CHAPITRE XV
I. Floraison de légendes sur la tombe d'Alexandre. Sa prétendue conversion au catholicisme. Mission du comte de Beauretour à Rome. Alexandre et Léon XII. Grégoire XVI et Nicolas. Témoignages écrits et tradition orale. Fragilité de ces preuves. L'imagination au service du parti pris. Éclectisme religieux du fils de Paul. — II. La fable de la survie du souverain. Ses origines. L'ésotérisme dans la tradition du régime tsariste. Ses effets. Le cadavre voilé. Autres circonstances génératrices d'un doute au sujet de son identité. Impossibilité matérielle et morale d'une substitution. La fable tombe à l'oubli et rebondit. — III. L'aventure d'un déporté et le roman d'une paysanne sibérienne. Fiodor Kouzmitch et Alexandra Nikiforovna. Un pèlerinage mystérieux. Lien qu'il établit entre Fiodor Kouzmitch et la famille impériale. Exploitation de cette légende. Un fabricant de boniments. Khromov. Affabulation grossière. Conjectures au sujet de la vraie personnalité du faux Alexandre. — IV. « Le sphinx ». L'énigme déchiffrée par les contemporains. Appréciations concordantes. Alexandre et son œuvre. Apogée et déchéance. Le bilan du passé et l'énigme de l'avenir.
Sur la tombe des grands protagonistes du drame humain, la floraison des fictions de ce genre est un phénomène banal, et, plus qu'une autre, la personne du fils de Paul devait solliciter dans ce sens le travail des imaginations. N'avait-il pas été un « sphinx »? Dans le lointain où elle le surprenait, en un coin perdu de son immense empire, sa mort elle-même prenait un aspect irréel, et, vivant, par le mystère dont il se plaisait à entourer tous ses actes, il avait déjà fait naître une profusion de fables, où son image subissait un travestissement plus ou moins grossier. Un laquais de cour, Fiodorov, n'en a pas recueilli moins de cinquante et une. Encore en a-t-il dû passer sous silence, comme celle de la prétendue conversion du souverain au catholicisme, qui continue à retenir des convictions sincères, bien que la base
documentaire que d'aucuns ont prétendu lui donner soit des plus fragiles.
A son départ pour Taganrog, décidé à adopter ce parti en l'imposant à son peuple, Alexandre aurait envoyé à Rome un de ses aides de camp généraux, ce comte Michaud de Beauretour, qui, en 1812, s'était fait auprès de lui l'organe d'une sorte de pronunciamento militaire (1). Introduit auprès de Léon XII par le ministre de Russie, Italinski, le Piémontais se serait acquitté de sa mission en mettant le genou à terre et en reconnaissant le souverain pontife, au nom de son maître, comme chef de la chrétienté. Cependant, sans qu'aucune explication du fait soit fournie, ni à la légation russe ni au Vatican, aucune trace de cet événement d'une si grande importance ne s'est conservée. Pour que la nouvelle nous en parvînt après un très long espace de temps, il a fallu que, passant par Turin, à son retour en Russie, Michaud en eût fait part à la dernière personne qui parût désignée pour l'honneur d'une telle confidence. C'était une jeune fille, Constance de Maistre, depuis duchesse de Laval-Montmorency, qui d'ailleurs a fait preuve, de son côté, d'une discrétion non moins surprenante, car c'est cinquante ans plus tard seulement qu'elle s'en est départie en faveur du savant historien des relations entre la Russie et le Saint-Siège, feu le père Pierling, membre de la Société de Jésus et d'une famille dont le rôle dans le développement de la propagande catholique au pays des tsars est connu des lecteurs (2). Il a pris acte par écrit de cette déposition, sous la signature de la duchesse.
Michaud se serait, il est vrai, ouvert aussi, à ce sujet, devant un comte de Lescarenne, futur ministre du roi de Sardaigne, Charles-Albert ; mais, cet autre confident ne s'est déchargé du secret qu'au terme d'un autre délai de seize ans et en grand mystère toujours, dans un mémoire destiné à son souverain. Un sens )lus précis y était attribué à la mission que le Piémontais aurait reçue et qui aurait eu notamment pour objet de solliciter l'envoi en Russie d'un délégué du Saint-Siège, muni de pouvoirs nécessaires pour ramener dans l'obédience de Rome le tsar et ses sujets.
(1) V. t. II, p. 126, de cet ouvrage.
(2) Ibid., p. 427.
Mais nous n'avons encore eu connaissance de cette pièce qu'après un autre délai de trente-six ans, par une publication de la Civilia catolica.
Conformément à la méthode en honneur dans l'enseignement chrétien, ces témoignages écrits, ou censés tels, sont rattachés à une tradition orale, qui procède de Léon XII par le futur Grégoire XVI et son confident, Gaétan Moroni, que le père Pierling a interrogé en 1880. A ce moment, l'érudit italien avait déjà fait connaître, dans le 59e volume de son Dizionario ai Istoria Ecclesiastica (p. 310 et suiv.), des détails conformes à ceux rapportés par la duchesse de Laval-Montmorency et le comte de Lescarenne, en y ajoutant cependant un trait nouveau : le dessein conçu par Alexandre aurait reçu un commencement d'exécution, le pape faisant choix pour l'œuvre à accomplir en Russie de dom Mauro Capellari, abbé du couvent des Camaldules à San Gregorio in Monte Cœlio, le futur Grégoire XVI, de qui Moroni aurait tenu ce renseignement. Au dernier moment, cependant, l'abbé se serait laissé intimider par les fatigues d'un aussi long voyage, et, à son défaut, le père Orioli, conventuel et plus tard cardinal, aurait été désigné. Il faisait ses préparatifs de départ, quand la nouvelle arriva à Rome du décès d'Alexandre.
La tradition romaine se raccorde, en ce point, à la tradition russe, ou plutôt polonaise. A son départ pour Taganrog, Alexandre aurait annoncé au père Sokalski, prieur du couvent des Dominicains à Saint-Pétersbourg, l'arrivée prochaine d'un ecclésiastique de haut rang venant de Rome, pour lequel il lui ordonnait de préparer un appartement. Le successeur du père Sokalski, le père lozewicz, a rapporté ce fait au père Pierling. A Taganrog, un prêtre catholique, ou uniate d'après une autre version, aurait administré à Alexandre les derniers sacrements, avant qu'aucun prêtre orthodoxe eût obtenu accès auprès du souverain et alors que celui-ci avait encore toute sa connaissance qui l'abandonna aussitôt après. Le comte Witt en a fait rapport au comte Ladislas Branicki, dont le fils, Xavier, a recueilli aussi des détails inédits sur la célèbre entrevue de Nicolas Ier avec Grégoire XVI, en 1845, au cours de laquelle le pape aurait produit la lettre qui, vingt ans auparavant, avait annoncé à Léon XII la conversion d'Alexandre Ier. La comtesse Caumont La Force, née princesse
Galitzine, aurait eu également connaissance de la présence d'un prêtre catholique au chevet du tsar mourant et en aurait informé, en 1830, le nonce du pape, à Paris, Lambruschini (1).
Accessoirement, une confirmation de ces données est cherchée dans la longue audience accordée, à Vienne en 1822, à l'abbé prince Alexandre de Hohenlohe, devant lequel le souverain se serait mis à genoux, en demandant sa bénédiction (2).
La valeur probante de ce dernier fait peut servir de mesure commune pour tous les arguments produits à l'appui de la même thèse. A Vienne, sur le chemin de Vérone et non de Damas, en même temps et autant qu'avec l'abbé de Hohenlohe, Alexandre s'est mis en frais de telles démonstrations avec le quaker Allen, et depuis, ses fréquents entrevues avec Photius, accompagnées de ferventes effusions, semblent bien exclure tout soupçon fût-ce seulement d'une inclination à l'abandon de l'orthodoxie. Plus significatives encore en sens contraire paraissent, le jour même du départ pour Taganrog, les dévotions portées par le souverain non pas officiellement à Notre-Dame de Kasan, ce qui se laisserait expliquer par une déférence à l'usage établi, mais, de façon privée et quasi secrète, à la Laure de Saint- Alexandre.
Que l'ancien catéchumène de Mme de Krûdener ait été attiré au catholicisme, comme au quakerisme ou au protestantisme, on ne saurait s'en étonner. Il était, de certaine manière, assoiffé de religiosité, mais sans aucun souci de croyance positive et avec seulement des besoins d'émotion qui, pour leur apaisement, ne réclamaient aucune forme précise de dogme ou de discipline. Qu'il se soit maintenu dans cette indétermination même à l'article de la mort, cela est à peine concevable mais admissible à la rigueur, en raison des facultés de dédoublement qu'on lui connaît. Et même qu'il ait, à ce moment, accueilli successivement un prêtre catholique et un pope, bien qu'il paraisse invraisemblable que, ne quittant plus son chevet, Elisabeth n'en ait rien su, ou, l'ayant
(1) P. Pierling, Un problème historique, p. 15 et suiv. ; X. Korczak- Branicki, les Nationalités slaves, p. 386 et suiv. ; P. Boudou, le Saint-Siège
la Russie, p. 131 et suiv. ; P. Rinieri, « La conversione dello Csar AJessandro I, » dans Scuola Catolica, 1913, t. I, p. 36 ; Artaud, Histoire du ipe Léon XII, t. I, p. 242 et suiv.
(2) Prince de Hohenlohe, Mémoires, p. 466.
appris, qu'elle n'en ait pas été détournée de son admiration pour « l'ange », on peut l'admettre, — s'il na pas antérieurement fait de choix. Mais, s'il a répudié son éclectisme, si, avant son départ pour Taganrog, il s'est, de façon formelle, en envoyant Beauretour à Rome, porté à une profession de foi et d'obédience exclusive de tout partage, qu'il ait, quelques semaines plus tard et au seuil de l'éternité, non seulement sacrifié publiquement au schisme, en acceptant le ministère de l'un de ses représentants, mais encore déclaré qu' « il en éprouvait un contentement qu'il n'avait jamais ressenti », cela passe toute compréhension. Or, en ce point, le témoignage d'Elisabeth est confirmé par celui du fourrier Babkine, qui était présent (1).
Reste la lettre que le souverain aurait adressée en 1825 à Léon XII pour annoncer sa conversion. Mais le comte Xavier Branicki qui aurait eu seul le privilège de la lire, sans que cette préférence se laisse expliquer davantage, a été, ainsi que ses écrits en témoignent, un homme des plus imaginatifs. L'imagination au service d'un parti pris constitue aussi le fond du plaidoyer que les avocats du catholicisme conquérant ont produit dans ce procès. Le père Gagarine (2) a argué d'une correspondance entre Alexandre et l'abbé Vuarin, curé de Genève, auquel le souverain aurait, en 1825, envoyé une somme de 5 000 roubles, destinée à des œuvres charitables. A ce compte, la conversion du souverain à la religion de Moïse ou à celle de Mahomet pourrait être admise avec le même degré de vraisemblance. D'autres défenseurs de cette thèse plus que hasardeuse ont fait état d'une lettre de la princesse Sophie Volkonski, née Volkonski, femme du compagnon longtemps inséparable d'Alexandre Ier. Daté de Taganrog, le 12 janvier 1826, à l'adresse de Marie Féodorovna, ce message parle en termes énigmatiques d'une particularité de la vie du souverain défunt, dont la princesse aurait eu connaissance par son mari, qui, « avec un cœur aussi dévoué que le sien, pouvait moins qu'un autre se tromper sur ce qui se passait dans cette belle âme ». Sans qu'elle en indiquât la nature, la correspondante
(1) Lettre datée de Taganrog, 23 novembre v. s. et publiée par le grandduc Nicolas dans Messager historique, mars 1914.
(2) P. Gagarine, les Archives russes et la conversion d'Alexandre 7er, p. 10 et suiv.
de l'impératrice douairière représentait cette « particularité » comme « une chose pénible, mais que la mère du défunt pourrait confier à celui qui trouverait peut-être de l'avantage à connaître l'observation intime faite sur l'état moral du bien-aimé souverain de glorieuse mémoire (1) ». Elle sous-entendait apparemment Nicolas et renvoyait l'explication de l'énigme à une communication orale. Elle ne nous a pas permis d'en deviner l'objet. Peutêtre n'en avait-elle pas elle-même une idée très nette. Cette petitefille du dernier prince Repnine, le célèbre maréchal, parenté qu'elle ne perdait aucune occasion de rappeler, semble aussi avoir joint à un esprit assez borné une imagination des plus vives qu'elle s'entendait mal à gouverner. Toute sa correspondance laisse reconnaître en elle une de ces personnes qui aiment le mystère pour lui-même et qui se font d'autant plus secrètes qu'elles ont moins à cacher. Elle avait aussi le goût de l'intrigue politique, et, ayant accompagné le tsar à Paris, en 1814, elle a contracté avec la reine Hortense et Mlle Cochelet des relations qu'elle a rendues suspectes tout à fait gratuitement (2).
Un point est certain : à supposer qu'Alexandre se fût porté à embrasser secrètement une religion, tout en continuant à en pratiquer publiquement une autre, même à l'article de la mort, la révélation de cet « état moral » pouvait être « une chose pénible » pour ses proches, aux termes de la lettre précitée ; mais comment la princesse Volkonski y aurait-elle reconnu le témoignage d' « une belle âme »? D'autre part, « l'avantage » que le frère et successeur du défunt pouvait retirer de la connaissance de ce fait semble difficile à concevoir.
On serait plutôt tenté de chercher le mot de l'énigme dans un propos que la même princesse Volkonski a attribué à l'impératrice Elisabeth et qu'elle a rapporté à quelques décembristes au bagne de Tchita, où elle est allée rendre visite à son frère, Serge Grigoriévitch, impliqué dans la révolte de 1825. Gomme elle s'apitoyait devant la veuve sur le chagrin que le défunt avait dû ressentir en voyant quelques-uns de ses sujets s'insurger contre lui, Elisabeth l'aurait reprise avec vicacité : « Détrompez-vous ! Il
(1) Schilder, Alexandre Ier, t. IV, p. 585 ; grand-duc Nicolas, Extrait <du Messager historique, 1914, p. 674 et suiv.
(2) Grand-duc Nicolas, Portraits russes, t. II, p. 96.
n'a souffert que d'être obligé de punir des hommes dont il avait, dans sa jeunesse, partagé les idées et goûté les desseins (1). » C'est ce que supposait aussi Metternich (2).
Pour vider ce débat, un départ doit enfin y être établi entre le fait personnel de la conversion d'Alexandre et la portée générale qu'on a voulu lui donner. Que le souverain soit devenu ou ait médité de devenir catholique, cela n'est nullement prouvé, paraît peu vraisemblable, mais se laisse accorder avec les traits connus de son tempérament moral. Mais on veut qu'il ait décidé d'imposer le même changement de religion à tous ses sujets et soit passé de l'intention à l'acte. A défaut de preuve certaine, cette conjecture doit être reconnue comme absolument inacceptable, l'indice psychologique devenant, à son endroit, entièrement contraire. Alexandre n'était pas un maniaque de l'absolutisme comme son père ; en vingt-quatre années de règne, il avait appris à connaître les limites qui restreignaient pratiquement son omnipotence théorique et, réformateur avorté, il avait démontré son inaptitude foncière à violenter les idées, les sentiments ou seulement les habitudes de ses Russes (3).
Dans la lettre de la princesse Volkonski d'autres exégètes ont prétendu aussi trouver la preuve que le tsar n'est pas mort à Taganrog en décembre 1825. Tel est, pour égarer les esprits, le pouvoir des partis pris. S'adressant à la mère du défunt, sa correspondante aurait donc écrit : « Madame, j'ai une chose pénible à vous apprendre, qui est que votre fils, dont vous pleurez la mort, demeure en vie ! » Dans un message antérieur à la même adresse, la princesse a d'ailleurs noté qu'elle avait vu à découvert le visage du défunt, et qu'elle avait très bien reconnu ses traits (4).
(1) Zavalichine, Mémoires, édition de Munich 1905, t. I, p. 189 et suiv.
(2) V. ci-dessus, p. 358.
(3) V. encore pour cet objet : De Norvins, Mémorial, t. II, p. 281 et suiv. ; Prince de Polignac, Eludes historiques, p. 197 ; Mme Trembicka, Mémoires, p. 265.
(4) 6 janvier 1826, Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 582.
Dans le cycle de fictions posthumes dont la personne du fils aîné de Paul est devenue l'objet, la fable de sa survie occupe une place centrale. Barberousse, Sébastien de Portugal, Louis XVII, les autres héros de la même légende ont été légion ; au regard d'aucun d'eux, cependant, elle n'a acquis autant de consistance, ni obtenu un aussi large crédit. Non seulement des poètes et des romanciers, comme Gniéditch, il y a cent ans, et de nos jours Merejkovski après Tolstoy (1), ou des historiens-amateurs, comme, récemment, le prince Bariatinski, mais des professionnels même de la science historique ont donné leur foi à cette supposition, et un écrivain français s'est trouvé pour classer le fait dans le domaine des certitudes (2). Encore, ne connaissait-il pas les dernières découvertes des bolcheviks, comme l'absence de tout cadavre qu'ils auraient constatée dans le cercueil d'Alexandre Ier ouvert par leur ordre, ce qui ne prouverait rien, ou la croyance à sa survie qu'ils auraient trouvée proclamée dans les souvenirs publiés par leurs soins du fameux procureur général du Saint- Synode sous Alexandre III, Pobiédonostsov, où l'on ne voit rien de pareil.
Il est constant qu'un certain nombre de personnes en situation d'être bien informées, dont quelques membres même de la famille impériale, ont partagé cette conviction. Il convient, cependant, de reconnaître comment elle s'est établie dans leur esprit. Auteur d'une Histoire d'Alexandre Ier en quatre gros in-quarto, dont une édition illustrée a obtenu dans son pays une grande popularité, le général Schilder devait à sa situation de haut fonctionnaire et de persona grata en haut lieu des possibilités de documentation exceptionnellement étendues, et, si les sévérités de la censure ou ses convenances personnelles ne lui ont pas permis
(1) Auteur des « Mémoires de F. Kouzmitch, » dont les fragments ont paru, dans la Richesse russe, février 1912. — Le Sphinx de Gniéditch a été traduit en français par Mme Bachmakov.
(2) A. Edellin, dans Revue mondiale, 1er juin 1921, p. 320.
de les utiliser entièrement (1) au regard d'autres problèmes, il a cependant, en ce qui concerne celui-ci, laissé transparaître dans son ouvrage et accusé, depuis, devant de nombreux témoins, plus qu'une conjecture, une certitude absolue. Mais il ne la fondait sur aucune preuve documentaire. A une séance de la Société impériale d'histoire, il a fait à ses collègues le récit suivant : Vaincu un soir par la fatigue à sa table de travail et s'étant assoupi, il a vu soudain se dresser devant lui un vieillard de haute taille, dont les traits lui ont rappelé les portraits déjà mis en circulation à cette époque d'un ermite sibérien qui était identifié, en certains quartiers, avec le créateur de la Sainte-Alliance. Comme il s'effrayait de cette apparition, il s'entendit interpeller en ces termes : « Eh quoi ! Tu ne me reconnais pas? » Et aussitôt, il n'eut pas de doute qu'il ne se trouvât en présence du souverain à la biographie duquel il avait consacré une grande partie de sa vie. Il se jeta à ses pieds en pleurant, et, se réveillant au même moment, il demeura persuadé qu'il avait vu l'empereur Alexandre et que lui et Fiodor Kouzmitch ne faisaient qu'une seule et même personne (2).
Fourni par un homme de savoir et qui plus est spécialisé, comme directeur de l'Académie du génie, dans la pratique des sciences exactes, cet exemple laisse soupçonner les fondements que des croyants au sens critique moins exercé ont pu donner, en ce point, à leur foi. Du fait des circonstances qui ont accompagné la fin du « sphinx » couronné, une ambiance morale a été créée, particulièrement propice au développement des phénomènes d'autosuggestion et il était dans l'ordre de la nature que le mystère, dont il aimait à s'entourer dans la vie, suivît le souverain par delà la mort. îl semble établi que l'embaumement défectueux du corps n'a pas permis d'en prolonger l'exposition à découvert, conformément à l'usage local. Elisabeth elle-même se faisait scrupule de soulever le linceul et elle en indiquait ainsi la raison : « Lui qui était si soigneux de sa personne n'aurait pas
(1) Au cours de la préparation de son ouvrage, il a bien voulu mettre sous nos yeux quelques-uns des documents qu'il a ainsi recueillis et dont, bien qu'il en reconnût l'intérêt, il ne devrait pas faire emploi.
(2) Le récit nous a été rapporté par l'un des auditeurs, feu M. Izvolsky, ambassadeur de Russie à Paris.
aimé... qu'on le regardât lorsqu'il devait être si changé (1). » Au grand déplaisir de la veuve, Wyllie a cependant permis parfois d'enfreindre la consigne, ce qui suffirait à exclure l'hypothèse d'une substitution, dont le chirurgien aurait dû se rendre comv plice : il a signé le procès-verbal d'autopsie, avec huit de ses collègues, qui tous avaient très bien connu le souverain (2).
Des contradictions ont été relevées dans les rapports de ces témoins (3). Elles n'ont pu impressionner que des personnes peu familières avec la documentation historique, où la divergence des témoignages est habituelle. Parmi les signataires du procèsverbal susmentionné, figure Tarassov, qui, dans ses Mémoires, dit avoir rédigé l'acte mais nie avoir mis son nom en bas, tandis qu'au rapport d'un autre témoin, le rédacteur du procès-verbal aurait été Wyllie. Le fait a paru suffisant pour arguer le document de faux. Plus plausible semble une défaillance de la mémoire chez un chroniqueur qui a écrit quarante ans après l'événement.
Autour de ce cadavre, la multiplication des fictions macabres a été stimulée par les mesures mêmes prises pour le transport du corps à sa dernière demeure. Elles ont paru suspectes, parce qu'elles n'ont pas été expliquées. Sous le gouvernement tsariste, l'ésotérisme était, on le sait, une tradition, qui devait être maintenue jusqu'au dernier jour de ce régime et l'a toujours mal servi. Cette fois, cependant, la pratique en fut involontaire. Le long retard apporté à la mise en route du convoi a été dû principalement aux difficultés que rencontrait son organisation. Au cours de l'interrègne de près d'un mois qui a suivi le décès du souverain, les décisions qu'elle comportait sont restées en suspens. De plus, en rapport avec des projets effectivement agités au sein des sociétés secrètes, le bruit courait que le passage du convoi à Toula ou à Moscou fournirait le prétexte d'un soulèvement. D'où la fuite des hauts personnages devant les responsabilités à encourir. Désigné pour le commandement de l'escorte, le prince Basile
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 503.
(2) Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 573.
(3) Prince Bariatinski, Un mystique couronné, p. 80 : Mikhaïlov, l'Empereur Alexandre et Fiodor Kouzmitch, p. 151 ; cf. Ancienne Russie, 1882, t. XXXV, p. 213 ; Archives russes, 1880, t. III, p. 280 et suiv. ; Schilder, loc. cit., t. IV, p. 330.
Troubetzkoy allégua une indisposition, qui ne devait pas l'empêcher de porter à Berlin la notification de l'avènement de Nicolas (1). La veuve n'accompagna pas le corps : nouveau motif de suspicion. On voulut que ce fût parce qu'elle savait que ce cadavre n'était pas celui de son mari. En réalité, elle ne se trouvait pas en état de faire le voyage, mais elle ne voulait pas l'avouer, pour que sa mère n'en prît pas l'alarme. Le 30 janvier 1826, Ghristin écrivait de Moscou : « Tout est fort tranquille ; mais déjà on dit généralement que le peuple veut qu'on ouvre le cercueil et qu'on lui prouve que c'est bien l'empereur Alexandre qui y est déposé. » De Saint-Pétersbourg, La Ferronays en mandait autant, ajoutant qu'il serait cependant impossible de donner satisfaction à la curiosité publique, en raison de la décomposition du corps. En effet, à son arrivée à Tsarskoïé-Siélo, le 12 mars, le cercueil ne fut ouvert qu'en présence des membres seuls de la famille impériale, les desservants de l'église étant eux-mêmes éloignés. Encore, fidèle à ces façons de cachotterie dont il recueillait la leçon dans le double héritage du régime tsariste et de son dernier représentant, qui n'en avait jamais usé plus mal à propos, Nicolas ordonnait que la cérémonie eût lieu à une heure tardive de la nuit, comme si, la fable d'une substitution du cadavre couvant déjà, il eût voulu aider à son éciosion. Marie Féodorovna y contribua par des propos que des oreilles aux écoutes derrière les portes fermées retenaient : « Oui, c'est bien mon fils, mon cher Alexandre ! », comme si elle-même avait donné accès aux doutes conçus dans le public (2).
Ainsi la légende prit corps. Vers le milieu du siècle, elle tombait cependant à l'oubli, quand elle en fut tirée par l'effet d'un de ces remous qui, sous l'influence de causes parfois fortuites, se laissent observer souvent dans l'histoire de tels troubles de la conscience humaine. Le 20 janvier 1864, mourait à Tomsk un vieillard dont la personne avait été entourée de quelque mystère et le hasard voulait qu'il fût l'hôte d'un homme disposé à battre monnaie avec cette énigme. Prospecteur d'or et brasseur d'af-
(1) Ancienne Russie, 1882, t.XXXVI, p. 186; Archives russes, 1903, t. II, p. 424 et suiv.
(2) Gerlach, Denkwûrdigkeiten, t. I, p. 20 ; Schilder, Alexandre IeIt t. IV, p. 586 ; Affaires étrangères, Russie, Correspondance, t. CLXIX, f. 290.
f aires également malchanceux, ce Khromov se trouvait à bout d'expédients, et, aux fins d'une exploitation fructueuse de cette mystification, le vagabond qu'il avait recueilli sous le nom de Fiodor Kouzmitch fut, dans un cercle de crédulités qui devait être industrieusement étendu, identifié avec l'empereur Alexandre, qui aurait survécu trente-neuf ans à son enterrement officiel. Habilement pratiquée, la presse rapporta des propos impressionnants, des prédictions, des miracles même attribués au défunt, et des têtes qu'on pouvait croire plus pondérées tournèrent. En 1891, une biographie détaillée de c< l'ermite » sibérien fut publiée et eut plusieurs éditions. La troisième donna, en 1894. deux portraits du vieillard, une vue de sa cellule et un fac-similé de son écriture. Elle n'a fourni aucune indication sur son existence depuis sa disparition présumée àTaganrog en 1825 jusqu'en 1836; date de sa réapparition en Sibérie ; mais de telles lacunes se rencontrent dans d'autres affabulations qui ont obtenu une plus grande fortune encore.
En 1836, aux environs de Krasnooufimsk, petite ville du gouvernement de Perm, avait été arrêté un homme dont les propos avaient paru suspects à un maréchal ferrant, dont il réclamait les services pour le cheval qu'il montait. Conduit devant les représentants de l'autorité locale, le cavalier avait refusé de donner des indications sur son origine, dont il disait ne pas garder le souvenir. Après avoir été passé par les verges pour délit de vagabondage, il fut déporté en Sibérie comme colon (na possié- Unié) et interné au village de Ziértsaly, du bailliage de Bagotol, près d'Atchinsk, gouvernement d'Iénisséïsk. Employé ultérieurement dans une fabrique d'alcool à Krasnoriétchié, il y demeura cinq ans. Très pauvrement logé et vêtu, il aurait cependant entretenu sa demeure et sa personne dans un état de propreté méticuleuse. Ce dernier trait semble cependant avoir été invente par les fabulistes, en raison des habitudes que l'on avait connues à Alexandre. Au rapport de l'évêque de Tomsk, Pierre, qui l'a compté parmi ses ouailles, après tout au moins qu'il fut devenu
ermite, Fiodor Kouzmitch a adopté les mœurs communes aux ascètes de son pays et de quelques autres : « Il ne se lavait jamais, si ce n'est les pieds deux fois par an (1). »
Vers 1842, le déporté manifestant un goût de plus en plus décidé pour la solitude, un cosaque charitable, Simon Sidorov, l'invita à partager avec lui une petite izba qu'il s'était construite en dehors du village de Krasnoriétchié. Mais la réputation de vertu et de sagesse acquise par Fiodor Kouzmitch était déjà si grande que les paysans de Ziértzsaly envièrent la possession d'un hôte aussi précieux et engagèrent le saint homme à s'établir dans une maison plus grande qu'ils édifièrent pour son usage exclusif.
En 1849, après qu'il eut néanmoins travaillé encore quelque temps comme simple ouvrier dans les mines d'or voisines d'ïénisseïsk, un riche et pieux paysan de Krasnoriétchié, Ivan Latytchov, le porta à changer une fois de plus de domicile, obtenant qu'il vînt occuper auprès de lui un logis préparé à son intention. Ainsi on se le disputait, jusqu'à ce qu'il tombât aux mains d'un fabricant de boniments, qui à l'auréole de sainteté déjà portée par l'humble chemineau devait ajouter le halo fascinateur d'un diadème volontairement déposé.
En même temps qu'il devenait un objet de vénération, Fiodor éveillait la curiosité de son entourage par le mystère des relations qu'il semblait entretenir avec des personnages de haut rang. Jusqu'à sa mort, cependant, l'idée ne paraît être venue à personne de l'identifier avec un souverain qui aurait gouverné un des plus grands empires du monde. Il cachait son origine ; mais de telles énigmes abondaient en Sibérie, où il n'était point habituel qu'on cherchât à les déchiffrer. Les déportés constituaient un monde au passé inconnu qu'on s'abstenait de fouiller.
Telle qu'elle peut être reconstituée historiquement, la physionomie de celui-là est curieuse en elle-même, comme représentant un type spécial de quasi-saint populaire, qui ne se laisse confondre ni avec les dévots demi-fous (iourodivyié) , ou les thaumaturges de l'ancien temps, ni avec les mystiques d'une époque plus récente. Fiodor Kouzmitch ne s'institue fondateur d'aucune religion nou-
(1) Vassilitch, V Empereur Alexandre Ier et F. Kouzmitch, p. 140..
velle et ne donne pas signe non plus d'affiliation à une secte quelconque. Ni théosophe ni franc-maçon, point fanatique et pas davantage bigot, quoi qu'en ait dit Khromov dans un dessein de glorification mal inspiré, sa piété, bien que respectueuse au regard du canon orthodoxe, semble pourtant avoir été marquée au coin d'un individualisme quelque peu dédaigneux des formes usuelles. Il paraît avoir eu une certaine instruction et accusé des idées humanitaires assez élevées. Si quelque méfait l'a jeté à la vie d'aventures et condamné à l'exil, il a fait effort pour racheter le passé en exerçant autour de lui une influence moralisatrice des plus méritoires. D'après les récits qui ont été mis en circulation après sa mort, il était de haute taille et d'aspect imposant ; le ton grave et doux de sa voix contribuait à l'effet de séduction qu'il exerçait, et tous ceux qui l'approchaient étaient frappés par l'air de majesté qui se dégageait de sa personne. De tout cela les portraits de Fiodor Kouzmitch qui ont été publiés ne laissent pourtant rien soupçonner. Sous le sarrau de toile serré à la taille par une ceinture de cuir, ils montrent une figure assez vulgaire de vieillard barbu et chevelu. Ce dernier détail est noté dans plusieurs rapports qui nous ont renseigné sur l'apparence physique du « déporté », et, au regard de son identification avec le fils de Paul, il semble fait pour déconcerter les plus robustes crédulités. En devenant d'empereur vagabond, Alexandre a pu laisser pousser sa barbe, mais non pas remplacer la calvitie très prononcée dont il était affligé par la toison épaisse et crépue que portait l'hôte de Khromov, d'après quelques-uns des signalements qui nous sont parvenus, aucun ne mentionnant la claudication, qui, en 1825, était déjà très apparente aussi chez le souverain.
Fiodor Kouzmitch peut bien avoir eu un passé auquel son apparence en Sibérie ne répondait pas. Un naufragé de la vie, comme ce pays en recueillait par milliers, quelques-uns y poursuivant une existence aventureuse, mais d'autres prenant le parti du recueillement voire de l'expiation volontaire. Les diables devenus ermites n'y étaient pas rares. A Ziértsaly même, un soldat condamné à la déportation pour quelque peccadille faisait à la même époque figure d'apôtre et gagnait une réputation de sainteté telle qu'après sa mort une chapelle et plus tard une église ont été élevées sur l'emplacement de sa demeure.
La légende, dont Fiodor Kouzmitch est devenu l'objet, peut d'autre part avoir eu son origine dans une autre aventure, passablement invraisemblable et pourtant très réelle, dont l'héroïne fut une jeune paysanne de Krasnoriétchié, qui a compté parmi les admiratrices du pieux solitaire. Née en 1827, et donc âgée de douze ans à l'arrivée de Fiodor Kouzmitch dans son village, Alexandra Nikiforovna lui a voué une affection exaltée, à laquelle il semble avoir répondu par des témoignages d'une tendresse paternelle. En 1849, à son instigation a-t-on supposé, elle s'est portée à entreprendre une grande tournée de pèlerinage à travers les monastères russes, et elle paraît avoir reçu de lui, en viatique, non seulement des conseils, mais des recommandations à l'adresse de personnages haut placés. C'est ainsi qu'au couvent de Potchaicv, en Volhynie, elle a été recueillie par une comtesse d'Osten- Sacken, née Ouchakov, femme du comte Dmitri Iérofiévitch, futur défenseur de Sébastopol et sœur de cette princesse Czartoryska dont Paul Ier a eu un fils (1). Emmenée par cette dame à Krémiéntchouk, elle s'y trouva à l'arrivée de Nicolas Ier, qui, logeant chez les Osten-Sacken pendant son séjour dans cette ville, s'intéressa lui-même à la jeune Sibérienne. En 1852, Alexandra Nikiforovna revint à son village, où, revoyant Fiodor Kouzmitch, elle lui aurait dit : « Gomme vous ressemblez à Alexandre Ier! »
Le propos a sans doute été imaginé ; mais, en dehors de toute fiction, par cette humble villageoise, un lien se trouvait établi entre l'ermite de Krasnoriétchié et la famille impériale, avec laquelle Alexandre Nikiforovna allait prendre d'autres contacts, au cours d'un nouveau périple, où elle-même a paru entrer dans le domaine de la légende, bien que tous les traits connus de sa biographie appartiennent authentiquement à l'histoire. Sur la route de Saint-Pétersbourg, au monastère de Ladoga, elle est, nous ne savons comment, signalée à l'impératrice Alexandra Féodorovna, femme de Nicolas Ier, qui lui témoigne également de l'intérêt. A la Laure de Kiev, le moine Parféniï, à qui elle a été recommandée par Fiodor Kouzmitch, l'engage de façon pressante à reprendre le chemin de Potchaiov. Après s'en être défendue, elle accepte pour faire ce voyage la compagnie d'un major
(1) V. K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 76.
retraité qu'elle finit par épouser. Devenue veuve, elle revient en Sibérie, mais n'y retrouve plus son ami en vie.
Fiodor Kouzmitch a légué à Khromov un petit sac, où, aurait-il dit, se trouvait le secret de son passé. On n'y a découvert, cependant, qu'une suite de mots et de signes, où on a voulu reconnaître un chiffre dont le défunt se serait servi pour sa correspondance. L'écriture n'en a aucune ressemblance avec celle d'Alexandre (1).
Khromov a rapporté à l'évêque de Tomsk des traits hagiographiques : odeur suave dont était remplie souvent la demeure du défunt, lumière dont elle paraissait parfois éclairée, bien qu'il n'y allumât jamais ni lampe ni bougie. Empruntée notoirement aux almanachs ayant cours dans les milieux dévots, cette partie des informations fournies par le légataire de Fiodor donne encore la mesure de la créance due aux autres. 11 a, de toute évidence, essayé d'exploiter une légende qu'il trouvait déjà formée, mais qu'il amplifiait et enjolivait au gré du parti qu'il espérait en tirer, et, en le représentant comme un simple maniaque, l'archevêque d'Irkoutsk, Benjamin, homme de grand mérite et de beaucoup de bon sens, a usé d'indulgence (2).
La fable était grossièrement bâtie. D'après une des versions propagées, Alexandre aurait fait enterrer à sa place le courrier Maskov (3), qui aurait été expédié de Saint-Pétersbourg à cette fin et tué intentionnellement (4) ! Il suffit d'observer que la mort de cet homme a précédé de quinze jours la matinée du 1er décembre, où Elisabeth a recueilli le dernier soupir de l'époux qu'elle adorait. Et qui admettrait qu'elle se soit prêtée à une supercherie, en jouant avec ce qu'elle avait de plus cher et de plus sacré? Compagnon inséparable du souverain dans tous ses voyages, le général Salomka dit avoir conservé le mouchoir qui a servi à
(1) Fac-similé dans Prince Bariatinski, Un mystique couronné, p. 142 ; cf. Vassilitch, loc. cit., p. 114 et suiv. Cet auteur s'est servi d'une biographie de l'ermite, écrite par un habitant de Tomsk, M. Miélnitch, ainsi que d'une notice publiée par l'évêque de Tomsk, Pierre, dans Ancienne Russie, 1891, t. LXXII.
(2) Lettres à l'archevêque de Kasan, Vladimir, Messager historique, février 1914, p. 705 et suiv.
(3) V. ci-dessus, p. 352-353.
(4) K. Mikhaïlov, l'Empereur Alexandre et F. Kouzmitch, p. 102.
nouer le visage de l'empereur et qui était celui de l'impératrice, trempé de ses larmes (1) !
En ce qui concerne la personne de Fiodor Kouzmitch, nous sommes réduits à des conjectures, parmi lesquelles deux offrent quelque vraisemblance. Le fait semble établi d'une correspondance entretenue par « Termite » avec le comte d'Osten-Sacken. Elle a pu ne porter que sur des sujets religieux, le mari de la protectrice d'Alexandra Nikiforovna étant homme à prendre un grand intérêt à un commerce de ce genre. Il ne serait pas impossible pourtant que Fiodor Kouzmitch fût, par les Ouchakov, apparenté aux Osten-Sacken. Le fils de Paul Ier et de la princesse Gzartoryska, née Ouchakov, Simon Viélikoï, est mort, d'après certains rapports, en 1794, aux Antilles et, d'après d'autres, à Kronstadt, quelques années plus tard. Cette incertitude rend, pour le coup, admissible la supposition d'une survie dans le lointain et le mystère sibérien. D'autre part, les annuaires du régiment des chevaliers-gardes mentionnent la disparition sans trace, à cette époque, de plusieurs officiers de ce corps, dont un Ouchakov, et les prénoms de Fiodor et de Kouzma ont été fréquemment portés par des membres de cette famille. On trouve même, dans le nombre, un Fiodor Kouzmitch (2).
Il convient enfin d'ajouter que l'impératrice Elisabeth a été, elle aussi, l'objet d'une légende, d'après laquelle elle ne serait pas morte à Biélév, mais aurait pris retraite dans un monastère, où d'autres crédulités l'ont identifiée avec une certaine Viéra, jusqu'à la publication, en 1873, des Mémoires du général Maiévski (3), où, les antécédents, nullement princiers, de cette nonne ont été mis en lumière.
(1) Documents sur les derniers mois de la vie... $ Alexandre Ier, p. 101-102 ; cf. Messager historique, avril 1914, p. 280 (lettre du fourrier de cour Babkine) ; grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 681 (lettre de Catherine Valouiév).
(2) Pantchoulidzev, Histoire des chevaliers- gardes. V. aussi à ce sujet : Prince N.-G. Galitziine. « Notices, » Ancienne Russie. 1880, XXIX, et 1887, LVI ; M. Miélnïtski, « Notice, » même recueil, 1892, LXXIV ; V. Dolgoroukov, « Notices, » même recueil, 1887, LVI (avec portrait) : 1891, LXXII ; 1892, LXXIV; Mgr Pierre, évêque de Tomsk, « Notice, » même recueil, 1891, LXXII ; I. Smirnov, « Notice, » ibid. ; grand-duc Nicolas, la Légende sur la mort d'Alexandre Ier ; le même, dans Messager historique, 1914, CXXXVII p. 866 et suiv. ; P. Rossien, même recueil, 1907, CIX, p. 687 et suiv.
(3) Ancienne Russie, 1873, t. VII, p. 125 et suiv,
Ceux de Fiodor Kouzmitch ne le seront peut-être jamais ; mais il n'y a aucune raison de rattacher cette énigme à celle que « le sphinx non deviné jusqu'au tombeau » a portée sur la scène du monde et qui, quoi que Pouchkine en ait pensé, ne paraît pas absolument indéchiffrable. Elle n'a d'ailleurs pas déconcerté de nombreux Œdipes, dont quelques-uns très éloignés les uns des autres dans leurs idées et leurs sentiments et qu'elle a précisément rapprochés. Il est même rare qu'une personnalité historique ait, caractère et œuvre, obtenu une concordance si parfaite entre des appréciations procédant, on peut le dire, des « quatre vents de l'esprit ».
« Alexandre, qui avait beau jeu en prenant la couronne après son père, était malheureusement l'enfant de l'époque. Marchant de culte en culte et de religion en religion, il a tout remué et n'a rien bâti. Tout en lui était superficiel, rien n'allait au delà. Exagéré en tout et toujours enclin à préférer le mauvais moyen au bon, il a laissé, au bout de vingt-cinq années de règne, son empire là où l'empereur Joseph avait conduit le sien en neuf années de temps. Joseph, toutefois, était administrateur, ce que n'était pas ce monarque russe. »
Cela est de Metternich (1) et voici qui est de Chateaubriand :
« Quelles qu'aient été les hautes qualités de ce prince, en dernier résultat, il a été funeste à son empire : il le mit trop en contact avec l'Europe et l'Occident ; il y sema des germes de civilisation qu'il voulut ensuite étouffer. Tiraillées en sens contraire, les populations ne surent ce qu'on leur demandait, ce qu'on souhaitait d'elles, pensée ou abrutissement, obéissance passive ou obéissance légale, mouvement ou immobilité. Alexandre, brave Tatar, retenant ses peuples dans la barbarie ; Alexandre, prince éclairé, les menant par degrés aux lumières, eût mieux servi son pays. Il était trop fort pour employer le despotisme, trop faible pour
(1) Mémoires, t. IV, p. 276.
établir la liberté : son hésitation ne créa pas l'affranchissement national, mais elle enfanta l'indépendance individuelle, laquelle à son tour, au lieu de libérateurs, ne produisit que des assassins (1).
Même son de cloche dans un mémoire rédigé, en 1817, par un Prussien, le major von Roger Luehnes, aide de camp à ce moment du prince Antoine Radziwill et plus tard agent secret de Hardenberg à Paris : « Je ne crois pas Alexandre machiavéliste par profondeur de génie mais par faiblesse de caractère. Je le crois plus comédien que... hardi hypocrite. Sans grandeur réelle dans l'âme..., sans fermeté dans les dangers..., sans énergie ni comme fils, ni comme souverain..., est-ce un pareil caractère qui imposera à une nation cette ardeur et cette confiance qui développe et accroît les forces? (2).
Principal collaborateur de Nesselrode, le sénateur Divov a écrit de son côté :
« Si on examine les événements de ce règne, on voit une désorganisation complète de l'administration à l'intérieur, la perte de toute influence dans le domaine des relations extérieures comme de toute perspective de conquêtes nouvelles pour l'empire dans l'avenir. D'autre part, on voit que dans toutes les branches du gouvernement s'est accumulé un énorme amas de matières incendiaires d'où les flammes peuvent jaillir à tout moment. Dans son état actuel de destruction, l'église de Saint-Isaac donne une image exacte de ce règne. On l'a détruite, parce que l'on voulait, sur les anciennes fondations, élever avec une masse de matériaux nouveaux une église nouvelle... Mais on s'est aperçu combien il était dangereux de bâtir sans avoir soigneusement élaboré ses plans (3). »
Le mystère dont les faits et gestes du « sphinx » ont paru entourés a été dû au souci même de paraître où ce petit-fils de la fallacieuse mais autrement géniale créatrice de prestiges que fut Catherine a mis son plus grand et son plus constant effort. Ne voulant pas s'avouer à lui-même le véritable objet de son ambition, qui était presque exclusivement de faire n'importe comment et n'importe
(1) Œuvres, t. XIX, p. 95.
(2) Mémoire publié par M. Laubert, dans Zeitschrift fur Osteuropâische Geschichte, 1912, t. II, p. 65.
(3) Ancienne Russie, 1897, LXXXIX, p. 461.
à quel prix montre de grandeur ou d'héroïsme, de puissance ou de vertu, il a invariablement déguisé ses idées comme ses sentiments et agi le plus souvent au rebours de ses inclinations naturelles.
Pacifiste déterminé en théorie, il n'a cessé de guerroyer pendant la plus grande partie de son règne, et, même après avoir remis l'épée au fourreau, il a consacré aux armements la plus grande partie de son temps et de ses ressources. Il condamnait sévèrement l'esprit de conquête ; au patrimoine hérité de ses prédécesseurs, il a cependant ajouté d'immenses territoires, affaiblissant son empire dans la mesure où il l'étendait. Grevant son avenir de redoutables complications, le mettant sur une grande partie de sa périphérie aux prises avec le problème irritant et menaçant de nationalités non assimilées, il a de plus associé sa destinée à celle d'une Prusse militarisée et d'une Allemagne en voie de prussianisation.
Épris de réformes et partisan du progrès dans tous les sens, après avoir lancé audacieusement dans cette voie son peuple d'esclaves incultes, il l'a brusquement condamné à rebrousser chemin, parce que la gloire d'être le Solon d'une Russie policée par ses soins l'a moins flatté que l'honneur de devenir le gendarme d'une Europe mise en lisière.
Ami des lumières, il a commencé par multiplier les établissements d'enseignement, en même temps qu'il favorisait la liberté de la pensée et de la presse ; puis, soudain, au suffrage d'un La Harpe, d'un Parrot ou d'un Nicolas Mouraviov, il a préféré encore ceux de Metternich et de Photius, et il a donné la main aux entreprises de l'obscurantisme le plus stupide.
A ces revirements on aura aussi reconnu une autre cause, qui fut que cet ouvrier n'a pas eu le courage de son œuvre et ainsi, répugnant aux transes inséparables de tout enfantement, s'effrayant des troubles qui accompagnent toute accession à des formes supérieures de la vie, il s'est le plus souvent arrêté à michemin. Très forte, l'influence de ce mobile sur les déterminations du souverain n'a pas cependant toujours été décisive, ainsi qu'en témoigne son obstination dans la question des colonies militaires. Mais là il s'inspirait du caporalisme prussien et il pensait travailler in anima vili.
Son intelligence était vive mais bornée, son instruction très insuffisante et sa capacité pour le gouvernement des plus médiocres. Quelques dons heureux de l'esprit, joints à la capacité d'éprouver, à certaines heures, des impulsions généreuses ou d'être élevé au-dessus de lui-même par des agents extérieurs, courants d'enthousiasme populaire ou circonstances favorables, lui ont permis parfois de réaliser son rêve hautain. Mais ces moments ont été écourtés et leur fruit compromis par les défauts innés ou contractés de son tempérament intellectuel et moral : incohérence de la pensée et faiblesse de la volonté, vanité mesquine et égoïsme foncier.
Pour bien tenir le rôle qu'il assumait, une condition essentielle lui a manqué aussi : au contraire de sa grand'mère, beaucoup plus Allemande que lui, et de sa femme, beaucoup moins intelligente, il n'est pas arrivé à contracter cet attachement en quelque sorte physique qu'elles se reconnaissaient pour leur patrie d'adoption. Dans les millions d'être humains assujettis à sa loi, il n'a jamais vu qu'un élément de force, mis à sa disposition pour le jeu de ses combinaisons, ou la satisfaction de ses caprices.
A l'école de Catherine et de La Harpe lui-même, de Paul Ier et d'Araktchéiév, il a par contre acquis non seulement le goût du despotisme en accord avec la fonction qu'il exerçait, comme d'ailleurs aussi avec la tendance du plus grand nombre parmi les hommes marquants de son temps, libertaires compris, mais encore l'inclination au mépris de ses semblables. Du fait de son origine et du régime qu'il représentait, il ajoutait à ce trait une brutalité de sentiments que ne dissimulait pas toujours l'urbanité des façons, si même, recueilli de seconde main et de source ancillaire, le rapport ne doit pas être retenu, d'après lequel le dernier mot qu'il ait prononcé sur cette terre, avant que « l'ange » ne prît son vol vers le ciel, aurait été une injure grossière — dourak — à l'adresse de l'un des serviteurs qui s'employaient à adoucir ses souffrances (1).
Disciple de plusieurs enseignements radicalement opposés l'un à l'autre, l'élève de La Harpe et d'Araktchéiév s'en est inspiré dans une mesure égale, et non pas successivement, ainsi que ses
(1) Schœnig, « Mémoires, » Archives russes, 1880, t. III, p. 279.
biographes l'ont pour la plupart admis, mais simultanément. Assurément, comme tous les hommes au cours d'une carrière longue et accidentée, il a évolué, traversant des phases et parcourant des étapes où son esprit a pris des aspects divers. Entre les uns et les autres on serait embarrassé, cependant, pour établir des points de démarcation précis. De 1801 à 1812 même, dans ce qu'on a communément appelé « la période de ses hésitations », il n'a pas, à proprement parler, hésité entre Spéranski et Araktchéiév. Il a commencé par mettre l'un à l'essai et l'autre en réserve, après quoi il les a introduits de conserve dans sa confiance et dans son gouvernement, comme en même temps le froid Czartoryski et le bouillant Dolgorouki, quelque différence d'opinions et animosité de sentiments qu'il observât entre eux, comme plus tard, le morne Nesselrode et l'enthousiaste Gapo d'Istria, si grand que dût lui paraître l'abîme qui les séparait, et sans qu'il s'en trouvât davantage déconcerté ou incommodé.
La création de la Sainte-Alliance a certainement correspondu, dans sa vie morale, à un tournant décisif. Cependant encore, le discours ultra-libéral de Varsovie est postérieur de trois années à cet événement, sans qu'il indiquât aussi un retour en sens contraire, car il se rencontre chronologiquement avec les encouragements donnés à la propagande réactionnaire de Stourdza et de Kotzebue.
Le projet de constitution russe, préparé en collaboration avec Novossiltsov, est de 1820 ; le dernier renouvellement des promesses faites aux Polonais relativement à l'élargissement territorial et politique de leur autonomie date de 1825, comme l'assurance donnée à Karamzine, la veille du départ pour Taganrog, que le tsar ne renonçait pas au dessein d'établir dans son empire un régime de légalité. Et, néanmoins, en Russie comme en Pologne, l'arbitraire et l'oppression étaient, au même moment, en voie de progression constante.
Chacun de nous porte en soi plusieurs hommes, qui s'opposent l'un à l'autre et que nous arrivons à mettre d'accord par un effort plus ou moins conscient de coordination. Mais ainsi que l'observation en a déjà été faite au cours de cette étude (1), l'organe
(1) V. t. I, p. 26, de cet ouvrage.
coordinateur manquait dans l'appareil mental que la nature et l'éducation donnaient à Alexandre Ier, et, habituellement, le fils de Paul ne s'en trouvait pas non plus gêné. Il juxtaposait imperturbablement jusque dans sa vie intime et le tréfonds de sa pensée ou de sa sensibilité, les contrastes les plus heurtés, et non seulement ses élans mystiques avec ses ardeurs sensuelles dans le commerce jumelé de Mme de Krùdener et de Marie Antonovna, mais, dans le contact familier d un Araktchéiév, les goûts de raffinement qui lui étaient propres avec la grossièreté physique et morale de ce commensal.
Et il est faux encore qu après 1815, gagné au parti de la réaction, il ait, selon un mot de Sorel, remisé ses inclinations libérales dans une « forge secrète ». Au discours de Varsovie, qui est de 1818, il a volontairement donné le plus grand retentissement.
Fils de Paul et héritier d'un pouvoir dont il n'a jamais songé sérieusement à abandonner la moindre parcelle, il le concevait ingénument comme lui permettant d'octroyer une constitution à son empire, sans que son omnipotence en fût amoindrie. Il n'apercevait pas d'impossibilité à l'accouplement de ces deux principes : liberté et autocratie, et il croyait même en réaliser le paradoxe à Varsovie.
Petit- fils de Catherine, il n'oubliait pas qu'à se dire républicaine et à mettre d'Alembert dans sa confidence ou Diderot dans son intimité, elle n'avait pas abdiqué la volonté de disposer des hommes et des choses dans son empire aussi arbitrairement que des meubles dans son appartement, et il est resté toujours, au moins en paroles, l'homme dont l'avènement au trône avait paru annoncer pour la Russie une ère nouvelle d'affranchissement et de relèvement intellectuel et moral. L'esprit du temps prêtait du charme à une telle attitude et d'être charmant fut toujours une des préoccupations maîtresses du souverain. Mais il tenait plus encore à être obéi.
A ses goûts, à ses ambitions personnelles et à ses caprices, il a accommodé non seulement son existence mais, autant qu'il a pu et osé, celle de son peuple, dont il a, en fait, retardé l'accession aux formes supérieures de la civilisation, tout en le poussant d'une part à un rapprochement hâtif avec l'Occident et en lui imposant de Tautre un effort qui dépassait ses moyens. Peuple et souverain,
l'un découvrant des réserves d'énergies insoupçonnées, l'autre les exploitant à l'extrême limite, ont paru, pendant un temps, triompher de l'épreuve, en y puisant même l'orgueilleuse conscience d'une destinée dont les perspectives ont ébloui le monde entier. Mais ce ne devait être qu'un éclat fugitif. L'effort excessif l'épuisant promptement, l'empire, « colosse aux pieds d'argile », s'est affaissé sous le poids des vices organiques, qui déjà le faisaient glisser sur la pente fatale où il a encouru, depuis, les pires déchéances, et, privé de cette source d'énergie, l'empereur, un moment acclamé par l'Europe qu'il attachait avec des fleurs à son char de triomphe, est redevenu ce qu'il était avant cette apothéose : un « gesticulateur » décevant.
Moins de cent ans après la disparition de cet homme qui avait été quelque temps l'arbitre de l'Europe, son trône a croulé ; de sa dynastie, quelques rejetons seulement, condamnés à une existence errante dans l'exil et presque la misère, ont échappé au massacre, dans un drame dont l'horreur entourée de mystère déconcerte l'histoire et fait reculer l'imagination, et le peuple russe lui-même a été entraîné dans un abîme dont on n'aperçoit pas le fond. Mais ainsi qu'il a été dit déjà, en ce qui le concerne tout au moins, cette chute ne peut être considérée comme finale. Ses ressources restent, réserve énorme de force matérielle et morale, qui lui a permis d'occuper sur la surface du globe une place, où l'on ne saurait imaginer que l'avenir ne lui doive restituer une part au moins du passé. Peut-être même, la crise actuelle n'est-elle qu'une maladie de croissance. Elle rend pour le moment difficile tout pronostic. Dans cette effroyable faillite, l'actif épargné ne se laisse pas bien évaluer. Sous l'amoncellement des ruines, les parties intactes de l'édifice ont elles-mêmes disparu. C'est pourquoi il convient de reporter le regard en arrière, vers le sommet de la courbe, qui sûrement se redressera plus ou moins prochainement, après avoir sous nos yeux touché le point de son plus bas déclin. Et c'est aussi l'objet que l'auteur a eu principalement en vue dans cette étude, où il ne se flatte pas d'avoir mis des moyens à la mesure de la tâche assumée. D'autres après lui compléteront son œuvre.