TROISIEME PARTIE
LES lYlAITRES
Il n'y a plus de gouvernement. — Une autocratie sans autocrate. — Le règne du fonctiounnire. — L'arbitraire dénoncé par le Comité des Ministres. — La Bureaucratie. — Les Ministres. — La hiérarchie dans le système autocratique. — Les rouages faussés. — Il n'y a pas d'hommes. — Pobédonostsev. — Witte.
— La succession de Sviatopolk .Mirsky. — Bouliguine. — Trépov. Les contradictions. — Les Commissions : on amuse les libéraux.
— La peur du cadavre. — Nulle parois possible que de soumission.
Le gouvernement qui, de ses mains, par le moyen des Unions d'ouvriers, a élaboré la grève générale à Saint- Pétersbourg, s'est perdu dans la journée du 9 janvier, et ne s'est pas retrouvé depuis. L'observateur s'étonne qu'il soit possible à un gouvernement d'être dénué, au point où le fut celui-ci, de la faculté gouvernante, et quand il réfléchit que ce gouvernement, autocratique de nom, a sa base sur le principe autoritaire, il se demande s'il est bien sûr de la définition des termes, et interroge le miracle qui tient debout un édifice privé de son appui. On se rappelle le mot d'un fonctionnaire éminent du ministère de l'Intérieur :« Qu'est-ce qu'une autocratie sans autocrate? Et ce qui nous manque, c'est l'autocrate. » Il aurait pu ajouter, et d'ailleurs c'est ce qui résulta des
propos qu'il me tint ensuite, que la force dirigeante, abdiquée par l'autocrate, ne se retrouve pas davantage dans le gouvernement.
En réalité, l'autocratie est, par le nom seulement, la forme pol. tique de l'Empire. Elle fut son gouvernement de fait sous des tsars comme Pierre le Grand, Alexandre I", Nicolas P^ Le successeur d'Alexandre III ayani négligé de se munir d'une volonté d'action et d'un système, il en résulte que le pouvoir est caduc et que le gouvernement de l'Empire se meut follement sans principe.
S'il se meut, c'est en raison de l'impulsion qu'il reçut jadis, non par l'effet d'une énergie propre. Une monarchie constitutionnelle, une république, une oligarchie même portent en elles une force d'action : qu'elles reçoivent leur énergie de la masse populaire ou d'une caste privilégiée, elles s'appuient sur des hommes, c'est-à-dire sur une source de vie. Mais l'autocratie?... L'autocratie ne s'exerce que par la volonté d'un seul. Que cette volonté défaille, qui la suppléera? Ce n'est pas la onscience nationale, puist^ae la nation a été pliée à l'abdication de sa conscience. Ce n'est pas l'initiative d'une caste, puisque les castes comme les classes ont séculairement consenti leur renoncement entre les mains du souverain omnipotent. Il reste les fonctionnaires, les hommes qui, traditionnellement, furent les exécuteurs de la volonté suprême, et, tradiditionnellement, ne s'appliquèrent qu'à la servir en se servant eux-mêmes. Le fonctionnaire est, par définition autant que par nécessité de carrière, colui qui récuse l'initiative et appréhende la responsabilité; il sait que son sort est à la merci d'un acte spontané qui ne sera pas ratifié, et que l'épanouissement de son talent est dans l'excellence de sa docilité.
Dans la Russie de « ces jours «, il est pourtant, ce fonc-
tionnaire amorphe, le seul pouvoir qui fasse figure de gouverner. A vrai dire, sa puissance n'est pas d'aujourd'hui; depuis longtemps, par l'effet d'un régime d'impossible centralisation outrancière, le despotisme capital s'est éparpillé et morcelé, h travers l'Empire, en une infinité de petits despotismes locaux, d'autant plus tracassiers qu'ils sont plus éloignés du pouvoir central, d'autant mieux sanctionnés qu'ils sont moins contrôlés et donnent l'arbitraire pour une manifestation d'énergie ; mais du moins, sous des empereurs comme Alexandre III et Nicolas I", sous des ministres comme Plœhwe, le tchinovnik reçut d'en haut une impulsion déterminée, dans le sens de laquelle il put hardiment se diriger. En fait, ces fonctionnaires locaux ne se privèrent point de faire peser sur les provinces une tyrannie sans mesure qui, plus que les grandes fautes, a contribué à la désaffection du régime. On sait par mille exemples à quelle audace ils sont descendus dans le bon plaisir et l'arbitraire. Qui dénonce cet arbitraire? Le Comité des ministres lui-même, présidé par M. Witte, qui, dans un rapport adressé à l'Empereur le 11/24 janvier 1905, après avoir signalé que l'usage du droit d'expulsion « dépendait directement des opinions privées du délégué du gouvernement », écrit que « les représentants locaux de la police et de l'administration, malgré une circulaire du ministère de l'Intérieur qui leur recommandait de s'en tenir à l'application de la loi, usent quelquefois de leurs pleins pouvoirs dans des conditions qui correspondent peu aux prescriptions des règlements », et ajoute : « Une pareille façon d'agir de la part de l'administration, quand aucun des habitants ne se sent garanti contre une perquisition ou une arrestation sans cause apparente, fait forcément naître le trouble dans les âmes. «
C'est ce régime du bon plaisir, oij l'initiative du fonctionnaire ne se manifeste que dans les caprices de
tyrannie, que le Russe a appelé la BUREAUCRATIE. C'est parce qu'il en éprouve, à chaque jour de l'an, à chaque heure du jour, les méfaits; c'est parce que ni la sûreté de sa personne ni le respect de son domicile, dit le Comité des ministres, ne lui sont, à aucun instant de sa vie, garantis; parce qu'il se voit, entre les mains injurieuses du tchinovnik des environs, une misérable poussière, un être fragmentaire sans personnalité, sans défense, sans appui, sans recours, qu'il s'est mis — noble, paysan, marchand, intellectuel — à détester, de toute son âme séculairement froissée, ce système affreux, et que ce mot de Bureaucratie a pris dans ses discours, sous la plume de ses écrivains, dans le fond de sa conscience, un sens terrifiant et diabolique. A bas la Bureaucratie! crie le libéral. A bas la Bureaucratie! crie le conservateur. A bas la Bureaucratie! crie sans doute aussi, dans le mystère de ses pensées, l'empereur Nicolas, dont l'oukase de décembre, le rescrit de février, et dix documents signés de sa main dans ce dernier semestre, ne sont pas autre chose que des réquisitoires contre cette terreur blanche de la Bureaucratie. Qu'ils crient, la Bureaucratie les tient! Elle tient le Russe et l'Empereur des Russes de toute la puissance de ses griffes invisibles, de toute la force invincible de sa tyrannie dispersée et insaisissable. Et les conservateurs peuvent crier comme les libéraux : les libéraux ont la vue plus juste; ce sont eux qui ont raison de prétendre que la Bureaucratie ne disparaîtra qu'avec le système, ne sera balayée que par la défaite du régime. Quand le champ est infesté [)ar la mauvaise herbe, nul p.ulre remède que de labourer le champ.
Mais les seuls fabricateurs d'arbitraire, mais l'ensemble de ces gouverneurs que dénonce le Comité des ministres, ne sont pas un gouvernement; les ministres eux-mêmes ne sont pas un gouvernement. Comment gouverneraient-
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ils? Ils ne sont que des fonctionnaires, et non pas même les premiers dans la hiérarchie, sans lien entre eux, sans unité de pensée, chacun conférant pendant une heure, une fois par semaine, à jour fixe, avec l'Empereur, lui soumettant un rapport sommaire et recevant de lui des instructions sans appel, chacun ignorant les intentions et les actes de ses collègues, se dévorant parfois deux à deux, comme dans la lutte décennale qui s'éleva entre le ministère des Finances et le ministère de l'Intérieur à propos de l'inspection des fabriques, et qui prit son caractère aigu avec Witte et Plœhwe '.
Voilà pourtant, sous l'apparence de l'autocratie, tout ce qui subsiste du pouvoir gouvernemental : à la base, ie délégué local, à qui Plœhwe demandait du muscle, à qui Mirsky demandait de la bonhomie et de la phrase, à qui Bouliguine ne demande rien du tout, et qui, dans ce désarroi, n'a gardé pour direction que la règle traditionnelle de son administration, l'arbitraire; au sommet, ces ministres qui, naguère asservis par Plœhwe, se contentaient d'expédier doucement et silencieusement les affaires de leurs départements, et qui, maintenant, délivrés de la férule, se croient chacun une importance, n'en ont aucune en réalité, et s'agrippent successivement à l'Empereur, à qui ils soumettent leurs plans magnifiques et contradictoires; flanquant les ministres, le Comité des ministres, assemblée présidée par M. Witte et composée
1. Le » Conseil des ministres », délibérant en commun, se réunissant un? fois par semaine sous la présidence de l'Empereur, existait sous Alexandre 11. Alexandre 111 supprima ce concert ministériel et lui substitua le rapport hebdomadaire de chaque ministre. On a dit à tort que Mcolas II l'a restauré dans ces derniers temps. A vrai dire, les ministres se sont réunis presque chaque semaine, le vendredi, autour de lui, à Tsarskoé-Sélo, depuis le 28 janvier/ 10 février, mais chaque fois sur sa convocation spéciale, sans que cette réunion eût un caractère fixe et périodique, et sans qu'elle abolit le rapport hebdomadaire.
d'un certain nombre de hauts fonctionnaires de l'Etat, mélancolique Pénélope qui, depuis le dernier Noël, jour de nativité où, pour la première fois, il reçut de l'oukase du même jour le fantôme d'une attribution, s'acharne au labeur d'enfanter les réformes stipulées par l'Empereur, fait des rapports que le souverain sanctionne imperturbablement, nommedescommissions, — dix-sept commissions en trois mois, — discute, et n'a pas encore mis au monde le plus bénm projet de loi; puis le Sénat, haute cour de justice, qui reçoit la plupart de ses arrêts des mains du ministre de l'Intérieur; puis le Conseil de l'Empire, ouvrier de la loi, selon le principe de son institution, ravalé au rang de chambre d'enregistrement. Enfin, dominant le tout, commandant à tous, dominé par tous, commandé par le hasard de chaque heure, le Tsar auguste et malheureux, s'affligeant des malheurs de sa patrie, s'inquiétant des destinées de sa dynastie, sollicitant et recueillant partout des conseils de direction, sauf dans le laboratoire d'où ils devraient surgir, dans son génie et dans son cœur.
En ce chaos, où est l'autocratie? L'autocratie est un système. Qu'il soit archaïque et s'adapte mal aux conditions modernes de la vie occidentale, soit. Il est logique et réalisable : un souverain qui a tout le pouvoir; au-dessous de lui, pourvus seulement du droit d'initiative et de proposition, mais l'exerçant en pleine indépendance, les organes sociaux nécessaires à la vie d'un Etat : l'organe législatif, qui est le Conseil de l'Empire, l'organe judiciaire, qui est le Sénat, l'organe gouvernemental, qui est le Comité des ministres, puis des agents d'exécution qui sont les ministres. Ceci est en vérité une forme sociale et politique. Mais si le Sénat ne juge pas, si le Conseil de l'Empire ne légifère pas, si le Comité des ministres ne gouverne pas, si le souverain ne dirige pas, quelle posture est celle des agents
d'exécution, et quelle espèce de gouvernement est-ce là? Quel peuple le supportera sans périr? Gomment un peuple a-t-il pu le supporter et n'être point mort?
Parmi ces fonctionnaires, parmi ces dignitaires, parmi ces grands-ducs, parmi cette théorie qui s'agite autour du chef et donne à sa volonté des vibrations discordantes, est-il du moins des hommes, est-il un homme, qui ait une pensée de gouvernement et une volonté d'action?
Il en est un qui a de la volonté et un programme et pourrait être un homme de gouvernement : c'est un grand inquisiteur, Pobédonostsev; c'est ce fanatique aux yeux luisants et aux lèvres minces qui, ancien précepteur d'Alexandre III, procureur général du Saint-Synode, pontife laïque de l'orthodoxie, impitoyablement antisémite, capable de rêver l'extermination d'un tiers de la Russie pour assurer le salut du reste, tiendrait toujours entre ses doigts osseux et avides la débile volonté de Nicolas, si Nicolas, sous l'évidence des faits, n'avait aperçu la folie d'un retour à l'intransigeante politique d'Alexandre III. Qu'on lui laisse la puissance, ce terrible secta;re pourra faire un homme d'État; il en aura la continuité dans le dessein, la foi dans son œuvre et l'inflexible énergie. Ce vieux homme est resté, au seuil de la mort, le sombre logicien qu'il fut toute sa vie. Il y a douze ans, recevant M. Jules Huret, il lui déclarait, de sa voix dolente et péremptoire : « Il n'y a pas en Russie de question sociale. » Il définissait ainsi, comme l'état de perfection, la béatitude oià vivent les paysans; « Ils croient en Dieu, et ils aiment l'Empereur leur maître. » A propos des Juifs, il disait encore : « Pour vivre et se développer, le peuple slave a besoin de son unité; son estomac ne peut pas s'assimiler les éléments étrangers. »
Vers ces trois pôles, converge la pensée de M. Pobédonostsev. La souveraine autocratie, pouvoir auguste, divin, sans contrôle, agit selon sa vertu propre, ordonne selon
la loi qu'elle décrète, et le peuple n'a point à élever la voix devant elle, car c'est elle qui décide des besoins du peuple : il n'y a pas de question sociale. Dieu a créé l'inégalité parmi les hommes ; les uns sont destinés à commander, les autres, pitoyable bétail, rêveront en vain de s'élever au-dessus de la condition que le Créateur leur a choisie ; à quoi bon perdre son temps et sa peine à labourer un champ inculte? Que les paysans croient en Dieu et qu'ils aiment l'Empereur, son représentant et leur maître. La Russie est un grand corps homogène, dont le développement normal ne peut se produire que selon sa loi interne ; toute influence étrangère n'aboutirait qu'à rompre son harmonie et compromettre sa destinée; le Juif est un corps étranger dans l'organisme : que l'organisme essaye de le dissoudre et de l'absorber, c'est le poison qu'il aura répandu en lui. L'Empereur a moins d'aversion qu'on ne le croit généralement pour ces idées sauvages, que Plœhwe servit de son mieux ; mais, lors même qu'il se refuserait à comprendre l'exigence de l'heure, il est douteux qu'il pût aujourd'hui rencontrer le personnage qui consentirait à se faire l'exécuteur d'une telle politique : un militaire brutal et borné peut-être, dont la maladresse serait un danger permanent, mais à coup sûr nul homme désireux de jouer un rôle et d'accomplir une œuvre efficace.
Voilà donc Pobédonostsev, estimé, préféré, suranné, déchu de sa vaste puissance de jadis, tenu à l'écart de la direction des affaires, ne se manifestant que par intervalles, écouté quelquefois, redouté toujours.
Il en est un autre, plus moderne, plus vivant, [dus varié, dont nous étudierons plus tard le visage, M. Wilte. Mais M. Wittc, impérieux et cassant, a trop souvent meurtri sous sa forte paume l'àme fragile, susceptible et jalouse de son souverain ; son discrédit est total, et, pour ceux qui connurent les faits, il n'y eut rien de plus singulier que
l'obstination de certains publicistes à le mêler aux derniers événemenls.
Hors ceux-là, des fonctionnaires intelligents ou médiocres, bien ou mal intentionnés, lucides ou vagues; mais, dans ce haut personnel gouvernemental, nul homme à qui Ton reconnaisse le fier visage d'un homme d'Etat. Il a fallu deux mois pour remplacer M. de Plœhwe, et l'on a trouvé le prince Sviatopolk Mirsky, que l'on a pris parce que quelqu'un avait prononcé son nom, qui avait des tendances libérales et était recommandé parla réactionnaire Maria Féodorovna, qui avait fait appel à la confiance du peuple envers le pouvoir, promis au peuple la confiance du pouvoir, et dont l'impuissance assista désolée aux massacres du 9 janvier. Débordé par le flot de la vie qui bouillonne, emporté par la fièvre dont frissonne le grand corps russe, impuissant devant Serge, Vladimir, les grands-ducs, la coterie des intérêts coalisés, à dix reprises il supplie qu'on le décharge d'un fardeau trop lourd et de la responsabilité d'actes qu'il condamne : (( Attendez, fait-on, attendez un peu. Vous êtes bien pressé!... » Pourquoi retient-on ce pauvre homme malade et malheureux, de qui l'on a cessé d'aimer les chimères? C'est qu'on ne sait par qui le remplacer. On cherche à travers la Russie, on demande à tous les échos le nom de l'homme qui lui succédera. Plus subtil qu'un lutin, cet homme ne se rencontre pas. Cependant l'on n'a point de partis pris, et l'on interroge à la fois tout le vaste horizon. On a pensé à M. Sturmer, on a pensé à Kleigels, qui sont l'un et l'autre des hommes de coups de force et des exécuteurs. On a pensé aussi au général Dournovo adjoint perpétuel au ministre de l'Intérieur, conservateur sans passion. Cependant, c'est à M. Bouliguine que l'on s'adresse. Il se récuse. Le grand-duc Serge, qui le connaît bien, l'encourage dans sa résistance. L'Empereur insiste. Et M. Bouliguine finit par accepter. Qui donc est-il ?
Alexandre Grégoriévitch Bouliguine est né en 1851. Il a été vice-gouverneur de Tambov, gouverneur de Kaloga, gouverneur de Moscou, puis adjoint au gouverneur général de Moscou, lorsque ce poste fut occupé par le grand-duc Serge. Son nom en français signifie «de pierre », mais ce n'est là évidemment, pour celui qui le porte, qu'une antiphrase. C'est un grand seigneur débonnaire, amoureux de la paix et du repos, pourvu d'opinions nettement conservatrices, mais modérées, un nonchalant temporisateur de qui le parti libéral ne doit attendre ni concession ni répression, qui ne le servira, ni ne le pourchassera. Trop circonspect pour risquer des aventures de réformes, trop indolent pour se compromettre dans les batailles, insensible à la foi d'un Pobédonoslsev, dédaigneux de la brutalité d'un Trépov, il retardera, rusera, se ménagera, d'ailleurs prêt à tout instant à restituer des fonctions qui lui pèsent et qu'il n'exerce que par contrainte. Adversaire plus dangereux que ne serait un ministre de réaction ouverte, dont les provocations fouetteraient les énergies du libéralisme.
Les autres ministres, ce sont, entre autres, le prince Khilkhov, M.Kokovstsev, M. Manoukhine, le général Glasov; nous connaîtrons celui qui était hier ministre de l'Agriculture, M. Yermolov, fonctionnaire intelligent, consciencieux et bon, qui, après dix années de vie ministérielle sans éclat, se trouva soudain, par le hasard d'un jour, jouer un rôle prépondérant auprès de l'Empereur. Ce ne sont pas les fonctionnaires intelligents qui manquent; c'est 1 homme d'initiative et de hardiesse qui aura un programme de gouvernement, saura le faire agréer du souverain, sera capable de l'exécuter avec une énergie sérieuse. On cherche en vain cet homme dans le personnel officiel, et peut-être Nicolas le cherche-t-il lui-même. Désespérant de le trouver, il se livre successivement à toutes les influences contraires, et il n'y a qu'un mot pour carac-
tériser un pareil régime : c'est l'anarchie. Un ordre part, un contre-ordre survient, l'ordre primitif est confirmé, et l'administration désemparée interroge anxieusement une boussole qui s'affole. Tel journal, frappé aujourd'hui pour une note anodine, publie demain un article violent auquel la censure ne réplique point, et, chaque soir, se demande s'il est libre ou si les barreaux de sa cage ne se sont pas refermés sur lui. L'étudiant, l'ouvrier, qui sortent pour manifester, ne savent pas si le (jorodovoi regardera d'un œil distrait leur cortège qui crie : A bas la guerre! ou si le cosaque ne surgira pas pour les battre d'abord, pour les jeter ensuite au fond des cachots de Pierre et Paul. Et l'opinion fiévreuse assiste interdite à ce vertige d'incohérence, dans l'attente de l'acte ou de la parole suprême qui signifiera à la Russie la direction du pilote et fera le signal dont elle doit se réjouir ou s'affliger. Qui gouverne, qui commande? Est-ce les ministres assemblés ou tel ministre en particulier? Est-ce le Comité des ministres? Est-ce ce grand duc-ci ou celui-là? Est-ce l'ombre tragique de Pobédonostsev? Est-ce quelque Bézobrazov? Est-ce un tourneur de tables ou une chiromancienne? On ne sait qui décide, mais on sait que personne n'est responsable. Les plus indulgents disent : « Notre pauvre Empereur! » Le Grajdanine du prince Mestchersky, moins sentimental, et la Roiiss, poussant hardiment son opposition, se reucontrent avec le Novoié Vrémia pour crier à travers le désert: «Où est le gouvernement? >»
Un jour vient cependant oîi ce gouvernement a un sursaut et semble vouloir essayer de la réaction. C'est après l'irrévocable défaite de Tsou-Sima, quand il redoute de ne pouvoir résister aux sommations de l'opinion. W a sous la main, pour appliquer le système, le personnage souhaité : le général de cavalerie Trépov, déjà gouverneur général de Pétersbourg. C'est vers lui qu'il se tourne. Par l'oukase du 22 mai/4 juin, Trépov est nommé adjoint au ministre
de rinlérieiir, chef suprême dos gouverneurs des provinces, de la police et de la genùarmerie, responsable de l'ordre dans tout l'Empire, véritablement maître du département de l'Intérieur, égal aux ministres, avec le droit d'assister aux séances du Comité des ministres. Mais Trépov lui-même, que pourra-t-il? Trépov — qui, dans les trois semaines qui suivent le 9 janvier, en est réduit, pour dépister la vengeance, à se cacher, quand il doit sortir, dans les voitures de la Croix-Rouge — Trépov est-il assez musclé pour remonter le flot et capable de substituer une volonté raisonnée à la volonté supérieure en sommeil? Trépov est un cavalier expert au jeu du sabre, il n'est pas un homme d'Etat, et un sabre n'est pas une conception politique.
Ses actes successifs sont inexplicables et contradictoires. Il autorise à l'Université cette vaste assemblée où trois mille étudiants acclament la révolution autour du drapeau rouge; mais il interdit un concert projeté dans la salle de la Noblesse, où l'on se propose d'acclamer le professeur du Conservatoire, Rimski-Rorsakov. Il permet aux délégués de la commission Chidiovski de se réunir à 420, le 2 mars, à la Maison du peuple de la comtesse Panine; mais il leur en ferme la porte le lendemain. Il fait dissoudre par ses agents une réunion de médecins des hôpitaux où l'on discute les mesures à prendre contre le choléra, et dont on profite pour parler politique; mais il se laisse bafouer par le Congrès des avocats, qui éclate de rire au nez de son commissaire, et l'envoie promener en personne, lorsqu'il le foudroie de sa vaine colère à travers le téléphone. Il interdit les collectes en faveur des victimes du 9 janvier ; mais, huit jours après, l'Empereur lui-même leur consacre 50.000 roubles. A la suite du 9 janvier et des récits excessifs publiés à l'étranger, il fait appeler le correspondant d'un journal anglais, celui d'un journal français,
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les menace; il arrête cinq rédacteurs du journal .Vo^?e Vie, les relâche deux jours après; il frappe de diverses peines un certain nombre de feuilles. 11 fait poursuivre deux directeurs de journaux, MM. Notovitch et Propper; mais en même temps il laisse passer des articles cinglants où les libéraux, dénonçant en termes rudes la faiblesse, l'incohérence, le désarroi du pouvoir, concluent par le défi formel de restaurer une politique de réaction, etc.
Comment Trépov agirait-il? Qu'il se taise ou se maninifeste, il court le risque d'être chaque jour désavoué par des maîtres qui, chaque jour, changent de dessein. Le rescrit du 18 février/3 mars promet la convocation d'une assemblée nationale; depuis trois semaines, la question est discutée chaque matin dans tous les journaux russes, le soir dans de multiples réunions ; cependant, on suspend les conférences de l'importante Société juridique de Pétersbourg, où d'éminents jurisconsultes l'étudient dans son principe; on interdit les réunions de la Société impériale d'agriculture à Moscou; on interdit la convocation à Varsovie d'un congrès des sociétés agricoles; on interdit à Moscou, en avril, le Congrès des zemstvos, lequel, en dépit de la défense, se réunit sous l'œil nonchalant des autorités. M. Bouliguine annonce qu'il fera appel aux membres des zemstvos et les consultera sur la question posée par le rescrit de février; avant lui, le manifeste de l'Empereur, qui a précédé le rescrit, avait sollicité cette collaboration (« l'empressement manifesté, sur mon appel, à venir m'aider à réaliser les réformes, etc. ») ; cependant, à Orel, à Poltava, à Minsk, les gouverneurs refusent de laisser discuter sur le rescrit; on en appelle au ministre, qui répond évasivement; les zemstvos protestent, invoquent l'ordonnance impériale, et douze jours après seulement, le même ministre se résout à désavouer ses gouverneurs dans une circulaire pleine de restrictions; mais bientôt il supprimera le journal la Semaine
de Moscou, dont le Congrès de Moscou a décidé la publication.
On constitue la Commission delà presse, sous la présidence de M. Kobéko, et, sans attendre qu'elle ait terminé ses travaux, le ministre fait ratifier par le Conseil de l'Empire une disposition légale en opposition formelle avec les votes déjà émis par la Commission.
Le Comité des ministres adresse à l'Empereur un long rapport auquel nous avons déjà fait allusion, oîi il signale en termes mesurés, mais précis, les nombreuses déformations subies dans la pratique par les lois sur l'état de siège et le maintien de l'ordre public, où il dénonce les méfaits de l'arbitraire, « qui jette le trouble dans les âmes », et l'Empereur, par un rescrit du 13/26 février, sanctionnant ce rapport, charge le comte Ignatievde présider une commission destinée à reviser les textes et à restaurer l'ordre légal ; le rapport et le rescrit paraissent k Vf officiel • qu'y voyez-vous, ô fonctionnaires provinciaux qui lisez ces choses, sinon que l'on vous invite à plus de circonspection dans le bon plaisir? Mais en même temps on destitue des gouverneurs incriminés de tiédeur, et la commission Ignatiev met trois mois à tenir sa première séance.
Le 18 février/3 mars, un oukase au Sénat a accordé, sans nulle restriction, à tout sujet russe, à tous « particuliers ou institutions », le droit de pétition directe au souverain, « en tout ce qui a trait au perfectionnement de l'ordre gouvernemental et à l'amélioration du bien-être du peuple » ; sept semaines après, le Comité des ministres annonce l'intention de « réglementer » ce droit; désormais, grâce à cette « réglementation », les corps constitués et les fonctionnaires seront destitués d'un droit reconnu par l'Empereur : le premier plaisantin venu pourra rédiger un placet, élaborer un plan de Constitution; un fonctionnaire brimé par ses chefs, dix personnes hono-
rables, cent personnes assemblées, mettant en commun leurs intérêts, seront asservis à la loi du silence!
L'œuvre unique entreprise par le régime, Tunique gage de réformes qu'il consente à l'opinion impatiente, semble être de constituer commissions sur commissions. Dès que la voix publique hausse le ton, un oukase paraît, qui jette à la vie une commission nouvelle. A la vie? Plutôt à la mort. De ces commissions, les unes prennent des décisions que l'on néglige de ratifier ou que l'on désavoue sans retard par des actes contraires; les autres, à peine formées, entrent en sommeil, et de la vie n'ont connu que le fait de leur naissance. Voici, entre autres, la commission Sabourov, qui est à la fois un aveu, un repentir et une promesse. A la fin de janvier, on lui propose ce vaste programme : assurer l'indépendance réelle du Sénat, l'investir du contrôle administratif et gouvernemental, le dégager de toute influence du ministère de l'Intérieur et de la bureaucratie; fonder l'égalité absolue de tous devant la loi. M. Sabourov est sénateur et ancien ministre de l'Instruction publique; liberté entière lui est donnée de constituer sa commission à son gré et de fixer son ordre du jour... Où est la commission Sabourov? Périodiquement, les journaux ont inséré des notes vagues sur la conduite de ses travaux; où sont ces travaux? Quel est son ouvrage? Quel rapport, quel projet de loi, quelle loi est sortie de ses délibérations?
« On veut nous amuser! » disent les libéraux. Et la suspicion contre la sincérité du zèle réformiste de l'autocratie s'affirme au point que le Congrès des zemstvos, en avril, solennellement déclare que les libéraux s'abstiendront de collaborer à la comédie qui se joue. On fait si bien, et l'état d'esprit où tant d'atermoiements, de malices, d'apparentes concessions et de reprises réelles ont amené l'opinion, est tel, que des individus, de village en village, prêchant aux paysans le massacre des intellec-
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tuels, un zemstvo — celui de Saratov — ne craint pas, dans un document officiel, de dénoncer comme les instigateurs de cette propagande les fonctionnaires euxmêmes!
A l'égard des ouvriers, mêmes contradictions. En punition de ce qu'ils sont allés au feu des soldats le 9 janvier, on les frappe par centaines, par milliers ; les uns sont jetés en prison, les autres privés de leur passeport, renvoyés au village, rendus à la terre et vont y renforcer le nombre des affamés. Après l'avortement de la Commission Chidlovski, malgré les engagements pris, on décime les délégués. Mais en même temps, les patrons nous l'ont dit, on agit de toute la vigueur possible sur les chefs d'industrie, on prend clandestinement contre eux le parti de leurs ouvriers, on entreprend, selon leur énergique expression, que nous avons enregistrée, de leur faire « payer les pots cassés ». Le 8/21 mars, deux ouvriers sont renvoyés de l'usine Phénix; le directeur est aussitôt appelé chez le gouverneur, qui lui conseille impérativement de les reprendre; quelque temps auparavant, la Société Russo-Américaine ayant annoncé la fermeture de ses usines, reçoit « l'ordre » de n'en rien faire, et, sur son refus, est menacée. On va jusqu'à faire signer à l'Empereur un télégramme où il félicite la direction du chemin de fer de Libau-Romni d'avoir accordé aux ouvriers la journée de neuf heures et d'avoir cédé sur la plupart des autres revendications!
Dans ces mouvements de bascule, on reconnaît sans doute l'astuce de gouvernants sans esprit politique, inconscients du péril, qui pensent par des jeux de miroirs conjurer la crise, et se savent excellents dans l'art de donner et reprendre. On y reconnaît aussi l'indécision d'un pouvoir qui a perdu sa direction, et hésite dans l'acte au moment même où il accomplit l'acte. Et cette malice même, qui atteste que l'on n'ose aborder de front
l'opinion, pour la satisfaire ou la refouler, esll'irrécusable signe de la faiblesse.
I! suffirait de suivre au jour le jour l'histoire de l'Empire depuis le mois de janvier, pour accumuler les exemples de ses contradictions. Est-ce aux hommes, n'est-ce pas aux événements qu'il convient d'en faire grief? Que peuvent de débiles fonctionnaires, incertains du lendemain, quand nulle volonté supérieure ne les dirige dans la tourmente d'un vaste empire, à la fois tordu par une crise interne et assailli par les malheurs d'une grande guerre? Revenir à la terreur blanche de Plœhwe? Ils savent bien que c'est impossible, et conservateurs et libéraux s'accordent à leur dire qu'ils y seraient impuissants. Comment arrêter la grève? Comment fermer la bouche à tous ces industriels, à ces nobles, à ces avocats, à ces médecins, à ces écrivains, à ces professeurs, à ces savants? Comment arracher la torche des mains sauvages de ces paysans faméliques? Il faudrait pour cela placer des soldats sur toutes les routes des campagnes, dans toutes les rues des villes, à toutes les portes des locaux où l'on s'assemble, faire crépiter la fusillade sur tous les points de l'Empire, renouveler chaque jour les cadavres du 9 janvier... Ces soldats, oui les prendre? Et pour le prix qu'ils lui coûtent, le gouvernement trouve qu'il a assez de cadavres.
A vrai dire, il a peur. Il a peur de lui-même plus encore que de ses adversaires. Il craint sa propre faiblesse, son désordre, son trouble ; il craint davantage ses colères. Ce n'est pas de gaîté de cœur que les maîtres d'un peuple couchent leur peuple dans son sang. Ils ne sont pas violents par système ; ils préféreraient une domination pacifique et une servitude résignée; ils savent que la violence est germinatrice de haine, et ils ont appris que le sang populaire est le ferment de la liberté. Mais que faire? Quand toute la société, quand l'opinion unanime se
tourne vers un régime, et, d'une même voix, lui jette la même revendication, sur quelle base s'appuyer pour faire front? Comment lui persuader qu'elle n'est pas prête à la liberté, alors que sa révolte prouve sa libération? Par quels arguments défendre l'autocratie, quand l'exemple du monde atteste que le progrès des races est en raison de l'affranchissement de l'individu? Et si la nation ne veut rien entendre, si les maîtres sentent fondre entre leurs doigts la iorce, où est l'acte de salut, quelle parole prononcer qui ne soit de soumission?
Céder?... Déchoir de la puissance séculaire, dépouiller le manteau et déposer le globe, hérités de trois cents ans d'histoire? Destin tragique. Le mot qui l'accomplira, ce n'est point à cette hiérarchie bureaucratique de le prononcer. S'il dépendait de sa volonté, peut-être se résoudrait-elle, sous la contrainte, à le lâcher entre ses mâchoires serrées, car ce mot sera un acte, et elle a supputé ce qu'elle y perdrait. Mais la bouche qui le retient est celle du sphinx de Tsarskoé-Sélo, et il n'a dit son secret à personne. En attendant qu'il lui plaise de le révéler, les ministres s'épuisent en pauvres gestes indécis, et ce spectacle est dramatique d'un immense empire qui, à la minute la plus angoissante de son histoire, ressemble à un grand corps démusclé, dont les pieds s'embourbent dans le sang et dont la tête bat dans l'air, en chantant des chansons tristes...
XYIII
L'afQiction impériale. — « Le progrès et la gloire pacifiques ». — L éducation de Nicolas. — Ses voyages. — Sa bonté, son intelligence, sa volonté. — Essai de psychologie impériale. — Le renvoi d'un ministre. — Discuter. — Autocratie, orthodoxie. — Le mot d'un fanatique. — Spiritisme. — Le destin d'un fataliste. — Une spirite valicine. — Les promesses de l'avènement. — « Rêves insensés ». — Quiétude. — Surprise. — Larmes. — Tsarskoé sous la loi martiale. — Essais de complot. — L'afiaire Verkhovski. — Prisonnier de la bureaucratie. — Le Tsar et l'étudiant. — Les journaux de l'institutrice. — Faiblisse et entêtement. — Une colère. — Incertitudes. — La peur de demain.
Cependant l'autocrate pleure abondamment.
Prisonnier dans ses palais de sa toute-puissance caduque, il verse des larmes sans fin. Il s'afflige des malheurs de sa patrie et des périls dynastiques dont il sent la menace autour de lui. Pitoyable destinée! Il est celui qui. le l^"" novembre 1894, se promouvant empereur à la minute où il fermait les yeux de son père et s'adressant aussitôt à son peuple, lui déclarait que toutes les forces de sa vie seraient consacrées « au progrès et à la gloire pacifiques de sa chère Russie et au bonheur de ses fidèles sujets ». Ce n'était point de sa part une formule. Il croyait sérieusement et ardemment à sa mission; le
serment qu'il faisait à la patrie, il se l'était fait d'abord à lui-même; il 6tait un rêveur qui croit à la puissance des mots et s'imagine que l'acte est enfermé dans une phrase sonore, un mystique pour qui la vie est un champ d'apparences où se moissonne l'illusion, et ce jeune homme de vingt-six ans qui, par une fortune que peu de souverains connurent, avait parcouru plus de la moitié du monde, se présentait à la tête de son peuple, plus ignorant qu'un moine des choses de la terre, incertain, débile, figé dans l'adoration contemplative du passé, alors que la Russie attendait de ses mains la mâle vigueur qui eût pétri l'avenir.
Il avait reçu une éducation distinguée d'un père et d'une mère qui s'étaient appliqués à lui donner des idées et une volonté. Il ne connaissait ni le latin ni le grec, mais il était instruit des mathématiques, des sciences physiques, de la géographie, de l'histoire, de l'économie politique. 11 parlait avec aisance le français, l'anglais, l'allemand. Il avait eu, entre autres professeurs, deux Français, MM. Gustave Lanson et Aron-Duperré. Il pratiquait les exercices physiques, le patinage, l'escrime, la boxe, l'équitation, etc.
En 1890, son père l'avait embarqué sur le Souvenir dWzov pour un grand voyage d'études qui l'avait conduit en Grèce, en Egypte, dans l'Indoustan, dans l'Indo-Chine française, en Chine, au Japon; c'est là, à Otsou, que, le 11 mai 1891, un Japonais fanatique l'avait blessé d'un coup de sabre, et qu'il avait dû la vie à son cousin, le prince Georges de Grèce. Il avait débarqué à Vladivostok, le port qui limitait son empire à l'est, qui maintenant sans doute hante ses veilles, et dont il n'évoque pas sans déchirement le nom merveilleux, u Dominateur de l'Orient ». Il avait traversé la Mandchourie, la Transbaïkalie; il était le premier des Tsars qui se fut montré aux peuples de l'infinie Sibérie, et, de Vladivostok à
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Moscou, traversant le steppe immense, il coRçiit peut-être l'achèvement de ce prodigieux empire sorti du Kremlin de Moscou, et qui allait, lui régnant, s'appuyer d'une épaule sur le Germain de l'ouest et pousser de l'autre le Chinois de Test. Emporté par son illusion glorieuse, il ne réfléchissait pas que les territoires se payent avec le sang, et, dans son cerveau de chimères, se balançaient mollement celte inclination à la douce paix qui devait le mener au Congrès de La Haye, et cette obstination d'enrichissement territorial d'où allait surgir, à sa stupeur, la guerre. S'il évoque quelquefois ce jour de novembre où il perdit son père, et s'il se rappelle ses promesses de w gloire pacifique » à la « chère Russie » et de « bonheur » aux « fidèles sujets », quel mélancolique retour ne doitil pas faire sur lui-même, et que de méditations sur la fragilité des destins des hommes et l'incertitude des choses humaines! Ou plutôt, bien que parvenu à la maturité de l'âge et pourvu de l'expérience du pouvoir, ne poursuit-il pas mollement le rêve généreux et tendre de son âme inexperte? Ne croit-il pas que son action fut bonne? N'est-il pas tenté d'accuser la vie de l'avoir trahi, et, perdu dans son illusion obstinée, contre toute espérance n'espère-t-il pas que reviendront les jours heureux, qu'un miracle du ciel, rejetant à la mer les Japonais, refoulera du même coup les perturbateurs du dedans? Quelque spirite ne le lui a-t-il point promis? En tout cas il le demande à Dieu dans ses prières. Aveugle, qui ne distingue pas dans les maux présents la conclusion nécessaire d'un syllogisme dont il a accepté les prémisses ! Aveugle, s'il ne voit pas que l'artisan de la guerre japonaise, c'est lui-même qui pleure dans son palais; que l'ouvrier suprême du soulèvement populaire, c'est lui encore, qui gémit sur la déloyauté des hommes, héritier et continuateur responsable d'une politique sans bonté ni justice ! C'est lui, ce souverain splendida portant au front la
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tiare d'or, qui n'a pas discerné que, dans les relations des peuples aussi bien que dans Tadministralion des Etats, il est des heures où la ruse est la pire maladresse, où la pusillanimité est une démente témérité, où il faut oser regarder en face les choses et les gens, où la parole qu'on profère, à la condition d'être brève et hardie, a la valeur d'un acte, où c'est être fort que d'être simple, et habile que d'être loyal.
II n'est pas mauvais. Il pense sérieusement qu'en rusant avec les hommes il vient à bout des événements, et il se persuade qu'il dirige les événements pour le bonheur des hommes. Il a de l'intelligence et de la vivacité d'esprit ; il comprend rapidement ce qu'on lui explique et s'informe du mieux qu'il peut. Mais il ne sait pas s'informer : quand il veut connaître la vérité sur les massacres de Kichinev, il fait venir le prince Mestchersky, et c'est à Plœhwe qu'il demande un rapport ; quand il aurait le devoir de se renseigner sur les causes et les faits de la journée du 9 janvier, il n'écoute que des parents ou des fonctionnaires intéressés; on lui cache la vérité, on lui représente les cortèges d'ouvriers comme une violente tentative révolutionnaire dirigée contre sa vie et ses palais; dans la semaine qui suivit, comme une dame de la Cour lui parlait incidemment d'un projet d'emplette au Gostini Dvor, cet immense bazar qui est au milieu du Nevsky, il lui répondit ingénument : « Mais je croyais que le Goslini Dvor avait été détruit? »
Il voit le détail des choses sans embrasser l'ensemble; il examine les faits un à un sans supputer les conséquences; il engage un acte sans réfléchir que cet acte eu entraine nécessairement un autre, puis un autre ensuite. II lui manque un but, une pensée maîtresse qui porte ses actions et à l'accomplissement de laquelle contribuent ces actions : faculté supérieure de l'homme d'État, on
rappelle quelquefois du génie chez les grands politiques quand ils ont réussi, et elle s'acquiert par l'expérience, à la condition de s'appuyer sur une volonté. Le malheur de Nicolas est de n'avoir point de volonté. « Ne néglige rien, aimait jadis à lui répéter son père, de ce ({ui fait vraiment un homme. » Dans cette adjuration paternelle, si souvent redite, Alexandre III exprimait sans doute les inquiétudes que lui donnait pour l'avenir la mollesse de son fils. Ne sachant ni se décider ni vouloir, parfois cependant il a d'étranges obstinations. Entêtement et faiblesse ne sont point des ternies contradictoires; il y a des heures oii les âmes indolentes s'obstinent dans l'erreur, s'affirmant ainsi à elles-mêmes une énergie qu'elles savent défaillir. Il ne subit pas d'influence particulière, mais il les subit toutes à la suite. Le grand-duc Serge fut celui de ses oncles qu'il écouta le plus volontiers, parce qu'il lui parlait le langage du fanatisme; mais il y eut des moments où il agit sans l'entendre, et il osa, en conclusion des émeutes de décembre 1904, à Moscou, lui enlever le gouvernement général de la ville, comme il osa, à la suite de la défaite navale, rendre au repos son oncle Alexis. Sa mère, Fimpératrice Maria Féodorovna, a sur lui le double ascendant de la maternité et de la fidélité à la pensée paternelle; mais lorsque parut, le matin du 18 février, douze heures avant le rescrit libéral, le manifeste réactionnaire, Maria Féodorovna en avait ignoré l'élaboration, et elle en connut la nouvelle en même temps que le texte en lisant te Messager du Gouvernevient.
Sa flottante volonté s'adapte successivement aux conseils qui ont su choisir leurs circonstances et leurs minutes. Qui cherche à le dominer ou qui agit sur lui avec trop de continuité lui est suspect. Il est défiant, jaloux et coléreux; il s'exprime peu, vit sur lui-même, dans l'intimité restreinte de la vie familiale, au fond de son palais, oîi il reçoit rarement ses oncles mêmes,
n'aimant ni les réceplions ni le théâtre, ayant pour seule joie de jouer avec ses enfants. Il est sombre et volontiers taciturne. Nul ne connaît ses pensées; et celle qu'il cache le plus obstinément, mais qu'attestent tous ses actes, c'est la pensée d'hostilité défiante contre tout ce qui l'entoure. En montant sur le trône, il trouvait au ministère des Finances un homme de décision et de talent, M. Witte. Etre le maître d'un tel homme, c'est avoir un maître. Il l'a brisé. Nicolas ayant, pendant sept années, supporté la rude domination de ce ministre autoritaire, le trouvant en travers des sournoises menées d'intrigants qui le circonvenaient et de cette extravagante politique d'Extrême- Orient, dont l'aboutissement devait être Moukden et Tsou- Sima, secoua le joug un matin. M. Witte était venu à Tsarskoé-Sélo, le lG/29 août 1903, au jour habituel, pour son rapport hebdomadaire; l'Empereur avait donné ses signatures sans parler beaucoup, selon sa coutume, et M. Witte se levait pour prendre congé, lorsque, le rappelant, il lui dit, osant à peine le regarder :
— Monsieur Witte, je vous annonce qu'en récompense de vos excellents services, je viens de vous nommer président du Comité des ministres. »
Witte eut un sursaut. Cette charge de président du Comité des ministres, sinécure qui ne comportait ni initiative, ni pouvoir, ni travail, ni responsabilité, était généralement attribuée à quelque vieux serviteur fatigué ou à quelque grand-duc inutilisable, et ne prit un semblant d'importance qu'à la suite de l'oukase de décembre 1904, qui confiait au Comité le soin d'élaborer les réformes.
Witte, agressif et violent, répliqua :
— Sire, si vous voulez me renvoyer, renvoyez-moi, mais je n'ai pas besoin de compensation.
Nicolas, souriant, insinuant, insistait :
— Mais si, mais si. Monsieur Witte, je veux que vous
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présidiez ce comité, où vous pourrez rendre les plus grands services. »
Witte, subissant la révocation, dut subir aussi la compensation.
Considérons dans ce trait l'un des caractères de l'Empereur. Il est timide et, pareil aux timides quand ils s'enhardissent jusqu'à l'acte, brutal. Nul signe n'avait averti M. Witte de la disgrâce prochaine; son Empereur, ce jour-là comme tous les autres jours, s'était montré correct, réservé, simple et taciturne. Cependant, il méditait le moyen de se séparer du gênant ministre; il y songea longtemps sans doute; on ne renvoie pas sans précaution un dignitaire qui a été le collaborateur du père, qui, depuis dix ans, occupe le premier rang, et de qui le renom financier dans le monde a conquis à la Russie la confiance et lui a permis ses emprunts, ses grands travaux, son essor industriel. Mais l'Empereur méditait en vain. Faudrait-il discuter avec ce terrible homme? Il ne discuta point. Il eut cette brusque audace des faibles qui se sont découvert une volonté, et tout d'un coup, sans reprendre haleine :
— Monsieur Witte, vous serez président du Comité des ministres.
Il se défiait si bien de sa propre résolution que, dans l'antichambre, quelqu'un attendait qu'il avait convoqué : c'était M. de Pleske à qui il allait offrir la succession de M. Witte. Les deux hommes s'étaient rencontrés dans le même train qui les menait à Tsarskoé-Sélo. Witte s'était dit : « Qu'est-ce que Pleske va faire au palais? » et M. de Pleske se demandait : « Pourquoi m'appelle-t-on? >»
Si pénible que lui soit l'action, la discussion lui est plus déplaisante encore. Agir? pour l'autocrate, c'est formuler un ordre, donner une signature : entreprise réalisable. Mais discuter? c'est écouter, donner des arguments, convaincre ; c'est l'exercice oîi deux hommes, quels que
soient l'orgueil de lan et l'humilité de l'autre, brisent d'un coup les barrières sociales qui les séparent, et confrontent, dans un assaut où la meilleure lame est à la main qui la maniera, leurs esprits antagonistes. Sa timidité gêne Nicolas dans la discussion, et ses plus proches conseillers, l'ayant longuement entretenu, se demandent ensuite s'ils l'ont persuadé. Sa pensée estune petite fleur frileuse, cachée derrière un sourire incertain et dans l'éclat bleu d'un regard insaisissable qui semble avoir peur de se poser sur des yeux et poursuit dans l'immensité de son âme un rêve infini.
Deux réalités possèdent son esprit : la foi dans l'autocratie, la foi en Dieu. Mais tout autour flottent des brumes épaisses qui en efl'acent les contours et les enveloppent avec leurs contraires : à l'idée autocratique, il joint des projets de représentation populaire qui en sont la négation ; l'idée religieuse se pousse en lui jusqu'au mysticisme et se dément par des pratiques de superstition. Il est profondément croyant, et son fanatisme de pensée irait jusqu'au fanatisme d'action, si les temps nouveaux permettaient à un Pobédonostsev de tenir la Russie dans ses mains. C'est le cœur contraint qu'il tolère les Juifs dans son empire, et il a fallu un intérêt financier essentiel pour qu'il déchirât une partie des règlements qui jetaient les Vieux-croyants hors de la vie nationale. Recevant un Français et lui parlant de la politique anticléricale que le ministère Waldeck-Rousseau venait d'inaugurer depuis peu en France, il lui dit ce mot, qui pour lui n'était qu'une parole banale tombée dans une audience hâtive, mais qui par là même prend un sens profond et devient significatif d'une âme : « A quoi bon tout cela? Que sont les raisonnements du plus grand des savants à côté de la simple foi d'un pauvre homme qui ue sait pas lire? »
Mais chez lui ce fanatisme de croyance se déploie et se déforme dans une âme de chimère et de superstition.
Nicolas, nerveux, irritable, Imaginatif, sujet à des attaques de nerfs, le mystique Nicolas est sans résistance contre les séductions de la kabale. Il y a des soirs, dans le palais silencieux, où des tables tournent sur des parquets cirés, où les espoirs sont suspendus au résultat de merveilleuses passes magnétiques. Un certain Stéphane, spirite lyonnais, fut longtemps le grand organisateur de ces thaumaturgies, et, en échange, eut de l'influence, jusqu'à ce qu'enfin, usé et discrédité, on le renvoyât; il a laissé au palais un impérial élève qui se souvient de ses leçons; n'a-t-oa pas aussi une cousine monténégrine habile dans l'art des magies, de qui les visites au palais, en exaltant l'âme du cousin, désespèrent la sagesse de la maman, cette sérieuse impératrice Maria Féodorovna, qui, plus d'une fois, intervint au milieu des tables en folie et les fit tourner d'une manière qui n'avait pas été enseignée par Stéphane?
Si Nicolas interroge le destin avec cette âpre convoitise, s'il sent son incertaine volonté incapable d'agir avec vigueur sur les événements, c'est qu'il est fataliste et croit à l'immuable ordonnance du monde. Ce n'e'st pas seulement par la tradition moscovite de sa dynastie que ce tsar russe tient à l'Orient. L'aigle impérial a une tête tournée vers le couchant et l'autre vers le levant; le royaume des tsars fut royaume oriental j usqu'au moment où Pierre le Grand conçut pour lui l'ambition de le jeter rival au milieu des nations européennes qu'il voyait fiévreuses de progrès, et cette longue histoire d'Asie indolente, rutilante, étincelanle, sanglante et parfumée, s'inscrit au ciel delà ville aux cent coupoles, de cette Moscou splendide et barbare qui fit les aïeux de cet Empereur. En Nicolas, la race fortifie la tradition. Européenne par l'éducation et les goûts, son âme, symbolique de l'Empire à double front, est demeurée asiatique par la nonchalance, par la ruse, par la croyance à l'inévitable.
Les mauvais présages, les coïncidences lamentables se multiplient dans cette vie, avidement recueillis par un monarque qui les guette et un peuple accroupi dans la superstition. C'est au mois de mai qu'il vint au monde, au mois de mai qu'il fut couronné dans la pompe resplendissante du Kremlin de Moscou, et qu'il gravit, la tiare au front, devant le peuple prosterné, l'Escalier rouge; et c'est dans ce même mois de mai, dans l'apothéose du couronnement, tandis que, de tout le sol russe, montait la fervente prière que l'avènement de ce jeune souverain fût pour la Russie le commencement d'une période heureuse, c'est à cette minute de splendeur et d'hosannaque quatre mille huit cents cadavres s'écrasèrent dans les fossés de la plaine Khodinski à Moscou, oîi trois cent mille ouvriers et paysans, avec leurs femmes et leurs enfants, étaient venus chercher le repas, le gobelet aux armes impériales, le mouchoir et le rouble qui étaient la largesse faite à son peuple par le nouveau monarque. C'est encore dans ce mois de mai qu'un terrible Japonais leva sur lui le sabre qui faillit le tuer, et dont le souvenir, au moment où le comte Lamsdorf se précipita, un soir de février 1904, pour lui apprendre que l'ambassadeur jaune venait de remettre ses lettres de rappel, lui fit lever les bras au ciel en s'exclamanl : « Pays fatal, fatal ! » C'est dans ce mois de mai aussi que la Russie, avec ses derniers bateaux, perdit sa dernière espérance au détroit de Corée; c'est le 26 mai, le même jour que l'Empereur se rappelait avoir monté l'Escalier rouge, que s'engagea la bataille; elle se développait dans la défaite quand revint le jour anniversaire de la terrible catastrophe de Khodinski. Mai tragique, qui ne secoues sur cette tête blonde que la pluie sanglante de tes feuilles! C'est un homme du Japon qui jadis le blessa : c'est le Japon qui aujourd'hui blesse l'Empire et fait chanceler Tautocratie. Ses propres canons, alors qu'il bénit les eaux, lui envoient leur mitraille. Ses
propres soldats tirent sur son peuple. Il a dénoncé le crime de la guerre, « dont les horreurs, écrivait-il en provoquant le Congrès de La Haye, font frémir d'avance toute pensée humaine » ; il a souri au rêve de la paix universelle et entrepris de la faire décréter par les nations du monde, et le voici emporté dans la plus grande guerre que le monde ait vue depuis trente-cinq ans, l'une des plus grosses d'avenir des temps modernes. Un jour, tandis que l'on baptise à Péterhof l'héritier tant désiré, ce césarévitch que Stéphane avait promis et qui est venu enQn, là-bas, à la même heure, du côté de Port-Arthur, un bateau qui porte son nom, le Césarévitch, a sa carène défoncée par les boulets de Togo et s'incline sur la mer... Sans doute il n'est point de vie où l'on ne puisse découvrir de telles coïncidences; on les observe dans celle-ci, parce que l'on sait qu'elles hantent une âme qui palpite d'angoisse : quel effroi ne l'emplirait point, si elle apprenait qu'au dernier mois de mars une terrible spirite, vaticinant au faubourg d'Okhta, fit cette prédiction que de grandes choses s'élaboreraient en Russie, et que bientôt le monarque épouvanté serait contraint de se réfugier à la Lavra (monastère) d'Alexandre Nevsky!
De la timidité, de la faiblesse, de l'entêtement, de l'artifice, du fanatisme et du fatalisme, voilà donc ce que Nicolas, le 1^' noveml)re 1894, faisait monter avec lui sur le vieux trône moscovite. Mais il y apportait aussi une sérieuse et sincère bonne volonté, un grand zèle à être utile à son peuple et à pratiquer le bien, un cœur pitoyable et généreux. Entre les intentions et le tempérament, où serait la victoire? Si sa volonté était faible, serait-ce au détriment de l'autocratie? S'il était obstiné, serait-ce, par-dessus tous les obstacles historiques et dynastiques, pour le bonheur da peuple? S'il était fataliste, saurait-il s'incliner devant la fatalité de l'évolution d'une société? L'amour du
bien public aurait-il assez de souffle pour balayer en lui les constructions d'une éducation réactionnaire et modifier une formation intellectuelle façonnée par son père à l'image de la sienne?
A l'heure qu'il parut, une vaste espérance emplit le cœur national. Qui serait ce jeune homme pâle et blond qui, dépourvu de la puissante majesté du père, montrait des manières simples et un sourire doux? Continuerait-il Alexandre III? Serait-il l'intransigeant serviteur d'une furieuse autocratie, d'une centralisation forcenée, le fils haineux des tsars moscovites, pour qui, dans la Russie, sont ennemis tous les éléments non orthodoxes? Ecouterait-il au contraire la voix lointaine de son grand-père Alexandre II? Cette ambition ne lui viendrait-elle pas de retrouver ses pas sur la route glorieuse parcourue par le « tsar libérateur » dans les « années 60 »? Le jour de son avènement, c'est la paix à la Russie, c'est le bonheur à son peuple que promettait son zèle magnanime; recevant les grands corps de l'Etat, il leur disait tristement : « En toute chose, je suivrai les traces de mon père. » Mots vagues emplis de mystère; mots de piété filiale, qui n'avaient pas encore de sens politique. La Russie attendait. A sa muette interrogation, la réponse vint le 17/29 janvier 1895. Il venait de se marier, et 182 délégations lui apportaient ce jour-là les félicitations des assemblées de noblesse, des zemstvos, des doumas, etc. Au zemstvo de Tver qui avait exprimé l'espoir que la participation des assemblées élues à la vie de l'Etat devînt plus étroite, Nicolas répondit rudement : w Vos requêtes sont des rêves insensés », et il ajouta, d'une voix qui se fil impérieuse : « Qu'on le sache bien, j'entends consacrer toutes mes forces au bonheur de notre chère Russie; mais avec autant de fermeté et de résolution, j'entends, à l'exemple de mon inoubliable père, maintenir l'autocratie. »
Le parti libéral comprit que ce souverain ne serait pas le monarque réformateur qu'il avait espéré. Cependant, comme Nicolas, intransigeant sur le principe dynastique, montrait par quelques actes sa bonne volonté, il lui fit crédit.
Que pouvait la bonne volonté du souverain, s'il ne voyait pas qu'au moment historique où il prenait le sceptre, nulle œuvre loyalement réformatrice ne pouvait s'accommoder de la forme archaïque de l'autocratie ; que de toutes paris surgissaient dans la nation des capacités sérieuses toutes prêtes à servir une monarchie libérale, qu'elles eussent renouvelé un personnel fatigué et discrédité, endigué et dirigé des forces révolutionnaires déjà menaçantes et que chaque jour allait grossir? Jeune homme de vingt six ans, il se laissait accaparer par ceuxlà mêmes qui avaient été auprès de son père les protagonistes de la politique de compression ; par Serge, à qui il résista parfois et avec qui il eut plus d'une aigre discussion dont le retentissement a traversé les murs du palais, mais à qui finalement il céda presque toujours 5 par Pobédonostsevqui,en même temps que le grand-duc, lui soufflait les conseils de Tintransigeance et du fanatisme. Toujours aussi il avait une oreille docile aux interventions de l'impératrice sa mère, laquelle, dénuée de toute influence du vivant de son mari, gardait à sa mémoire un culte fervent, et se croyait désignée pour être le lien permanent entre la pensée du mort et celle de l'héritier vivant; en revanche, il n'écoutait point et ne consultait jamais la jeune Alexaadra Féodorovna, à qui sa naissance anglo-allemande avait fait un esprit plus moderne, mais qui, jusqu'en 1904, porta devant la dynastie la tare de lai refuser l'héritier du trône.
Nicolas cependant avait confiance. Il passait au galop de son cheval devant le front de ses troupes ; il continuait, depuis 1898, à faire à sa marine d'importantes dotations
annuelles, el il se fiait à la parole prononcée à cette date par son chef, le grand-duc Alexis, « que rien ne serait négligé pour que la marine russe devînt l'une des plus puissantes du monde ».
Il croyait la Russie forte, si forte qu'il pensa être le souverain désigné pour proposer aux nations la fraternité. Il la croyait paisible, ses conseillers lui cachant les rapports des gouverneurs de provinces et lui drapant de légalité jusqu'aux incroyables coups de force entrepris contre la Finlande, en violation du serment que lui-même avait prêté. Il la croyait heureuse, puisque ses ministres, sous un terrible bâillon, étouffaient les plaintes de la nation, domestiquaient les journaux, peuplaient la Sibérie et les campagnes de tous ceux dont les lèvres avaient laissé passer un gémissement.
Dans cette quiétude, le surprennent la guerre japonaise, qu'il n'a ni voulue, ni prévue, ni redoutée, et, fils de la défaite, l'irrésistible mouvement national dont les ondes intarissablement déposent au pied de son trône, à sa stupeur, le mot de Liberté. César frémit dans son cœur. Tout l'étonné, tout l'irrite, tout l'afflige. Aux jours de grande détresse, effondré dans son palais impérial, il sanglote éperdument. Sa mère, sa femme, accourent pour le consoler : il sanglote encore. Cette douleur qui soudain dénude la majesté de la pompe impériale est pitoyable et sympathique. On voudrait au maître un mâle sang-froid, une énergie que trempe l'infortune, des yeux secs ; mais comment n'être pas touché des larmes d'un pauvre homme qui souffre?
Il y a des heures où il réfrène son affliction: dans 1 1 journée où l'on évacue Moukden, il affecte, pendant i ■ déjeuner, de ne s'entretenir que d'histoires de chasvi". et, dans l'après-midi, essayant peut-être de se duper soi-même, il dit avec assurance à des officiers : «■ Oui, j'ai jugé nécessaire d'envoyer à Kouropatkine l'ordre
de quitter Moiikden. » Il y eut d'autres jours où il fut moins fort sur lui-même : lorsque, au premier instant de la guerre, les torpilles japonaises détruisent une partie de l'escadre de Port-Arthur, les officiers de la garnison de Pétersbourg sont immédiatement convoqués au palais pour un Te Deum solennel ; pour se rendre à la chapelle, l'Empereur passe au milieu d'eux, qui l'acclament; il a préparé quelques phrases qui, pardessus leurs tètes, s'adresseront à l'armée et à la flotte et affirmeront la confiance de la Russie, mais il est ému au point de ne pouvoir prononcer un mot, et on le voit traverser la vaste salle, d'un pas saccadé, les yeux troubles, les mâchoires serrées, pâle et contracté, comme un homme qui pleurerait s'il avait le droit de le taire à cette minute. Il reçoit le général Grippenberg, lorsqu'on vient lui apprendre le meurtre de Serge ; sous ce coup soudain, tout son corps tremble, il s'abat sur son bureau, la lète sanglotante entre ses bras, et, devant Grippenberg interdit, il gémit sans fin : « Mon Dieu ! mon Dieu I pourquoi ce crime épouvantable ? »
Dans la forme même de cette authentique exclamation, arrachée à son cœur dans une minute d'affreuse épreuve, distinguons la marque d'une incroyable ignorance de l'opinion russe. Que le neveu eût pleuré sur le meurtre, que l'homme s'en fût indigné, que le souverain l'eût condamné et frappé, certes; mais dans tout TEmpire il est certain que d'une seule bouche sortit cette anxieuse interrogation : « Pourquoi? » et ce fut de la bouche de l'Empereur.
Quelles pensées bouleversèrent son âme inquiète dans ce château de Tsarskoé-Sélo, où, fuyant devant le cortège que préparait son peuple, il s'est réfugié le 7/20 janvier, et qu'il n'osa quitter que cinq mois plus tard pour courir vers un autre asile, vers son palais de Péterhof? 11 y est le
prisonnier de sa toute-puissance. Tsarskoô est placé sous le régime de la loi martiale. Défense de s'approcher à une certaine distance, défense au passant de s'arrêter, de regarder les murs, de lever la tête vers une fenêtre. Les gardes sont doublées et triplées; des rondes diurnes et nocturnes circulent dans le palais et autour du palais; la police, les soldats encombrent les portes et emplissent les corridors; il y a des canons, paraît-il, disposés dans des ravins hors des murs; un attaché militaire, qui en vient, me dit : « C'est une forteresse. » L'Empereur, r-bandonnant ses appartements ordinaires, s'est retiré au second étage, dans les chambres des dames d'honneur aménagées pour lui, car on se souvient de l'attentat qui, le 17 février 1880, fit sauter la salle à manger du Palais d'hiver. De ce château fort, il n'est sorti qu'à deux ou trois reprises, chaque fois à l'improviste, pour se montrer à quelque corps de troupes et rentrer aussitôt dans cette maison sinistre, au milieu de baïonnettes où il ne trouve même pas la confiance.
Toutes les réceptions, toutes les fêtes, même religieuses, qui se reproduisent d'année en année, et auxquelles, traditionnellement, l'Empereur et la famille impériale ne manquentjamais d'assister, sont décommandées ou se privent de sa présence. Il ne passe pas la revue qui, tous les ans, de temps immémorial, a lieu au Champ de Mars de Pétersbourg. 11 n'ira pas voir son grand-père à Copenhague; on chuchote qu'il ne s'installera pas à Péleriiof, moins sûr que Tsarskoé. iNi lui ni aucun des siens n'assistent, le 25 mars/ 7 avril, à la parade religieuse du rôiriment des chevaliers-gardes, le plus brillant et le plus aristocratique de la cavalerie de la garde, dont la fêle annuelle fut toujours présidée par le souverain. Le 18 mai, il n'y a pas de réception de cour pour l'anniversaire de sa naissance. Il rompt même avec la 1res ancienne coutume du tsarisme, qui veut que l'Empereur reçoive le jour du Yen-
dredi-Saint. On n'ose ramener le corps de Serge à Pétersbourg, où dorment ses ancêtres ; derrière son cercueil, dans les rues de Moscou, on ne voit ni l'Empereur sou neveu, ni les grands-ducs Vladimir et Alexis, ses frères.
Il est à Tsarskoé comme un malheureux que la justice des hommes aurait muré vivant. Dans cette énorme demeure, que peuplent des centaines de personnes, la terreur habite avec lui. Il reçoit des lettres anonymes; il trouve sur son bureau des proclamations révolutionnaires, des invectives, des menaces. On lui écrit : « Tes jours sont maintenant comptés. Tu peux t'enfermer dans ton palais, décupler tes gardes, tu n'échapperas pas au châtiment au jour que nous aurons fixé. » Dédaignera-t-il l'avertissement de cette mystérieuse et terrifiante Sainte-Vehme, dont les sentences, depuis quarante ans, s'inscrivent en rouge au livre de sa dynastie, et qui, malgré l'épaisseur des murs et les inquisitions de la police, montre son masque jusque dans ses appartements?
Mais voici plus qu'une menace; voici dans la place l'ennemi, peut-être l'exécuteur. Au mois de mars, la police a l'idée absurde de perquisitionner dans l'appartement d'un page de la Chambre, le jeune Verkhovski. Il est fils d'un amiral, appartient à une grande famille, et le soupçon n'est-il pas une injurieuse sottise? Pourtant, ce jeune gentilhomme bavard tenait des propos singuliers et montrait une curiosité sans rapport avec les fonctions qu'il exerçait. Chez lui, on trouve des proclamations révolutionnaires et deux manuels relatifs à la fabrication des bombes. On l'arrête, et, à partir de ce moment, l'Empereur cesse de découvrir dans ses dossiers les lettres qui le menaçaient. Trois semaines après, le 22 mars/ 4 avril, la police saisit, dit-on, à la porte du château, un individu habillé en officier de cosaques et portant à la main une caisse qui contenait deux bombes. Le 28 mars/
10 avril, dans la Grande rue des Ecuries, à Pétersbourg, on arrête en plein jour un valet de chambre de l'Empereur, en conversation avec un individu à qui il remettait des renseignements sur la vie du palais. Voilà les faits qui filtrent à travers le mystère dont s'enveloppe la police. Combien d'autres sont ignorés!
Dans ses palais, temporaire prisonnier du principe monarchique, ISicolas l'est bien plus encore, à chaque moment de sa souveraineté, de sa bureaucratie. Il ne sait rien de son pays qu'à travers les rapports qu'elle lui fabrique et les mensonges dont elle l'étreint. C'est la bureaucratie qui, par la main de Plœhwe, l'a tenu naguère sous la menace de la terreur. Elle ne Ta pas lâché; elle est insaisissable et multiforme, et il semble que luimême ait pris son parti de sa sujétion. Par quel miracle, dénué de la force volontaire qu'il faudrait, n'ayant pas su se constituer de moyens d'informations, pourrait-il dominer une administration au million de bouches, qui couvre tous ses actes du souci de la paix de l'Empire et de la sécurité du souverain? Une anecdocte minime montrera, en même temps que ses simples façons, sa timidité devant toute initiative. Il recevait un étudiant qui, engagé volontaire au début de la guerre, revenait de Mandchourie, oîi il avait été blessé.
— Vous n'êtes donc pas encore officier? demande l'Empereur.
— Sire, dit le jeune homme, je suis proposé, mais ma nomination n'est pas faite. Beaucoup de mes camarades sont dans mon cas, et il y a déjà assez longtemps que nous attendons.
L'Empereur pouvait ne rien dire, ou répondre un mot vague, ou hausser les épaules d'un air qui aurait signifié : « Mon Dieu ! comme je suis mal servi ! « II pouvait encore, par un de ces gestes qui ne coûtent rien et illuminent toute une vie, poser la main sur l'épaule du jeune homme,
et lui dire : « Je vous nomme officier. >> Il se contenta de répliquer d'une voix rapide et gênée :
— Ce n'est pas de ma faute. Si Ton m'avait donné le décret de nomination, je l'aurais signé tout de suite. Mais je ne l'ai pas eu, et je ne suis pour rien dans ce relard. «
« Ce n'est pas de ma faute !... » Rien n'est de sa faute! Mais où donc est le responsable?
Un autre jour, il confiait à une cantatrice du Théâtre impérial son goût pour Y Hérodiade de Massenet et son regret de ne pouvoir l'entendre; et comme l'artiste marquait sa surprise, puisqu'il suffisait pour cela qu'il donnât un ordre :
— Ah! fit-il, la censure ne veut pas l'autoriser!
La censure, c'est ici le Saint-Synode de Pobédonostsev; songeons que Jean est un des acteurs du drame. Une autre fois, il disait encore ;
— Je voudrais tant entendre Parsifai! Mais ce n'est pas possible.
Il avait donné pour institutrice à ses filles une Anglaise, Miss Egor, et lui avait fait la faveur de lui promettre les journaux étrangers, après que lui-même les aurait lus. Chaque jour, en effet, on remettait à Miss Egor les journaux de l'Empereur, mais préalablement visités et caviardés par la censure !
Prisonnier des autres, prisonnier de soi-même, César règne sur l'Empire, et chacun lui commande. Il se donne parfois l'illusion de l'autorité et de la liberté par d'inexplicables entêtements et de brusques révoltes. Le plus souvent il cède à une influence pressante; quelquefois il accomplit l'acte contraire à celui qu'on lui conseille, pour démontrer son indépendance : ne voit-il pas que, |)sychologiquement, ces deux actes sont pareils, et que, dans celui-ci comme dans celui-là, c'est sa faiblesse qui le destitue de ses propres moyens d'action? Contre la sagesse, contre
révidence, contre l'intérêt russe et le vœu de la nation, il s'est obstiné dans la guerre, et c'est encore sa faiblesse et son aveuglement qu'il s'est donnés comme des marques d'énergie. Il a bouché ses yeux, fermé son esprit; il a appréhendé les conséquences : la paix imposée qui abaisserait son prestige, le retour de cette armée de Mandchourie, souffrante, pitoyable et enflammée, et qu'on appelle déjà « l'armée de la Révolution»; il a vu les spectres de ces centaines d'officiers révoltés que Liniévitch a fait fusiller pour désertion devant l'ennemi; il a redouté les colères nationales contre un régime oppresseur diminué par la défaite; et, dans l'effroi où il s'est vu d'agir, de décider, de conjurer ces périls, il lui est apparu que la résolution la plus favorable était de n'en pas prendre, et de laisser les soldats se battre là-bas : ainsi l'épuisement du régime permit de dire que la Russie luttait avec une énergie désespérée. Enfin, à bout de forces et d'espérances, il s'est résigné à la paix ; mais avec quel hautain visage n'affecta-t-il point d'y consentir?
Une fois on le vit en colère. C'était le jour de l'évacuation de Moukden; les ministres se réunissaient sur sa convocation; il parut, les lèvres blanches, le regard dur; sur un incident, il s'irrita soudain et, s'adressunt à la lois à tous ses ministres, avec un mot en passant pour chacun d'eux, il leur reprocha avec emportement de lui cacher les faits et de mal servir les intentions de sa politique. Tous avaient baissé le front et se taisaient ; seul. Wilte osa regarder son Empereur dans les yeux et lui dit :
— Sire, à vos paroles il y a une conclusion, c'est la démission du président du Comité des ministres : je l'offre à Votre Majesté.
— Eh! Monsieur Witte, fit l'Empereur agressif, vous n'avez jamais que cet argument, votre démission! Quand j'en aurai besoin, je saurai bien vous la demander. »
Cette scène violente l'ut exceptionnelle : on ne se sou-
venait pas que Nicolas eût jamais osé parler si longtemps ni en termes si forts.
Où va-t-il et que veut-il, ce pâle souverain, qui a le visage bienveillant et le cœur sensible, qui est timide et doux dans les relations ordinaires de la vie, indécis et flottant dans ses desseins, et pourtant brutal dans ses résolutions soudaines; indulgent aux fautes des autres, et pourtant obstiné dans ses rancunes et dans ses défiances; qui est faible et volontaire; qui, défendant âprement son indépendance comme un jardin secret, se laisse balancer pourtant aux souffles contraires de toutes les influences, ne se rebelle que contre les dominations exclusives? Combien il faut regretter, pour la conduite des affaires et Tunité du gouvernement, qu'une de ces influences, fût-ce celle de Pobédonostsev, n'ait pas dirigé cette âme avec continuité ! Ce qui déroute l'observateur et confond l'opinion, c'est moins la torpeur du régime que ses contradictions. Ce qui manque à l'autocratie, c'est un point de direction. Alexandre III ne fut pas un souverain d'esprit vaste; mais il eut de l'énergie et de la suite et, à aucun moment de sa vie, il ne fléchit dans son parti pris réactionnaire. Ce n'est pas lui qui se fût laissé arracher des demi-concessions; si la nécessité lui était apparue de donner des satisfactions au parti libéral, il eût marqué, une fois pour toutes, la ligne où il s'arrêterait, et y fût allé d'un coup, tout droit, sans hésitation. Il avait ce qui fait gravement défaut à son successeur : une doctrine politique.
Dans quel sens est-il convenable d'agir? Faut-il réagir? Faut-il céder au libéralisme? Plœhwe eut-il raison? Sviatopolk Mirsky ne fut-il pas un précurseur nécessaire?... Questions contradictoires, que Nicolas se pose dans l'anxiété, auxquelles il sourit successivement, mais sans répondre à aucune. Un seul fait l'a frappé dans la poli-
tique de Plœhwe : son échec promulgué par la bombe de Sasonov. Sur sa légitimité, il hésite encore. Il céderait peut-être aux réformistes libéraux : il n'est pas possédé de l'ambition de commander, et il est désireux de faire le bien et de servir son peuple; mais quand il va se laisser convaincre, surgit dans sa pensée un spectre caparaçonné d'airain, immense comme l'infini, et qui soudain bouche l'horizon à ses yeux troubles : c'est l'Autocratie. Il lui voit la grande barbe, le front carré et la bouche impérieuse de son père. Il entend ces paroles qu'Alexandre III lui dit avant de mourir : « Sache te tenir ferme sur les principes fondamentaux de l'Empire. » Lui-même a promis « qu'à l'exemple de son inoubliable père, il maintiendrait l'autocratie ». L'impératrice-mère et Pobédonostsev s'accordent à lui rappeler en toute occasion cet exemple et cet engagement. Serge hier, Vladimir aujourd'hui, lui répètent qu'il n'a pas le droit de briser la tradition impériale...
Briser une tradition multiséculaire, transformer ce vieux tsarisme moscovite dont il est l'héritier et doit être le continuateur, désavouer son père, léguer à son successeur une forme diminuée de la monarchie, jeter la Russie dans l'aventure d'un régime nouveau, dont l'expérience sera définitive ! Redoutables conjonctures pour un souverain sans hardiesse! Appréhendant de se poser nettement le problème et peureux devant la nécessité de le résoudre, Nicolas, indécis, flottant, s'obstine néanmoins, mais, s'obstinant, ne se décide pas. Il approuvait Plœhve, Sviatopolk Mirsky lui a plu, Trépov l'enchante. Sous l'action des événements, il a promis d'appeler auprès de lui les élus du peuple; à peine a-t-il parlé, il semble le regretter; les mois se passent, l'opinion s'exaspère, et l'on dirait que la Commission Bouliguine n'a été annoncée que pour être le tombeau des reliques du rescril. Est-ce que César renie sa parole? Il ne renie rien. Au maréchal
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(le la noblesse du gouvernement de Kostroma, il dit au mois d'avril : « Ma volonté de convoquer les représentants du peuple reste inébranlable»; il ajoute même sans ironie : « Le ministre de l'Intérieur applique tous ses efforts à sa prompte exécution. «
Ne doutons point de sa bonne volonté. Il a fait un beau geste, qu'il a cru nécessaire et juste; il l'a fait avec un zèle médiocre sans doute, et poussé par une opinion maîtresse; mais il Va fait avec sincérité, dans un dessein de pacification et de progrès. Le geste achevé, César a commencé de considérer avec crainte les mots qu'il venait de tracer sur la muraille. Cette Assemblée nationale n'était plus un projet de cabinet ni la matière d'une discussion académique : il fallait l'organiser, elle allait se réunir, bientôt sa rumeur percerait les murs du vieux palais silencieux de l'autocratie. D'avance il entendait les premiers mots par lesquels elle se révélerait au monde : elle crierait la paix, elle se proclamerait Constituante! Que ferait l'autocrate, acculé par l'imprudence de son initiative à l'alternative redoutable ou de renvoyer brutalement les députés de la nation appelés par lui, ou de sanctionner leurs injurieuses revendications? Il faudrait choisir, promulguer soi-même la déchéance du principe autocratique, redire de sa bouche les mots qu'osa lui écrire en 1902 Tolstoï : « L'autocratie est une forme de gouvernement qui est morte », et qui lui apparurent alors un exécrable sacrilège, ou, par un coup de force, jeter la dynastie dans un inquiétant conflit avec la nation, dont l'audace se serait décuplée en même temps que l'espérance.
Voilà sans doute quelles épouvantes saisissent à présent l'autocrate. On attend, on temporise; on appelle, on escompte le miracle; on prolonge une guerre perdue; on a cette faiblesse des âmes poltronnes de préférer la certitude d'aujourd'hui, même douloureuse, au mystère
de demain. Ainsi Ion gagne des mois ou des semaines, et, désespérant d'obtenir le grand triomplie sur les hommes, on se contente de petites victoires sur le temps. L'heure viendra pourtant de la course achevée. Ces cris retentiront bientôt dans l'Assemblée nationale ; « Vive la paix! Vive la liberté! » Que fera César? Que rien ne surprenne de la part d'un homme inquiet que commandent ses nerfs. Il est peu vraisemblable qu'il cède. Il est possible qu'il résiste et essaye de la terreur. Il est possible aussi que, refusant de contresigner la ruine de l'autocratie et le désaveu de la politique paternelle, il laisse à un autre des responsabilités qui le terrifient. Il est possible encore que, d'hésitations en contradictions, ayant rebuté tant d'hommes et déçu tous les partis, il ne trébuche dans une catastrophe, sous la sentence de « l'Organisation de Combat », à moins qu'elle ne soit devancée par le complot de quelque grand-duc ambitieux... Pour lui-même et pour sa dynastie, souhait )ns quil entende le vœu national. On ne songe pas sans frémissement à ce mot prêté à l'impératrice Alexandra Féodorovna : « Je ne veux pas être Marie-Antoinetle. »
Witte et Bézobrazov. — Les méfiances de Nicolas. — L'afî'aire d'Orient. — Le « génie noir » et « ces messieurs » contre Witte. — Feu Plœhwe. — La France et la guerre japooaise. — Le sphinx. — Les actes qui parlent. — Les partis contre Witte. — Un mot de Trépov. — Witte, homme de l'autocratie. — Un programme de gouvernement. — Suspect. — La vauie œuvre du Comité des ministres. — Le respect de la loi. — Les juifs. — Les 'Vieux-croyants. — L'agonie des Commissions. — Witte, seul secours du régime qui ne s'en doute pas.
De retour du voyage qu'il fit en 1905 en Extrême- Orient, à la suite du traité russo-chinois du 8 avril, SI. Witte, alors ministre des Finances, commentait son rapport devant l'Empereur et lui soumettait ses vues sur la politique à suivre dans ces régions nouvelles. Nicolas, qui l'écoutait en tapotant son bureau du bout de ses doigts, l'interrompit doucement :
— Je dois vous dire, Monsieur Witte, que vos indications ne sont pas tout à fait conformes à celles que m'a données M. Bézobrazov. »
M. Bézobrazov était un personnage assez énigmatique, honoré alors de l'entière faveur du maître, et qui s'occupait volontiers de négociations d'atfaires pour quelques membres de la famille impériale; c'est lui notamment
qui s'entremit pour l'achat des coucessions forestières du Yalou, qui furent un des éléments déterminants de la guerre, et qui se dépensa le plus abondamment pour le succès de la politique orientale. M. Witte, blessé qu'on lui oppose l'opinion d'un homme sans autorité ni responsabilité, se récrie. Il rappelle qu'il fut ministre sous Alexandre III, qu'il occupe une des plus hautes charges de l'Etat, qu'en formulant devant son Empereur une certaine politique, il s'appuie sur dix années d'expérience gouvernementale et engage sa responsabilité politique, et il s'étonne que son opinion soit mise en balance avec celle d'un homme qui, ajoute-t-il, n'est même pas secrétaire d'Etat, titre suprême de la confiance du souverain.
L'Empereur sourit, ne répond rien, et M. Witte continue son rapport. Huit jours après, ouvrant le Messager du Gouvernement ^ il y lit que Sa Majesté, dans sa grande bienveillance, a nommé M. Bézobrazov secrétaire d'Etat.
Cette anecdote témoigne, en même temps qu'un certain aspect du caractère de Nicolas, la nature de ses relations avec M. Witte, au temps même de la toute-puissance de celui-ci. En succédant à son père, il l'avait trouvé au ministère des Finances. M. Witte eut sur les affaires russes une action vigoureuse et conquit en Europe un grand renom. Il donna aux finances, à l'industrie, aux chemins de fer, aux grands travaux, un développement considérable; il assura à la Russie dans le monde un crédit qu'elle n'avait jamais connu; il fut Ihomme sans qui les emprunts multipliés depuis douze ans eussent été irréalisables : c'est {tlus qu'un collaborateur éminent qu'un souverain de vingt-six ans trouvait à son arrivée au pouvoir, c'était une force sur laquelle il pouvait s'appuyer, et, devant le monde, le garant d'une politique. M. Witte avait une réputation d'énergie, d'audace et de
sang-froid; il passait pour un esprit ouvert, heureusement tourné vers les idées et les mœurs occidentales, en mesure de réagir eificacement contre l'indolence asiatique qui arrêtait les progrès de l'Empire. On pouvait supposer que l'indécision du jeune Nicolas aimerait à se reposer sur l'expérience d'un ministre qui en vérité apparaissait comme le seul qui fût capable de faire figure d'homme de gouvernement.
Mais le rude Wilte ne prit pas toujours le soin de ménager le monarque; Colosse à côté du souverain, le front élevé et barré tle rides parallèles, les cheveux drus, l'œil impérieux, la bouche volontiers ironique sous la barbe épaisse, les mains fortes, les épaules hautes, fermement campé sur ses jambes, image de force et de volonté auprès d'un Empereur qui a des gestes menus, fuit le regard et ne cesse pas d'être en mouvement, il inspirait plus de crainte que de sympathie, et il dédaigna tout effort, dans son langage volontiers sévère, pour faire oublier au maître les dissemblances de leurs tempéraments.
Nicolas subissait Witte, le sentant utile, mais avec impatience, et chaque jour accusait leur antagonisme. Nous avons raconté, au chapitre précédent, comment il le destitua; depuis, malgré des retours de faveur passagère, le crédit de M. Witte n'a pas été restauré.
L'opposition de leurs caractères, les mauvaises habitudes d'esprit du souverain, que nous venons de constater, ne furent, du reste, que le ferment qui aggrava et poussa à l'extrême un dissentiment politique. La Uussie s'engageait alors dans cette entreprise orientale, dont la conclusion nécessaire était un conflit soit avec la Chine, soit avec le Japon, de toute façon une guerre. M. Witte avait mené la Russie en Mandchourie et relié l'Empire à Vladivostok, constitué en 1895 la Banque russo-chinoise, préparé eu 189G la construction du transmandchourien.
338 L'AUIiE RUSSE
Mais en jetant le transsibérien entre Moscou et le Pacifique, en méditant le transmandchourien, il avait entendu qu'il s'agissait d'une opération commerciale, et que Vladivostok ne menacerait personne. Conception trop pacifique au gré des militaires, des possédés du rêve asiatique et de certains faiseurs d'affaires, et qui se transforma bientôt en conception de conquête.
Le premier, M. Mouraviev, ministre des Affaires étrangères, qui se suicida en 1900, s'avisa que Port-Arthur serait pour la Russie un excellent port militaire; l'amiral Alexéicv applaudit à la découverte ; M. Bézobrazov, en fièvre à l'idée d'exploiter les forêts coréennes, se mit de la partie, et l'Empereur, en mémoire du césarévitch qui avait participé à la construction du transsibérien, se crut destiné à réveiller l'Orient. Contre la parole donnée, contre les engagements formels du traité de Simonosaki, la Russie, n'ayant pour titre qu'un semblant de traité imposé à la Chine le 27 mars 1898, s'installe à Port-Arthur et à Talien-Wan, en dépit des mauvaises humeurs de l'Angleterre et des grognements du Japon. Talien-Wan est débaptisé et devient port de commerce sous le nom de Dalny ; et comme il fallait bien relier les possessions nouvelles au transsibérien, l'embranchement Dalny-Port- Arthur-Kharbine est construit. C'en est fait, dit la Russie, la Chine est à moi, et je commande à l'Orient 1 M. Bézobrazov, et tous « ces messieurs », et « îe génie noir de l'Empereur », Plœhwe, ainsi que dit M. Witle, de pousser leurs avantages. L'insurrection des Boxers, en 19U0, l'intervention des i)uissances sont pour eux une occasion merveilliMise. La Mandchourie est tout entière occupée. Pour plaire à la Chine, on consent à lui promettre, par le traité du 8 avril 1902, de l'évacuer en trois étapes, dont la dernière est fixée au 8 octobre 1903 ; mais nul ne suppose les Célestes assez candides pour prendre au sérieux ces paraphes diplomatiques. Le i^ aoùl suivant, afin de
dissiper les doutes, on a soia de promouvoir Alexéiev à la vice-royauté d'Extrême-Orient, et le dessein russe est ainsi attesté sans équivoque. Durant ces insurrections, ces conférences et ces gestes offerts à la galerie du monde, le « Tsar blanc » n'a pas négligé l'essentiel : en un an, la Mandchourie est domestiquée; en deux ans, elle ressemble déjà à une province de l'Empire; encore un peu, elle ne sera plus qu'un prolongement de la Sibérie, et, à travers la Corée, se poussera jusqu'à la mer. Mais la Russie ne faisait pas attention qu'allant et venant, elle y avait oublié quelque chose, et c'était l'œuf de la guerre.
La partie est complète. Je n'en suis pas, fait M. Witte. Sa politique regarde l'Occident, aussi bien que l'Orient. Il veut à l'Empire de bonnes finances, un bon renom, de belles usines, de multiples chemins de fer, une place effective au concert de l'Europe. Or, ce que machinent là-bas « ces messieurs », ce n'est plus de la politique, c'est de l'aventure, de la spéculation, du jeu à pile ou face. Avec sa franchise ordinaire, il le dit à l'Empereur. L'Empereur ne l'entend point ; il continue de rêver à la splendeur du rouge soleil qui, se levant sur le Pacifique, empourpre le double front de l'aigle impérial; d'un œil oblique, il considère en même temps ce ministre troublegloire : qui sait si Plœhwe n'a pas raison, quand il le lui représente comme un contempteur de sa couronne et un serviteur plus dangereux qu'un ennemi?... Dès lors, le destin est accompli : pour Witte, dont on compromet la politique, pour Nicolas, qui se défie et que l'on contredit, il faut que Witte parte. Alexéiev vice-roi, c'est le signal. Il part, w Ces messieurs >> triomphent, « le génie noir » resplendit. Où est maintenant le génie noir, où verdoient les lauriers de ces messieurs? La guerre prévue a éclaté...
Elle avait contre elle, avec Witte, le ministre des Affaires étrangères, le comte Lamsdorf, et le ministre de
la Guerre en personne, Kouropatkine, qui, d'abord enivré de l'idée de déployer ses bataillons contre les Japonais, se souvient bientôt de ce qu'il a vu dans son récent voyage au Japon, se prend à réfléchir à mesure que se rapproche l'échéance, et, dans les derniers six mois, devient l'avocat pathétique de la paix. Pas plus que son chef de file, on ne l'a écoulé; il a démissionné, gardant l'intérim, sur le désir de l'Empereur, et pris un congé, en attendant qu'un successeur lui ait été découvert. On ne le découvre pas, ou l'on ne pense pas à le chercher, et, dans cette posture d'attente qui dure des mois, Kouropatkine entend tout à coup l'écho de la canonnade de Port-Arthur, revient en hâte, se réinstalle à son ministère, se propose à Nicolas pour diriger ces armées qu'il avait dites impuissantes à vaincre, et se trouve responsable du sort d'une guerre qu'il a déconseillée.
Cette guerre est l'obsédant sujet des conversations de M. Witte. Lui parlez-vous de la situation intérieure ? « Pensons d'abord à la guerre, fait-il. Tout dépend de l'issue de la guerre, et rien ne pourra être fait chez nous, tant qu'on n'aura pas liquidé là-bas. « Feu Plœhwe ne l'occupe pas moins. « Plœhwe, disait-il à quelqu'un l'année dernière, quelques jours après le premier coup de canon des Japonais, et dans le temps de la toute-puissance de son heureux rival, Plœhwe a escompté les mouvements patriotiques qui serviraient la guerre et détourneraient du problème intérieur; il a pensé y retrouver du prestige pour son gouvernement; mais disons-nous que si la guerre nous débarrassait de ses projets de réformes, alors on pourrait affirmer que la Russie a gagné quelque chose à la guerre. Il agit en ces matières comme un chef de police qu'il a toujours été et qu'il est resté. Qu'il ait quelques notions de politique intérieure, soit; il faut d'autres préparations pour se reconnaître <lans la politique étrangère. Il y a seulement trois mois.
aurait-il été capable de découvrir Tché-fou sur la carte? « Par ces authentiques propos, vérifions la mordante manière de M. Witte.
Il fait encore un grief à la diplomatie française de n'avoir rien fait ni pour prévenir le conflit, ni pour Tempêclier quand c'était encore possible, ni pour avertir la Russie quand la catastrophe fut inévitable. « Ce faisant, dit-il, la France aurait rendu un grand service à la Russie et au monde, et aurait véritablement rempli son rôle d'amie. »
Voilà les matières sur lesquelles M. Witte, quand on l'y pousse un peu, se montre enclin à se confier. Il y trouve l'occasion de s'exalter soi-même, et en vérité, en le renvoyant jadis, on lui prépara pour aujourd'hui une partie trop belle. Sur tous les autres sujets, il demeure impénétrable et sybillin. A Pétersbourg, quand on dit « le Sphinx de Kamennoostrovski », c'est de Witte qu'il est question. Est-il pour l'autocratie? Est-il pour les libéraux? Que pense-t-il de l'Assemblée nationale? Sous quelle bannière s'y dirigera-t-il? Peut-être choisira-t-il celle de chef de l'opposition parlementaire? Plutôt ne se réserve-l-il pas comme le recours suprême de l'autocratie pourchassée? Quels desseins, quels rêves, quelles ambitions sous ce front haut comme une tour?... Il ne s'y élabore que des calculs, entend-on. Mais on s'interroge, on discute, on dispute, on imagine mille sottises. Quelque Russe paradoxal ne m'a-t-il pas affirmé un jour, sans rire, que M. Witte, diable ou Machiavel, poussant sournoisement à la répression brutale afin d'exaspérer le sentiment populaire, allait surgir des troubles pour se faire proclamer président de la République {sic)\
Assurément, ce rôle de sphinx ne désoblige pas M. Witte, et il juge que le mystère n'est point nuisible à ses intérêts. Si sa bouche est muette, il a des demi-sou-
rires, des mouvements de paupière, des regards, de petits haussements d'épaules qui témoignent de vastes pensées hermétiques. Que la sybille reste silencieuse sur son trépied, on connaît du moins de ses actes qui parlent pour elle. La veille de la promulgation de l'oukase de décembre, l'Empereur avait assemblé ses ministres pour le leur soumettre. Ils y lurent un article 3, qui annonçait que des « personnages élus » seraient invités « à prendre part aux délibérations législatives ^>. Tous, en bons serviteurs, approuvèrent. Witte se montra, s'étonna, parla, fit si bien l'avocat de l'autocratie, dont on allait ainsi compromettre le principe, que l'autocrate, sans excessif chagrin, supprima le paragraphe dont s'alarmait le président du Comité des ministres. Il n'est rien qui demeure secret, même en Russie. Des collègues content la scène. Des libéraux s'inquiètent, courent chez Witte : « Eh! quoi, n'ètes-vous plus des nôtres? » Mais lui, d'un doux murmure :
— Laissez faire. On vous trompait. On ne vous donnait rien, tout en ayant l'air de vous promettre beaucoup. Mieux vaut rien qu'une apparence de réforme. Patientez, vous aurez la réforme totale. »
Quelques jours après, c'était l'heure pour le Comité des ministres d'entreprendre la mise en œuvre de la pensée impériale. M. Witte fait venir un éminent libéral et lui demande ses conseils et sa collaboration. Il trouve un homme plein de réserve; il insiste, mais en prenant grand soin de ne pas se découvrir soi-même : « Ce n'est pas pour moi que je parle, disait-il; il ne s'agit pas de mes convictions personnelles; ce que je pense n'a rien à faire ici, j'agis sur les instructions de l'Empereur, etc. » Le libéral enfin se récuse définitivement; mais Witte, dans un dernier efîorf, insinue avec bonhomie ;
— Voyons! il s'agit d'atteindre un certain terme; nous n'avons pas le choix de la route, et, sur celle-ci, impos-
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sible d'installer un chemin de fer; nous voilà grimpés dans un chariot traîne par des chevaux ; eh bien, allezvous nous refuser de pousser à la roue ? Le libéral, qui est fin, répliqua :
— Si le chemin est si mauvais, prenez-en un autre.
Il partit. Ils avaient causé une heure. Que pensait Wilte ? Il se le demande encore.
Par celte altitude expectante, par ces exercices d'équilibre, M. Witte a le propos de se conserver intact pour une action imprévue. Il n'est plus intact. En ménageant tous les partis afin de n'en mécontenter aucun, il se les est tous aliénés, et tous le renient. Les libéraux étaient prêts à s'appuyer sur lui ; ils ne lui pardonnent pas son abstention systématique dans un conflit qu'ils jugent décisif. Il a laissé passer l'heure, disent-ils; qui n'est pas avec nous est contre nous; comment faire confiance à un homme qui aura attendu le destin de la bataille pour aller vers la victoire? Et comme je demandais un jour à un représentant important du parti : « Ne le voudriez-vous pas pour chef?
— Jamais, fit- il, jamais nous n'accepterons Witte, qui s'est volontairement discrédité! »
A la cour, mêmes défiances, même aversion. On redoute Wilte, mais cependant moins pour son énergie que pour la hardiesse de son programme de réformes. On y garde encore l'impression des basses intrigues de Plœhve, et Ton cite ce mot de Trépov :
— Qu'on me laisse perquisitionner chez Witte, et le calme reviendra vite.
Propos absurde sans doute, qui peut-être ne fut jamais prononcé, et qu'il faut restituer dans les temps étranges où il fut prêté au général. Pourta"! n'y eut-il pas un jour de février, où le bruit courut que l'on avait en effet perquisitionné la nuit précédente à Kamennoostrovski? Ne se trouva-t-il pas des gens pour se laisser prendre à ce
conte ridicule, un correspondant de journal pour le télégraphier à Paris?
Voici donc un homme public, qui, pendant douze ans, occupa le pouvoir, accomplit des actes, pratiqua un certain système ; éclate dans l'Etat une grande crise nationale, politique et sociale; de sa conduite passée, ses concitoyens ne peuvent-ils inférer son sentiment présent?... Ils l'appellent le sphinx; pour se faire une opinion sur lui, ils guettent les commérages ; nul ne le revendique, mais chacun fait de son silence un argument contre l'adversaire! Il est de subtils politiques dont l'adresse est de se donner pour les amis de chacun; celui-ci est d'une espèce différente : tous se le croient ennemi. Un seul point sur lequel ils s'accordent : le grand zèle qu'ils lui supposent pour ses propres intérêts; et la seule prédiction qu'ils risquent, c'est que son action iuture ne les compromettra point. Ils oublient cependant que, dans l'affaire d'Orient, il ne s'inquiéta pas de les ménager.
Que les uns et les autres observent avec plus de soin le visage politique de M. Witte, ils s'épargneront des méprises et des surprises. En premier lieu, ils constateront qu'en dépit de son action publique et de ses efforts pour briser le fol élan guerrier de la Russie vers l'Orien!, M. Witte n'a d'européen que le langage et les façons. De l'Occident, il n'a ni le goût, ni le sens, ni la connaissance sérieuse. Son esprit est compréhensii et large; mais, de trop bonne heure, il fut l'un des instruments avant de devenir l'un des maîtres de la bureaucratie, pour y avoir acquis le commerce des idées modernes et le sentiment de la force populaire. La bureaucratie russe est une mauvaise école d'activité pratique et de notions précises. Ni son éducation, ni sa carrière, ni la nature de son esprit ne l'ont tourné vers nos coutumes de libre examen, et ne l'ont disposé à apprécier notre abondance critique. Ne raison-
nons point des Slaves comme nous faisons des Germains, des Saxons ou des Latins. Notre vieille Europe les étonne et ne les attire pas toujours. Ils viennent d'Asie; ils sont lents, frivoles et astucieux; notre hâte de vivre les rebute un peu, notre besoin de réalisations les inquiète, et ils ne comprennent rien à notre respect de la personne humaine. M. Witte esl Slave ; il n'a vu l'Europe que par les portières des wagons; quand il a causé avec dos Européens, ce n'était pas pour s'instruire de leurs méthodes, mais pour appliquer les siennes au succès de ses combinaisons politiques. S'il a eu l'ambition, non de restaurer la puissance asiatique des tsars, mais d'ouvrir à la Russie les marchés de l'Asie, il n'a pas négligé pour cela de la pousser dans le concert occidental, parce qu'il y voyait se mouvoir des activités qui plaisaient à son esprit agile, et qu'il discernait que la jeune force de sa patrie y pourrait prendre un rôle important; mais s'il projeta qu'elle s'y assurât la place qui lui revenait, il préparait au figuré l'invasion slave de l'Europe, non l'absorption du slavisme par le vieux monde.
Il est autoritaire et impérieux, il a l'habitude et l'amour du commandement, il a laissé dans l'administration le renom d'un maître inflexible; c'est à l'autocratie qu'il doit son prestige. C'est d'elle aussi qu'il attend ses revanches. Ce dominateur qui n'a pu se tenir de rudoyer son empereur, croyez-vous, libéraux ingénus, qu'il va se prêter bénévolement aux palabres des Parlements, aux surprises et aux affronts des interpellations, aux enquêtes des commissions, aux combinaisons de couloirs, aux mille intrigues sournoises qu'exige le maniement des hommes? Et quand il sait qu'il n'est point orateur, ira-t-il affronter de gaieté de cœur les redoutables concurrences do la tribune ? Il a mieux à faire que d'être chef de parti ; il se souvient de Loris xMélikov, et il se plairait à jouer à son tour au dictateur. Allez au fond île lui, vous n'y trou-
verez que dédain pour les formes constitutionnelles et pour les artifices parlementaires. Qu'on Fappeile, il sera le ministre tout-puiss-mt d'un souverain absolu ; il penserait déchoir en devenant le chef d'une majorité, et si vous faites votre révolution, vous l'aurez faite sans lui et contre lui. Réjouissez-vous donc, conservateurs, cet homme-là est des vôtres, et la faute insigne, pour l'autocratie, alors qu'elle se désagrège et devrait tendre tous ses muscles pour un effort vigoureux, est de laisser sans emploi l'énergie et les capacités que voici.
Energie ne signifie point répression brutale. Tous ces excès cosaques auxquels s'abandonne le régime, M. Witte les déplore et les méprise. Nul doute que la dictature de Trépov lui apparaisse comme l'infaillible signe de la faiblesse du système, et qu'il compte les blessures de l'autocratie aux coups assénés sur l'opinion. Il n'entend pas ainsi l'action de gouvernement. Résister, sévir? Opérations aisées, tant qu'on a des soldats, des gouverneurs, et qui marchent. Autre chose est de désarmer ses adversaires en se fortifiant soi-même dans les consciences. C'est là justement le programme de M. Witte. Comment ne distinguerait-il point que le vaisseau est pourri, qu'il y faut des planches neuves, que l'heure n'est plus des simagrées, des vaines parades et des attitudes illusoires? La Russie demande des réalités. Ruinez par la base la révolte ouvrière, prévenez celle des paysans, que devient l'opposition libérale? Elle reste sans appui, négligeable pour un iiouvernement en possession de la confiance de la masse.
Cette conception n'est pas nouvelle chez M. Witte. Ministre, il l'exposa jadis à l'Empereur; mais l'acte de précaution qu'il conseillait alors est devenu aujourd'hui pour lui l'œuvre urgente et salutaire. Précisément, dit-il, parce que vous êtes l'autorité et la souveraineté, sans responsabilité, sans contrôle et sans contrepoids, vous devez prendre garde au dépérissement, vous renouveler sans
cesse, et sans cesse restaurer en vous les forces usées. Ne laissez donc pas dire que vous êtes un insensible Bouddha accroupi dans son éternité. Allez au peuple, qui est votre appui. Faites des réformes, toutes les réformes compatibles avec votre statut. Négligez les intérêts particuliers, poids mort, et plongez hardiment dans les profondeurs de la nation. — Par là il se révèle « étaliste », et sa pensée voisine avec celle d'un Bismarck. Dans un rapport éclatant, il a fixé les points de la réforme agraire. Les paysans affamés manquent de terre, ils s'écrasent dans la communauté collectiviste du mir, l'acte émancipateur du 19 février 1861, qui alors les libéra, les étouffe aujourd'hui dans son enveloppe devenue trop éloite; M. Witte propose de lui donner son extension nécessaire, et il trace ce plan : réduire de plus en plus dans la législation les mesures strictement propres à la classe paysanne, la loi devant être faite pour tous; fonder le droit de propriété, non sur la communauté, mais sur l'individu; conserver l'institution du ?/n/-afîn de ne pas contrarier brusquement les habitudes du paysan, mais enlever au mir son caractère obligatoire; procéder enfin à un nouveau partage de terres, devenu indispensable par la surcroissance de la population. Voilà pour le paysan. L'ouvrier a son tour. Que des lois de bonne foi règlent normalement ses rapports avec le patron; qu'un instrument légal lui permette de faire valoir ses revendications autrement que par des révoltes de violence; qu'un maximum soit fixé à la journée du travail ; que soient prescrites dans les usines les mesures sanitaires exigées par la conservation de la race; que soit fondée l'assurance sur les accidents du travail, créées des retraites ouvrières ; que l'ouvrier enfin trouve en Russie des conditions de vie équivalentes à celles que lui garantissent les pays industriels de l'Occident. Assurez à l'ouvrier sa dignité et sa vie, apaisez la faim du paysan, vous apaiserez en même
temps leur révolle. Ils se soucient bien de Constitution ! Ce sont les phraseurs qui ont confondu dans leur esprit la vie politique et la vie toute simple. Ils ne demandent qu'à vivre : d'un cœur sincère et d'une action vigoureuse, apportez-leur votre aide elTicace. C'est pour vous le salut, ou du moins l'étape.
Ainsi raisonne-t-il. Sans doute, il eut raison naguère; peut-être la fuite des heures et l'accumulation des faits lui ont-elles déjà donné tort. A cause de cet esprit d'entreprise et de réforme, les libéraux ont pu se faire illusion sur M. Witte; par là aussi, il a gagné la défiance des conservateurs, eiïrayés de si vastes entreprises. Mais désormais suspect aux libéraux qui redoutent en lui un dictateur, suspect aux conservateurs hantés par le cheval de Troie, suspect à Nicolas qui craint un maître, suspect à tous par son ambition, M. Witte, potentat déchu, trône solitaire dans sa disgrâce, et, frémissant, fiévreux de désirs et de rancunes, impatient d'action, il attend sans résignation le moment où il agréera à l'hostile volonté du souverain de le rappeler au service de sa cause.
Pour l'instant, cette disgrâce est complète. On crut un jour que le destin allait reprendre par la main cet homme qui avait été son favori : ce fut lorsqu'une vie artificielle fut infusée au Comité des ministres, jusqu'à ce jour organe inemployé de l'Etat, et qu'on lui confia la mise à exécution du rescrit de décembre. L'autocratie réformait, et Witte était le réformateur! Signe certain d'une dignité plus haute. Et l'on se confiait que le poste de chancelier serait institué à son profit. Chimère! il n'y avait que du vent dans le rescrit, et à Witte l'on ordonnait de gonfler ses joues pour maintenir la bulle irisée! L'opinion mit du temps à s'en apercevoir. C'est à sa porte que les Dix ont l'ingénuité d'aller frapper, la veille du terrible 9 janvier. On l'accuse de mauvais vouloir et d'astuce, alors qu'il frémit de son impuissance. Un soir d'hiver, devant quel-
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qu'un qui le poussait un peu, une déchirure creva soudain son enveloppe d'impassibilité, et, d'une voix coléreuse, il fit :
— Est-ce que vous pensez que l'on me mette au courant de ce qu'on fait? Croyez-vous que l'on m'ait consulté pour nommer Trépov ! »
Depuis le 22 janvier 1902, il présidait une commission chargée d'étudier la question agraire : brusquement, sans raison, en avril dernier, elle est dissoute, et, comme pour mieux marquer la défaveur, on reconstitue immédiatement une commission nouvelle avec le même programme, mais sous la présidence du réactionnaire Gorémykine. Peu de jours après, c'est le tour de la commission scolaire, que présidait aussi Witte. Le 48 février, Nicolas publie son rescrit; à son élaboration, Witte, président du Comité des ministres, ancien ministre de l'Empereur défunt, n'a aucune part. Est-ce ce Comité, ainsi qu'il semble normal, qui va mettre en action ce rescrit? C'est une commission spéciale dont M. Bouliguine sera le président et l'ordonnateur.
Comment cet homme d'Etat, en pleine force de l'âge, en pleine production de travail, conscient des services qu'il peut rendre dans une crise redoutable, spectateur impuissant de fautes répétées, subirait-il sans colère son injuste déchéance? Nicolas, tout entier à l'allégresse rancunière d'avoir secoué une domination trop rude, prend soin d'aggraver dans la forme son insistante défaveur; par brusques poussées, il fait redescendre à M. Witte et à son Comité des ministres les degrés gravis d'un coup, il y a six mois, en une heure d'impérial caprice, pour les ramener à l'inutilité ancienne de leurs fonctions décoratives. Bien des fois, Witte offrit sa démission : on ne daigna pas l'agréer. Il semble que l'humiliation du ministre soit encore un mode de sa servitude, et que, dans la crainte de le jeter dans l'opposition, on le retienne
au palais autocratique en un poste magnifique de dignitaire sans prestige et de conseiller que l'on ne consulte pas. Ainsi l'on enchaîne sa critique et l'on décuple ses responsabilités pour le jour chimérique où il sera permis â Trépov de prouver qu'il est de la conspiration libérale.
Wilte pourtant fut la première dupe de la comédie du rescrit de décembre. Le lendemain, avec une fièvre heureuse, il s'était mis à l'œuvre ; il multiplie les séances, bouscule, harcèle, harasse ses collègues, accoutumés à une moindre précipitation, accumule les rapports, distribue l'ouvrage entre les commissions, se jette avec son énergie ordinaire dans un labeur précipité. N'était-ce point la fortune qui revenait, et ne brassait-il pas de ses mains les revanches souhaitées?
Après six mois écoulés, quel résultat de son effort? Cette œuvre fut vaine, et les libéraux ne se trompaient pas. Sur la route embourbée, M. Witte n'a pas poussé très loin ce chariot au secours duquel il sollicitait les bonnes volontés. Dès les premiers pas, on lui fit un petit signe d'intelligence, et il comprit que l'on était au théâtre. Ou bien les réformes du Comité et des commissions se bornèrent à des apparences, ou bien l'on affecta d'ignorer leurs décisions. On avait arrêté — avec la ratification impériale — que l'élaboration des lois serait soustraite au caprice ministériel, que nul texte n'aurait de valeur légale qu'à la condition d'avoir été soumis, selon la règle, au Conseil de l'Empire, discuté et approuvé par lui; que les mesures exceptionnelles, ramenées aux cas d'absolue nécessité, délibérées parle Comité des ministres, seraient subordonnées à la ratification du Sénat; que la loi ayant pour caractère essentiel d'être égale pour tous et permanente, la validité des lois temporaires édictées dans le passé devrait être strictement bornée à la période pour laquelle elles avaient été faites; que la responsabilité des
fonctionnaires deviendrait effective par l'application de peines disciplinaires et l'exercice de poursuites civiles et correctionnelles; que les grands pouvoirs de l'Etat, bénat et Conseil de TEmpire, seraient restitués dans leur vérité originelle et fondamentale, etc. Le Comité des ministres avait stipulé ces choses. Est-ce un rêve? Où sommes-nous, pour qu'il soit nécessaire de rappeler officiellement ces principes fondamentaux de tout régime de civilisés, et pour qu'un tel rappel prenne les apparences d'une révolulion? Pourtant, de ces décisions, dont le timide objet se bornait à tenter la restauration du principe gouvernemental et à rendre la vie aux organismes faussés de l'autocratie, pas une ne reçut un commencement d'exécution. Nonobstant la signature impériale, il fut sans délai avéré que les ministres considéraient toutes ces palabres comme jeux sans conséquence. Celui de l'Intérieur continue de faire signer à l'Empereur des papiers qui prennent force de loi; les mesures exceptionnelles, avec Trépov, se multiplient, sans avis du Sénat; les lois temporaires ne cessent pas d'avoir leur pleine efficacité; pas plus que jadis, on ne demande compte à nul tchinovnik de l'arbitraire qu'il produit en abondance; enfin l'on se rira de vous, si vous sollicitez quelque lumière sur la réorganisation du Sénat ou du Conseil de l'Empire.
Autre réforme : le 25 janvier/7 février, le Comité des ministres médite sur la question religieuse. Distinguant, parmi les règles qui limitent le libre exercice des différents cultes, celles qui ont un caractère strictement religieux des mesures politiques où la religion n'est que le prétexte, il promulgue, par l'immédiate abolition des premières, la liberté de la croyance, et invite le Saint- Synode à proposer sans retard la grâce de toutes les personnes qu'elles ont atteintes. Quant aux secondes, il les déclare caduques, si elles ne sont régulières et légales, et il prescrit aux divers départements ministériels d'éla-
borer les projets de lois destinés à réglementer la matière dans le délai de trois mois.
Par cette seconde formule, ce sont les cinq millions de Juifs que l'on entend désigner, sans oser les nommer. Ils sont des parias dans l'Empire. Interdiction de séjourner ailleurs que dans les dix provinces de Pologne et les quinze gouvernements du sud-ouest; à l'intérieur de ces provinces, interdiction de séjourner dans les villages; s'ils sont en nombre dans un bourg et qu'on les y trouve gênants, un arrêté du gouverneur proclame village le bourg, et incontinent les Juifs doivent s'égrener sur les routes, en quête de quelque gîte où provisoirement ils ne soient point traqués; interdiction d'acheter ou de louer des terres; interdiction de changer de résidence sans autorisation; interdiction d'entrer à leur gré dans les écoles, gymnases ou universités (on tolère 3 0/0 de Juifs dans celles des deux capitales, de 5 à 40 0/0 dans les autres centres); interdiction d'entrer au barreau dans une proportion supérieure à 10 0/0; interdiction de participer, comme électeurs ou élus, aux élections des doumas et des zemstvos, si bien que des villes comme Berditchev, peuplée de 800/0 de Juifs, comme Bélostok, presque tout entière juive, sont administrées par des conseils municipaux pris dans la petite minorité bien pensante; interdiction d'avoir, sauf autorisation spéciale, des domestiques ou employés chrétiens; interdiction de... on ne compte plus les interdictions; le Juif ne connaît du pouvoir que ses gendarmes, et sa vie même est une tolérance. De temps à autre, il y a des expulsions en masse, et, pour varier, des massacres. Alexandre II avait adouci sa peine; Alexandre III et Nicolas II la renforcent. Tout enfant juif instruit dans uneécole chrétienne est considéré comme ayant abjuré sa religion. Le juif est frappé de taxes spéciales. Taxe spéciale pour le costume juif: c'est cinq roubles pour la calotte. Taxes sur les bougies du
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sabbat, sur les bêtes tuées selon le rite Israélite. Le juif ou la juive qui se fait baptiser a le droit de divorcer, sans autre formalité, avec son conjoint Israélite. Etc..
Witte et le Comité des ministres vont-ils donc affranchir cet esclave, redresser cet ilote? Ils se bornent à lui permettre d'acquérir des forêts en dehors de sa zone de séjour, et à deux ou trois autorisations analogues. C'est tout. Voilà pour le Juif.
Pour les Vieux-Croyants, on va plus loin. C'est qu'ici on a un intérêt majeur. Les Vieux-Croyants, riches marchands, détiennent à eux seuls la plus grande partie de la fortune liquide de la Russie, et présentement Ton a besoin d'argent. Les Vieux-Croyants, schismaliques de l'orthodoxie depuis 1654, au temps d'Alexis Mikhaïlovitch, second des Romanov, se distinguent des orthodoxes, dont i!s partagent tous les dogmes, en ce qu'ils refusèrent alors d'adhérer à la réforme du patriarche Nicon, d'accepter les corrections des textes sacrés, altérés par les erreurs des copistes, et de pratiquer leur foi selon les rites réformés. Imaginons accomplie chez nous la réforme de l'orthographe, et l'Académie mise au ban de la la société pour s'obstiner à écrire « asphodèle » avec un p/i, voilà le crime des Vieux-Croyants. D'abord chassés du royaume de Moscou, les Vieux-Croyants obtinrent plus tard de séjourner partout en Russie, mais sans droits : jusqu'à hier, ils risquaient l'expulsion, l'emprisonnement, la déportation, à célébrer seulement leur culte; leurs chapelles étaient fermées; leurs mariages étaient des concubinages, leurs enfants des bâtards, leurs héritages des usurpations, et, pendant deux siècles, ils subirent sans répit la persécution acharnée de l'orthodoxie et du Saint-Synode. Comme l'Empire souffre, que les caisses sont vides, qu'ils ont promis une contribution puissante aux frais de la guerre, un rescrit du 40/29 avril les rend à la vie sociale. L'État
daigne les reconnaître officiellement, reconnaître leurs prêtres, leurs mariages, leurs enfants. Qu'ils rouvrent donc leurs églises, ainsi qu'il agrée à la magnanimité impériale; et, doublant le prix de ses faveurs, l'Empereur délègue à Moscou son aide-de-camp, le prince Galitzine, et le comte Chérémétiev, pour en notifier la bonne nouvelle : les Vieux-Croyants se pressent dans leurs temples, se couchent sur les dalles, et pleurent de joie en bénissant le généreux souverain.
La liberté rendue ou vendue aux Vieux-Croyants, c'est l'unique réforme sérieuse qui, en six mois, ait jailli du rescrit de décembre. N'incriminons point M. Witte pour cette faillite des promesses impériales. Witte ne peut rien , son Comité est un décor. La réalité, c'est une bureaucratie obstinée et avide ; l'omnipotence est aux mains d'un gouvernement anonyme qui se croit déshonoré s'il écoute l'opinion, et perdu s'il sert la loi. Après une période d'apparente activité, ces multiples commissions qu'il a créées, Kobéko, Sabourov, Ignatiev, etc., sont doucement tombées dans un sommeil annonciateur de la mort. Impuissantes par elles-mêmes, vers quel but iraient-elles, alors qu'on les a dirigées vers le néant? Aussi bien elles ont laissé passer l'heure. Que disent les membres de la Commission Kokovtsev dès leur première séance? Qu'ils se considèrent « comme chargés seulement d'un travail préparatoire, et qu'il appartiendra à l'Assemblée nationale de statuer sur leurs propositions ». Et le ministre Kokovtsev concède que leur scrupule est légitime et qu'en effet c'est à la future assemblée de juger en dernier ressort.
M. Kokovtsev et ses commissaires ont prononcé sur les entreprises du Comité des ministres et des commissions la parole de vérité. Sincèrement élaborée, Toeuvre indiquée par le rescrit de décembre pouvait être, dans uae
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certaine mesure, efficace; le soir du 18 février/3 mars, même consciencieuse et loyale, elle devenait caduque. A l'instant où, reconnaissant les difficultés intérieures, l'autocratie se décidait à en référer à la nation, l'heure était à la nation et le travail commencé devenait vain. Chacun le reconnaît, chacun le crie au gouvernement; le Novoié Vrémia lui-même proclame l'impuissance des commissions, et avertit le pouvoir que son obstination à se servir d'elles contre Topinion n'aura d'autre résultat que de le faire accuser d'intentions dilatoires à l'égard dn l'unique et de l'impérieuse réforme : la convocation de l'Assemblée nationale. Si l'on dédaigne les avertissements des zemstvos, le Novoié Vrémia aussi sera-t-il suspect? 0 Witte ! vous voyez ainsi s'écrouler pierre à pierre l'espoir que vous aviez conçu peut-être de reprendre un rôle dans l'État... L'œuvre h laquelle il s'est attaché meurt sans être née. Solitaire, il attend le destin. S'il était possible d'appliquer à ce gouvernement les méthodes de la logique, on annoncerait avec certitude l'événement de demain. Le jour viendra, la circonstance se présentera, où l'autocratie, acculée et à bout, désespérant d'ellemême et de la fortune, aura besoin d'un homme. Elle voudra se prolonger, se sauver s'il en est temps, elle voudra vivre. Cet homme est là, qui guette son signe pour la saisir au cou, à l'instant de la plongée. Seul il la comprend, seul il saura la servir, parce qu'il attend d'elle beaucoup, et que leur sort est lié. Il la délivrera de son archaïsme ; il secouera la poussière de marbre que les siècles ont déposée sur ses membres perclus; il la rejettera dans la vie. Par lui, s'il est possible, l'autocratie, adaptée aux conditions des sociétés modernes, deviendra un système vivant, homogène et rationnel, et donnera l'illusion qu'elle peut être un régime populaire. Qu'elle ne redoute pas qu'il lui fasse courir l'aventure de la liberté. Cet homme n'est point un discuteur; c'est un
autoritaire, qui n'admet de la liberté que celle qu'il pratique ou qu'il concède ; l'Empereur certes sera son premier sujet, mais pour ce front souverain le ministre cueillera des lauriers ; il se sent désigné pour être le hautain chancelier d'une monarchie forte, et lui donnera un zèle d'autant plus ardent qu'il en espère plus de prestige. Voilà sans doute les sujets de sa méditation. Mais l'heure s'avance, et peut-èlre est-elle passée...'
1. Fixons, à lusage des Français, la phonétique du nom de M. Witte. 11 se prononce Vite, en accentuant l'e final, c: non pas Ouilt, comme on l'entend souvent prononcer.
Ami du prince Mirsky. — La circonspection des gens en place. — Les deux routes. — Réprimer. — Agir. — La Constitution. — Le paysan électeur. — De la terre ! — L'avantage de l'Etat. — L'Assemblée nationale. — Résistance ou ab lication. — Où sont les conservateurs? — Flirt socialiste. — La licence. — Qu'en pense l'Empereur? — Situation paradoxale.
Dans le petit salon mauresque d'une maison amie, en attendant l'heure du souper, un personnage important, qui tire de petites cigarettes blondes d'un étui d'argent semé, à la mode russe, de blasons et de chiffres d'or, parle librement de la situation de l'Empire.
La réunion est intime. Les maîtres de maison y ont tout juste convié leur éminent ami, et moi quatrième. C'est peu de temps après le drame du Kremlin, qui a étendu dans la neige le cadavre du grand-duc Serge. L'autocratie, qui n'était pas encore remise de la violente alerte du 9/22 janvier, commençait seulement à chercher sa direction, au moment où ce coup nouveau la replongea dans le trouble et l'angoisse.
Cet hôte de marque s'exprime avec une abondante aisance. S'il m'est permis de rapporter ses propos, je n'ai point la liberté de découvrir son nom. C'est celui d'un
homme qui, ayant brillé, jeune encore, dans les hautes charges de l'Etat, connaissant bien l'esprit public en Russie pour y avoir gouverné des provinces, participe directement à la vie gouvernementale et y apporte, avec un grand respect de la tradition, un sens très vif des nécessités modernes. Il n'est pas ministre, mais presque. Initié depuis peu aux secrets de l'Etat, ayant été jusqu'à ce jour uu agent d'exécution, ordonnant aujourd'hui, il est le témoin récent des incertitudes et des flottements de ceux qui gouvernent, et ne les constate pas sans quelque déception. Conservateur par destination, puisqu'il fait le quart sur le navire de l'autocratie, il est de ces conservateurs réformistes que la politique du prince Mirsky a fait jaillir de tous les centres nerveux de l'administration impériale. Sans doute, il n'agrée point toutes les hardiesses ou toutes les i'aiblesses du prince son ami, de qui il dit néanmoins qu'il fut i< un événement historique nécessaire »; mais, comme il est d'esprit compréhensif et souple, comme il a vu la faillite des méthodes de Plœhwe et compris l'insuffisance et le vide de la politique réactionnaire, ce vir riovus^ le jour où il aura la complète direction et la pleine responsabilité du pouvoir, est homme à trouver et à donner à son pays, si l'autocratie n'a pas alors déjà fléchi, la politique à la fois libérale et traditionnelle qui lui assurerait une prolongation d'existence. Si familier que soit son entretien, cet homme d'Etat est, par tempérament, de langage prudent et circonspect. Dans « ces jours », on agit fort en Russie, mais les gens en place, insoucieux de se compromettre, ne parlent qu'à bon escient. C'est chez eux une conjuration de silence. Ni les réactionnaires, incertains du lendemain, ne se hâtent de formuler l'irréparable; ni les autres, que charme au fond la sirène libérale, n'ont de goîit pour les attitudes décisives. Ils sentent le péril de gauche aussi bien que celui de droite, et se gardent de se compromettre
dans la bataille. On tend une oreille vers Tsarskoé-Sélo, une autre vers les voix populaires; on demeure coi dans le grand mystère du palais impérial, et tout le personnel gouvernemental, dans l'attente du signal qui en partira quelque jour, se recueille et se prépare. Que d'aventure quelqu'un consente à causer, il faut l'écouter avec attention et savoir interpréter ce qu'il laisse échapper. Je me persuade que ce petit préambule n'était point inutile avant que je cède la parole à qui, ce soir-là, mesurait devant des amis de précautionneuses confidences.
— Enfin, demandait la maîtresse de céans, il est impossible que nous continuions à vivre comme nous faisons depuis cinq mois. Que va faire le gouvernement?
— Eh! qui le sait? fit l'homme d'État, en lançant vers la lanterne de cuivre ajouré la fumée de sa cigarette. Le gouvernement, ou du moins ce que l'on appelle de ce nom, n'en sait rien lui-même. Il espère le miracle de la révélation de salut, il attend la direction d'en haut; mais le miracle tarde au rendez-vous, et la direction suprême ne se presse pas de se manifester. Je comprends que l'on hésite. 11 y a deux partis à prendre. On peut réprimer. Cela consiste à donner un tour de vis aux rouages de la police, à mettre des gens en prison, à fermer les journaux, à interdire les assemblées, à pousser l'épée aux reins les ouvriers dans leurs ateliers déserts, à montrer aux zemstvos qu'on est de taille à se mesurer avec eux, à frapper tous ceux qui s'associent à des démarches ou à des résolutions désagréables au gouvernement.
« N'est-ce pas le parti le plus simple, le plus naturel, le plus humain? Quand vous recevez un coup, votre premier mouvement n'est-il pas de le rendre? L'autocratie, depuis six mois, est battue en brèche; hier, elle a été atteinte avec brutalité par le meurtre d'un oncle de l'Empereur; si elle veut se venger, elle dispose pour cela de moyens multiples et variés. Elle le peut. Elle a un
exécuteur zélé et prompt dans la personne du général Trépov, à qui, je vous l'accorde, je ne confierais pas le gouvernement de l'Etat, mais dont l'àme policière et la solide poigne sont des instruments remarquables pour une pareille entreprise. Mais cette réplique, en dépit de l'apparence, est aussi celle qui suppose le moins d'énergie. Je dis plus : elle en suppose d'autant moins qu'elle sera plus vigoureuse. Il suffit d'un ordre à donner : à tous les degrés de la hiérarchie, cet ordre tombera sur des a^'îfnts très empressés à l'exécuter en conscience, et plus il sera brutal, plus il trahira de doute sur l'efficacité des moyens normaux et du jeu ordinaire des institutions.
« Le second parti qui s'offre est celui de l'action. Oui, le gouvernement peut avoir la volonté d'agir — je veux dire dans le sens où le poussent les circonstances historiques où nous sommes — et de désarmer ainsi les forces d'opposition en affermissant son propre pouvoir. Mais ici commencent les vraies difficultés.
« Qu'est-ce qu'agir? C'est évidemment accorder des réformes organiques, ausculter le corps de la nation, y discerner les parties malades, appliquer avec sûreté les remèdes nécessaires. Quelles réformes, quels remèdes? C'est une matière très grave, très délicate, très périlleuse, où la moindre démarche est décisive, où la moindre erreur est irréparable. Il faut vouloir, et c'est la chose la plus difficile qu'il y ait au monde; et non seulement vouloir, mais savoir ce que l'on veut et comment on le veut. Aller de l'avant, c'est bien vite dit; mais dans quel sens doit-on se diriger, jusqu'où veut-on et peut-on aller, à quelle limite précise entend-on s'arrêter?... Pour une telle œuvre, il faut de la réflexion, une hardiesse circonspecte, surtout de la décisiou. Mais où est-elle, la décision? Je vois des gens prudents, mais seulement dans la faiblesse; je vois aussi des gens audacieux, mais seulement dans la violence. Qui, dans le gouvernement, sera à
la fois l'homme habile, l'homme juste, l'homme fort? Qui déterminera aujourd'hui la direction nouvelle et le point suprême au delà duquel il ne cédera rien?... »
Ces choses lucides étaient dites avec une élégante nonchalance, et l'homme d'État indiquait en souriant toutes ces dilficultés gouvernementales, d'une voix qui semblait les caresser plus qu'elle ne les accusait.
— Si l'on songe, dis-je, à des réformes organiques, l'essentielle, pour ne pas dire l'unique, c'est la Constitution?
— Sans doute, c'est la Constitution. Mais voilà un mot à la fois bien précis et bien vide. J'attends encore que les libéraux nous donnent un programme et nous disent de quelle manière ils entendent accorder les données que suppose le problème onstitutionnel. Quelle Constitution veut-on? Ou plutôt, quelle acceptera-t-on? Il y a la Constitution française, l'anglaise, l'allemande. Les Japonais ont aussi une Constitution, qui ne ressemble à aucune de celles-là. Laquelle choisir? Laquelle inventer? Mais passons. Prenons l'idée constitutionnelle dans son sens fondamental, c'est-à-dire en ce qu'elle implique un Parlement élu. La théorie est séduisante ; mais il faut considérer la réalisation. Or, la Russie, peuple iihmense, où 85 °/o de paysans incultes composent une masse énorme, numériquement écrasante, peuple hétérogène, formé de races multiples, n'est assimilable à nul autre pays européen. Vous, moi, nous seronsbien capables d'élire un député et de nous faire représenter au Parlement en conformité de nos préférences ou de nos intérêts ; mais ce paysan? Ce paysan ignorant et fruste, sur quoi déterminera-t-il son choix? Dès lors, est-il possible de donner à la Russie une Constitution qui ne serait que l'instrument particulier d'une fraction tout à fait restreinte de la nation, et un Parlement où ne siégeraient que les représentants de ceux que nous appelons les intellectuels? »
On fit observer que les paysans trouveraient à coup sûr, dans chaque district, un homme, avocat, médecin, noble, propriétaire, capable de faire un représentant très convenable.
— Oui, ils le trouveront, cet homme-là. Et ils le nommeront au petit bonheur, non parce qu'il connaîtra l'ours besoins et saura exprimer leurs pensées, mais tout simplement parce qu'il sera le lettré devant le rang duquel on s'incline, ou le personnage qui a rendu des services. Et ainsi les paysans, c'est-à-dire la grande majorité de la nation, auront bien des députés, mais ils ne seront pas effectivement représentés.
— Excellence, dis-je, pensez-vous donc que le paysan rançais, ou l'anglais, ne se laisse pas déterminer autant,
sinon davantage, par la personne du candidat que par ses idées?
— Peut-être. En tout cas, le nôtre est certainement moins développé que le vôtre; il n'y a pas de représentation sérieuse sans critique réfléchie et volonté consciente de la part de l'électeur, et un Parlement dont les idées maîtresses et la politique fondamentale n'auraient pas leurs racines dans le corps électoral et ne s'appuieraient pas sur l'adhésion explicite du suffrage populaire, ne serait pas autre chose qu'une oligarchie. Y voyez-vous beaucoup d'avantages sur l'autocratie?
« C'est aussi une question de savoir si le paysan russe la désire, cette Constitution que nos intellectuels réclament en son nom, et que les ouvriers, répétant les phrases des intellectuels, exigent à leur tour. Eh bien, je suis convaincu que non seulement il y est fort indilTérent, mais que, consulté, il ne comprendrait pas ce qu'on lui propose. Que demande-t-il? Ce que l'homme de la terre demande dans tous les pays du monde, ce qui lui manque le plus chez nous, ce que votre admirable Zola a si bien exprimé... de la terre! De la terre, il ne souhaite pas
autre chose, parce que la terre, c'est toute sa vie et toute sa passion. Au fond, quelles que soient les agitations apparentes, il n'y a pas chez nous d'autre question vitale que celle-là. Que l'autocratie donne au paysan la terre dont il a besoin, il sera content et n'écoutera guère ceux qui lui parleront ensuite de Constitution. La question agraire sera résolue quelque jour, c'est indubitable. Elle sera résolue par l'autocrate : le paysan le sait, et il attend tout de lautocratie, non d'un régime parlementaire qui, en soi, ne comporte pour lui aucun bien réel. Ainsi considéré, vous voyez bien que le problème constitutionnel est beaucoup moins pressant qu'il ne le semble, et qu'il n'exprime en aucune manière un besoin profond et national. J'entends bien que l'opinion des intellectuels n'est pas négligeable, et qu'il n'est pas permis à un gouvernement juste de dédaigner l'appel d'une importante fraction de la nation, si elle en représente surtout les éléments les plus cultivés et les plus conscients. Mais vous m'accorderez aussi que tout gouvernement a un droit de défense, et que, s'il n'est pas acceptable que ce droit s'exerce contrairement au vœu de l'opinion nationale, il est légitime qu'il s'appuie sur la majorité du peuple. Vous comprendrez alors que l'État recule devant une aventure qui, brisant brutalement la tradition autocratique, ne lui assurerait point en échange auprès de la masse populaire le crédit dont il a besoin, et qu'il obtiendra aisément sans être contraint de promulguer sa propre déchéance. »
Nous écoutions ces critiques balancées, qui successivement, avec des grâces de dilettantisme, crevaient de leurs chiquenaudes le ballon gouvernemental et le ballon constitutionnel, et nous attendions que, du néant où il s'installait, notre interlocuteur fît surgir la construction de ses rêves : nous attendîmes en vain. Presque simultanément nous fîmes cette objection :
— Mais enfin il faut bien pourtant que le gouvernement fasse quelque chose. Conservateurs et radicaux sont là-dessus d'accord. La vie de l'État est anormale. Que ne consulle-t-on la nation par le moyen d'une assemblée élue ou d'un Zeniski sobor?
— Et que lui demandera-t-on au Zemski sobor? Que dira-t-il? Je vois que la question est discutée par toute la presse, et je m'en réjouis, car il est excellent d'accoutumer les esprits à réfléchir et de leur poser des problèmes. Je vois aussi que nous nous acheminons vers cette assemblée et que la sanction impériale ne tardera plus beaucoup (ceci se passait peu de jours avant la publication du rescrit). Mais il faudrait s'entendre. Le Zemski sobor est une certaine chose, et, si je comprends bien, c'est une autre chose que l'on réclame. Le Zemski sobor est une institution de caractère strictement autocratique; son rôle fut purement consultatif et ses avis n'engagèrent jamais le souverain, ou plutôt on s'arrangea de telle sorte que le sobor formulât toujours son opinion dans le sens souhaité. C'était le temps idyllique.
« Est-ce un pareil sobor dont on exige la convocation? Non sans doute. Celte fois il ne s'agit plus pour le tsar de poser librement une question déterminée aux députés de la terre russe et d'écouter la réponse qu'on leur aura enseignée, mais d'accepter en quelque sorte la sommation d'un parti qui se propose de formuler en assemblée nationale ses cahiers de revendications; on ne parle pas de réunir un concile d'enregistrement, mais d'enregistrer au contraire les volontés de ce concile. Dès lors, ce n'est plus un Zemski sobor que l'on requiert, c'est une Constituante. Ne parlons donc plus du sobor, et, pour la Constituante, revenons aux arguments que je faisais valoir tout à l'heure. Je ne sais pas si l'on a pensé à ces choses, mais les vraies difficultés pour l'autocratie commenceront au moment où elle aura résolu la convocation de
l'Assemblée nationale. Elle aura à choisir ontre la résistance et la soumission. La résistance sera devenue bien malaisée, et la soumission bien douloureuse... »
L'homme d'Etat s'était levé, et maintenant, toujours souriant, toujours poussant la fumée de ses minuscules cigarettes, il marchait à travers le grand salon voisin.
— Ah! fit-il, je ne conteste pas que la situation soit difficile, pour ne pas dire dangereuse. Je vous montre seulement l'embarras d'un gouvernement qui, de quelque côlé qu'il se tourne, se heurte à des périls. Réprimer? A quoi bon? Refondre l'organisme? C'est bien grave. Pourtant la stagnation est impossible. Alors?...
Il se tourna soudain vers moi, et, avec un mouvement en avant de tout le corps, il dit :
— Et le plus inquiétant, voulez-vous que je vous le dise, c'est ce fait paradoxal : quil ny a plus chez nous de vrai parti conservateur. Les seuls vrais conservateurs, ce sont les gens du gouvernement, qui, sans doute, sonttrè^ désintéressés et n'agissent que pour ce qu'ils croient en conscience être le bien de l'État, mais qui tout de même, parce qu'ils sont en place, ont l'air « de gens qui défendent leurs petits intérêts ». S'ils regardent autour d'eux, ils n'y trouvent que des hommes ardents à la critique, et nulle part un groupe solide, imperméable, qui le défende courageusemeut contre la propagande libérale. Ils n'ont même pas, dans la presse, d'organe sérieux et fort. Des journaux comme la Gazette de Moscou les compromettent par la stupide intransigeance de leur orthodoxie et l'étroitesse de leurs formules sauvages; et le Novoié Vrémia ne les suit que pour leur administrer des coups de bâton. Partout c'est à qui cédera le plus et évitera de se donner l'apparence d'un réactionnaire. Chez nous comme chez vous, on a la peur des mots, et celui-là est pour le moment l'épouvantail de tous les hommes en situation d'élever la voix. Regardez ceux qui défendent le
régime : ils le soutiennent, comme vous dites en France, à la manière de la corde qui soutient le pendu. M. Ghipov, le prince Troabetzkoï, à Moscou, veulent constituer un parti conservateur réformiste qu'ils opposeront au parti radical des zemstvos; mais c'est sur le dos du gouvernement qu'ils essayent de lui donner une forme, et, sous prétexte de sauver le régime, ils commencent par le noyer ; leurs critiques sont aussi âpres, aussi violentes que celles des radicaux; lisez les lettres du prince Troubetzkoï : sous la forme la plus sévère et la plus respectueuse, vous découvrez de passionnés réquisitoires.
« Et ce parti radical lui-même ne montre-t-il pas des exemples d'extraordinaire aberration? J'ai connu à l'étranger des conservateurs; j'en ai vu chez nous, en Pologne, par exemple. J'ai vu des propriétaires, des industriels; ils comprenaient que le socialisme est leur ennemi direct et que la lutte est entre eux et lui. Ici, rien de pareil. Du matin au soir, vous rencontrez des nobles qui possèdent, des marchands, des chefs d'usines, qui flirtent bucoliquement avec le socialisme, qui le trouvent très gentil, parce qu'il a la bouche pleine des intérêts des petites gens, parce qu'il prononce de grandes phrases généreuses, et qui lui emboîtent le pas avec allégresse, sans se douter que le gouvernement estleur rempart naturel contre ce faux ami ! N'est-ce pas du dernier comique, que des hommes de notre haute bourgeoisie, des marchands puissants, des capitalistes, fraternisent avec le père Gapone, et collaborent à des souscriptions pour des grèves, des placards révolutionnaires, ne négligeons pas les attentats?... Quand on constate de telles inconsciences, de telles incohérences, quand on assiste à de pareilles extravagances, comment voulez-vous que l'on argumente et que l'on raisonne, si l'on a quelque souci de la logique?
« Par là-dessus, une presse en pleine anarchie. Nul pays au monde où « les journaux soient plus libres qu'ils
« ne le sont actuellement en Russie ». (Oh! oh!) Le gouvernement avait contre eux des règlements administratifs, d'ailleurs vexatoires; il pouvait les atténuer, s'il le jugeait convenable; mais chez nous, on ne fait rien à demi, et, passant de l'extrême tyrannie à l'extrême tolérance, il ne les applique plus. Il en résulte que les journaux impriment tout ce qu'ils veulent, et que personne n'y comprend rien, à commencer par le gouvernement lui-même.
« Je voudrais bien savoir ce qu'en pense l'Empereur, s'il réfléchit quelquefois à ces choses. Nous vivons présentement au jour le jour, dans la situation la plus paradoxale qui soit. Vous voyez donc bien qu'avant d'agir, il conviendrait de se demander ce que l'on entend par l'action, et c'est là justement qu'est la difficulté... »
On annonça que le souper était servi. La maîtresse de maison prit le bras de l'Excellence, qui s'arrondit avec grâce, et nous passâmes dans la salle à manger.
LE 18 février/3 mars 19(5
Le Zemski sobor par résignation. — Yermolov chez Witte. — L'andience de Yermolov chez l'Empereur. — Le 18 février / 3 mars.
— Une jnuin'^e d'incoh(;'rence historique. — Le manifesle contrepoils du rescrit. — Les ministres à IVarskoé-Sélo. — Un mot de Bouli^uine. — Le rescrit arraché. — Les pièges du rescrit. C'est l't'pinion qui lui donne son sens. — L'illustre et chimérique Commission Bouliguine. — Le coup de tonnerre de Ïsou-Sima.
— Les précipitations du Comité des minisires. — L'incomparable projet Bouliguine. — Les juifs ne sont pas des citoyens. L'illusoire confiance de l'autocratie.
Ces maîtres de l'Empire, la Russie, le monde, se demandent quel emploi ils vont donner à leur puissance ils répondent le 18 février/3 mars; ce jour-là, l'autocralie, qui, le 12/25 décembre précédent, a iait le premier pus, se hasarde à tenter le second. Avec quelle timidité! Le matin, elle est allée en arrière; vers le soir seulement, dans la vision de sa témérité, sous les objurgations elle se résout à marcher de l'avant. Journée capitale dans Thistoire de la Russie. Tout l'avenir, évolution paciOque
d'un peuple ou révolution féroce, lient en elle. Aveu de ce qui finit, promesse de ce qui commence, premier témoignage de la force nationale qui, depuis quatre-vingts ans, se cherche, s'est trouvée et rassemblée, et se constate enfin.
Les grèves ne cessent pas, les attentats se multiplient, les manifestations éclatent en fanfares, les journaux frémissent. Entre ses doigts de vieillard, l'autocratie sent glisser peu à peu, mais avec une rapidité progressive, la Russie qui s'échappe. Va-t-elle la laisser fuir, attendre indolemment l'heure prochaine où elle se sera libérée, permettre qu'elle se dresse, impérieuse et violente, en face d'elle-même, qui sera sans muscle et sans vaillance? Elle comprend la nécessité vitale d'accomplir le devoir de justice. Elle se résigne au Zemski sobor.
Sollicitée de toutes parts, adjurée par toutes les voix de l'opinion, conseillée par les hommes les moins suspects, c'est cependant sur l'initiative d'un homme sans prestige qu'elle se meut. Il faut conter cette histoire, qui accusera l'un des traits de l'esquisse que nous avons tracée de l'Empereur Nicolas.
Le n/30 janvier, je me trouvais, à trois heures de l'après-midi, dans le sévère et somptueux cabinet de M. Witle. Un domestique entra et lui parla à l'oreille. Et tout aussitôt, M. Witte, se levant sans même achever la phrase commencée, s'excusa de remettre à plus tard notre entretien, « un ministre se présentant chez lui pour une communication importante ».
Dans l'antichambre, je croisai le ministre de l'Agriculture et des Domaines, M. Alexis Yermolov. Il était en grande tenue, vêtu de l'habit noir à boutons d'or, ceint de l'épée, cravaté de décorations, portant sous le bras une liasse de papiers, et je considérai avec un peu de surprise cet uniforme de cérémonie, que les ministres d'ordinaire ne revêtent que pour se présenter devant l'Empereur.
370 L'AUBE RUSSi-:
Or, M. Yermolov sortait en effet d'une audience impériale, et j'appris le lendemain ce qui s'y était passé. Ce lundi était réservé au ministre de l'Agriculture pour son rajiport hebdomad lire au souverain. Introduit auprès de l'Empereur. . M. Yermolov lui avait aussitôt tenu ce langage :
— Sire, lorsque j'aurai fini de vous exposer mon rapport, je demanderai à Votre Majesté la permission de lui parler en toute franchise de l'Etat, non plus comme ministre, mais comme « homme de la terre russe », en sujet qui s'adresse à son souverain, selon la vieille tradition nationale.
L'Empereur avait aquiescé, et, le rapport achevé, M. Yermolov avait plié ses papiers et commencé son discours.
Il parla longtemps. Avec une franchise méritoire, il exposa la situation troublée de l'Empire, les graves répercussions de l'infortune militaire, l'impatience, l'inquiétude, l'anxiété de toute la « société russe »; il rappela les manifestations successives de tous les corps organisés, de toutes les corporations; il évoqua la sinistre journée du 9 janvier, dénombra ses causes, appuya sur la sauvagerie de l'inutile répression; il insista sur la surexcitation des ouvriers et des étudiants, sur les grèves multiples qui ne mouraient que pour renaître aussitôt; il montra que l'Empire autocratique, parvenu à une redoutable phase de croissance, devait, sous peine de graves périls, donner lui-même le signal de l'émancipation nationale, permettre à la patrie d'élever la voix, accorder de bonne volonté la liberté qu'imploraient tous les éléments vivants et conscients de la terre russe, porter la hache, s'il le fallait, dans un organisme gouvernemental qui n'était plus en harmonie avec les conditions des sociétés modernes, et il conclut que l'Empereur mériterait une gloire impérissable, s'il devenait à son tour, comme l'avait été son grand-père, le grand Tsar libérateur.
On dit que le souverain résista d'abord. Mais M. Yermolov était pressant, respectueux, éloquent. Sa voix saccadée tremblait d'émotion ; sous ses lunettes, ses yeux bleus avaient des larmes; et la simple et ardente parole de cet homme de bonne foi émut le souverain, qui tout d'un coup lui dit :
— Allez chez le président du Comité des ministres. Répétez-lui de ma part ce que vous venez de me dire. Ajoutez que je vais mettre à l'étude la question de convoquer les élus de la nation.
M. Yermolov avait préparé un mémoire sommaire qu'il remit au souverain, puis il sauta dans le train. Arrivé à Pétersbourg, sans prendre le temps de changer de costume, il se présenta au Conseil de l'Empire, où il pensait rencontrer M. Witte. Ne l'y trouvant pas, il accourut chez lui, dans sa demeure de Kamennoostrovski, et les minutes qui s'écoulèrent alors furent des minutes historiques.
Qu'est-ce donc que M. Alexis Yermolov? Sa destinée est simple. Après une heureuse carrière administrative, il arriva au poste de ministre de l'Agriculture et des Domaines, peu de temps après que Nicolas devenait Empepeur. Il l'a occupé pendant dix ans et quelques mois; il ne le quitta qu'auderniermoisde mai, pour devenir conseiller d'Empire, au moment où le ministère de l'Agriculture subit une réforme qui amoindrissait les pouvoirs du ministre. Il l'a géré avec une compétence reconnue, avec un souci du bien de l'Etat et une intégrité indiscutés. Mais le département de l'Agriculture, en Russie pas plus qu'en France, n'est de ces ministères reluisants qui illustrent leur homme, et M. Yermolov, dépourvu d'ambition, de maintien modeste et d'abord réservé, y eût continué une carrière sans retentissement, si les circonstances ne lui eussent permis de montrer, en une minute décisive, l'empire souverain d'une conviction généreuse et d'une parole
ardente qui s'emploie au service désintéressé de l'Etat'.
M. Wille avait écouté le ministre de l'Agriculture d'une oreille attentive, mais sans complaisance. Outre qu'il y avait, entre les deux hommes, une absence de sympathie qui ne les inclinait ni lun ni l'autre à beaucoup de confiance, M. Witte n'est pas de ceux qui se plaisent à encourager les initiatives des autres. Du reste, pourquoi l'Empereur désirail-il que M. Witte fût instruit le premier des propositions de M. Yermolov? Le Comité des ministres ne fut pas une seule fois consulté à ce sujet ; les ministres eux-mêmes ne furent saisis que le 3/lG février, veille de la mort du grand-duc Serge. Tout se passa directement entre l'Empereur, M. Yermolov et quelques conseillers intimes.
L'idée du ministre de l'Agriculture n'était pas nouvelle; bien des fois, sans doute, Nicolas s'était dit que la convocation d'une assemblée populaire était fatale : le mérite de M. Yermolov est de l'avoir amené à y adhérer définitivement et à en faire la promesse sans retard. Quinze jours
1. Par l'aventure de M. Yeroiolov. on connaîtra un aspect de cette bureaucratie jalouse, rancunière et uiystf^rieuse. La soudaine influence prise par ce ministre, jusqu'alors modeste, inquiéta quelques-uns de ceux qui ne permettaient point que quiconque, hormis eux-mêmes, élevât la voix aux oreilles impériales. Bien loin que cette influence, décisive un jour, all'ermit la situation de cet tiomme de bien, elle fut le signal de son déclin. A la suite de son succès, nulle journée où l'on ne s'eflorçât de le ruiner dans l'esprit du souverain. Entreprise aisée. Il snfiit pour cela de le représenter comme un libéral pernicieux au régime, et il n'en fallut pas davantage pour que Nicolas prit ombrage de l'hiimme à qui peut-être il gardait obscurément rancune d'avoir été ému par lui. Qu'est ce qu'un libéral, sinon un révolutionnaire de la plus dangereuse espèce? Moins de trois mois après ces événements, un matin de mai, M. Yermolov apprit, en lisant son journal, que le ministère de l'.Vgricullure, qu'il avait créé et dirigé depuis dix ans, allait èlre réorganisé, et que lui-même était nommé, avec des formules d'ailleurs flatteuses, conseiller d'Empire. Ni lui ni aucun de ses collaborateurs n'avait été consulté. Qui avait suggéré cette réorganisation ? Il l'ignorait. En quoi consistait-elle? On n'en sait rien encore...
après sa première démarche, le 31 janvier/13 février, M. Yermolov, revenant à la charge, avait soumis au tsar un mémoire plus développé que le premier, dans lequel il insistait avec chaleur sur les considérations qu'il avait déjà fait valoir, affirmant une fois de plus l'urgence d'appeler en consultation les élus de la nation. Nicolas était sensible aux arguments du ministre, mais plus encore à l'ardeur enthousiaste qui le soulevait. Le résultat de celte insistance réitérée fut la constitution, sous la propre présidence de l'Empereur, d'un Conseil privé, où il appela un certain nombre de grands dignitaires; M. Yermolov y fit sa partie, et la majorité se rallia bientôt à ses vues.
Ainsi, les semaines passèrent. Le ministre de l'Agriculture, à tout événement, et sans mandat précis, avait rédigé le texte d'un rescrit. Le baron Boudberg, président de la Commission des suppliques, en avait préparé un second. Un troisième émanait d'un autre ministre. Des réunions privées eurent lieu entre ces trois personnages et deux ou trois autres; mais M. Yermolov retira spontanément sa rédaction pour se rallier à celle do son collègue, qui lui sembla plus complète, et néanmoins elles furent toutes remises à l'Empereur. Durant tout ce mois, les audiences furent fréquentes de M. Yermolov à Tsarskoé-Sélo, et enfin l'Empereur annonça à ses ministres, le 3/16 février, que, résolu à consulter les élus de la terre, il réservait le moment où il lui plairait de publier sa décision. Il ne trouva nulle résistance parmi ceux-ci ; la plupart comprenaient que la réunion d'un sobor était devenue une nécessité gouvernementale; ceux-Là mêmes qui en appréhendaient les conséquences se sentaient impuissants à lutter contre la force de l'opinion. M. Wilte qui, dans le début, « n'avait pas été excellent », selon le mot que je tiens de l'un de ses collègues, avait fini, sinon par se rallier, du moins par faire taire son opposition.
Le 19 février/'/i mars, jour anniversaire de l'abolition du servage, la grande date de la Russie libérale approchait. N'en proliterait-on pas pour publier le rescrit? L'Empereur ne soufflait mot. Il avait cependant l'occasion d'un coup de maître : à des signes certains, on distinguait une reprise du mouvement ouvrier, et la police avait des inquiétudes.
Alors se produit un fait incroyable. Le matin du 18 février/3 mars, les ministres, ouvrant le Messagei' du Gouvernement^ y lisent, non pas le rescrit attendu, mais un manifeste nettement réactionnaire adressé par Nicolas à son peuple. A la suite d'un paragraphe sur la guerre et sur les victimes qu'elle a faites, le manifeste dénonce ces troubles qui, « jetant nos ennemis dans la joie, nous causent un immense et profond chagrin ».
« Aveuglés par la vanité, les meneurs de la sédition attentent insolemment aux bases fondamentales de l'Empire, consacrées par l'église orthodoxe et sanctionnées par les lois, et ils espèrent, ayant brisé les liens naturels qui nous rattachent au passé, détruire Tordre politique existant et créer un nouveau gouvernement national sur des bases étrangères à notre patrie. »
Le meurtre du grand-duc Serge « lèse profondément nos sentiments patriotiques ». Il convient de se résigner et de puiser des forces nouvelles dans la foi divine et dans la ctrtitude du dévouement du peuple fidèle. Mais tant de déscrdres obligent à rappeler à toutes les institutions et à toutes les autorités les devoirs qui leur incombent.
Chacun doit a redoubler de vigilance pour faire observer la loi ». Que « toutes les personnes bien intentionnées de toutes classes ou conditions sociales, chacun suivant ton rang et ses occupations, donnent le concours de leurs paroles et de leurs actes à raccompiissemenl du saint et grand œuvre qui est de dompter l'opiniâtreté de l'ennemi extérieur et d'extirper les racines de la sédition dans la patrie », la tranquillité des esprits pouvant seule permettre de réaliser le dessein de « rénover les facteurs moraux de la vie nationale et de développer sou bien-être ».
Le manifeste se termine par cette invocation :
'( Que le Seigneur bénisse l'Empire de Russie, en accorda;it : aux pasteurs la sainteté, aux gouvernants le sentiment de la justice et de la vérité, au peuple une vie paisible, aux lois la vigueur ; et qu'il affermisse la foi, qu'il consolide les progrès du peuple, afin que soit renforcé le principe de la véritable autocratie, dans l'intérêt du bien-être de tous nos fidèles sujets. »
Eh! quoi, un tel défi! Les ministres en furent accablés et l'opinion publique en demeura stupide. Les conservateurs, comprenant la faute, appréhendaient de se réjouir; et les libéraux, toute la journée durant, n'eurent que ce mot à la bouche : « C'est une folie! » Par quelle aberration, dans une période de troubles sanglants et de manifestations multiples qui, toutes et tous, étaient de violents appels de liberté, à la veille même d'une journée qui marquait pour la Russie le souvenir d'un grand acte libérateur et que rendait redoutable l'excitation croissante des ateliers, l'autocratie jetait-elle à la face du peuple le défi de ce manifeste qui la proclamait intangible et affirmait sa volonté réactionnaire?
L'Empereur avait si bien le sentiment de l'erreur qu'ayant cédé sans doute aux inspirations de M. Pobédonostsev. il avait envoyé directement le document au ministre de la Justice chargé de sa publication, sans consulter aucun de ses conseillers habituels.
A quelques jours de là, l'impératrice mère, confiant à une dame de la cour qu'elle-même n'avait connu le manifeste qu'à la lecture du Messager du Gouvernement, lui disait qu'à son avis il avait été rédigé par Nicolas luimême, en vue de donner d'avance un contrepoids au resci'it futur, et de « montrer qu'en publiant ce rescrit il ne Siil)irait aucune contrainte ».
Dans la suite, le mot d'ordre fut de contester la contra-
diction des deux documents, el, le lendemain de ce jour, un ironique ministre me disait :
— Voyons, il ne faut pas dire que le manifeste et le rescrit ne s'accordent pas; il faut dire qu'ils ont des phrases communes, et que celui-ci est la conséquence de celui-là. A vous de comprendre, si vous pouvez. »
Ce vendredi 18 février était le jour de la réunion hebdomadaire des ministres à Tsarskoé-Sélo. Dans la matinée, ils y arrivaient sous l'impression du manifeste, et ils s'assirent en silence autour de la table que présidait l'Empereur. Le ministre des Finances, M. Kokovtsev. alors en pourparlers avec des financiers français au sujet d'un emprunt qui ne devait pas se réaliser, prit le premier la parole. Il exposa que, sans vouloir dicter de conditions, les délégués de la banque française désiraient être en mesure d'apprécier tous les éléments moraux de la combinaison financière qui leur était offerte, et que l'un de ces éléments était la politique intérieure de la Russie :
— Que leur dirai-je, conclut-il, s'ils m'interrogent sur les intentions du gouvernement?
L'Empereur répondit évasivement. Insistèrent alors M. Yermolov, M. Bouliguine, entre autres, qui prononcèrent le mot de rescrit, et exprimèrent l'opinion qu'il serait opportun de le publier sans retard.
— Eh! fit l'Empereur, le rescrit n'est pas prêt. Aucun des textes que l'on m'a soumis ne me satisfait.
On se sépara pour le déjeuner. A la reprise de la séance, M. Kokovtsev réitéra en termes précis la question qui le matin était resiée sans réponse. Les ministres, qui s'étaient consultés dans l'intervalle, insistèrent de nouveau. Ils allèrent jusqu'à dire qu'ils ne pouvaient pas répondre de l'ordre public ni même de la sécurité des « personnes menacées )s si une satisfaction n'était pas donnée à l'opinion; comme le ministre de l'Intérieur se
faisait plus pressant, Nicolas se tourna vers lui, et, avec un geste d'impatience, lui jeta :
— On dirait, Monsieur Bouliguine, que vous craignez une révolution?
— Sire, fit Bouliguine paraphrasant un mot historique, la révolution est déjà commencée.
Alors l'Empereur tira de sa poche un papier qu'il déplia, et il commença de le lire : c'était le texte d'un rescrit inspiré de ceux qu'on lui avait proposés, et qui sans doute avaient été coordonnés depuis la séance du matin. Il était ainsi conçu :
Alexandre Grigorievitch,
Fidèles à l'antique coutume du peuple russe, qui est de porter aux pieds du trône rexpiession de ses sentiments dans les jours de joie ou de peine, les assemblées de !a noblesse et du z^'mstvo, ainsi que les sociétés de commerçants, de bourgeois et de paysans, m'ont apporté, de tous les [lointsde la terre russe, de nombreuses félicitations à Foccasion de l'heureux événement de la naissance de l'héritier du trône, en se déclarant prêtes à sacrifier tout leur avoir pour mener la guerre à bonne fin, et à consacrer toutes leurs forces à me prêter leur concours dans l'œuvre de réforme politique.
Au nom de S. M. rimpératrice et en mon nom, je vous charge de transmettre à ces assemblées et à ces sociétés notre reconnaissance pour l'expression de leurs sentiments féaux, qui nous fut d'autant plus agréable dans la pénible période que nous traversons, que les sentiments de ces institutions, se déclarant prêtes à contribuer, sur mon appel, à la réalisation des réformes que j'ai annoncées, correspondent entièrement aux vœux que je formule au fond de l'âme, et, qui consistent à aboutir, par les efforts réunis du gouvernement et des forces sociales, à la réalisation de m^s intentions rel itives au bien-être du peuple.
Continuant traditionnellement l'œuvre royale de mfs augustes ancêtres, l'unification et l'accioissement de la puissance du pays russe, j'ai pris la résolution dés aujourd'hui d'appeler, avec l'aide de Dieu, les hommes les plus
digues, désignés par la confiance et l'élection de la nation, à prendre part aux travaux d'élaboration et de discussion des projets législatifs.
En raison des conditions particulières de notre vaste patrie, de la diversité d'origine de sa population et du faible développement politique d'une partie de ses éléments, les souverains russes ont toujours et sagement octroyé les réformes nécessaires dans la mesure où les besoins se faisaient sentir, s'don une certaine progression, et en se préoccupant prudemment de garantir C accord indissoluble avec le passé historique, gage de solidité et de stabilité des réformes pour l'avenir.
Aujourd'hui encore, au moment d'entreprendre la présente réforme, persuadé que la connaissance des besoins locaux, l'expérience de la parole sensée et sincère des meilleurs élus, seront le gage d'utiles travaux législatifs en vue du bien réel de la nation, je pressens à quel point la mise en œuvre de cette réforme, basée sur le maintien absolu et inébranlable des lois fondamentales de l'Empire, présente de complications et de difficultés multiples.
C'est pourquoi, appréciant votre longue expérience administrative et connaissant la sagesse assurée de votre caractère, je trouve nécessaire d'instituer sous votre présidence une conférence spéciale destinée à étudier les moyens d'exécuter ma volonté.
Que Dieu bénisse mou entreprise et qu'il vous aide à la mettre en œuvre pour le bonheur de la nation que Dieu m'a confiée!
Je vous garde ma bienveillance.
Fait à Tsarskoé-Sélo, le 18 février 1905.
Ayant achevé, l'Empereur interpella successivement chacun des ministres. Tous opinèrent; certains, dans la discussion, avaient gardé le silence, mais telle était la force du courant que pas un n'osa proposer d'objections. Le grand-duc Alexis, interrogé comme grand-maitre de l'Amirauté, fit avec résignation :
— Mon Dieu! puisque c'est décidé et puisqu'on l'attend ce rescrit, autant que ce soit tout de suite!
L'Empereiir laissa tomber le papier sur la table; le
ministre de la Justice, Manoukhine, poussa ua encrier; Nicolas prit une plume, et, d'un trait mélancolique, il traça son paraphe.
Sur l'ordre impérial, un chambellan partit incontinent pour Pétersbonrg et prescrivit au directeur du Messager du Gouvernement de tirer le soir même un supplément, car les ministres, autant pour détruire l'effet du manifeste que pour prévenir les retours possibles d'un souverain irrésolu, l'avaient déterminé à cette publication immédiate. Et voilà comment Pétersbourg, encore écrasé sous la surprise du matin, se trouva sans parole devant la surprise du soir, et s'endormit sans comprendre.
Dans le même instant, une explosion de joie enflamme tous les organes de l'opinion. Au cercle Polonsky, qui tient le même soir sa réunion hebdomadaire, quelqu'un monte sur l'estrade, et, au milieu de transports d'enthousiasme, donne lecture du rescrit. Le lendemain, les rues de Moscou sont illuminées; le zemstvo et la douma de Moscou se réunissent d'urgence et envoient télégraphiquement au ministre de l'Intérieur des adresses de félicitations; à l'assemblée de la S iciété de la Bourse, la lecture du rescrit est accueillie par des hourrahs. Le zemstvo de Pétersbourg vote un ordre du jour où il exprime sa gratitude «pour la confiance de l'Empereur dans les forces sociales du pays », et prend acte de la promesse d'appeler les élus du peuple « à participer à l'élaboration et à la discussion des nouveaux projets législatifs». D'une foule de zemstvos, de doumas, de sociétés constituées, arrivent des ordres du jour analogues.
Les journaux exultent. « Ce jour est le plus heureux de ma vie, écrit M. Souvorine dans le Novoié Vrémia. Je l'attendais avec l'impatience d'un jeune homme, et, en parlant pour moi, je sens que je parle au nom de mes lecteurs. Ils partageront la joie d'un vieillard qui peut
(lire maintenant : Libéra me. Domine. Ceci est un jour historique dans la vie du peuple russe. J'en ai pleuré des larmes de bonheur. Le monde entier comptera désormais non plus seulement avec le gouvernement, mais avec tout le peuple. Aujourd'hui, les hommes russes se sont embrassés comme au jour de Pâques. »
Les jours suivants, le lyrique Novoié Vrémia dit encore : « Nous sentons que des ailes poussent à la Russie, qu'elle va les déployer, qu'elle s'élancera dans l'espace à la hauteur dont elle est digne. . . L'appel des représentants de la terre aux travaux législatifs n'est qu'un commencement dans une certaine direction historique... Il faudra une certaine perspective pour pouvoir embrasser d'un seul regard tout le système des réformes du 18 février. »Le même journal stipulait en même temps que l'œuvre préalable de l'Assemblée nationale serait de régler la question de la guerre et d'organiser l'ordre à l'intérieur. « li'appel des élus de la nation dispersera comme par magie nos troubles présents et donnera des forces de géants à ceux qui aiment leur patrie. » Il ajoutait, avec une nette compréhension qui n'était point, on l'a constaté depuis, celle du gouvernement : « Dès aujourd'hui, il est évident que tout le travail entrepris par les commissions et les comités devra passer par l'assemblée des représentanls, être sanctionné par la commune intelligence russe et par son âme commune. »
Les Birjéoia Viédomosti [IVouvelles de la Bourse) écrivent : « L'Europe avait les yeux fixés sur nous; mais nous aussi, nous tenions les yeux fixés sur nousmêmes, car nous avions des malheurs et point d'espérance... Il faut que les peuples croient en nous. Nous avons besoin d'une bonne renommée, seul moyen de soutenir la grandeur de l'État, et le rescrit nous sera d'un secours immense pour la conquête de cette bonne renommée. »
M. Rosanov s'enflamme : « Peuple russe! le jour de la liberté est venu : soyons dignes de cette liberté! » Léon Tolstoï, le fils du vieil apôlre de lasnaia Poliaria, lequel est, quoi qu'il en ait, un conservateur renforcé, vaticine : « Le 18 février constituera, avec le 19 (abolition du servage), les deux plus grands anniversaires de la liberté et de la vie nationale. Nous sommes à la veille d une grande renaissance : que nos cœurs soient remplis d'allégresse! »
Il est significatif que les journaux libéraux, à qui cependant le rescrit était une première concession, sont aussi ceux qui le célèbrent avec le moins de ferveur. Sans doute ils s'accordent à dire qu'il est un moment historique dans la vie de la Puissie; sans doute la liouss écrit, dans ce style amphigourique que ne détestent pas les écrivains slaves : « Le Rubicon de la méfiance qu'on avait contre le bon sens du zemstvo est franchi », et elle ajoute >« que la collaboration du gouvernement et du peuple dans l'œuvre législative, désormais reconnue, commencera à donner des fruits plus rapidement que beaucoup ne le pensent et ne Tespèrent «. Mais, si souvent déçus par des promesses irréalisées, les libéraux, hésitant à se livrer, attendent l'événement. Il ne leur suffit plus qu'on leur tende l'appât de l'Assemblée nationale ; ils exigent, avant de se réjouir, qu'on leur dise ce que sera cette assemblée, par quel mode elle se recrutera, quels pouvoirs lui seront assurés; est-ce une duperie nouvelle qu'on leur prépare? est-ce une réforme sérieuse et loyale que l'on accomplit? Unanimement, en termes mesurés mais formels, ils expriment leurs défiances.
Dans toute la presse, une seule feuille refusa son approbation au document impérial, et ce fut le Grajdnnine du prince Mestchersky. Qu'est cela, fait-il, sinon « le premier pas vers la Constitution? » Mais il résume avec éclat la double impression produite sur la société par l'Officiel du matin et ÏOf/iciel du soir : « Le matin, pour nos Intel-
lectuels. le manifeste fut la lumière de la lune; le soir, le rescrit leur sembla le resplendissement d'un soleil. »
A l'examiner de près, la valeur réelle du rescrit était dans sa signification objective plus que dans son texte. Il ne consacrait aucun principe nouveau, puisque le Zemski sobor, assemblée des élus de la terre, est aussi ancien que le tsarisme moscovite, et que promettait-il? Il célébrait, en termes vagues, « les efforts réunis du gouvernement et des forces sociales »; il conviait « les hommes les plus dignes, désignés par la confiance et l'élection de la nation, à prendre part à l'élaboration et à la discussion des projets législatifs «; mais tout aussitôt après il parlait de sagesse, de progression, de prudence, il ne promettait de réformes que « dans la mesure où les besoins s'en faisaient sentir », il affirmait la nécessité de « garantir l'accord indissoluble avec le passé historique », et, pour finir, mettait pour condition aux réformes « le maintien absolu et inébranlable des lois fondamentales de l'Empire ». Dans ses termes volontairement imprécis, rien qui évoquât l'assemblée véritablement nationale réclamée par les libéraux, rien non plus qui permît de supposer que l'autocrate eût songé à autre chose qu'à l'adjonction de certains membres élus (et de quelle manière?) au Conseil de lEmpirc, ou à quelque expédient analogue.
S'il a une importance, il la tire des circonstances et de l'heure. Il est un palier au flanc de la montagne. Il marque pour les libéraux un point d'ascension, pour le régime un point de descente, oii tous deux, face à face, se mesurent, où celui-ci pense arrêter sa chute, d'où ceux-là se flattent de la précipiter et de bondir jusqu'au sommet. Ce ne sont pas seulement les organes libéraux, ce sont les conservateurs, c'est l'opinion, qui donnent au rescrit tout son sens. Tous, y compris la Gazette de Mos-
cou et le Gra/danine, par une conjuration tacite, s'accordent à forcer son texte et à y trouver l'irrécusable promesse de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire qu'ils y lisent ce qui n'y est point.
Admirons ici une puissance d'opinion dont on conteste communément l'existence, mais qui, par ce fait, se révèle certaine et efficace. Qu'est-ce que l'opinion? C'est la voix mystérieuse qui ne sort d'aucune bouche et entre dans toutes les oreilles, la voix impérative dont nul ne révoque le commandement, parce que chacun, à son insu, y a sa part. Certes, elle apparaît encore précaire sous le bâillon qui séculairement étrangle la douloureuse Russie; mais ses premiers bégaiements déchirent le silence, et il y a des moments, comme celui-ci, où ils font reculer l'arrogance des maîtres. Nicolas a pu, de sa plume, signer le rescrit : c'est l'opinion qui dirigea sa main tremblante. Il a pu y accumuler les vagues formules et se flatter d'y enfermer à son gré la victoire autocratique; l'opinion surgit et, d'une poussée, bouscule les frêles architectures d'un pouvoir qui ruse. Ne doutons point que, dans ce document comme dans tous ceux qui l'ont précédé, l'imprécision des termes ait été concertée. S'il eût découvert dans l'opinion une complicité, si fragile qu'elle fût, assurons-nous que le gouvernement, en grande hâte, eût borné son effort à de simples adjonctions de personnes au Conseil de l'Empire. Ceci n'est pas une présomption : trois jours après la promulgation, le Novoié Vrémia, publiant l'opinion d'un des principaux homvies d'Etal, disait-il, rapportait ces paroles significatives : « Il est permis de croire que l'assemblée nouvelle constituera une partie du Conseil de l'Empire et y formera une instance législative particulière. Pour l'organisation de cette nouvelle institution, nous avons une forme toute prête dans les institutions du zemstvo, dont les députés, élus par chaque gouvernement, en seront probablement les membres. »
Mais l'élan est tel que cette consultation « d'un des principaux hommes dEtat «, pourtant si inquiétante, n'est môme pas relevée. Sans s'attarder à envisager sa vraisemblance, tous les journaux, chaque malin, discutent, avec une passion que les jours ni les semaines n'atténuent, les conditions de la future assemblée, et, au premier rang, la capitale : le mode de suffrage. Et cette opinion publique, depuis quatre-vingts ans patiente, tout à coup s'exaspère; la semaine n'est pas achevée, que les Birjovia Viédomosù, qui pourtant ne sont pas de l'extrême avant-garde, écrivent : « Nous désirons tous passionnément savoir si le 48 février est l'aurore véritable d'une vie nouvelle, ou si nous en sommes toujours aux mêmes pallialil's, aux mêmes demi-mesures, qui nous replongeront dans l'interminable drame de la vie russe. >> Un ronseiller d'Empire, M. Platonov, va jusqu'à dire : « Je trouve que la réforme ne sera vraiment utile que si le rescrit est mis à exécution avec largeur et loyauté, c'est-à-dire si le principe de la représentation nationale n'est pas estropié au point de réduire les délégués de la nation au rôle d'experts près le Conseil de l'Empire. » Il ajoute : « Ce n'est pas le pouvoir législatif, mais le pouvoir exécutif qui fait le malheur de la Russie, Cette partie de notre organisation gouvernementale est tout à fait atrophiée, et la réforme législative, à ce point de vue, doit introduire dans le pouvoir exécutif des éléments nouveaux, à l'aide desquels il pourra assurer sa rénovation. » 11 dit encore : « L'expérience m'a convaincu que l'abstention du gouvernement dans les opérations électorales, loin de nuire au parti de l'ordre, ne fait que le fortifier. »
En même temps que les journaux, toutes les sociétés constituées, toutes les assemblées corporatives, nourries de cet aliment nouveau, apportent leur contribution à la polémique générale. D'un bout à l'autre de l'Empire,
tous les systèmes électoraux possibles sont interminablement comparés et discutés. Election par classes ou par circonscriptions territoriales; suffrage universel ou suffrage censitaire; élection au premier degré ou par sélections successives : là-dessus se livre la bataille ; c'est ici le nœud vital, chacun l'a compris, et dans ces termes se concentrent toutes les espérances de la liberté, tous les pièges de l'autocratie. La Commission Bouliguine décidera, a ordonné le rescrit; mais qui composera cette Commission? Et d'un même mouvement, toutes les forces de l'opposition s'acharnent à l'assaut de cette première citadelle.
J'ai trouvé dans mes notes, à la date du 25 février/ 10 mars, cette candide constatation : «Aujourd'hui, huit jours après le rescrit, il n'est pas encore question de la constitution de la Commission Bouliguine. Les libéraux prétendent que l'on attend pour cela de savoir si l'on sera battu ou victorieux à Moukden. M. Ye:molov m'a dit cependant que l'on ne tarderait pas à en connaître la composition. »
La bataille de Moukden s'acheva, des semaines passèrent, des mois par-dessus les semaines, et la Commission Bouliguine, annoncée par la voix de l'Empereur, affirmée en vingt occasions par le ministre, ne fut jamais constituée. Elle aura eu celte fortune légendaire de recevoir un nom, d'être consacrée dans les documents officiels, discutée pendant trois mois par tous les organes del'opinion d'un grand empire, et de conquérir l'illustration dans le monde sans être jamais née.
Durant ces trois mois, elle fut tout l'espoir des partis. Dès qu'elle est annoncée par le rescrit, plus de trois cents doumas, zemstvos, assemblées de tous ordres et de toutes compétences, corps constitués, sociétés d'industriels et de commerçants, comités de bourses, associations littéraires, etc., demandent à y être représentés.
Des délégations transmettent incessamment au minisire ces pressantes requêtes. Des projets, plus de cent projets, lui sont adressés. D'une seule voix, tous les partis déclarent que la Commission n'aura de sens que si ses membres sont désignés par le choix des diverses assemblées électives. Nul n'acceptera de collaborer à ses travaux, s'il est nommé directement par l'Empereur. « Nous voulons, disent-ils, une conférence sérieuse, non une nouvelle et vaine parlotte de fonctionnaires. » Le Congrès des Zemstvos du mois de mai sanctionne et publie cette unanime décision.
Le gouvernement ne montre point de hâte. Qu'élabore-t-il dans le silence? Nul ne lésait. Nous travaillons, fait-il quand on le presse. A quel travail? De loin en loin, il laisse échapper une parole sybilline, dont l'opinion s'empare aussitôt, et incontinent se renferme dans son mystère. Le 12/25 mars, recevant une délégation de la douma de iMoscou, conduite par son maire, le prince Galitzine, M. Bouliguine lui déclare « qu'il estime impossible de laisser à l'écart les représentants des villes et ceux des zemstvos », et qu'ils seront invités à participer aux délibérations. A peine a-t-il dévoilé ces secrets, il s'en repent. « Je ne puis en dire davantage, fait-il, les travaux préparatoires n'étant pas encore terminés. » Pendant trois mois, il n'est question que de ces « travaux préparatoires »... Le public piaffant au guichet de la sybille, celle-ci, le 18/31 mars, lui tend un papier : c'est un communiqué officiel qui, sous couleur de renseigner, a toutes les apparences d'un nouvel acte dilatoire. Le ministre y affirme cependant une intention précise, à savoir que la conférence devra comprendre, outre les représentants du gouvernement, « des personnalités connues pour leur activité ». Il ajoute que le nombre des projets dont elle sera saisie, que la divergence même des vues de ses membres « compliqueraient
gravement la discussion et retarderaient les travaux ». Dans le dessein d'éviter ces fâcheuses complications, que l'on s'épargnerait, en effet, si la Commission était composée d"un membre unique saisi d'un Seul projet, le ministre « a jugé nécessaire de fixer immédiatement les principes primordiaux relatifs à la convocation des représentants de la nation, de les soumettre au Comité des ministres, puis de les faire discuter définitivement par la Commission ». Par cette méthode accélérée et vraiment libérale, « les travaux préparatoires pourraient être achevés dans deux ou ti^ois mois ». Il y en avait déjà un que le rescrit avait été publié.
Quinze jours après, nouvelle étape : M. Bouliguine annonce que les membres de la Commission seront nommés directement par l'Empereur. « Allons ! fait le journal Bazvet, on nous prépare des réformes à la mode de Plœhwe! » On ne va pas vite, mais il est déjà possible de discerner le but vers lequel on se dirige ; le scénario s'accuse ; c'est décidément d'une comédie qu'il est question.
Douze jours se passent encore. Depuis quelque temps, des réformistes de la nuance Chipov et Troubetzkoï, très ardents contre la bureaucratie, mais inquiets des progrès du libéralisme radical, tentent d'édifier la théorie conciliatrice de l'autocratie parlementaire, et ne rassemblent d'ailleurs qu'un petit nombre d'amis. Bonne occasion cependant pour le gouvernement de donner à la Commission Bouliguine le semblant d'une base nationale, en s'appuyant sur ces dissidents du libéralisme. Le ministre s'en avise et fait annoncer qu'il convoquera bientôt un certain nombre de personnes notables et de membres des zemstvos et des doumas.
Par ces communiqués officiels et officieux, par les indiscrétions contradictoires savamment réparties entre les journaux, par des mots vagues prononcés devant des
délégations, on s'est déjà assuré un répit de deux mois, et personne ne sait rien encore, non seulement de l'Assemblée nationale, mais du programme et des pouvoirs de la fameuse et toujours future commission Bouliguine. En vue d'entretenir la patience publique, on fait publier par le Novoié Vrémia, à titre d'essai, un projet que ce journal donne comme celui du ministre, qui se trouve inexact dans les détails, ainsi qu'il sied, mais qui, pour la première fois, laisse entrevoir que l'Assemblée nationale, cette grande largesse de l'autocratie à son peuple, ne constituera pas autre chose qu'une section inférieure du Conseil de l'Empire, et qu'elle sera sans prise sur la bureaucratie. Huit jours après, nouvelle communication. Le 6/19 mai, les journaux annoncent que les « travaux préliminaires >^ sont enfin « presque entièrement » terminés, et qu'on en publiera les résultats... trois semaines plus tard. C'est trois mois que l'on aura gagnés. On ajoute que l'on « espère » convoquer la commission vers le 15/28 juin.
Mais toutes ces combinaisons sont trop brillantes pour n'être pas fragiles; un coup de tonnerre retentit, et les voici à bas : c'est l'irrémédiable défaite de Tsou-Sinia, qui consacre la destruction des flottes russes, et, quoi qu'il puisse advenir de la guerre terrestre, la perte de Port-Arlhur. Une clameur s'élève de toute la Russie. Elle veut, elle exige la paix. L'autocratie, impuissante contre le sentiment national, plus débile encore dans la guerre, mais arrogante jusque dans la consommation du désastre, cède d'un cœur contraint, et comme par condescendance, à l'initiative pacifique du président Roosevelt, et le monde dès lors peut espérer la fin des tueries qui, depuis quatorze mois, déshonorent et défient la civilisation. Ce n'est pas seulement la paix que l'opinion réclame ; elle exige que celte paix soit délibérée, non par un régime discrédité, mais par la nation elle-même, et, avec une
hardiesse grandissante, impérieusement elle demande des comptes à M. Bouliguine. Ah! ce n'est plus l'heure de ruser! Sur la route glissante, il faut foire un pas. un pas encore, vers le salut que l'on pense entrevoir dans les brouillards, car de chaque côté menace l'abîme... Déchirant ses promesses antérieures, le gouvernement annonce que, afin daller plus vite, la Commission ne sera pas constituée, que le Comité des ministres délibérera directement sur le projet du ministre, lequel sera soumis ensuite à l'examen du Conseil de l'Empire et à l'agrément suprême du souverain. On ajoute cependant qu'en aucune manière la question de la paix ou de la guerre ne sera soumise à l'assemblée. Sans nouveau délai, le 26 mai/ 8 juin, le Comité des ministres, sous la présidence de M. Witte, est saisi du projet, en adopte sans répit les vingt-cinq prf^miers articles, s'ajourne au lendemain, car il faut, a dit M. Witte, résoudre la question le plus rapidement possible, « conformément à la volonté du tsar et en considération de la situation de l'Empire )>.
Quel est donc ce projet de M. Bouliguine qui va, paraît-il, devenir la loi?
Il illustre et confirme les appréhensions des esprits clairvoyants qui, au lendemain du 18 février, hésitaient à participer à l'allégresse générale. Libéraux ingénus, qui ont pensé tenir enfin l'Assemblée nationale de tout le peuple souverain ! C'est un peu plus qu'une section du Conseil de l'Empire que daigne promettre M. Bouliguine, mais en vérité peu de chose de plus : c'est un organe législatif nouveau, destiné à flanquer et à seconder ce Conseil, mais dans un rang subalterne. On consent que la Chambre nouvelle discute et propose des lois, mais sous la sanction du Conseil de l'Empire qui garde la décision; et, même ratifiées par lui, elles restent soumises au bon plaisir de l'Empereur, qui, à son gré, les promulgue ou les supprime. Encore ce droit d'illusoire initiative, l'as-
semblée ne peut-elle l'exercer en matière de défense nationale; sur ce sujet, l'autocratie, qui a fait ses preuves en Crimée, dans la guerre turque, et qui, depuis un an, multiplie les démonstrations de son prévoyant génie, entend demeurer sans contrôle : c'est le grand-duc Nicolas Nicolaiévitch et la Commission qui vient d'être placée sous sa direction qui sont exclusivement investis de la charge d'assurer les défenses de la patrie. Dans le domaine budgétaire, la « Douma de l'Etat » — c'est le nom qu'on lui donne — aura à se prononcer sur les seuls impôts nouveaux, et à titre consultatif. Elle pourra provoquer les explications des ministres, mais sous forme écrite, l'interpellé ayant le choix de répondre indifféremment à la Douma, au Conseil de l'Empire ou à l'Empereur en personne. Comment se recrutera cette assemblée, à laquelle on coupe les bras avant qu'elle ait vu le jour? Au suffrage direct, mais non universel. Elle sera une assemblée de classes, selon la crainte des libéraux et le souhait des conservateurs; par grâce, on lui appliquera le statut électoral de 1864, moins étroit que celui de 1890, qui régit les élections au zemstvo. Les Juifs ne seront pas admis au vole.
Les libéraux demandaient l'unification nationale par la fusion des classes et des races, la substitution du suffrage territorial au suffrage par catégories, le droit pour les représentants du peuple de voter le budget, de contrôler l'administration, de conduire les affaires publiques, de refaire un sang vigoureux au corps malade de la Russie ; en réponse, on perpétue les antagonismes de classes, on écarte des affaires tous les hommes intelligents et hardis qui ne sont ni propriétaires, ni paysans, ni nobles, ni marchands, on affouille au front du Juif la marque de haine qui le désigne au fouet des cosaques, aux balles des soldats, au mépris de la nation, et, n'ayant pu l'achever ni à Kichinev, ni à Gomel, ni à Jitomir. on le
LE SECOND I>AS 39f
rejette hors du peuple; on crée une assemblée sans initiative, sans pouvoir, sans autorité, expression géographique et compassée du corps national, et qui, née du privilège et de la peur, n'exprimera ni les énergies de ses muscles ni les désirs de son cœur. Un organe nouveau vient compliquer la machine autocratique. Une duperie nouvelle est jetée en dérision à la Russie qui frémit'.
Que les conservateurs ne se hâtent point de se réjouir de la déconvenue de leurs adversaires; quelle qu'ait été la pensée intime du rescrit. quelque supercherie qu'ait machinée la subtilité bureaucratique, quelque avantage momentané ou quelque répit que le projet Bouliguine coul'ère au gouvernement, l'autocratie a prononcé, le soir du 18 février, l'irrévocable parole qui conduira la Russie à une assemblée législative et constituante; le train mis en marche ce soir-là arrivera à destination; et l'observateur aperçoit, avec une certitude inflexible, la ligne rigide qui, du rescrit, aboutit à son terme fatal, la Constitution. Insensés, trois fois insensés, ces débiles dirigeants dont l'arrogance se croit encore maîtresse de l'heure, qui ne voient pas, au miroir de la nation, qu'ils titubent, et ne comprennent pas qu'il dépend d'eux encore que cette Constitution soit monarchique! Un jour de plus, il sera trop tard. Aux petites herbes qui frissonnent, ne sentent-ils pas courir à travers le steppe la première brise révolutionnaire?
1. A 1.1 première nouvelle de ce projet, les prolestations furent telles, que l'on n'osa pas le publier. Le Comité des ministres lo remit sur le chantier (fm juin), et s'y évertue à cette heure.