CHAPITRE VII
Mon séjour à l'étranger depuis 1824.
Mon refus d’occuper un poste au ministère îles finances. — Opinion de l’empereur Alexandre et de M. de Stein sur mon compte. — Mort de l’empereur Alexandre. — Soulèvement militaire : je suis impliqué dans le procès qui en est la suite. — Ma première notice. — Mon refus de comparaître. — Conduite de la presse au sujet de ce procès. — Epilogue.
Après m’tHre parfaitement rétabli à Carlsbad , j’allai passer l’hiver en Italie , et je poussai jusqu’en Sicile. Ce beau pays, et surtout les hommes qui l’habitent, m’inspirèrent un grand intérêt. Sous un autre gouvernement, que ne pourrait pas devenir une telle ile avec de tels habitants!
Pendant l’été de 1825, je revins en Allemagne, dans l’intention de passer quelques mois encore à Carlsbad. Je trouvai à Dresde une lettre du nouveau ministre des linances , le général kankrine , qui avait été nommé à cette place peu de temps avant mon départ. Je le connaissais très peu, et seulement pour
l’avoir rencontré au conseil d’état. Au moment de mon départ pour l'Allemagne , il m’avait prié de passer chez lui; mais il ne m’avait parlé que de choses indifférentes et étrangères au service. Cependant il aurait dit à d’autres qu’il comptait sur moi , et que ma véritable place était au ininistèie des finances ; un de ses employés qui me remplaça au .ministère , et qui depuis a remplacé le ministre lui-méme) m’avait dit que M. Kankrine voulait me parler d’une mesure qui le préoccupait , comme elle préoccupait à celte époque tous les ministres des finances de l’Europe , depuis la tentative de M. de Villèle : c’était la conversion des rentes cinq pour cent. Le ministre cependant ne me dit pas un mot à cet égard. Il faut croire que sa loyauté lui avait vite fait abandonner cette idée: les conditions des emprunts à cinq pour cent contractés par la Russie contiennent une clause explicite qui prémunit les possesseurs de ces fonds contre toute réduction.
Dans la lettre que je venais de recevoir, le ministre m’offrait de rentrer au ministère des finances , et me proposait la direction du département des manufactures ; mais il avait soin de me dire que ce n’était pas précisément pour ce poste officiel qu’il désirait me rappeler, mais bien pour travailler avec lui aux différentes réformes qu’il se proposait d’entreprendre. Il ajoutait qu’Alcxandre n’avait consenti à mon entrée aux finances que sur l’assurance qu’il lui avait donnée
que cela ne m’empêcherait pas de continuer mes fonctions au conseil d’état , où l’empereur croyait ma présence indispensable.
Je fus flatté, je l’avouerai, del’olTre du ministre , le connaissant pour un homme de grands moyens et l’estimant pour la probité scrupuleuse dont il avait fait preuve pendant qu’il était intendant des armées. Mais ce qui vraiment me toucha, ce fut la bonne opinion que l’empereur avait conservée de moi , même en mon absence et malgré tout ce qu’on pouvait avoir dit sur mon compte. Il savait très bien que j’étais ce qu’on appelait alors un libéral , il pouvait même me croire un libéral outré , il savait aussi que je m’étais mêlé de sociétés secrètes ; mais , en dépit des faits réels et des choses inventées par la malveillance , il me donnait là une nouvelle preuve de ses dispositions favorables, dont je ne pouvais, je le répète, qu’être vivement touché. 11 faut en convenir , en effet , pour un empereur, c’était beaucoup ; pour un autocrate, c’était plus encore: c’était la manifestation des sentiments d’un bon et honnête homme.
Ce ne fut pas d’ailleurs la seule fois que l’empereur manifesta une opinion favorable sur mon compte après que j’eus quitté la Russie. Ainsi se plaignant un jour du peu d’hommes habiles qu’il rencontrait , il exprima le regret que ma santé me tint éloigné des affaires etdupays. « Speransky, dit-il, est devenu paresseux,
et il n’y a que Tourguenefï qui soit capable «Je le remplacer. »
La bonne opinion que l’empereur avait de moi n’eut au reste pour effet, pendant mon séjour en Russie, que des offres de récompenses pécuniaires que je refusai, des décorations que je ne portai jamais, et des sobriquiîts de conseiller d’état, de conseiller d’état actuel, que je savais apprécier à leur juste valeur.
Par contre , il est vrai , l’empereur se plaignait «juclquefois de mes prétendus principes libéraux ou révolutionnaires. En parlant à l’homme qu’il estimait peut-être le plus entre tous les Russes, et qui le méritait, il disait « que, s’il pouvait croire tout ce qu’on lui avait dit et répété sur mon compte, il y aurait d»*. quoi m’anéantir, lésais, ajouta-t-il, qu’il a des opinions exagérées , mais je sais aussi que c’est un hon néte homme, et cela me suffit. « Après une appréciation à peu près semblable de mon caractère par M. de Slcin , ces paroles d’Alexandre sont pour moi les plus douces que j’aie jamais entendues sur mon compte. Je les rapporte pour prouver qu’on n’est pas toujours injuste et violent en Russie.
Puisque j’ai parlé de l’opinion de M. de Steina mon égard , je dirai tout de suite à quelle occasion elle se manifesta. A Vienne, pendant le congrès, M. de Stein, voyant que les employés russes ne cessaient de recevoir des pensions et des gratifications de toute espèce, me dit un jour qu’il croyait devoir deman-
der à l’empereur quelque chose aussi pour moi. Je le priai de n’en rien faire. C’est alors que , répondant à une des raisons de mon refus , il me dit que je n’avais pas à me préoccuper de ce que l’on en pourrait dire. * — Votre nom seul répondra à toutes les objections possibles, car il est le synonyme d’honnéteté et de loyauté. » M. de Stein , on ne le sait que trop , n’était pas de sa nature faiseur de compliments, et l’on me pardonnera de citer ce témoignage flatteur pour moi, quand on se rappellera que celui qui a été ainsi honoré de l’estime d’un homme si éminent n’a trouvé auprès de ses compatriotes d’autres preuves d’intérét qu’une condamnation à mort.
Ces explications toutes personnelles, et que je ne me suis permises qu’en raison de la position où je me suis vu placé, serviront de réponse suffisante, je l’espère, à ces calomniateurs qui , m’a-t-on dit, feignaient d’élre indignés , lors du procès de 182G, de me trouver compromis dans une conspiration contre l’empereur Alexandre , après avoir accepté ses bienfaits. On peut voir dans le cours de mes mémoires comment j’avais conspiré, et ce que je viens de dire montre comment j’acceptais les bienfaits. Le fait qui a motivé cette digression en sera une nouvelle preuve. En effet, malgré tout ce qu’il y avait de flatteur dans l’offre de M. Kankrine, malgré le témoignage de bienveillance dont l’empereur l’avait accompagnée, je répondis par un refus.
Les raisons de santé entraient sans doute pour quelque chose dans ma détermination ; mais ce qui me décida principalement, ce fut la nature des fonctions que l’on me proposait. Le ministre me parlait bien de réformes qu’il voulait entreprendre, et de ce côté son otfre me souriait assez; mais en me proposant la direction du département des manufactures, il faisait aussi entendre qu’il fallait les encourager, les protéger par tous les moyens possibles, combattre la contrebande , etc. Or, dans mon opinion , cette tendance à provoquer l’industrie par des moyens factices était plus propre à arrêter qu’à favoriser le développement naturel et rationnel de la richesse nationale, et je craignis de me trouver placé dans des circonstances où je pourrais être obligé d’agir contrairement à mes convictions.
Quoi qu’il en soit, je refusai. Le sort m’avait prédestiné à passer mes vieux jours ailleurs qu’en Sibérie. C’est en effet à la fin de cette même année (décembre 4845) qu’eut lieu l’échauflburéc de Saint- Pétersbourg, et je ne sais quelle influence ma présence aurait pu avoir sur cet événement.
En me rendant de Carlsbad à Paris , je passai par Nassau pour voir encore une fois le vénérable baron de Stcin , cet homme que j’ai toujours tant aimé, respecté, admiré! Je le trouvai visibement affaibli. Il parla peu des atfaires du continent de l’Europe ; je
savais qu’il en était dégoûté depuis bien long-temps. Mais il inc parut fortement préoccupé du sort de l’Angleterre; il entrevoyait des dangers imminents pour l’aristocratie , et surtout pour l’église établie. « Que deviendra l’Angleterre , disait-il , si ces deux bases fondamentales de son état social et politique viennent à lui manquer? » M.de Stein a dù voir, avant de mourir, l’émancipation des catholiques et la réforme de lord Grey. Ce qui l’afTccta surtout, d’après ce que j’ai entendu dire parla suite, ce fut la révolution de juillet. 11 paraît qu’il s’attendait à voir toute l’Europe bouleversée , et c’était là peut-être la conséquence logique de cet événement. Cependant , au dire de son biographe (1), la peur n’avait jamais ébranlé son courage. Il mourut quelque temps après (2). Dans les dernières années de sa vie il s’occupa beaucoup de l’histoire de l’Allemagne. 11 fonda même une société pour la recherche et la publication des vieilles chroniques
(1) Arndt, dans sa Notice biographique sur le baron de Stein
(2) Le 29 juin 1831. Je ne puis m’empêcher de citer les paroles suivantes , que Stein adressait h Arndt quelque temps avant de mourir:
« la , lieber Freund , wir haben viel gewonnen , aber vicies » sollte auch anders sein.. . Ich sehne mich lieraus. Dieso » Wclt ist einmabl so . dasï mai) aufdcr geraden Slrasze mcist » nicht vorwürts kann , und doch auf der krummen niebt
allemandes ; et j’ai vu de savants professeurs admirer la profondeur et la variété de ses connaissances sous ce rapport. Charlemagne et Luther étaient ses héros.
C’est à Paris que j’appris , par les journaux, la mort de l’empereur Alexandre. Je le regrettai, je le pleurai sincèrement. Cette mort m’enlevait jusqu’à la dernière espérance que je pouvais conserver de voir s’accomplir l’émancipation des serfs russes.
C’est aussi à Paris que j’appris l’échautîourée de décembre 1825. J’en fus tout aussi étonné que qui que ce soit. Seulement , par les noms des personnes que l’on citait comme y ayant pris part , je vis clairement que le but de cette tentative était tout politique , et non dynastique , c’est-à-dire qu’il ne tendait
» fahren soit Es blcibl dabey : die Uni -lande uml Verhaltnis/.e » stos7.cn und ireiben die Mcnscben ; sic handeln mid mci- » nen sic (bon es. Gott cnlscbcidet. •
< Oui , cher ami nous avons beaucoup gagné , quoique » bien des choses devraient être autrement.... J'ai bâte de » m'en aller. Ce monde, après tout, est ainsi fait qu'on n’a- » vancc guère en suivant la roule directe, et que cependant n on ne doit pas prendre la voie tortueuse Une chose reste » certaine : les circonstances entraînent les hommes . ils agis- » sent , et croient que ce sont eux qui font les choses. C’est n Dieu qui décide. » C’est une belle version de ces belles paroles de Bossuet : « L’homme s’agite Dieu le mène ».
point à soutenir un prétendant au trône contre un autre prétendant, comme on était alors tenté de le croire. Tout en prenant le plus vif intérêt à ceux qui se trouvaient impliqués dans cette affaire , je ne conçus et ne pouvais concevoir pour moi-même aucune espèce d’appréhension.
En janvier 1826, je partis pour Londres, et rien n’y vint troubler ma tranquillité. Ce n’est qu’à Edimbourg que j’appris que j’étais impliqué dans le procès commencé par suite du mouvement insurrectionnel du mois de décembre. A celte nouvelle, je m’empressai de rédiger une note explicative de ma conduite relativement aux sociétés secrétes, et je l’envoyai à Saint-Pétersbourg par la poste.
Dans cette notice, j’expliquais, d’une manière aussi simple que franche , la nature de l’association dont j’avais été membre, ainsi que sa dissolution. J’insistais sur ce point que , n’ayant appartenu à aucune autre société secrète, n’ayant eu surtout, depuis mon départ de Russie , aucune relation , par correspondance ou autrement, avec des personnes pouvant faire partie d’associations secrètes, et étant ainsi resté parfaitement étranger à tout ce qui s’était passé soit à Saint-Pétersbourg, soit ailleurs, je ne pouvais répondre d’aucun événement survenu à mon insu et pendant mon absence.
J’étais fermement persuadé que cette explication suffirait, et que, mon alibi étant une preuve maté-
rielle assez évidente de ma non-participation à l’insurrection, on ne m’inquiéterait pas autrement.
Peu de jours après l’envoi de mon mémoire justificatif, je reçus la visite du secrétaire de l’ambassade russe à Londres. 11 me transmit d’abord la sommation, que m’adressait au nom de l’empereur le comte de Nesselrode , de comparaître devant le tribunal suprême , comme accusé de participation à l’insurrection. Il fallait que ces Messieurs se fussent bien hâtés en écrivant pour avoir commis un pareil lapsus colami. Je répondis au secrétaire qu’ayant envoyé , il y avait quelques jours , un mémoire explicatif sur ce qui pouvait concerner ma participation aux associations secrètes, je croyais que ce mémoire rcudrait ma présence à Saint-Pétersbourg tout à fait superflue; que d’ailleurs l’état de ma santé ne me permettait pas d’entreprendre un pareil voyage. Le secrétaire s’avisa d’ajouter ses conseils à la sommation de son chef, et me dit, entre autres choses, que l’honneur m’obligeait d’obtempérer à l’ordre que je venais de recevoir. Je me trouvais d’assez bonne humeur ce jour-là ; je me contentai de répondre au jeune homme que j’étais moi-méme juge de ce que l’honneur pouvait exiger de moi, et que je ne serais pas étonné que mon opinion ne s’accordât pas avec la sienne sur ce point. Alors il me communiqua la dépêche du comte Nesselrode au chargé d’aiïaires. Cette communication était, en effet, prescrite à ce dernier, pour le
cas où je refuserais d’obtempérer à la sommation , et il devait alors exiger de moi une réponse écrite. Je lus la dépêche, et donnai mon refus verbalement d’abord, et ensuite par écrit. On recommandait encore au chargé d’affaires , toujours en cas de refus de ma part, de faire observer au ministère anglais « à quels hommes il donnait asile ! » Ces mots , ainsi que quelques renseignements que j’ai obtenus dans la suite, m’ont fait croire que le gouvernement russe avait prescrit à son représentant de chercher, avant de s’adresser à moi , à obtenir mon extradition. Un tel ordre est assez étrange ; mais ce qu’il y a de vraiment inconcevable, c’est que le chargé d’affaires parait l’avoir exécuté sans balancer. Il m’a été positivement affirmé que mon extradition avait été sérieusement demandée à M. Canning. Mais j’ai su aussi qu’en réponse à la note qui demandait mon extradition, le ministre anglais s’était borné à en accuser réception , sans faire aucune mention de son contenu.
Que font donc ces diplomates russes à l’étranger , s’ils n’apprennent même pas à connaître les premiers éléments de l’état social du pays dans lequel ils résident , de sa législation et des principes de son gouvernement? Demander une extradition à un ministre anglais, à Canning ! Je le répète, c’est à n’y pas croire.
Une autre circonstance non moins curieuse que celle-ci se rattache à mon séjour à Edimbourg. J’a-
vais des lettres de recommandation pour un négociant de cette ville , qui était en même temps vice-consul de Hussie à Leith. Il m’avait reçu avec cette hospitalité pleine de cordialité et d’attentions que l’on ne rencontre qu’en Angleterre , sa conduite envers moi fut toujours la même depuis mon arrivée jusqu’à mon départ. J’appris, quelques années après, que, par suite de mon refus d’aller en Itussie, il avait reçu de l’ambassade russe l’invitation de me surveiller. Surveiller, espionner quelqu’un en Angleterre! Le viceconsul repoussa avec indignation ce mandat , qui prouvait surabondamment combien peu messieurs les diplomates russes connaissent les mœurs des pays où ils séjournent.
Mais les agents de l'autocrate avaient , à ce qu’il parait, un bien violent désir de mettre la main sur moi ; en voici d’autres preuves, plus faciles à comprendre. l’eu de temps après l’insurrection, le gouvernement russe, me croyante Naples , donna l’ordre à son ambassadeur en ce pays de me faire arrêter. Ne m’y trouvant pas , l’ordre fut transmis à l’ambassadeur de Hussie à Home , et ce dernier se hâta de l'envoyer par estafette à Paris. Enfin, les ambassadeurs russes dans toutes les capitales de l’Europe continentale reçurent l’ordre de se saisir de ma personne partout où je me trouverais. On pensa même à me faire arrêter en Angleterre par des agents secrets qui devaient être envoyés tout exprès dcSaint-Péters-
bourg. J’ai eu sur cette dernière circonstance des révélations qui ne laissent pas que d’étre curieuses.
Ce désir de s’emparer de moi à tout prix parait , au reste, n’avoir été que passager, car plus tard j’oflris moi-méme de retourner en Russie, et on ne le voulut pas.
Après avoir fait le tour de l’Ecosse, je revins à Londres. Je ne connaissais les événements qui venaient de se passer à Saint-Pétersbourg , et leurs suites, que par les journaux. Ce fut ainsi qu’un jour j’appris que le procès venait d’être terminé. Je lus que vingt-neuf personnes avaient été condamnées à mort. Leurs noms n’étaient pas cités ; mais je sus par la suite que le mien terminait la liste.
Enfin, après que tout fut accompli, je reçus le rapport de la commission d’enquête, avec quelques annexes. La lecture de ce rapport, qui avait servi de base aux condamnations , me causa une surprise que je ne puis exprimer. Ce qui m'étonna d’abord, ce ' furent les soins minutieux et peu consciencieux que le gouvernement prenait pour démontrer la gravité et l’importance des associations secrètes. On voulait surtout prouver que l’insurrection n’était que la conséquence de ces associations , et qu’en l’étoufTant on sauvait l’empire. Quanta la légèreté, à la mauvaise foi , qui caractérisent le rapport , au mépris absolu qui s’y montre à tout moment des principes de la jus-
lioc, tout cela m’indignait sans m’étonner beaucoup.
La conduite de la presse périodique, en Angleterre comme en France , lors de ce procès, fut ce qu’elle devait être. Elle enregistrait les faits qui lui venaient du théâtre des événements; elle ne faisait d’observations, de réflexions, qu’autant que le comportaient la nature des faits eux-mêmes et le degré de certitude qui les accompagnait. Aucun journal anglais ni français, du moins à ma connaissance, ne prit à la lettre tout ce que disait le rapport de la commission d’enquête; aucun ne voulut accorder à ce factum la foi due aux actes d’accusation rédigés, en pareil cas, dans les pays où la justice procède et statue d’après les formes légales. Tous, au contraire, ne trouvant pas la défense à côté de l’accusation, s’abstinrent de décider entre l’accusateur, qui était juge en même temps, et l’accusé, privé de tout moyen non seulement de se défendre, mais même de répondre. Plusieurs de ces journaux reconnurent hautement l’impossibilité de se prononcer en l’absence des premiers éléments de toute procedure régulière.
En Allemagne cependant il s’est trouvé une brute savante qui, dans une longue dissertation (1), essaya d’accabler de sa pesante érudition les associations secrètes en général; d’en prouver le danger, l’influence
(t) Allg. Littéral ur-Zeilung. Scptombcr 182fi , n°’ 223 et Miiv.
pernicieuse sur la marche des événements; de rattacher toutes les associations des différents pays les unes aux autres , et de faire ainsi sentir la nécessité d’une espèce d’assurance mutuelle entre les gouvernements contre leurs sujets mal intentionnés. Le gouvernement russe dut être satisfait de trouver un apologiste aussi zélé, aussi savant, dans la personne du directeur de la haute police de Prusse; mais la science allemande a-t-elle été bien flattée de se voir ainsi mise au service du fort contre le faible ? Le pouvoir absolu avait déjà parlé , le bourreau avait frappé, la voix des victimes avait été étouffée : à quoi donc servait toute cette faconde policière? La parure de l’érudition pouvait-elle cacher la hideuse atrocité des faits qui s’étaient accomplis?
A l’appui de ses raisonnements pour prouver que les sociétés secrètes de tous les pays étaient affiliées les unes aux autres et formaient pour ainsi dire un tout complet , l'auteur de cette dissertation aussi diffuse que mensongère, M. de Kampz , insistait sur la conformité frappante que présentait le règlement de Y Union du bien public avec celui du Tugend Butid. « Quand on compare, dit-il, les statuts de Y Union du • bien public avec ceux de Y Union de la vertu, on y » trouve la ressemblance la plus complète , comme la » plus frappante et la plus inattendue, avec les lois » fondamentales de cette dernière , soit sous le rau- » port du but et des tendances, soit sous le rapport
» de l’organisation intérieure (1). » Eh bien! il est connu que le règlement de YUnion du bien public avait été tout bonnement copié dans un journal allemand sur les statuts du Tugend Rund. Le zèle policier (je l’auteur de cet acte d’accusation de nouvelle espèce l’a apparemment empêché de voir ou de lire avec attention le rapport de la commission d’enquête, car il y est dit expressément (p. 17) que les statuts de l’Union du bien public n’étaient qu’une traduction des statuts d’une société secrète allemande. Qu’on juge, d’après cela, de la rectitude des ingénieuses hypothèses que met en avant M. de Kampz pour prouver la similitude des principes et des tendances des sociétés secrètes en Allemagne et en Russie !
Pour ce qui est de moi personnellement , lorsqu’en exposant mes opinions sur l’inutilité des sociétés secrètes en général (2), je m’appuyais de l’opinion conforme de ceux qui devaient connaître à fond tout ce qui concernait la fameuse Union de la
(1) Wcnn man diesen Codex (de l'Union du bien public) mit den Stalutcn des Tugend Bundcs vergleicht ; so findet man «owobl in Anschung des Zwecks und der Kichtungen, als in der inneren Regierung und V erfaszung, die vollslftndigstc, überraschendste Uehereinstimiming mit den Grundsatzen des bckannten Tugend Bundcs Page U) 5.
(2) V la note E , à la fin du volume.
vertu dont il est ici question , j’étais loin de penser que ce fait, d’avoir connu quelques personnes pouvant avoir appartenu au Tugend-Bund , servirait ou plutôt avait déjà servi de grief contre moi. Je trouve ce grief dans le libelle de M. Kampz. •> N. TourguenelT, y est-il » dit, qui pendant la guerre se trouva en relations # très intimes avec les liberaux allemands , et qui a » pris part à l’administration du département central, » etc (1). » Page 195.
Le rapport de la commission d’enquête dit, quant aux choses, beaucoup plus qu’il n’aurait dû dire en justice et en raison ; mais , quant aux personnes , il est loin de contenir les noms de toutes celles qu’on aurait pu y voir figurer au même titre que la plupart des individus dont il y est fait mention. Je ne puis m’expliquer celte distinction ; je m’étonne seulement que, des anciens membres de l’association, les uns aient été mis en jugement et envoyés en Sibérie , tandis que d’autres, non- seulement n’ont point été inquiétés, mais même se trouvent à la tête des ministères , des armées, des provinces. Ce n’est pas leur bonheur qui m’irrite : pour les uns comme pour
(i) N. T. wclcher wahrend des Krieges gegen Franckrcich mit deutsclien l.iberalen in selir genauen Verhdltniszen gestanden und an den Arbeilen der Central- Verwaltung Tbeil genominen batte, etc.
les autres, je nourrissais jadis les mêmes sentiments d’estime et d’amitié ; mais c’est l’infortune de ceux qu’on a frappés qui m'afflige profondément. L’espérance même semble leur être interdite. La Sibérie garde encore scs prisonniers , quand le Spielberg luimëine a rendu les siens.