CHAPITRE PREMIER
I. La participation de la Russie aux guerres napoléoniennes et ses conséquences. Alexandre à Varsovie au printemps de 1818. Le chef de la Sainte- Alliance et le roi de Pologne. Le discours du 27 mars. Lin manifeste libéral. Espérances et craintes qu'il éveille. Attitude équivoque du tsar. Le scepticisme de Pouchkine. « Un conte de Noël. » — II. Les paroles et les actes. Initiatives généreuses en Finlande, en Bessarabie et en Géorgie. Hommage à la constitution polonaise et encouragement aux ambitions nationales. Indications contraires. — III. Tournée d'inspection à travers l'empire. A Odessa. Récompense accordée au duc de Richelieu et souvenir donné à la France. « Le sale et maudit pays. » En Crimée. Les fruits de la conquête. Bilan désastreux. Le tsar et le roi de Prusse. — IV. Un nouveau projet de constitution pour la Russie. La rentrée en faveur de Novossiltsov. Les embarras de la rédaction et les difficultés de l'exécution. La politique des ajournements et le goût du mystère. — V. Le secret du projet ébruité. Mouvements d'opinion inquiétants. Le tsar est déconcerté. — VI. Etat des esprits en Russie. Effet du contact pris avec l'Occident. Le tsarisme et l'élément militaire. La pièce de résistance de l'armature de fer a fléchi la première. Le corps des officiers. Ses curiosités littéraires et les impulsions qui en résultent. — VII. Le mouvement libéral et le courant nationaliste. Modération initiale des aspirations réformatrices et prompte inclination aux idées extrêmes. Les esprits et les tempéraments. Influence des guerres napoléoniennes sur la structure matérielle et morale du monde russe. Ses limites. Insensibilité des masses. — VIII. Le rôle des minorités. Les décernbristes. Un réquisitoire contre le gouvernement d'Alexandre. Les titres de noblesse de la révolution russe. Comment elle y a forfait. La politique intérieure et extérieure du tsar. Incohérence et provocation.
Dans la catastrophe récente, où, avec le tsarisme mégalocéphale, l'empire taillé à sa mesure dans l'immensité de deux continents a lui-même sombré, on a reconnu (Avant-Propos du 1er vol.) l'effet d'un vice, qui, inhérent à la nature de cette double m. i
hyperbole, a, dès le premier jour, rendu précaire son existence et fait prévoir le cataclysme auquel elle aboutirait. Très apparemment cependant aussi, le développement du phénomène historique ainsi défini a été accéléré, il y a cent ans, par la paradoxale aventure qui, à deux reprises, a amené les armées du tsar dans les murs de Paris. Lancé depuis un siècle déjà en plein courant de la vie européenne, le peuple de Pierre le Grand ne pouvait demeurer à l'écart du violent remous qui s'y produisait à ce moment et la fatalité, ou, pour mieux dire, la loi même de son existence et de son développement voulait qu'il plongeât à corps perdu dans ce maelstrom et qu'un double flux, révolution et réaction, s'en dégageant successivement, « le colosse aux pieds d'argile » en éprouvât la secousse et en subît l'influence dans les deux sens. Par les inconséquences, les contradictions, les aberrations qu'il portait au pouvoir, Alexandre y a sans doute contribué. Mais, dans ces manifestations de son propre dualisme intellectuel et moral, luimême était, partiellement au moins, un produit des forces que l'hyperbole tsariste mettait en jeu. Au dehors comme à l'intérieur, c'est le fond de l'histoire de son règne, dans les premières phases que les volumes précédent sont passées en revue, et, plus particulièrement, dans la dernière, dont celui-ci donnera un aperçu succinct.
En mars 1818, nous trouvons le tsar à Varsovie, après cinq mois passés à Moscou, où, chef de la Sainte-Alliance, il s'est appliqué à combattre « l'esprit du mal )> sous toutes ses formes, c'est-à-dire réprimer la liberté dans toutes ses manifestations, mais, roi de Pologne, il s'est occupé aussi de préparer un discours, qu'il se proposait de prononcer à l'ouverture de la première diète polonaise et dont il entendait faire un manifeste d'idées et d'intentions ultra-libérales.
Divers personnages ont été nommés comme y ayant collaboré, et, en dernier lieu, Rodione Alexandrovitch Kochélév. Dans l'histoire du règne d'Alexandre, le rôle entier de ce diplomatemystagogue est une révélation récente et l'auteur de la découverte s'est laissé quelque peu égarer par le souci de la mettre en vedette. Kochélév n'accompagnait son maître ni à Moscou ni à Varsovie et un seul document a été produit (1) comme portant
(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre Iaf t. II, p. 8; cf. ibid., t. I, p. 215.
témoignage de la part qu'il aurait prise à la composition de la harangue en cause. Or, la preuve en ressort précisément avec évidence qu'il y a été absolument étranger. C'est une lettre du souverain à son adresse, datée du 3 avril 1818, et, avec le texte du discours déjà prononcé, elle contient ces lignes : « C'est encore un de ces ouvrages, où, complètement inexpérimenté et sentant parfaitement la difficulté de ma position, je me suis adressé au: divin Sauveur avec ferveur. Il m'a entendu et permis qu'il sortît de ma plume ce que vous allez lire, avec très peu de corrections pour le style que j'ai fait faire par de plus éloquents que moi. »
Le collaborateur céleste que le souverain s'est donné en cette occasion excluait évidemment toute compétition, et Capo d'ïstria reconnaît qu'il a vainement essayé d'introduire des modifications substantielles dans un texte que le tsar lui présentait comme son « ultimatum ». Le secrétaire français de Novossiltsov, Deschamps, a eu seul licence, le discours devant être prononcé dans sa langue, de faire valoir contre l'auteur les réclamations de la grammaire et de la syntaxe (1). Sur quoi, le 27 mars, élevant la voix et scandant énergiquement les mots, « le roi de Pologne » a fait entendre devant la Diète ce qui suit :
« L'organisation qui était en vigueur dans votre pays a permis l'établissement immédiat de celle que je vous ai donnée en mettant en pratique les principes de ces institutions libérales qui n'ont cessé défaire l'objet de ma sollicitude et dont j'espère avec l'aide de Dieu étendre l'influence salutaire sur toutes les contrées que la Providence a confiées à mes soins... Vous m'avez ainsi donné le moyen de montrer à ma patrie ce que je prépare depuis longtemps pour elle et dont elle est appelée à jouir quand les commencements de cette grande œuvre auront reçu la maturité nécessaire... Vous me montrerez par votre conduite, si, fidèle à mes intentions, je puis étendre ce que j'ai déjà fait pour vous (2). »
(1) Capo d'Istria, Aperçu de ma carrière politique, dans Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 495. Ce passage a été omis dans une publication antérieure du Sbornik, t. III, p. 227.
(2) Texte français dans d'Angenberg, Recueil, p. 134 et suiv., traduction russe dans la Gazette de Saint-Pétersbourg^ 1818, n° 226; cf. S chxx.de r, toc. cit.t t. IV, p. 86.
Les Polonais n'en éprouvèrent ni surprise, ni joie. Ce n'était qu'un regain de promesses dont ils commençaient à se lasser et à se méfier. Mais, au dehors, l'impression fut d'un coup de tonnerre. « En dormant, nos jeunes gens voient la constitution, » écrivit Karamzine (1). Et Zakrevski : « Le discours est très beau, mais les conséquences pour la Russie peuvent être terribles (2). » Et, en effet, les révolutionnaires d'un avenir prochain allaient se prévaloir de ces « nouveautés de Varsovie », comme disait avec chagrin l'historien misonéiste. La parole d'un autocrate ne leur avait-elle pas donné « force de loi? (3) ». D'autre part, même aux oreilles qu'il flattait par l'ensemble, le discours sonnait faux en quelques-unes de ses notes. En le traduisant, le prince Viaziémski « pleurait à la fois de joie et de colère ». Eh quoi ! pour entrer au paradis constitutionnel des Polonais, fallait-il donc que les Russes se missent à leur école? — « Sommes-nous des enfants (4) ?» — Et, comme le souverain l'annonçait en termes voilés mais suffisamment clairs, qu'ils fissent encore au postulat de l'intégration polonaise le sacrifice des provinces lituaniennes? Parmi les décembristes, Ryléiev seul s'y est un jour résigné (5). De 1818 à 1819, en dépit de la réserve que le régime imposait aux bouches et aux plumes, les objections et les protestations dans ce sens se sont multipliées, et, parmi les signataires des mémoires qui en formulaient d'assez vives à l'adresse du souverain lui-même, avec E. Engelhardt, B. Lanskoy et Pozzo di Borgo, figura aussi Michel Orîov, qui était pourtant un des confidents d'Alexandre pour ses projets de réforme politique. Dans une allocution prononcée à Y Institut archéologique quelques semaines après l'événement de Varsovie, le très libéral Serge Ouvarov se risquait lui aussi à une réprobation discrète : « Les sociétés politiques ne mûrissent que lentement... Que d'essais malheureux avant que la constitut on anglaise n'ait abouti ! La
(1) Lettres à Dmilriév, p. 238.
(2) A. Kissiélév, Sbornik, LXXXVIII, p. 192.
(3) Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 262, 263, 279 ; Bibliothèque internationale, t. VIIT, p. 208 ; Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. I, p. 84 ; Ancienne Russie, 1896, LXXXVIII, p. 38.
(4) Archives d'Ostafiévo, t. I, p. 105.
(5) V. son Ivan Soussanine et les fragments de la Confession de Nalwaïko ; cf. Iakouchkine, Mémoires, p 16-19.
liberté politique n'est pas une condition de félicité idéale (1)... » C'était la voix du groupe qui sympathisait avec le fond du discours. Quant au parti opposé, le franc-maçon Pozdiéiév s'y accordait avec Karamzine dans l'idée que la Russie n'était ni l'Angleterre, ni même la Pologne, mais encore et toujours une Talarchtchina, qui, pour le moment au moins, ne pouvait se passer d'un gouvernement absolu (2).
A l'étranger l'émoi ne fut pas moins grand et tel que l'apparition prochaine du tsar au Congrès d'Aix-la-Chapelle en prenait aux yeux de Gentz figure d'une catastrophe « à faire trembler » (3). En Russie, joie ou colère, une part de scepticisme tempérait les impressions produites. On observait que la censure tenait rigueur aux commentateurs du discours dans la mesure où ils en faisaient l'éloge (4). Une décision ultérieure constituant en un corps distinct, dit lituanien, les contingents militaires de la région du Niémen et du Dnieper, on inclina à supposer que le démembrement de l'empire au bénéfice de la Pologne ne serait pas poussé plus loin, car, selon un mot de Nicolas Tourgueniev, « en Russie tout finissait par des soldats comme ailleurs par des chansons (5). » Le prince Viaziémski écrivait bien : « On pourra quand même lui rappeler cela s'il l'oubliait ; » mais il partageait l'opinion de Rastoptchine que « tout finirait par le renvoi en Sibérie des plus bavards (6) », et il applaudissait le jeune Pouchkine, auteur d'un Noël qui fut quelque temps chanté jusque dans les rues et qui donnait figure de conte bleu à tous les projets de réforme ou de constitution (7).
<{1) Publiée à Saint-Pétersbourg en 1818, résumée dans le Fils de la Patrie, 1818, XLV, n° 13. Pour les autres critiques, v. Karamzine, Lettres à Dmitriév, p. 236 ; N. Tourgueniev, loc. cit., t. I, p. 86 ; Archives russes 1863, p. 839 et suiv., Schilder, Alexandre 1er, t. III, p. 397, t. IV, p. 211, 212, 330.
(2) Archives russes, 1872, p. 1878.
(3) Gentz, Dépêches inédites, t. I, p. 380.
(4) Svatikov, le Mouvement social, p. 129 ; cf. Siémiévski, dans la Richesse russe, 1907, t. XI, p. 76.
(5) La Bussie et les Busses, t. I, p. 89.
(6) Archives d'Ostafiévo, t. I, p. 97 et suiv.j 103, 105 ; Archives Voronlsov, t. VIII, p. 363.
(7) Publié en 1859 à l'étranger, dans VEtoile polaire, et en Russie en 1907 seulement dans l'édition des œuvres du poète par Vengerov, t. I, p. 461.
6 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
Très probablement pourtant, dans la mesure qui lui était habituelle, Alexandre avait parlé sincèrement, quelque peine qu'il prît après coup pour donner l'impression contraire au prince de Hesse-Hombourg qui se trouvait à Varsovie, en mission spéciale de la part de l'empereur François, ainsi qu'à son compagnon, le major comte de Clam-Martinitz. Au rapport de ce dernier, le grand-duc Constantin lui aurait même cyniquement représenté le discours du 27 mars comme « une comédie (1) », et le mot avec cette application se retrouve dans une lettre du grand-duc à son ami Sipiaguine, ainsi que dans des confidences qu'il aurait faites à l'un de ses aides de camp, Alexis Orlov. Mais en ce point, les témoignages sont contradictoires. D'après d'autres rapports, Alexandre aurait laissé ignorer à son frère le langage qu'il se proposait de tenir devant la Diète, et, lui faisant part ensuite de l'intention où il était d'y conformer sa conduite, il aurait coupé court sèchement à ses objections : « Je ne demande pas votre avis ; je vous annonce comme à mon sujet ce qui est ma volonté (2). »
Il n'importe ; on sait que le propre de cette volonté était de se trouver constamment en désaccord avec elle-même. Au cours des mois suivants, après les Polonais, les Finlandais allaient obtenir mieux que des paroles. Une commission présidée par I. Aminov s'est occupée d'opérer, dans un sens plus large, la révision de leurs Lois fondamentales (3). Dès le 18 mai 1818, un projet de statut pour la Bessarabie a paru lui assurer une autonomie assez étendue. En même temps, chargé d'élaborer un projet de gouvernement pour la Géorgie, le général Knorring s'entendait dire par le souverain qu'il devait s'y inspirer de cette pensée
(1) Grand-duc Nicolas, Correspondance de Lebzeltern, p. 30 et suiv., 45 et suiv.
(2) Ancienne Russie, 1873, t. VIII, p. 386; Messager hist., mai 1897, LXVIII, p. 474 ; cf. Ciprinus, « Souvenirs, » Archives russes, 1872, p. 1728.
(3) Borodkine, Histoire de la Finlande, p. 476 et suiv.
que « ce pays était réuni à l'empire non pour l'avantage de la Russie, mais pour le sien propre» (1). A Varsovie même, Alexandre prenait visiblement goût au rôle de roi constitutionnel. Il ne faisait plus danser les jolies Polonaises, s'en trouvant empêché moins encore par ses nouvelles affectations d'austérité que par l'état de l'une de ses jambes qui, par moments, lui rendait la marche elle-même assez pénible ; mais, en public comme dans le privé, il restait fidèle aux façons galantes, qui ont fait dire que Nicolas Ier avait provoqué l'insurrection de 1830 en négligeant de baiser les mains des Varsoviennes. Et il souffrait que la Diète rejetât une réforme du CiOde civil projetée par son gouvernement : « Des députés librement élus devaient être maîtres de leurs votes. » Et il répétait à qui voulait l'entendre qu'en ce qui concernait les provinces lituaniennes son parti était irrévocablement pris. Il le disait même aux Gzartorysld dont il prenait sur lui de redevenir l'hôte à Pulavry pour vingt-quatre heures, en dépit de leur attitude frondeuse ; et même au prince de H esse - Hombourg et au comte Clam de Martinitz. Il faisait plus : poussant de Varsovie à Kalisz et s'y arrêtant pendant une semaine, dans le proche voisinage d'une autre partie irredenta de l'ancienne Pologne, il se comportait de façon à flatter davantage encore les espérances d'une restauration intégrale, dont la Prusse et l'Autriche seraient bien obligées, après la Russie, de faire les frais (2). Mais à la même heure, il donnait aussi raison aux sceptiques, car, engagés à l'accompagner dans une autre plus longue randonnée à travers s-es États, les deux Autrichiens recueillaient encore, et de sa bouche cette fois, au regard du discours du 27 mars, l'aveu d'une « comédie ». « Comédie n'est pas le mot, se reprenait-il aussitôt, mais enfin un apparat (3). » Qui trompait-il? Lui-même d'abord et surtout, comme il donnait le change à son ambition de gouvernement actif et effectif, en brûlant les relais de poste jusqu'aux confins de son empire.
(1) Borodkine, Histoire de la Finlande, p. 504.
(2) Grand-duc Nicolas, loc. cit., p. 31 ; Cza.jkow.ski, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1895, LXXXIV, p. 179; Dembicki, Pulawy, t. Il, p. 330.
(3) Rapport du comte de Clam-Martinitz, dans Wellington Supplcmentary Despatchesl t. XIV, p. 078.
La Bessarabie, Odessa, Vozniésensk, un des centres de la colonisation militaire, et Nicolaiév et Kherson et les terres des Cosaques du Don le virent passer en mai comme un météore. Il toucha à Taganrog, la lointaine station maritime où il devait trouver la mort sept ans plus tard. D'Odessa, en témoignage de gratitude pour l'œuvre qu'il y voyait accomplie, il envoya le cordon de Saint-André au duc de Richelieu, en même temps cependant, s'entretenant de la France avec l'un de ses compagnons de voyage, il disait garder le plus mauvais souvenir de ce « sale et maudit pays (1). » On l'attendait avec impatience à Sébastopol en raison des mesures que réclamait d'urgence le mauvais état du port et des fortifications. Mais il n'avait pas le temps de les discuter, ne voulant donner que dix jours à la Grimée entière.
C'était un bon moyen pour ne pas voir ce que la conquête russe y faisait depuis Catherine et qui, sous couleur de colonisation et de civilisation, se résumait à y opérer le vide. Expulsant la population indigène pour faire place à des colons allemands qui n'arrivaient pas, détruisant les rudiments de culture que le pays possédait et ne leur substituant que l'incurie ou l'inintelligente rapacité des concessionnaires d'immenses domaines laissés en friche ou livrés aux procédés d'exploitation les plus barbares, les conquérants ne donnaient rien en retour de ce qu'ils prenaient : pas une école, pas un essai d'agriculture perfectionnée, pas un commencement d'industrie. Sur 400 000 Tatars environ que Ton comptait dans le pays avant la conquête, il en restait à peine 130000, dont, en dépit de la police qui s'employait à les tenir à l'écart, 700 rejoignaient la voiture du souverain sur la route de Baïdary et, en quelques heures, lui présentaient autant de placets pour se plaindre des mauvais traitements dont ils étaient l'objet. Le tsar se donnait l'air d'en être ému, mais ne
(1) Mikhaïlovski-Danilevski, Journal inédit de 1818.
ralentissait pas sa course, pressé de recueillir des impressions plus plaisantes aux abords de Novotcherkask, siège de quelques colonies florissantes de Doukhobors, ses protégés, et des Mennonites, leurs voisins. Proche de Marioupol, bien qu'offrant un aspect moins riant, d'autres villages le réjouissaient encore par l'image que, y voisinant en paix, des Tatars, des Cosaques et des Grecs lui donnaient de cette tolérance religieuse dont il se piquait toujours d'être le partisan décidé. Mais il ne s'y attarda pas non plus (1). Aux premiers jours de juin, il était déjà à Moscou où il recevait le roi de Prusse. Il l'emmenait à Saint-Pétersbourg ; il le retenait quelques semaines à Tsarskoïé-Sielo et il ne l'entretenait assurément ni de l'agrandissement territorial de la Pologne ni de l'affranchissement politique de la Russie. Avant peu, sur le chemin d'Aix-la-Chapelle, il rassurera Gentz par la rigidité des principes de conservation politique et sociale qu'il professera. Mais encore, avant de quitter Varsovie, il aura démenti les propos par lesquels il cherchait lui-même à rassurer deux autres représentants de la même cour : il aura chargé Novossiltsov de donner suite à son discours du 27 mars en reprenant l'œuvre du Comité secret et de Spéranski et en rédigeant un projet de constitution pour la Russie.
Pendant dix-huit mois, en dépit de ses déplacements incessants, il devait s'appliquer lui-même avec ardeur à cette tâche, discutant et amendant par voie de correspondance le travail de son collaborateur. Novossiltsov y employait encore la langue française, Deschamps tenant toujours la plume. Dans l'ensemble, il adoptait le plan de Spéranski, en y donnant cependant un développement plus large à ce principe de décentralisation, où l'on sait qu'Alexandre apercevait le moyen de consolider son pouvoir sur les ruines de l'oligarchie rivale. Dès sa première jeunesse il s'était épris du régime fédératif et avait correspondu à ce sujet
(1) Schilder, Alexandre IlT, t. IV, p. 105 et suiv., a donné de ce voyage un itinéraire détaillé, mais très inexact.
avec Jefïerson (1). Le point délicat était l'organisation des corps représentatifs : « Vous ne voudriez pas, observait le tsar, que je m'attende à voir nommer député un homme dont je n'admets pas la présence dans mon voisinage, et, par exemple, un Pahlen ! » On convint que le droit des électeurs serait réduit à un office de présentation, et, en juin 1819, Alexandre se déclara entièrement satisfait du texte qui lui était envoyé de Varsovie à Saint- Pétersbourg, en même temps qu'absolument décidé à en faire l'application. Des difficultés d'ordre financier pouvaient seules, disait-il, retarder la réalisation d'un dessein « qui lui était sacré (2). » Au même moment, cependant, il ne s'embarrassait d'aucune dépense, si énorme qu'elle pût être, pour l'édification d'une chimère architecturale (3). Les difficultés financières n'étaient évidemment qu'une excuse qu'il se donnait, et, quatre mois plus tard, il en trouva une autre en s'intéressant à une combinaison, par laquelle son collaborateur prétendait désarmer l'une au moins des hostilités que l'œuvre en préparation ne pouvait manquer de soulever. Novossiltsov proposait de remanier le projet précédemment adopté en étendant le régime fédératif qu'il instituait à toutes les parties de l'empire, provinces polonaises et lituaniennes comprises, sur la base des pactes d'union» qui, de 1413 à 1501, avaient réalisé la fusion du patrimoine des Piasts avec le patrimoine des Jagellons. Du coup, le problème des nationalités serait résolu et tout motif de jalousie écarté entre elles (4).
La suggestion fournissait matière à de nouveaux et longs débats et, à leur terme, un nouveau projet amendé dans ce sens reçut encore l'approbation du souverain ; mais l'exécution fut de même ajournée. Novossiltsov recueillit seul le fruit de cette laborieuse gestation, avec la riche économie de Slonim, la belle résidence du dernier grand général de Lituanie, Michel Oginski? et 125 000 roubles de revenu.
Entouré de mystère, le texte du projet n'a été mis au jour
(1) Kozlovski, dans la Pensée russe, octobre 1910; Stern, dans Hist. Zeitschrift, 1894, LXXIII, p. 285.
(2) Prince P. Viaziémski, Œuvres, t. II, p. 87 et suiv.
(3) V. t. IL p. 421 de cet ouvrage.
(4) Ancienne Russie, 1882, XXXV, p. 142 et suiv.
qu'en 1831, après que les insurgés polonais en eurent trouvé une copie dans les papiers de l'auteur (1). Novossiltsov avait cependant fait des confidences au consul prussien de Varsovie, Schmidt, homme très habile à en provoquer ; d'autres indiscrétions s'étaient produites, dont en novembre 1819 le Constitutionnel (2) recueillait l'écho, et, l'année suivante, ce fut la fable de l'Europe entière, en même temps que des manoeuvres diplomatiques et de nouvelles manifestations d'opinion se produisaient, qui, même sympathiques aux intentions du souverain ainsi révélées, avaient pour effet de l'en détourner.
En 1820, le maréchal de la noblesse du gouvernement de Kalouga, prince Nicolas Viaziémski, lui adressait un mémoire, où il réclamait la convocation immédiate d'une assemblée de gentilshommes. Elle s'occuperait d'améliorer la condition des paysans, selon le vœu que le gouverneur de la Petite-Russie, prince Nicolas Repnine, avait exprimé récemment au nom du tsar, et, subsidiairement, elle « exposerait les besoins du pays et ne se tairait pas sur ce que paraissaient y réclamer le bien et le bon ordre intérieur ». D'après une des variantes qui en ont été conservées, l'auteur de cette requête semble avoir voulu conditionner les concessions que les maîtres feraient à leurs serfs par l'octroi de certains droits politiques dont eux-mêmes bénéficieraient à titre de compensation.
Avec les dispositions d'esprit que l'on connaît, la démarche était déjà pour alarmer le souverain ; mais, au cours de la même année, un gentilhomme livonien, ami du poète Joukovski, von Bock, poussait beaucoup plus loin l'expression des idées et des
(1) Il a été souvent reproduit depuis. La meilleure édition est celle de Berlin, 1903, avec une préface de Schiemann. Omis par l'éditeur allemand, un préambule grandiloquent a été publié par Askenazt, dans la Pologne et la Russie, p. 175 et suiv. ; cf. Schiemann, dans Hist. Zeitschrift, 1894, LXXII, p. 65 ; Stern, ibid., 1894, LXXITT, 284 ; Svatikov, le Mouvement social, p. 141 et suiv. ; Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. I, p. 94 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, t. I, p. 249 et suiv.
(2) 21 novembre 1819.