CHAPITRE XIV
I. Alexandre et Elisabeth. Altération simultanée dans la santé des époux et projet de villégiature commune dans le sud de la Russie. Les médecins de cour. Le diagnostic du Bachkir. — II. L'empereur précède l'impératrice. Ses adieux à Saint-Pétersbourg. A la Laure de Saint-Alexandre. Le moine Alexis. Visions funèbres et fictions. Installation à Taganrog. — III. Elisabeth y rejoint son mari. Idylle conjugale. Apaisement et retour de sombres préoccupations. Nouvelles de Grouzino. La retraite simulée d'Araktchéiév. La dernière expression du régime autocratique. Carence de pouvoirs et usurpations. Nouvelles du camp révolutionnaire. Pas de danger immédiat. Excursions du souverain au pays des eosaques du Don et en Crimée. — IV. Visions plaisantes et impressions pénibles. La Riviera russe et la mer Putride. Surmenage et imprudences. Premiers symptômes de malaise physique et dépression morale. La mort du courrier Maskov. La crise. Le retour. — V. Les derniers jours. Le journal d'Elisabeth. Le malade et ses médecins. La légende et les faits. Syncope et alitement définitif. Pronostic d'issue fatale. Appel aux secours de la religion. L'agonie et la mort. Doutes au sujet de cet événement et certitude historique. — VI. L'embaumement du corps et son acheminement sur Saint- Pétersbourg, lia veuve ne l'accompagne pas. Déclin de ses forces et projets d'avenir. En route pour Kalouga. Fin subite. Les dernières volontés de l'impératrice. L'empereur n'en a pas laissé. L'égoïsme fonction du rôle d'autocrate. Impénitence finale.
Les pages qui suivent pourraient être réduites à autant ou moins de lignes si, au regard de leur objet, en trouvant créance même auprès des historiens, une prodigieuse éclosion d'invraisemblables fictions n'y rendait nécessaire un exposé quelque peu minutieux de faits en eux-mêmes médiocrement importants.
Plus remuant à quarante-sept ans qu'il ne l'avait été à vingt, Alexandre se surmenait, sans souci de ménager sa santé, qui ne cessait de s'altérer. Au retour de Varsovie, les chaleurs de l'été l'engageaient à prendre quelques semaines de repos à Kamionnyï
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Ostrov; mais, pour les premiers jours de septembre, il méditait déjà une excursion en Grimée, où sa femme projetait de le rejoindre. La dernière maladie du souverain avait déterminé un nouveau progrès dans leur rapprochement. Alexandre avait consenti à recevoir les soins de sa compagne légitime, et, s'en étant bien trouvé, il ne fuyait plus sa société (1). Elisabeth était elle-même très souffrante, sans que les médecins de cour sussent reconnaître la nature de son mal. A part l'Écossais sir Thomas Wyllie, baronnet depuis 1814 (2), et le petit-russien Tarassov, tenu à l'écart par ses confrères étrangers, tous étaient Allemands et, semble-t-il, ineptes. Le plus écouté, Stoffregen, tenait l'impératrice pour poitrinaire, la bourrait de drogues et justifiait le diagnostic d'un Bachkir, fabricant de koumys (3), que la malade allait rencontrer en Grimée :
« Vous êtes malade, lui dit cet homme, parce que vous avez de l'esprit et que vous pensez trop. Cela vous rend malade. Ensuite, on vous donne des médecines qui vous rendent encore plus malade (4). »
En fait, elle semble avoir été atteinte d'une affection du cœur, angine de poitrine peut-être, et Stoffregen confondait, insistant, comme faisaient aussi ses collègues, pour qu'elle passât l'hiver dans un climat plus doux que celui de Saint-Pétersbourg. Elle objecta péremptoirement à un voyage en Italie, ne voulant pas, disait-elle, « donner à des étrangers le spectacle von einer kranken Kaiserin qu'on promène de ville en ville,... et elle n'imaginait pas qu'en Russie où se rencontraient tant de climats, il ne s'en trouvât pas à sa convenance (5). » Elle ne disait pas et elle ne s'avouait peut-être pas à elle-même la raison véritable dont elle s'inspirait et qui était que, l'empereur devant faire quelque séjour à Taranrog, elle désirait passionnément s'y trouver avec lui et réaliser ainsi le rêve de possession sans partage qui avait été le tourment de sa vie. Les médecins le devinèrent sans doute et s'accordèrent
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 278.
(2) Cette origine écossaise a été contestée, v. Zatvornitski, dans le Centenaire, p. 22 et suiv.
(3) Boisson faite avec du lait de jument.
(4) Grand-duc Nicolas, ibid., t. III, p. 435.
(5) Ibid., p. 462.
pour dire que Taranrog était précisément ce qu'il lui fallait. On ne pouvait plus mal choisir.
Sur la mer d'Azov, en face de l'embouchure du Don, cette ville avait, au siècle précédent, servi de lieu d'internement pour les malfaiteurs et tout y répondait à cette affectation : climat rude en dépit de la latitude, eaux stagnantes aux exhalaisons malsaines. Après y avoir passé deux semaines avec l'empereur, le prince Volkonski allait écrire : « Le climat ne diffère ici en rien de celui de Saint-Pétersbourg; tout aussi froid et humide » (1). Alexandre ne l'ignorait pas, puisqu'il avait déjà, en 1818, visité cette plage inhospitalière ; mais, un des centres de la flotte russe et place forte, — rasée, sous Pierre le Grand, après la catastrophe du Pruth, réédifiée sous Catherine, — Taganrog avait au regard de la Turquie la valeur d'un symbole, et c'est ce qui sans doute y portait à ce moment le souverain.
Son départ étant fixé au 12 septembre, il chargea le prince Galitzine de mettre en ordre quelques-uns de ses papiers, et, à l'en croire, l'ancien ministre de l'Instruction publique aurait saisi cette occasion pour renouveler des observations antérieurement présentées au souverain au sujet de l'impropriété des mesures qu'il avait prises pour le règlement de sa succession. Alexandre s'en serait montré impressionné d'abord, mais aurait dit ensuite en levant les yeux au ciel : « Remettons-nous-en à Dieu » (2). N'ayant pas eu de témoins, ce colloque peut bien avoir été imaginé après coup.
En partant, le souverain n'alla pas, comme à l'ordinaire, faire ses dévotions à Notre-Dame de Kasan. Il avait commandé pour quatre heures du matin un office à la Laure de Saint-Alexandre Nevski, et cette dérogation à un usage observé depuis le commencement du règne a donné cours à des commentaires fantai-
(1) Sbornik, LXXIII, p. 94.
(2) Korff, V Avènement au trône de Nicolas IeT, 3e édition, p. 30.
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sistes. Le couvent comprenait plusieurs cimetières, dans l'un desquels quelques membres de la famille impériale avaient leur sépulture, et cela a suffi pour qu'on supposât que le mari d'Elisabeth avait fait choix de cette nécropole, en vue d'une panikhida (office des morts), qu'il aurait fait célébrer à l'intention de sa femme, dont il croyait la fin très proche (1). Il paraît avoir, en effet, emporté à Taganrog une copie du cérémonial établi pour les obsèques de l'impératrice Catherine (2). Mais on doit douter qu'il ait poussé plus loin ses anticipations post mortem, et sa présence à la Laure au matin du 12 septembre comporte une explication plus plausible. En rapport avec les dispositions d'esprit que le souverain montrait à ce moment, elle a pu être déterminée par le souci qu'il prenait de plus en plus de dépister la curiosité du public au regard de tous ses mouvements, ou par le désir de voir à ce couvent un moine qui, ascète et visionnaire lui-même en grand renom de sainteté, était le directeur spirituel de Photius. La cellule de cet Alexis avait forme de crypte sépulcrale ; il y couchait dans un cercueil sous un suaire en guise de couverture (3), et cet appareil macabre a contribué à égarer les imaginations.
On a voulu encore qu'à la barrière delà ville, se dressant dans la voiture qui l'emportait et se retournant, le voyageur ait adressé un long regard — d'adieu — à sa capitale qu'il s'attendait à ne plus revoir, ayant décidé déjà de déposer la couronne et de disparaître. Cependant, en quittant Alexis, il avait promis de revenir souvent auprès de lui, à son retour, et, son frère Nicolas le reconduisant jusqu'au premier relais de poste, il l'entretenait des embellissements qu'il projetait dans une maison de campagne qu'il venait d'acquérir à proximité de Peterhof (4). S'il avait enfin conçu, à ce moment, le projet de renoncement qui lui a été attribué, il n'est guère admissible que, dans la phase où leurs relations entraient, Elisabeth, n'en ait rien appris, ou tout au
(1) Bogdanovitch, Alexandre Ier, t. V, p. 507.
(2) Schilder, Alexandre Jer, t. IV, p. 432.
(3) Archives russes, 1903, t. II, p. 215 et suiv. ; Ancienne Russie, 1896, LXXX, p. 193 ; Schnitzler, Histoire intime de la Russie, t. I, p. 111 et suiv. ; Schilder, loc. cit., t. IV, p. 353 et suiv.
(4) Gerlach, Denkwùrdigkeiten, t. I, p. 8 ; Korff, loc. cit., p. 32.
moins soupçonné. Or, elle n'en a rien dit à sa mère qu'elle tenait au courant des moindres incidents de sa vie conjugale. Elle était tout entière à la joie de ses préparatifs pour le déplacement en perspective que, lui donnant presque figure d'un voyage de noce, elle n'envisageait certes pas comme la préface d'une séparation définitive. Ces précisions sont nécessaires, en raison des fables auxquelles la mort du souverain a donné lieu.
Alexandre devait précéder de quelques jours sa femme à Taganrog. Il voyageait trop rapidement pour qu'elle pût l'accompagner et il voulait prendre soin personnellement des arrangements que réclamait leur installation dans la maison du gouverneur de la ville, qui n'était pas faite pour recevoir de tels hôtes. Construction des plus modestes, en briques sous crépi de chaux, elle ne comprenait qu'un rez-de-chaussée avec une dizaine de pièces. Alexandre n'en retint que deux pour lui-même : une pièce d'angle assez spacieuse qui devait lui servir de chambre à coucher et de cabinet de travail et une autre beaucoup plus petite avec fenêtre sur la cour, qu'il destinait aux soins minutieux de sa toilette. Séparant les deux parties de l'appartement, une sorte de hall devait faire office de salle à mangef et de salle de réception. Le personnel de service était logé dans le sous-sol. Entre la cour boueuse et un jardin fruitier en fort mauvais état d'entretien, la maison n'avait même pas de vue sur la mer et les difficultés du transport ne permettaient d'y mettre qu'un mobilier des plus simples. Alexandre s'occupa lui-même de sa distribution, surveillant la pose des rideaux et plantant des clous pour les tableaux. Il y portait peut-être une idée d'amende suprême, acquittée en expiation du passé. Le 5 octobre, il alla à la rencontre de sa femme au dernier relais de poste et monta dans sa dormeuse (1). L'illusion du « voyage de noce » revêtait ainsi une apparence de réalité. Volkonski disait le mot par manière de plaisanterie, et, à l'arrivée du couple impérial, les habitants de Taganrog parlèrent sans rire de « jeunes époux ». Au terme d'une existence douloureuse, Elisabeth allait être ainsi rendue pour quelques jours à l'idylle qu'un sort cruel avait interrompue trente ans auparavant.
(1) Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 103.
IIÏ
Pendant quelques jours, Alexandre lui en donna encore l'impression presque entière. Un site pittoresque de la côte retenant l'attention de sa compagne, il décidait aussitôt d'y créer un parc ; il en dessinait de sa main le plan, et, pour l'exécuter, il appelait un jardinier anglais employé au château de Ropcha. Exprimait-elle le regret de ne pas voir la mer de ses fenêtres, elle avait le lendemain la surprise d'une percée opérée pendant la nuit dans les massifs du jardin, où un chemin se trouvait aussi ouvert, donnant accès au rivage (1). Le souverain semblait luimême, par moments, prendre plaisir à l'existence simple et paisible qu'elle partageait avec lui. Il parcourait à pied les rues de la ville, accostant les passants et engageant avec eux des colloques, où il mettait une bonhomie qui ne lui était pas habituelle. Rencontrant un officier, qui, pris de vin, titubait, il l'interpellait en ces termes : « Où demeures-tu? Allons ! je te reconduirai. Sinon, tu risquerais d'avoir affaire à Diebitsch et il t'en cuirait (2). » La ville possédait un club ; il y faisait de fréquentes apparitions, entretenait les habitués de leurs affaires et faisait même danser la polonaise à leurs femmes, Elisabeth l'y rejoignait parfois (3). A d'autres égards, cependant, dans les rapports du couple impérial avec les habitants de Taganrog, l'étiquette reprenait ses droits, et le président du tribunal de commerce, Théodore Martos, écrivait à son frère : « Il est rare qu'un jour se passe sans que nous ayons ordre d'être en souliers et en poudre, d'où je ressens une telle fatigue que je me tiens à peine sur mes jambes (4). »
Par moments aussi, Alexandre revenait à ses idées sombres, ses méfiances et ses appréhensions. Il prenait l'alarme à raison d'un petit caillou qu'il découvrait dans un biscuit qui lui était
(1) Prince N. Galitzine, « Souvenirs, » ibid., 1880. t. XXIX, p. 843.
(2) Ibid., p. 741.
(3) Ibid., p. 842.
(4) Messager historique, t. LXIII, p. 475.
servi (1). Le 4 octobre, arrivait à Taganrog la nouvelle de l'assassinat de la Minkine (2), la maîtresse d'Araktchéiév, et de la crise de folie, réelle ou simulée, dont le maître de Grouzino se montrait atteint à la suite de cet événement. Il écrivait au souverain qu'il ne souhaitait plus que la mort et se voyait hors d'état de prendre soin des affaires. La menace d'une catastrophe plus grave en résultait. Deux des collaborateurs du « vice-empereur », le général Euler pour les colonies militaires et le secrétaire d'Etat Nicolas Nazarévitch Mouraviov pour le reste, avaient ordre de le suppléer. Mais Araktchéiév suppléait le souverain lui-même, et lui seul pouvait le faire, disposant de blancs-seings à cette fin. Pour les colonies militaires, des achats considérables devaient être opérés à ce moment et la conclusion des marchés devenait impossible. Euler envoya à Taganrog rapports sur rapports, signalant cette situation, qui exposait le gouvernement entier de l'empire à un arrêt de fonctionnement complet. En réponse, il n'eut qu'un billet de Diebitsch, disant que l'empereur avait pris connaissance de sa correspondance, mais n'avait fait connaître aucune décision. C'était la dernière manière d'Alexandre. Russe, Euler se fût croisé les bras et eût été excusable. Allemand et participant à l'espèce d'hégémonie que ses congénères commençaient à exercer au pays des tsars, il trouva une solution du problème : sur une copie de ses rapports il écrivit : « Lu et approuvé par Sa Majesté », et il passa les contrats. C'était la dernière expression du régime autocratique en Russie.
Alexandre ne voulait s'intéresser à ce qui était arrivé à Grouzino qu'en raison du chagrin qu'en éprouvait le favori. Mandant à Taganrog le chef d'état-major des Colonies, général Kleinmichel, qui se trouvait dans le sud, il lui ordonnait simplement de se rendre auprès d'Araktchéiév et de s'employer à le réconforter. Il faisait appel pour le même objet à Photius, et il adressait au favori deux longues lettres, les remplissant d'effusions et d'objurgations qu'on a peine à concevoir sous la plume d'un souverain écrivant à un sujet. A une tendresse quasi déférente, il y mêlait de la flatterie, se disant persuadé que les assassins de la Minkine
(1) Schœnig, « Mémoires, » Archives russes, 1880, t. III, p. 273.
avaient eu un but politique, qui était d'éloigner du pouvoir un homme dont ils savaient les services indispensables au pays. Il l'engageait enfin, en termes pressants, à rejoindre, en se rendant à Taganrog, « l'ami le plus sincère qu'il eût au monde (1). »
L'état de trouble moral dans lequel Araktchéiév se trouvait, ou voulait paraître, ne devait pas l'empêcher de donner la plus large publicité à ce message, non sans qu'il prît soin cependant d'y supprimer quelques lignes d'où, contre une croyance par luimême accréditée, la preuve ressortait du fait déjà mentionné (2), qu'au cours de ses séjours fréquents à Grouzino, dont la Minkine faisait les honneurs à tous les autres visiteurs, le souverain s'était toujours défendu de voir cette drôlesse.
Sa tolérance au regard des côtés répugnants dans l'être du favori et ses entours avait des limites. Probablement aussi quelque part de scepticisme se mêlait à l'émoi que lui faisait éprouver l'état physique ou moral du « vice-empereur ». Quelques mois plus tôt, irrité par les marques d'estime que le tsar donnait au commandant de la lre division de la garde, prince Ivan Ghakhovskoy, un ancien compagnon d'armes de Souvorov, le vice-empereur avait parlé déjà de « tout quitter et de se retirer à l'étranger pour faire place à des hommes nouveaux, plus jeunes et plus dociles (3). » Très probablement, maintenant encore il exagérait la détresse où le mettait la mort de sa compagne et en prenait prétexte pour renouveler une menace, où il comptait bien ne pas être pris au mot.
Sherwood devait, à la vérité, prétendre ultérieurement qu'il aurait prévenu le soulèvement insurrectionnel de décembre, s'il avait reçu à ce moment de Grouzino les ordres et les pouvoirs qu'il avait vainement réclamés. Mais l'Anglais était un hâbleur ; en octobre, ses rapports parvenaient aussi à Taganrog, où Alexandre continuait à en recueillir de toutes parts sur le mouvement révolutionnaire. Il attendait le général Witt qui en annonçait de très précis ; il se tenait en communication avec le général Roth, qui, commandant du 3e corps d'infanterie, venait
(1) Schilder, Alexandre 7er, t. IV, p. 362 ; grand-duc Nicolas, Alexandre 7er, t. II, p. 659 et suiv.
(3) Maiévski, « Souvenirs, » Ancienne Russie, 1873, t. VIII, p. 766 et suiv.
d'y confesser un de ses subordonnés, collègue de Pestel, le capitaine Maïboroda (1). Très contradictoires, ces informations concordaient sur un point qui était que les conspirateurs ajournaient en dernier lieu leurs projets à l'été de l'année suivante, et, s'il n'en avait acquis la certitude avant de quitter Saint-Pétersbourg, le souverain n'aurait assurément pas songé à mettre des centaines de lieues entre sa capitale et sa résidence actuelle d'où il projetait de nouveaux voyages. Après la Grimée, la Géorgie et la région du bas Volga, il se proposait de visiter la Sibérie, mais assurément pas en chemineau : on y travaillait à la construction de routes carrossables et à l'établissement de relais de poste sur le parcours projeté (2).
A Taganrog comme ailleurs, il se tenait en alerte et en garde, avec des accès de nervosité grandissante, mais pas plus que pour partir en guerre contre les Turcs, il n'était venu là pour se mettre à l'abri des révolutionnaires ou pour préparer son évasion de la scène du monde. Il n'en montrait nullement le dégoût, mais témoignait au contraire d'un vif besoin de s'y donner du mouvement. Il cachait ses projets à sa femme, sauf en ce qui concernait l'excursion à travers la Crimée qui ne devait lui prendre que quelques jours et dont il affectait d'être très ennuyé. Mais, « il avait fait promesse au comte Vorontsov de lui rendre visite à Aloupka et, tout étant arrangé, il devait en passer par là (3) ». L'ancien commandant du corps d'occupation en France avait succédé en 1823 à Richelieu et à Langeron comme gouverneur général de la Nouvelle Russie ; nouvellement construite, sa résidence d' Aloupka passait pour féerique et Alexandre était très curieux de la voir. Mais plus encore il était tourmenté par le besoin de changer de place, à tel point que, dès le 23 octobre, avant la tournée de Grimée, il remontait en voiture pour parcourir la terre des Cosaques du Don, de Nakhitchevan à Novotcherkask, où il remit à Diebitsch un des rapports envoyés par Sherwood,
(1) Prince S. Volkonski, Mémoires, p. 428 ; Ancienne Russie, 1882, t. XXXV, p. 149.
(2) Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 109 ; Schœnig, « Mémoires, » Archives russes, 1880, t. III, p. 267.
(3) Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 109 ; Schœnig, « Mémoires, » Archives russes, 1880, t. III, p. 267.
en disant qu'à son retour à Taganrog, il enverrait à Kharkov le colonel Nicolaiév, du régiment des Cosaques de la garde, pour suivre l'une des pistes que l'Anglais indiquait. Rien ne pressait. Le départ pour la Crimée étant fixé au 1er novembre, la veille de ce jour un incident se serait produit que la légende a encore exploité mal à propos. L'empereur se trouvant à sa table de travail et le ciel s'assombrissant brusquement, il aurait demandé des bougies. L'instant d'après, comme une éclaircie survenait, le valet de chambre Anissinov rentrait pour éteindre les lumières, et, le souverain se plaignant d'être inutilement dérangé, il aurait répondu que des bougies allumées en plein jour, « comme pour un mort », étaient de mauvais présage, observation que le tsar aurait retenue, et dont il se serait plus tard montré très impressionné (1). On a vu (2) qu'au rapport de la comtesse de Choiseul- Goufïîer, à Tsarskoïé, Alexandre avait toujours une bougie allumée sur sa table de travail et cet épisode semble donc avoir été aussi inventé de toutes pièces.
La première partie du voyage se passa bien. Comme toujours, une fois en route, le voyageur se trouvait plus dispos, d'esprit et de corps. Sur le chemin de Simferopol, comme à son précédent passage au même lieu, il prit grand plaisir à la vue des florissantes colonies allemandes ou hollandaises établies le long de la Molotchna. il fut cependant incommodé par les senteurs malodorantes qui y signalaient la proximité de la mer Putride et peutêtre contracta-t-il à ce moment le germe de l'intoxication qui devait l'emporter. Capitale de la Tauride, Simferopol n'était guère encore qu'un gros village entrecoupé de jardins et peuplé en majorité de Tatars. Le souverain n'y passa qu'une nuit, et, le lendemain, poussant plus loin au sud, il gagna la partie de la côte qui, abritée contre les vents du nord et exposée en plein midi, eût offert à sa femme un climat de réelle et réconfortante
(1) Schilder, Alexandre Ier, t. IV. p. 368.
(2) V. t. II, p. 484, de cet ouvrage.
douceur. A cette époque, à la vérité, bien qu'un assez grand nombre de familles russes ou polonaises y eussent déjà des établissements, l'accès de cette Riviera criméenne demeurait assez difficile, par des routes à peine tracées, à travers le massif montagneux que domine le Tchatyrdakh, dont Mickiewicz a chanté la majesté. Pour atteindre, à loursouf, le domaine du comte Vorontsov, Alexandre dut franchir, sur un parcours de 35 verstes, un terrain des plus accidentés. Il en éprouva quelque fatigue, et, ayant goûté immodérément des excellents fruits que le pays produit, son malaise en fut aggravé. Il poursuivit cependant sa course, visitant, au village de Nikita, un jardin botanique créé en 1811 par le duc de Richelieu et, à Orianda, terre qu'il venait d'acheter au comte Kouchélev-Bezborodko, marquant la place d'une habitation qu'il se proposait d'y faire construire, apparemment pas avec l'intention d'y dérober son existence à tous les yeux. Il parlait d'y terminer ses jours, « après qu'il aurait quitté le service » et comptait y avoir pour compagnon Volkonski, « qui devait aussi songer à prendre retraite (1). » Mais ce n'était évidemment qu'un jeu d'imagination sur un thème qui lui était familier depuis sa jeunesse.
Il dîna à Aloupka et dégusta avec satisfaction des vins du cru, produit de cépages français du Bordelais et de la Champagne. La princesse Anne Galitzine, l'amie de Mme de Krûdener, habitait à Koréis une villa assez proche ; il voulut lui rendre visite et, d'après un des nombreux récits de ce voyage, il aurait même gagné Karassou-Bazar, pour dire une prière sur la tombe de la baronne livonienne. A cheval ou même à pied, faute de routes autrement praticables, il continua à parcourir la contrée, s'imposant un effort excessif et faisant toujours une consommation abusive de fruits. Ordonnant à ses équipages de le devancer à Baïdary, autre gros village situé au milieu d'une vallée presque circulaire que la beauté de ses aspects rendait célèbre, il fit encore une course de 40 verstes à franc étrier pour s'y rendre. A Balaklava, qu'il gagna ensuite en voiture, sans prendre le repos que l'altération grandissante de sa santé réclamait, il passa une revue, et, déjeunant chez le commandant de la place, il ne se retint pas de
(1) Schilder, loc. cit., t. IV, p. 370.
manger d'un poisson ailé, très gras, dont la saveur lui avait été vantée. En quittant la table, il repartit au galop, et, vers le soir, abandonnant une fois de plus sa voiture qu'il envoyait à Sévastopol, il se remit en selle pour se rendre par un raccourci montueux au monastère voisin de Saint-Georges. C'était le 8 novembre et à une journée assez chaude succédait une soirée très fraîche. Le souverain n'avait sur lui qu'un uniforme de drap très fin. Il ne voulut pas s'arrêter pour revêtir le manteau que son piqueur portait, et, en arrivant à Sévastopol à 8 heures, il se trouva sans doute assez indisposé, car il ne dîna pas, bien qu'en voyage il eût ordinairement bon appétit.
Le lendemain et les jours suivants il n'en laissa cependant rien paraître. Il visita, en courant comme toujours, les fortifications de la ville, la flotte, l'hôpital maritime, les casernes et ne souffrit aucun changement dans le programme de son voyage qui le ramenait maintenant à son point de départ par Baktchissaraï, où, comme il avait fait en 1818, il descendit au palais des Khans.
Il ne voulait toujours pas convenir qu'il fût sérieusement malade. Cependant, en arrivant, il ordonna à Tarassov de lui préparer une décoction de riz qui lui avait été prescrite en 1814, pendant la première atteinte d'érésipèle qu'il avait subie. Il éprouvait depuis quelques jours un dérangement intestinal, dont l'acuité augmentait. Malgré quoi, le 11 novembre, il fit encore une course à cheval assez longue pour se rendre à la petite ville caraïte de Tchoufout-Kale. Au retour, il parut remis et de bonne humeur. Le lendemain, il couchait à Eupatoria, et, le jour suivant, il se reprenait à visiter sans trêve églises, mosquées et synagogues, casernes, hôpitaux et établissements de quarantaine. Il présidait même, dans une maison tatare, à la cérémonie d'une circoncision. Touriste avide d'impressions, ou souverain appliqué aux devoirs de sa fonction comme il les comprenait, il ne manifestait aucun détachement de la vie ou du pouvoir.
Son retour à Taganrog était marqué pour le 17 novembre et il tenait à ne pas décevoir l'impatiente attente d'Elisabeth. Il avait d'ailleurs le goût de la ponctualité allemande. Sur la route d'Oriékhov, une impression pénible l'attendait. Rejoignant le courrier Maskov, qui venait à sa rencontre avec des dépêches, il lui ordonna de le suivre. Sa calèche marchait comme toujours
à une allure vertigineuse. Moins habilement conduite, la chaise de poste du courrier versa à un tournant et Maskov fut tué. Laissé sur le lieu de l'accident, Tarassov ne rejoignit le souverain, à Oriékhov, que vers minuit et le trouva dans un état alarmant. Debout auprès d'une cheminée où flambaient de grosses bûches, l'empereur grelottait.
Le lendemain, mettant aux prises en sa présence le gouverneur civil d'Ekatierinoslav et l'archevêque Théophile, une rixe portée jusqu'à des voies de fait augmenta encore sa dépression physique et morale qu'il surmonta cependant, une fois de plus, et, le 16 novembre, à 7 heures du soir, il était déjà à Marioupol. A ce moment, Wyllie le vit en plein paroxysme d'une fièvre très violente. Après avoir beaucoup hésité, il lui fit avaler un verre de punch au rhum très fort et le coucha, le couvrant aussi chaudement qu'il put. L'élévation de la température constatée chez le malade n'en pouvait qu'être augmentée et le souverain ne prit un peu de sommeil que vers le matin. Il fut vivement engagé à rester sur place. Mais, craignant d'inquiéter l'impératrice et n'ayant plus que 90 verstes à franchir pour la rejoindre, il commanda sa voiture pour dix heures (1).
Pour les derniers jours de la vie du souverain, où le motif déjà indiqué donne de l'importance à des détails qui en eux-mêmes n'en ont aucune, la contradiction habituelle des témoignages se laisse réduire, grâce à un document d'une valeur exceptionnelle. L'imagination l'égarant fréquemment dans les choses de l'esprit, Elisabeth était, dans le domaine des faits matériels, inclinée à des habitudes de précision dont les plus violentes émotions ne la détournaient pas. Or, elle a beaucoup écrit à ce moment. En dehors des lettres qu'elle continuait d'adresser à sa mère, elle a
(1) Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1872, t. VT, p. 110 et suiv. ; Fadiéiév, « Souvenirs, » Archives russes, 1891, t. I, p. 402 ; cf. même recueil, 1902, t. III, p. 85, et Ancienne Russie, 1878, t. XXI, p. 143 ;« Correspondance du général Diebitsch avec G. Villamov, » dans Recueil de l'Institut archéologique, t. I, p. 180? et Messager historique, 1907, CIX, p. 167 et suiv.
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tenu une sorte de journal, qui s'arrte, à la vérité, le 24 novembre, quelques jours avant la mort de l'empereur; mais la correspondance de l'impératrice supplée à cette lacune.
Le souverain fut de retour à Taganrog le 17 novembre, à 6 heures du soir, et, dès le lendemain, sans qu'il s'alitât encore, son état parut alarmant aux médecins. La fièvre ne le quittait pas ; il avait le teint jaune et sa surdité augmentait sensiblement. Il essayait cependant de travailler, comme il savait le faire, en employant à une paperasserie sans aucun intérêt souvent un temps qu'il refusait à des besognes plus importantes. « C'est un besoin pour moi, disait-il, cela me calme et j'en ai à ce point l'habitude que je ne peux plus m'en passer. J'ai du vague à la tête quand je ne fais rien, et, si je quittais ma place, je devrais dévorer des bibliothèques pour ne pas devenir fou. » A Orianda, il avait parlé de donner au prince Volkonski l'emploi de son bibliothécaire, quand tous deux auraient pris leur retraite dans ce coin fleuri de la Grimée, et, répondant à une activité de corps et d'esprit que la maladie elle-même n'affaiblissait pas, ces propos suffiraient à rendre invraisemblable le dessein qu'il aurait eu, à ce moment, de se condamner, pendant de longues années, à l'épreuve d'une vie contemplative, dans un milieu où la ressource elle-même de la lecture devait lui manquer.
Autant qu'on en peut juger, il semble avoir été atteint d'une des formes du typhus intestinal qui, en cette saison, sévissait habituellement dans la contrée et que Wyllie eut raison, au début, de combattre avec des laxatifs et des purgatifs énergiques. En s'obstinant à poursuivre ce traitement, il peut cependant avoir précipité le développement de la crise et déterminé son issue fatale. Pour dégager leur responsabilité, le chirurgien et ses collègues ont mis en cause celle du malade/ qui aurait refusé toute autre médicamentation (1) et ils ont ainsi fourni un argument à la légende parallèle d'une mort volontaire. Le journal et la correspondance d'Elisabeth opposent à cette allégation un démenti formel, relevant au contraire chez le moribond des traits cons-
(1) C'est la version qu'ils ont donnée à leur confrère anglais, Robert Lee, qui, attaché à la personne du comte Vorontsov, est arrivé avec lui à Taganrog aussitôt après la mort du souverain (Lee, The lasl days of Alexander It p. 46 et suiv.).
tants d'une docilité et d'une patience dont il ne se serait départi qu'au dernier moment, alors qu'il avait perdu déjà la conscience de ses paroles et de ses actes, et le point prête donc pour le moins au doute.
Jusqu'au 21 novembre, il ne voulut pas que la nouvelle de sa maladie fût répandue. À cette date seulement, il autorisa Volkonski à en faire part à l'impératrice douairière et au grand-duc Constantin. Le lendemain, pour la première fois, il eut un évanouissement prolongé et Wyllie nota dans son journal une aggravation de l'état général. Le soir, il constata un trouble accentué des facultés mentales. Le souverain ne parlait presque plus.
Le 22 novembre, un courrier arriva de Grouzino ; mais il n'apportait qu'un récit détaillé de l'assassinat de la Minkine. Le favori se déclarait trop souffrant pour entreprendre le voyage de Taganrog. Il ne quitterait Grouzino que pour se rendre à Novgorod et se rapprocher ainsi de Photius. Il ne parlait pas de Sherwood et de ses dénonciations. Cependant, ce même jour, Alexandre ordonna à Diebitsch de faire partir Nicolaiév, qui prêterait son concours au dénonciateur, tout en ne suivant ses indications qu'avec « la prudence nécessaire ». Cette décision du souverain semble être la dernière qu'il ait prise avant de mourir (1).
Le lendemain, au rapport de Tarassov, se levant à 7 heures du matin, comme il essayait de se raser, il se coupa, perdit connaissance et tomba à terre. Mis au lit, il ne devait plus se relever. D'après le journal de Volkonski, la syncope se serait produite le soir du même jour; mais, bien que les fabulistes en aient tiré grand parti, cette contradiction n'a assurément aucune importance. Wyllie a noté, de son côté, à la même date, que la parole du souverain devenait de plus en plus embarrassée. Le 25 novembre, il observait chez le malade une tendance inquiétante à la somnolence continue, qu'interrompait seulement le réveil d'une préoccupation angoissante, où le. chirurgien croyait reconnaître l'idée d'une tentative d'empoisonnement dont le fils de l'assassiné
(1) Schilder, Alexandre IbT, t. IV, p. 379 et 483, en indique deux, en date du 18 et du 22 novembre, en donnant chacune comme la dernière. C'est un exemple de la confusion à laquelle les détails de ce chapitre d'histoire ont prêté.
imaginait être l'objet, et il se peut que le soupçon ainsi conçu ait mis le souverain en rébellion contre ceux qui le soignaient. Mais la preuve certaine en résulterait qu'il ne souhaitait pas mourir. En fait, le lendemain soir à 9 heures, il fit appeler Tarassov dont il n'avait plus réclamé l'assistance depuis son retour à Taganrog et il lui demanda de remplacer Wyllie, qui, disait-il, avait besoin de repos. De quelque cause que cette décision ait procédé, méfiance ou souci de ménager les forces d'un vieux serviteur, à coup sûr encore aucune intention de suicide ne s'y laisse reconnaître. Le Petit-Russien a noté d'ailleurs dans ses mémoires qu'il fut aussitôt persuadé que le malade était perdu, à raison de quoi, d'accord avec son collègue anglais, il engagea l'impératrice à s'entremettre pour que le souverain exprimât le désir de voir un prêtre. Au rapport d'Elisabeth, après un mouvement de surprise indiquant, comme Wyllie l'observait aussi, qu'il n'avait pas conscience de son état, Alexandre fut prompt à accueillir la suggestion que sa femme rendait d'ailleurs très discrète : « Je vous remercie ; donnez des ordres ; je suis prêt. »
L'archiprêtre de la cathédrale du lieu, Alexis Fédotov, vieillard sans instruction aucune mais d'aspect vénérable, avait été choisi par le souverain comme chapelain pour le temps de son séjour à Taganrog. Il fut mandé aussitôt ; mais déjà le malade était tombé dans une sorte de torpeur, dont il ne sortit qu'à 5 heures et demie du matin. A ce moment seulement, il se confessa longuement, et communia ensuite en présence de l'impératrice qu'accompagnaient Volkonski, Diebitsch, Wyllie, Stoffregen et Tarassov. Les valets de chambre du souverain se trouvaient également présents. Ses devoirs religieux remplis, Alexandre baisa la main de sa femme, disant : « Jamais je n'ai éprouvé un plus grand contentement et je vous remercie beaucoup. »
Vers le soir, après une application de sangsues, l'état du malade parut amélioré ; mais, dès le 28 novembre, Wyllie et Tarassov se retrouvèrent d'accord pour juger qu'il touchait à sa fin, bien que, s'accrochant à toute lueur d'espoir, Elisabeth dût le lendemain encore envoyer à l'impératrice douairière un bulletin rassurant. Des symptômes de congestion cérébrale se manifestant» déjà le souverain tombait dans le coma. Elisabeth seule l'en tirait par moments, en se penchant sur son lit. Il prenait alors la main
de sa femme et la portait à son cœur, puis il se signait et récitait des prières. Vers le soir du 30, lui donnant à boire avec une cuiller, Tarassov constata une difficulté de déglutition significative et il avertit l'impératrice. Elle prit place au chevet du mourant et retint une de ses mains dans les siennes. A dix heures et cinquante minutes du matin, il s'éteignit doucement.
Au rapport de Volkonski, confirmé par la veuve elle-même, elle ferma les yeux du mort et lui noua la mâchoire avec son mouchoir. Après quoi, elle eut encore la force d'écrire à sa mère, ce même jour, une lettre dont les premiers mots : « Notre ange est au ciel » ont obtenu en Russie et au dehors un immense retentissement.
Ces détails (1) ne peuvent laisser place à aucune incertitude : Alexandre a bien passé de vie à trépas le 1er décembre 1825 et sa mort a été naturelle. Aussi bien, sur le moment, ni en Russie ni au dehors, l'idée contraire n'est entrée dans l'esprit de personne. Le corps fut embaumé, sans que cependant Wyllie, Stofïregen ou Tarassov voulussent procéder à l'opération. Ils alléguaient leur attachement pour le défunt, qui les faisait répugner à cette besogne, où ils craignaient sans doute de mal réussir. Les remplaçant, les Allemands Dolbert et Reinhold, le Juif Lakier et le Russe Vassiliév, assistés par le pharmacien Tott, ne s'y mon-
(1) Journal et Correspondance d'Elisabeth, grand-duc Nicolas, Elisabeht, t. III, p. 338 et suiv., 467 et suiv. ; cf. ibid., t. III, p. 677 (lettre de Stofïregen) ; Tarassov, « Mémoires, » Ancienne Russie, 1872, t. VI, p. 126 et suiv. ; N. Dourov, même recueil, 1872, t. VI, p. 149 et suiv. ; « Correspondance de Diebitsch », même recueil, 1882, t. XXXV, p. 157 et suiv. ; du prince Volkonski, Sbornik, t. LXXIII, p. 95 et suiv. ; Schœnig, « Mémoires, » Archives russes, 1880, t. III, p. 318 et suiv. ; « Journal de Wyllie et de Volkonski, » Schilder, Alexandre IeT, t. IV, p. 376 et suiv., 561 et suiv. ; cf. Sbornik, t. LXXIII, p. 95 (lettre de Volkonski) ; le Comte Bloudov et son temps, p. 166; « Histoire de la dernière maladie de l'empereur Alexandre, » Ms. des Archives de l'Empire, 3e division, n° 163 ; Procès-verbal d'autopsie, ibid., n° 29 ; « Correspondance du général Salomka, » Schilder, loc. cit., t. IV, p. 579. Ce dernier, que le souverain appelait « ma paille d'or» [salomka veut dire en russe, petite paille), a été, depuis 1814, son compagnon inséparable.
trèrent pas plus habiles. Ils travaillèrent de nuit, le cigare à la bouche, à raison de l'odeur que le cadavre dégageait déjà, et ils manquèrent d'ingrédients nécessaires, voire même de serviettes propres. Le résultat fut qu'ayant noirci, le corps ne put être exposé à visage découvert, selon l'usage du pays, et cette circonstance devait être aussi exploitée par les fabricants de légendes.
11 fut processionnellement acheminé sur Saint-Pétersbourg le
12 janvier, et, la veuve ne l'accompagnant pas, la fable trouva dans cette abstention un nouvel aliment. En fait, Elisabeth était à bout de forces et proche elle-même de sa fin. Le bonheur si longtemps attendu lui échappant au moment où elle croyait l'avoir enfin saisi, elle ployait sous le coup. Donnant du jeu à son imagination et oubliant tout ce que sa tendresse si longtemps dédaignée lui avait valu de souffrances et d'humiliations, elle en idéalisait l'objet, le parant de toutes les vertus et elle n'en ressentait que plus douloureusement la perte (1).
Ayant suivi la dernière maladie du défunt dans toutes ses phases cruellement triviales, elle n'allait pas, comme la comtesse de Ghoiseuî-Goufïier, jusqu'à supposer que, dans le dégoût des bassesses terrestres, il était « mort d'une nausée (2) ». Metternich lui-même adoptait cette glose, en lui donnant, il est vrai, un sens différent : « Devant la nécessité, devenue inexorable, de frapper les révolutionnaires qui étaient ses élèves, la peine qu'Alexandre en éprouvait aurait été plus grande que sa force, et, un souffle suffisant pour, dans telle situation morale, briser la frêle machine de l'homme, quand le souffle est venu, il n'a point voulu lui opposer le plus léger remède et il est mort de ce qu'en Angleterre on nomme broken hearl et en langage technique odium et tedium vitse (3). » Mais Elisabeth en savait davantage, et comment eût-elle admis que l'être qu'elle pleurait eût voulu échapper à la vie, quand elle-même y demeurait attachée malgré tout? Elle faisait des projets d'avenir, y témoignant d'ailleurs de son désintéressement habituel. Elle abandonnait au grand-duc Michel les palais de Kamionnyï Ostrov et d'Oranienbaum, dont le nou-
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 488.
(2) Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences, p. 347, 359 et suiv.
(3) Metternich au baron de Damas, Vienne, 20 février 1826, baron de Damas, Mémoires, t. I, p. 310; cf. Metternich, Mémoires, t. I, p. 331.
veau souverain lui attribuait la propriété. Elle refusait une augmentation de douaire qu'il lui offrait et elle n'achetait la maison où elle était devenue veuve que pour la convertir en église commémorative. Elle se proposait de louer à son usage une habitation dans la banlieue de Moscou (1).
De plus en plus souffrante, elle ne put quitter Taganrog que le 3 mai 1826, se rendant à Kalouga, où elle comptait rencontrer sa belle-mère. Le 15 mai, elle coucha à Biélév, chef-lieu de district au gouvernement de Toula, et fut trouvée morte au matin. Elle ne laissait pas de testament, d'après le principe sans doute qui lui faisait professer qu'elle ne possédait rien en propre dans sa patrie d'adoption. Une de ses demoiselles d'honneur, Catherine Valouiév, aurait cependant été, à l'en croire, constituée, par écrit, légataire d'une cassette, qui se trouvait à Saint-Pétersbourg et qui, autant que des indications assez confuses données à ce sujet par la défunte permettent d'en juger, aurait contenu : des lettres et des papiers divers, une « Histoire de notre ange », gros volume écrit en entier de la main de l'impératrice et quatre cahiers, où se laissent deviner les mémoires de la comtesse Golovine, auxquels Elisabeth avait collaboré (2). Les deux premiers lots devaient être brûlés par la légataire après qu'elle en aurait pris connaissance, et le dernier remis, « d'une manière sûre », à la comtesse Fredro, fille de l'auteur des Mémoires (3).
Le choix fait par Elisabeth de Mlle Valouiév, comme dépositaire de ses dernières volontés, peut étonner. Il lui avait été habituel, en eflet, de se plaindre de son caractère. « Ma croix journalière », disait-elle à son propos (4). Mais elle appréciait moins encore ses autres compagnes. L'amie de la comtesse Golovine était une personne portée aux nobles pensées et aux sentiments généreux, mais difficile à contenter.
A s'en rapporter toujours à Mlle Valouiév (5), l'ouverture de la cassette aurait été opérée cérémonieusement, en présence de
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 353 et suiv., p. 483, 495, 508
(2) V. la préface de ces Mémoires dans l'édition qu'en a donnée l'auteur du présent ouvrage.
(3) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 688, 694.
(4) Ibid., t. III, p. 65, 149, 151, 160, 180, 426, 465, 517, 530, 556.
(5) Ibid., t. III, p. 690.
360 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1er
l'impératrice douairière et du prince A. Galitzine, après quoi, la freiline procédant aux destructions ordonnées par la défunte, Marie Féodorovna aurait, cependant, retenu quelques cahiers, qui contenaient des extraits et des réflexions, fruit des lectures faites par sa bru. Elle devait d'ailleurs prendre des dispositions pour que, après sa mort, ces reliques fussent également anéanties.
Sans qu'il eût pour cela la même raison que sa femme, Alexandre avait moins encore qu'elle pris soin de sa succession. Au cours de sa dernière maladie, il n'avait pas prononcé un mot qui eût trait à la dévolution du trône, ni fait la moindre allusion aux mesures antérieurement adoptées pour cet objet, bien que les circonstances où sa mort survenait augmentassent l'impropriété de ces dispositions, dont personne dans l'entourage du défunt n'avait seulement le soupçon.
On pensa découvrir quelque indication testamentaire dans un papier que le souverain portait toujours sur lui ; mais on n'y trouva que deux prières et une note sur un texte de l'Écriture sainte (1). Imbu plus qu'aucun de ses prédécesseurs ou successeurs de cet égoïsme irréductible, où l'on a reconnu un phénomène inhérent au rôle que lui assignait le régime auquel il présidait, il en a gardé l'impénitence finale. Il s'était ingénié pour retenir à sa disposition, aussi longtemps qu'il vivrait, le choix de son héritier, et, à l'article de la mort, il ne s'était plus soucié de l'héritage, indifférent aux conséquences que cette défaillance suprême ne pouvait manquer de produire, et donnant ainsi à son règne l'épilogue que l'on sait et où l'existence elle-même de l'empire a été mise en jeu.
Ce chapitre d'histoire déborde le cadre du présent ouvrage et ne peut qu'y être évoqué sommairement : pendant quatre semaines Constantin ne voulant et Nicolas n'osant s'y asseoir, le trône demeura vacant, et, les arrachant à leurs irrésolutions et à leurs atermoiements, cet appel du destin précipitait les révolutionnaires à l'assaut. Ils échouaient, mais de peu, au sentiment de bons juges, tels que le comte de La Ferronays et Nicolas lui-même (2). Et voici comment, anticipant sur un dénoûment encore lointain mais
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, t. III, p. 699.
(2) Propos tenus au comte de La Ferronays ; La Fcrronnays, dépêche du 5 janvier 1826, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, t. CLXX, f. 12.
désormais inévitable, un autre observateur se représentait les conséquences qu'aurait eu le succès de cette tentative : « La famille impériale une fois égorgée,... la révolution dévorait l'empire, le déchirait en lambeaux sanglants et le livrait aux fureurs du fanatisme, de l'ignorance et de la barbarie. Qu'on ne croie pas que ces maux n'auraient eu qu'une courte durée. Gomment rétablir l'ordre parmi des hordes féroces, des populations grossières, des peuples conquis ou asservis, tous de mœurs, d'origine, de langage différents et se connaissant à peine? La chaîne qui retenait les parties incohérentes de ce tout immense étant rompue, que l'on juge du chaos général et des désordres particuliers ! Ici, il n'y avait pas, comme dans les autres pays, ces éléments d'union sociale, d'harmonie et de patriotisme, qui, après les tourments révolutionnaires, rappellent les citoyens égarés autour d'un centre commun... Ce n'eût donc été qu'au bout de longues années... que l'épuisement des hommes et du sang aurait amené le repos, vrai repos de mort que l'on pourrait comparer à l'immobilité de ces mines qu'on voit dispersées çà et là après quelques violentes commotions de la nature. »
Le signataire de ces lignes (1) était un émigré français de distinction employé par le grand-duc Constantin comme précepteur de son fils naturel. Moriolles, après La Moussaye : on a retenu l'horoscope de cet autre Français (2). A cent ans de distance, sans qu'ils crussent peut-être si bien dire, ils auront été les prophètes, hélas ! trop véridiques, du tragique destin dont nous aurons eu le triste privilège de voir l'accomplissement.
Et cette fatalité a voulu encore que, suivant la disparition du « sphinx » couronné, l'interrègne aux émouvantes péripéties, et, le terminant, la sanglante journée du 26 décembre 1825 ne marquassent pas la fin de son histoire personnelle, dont nous ne saurions négliger, si bizarre qu'il soit, le prolongement posthume, à travers les légendes où elle a survécu.
(1) Comte de Moriolles, Mémoires, p. 245.
(2) V. F Avant-propos du vol. I de cet ouvrage.