ALEXAND
sentiments éveillés par le discours de Varsovie : a Nous demandons, écrivait-il à la même adresse, la convocation d'une Diète de toute la noblesse russe... en vue de mesures propres à réformer un gouvernement désordonné et soustraire 40 millions d'hommes aux... malheurs dont l'incapacité ou la malfaisance d'un seul peuvent les menacer,... ainsi que le camp de Drissa, la Sainte-Alliance et la situation actuelle de la Russie en portent témoignage (1). »
L'auteur de cette incartade fut enfermé à la forteresse de Schlusselbourg, d'où il ne devait sortir que sous Nicolas après avoir perdu la raison, et, en juillet 1820, opérant des sondages à Saint-Pétersbourg, Lebzeltern voyait le souverain très ébranlé dans ses desseins de réforme politique. Le tsar agitait encore des projets qui s'y rapportaient, « convocation d'États provinciaux sur le modèle autrichien, ou création d'un conseil délibératif et consultatif », mais il s'y montrait beaucoup plus hésitant que l'année d'avant (2). Il devait hésiter jusqu'à son dernier jour, également incapable de se déprendre des inclinations dans ce sens, contractées au temps de sa première jeunesse, et de braver, en s'y livrant, les risques que tout essai de réalisation faisait ressortir ; poussé aussi en même temps que retenu par l'influence d'une ambiance morale qu'il avait contribué à créer, et qui n'était plus celle où les rêveries libérales d'un Novikov et les jongleries humanitaires d'une Catherine II pouvaient se rencontrer sans qu'aucun éclat de foudre résultât de ce contact. L'atmosphère russe était maintenant chargée d'électricité, et, dans un ciel d'orage, des signes paraissaient déjà, analogues à ceux qui, de nos jours, ont annoncé le cataclysme final.
Arrivant à Saint-Pétersbourg au printemps de 1820, le comte de La Ferronays notait ainsi qu'il suit ses premières impressions. « Toute la jeunesse, et principalement le; officiers, se nourrissent,
(1) Siémiévski, les Idées des décembristcs, p. 63 et suiv. ; cf. Ancienne Russie, 1870, 3e édit., t. II, p. 560 et suiv. ; 1871, t. III, p. 16 et suiv. ; Pogodine, Karamzine, t. II, p. 409 et suiv.
(2) Stern, Hist. Zeitschrift, 1894, LXXIII, p. 285.
se pénètrent des doctrines libérales. Les théories les plus hardies sont celles qui leur plaisent davantage. Il n'y a guère d'officiers de la garde qui ne lisent et ne relisent les œuvres de Benjamin Constant et qui ne croient les comprendre. Nos débats parlementaires les occupent autant que si leurs intérêts mêmes s'y discutaient. Les discours les plus violents sont ceux qui trouvent parmi cette jeunesse le plus d'admirateurs. Déjà elle conçoit, elle approuve les excès, les crimes même que l'amour de la liberté fait commettre, et l'infâme Louvel a trouvé des apologistes jusque parmi les officiers chargés de la garde de l'empereur (1). »
L'effondrement si rapide et si total dont l'édifice politique et social de ce pays nous a donné récemment le spectacle s'explique, à la clarté de ces antécédents lointains. Dans l'armature de fer du régime tsariste l'élément militaire était la pièce maîtresse et, il y a cent ans déjà, elle fléchissait la première, comme désagrégée dans sa structure moléculaire au contact du monde occidental, avec lequel une politique imprudente l'avait mise en rapport trop intime. Les admirateurs russes de Louvel revenaient de France et d'Allemagne. A Dûsseldorf, où il avait tenu garnison le prince Serge Volkonski s'était laissé engager dans un commerce d'intellectualité sympathique avec Garl Justus Grûner, un collaborateur de Stein ; il y avait recueilli des clartés nouvelles sur « les devoirs d'un citoyen envers sa patrie », et il devait s'en inspirer, dix ans plus tard, en prenant place parmi les insurgés de décembre 1825 (2).
Officiers de marine, d'autres jeunes Russes avaient, dans les ports espagnols, recueilli les mots d'ordre révolutionnaires de Riégo (3). Après qu'il eut été, en 1818, ramené dans ses foyers, le corps entier des troupes russes d'occupation en territoire français passa pour moralement contaminé et fut en partie disloqué, en partie envoyé au Caucase (4).
En fait, ni Michel Vorontsov qui le commandait, ni le plus
(1) Saint-Pétersbourg, 10 avril 1820, Affaires étrangères, Correspondance CLV, p. 157. Cf. Siémiévski, dans le Passé (« Byloié »), février 1906, p. 76 et suiv.
(2) Prince S. Volkonski, Mémoires, p. 291, 327, 338 et suiv., 387.
(3) Biéliaiév, dans Ancienne Russie, 1881, XXX, p. 23; Engelhardt, « Mémoires », Bibl. internationale, XXIV, p. 7.
(4) V. Haumant, la Culture française en Russie, p. 320 et suiv.
grand nombre de ses compagnons d'armes, ne devaient justifier le soupçon dont ils devenaient ainsi l'objet. Cette expérience, avec l'histoire dramatique que l'Europe avait vécue au cours des vingt dernières années, leur laissait cependant un ensemble d'impressions, qui devaient leur rendre déplaisant le régime qu'ils retrouvaient dans leur pays. Ils en retenaient aussi ce trait que le grand-duc Constantin lui-même allait, un peu plus tard, relever dans sa correspondance avec l'empereur Nicolas : ils ne pouvaient oublier qu'après avoir flétri et anathématisé la Révolution française, toutes les grandes puissances européennes s'étaient portées à pactiser avec elle. « Elles avaient reconnu les gouvernements de fait et non de droit issus de cette tourmente. Elles avaient presque toutes accepté ou même recherché Leur alliance. Et quand, s'inspirant non d'un motif de principe mais d'une raison d'intérêt, elles s'étaient liguées pour abattre le dernier, c'est en faisant appel contre lui aux mêmes idées révolutionnaires, c'est en dénonçant en lui un instrument de tyrannie et c'est en soulevant à leur tour, pour le combattre, les masses populaires, qu'elles flattaient de même avec des promesses d'affranchissement politique et de rénovation sociale (1). » Et de ces changements de front, de ces compromis, de ces palinodies, après la Prusse, la Russie avait la première donné l'exemple.
De leur séjour en Occident et du grand drame auquel ils y avaient pris part, avec un esprit plus ouvert aux aspects sérieux de la vie, des officiers russes en assez grand nombre rapportaient enfin des curiosités littéraires ou scientifiques, des appétits d'instruction qu'ils savaient mal gouverner et qui, du faL de lectures choisies sans discernement et plu 3 mal digérées, devenaient la source d'une fermentation d'idées dangereuse. La préférence des lecteurs allait généralement aux ouvrages traitant des questions politiques ou sociales. Entre deux apparitions sur la place de parade, de jeunes lieutenants annotaient copieusement ceux de Montesquieu ou de Holbach et se risquaient même à les commenter dans la presse. La censure y faisait obstacle, mais sans logique ni esprit de suite. En 1816, elle laissait passer, dans le
(1) Grand-duc Constantin à Nicolas Ier, 3 octobre 1830, Sbornik, CXXXII3 p. 52.
Messager de l'Europe (LXXXVÏII, 284 et s.), un article où étaient vantés les mérites de la constitution norvégienne, et, l'année suivante, dans l'Esprit des Reçues (XVII, 227 et s.), une étude approfondie sur l'origine des libertés anglaises (1).
Gomme au siècle précédent, la littérature française fournissait encore le fonds des bibliothèques que, même pauvres, un grand nombre d'officiers arrivaient à se donner, et, bien qu'élève de l'Université de Gœttingen (2), Nicolas Tourgueniev lui-même goûtait assez peu les écrivains allemands. En 1817, pourtant, un opuscule anonyme, dans cette langue — Betrachtungen uber dos Heilige Bilndniss, — l'impressionnait fortement, lui inspirant des idées assez rapprochées de celles qu'ont adoptées de nos jours les apologistes du « bloc révolutionnaire ». Dans un cénacle occulte que fréquentait, à Moscou, le poète Kuchelbecker d'origine allemande, quelques futurs décembristes communiaient bien avec lui philosophiquement en Kant, Fichte ou Oken (3), et, en 1814, une première représentation des Brigands de Schiller faisait sensation. Le plus apprécié parmi les poètes du temps é ait cependant Byron, peut-être à raison des fameuses stances de L'Age de bronze, que Nicolas Tourgueniev se vantait d'avoir lues à haute voix, dans une salle du Palais d'Hiver avoisinant le cabinet de l'empereur, où un Comité civil dont il faisait partie tenait séance :
Behold the coxcomb tsar,
The autocrat of waltzes and war...
With no objection to true liberty,
Except that, it would make the nations free (4).
La philosophie allemande commençait à dominer déjà le monde de la pensée européenne ; mais, si éprise qu'elle fût de
(1) Iakouchkine, Mémoires, p. 12, 49 ; baron Rosen, Mémoires, p. 24 et suiv. ; prince S. Volkonski, Mémoires, p. 350, 387, 401 ; Bassarguine, « Mémoires, » Dix-neuvième siècle, 1872, t. I, p. 69 ; « Correspondance de Kissiélév avec Zakrevski, » Sbornik, LXXVIII, p. 18 ; N. Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. II, p. 514 et suiv. ; Dovnar-Zapolski, les Idéals des décembristes, p. 200 et suiv. ; Sirotinine, dans Archives russes, 1890, p. 127 ; Ballas, dans Ancienne Russie, 1873, t. VII, p. 659.
(2) Wischnitzer, Die Universitaet Gœttingen, p. 50 et suiv.
(3) V.-A. Kqtliarévski, dans la Richesse russe, 1901, t. III, p. 122.
(4) N. Tourgueniev, la Russie et les Russes, t. I, p. 125.
nouveauté et inclinée à toutes les témérités de l'esprit, cette jeunesse russe des années vingt retardait quelque peu sur l'heure occidentale. Inféodée à la tradition voltairienne de la génération précédente, elle semble avoir ignoré, en dehors de l'Allemagne même, et Robert Owen et Saint-Simon. La formation de ses propres idées en matière de politique ou d'économie sociale ne paraît pas, d'autre part, avoir été sensiblement influencée par la littérature du cru, qui, il est vrai, ne pouvait, en ce point, suppléer les sources d'inspiration ou même d'info mation exotiques. Portant bâillon, elle n'abordait guère cet ordre de problèmes, si ce n'est à la faveur d'une publicité clandestine, où. sous la plume du prince Viaziémski, de Denis Davydov, de Ryléiév et de Pouchkine, lui-même encore à ses débuts, affectant la forme pamphlétaire, elle se montrait communément assez pauvre de fond. Autant que la liberté, l'éducation intellectuelle manquait à ce milieu, et, si quelques œuvres de valeur y émergeaient, l'indigence générale les frappait de discrédit. Les lecteurs russes négligeaient Kounitsyne et son étude, pourtant estimable, sur le Droit naturel, Nicolas Tourgueniev lui-même et son essai brillant d'une Théorie des impôts (1). Au bagne de Tchita, les insurgés de 1825 allaient narguer leurs gardiens en chantant la Marseillaise (2). Et pourtant encore, ces rénovateurs de la Russie au mode occidental étaient des chauvins. Ils se piquaient d'originalité ; ils répudiaient avec hauteur tout soupçon d'asservissement aux modèles étrangers, et cette attitude que leurs épigones du vingtième siècle devaient imiter n'était pai de simple affectation.
Procédant en grande partie des gue res napoléoniennes, le mouvement réformateur et libertaire se rencontrait ici avec un courant de nationalisme, issu de la même source, et y cédant
(1) Siémiévski, les Idées des décernbristes, p. 209 et suiv., Miakotine, Notes pour l'histoire de la Société russe, p. 235 et suiv., ; Kropotov, dans Messager russe, 1869, t. III, p. 235 et suiv. ; Roudakov, dans Messager historique, 1907, t. XI, p. 624: Cf. la Richesse russe, 1904, t. III, p. 73.
(2) Biéliaiév, « Souvenirs » Ancienne Russie, 1881, XXX, p. 805.
de même, plutôt que des conquêtes de l'esprit révolutionnaire en France, en Espagne ou en Italie, Ryléiév et ses coreligionnaires politiques préféraient se réclamer des anciennes franchises de Novgorod, ou même de la tradition des libres communautés cosaques (1). Le sentiment dont ils s'inspiraient était légitime ; déjà cependant s'y annonçait l'esprit de présomption outrancier qui, cent ans plus tard, allait amener leurs successeurs à la répudiation inepte de la culture occidentale et, pratiquement, de toute civilisation.
Au début, les orgueilleuses et en partie imaginaires évocations du passé, comme les vues d'avenir qu'ils y rattachaient, furent empreintes chez les nationalistes russes d'un louable esprit de modération. Au sein même des sociétés secrètes, quand il s'en constitua et dans les complots qui s'y ébauchèrent, les conceptions les plus hardies ne visèrent pas une destruction totale du régime politique et social établi dans le pays. L'éveil dans la génération nouvelle des idées de droit, d'humanité, de dignité personnelle, la portait seulement à la recherche des remèdes susceptibles de corriger les vices les plus apparents de cet ordre de choses : misère matérielle et morale des masses laborieuses, fi\ atrocités et hontes du servage, barbarie des traitements infligés \* aux soldats, corruptions des fonctionnaires. Un sentiment très juste de la situation se laisse reconnaître dans ces vœux, avec le souci des égards dus aux bases historiques et aux fondements naturels de la vie nationale (2).
Si le souverain y avait répondu, en donnant corps à des idées et à des aspirations dont il s'était constitué lui-même le promoteur et dont il demeurait l'avocat, la Russie lui aurait peut-être dû d'échapper à l'épreuve séculaire d'un malaise grandissant et à l'horreur des convulsions finales auxquelles il a abouti. Les réformes attendues, promises, demeurant en suspens et une irritation naturelle en résultant, la sagesse insuffisamment mûrie des esprits a cédé graduellement à l'emportement des tempéraments constitutionnellement fougueux. Dans le prompt oubli
(1) Siémiévski, les Idées des décembrislcs, p. 58 et suiv., 244 et suiv. Cf. Hôtsch, Die historische Grundlagen eines constitutionnellen Leben in Russland, dans Beitrage zur rus. Geschichte du même, p. 83 et suiv.
(2) Zavalictune, Mémoires, t. I, p. 195 et suiv., 222 et suiv.
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18 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
des ménagements nécessaires, avec le dédain des transitions opportunes, l'inclination à l'outrance a prévalu. Les problèmes les plus scabreux ont été d'un coup mis à l'ordre du jour et les solutions les plus extrêmes envisagées. Selon une observation du comte de Noailles, « des officiers porteurs d'un knout, soumis à un souverain absolu et entourés d'esclaves ont parlé de la liberté comme des citoyens des États-Unis. Les objets de première nécessité leur manquant, ils ont réclamé le superflu et cherché le luxe (1). »
■ Le trait ainsi noté a toujours ma que le génie propre aux hommes de ce pays et une autre conséquence des gue res napoléoniennes tendait à le développer. Autant que des impressions d'ordre intellectuel recueillies du dehors au cours de la grande tourmente des années 1805-1815, la Russie se ressentait de l'ébranlement que cette épreuve terrible avait produit dans tout son être matériel et moral. De telles crises ont toujours pour effet d'accélérer dans les organismes qu'elles affectent la marche de tous les procès d'évolution normale. De multiples expériences ont, au même pays, attesté la réalité et la constance de cette loi. Ainsi la libération des serfs après la guerre de Crimée, le mouvement des populistes libres après la guerre de Turquie, l'avènement du régime constitutionnel après la guerre japonaise et enfin, au cours de la grande guerre, la chute du tsarisme et
I^la désagrégation de l'empire. L'invasion de Napoléon a mis en lumière à la fois l'existence en Russie de partis politiques en formation, avec des noyaux d'opposition, voire des foyers d'agitation révolutionnaire, et leur inconsistance (2). Quelques années plus tard, ils prenaient corps et se consolidaient.
Déchaînée en grande partie au gré des intérêts particuliers du capitalisme naissant qui s'accommodait mal du système continental, la lutte contre Napoléon a accru considérablement l'importance de cet élément. Or, en même temps, le développement des manufactures indigènes et la ruine de l'agriculture, double conséquence de l'interruption du commerce extérieur et de l'invasion, tendaient à déterminer une formation nouvelle des
(1) Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1817, grand-duc Nicolas, Alexandre IeTt t. II, p. 263.
(2) V. t. II, p. 54, de cet ouvrage.
forces économiques et des rapports sociaux, en un renversement des situations, des valeurs et des fonctions, qui par lui-même constituait un commencement de révolution.
L'édifice demeurait cependant intact. La Russie était grande, et, quelque amplitude qu'eût pris au dehors le mouvement des idées subversives, quelque proportion, colossale à la mesure du temps, que Napoléon eût donnée à son assaut, une faible partie seulement de l'immense empire en avait fortement ressenti la commotion. Au cours même de l'invasion, par delà F air© qu'elle couvrait, la vie des habitants en avait été à peine troublée, Apres avoir « offert » un quotient de leurs serfs pour la formation des milices, — sans qu'ils oubliassent de le porter au compte du tribut normalement dû au recrutement, — les propriétaires avaient vaqué à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Au rapport de quelques mémorialistes, loin de Moscou ou de Smolensk, jamais même on n'aurait tant dansé ! (1).
Cependant encore, au lendemain de cette crise, il y eut quelque chose de changé dans le pays qu'elle avait atteint. Toujours et partout, les phénomènes moraux qui déterminent la destinée des collectivités sont, au point initial, le fait d'éléments- ôoeiaux assez restreints, et la partie la plus évoluée du corps social a été ici violemment secouée. D'autant plus portée d'ailleurs à s'engager dans une voie où d'éblouissantes perspectives de progrès et de félicité paraissaient s'offrir à sa foi ingénue, que le souverain lui-même semblait l'y devancer. Quand elle le vit s'arrêter, s'attarder dans l'indécision et finalement rebrousser chemin, sa déception fut grande et devait inévitablement se muer en colère. De la forteresse de Saint- Pierre-et-Paul, le décembriste Kakhovski allait écrire à Nicolas Ier : « Après la fin des guerres napoléoniennes, nous espérions tous que l'empereur s'occuperait du gouvernement intérieur. Nous attendions avec impatience une constitution, la
(1) Pokrovski, Histoire de Russie, t. I, p. 61 et suiv.
réforme des tribunaux... Qu'avons-nous vu? En douze ans, la couleur seule des uniformes a changé (1) ! » Dans les lettres nombreuses adressées par cet officier et ses compagnons de captivité au souverain ou au général Levachov, qui présidait à l'instruction de leur procès, dans leurs dépositions ou les notes par eux rédigées pour leur défense (2), la matière nous a été léguée d'un formidable acte d'accusation, dressé contre un règne, dont l'histoire se laissait résumer en un bilan final de faillite au regard des espérances éveillées, des promesses faites, des engagements tant de fois renouvelés. Le pathos continu qui choque aujourd'hui dans ces écrits était dans le ton de l'époque et la hardiesse qui y surprend s'explique par un détail de la procédure mise en œuvre à cette occasion. La torture ne paraît pas y avoir été employée. L'oukase qui en avait prononcé l'abolissement à l'avènement d'Alexandre n'était pas toujours respecté ; mais, à ce coup, on avait trouvé mieux. Les inculpés recevaient l'assurance que les sympathies du successeur d'Alexandre leur étaient acquises. Il voulait seulement « tout savoir » ; après quoi, « il étonnerait l'Europe » en donnant à la Russie une constitution des plus libérales et en faisant plus qu'innocenter ceux qui avaient lutté pour cette cause. Proportionnés à la franchise des aveux ainsi provoqués, de bons traitements confirmaient les naïfs qui en devenaient l'objet dans une illusion, à laquelle l'échafaud et le bagne devaient donner un cruel démenti (3).
Ryléiév, au surplus, et quelques-uns au moins de ses complices étaient de la race des confesseurs. Kakhovski se cha geait délibérément pour disculper ses amis. « La liberté est séductrice », écrivait-il, et, enflammé par elle, j'ai entraîné les autres. »
(1) Borozdine, Lettres et dépositions des décembristes, p. 28.
(2) V. notamment, datée du 23 janvier 1826, la lettre au tsar de Vladimir Ivanovitch Steingel, ancien chef de la chancellerie du gouverneur général de Moscou, comte Tormassov, dans Archives russes, 1895, t. I, p. 1.61 et suiv. De ces documents, A. Borovkov a fait pour Nicolas un résumé qu'il a reproduit dans ses « Souvenirs », Ancienne Russie, 1898, XCVI, p. 70 et suiv. ; cf. Siémiévski, les Idées des décembristes, p. 78 ; Zapolski, même titre, p. 251.
(3) Chtcheglov a publié dans le Passé (« Byloié »), mai 1906, p. 195 et suiv., les instructions autographes de Nicolas dans ce sens. Cf. Zavalichine, Mémoires, t. I, p. 363 ; Sirotinine, « Biographie de Ryléiév », dans Archives russes, 1890, t. IT, p. 181.
La révolution russe a dans son passé des titres de noblesse, que l'orgie démente à laquelle elle a abouti ne saurait faire méconnaître. Mais on doit aussi à la vérité historique cette triste constatation que les précurseurs de Lénine ont assez tôt laissé prévoir cette fin. En faisant preuve de courage, de générosité et d'abnégation personnelle, les meilleurs d'entre eux n'ont brillé ni par la clarté de l'esprit, ni par la force du caractère, et l'élévation ellemême de leurs sentiments n'a servi, en fait, qu'à encourager des égarements dont ils donnaient l'exemple. L'effet paraissait en eux de plusieurs siècles d'un régime dépravant.
La politique intérieure et extérieure d'Alexandre y a contribué. Par l'impulsion donnée aux tendances libérales comme par leur répression, elle a été elle-même, dans les deux sens, criminellement provocatrice.