procès entre des serfs réclamant leur émancipation et leurs propriétaires. Dans tous ces procès , sans exception , le président Kourakine se prononçait pour l’émancipation; il se trouvait même quelquefois seul de son avis dans le comité. Alors je lui rédigeais une opinion , ou vote spécial et motivé, pour le conseil en assemblée générale. Là encore, les partisans de l’émancipation se trouvaient en minorité. Mais quand la résolution du conseil , accompagnée du vote du prince Kourakine , arrivait à l’empereur, celui-ci ne manquait jamais de décider en faveur des malheureux serfs, sanctionnant ainsi quelquefois l’avis de la minorité contre celui de la majorité.

Ces succès flattaient infiniment le président. 11 ne manquait pas de me faire remarquer le désappointement de quelques uns des membres de la majorité , et n’oubliait jamais de m’associer à ses triomphes. Les décisions de l’empereur me faisaient sans doute beaucoup de plaisir; mais j’aurais mieux aimé les voir dues à l’amiral MordvinotT qu’au prince Kourakine, car la raison qui faisait voter ce dernier pour l’émancipation n’était autre que son désir de plaire à l’empereur, et, tout en faisant le bien , il ne faisait qu’un acte de courtisan.

Si la sincérité du désir d’Alexandre d’abolir l’esclavage dans son empire pouvait être mise en doute, l’exemple de ce vieux courtisan , votant toujours.

contre sa conscience , en faveur de l’émancipation , suffirait pour dissiper toute incertitude. De tous les membres du comité , ce champion constant de l’affranchissement était, sans contredit, le plus éloigné de toute espèce d’idée libérale ou tant soit peu favorable au bien-être de la malheureuse classe populaire. Son caractère, ses instincts, le portaient à affermir partout le joug de l’esclavage ; mais le courtisan prévalait sur l’homme (1).

Quanta moi, dès qu’il s’agissait de l’affranchissement des serfs, l’idée ne me venait pas d’examiner, comme je le faisais dans les autres affaires , l’étal de la législation; la question était toujours décidée d’avance , et je ne faisais que rechercher, dans le nombreux arsenal des lois, celles sur lesquelles je pouvais le mieux baser l’avis de l’émancipation. Je n’en manquai jamais, et pas un de ceux qui cherchaient à s’affranchir ne perdit son procès. Il m’arriva même de changer des décisions antérieures du comité, contraires à l’émancipation.

Et ici je ne puis m’empêcher de rendre encore hommage au vénérable vieillard dont je parle si souvent. J’avais trouvé, à mon arrivée au comité des affaires civiles, quelques décisions de ce genre déjà signées et destinées à être présentées à l’assemblée

(1) Voir la note G, h la fin du volume.

générale du conseil d’état; je remarquai parmi les signatures celle de l'amiral MordvinofT, et je parvins facilement à le faire convenir qu’il s’était trompé en refusant l'affranchissement à des malheureux qui le réclamaient : alors, au moment où je présentais l’affaire au plénum, il se levait et avouait son erreur, nommait celui qui la lui avait fait connaître, et linissail par se prononcer en sens contraire à son premier vote. Des explications de cette nature, données avec une si noble franchise, ne manquaient jamais de persuader la majorité du conseil, et les malheureux serfs finissaient par gagner leur cause.

Je n’ai pas besoin d’expliquer les motifs qui, dans les questions d’émancipation , me faisaient viser d’abord au but, sauf à m’appuyer, comme moyen, sur quelque loi ou ordonnance applicable à la circonstance. « Il n’y a pas de droit contre le droit » , sans doute; mais cette manière rationnelle de procéder peut être utilement employée en Russie dans le jugement de toutes sortes d’alTaires. Un des membres les plus éclairés du conseil d’étal, homme d’une grande expérience, le comte Potocky, me disait un jour qu’il avait adopté comme règle pour lui-même , dans les affaires civiles , de voir à priori laquelle des deux parties devait avoir tort ou raison. Une fois cette question décidée d’après les lumières de sa conscience , il cherchait les lois sur lesquelles il pourrait appuyer son avis. (Juand on a une idée du dédale inex-

tricable que présente la législation russe, on comprend que c’esi peut-être le moyen le plus sûr de se tromper le moins souvent possible.

Les affaires purement civiles ou litigieuses qui passaient par mon département étaient très nombreuses , et embrassaient souvent des intérêts d’une grande importance. Relativement aux affaires de celte nature, je ne me souviens pas d’avoir eu à vaincre ou à combattre aucune résistance de la part du prince Kourakine. 11 avait été procureur général sous le règne de l’empereur Paul, poste qui, avant la création des ministères, correspondait à celui de ministre de la justice eide président du conseil; depuis, il avait presque toujours occupé des emplois importants ; il avait même été ministre de l’intérieur. 11 avait donc beaucoup d’expérience et de routine. Quoique ces sortes d’affaires m’offrissent bien moins d’intérêt que les affaires criminelles et que celles où il s’agissait de la liberté individuelle, je faisais pourtant tous mes efforts pour- que les décisions du comité tussent conformes à la justice. Quant aux affaires criminelles, si le président n’aggravait pas les condamnations prononcées par le sénat, il adoptait ordinairement les plus sévères. Ne pouvant vaincre son obstination, j’avais, dans ces occasions, recoure non seulement aux autres membres du eomité, qui se laissaient fléchir quelquefois, mais aussi aux membres des autres comités , qui alors parlaient dans l'assemblée

générale pour le parti de l’indulgence (I). L’amiral MordvinolTet le comte Potoeky étaient encore ici les meilleurs défenseurs des malheureux accusés ; le bon et noble prince Alexandre Soltykolî venait aussi à leur aide, au moins par son vote (2). Le premier surtout, dont l’àme ne respirait que miséricorde et bonté, ne cessait de soutenir que le conseil d’état ne pouvait décemment changer les résolutions prises par le sénat qu’en mitigeant les peines, et que les aggraver était une chose non seulement inique, mais absurde.

Ce principe, si juste en lui-méme, devait pourtant, selon moi , admettre une exception, et c’est sur cette exception que j’avais souvent des discussions avec l’amiral, qui n’en voulait aucune. Un homme moins bon, moins tolérant que lui , aurait pu finir par prendre de l’humeur contre moi ; mais lui , il se plaignait seulement, avec douceur, de l’excès de mon antipathie pour le servage. Quand je me rappelle à pré-

(t) Croirait-on qu'il s'esl trouvé des personnes , tant parmi les membres du conseil que parmi mes collègues, qui s’irritaient des efforts que je tentais pour sauver quelques malheureux . ou pour mitiger les peines qui les menaçaient ? » Qu'il endoctrine tant qu'il voudra les membres de son dé- » parlement, disaient-elles, mais qu'il n’aillc pas influencer » les votes h l’assemblée générale ».

(?) V. la note H, h la fin du volume.

sent ces discussions, quelquefois fort vives, je ne puis m’empécher de croire que l’excellent vieillard avait peut-être raison, et que moi j’avais tort. Il défendait un principe juste et sacré ; moi je ne faisais que poursuivre le plus odieux des crimes. Voici les cas d’exception dont je parle :

Parmi les affaires qui arrivaient au conseil , il y avait souvent des procès criminels dirigés contre les propriétaires de serfs pour abus de leur pouvoir de maîtres. Ces procès présentaient des actions si horribles que l’on peut à peine se les ligurer. Pendant les enquêtes faites en premier ressort, de mime que pendant l’examen successif du procès par les tribunaux criminels et par le sénat, les propriétaires trouvaient toujours plus de moyens pour se défendre que les pauvres victimes pour justifier leurs doléances. Au sénat , ces sortes d’affaires étaient sans doute mieux jugées que dans les tribunaux inférieurs : cependant les jugements étaient en général, et autant que possible , favorables aux propriétaires. Le ministre de la justice, quoique très peu propre à ses fonctions , était un homme probe et ne ménageait pas les coupables. Quand ces affaires venaient au comité , j'étais toujours porté à souhaiter que les arrêts les plus sévères fussent confirmés. L’amiral, au contraire, prenait la défense même de ceux qui allaient jusqu’à abuser cruellement d’un pouvoir assez odieux

de sa nature pour que tout homme qui n’est pas foncièrement méchant répugne à en user , même avec modération.

C’est dans ces occasions que M. MordvinofT ne manquait pas de me dire qu’à mes yeux tous les serfs étaient des saints et tous les maîtres des monstres. Cela ne m’empêchait pas de recruter dans les assemblées générales du conseil des opinions contraires à celle de l’amiral. Un jour, sur mes instances, un des membres, le général Kankrine , depuis ministre des finances , présenta une opinion motivée pour faire recommencer l’enquête et le procès contre un propriétaire qui s’était rendu coupable de sévices d’une atrocité révoltante, mais que sa position sociale (il était général en retraite ) faillit sauver de la vindicte publique. L’empereur approuva la demande du général Kankrine, qui se trouvait en opposition avec tout le conseil d’état.

Quoique étranger au comité de législation , je fus un jour chargé de présenter à la discussion du conseil d’état le projet du code de commerce , que j’avais en partie rédigé pendant que je me trouvais à la commission des lois. Speransky (1), en sa qualité de membre du comité de législation, et surtout comme homme

(I) V. la note J, à la fin du volume.

spécial pour tout cc qui regardait la codification, voulut bien s’associer à moi dans cette occasion. Nous faisions ensemble le rapport de ce projet au conseil. Je pus alors connaître l’opinion qu’avait Speransky du conseil d’état et de la manière dont les choses de ce genre devraient se passer en Russie. « Toutes ces discussions du conseil , me disait-il , ne sont qu’une simple formalité. Ces gens-là n’y entendent rien. Vous et moi nous ferons le tout comme nous trouverons bon de le faire. » Je ne partageais ni ce mépris de Speransky pour le conseil, dont quelques membres valaient bien ce faiseur quant aux lumières et aux connaissances , ni surtout cette impertinente confiance en sor-meme, en sa propre capacité. Je voulais la discussion, je la trouvais utile sous beaucoup de rapports. Sans parler des lumières que pouvaient y apporter des hommes instruits et civilisés , ou même des hommes seulement expérimentés , elle pouvait fournir aux rapporteurs eux-mêmes l’occasion de rectifier leurs idées, ou leur en inspirer de nouvelles. Cet examen du projet du code de commerce dura pendant quelque temps, puis fut abandonné sans aucune raison appréciable.

Les travaux de mon comité finircut par m’accabler ; ma santé, si forte auparavant, s’en ressentit. Je dus penser à changer d’occupations. Avant mon entrée dans ce comité, j’avais employé mes loisirs à compo-

ser un ouvrage sur le jugement par jurés. Les affaires criminelles qui me passèrent alors par les mains me firent désirer plus que jamais une réforme dans la procédure criminelle du pays. Le peu de moments libres que me laissaient mes fonctions au conseil d’état, je les consacrais à continuer cet ouvrage, et, tout en traitant du jury, j’entrepris d’exposer une espèce de théorie de l’instruction criminelle, en développant les principes et les règles qu’il me paraissait indispensable de suivre dans tous les cas d'enquête. Je tâchais, à propos de la législation des pays étrangers sur ces matières, de démontrer au lecteur russe les vices nombreux et inqualifiables de celle de notre pays. J’avais l’intention, lorsque cet ouvrage serait terminé , de rédiger un code d’instruction criminelle , comme déjà j’avais rédigé en partie le projet du code de commerce. C’était là mon rêve , rêve dont la réalisation occupait sans cesse ma pensée. Toutes mes études furent dès lors dirigées vers ce point. Le sort ne m’a permis de mener à fin rien de ce que j’avais entrepris à cet égard

Afin de mieux approfondir soit la question du jury, soit celle de l’instruction criminelle en général, je conçus l’idée d’aller les étudier en Angleterre. La procédure simple des Anglais me paraissait pouvoir s’adapter mieux à la Russie que la procédure française , plus régulière , mais plus compliquée et exigeant des juges instructeurs plus savants. J’avais, par hasard,

entendu dire que le poste de consul général de Rassie à Londres devait bientôt devenir vacant, et je pensai que, si je l’obtenais, je pourrais trouver les meilleures occasions pour atteindre mon but. Ne sachant comment m’y prendre pour me faire donner ce poste, et d’ailleurs bien persuadé qu’en le demandant je ne pourrais être accusé d’indiscrétion ni d’ambition, j’en parlai à M. Speransky. Il me dit d’écrire tout bonnement à l’empereur. Je suivis ce conseil. Dans une lettre très courte . j’exposai à l’empereur la nécessité où je me trouvais, par le mauvais état de ma santé, de m’éloigner des affaires dont j’étais chargé, et je lui dis qu’ayant appris que le poste de consul général à Londres serait bientôt vacant, je priais Sa Majesté de me le confier.

Deux jours après, je reçus du comte AraktcheefT l’invitation de passer chez lui. Il me communiqua l’ordre qu’il avait reçu de me dire que mes services étaient indispensables au conseil d’état ; que d’ailleurs un poste comme celui que je demandais ne pouvait me convenir, qu’il était trop au dessous de ce que je méritais ; qu’enlin l’empereur, connaissant bien mes travaux, en étant très satisfait, savait aussi que les appointements attachés à mon poste étaient insuffisants, et qu’à cct effet je n’avais qu’à lui demander ce que je voulais. Sa Majesté était jrrête à faire pour moi tous les sacrifices : ce furent les expressions dont se servit le comte Araktcheetf, aussi peu expert

dans l'art de manier la parole que dans celui d’écrire. Je répondis à cette communication que, si l’empereur le voulait, je resterais au conseil d’élat comme par le passé; mais, quant aux récompenses pécunaires, je priai le comte de dire à Sa Majesté que c’était le poste de consul général que j’avais désiré obtenir, et non de l’argent. L’empereur, en voyant quelque temps après M. Speransky , lui dit que ma réponse lui avait beaucoup plu , surtout la dernière partie. Je n’en lus pas étonné : l’empereur n’avait pas souvent à essuyer de semblables refus.

Je me remis donc aux affaires avec une nouvelle ardeur; mais au bout d’une année je me trouvai dans l’impossibilité de m’y livrer plus long-temps. Les médecins venaient de me déclarer qu'en travaillant ainsi je iinirais par succomber, et que les eaux de Carlsbad étaient indispensables pour rétablir ma santé délabrée. Cette fois je n’ècrivis pas à l’empereur, je demandai hiérarchiquement un congé. .Mais je reçus, comme la première fois, une invitation du comte Araktcheeff de passer chez lui. Là, il me déclara que l’empereur l’avait chargé de me dire qu’il connaissait très bien la nécessité où je me trouvais d’aller aux eaux, qu'il m’accordait le congé demandé, et que, voulant me témoigner toute sa satisfaction, il m’avançait d’un grade. A cela l’empereur joignit une grâce pécuniaire, en me faisant payer mes frais de voyage. Je conservais aussi les appointements attachés au poste

dont j’étais forcé de m’absenter. Après cette annonce officielle , le comte ajouta, en m’embrassant avec effusion : « L’empereur m’a chargé de vous engager « à accepter un conseil, qu’il vous donne, non comme » souverain , mais comme chrétien : c’est de vous » tenir bien sur vos gardes à l’étranger. Vous ne » manquerez pas d’y être circonvenu par ces hom- » mes qui ne respirent que révolutions; ils tenteront » de vous entraîner. Méfiez-vous de ces gens-là , et » soyez circonspect. » Quoique touché de l’intérêt que l’on me témoignait, quoique certain de la sincérité des paroles que je venais d’entendre, je ne pus y répondre que par un sourire.

J’ai beaucoup parlé des sociétés secrètes, mais je crois devoir y revenir ici. Pendant le temps qaeje passai à Saint-Pétersbourg, depuis la dissolution de l’association du Bien publie jusqu’à mon départ de cette ville, j’entendis quelquefois dire qu’il existait encore des sociétés secrètes, ou plutôt qu’on travaillait à en former. Instruit, par ma propre expérience, du peu d’utilité dépareilles associations, je n’attachais aucune importance, je ne faisais même aucune attention à ces bruits, qui étaient extrêmement vagues. D’ailleurs , l’ordre de choses établi en Russie ne permettant aucune publicité, les réunions les plus inofTcnsives pouvaient facilement être considérées, par dés personnes prévenues, comme des associations se-

crêtes. C’est ainsi que des sociétés purement littéraires, composées de personnes incapables de s’occuper d’autre chose que de littérature, que des réunions à huis clos qui n’avaient pour objet que des causeries familières et sans contrainte, passaient dans l’opinion publique pour des sociétés secrètes, l’ai moiméme fait partie d’une association littéraire qui a pu être considérée, et qui réellement a été considérée par quelques personnes comme une association tant soit peu politique. J’ai assisté beaucoup plus souvent aux séances de cette société littéraire qu’à celles de l'association du Bien public. Là , les discussions et les conversations, qui n’étaient pas toujours exclusivement littéraires, auraient pu fournir assez d'éléments à un homme doué d’autant de bonne volonté et de bonne foi que le rapporteur de la commission d'enquête pour être travesties et élevées jusqu’à l’importance de certaines délibérations politiques. En faisant comme a fait le rapporteur , il eût été lacile de représenter ces séances absolument sous le même jour qu’il a représenté celles de l’Union du bien public, et d’en tirer des conclusions semblables. Pour se faire une idée juste des séances de la société du Bien public, le rapporteur n’avait qu’à se rappeler celles de cette société littéraire, dont il avait été le membre le plus actif, et surtout le plus bavard.

Ces deux sociétés ont cependant laissé dans ma mémoire des souvenirs différents. Tandis que l’une

sc rattache à une idée de dévoûraent , à un désir d’amélioration, l’autre, la société littéraire, ne me rappelle que des futilités. Celte société littéraire fut fondée dans le dessein d’attaquer et de tourner en dérision les partisans de notre ancienne littérature. Tout nouveau membre devait, à sa réception, prononcer en style de parodie l’éloge d’un des membres de l’académie russe , siège principal des littérateurs de l’ancienne école. Cela s’appelait enterrer un académicien. Etranger à ces discussions littéraires, et par ma longue absence du pa\ s et par mes goûts , qui me portaient vers les objets sérieux , je ne pouvais pas m’intéresser beaucoup à ce qui se passait dans cette société. Je trouvais pourtant du plaisir à assister à ses séances , parce que les conversations ne roulaient pas toujours sur des objets frivoles. Mais, je dois l’avouer, ce ne fut jamais un plaisir pur et sans mélange , car je ne pouvais m’accommoder entièrement de l’esprit de critique et de dénigrement de ces messieurs. Cet esprit se faisait surtout remarquer dans le babil intarissable de l’homme qui , par la suite , chargé de rédiger un acte solennel, au lieu de le faire, comme il le devait, dans les seuls intérêts de la justice , sembla se plaire à y répandre tout le fiel que son cœur pouvait contenir.

Vers la (in de mon séjour à Saint-Petersbourg, mon ami d’alors , le général Michel OrloiT, entra dans cette sociét'* littéraire. Mais, loin de se conformer à l’usage

établi et de prononcer en style burlesque l’éloge funèbre de quelque académicien vivant, il fil un discours sérieux , dans lequel il représentait à la société combien il était peu digne d’hommes sages de s’occuper de futilités et de querelles littéraires, tandis que l’état du pays offrait un champ si vaste à l’intelligence de tout homme dévoué au bien public. Il conjurait ses nouveaux confrères de laisser là leurs amusements puérils , et de s’attacher à des sujets nobles et graves. Ce discours produisit de l’effet; tout le monde sentit la justesse et des reproches et des conseils du récipiendaire. Mais si dès lors le futile et le déraisonnable diminuèrent, le raisonnable et l'utile ne s’en trouvèrent pas mieux.

Le gouvernement contribuait beaucoup, par ses soupçons et par ses précautions vétilleuses, à fortifier les bruits qui couraient sur les associations secrètes ; tout lui paraissait suspect. Une espèce d’insurrection ayant éclaté dans un régiment des gardes dont l’empereur était le chef, le gouvernement crut reconnaître au fond de cet événement, provoqué par la conduite brutale et absurde du nouveau colonel qu’on venait de placer à la tête de ce régiment , l’action de quelque société. On ne put douter que telle ne fût sa conviction, en voyant deux des officiers dans les compagnies desquels l’insurrection s’était manifestée d’abord traduits devant un conseil de guerre et condamnés, non seulement sans aucune

preuve, mais même sans que l’on précisât le crime ou le délit pour lequel on les avait jugés. En elfet , ces deux officiers n’avaient jamais appartenu ni l’un ni l’autre à aucune société secrète.

En Anglais aveugle se met en tète de faire le tour du monde et de publier la relation de son voyage. Il arrive à Saint-Pétersbourg, parcourt la Russie, va en Sibérie. Là, on le prend pour un espion ; et bientôt l’ordre arrive de Saint-Pétersbourg de conduire le pauvre voyageur à la frontière. Il n’y eut pas dans ce temps jusqu’à de pieux missionnaires protestants, allant propager avec leur zèle accoutumé la morale chrétienne parmi les peuplades sauvages , qui ne parussent suspects au gouvernement : on les empêcha de continuer la sainte propagande qu’ils voulaient exercer dans les régions de l’empire les p!us éloignées et les moins civilisées. Le pouvoir vit en eux des émissaires du libéralisme européen.

Le public , de son côté , ne manquait pas de prendre les apparences pour la réalité : c’est le propre du vulgaire dans tous les pays. Que de fois , avant cl pendant cette époque , a’a-t-on pas vu des hommes s'adresser à des personnes présumées être à la tête d’associations secrètes, pour leur demander avec instance de les y faire entrer? Dans l’armée, des officiers subalternes s’adressaient ainsi à leurs chefs; de vieux généraux cherchaient la protection de leurs jeunes subordonnés pour obtenir la même faveur. On

avait beau dire aux uns et aux autres qu’il n'existait point de société occulte : les esprits étaient dans l’attente d’événements politiques; on s’imaginait que quelque grand changement allait survenir, et personne ne voulait y demeurer étranger.

Ce n’est pas le moindre des inconvénients des associations que l'inquiète curiosité qu’elles font naître. Sans doute, la faute en est moins à ces sociétés qu’aux personnes qui en jugent d’après de faibles et trompeuses apparences ; ou plutôt c’est la faute de l’ordre politique qui rend les sociétés secrètes sinon nécessaires, du moins inévitables. Mais ce n’en est pas moins un grave inconvénient, et il n’y a que la publicité qui puisse y remédier : l’activité mâle et franche de l’homme libre remplace avantageusement les ruses et les agitations de l’esclave.

Cependant, à l’époque dont nous parlons, des individus ont pu s’agiter en sens divers , sans que cela ait produit le moindre résultat. Mais si quelque chose de semblable à une association secrète organisée eût existé, comment ne l’aurais-je pas su, moi qui avais connu plusieurs de ceux qu’on appelait libéraux? Je vais citer encore une preuve, bien plus convaincante que mon témoignage, de ce que j’avanee ici : ce sont les paroles de l’estel , de cet homme que le gouvernement a fait périr sur l’échafaud , non parce qu’il avait commis quelque crime politique, mais parce fl.u’oq Je ponsidérait comme le plus i Diluent de ceux

qui devaient avoir participé à des associations secrètes.

l'estel se trouvait à Saint-Pétersbourg au moment où mon départ pour les eaux fut décidé. 11 vint me voir; il me parla avec regret de la dissolution de la société du Bien public. ■< Chez nous (dans la 2e armée), me dit-il, nous n’avons pas adhéré à cette dissolution; elle décourage beaucoup de monde On

nous croit forts et nombreux ; je le laisse croire , je ne veux pas détruire cette illusion. Mais que dirait-on si l’on savait que nous ne sommes que cinq ou six , qui formons à nous seuls toute l’association? » Il finit par me conseiller de renoncer à mon voyage, ou du moins de revenir le plus tôt possible, afin de reprendre l’œuvre abandonnée. « Je vois bien, me dit-il, qu’il ne reste absolument plus rien ici de l’ancienne société, mais, chez nous et ailleurs, on croit toujours a l’existence de l’association; votre départ affaiblira cette croyance. » Je lui expliquai d’abord les motifs de santé qui me forçaient à m’éloigner des affaires , et puis mes convictions sur l’inefficacité des sociétés secrètes. Il parut se rendre à mes raisons; il convenait même que je pouvais être dans le vrai sur ce dernier point; en un mot, s’il parlait encore de sociétés secrètes , c’était plutôt par habitude que par conviction.

D’ailleurs son attention était vivement préoccupée d’autre chose : c’était des théories sociales que lui et quelques uns de ses amis s’étaient formées. Il s’at-

tendait à trouver en moi un prosélyte de plus. 11 n’en fut rien, et Pestel s’en montra surpris et déconcerté. Ces théories , que tant d’imaginations ardentes avaient adoptées, prouvent sans doute d’excellentes intentions , de l’enthousiasme même , mais ne promettent guère de résultats possibles. Le génie, ou quelque chose qui y ressemble, chez un Courier, le zèle d’un Owen , les utopies de tant d’autres , peuvent faire des prosély tes et exciter l’admiration de quelques adeptes ; mais les rêves de ces hommes resteront des rêves, bien qu'ils touchent quelquefois au sublime. Seulement, à défaut de réalisation possible, ces théories pourront servir l’humanité en dirigeant l’attention et les efforts des esprits sérieux vers certains objets dont sans elles on n’aurait pas assez senti l’importance et l’utilité. Mais, pour que cela ait lieu, il faut plus que de l’imagination. Un des points fondamentaux de la théorie de Pestel et de ses amis était de rendre la propriété de la terre en quelque sorte commune à tout le monde, en déterminant son exploitation par des règlements de l’autorité suprême. Du moins se proposaient-ils d’abandonner la jouissance des vastes propriétés de la couronne à ceux qui n’avaient en propre aucun bien-fonds. Ce que la loi de la reine Elisabeth garantissait à tout Anglais, — le droit d’être nourri par la taxe des pauvres, à défaut d’autres moyens de subsistance, — ils voulaient le garantir en accordant à chacun la possession ou plutôt la t. i 12

jouissance d’une certaine quantité de terre pour subvenir à ses besoins.

Je tâchai de réfuter de mon mieux leurs arguments. Gela n’était pas aisé: la réfutation de certaines théories est difficile ; il y en a de telles , que leur absurdité les rend inabordables. Enfin je crus m’apercevoir que Pestel et ses amis avaient été beaucoup plus mécontents de mon dissentiment sur leurs théories sociales que de mes opinions sur les sociétés secrètes.

Peu de jours après avoir reçu de l’empereur le congé qui m’autorisait à voyager à l’étranger, le 24 avril 1 824 je quittai Saint-Pétersbourg. En me rapprochant de la frontière , tout ce qui passait sous mes yeux , les champs, les bois, les prés, tout me paraissait avoir un attrait particulier; j’éprouvais un indéfinissable sentiment de tristesse et de mélancolie : une voix intérieure me disait que tout ce que je voyais, je le voyais pour la dernière fois.

Page 1