Chapitre IX
270 L'AUBE KUSSE
L'examen (les signatures qui parafent ces divers mémoires m'avait l'ait comprendre que la question ne devait pas être aussi simple qu'elle m'apparaissait d'abord. Pour ne parler que de celui de Pétersbourg. j'y trouvais l'adhésion des sociétés les plus considérables, usines métallurgiques, filatures, verreries, brasseries, ateliers de construction, fabriques de chocolat, de pianos, de tabac, et les noms les plus notoires, comme ceux de MM. Nobel, Dourdine, Radlof, Lessenko, Klimenko, Lessner, Laferme, Vorouine, Tchecher, etc. Sans doute, 82 fabriques ou patrons avaient seuls adhéré; mais toutes les sociétés importantes y figuraient (à l'exception cependant des usines Poutilov), et ces 82 industries représentaient ensemble une armée de iOO.OOO ouvrier.^ et un chiffre d'aiïaires annuelles de 100 millions environ. Si la liste des protestataires n'était pas plus nombreuse, c'est qu'elle avait été recueillie en deux jours et que l'on était pressé d'aboutir.
Ce mémoire n'a pas été le résultat d'un mouvement d'humeur, et, pour en apprécier la signification, il faut savoir dans quelles conditions il fut composé.
Le 3/16 janvier, la grève éclate. Inquiet des proportions imprévues qu'elle prend tout d'un coup, le ministre des Finances, M. Kokovtsev, qui a la haute main sur les questions qui concernent l'industrie, convoque en hâte pour le 6 janvier, au ministère, tous les directeurs d'usines, tous les fabricants, tous les patrons d'ateliers. Au dernier moment, la réunion est, on ne sait pourquoi, décommandée. Trois jours après, c'est le 9/22 janvier; puis l'indécision du gouvernement, la stupeur générale qui paralyse à la fois les forces protestataires et les forces conservatrices, et enfin, au bout de dix-huit jours, le ministère s'étant ressaisi, la réunion ajournée se tient le 24 janvier/6 février.
Ils sont là deux ou trois cents industriels, à qui le
PATRONS, OliVRIERS Eï' GOUVERNEMENT 271
ministre demande de lui faire connaître, séance tenante, les concessions qu'ils sont disposés à consentir pour endiguer le mouvement ouvrier.
— Excellence, fait le représentant de la Société Poutilov, M. Smyrnov, comment pourrions-nous vous répondre? Nous sommes ici, conlondus, des industriels qui fabriquons les produits les plus divers : du fer, des machines, des canons, du chocolat, du tabac, de la toile, des vaisseaux de guerre, des pianos, elc. ; certains d'entre nous distribuent soixante ou quatre-vingt pour cent d'intérêts; d'autres sont en déficit. Il faudrait sérier les industries par ordre de produits; c'est une chimère d'espérer que nous puissions, sans délibération préalable et sans distinction, présenter à nos ouvriers un cahier de concessions identiques. »
Chacun approuva,
— C'est bien, fît à peu près le ministre courtois, mais irrité; je m'aperçois que non seulement vous ne voulez pas aider le gouvernement, mais que vous ne vous rendez pas compte de l'imporlance considérable du mouvement actuel. Je ne vous retiens plus. Songez à votre part de responsabilité dans les événements qui surviendront. »
Trois jours après, le 27 janvier, les industriels, peu satisfaits de ce langage, se réunissent de nouveau, mais entre eux celte fois; ils se mettent d'accord sur la nécessité d'élaborer un mémoire collectif; ils le rédigent, le signent, et, le 31 janvier, ils le présentent au ministre. Je vous ai indiqué dans quel esprit il fut conçu.
— Mais, ce faisant, leur dis-je, vous serviez l'insurrection ouvrière et vous priviez le gouvernement de l'une des forces morales dont il avait le plus besoin?
— Et quand cela serait? répondent-ils. Nous ne nous sommes inquiétés ni de fortifier, ni d'affaiblir le gouvernement: nous nous sommes seulement proposé il't'x poser dans son ensemble une situation dont la persistance nou^ appa-
raît dommageable à l'industrie nationale. II n'y a pas un problème ouvrier et un problème patronal; il y a un problème économique, dont l'unité est indissoluble, dont la solution est une, dont les données plongent à la fois, d'une part dans le travail, de l'autre dans le capital. Et ce problème économique n'est lui-même qu'un facteur du problème politique qui se pose à la Russie. Tout progrès de la classe ouvrière a pour condition le progrès de Tindustrie, et le progrès de l'industrie est lié au progrès de la nation.
« Voilà ce que nous devions dire au ministre, et nous le lui avons dit avec courtoisie et respect, mais avec fermeté. Nous n'avions pas à lui dissimuler non plus que le gouvernement n'avait pas assez fait pour nous pour qu'il put compter, à l'heure du péril, sur notre docilité. Que Ion nous comprenne bion. Nous ne sommespasdes petits garçons qui pleurnichent parce qu'ils ont été rossés. Nous ne lui reprochons pas de n'avoir pas défendu nos usines contre les débaucheurs; nous ne lui reprochons même plus l'indifférence avec laquelle il a permis à la grève de se développer jusqu'au coup de tonnerre du 9 janvier. Notre grief contre lui est plus grave : il n'a eu ni programme d'ensemble, ni fermeté de dessein. Sa préoccupation essentielle a été de « nous faire payer les pots cassés », de se servir de nous pour apaiser les impatiences de la classe ouvrière, de détourner contre nous une agitation qui ne nous atteignait, il le savait bien, que par ricochet.
« En voulez-vous des exemples ? Un jour, le gouverneur général appelle le directeur d'une usine qui, las de lutter en vain, a décidé de fermer ses portes, et lui « donne l'ordre » de la rouvrir. Un autre jour, c'est le ministre de la Guerre qui avise l'usine Poutilov que, si le travail n'est pas définitivement repris à une certaine date, il considérera comme périmés tous les contrats de com-
mandes passés avec elle. Puis c'est un télégramme impérial qui félicite la directiou du chemin de fer de Libau à Romni d'avoir cédé aux revendications des ouvriers. Et voici le comble. Le directeur d'un établissement de l'Etat consultant son ministre sur la conduite qu'il doit tenir en présence des menaces de grève, celui-ci répond à son subordonné : « Voilà une affaire bien ennuyeuse. Laissez venir, et mettez-vous du cùlc de la majorité. »
Je connaissais l'incident auquel mon interlocuteur faisait allusion; il s'est passé à l'Institut de médecine militaire, et cette réponse est celle que fit le ministre de la Guerre, général Sakharov, au directeur de l'Institut, le professeur Tarenedski.
— Voilà de quelle manière, continuent les fabricants, nous avons été secondés et défendus! Etait-ce juste? Pourtant le gouvernement savait mieux que personne que les revendications ouvrières n'étaient que des prétextes, que la grève n'était qu'un moyen, que le but essentiel était une agitation politique. Cela était inscrit tout au long dans la pétition du 9 janvier. Cela était avoué par les ouvriers. Les contremaîtres de l'usine Poutilov l'ont dit officiellement à M. Smyrnov. Les délégués ouvriers l'ont répété à M. Chidlovski, président de la commission défunte. Les journaux l'ont imprimé. Pas d'équivoque à ce sujet.
« Et c'est alors que le gouvernement aperçoit les fruits de son indécision, qu'il constate l'échec de ses tentatives insuffisantes, qu'il comprend la maladresse de certaines de ses démarches, comme ceWe qui a appelé à Tsarskoé- Sélo cette pseudo-députation ouvrière, dont le résultat immédiat a été de faire rosser par leurs camarades ces ambassadeurs sans mandat et de rouvrir la grève qui s'apaisait, c'est à ce moment que le gouvernement se tourne vers nous et nous demande des concessions, c'està-dire notre ruine!... Mais lesquelles faisait-il lui-même
dans les établissements qu'il dirige? Aucune essentielle; los mêmes concessions de détail que nous avions spontanément accordées dans les premiers jours, dont beaucoup étnient équitables, mais qui n'étaient point pour les ouvriers les satisfactions fondamentales qu'ils avaient exigées d'abord. Si, je me trompe, il y a eu un minisire qui est allé très loin : c'est le prince Khilkhov; sans consulter personne, il a accordé aux ouvriers des ateliers des chemins de fer la journée de neuf heures, et il faudrait savoir si c'est ce qu'il a fait de mieux.
« Aujourd'hui que la grève est enrayée — provisoirement du moins — et qu'un ordre relatif a été ramené dans nos usines, au lieu d'oublier et de pacifier, on continue sans raison la méthode, si c'en est une, des mesures vexatoires et maladroites. On arrête des ouvriers, on laisse les uns en prison, on renvoie les autres dans leurs villalages. Tout cela sans nous consulter. Qu'arrive-t-il? Ici, les ouvriers sont exaspérés, s'entêtent dans des rancunes qui éclateront quelque jour, et nous font responsables d'actes que nous n'approuvons pas; là-bas, dans les campagnes, on constitue de toutes parts, au cœur d'une population alfamée et malheureuse, des centres de propagande active, et c'est justement comme si Ton enfermait dans des bottes de paille des brandons enflammés! »
A ces réquisitoires que je viens de résumer sous une forme concrète, j'opposais :
— J'entends bien que vous pensez avoir à vous plaindre des méthodes d'un certain gouvernement; mais réfléchissez-vous que vous vous attaquez à l'ordre gouvernemental lui-même, qu'en demandant la liberté politique, l'organisation légale des ouvriers, vous ouvrez les voies au socialisme, votre ennemi? Si vous avez beaucoup à y perdre, qu'avez-vous à y gagner?
— IS'ous avons cotifiance dans la liberté. Si la liberté existe pour la propagande socialiste, elle existera aussi
PATaOxNS, OUVRIERS ET GOUVERNEMENT 275
pour la propagande aniisocialiste. Eu dépit de toutes ces mesures, rennemi est là, au centre de la place, mais caché et clandestin, et nous ne pouvons l'atteindre, parce que nous ne connaissons pas son masque. Mais quand la loi lui aura découvert le visage, alors nous pourrons lutter face à face, à armes égales, et nous serons vis-à-vis de lui dans la condition où se trouvent nos confrères occidentaux. Nous y gagnerons que lorsqu'il plaira à nos ouvriers de faire une manifestation politique, ils auront à leur disposition d'autres modes que la grève. Ce que nous y gagnerons encore? Mais la vie, tout simplement. Aujourd'hui, l'industrie russe est en pleine crise. Certaines de nos usines, que la guerre alimente de travail, se soutiennent artificiellement, mais leur prospérité actuelle est essentiellement précaire et provisoire. La consommation proprement nationale est nulle, parce que la population est pauvre, parce que le trouble est partout, parce que le développement industriel d'un pays est en rapport direct avec le bien-être de ses citoyens.
« La prospérité de notre industrie a pour conditions nécessaires « le progrès de la prospérité nationale, la diffusion des lumières, la réforme radicale des conditions de vie ». C'est par la liberté, c'est par l'accession du peuple à la conduite des affaires, que ces biens seront obtenus. En même temps que l'instruction et la culture générale, croîtront les besoins et se développera l'esprit d'initiative et d'entreprise. L'énergie et la richesse nationale augmentant, la consommation augmentera à son tour, et l'industrie, c'est-à-dire les employeurs aussi bien que les employés, profitera de l'essor général qui emportera le pays. C'est la loi universelle, et la Russie n'y échappera pas.
— Mais que l'autocratie entreprenne cette œuvre de régénération par la diffusion de la culture, le môme but ne pourra-t-il pas être atteint par elle ?
276 L'AIÎBE IJFSSE
Je posais cette question au directeur de l'une des sociétés métallurgiques les plus importantes, un homme qui connaît l'Angleterre et la France pour y avoir travaillé. Il me répondit :
— Monsieur, consultez Ihistoire.
Et tous, interrogés séparément, disaient:
— Ce que nous voulons, c'est le règne de la loi substitué au règne de l'administration. Qu'il y ait une loi consentie par le peuple. Que les ouvriers sachent qu'ils pourront toujours s'appuyer sur la loi, mais qu'ils devront s'appuyer sur elle seule. Par la loi, nous ferons de la méthode et de la liberté. Par la liberté, nous ferons de la prospérité. »
Le Zemski sobor. — Le point de vue conservateur. — Le Tsar restauré par le peuple. — Le sobor selon les libéraux. — Par le sobor s'affirmera la liberté et la souveraineté du peuple. — La Constituante. — Les raisons de Mestchersky. — L'opinion discute. — Les modalités du sobor. — Le Zemski sobor dans l'histoire. — De 1350 à 1903. — Tradition du tsarisme moscovite. — Le peuple à la rescousse de l'autocratie. — Droits théoriques et servitude du sobor. — Le sobor insuffisant aux libéraux.
Ouvriers, patrons, avocats, ingénieurs, professeurs, étudiants, zemstvos, doumas, journaux, tous s'accordent à réclamer la réunion de l'Assemblée nationale, et le nom de Zemski sobor est dans leur bouebe.
La pensée de convoquer le Zemski sobor n'était point nouvelle. Elle devait se présenter à l'esprit des libéraux, à qui elle permettait d'exprimer sans dommage leurs tendances constitutionnelles et parlementaires; elle pouvait en outre leur apparaître comme un moyen de rallier un certain nombre de conservateurs. Le sobor est en effet l'une des plus anciennes et des plus vénérables traditions du tsarisme moscovite et autocratique, et, par là même, il était malaisé au pouvoir d'incriminer les publicistes qui l'invoquaient. Ils pouvaient rappeler aussi qu'en 1881 le
comte Igniatiev, ministre de l'Intérieur après le meurtre d'Alexandre II. avait songé à réunir le Zemski sobor, et qu'il n'y renonça que sous l'influence de M. Pobédonostsev, déjà prépondérante auprès d'Alexandre III. De son côté, un écrivain conservateur, M. Syromiatnikov, publiait le texte d'une lettre qu'il avait adressée le 6 juillet 1902 à M. de Plœhwe pour lui proposer de reprendre ce projet, et il ajoutait que M. de Plœhwe s'était déclaré, en principe, partisan de la mesure, ajournée seulement à des temps plus favorables.
L'idée, à peine lancée, fut incontinent accueillie avec une faveur générale. Sous couleur de Zemski sobor, les libéraux développent tous leurs arguments en faveur de la Constitution et du Parlement. Sous couleur aussi de Zemski sobor, les conservateurs, affectant d'affronter la liberté, poussent à étouffer l'opposition sous la masse paysanne. Ce propos réactionnaire des conservateurs me fut révélé avec une netteté décisive dans une conversation que j'eus avec l'un d'entre eux. J'en rapporterai les traits essentiels :
— Que l'Empereur, me disait-il, pour en finir avec l'agitation qui le menace, s'appuie sur le peuple et se retrempe à la source de son droit. Vous connaissez le mot de Napoléon ; c Quand la Russie aura un Empereur à barbe, elle conquerra le monde ». Sous cette forme familière, il voulait dire que toute la force de l'autocratie est dans son caractère profondément national, et que le Tsar sera invincible qui plongera au cœur de la masse. Je vous rappelle en passant qu'Alexandre III fut le premier des Romanov qui porta la barbe. Entre le peuple et son empereur, une lourde, maladroite et tracassière administration a peu à peu constitué un banc de glace, et aujourd'hui ces deux forces permanentes, celle d en bas et celle d'en haut, coexistent sans se confondre. Voilà îo mal. D'une parole, d'un geste, le Tsar peut briser ce banc
qui l'isole de la nation. L'autocrate n'est d'aucune caste ni d'aucun parti. Il est national et universel. Selon un vieux dicton russe, « Dieu n'a pas de sang, et le Tsar pas dorigine. » Il pratique à son gré la politique qu'il juge nécessaire. Il pourrait être socialiste s'il lui convenait, le pire des socialistes, sans cesser pour cela d'être le Tsar et sans que les bases gouvernementales en fussent atteintes. Oui, nous ne souffrons que dune surcroissance du régime bureaucratique, et il est temps de songer à instituer à sa place un gouvernement autocrato-démocratique.
« Que l'Empereur se tourne donc vers la terre russe. Face à face, au milieu du Zemski sobor érigé en Synode et Douma de l'État, il parlera directement à son peuple, et son peuple lui parlera directement. D'un coup, seront écartés tous ces bureaucrates, ces marchands, ces littérateurs, ces bourgeois qui se sont interposés entre eux. Et que répondront, à son interrogation, les hommes dont les ancêtres jadis ont enfanté de leur sang sou propre pouvoir? Lui diront-ils de disjoindre cette Russie créée par leurs pères? De déchaîner au milieu du chaos une révolution sociale? De remettre le pouvoir suprême aux banquiers, aux ingénieurs, aux avocats, aux journalistes?... Non, je ne doute pas que le sobor démontre avec éclat que notre nation est conservatrice et que l'agitation fomentée par les prolétaires intellectuels et les bas employés de l'État est une vaine entreprise contre un gouvernement décidé à s'appuyer sur les classes possédantes et sur le véritable peuple, je veux dire sur la noblesse foncière et sur les paysans. C'est la voix de la terre que le sobor fera entendre au gouvernement. Et en échange c'est l'écho de la voix de l'État que les délégués rapporteront dans leurs districts. On profitera de leur réunion pour les instruire de ce qu'ils ignorent; on leur dévoilera les mensonges colportés par les intellectuels; on leur distribuera des brochures où la vérité leur sera dite sur les choses de
rÉtat. Ainsi, le Zemski sobor sera la tribune retentissante où rÉtat et les paysans de la terre viendront s'expliquer chacun à son tour, et qui servira à la fois les intérêts de l'autocratie et ceux du peuple. »
Ce n'est pas pour cette fin que les libéraux demandaient la réunion de l'assemblée nationale, et les uns et les autres n'avaient pas achevé de parler que leur désaccord éclata.
Dans l'histoire, le Zemski sobor fut une assemblée occasionnelle, élue par classes, et purement consultative : tandis que les conservateurs demandent que l'on s'en tienne à la tradition, ils veulent, eux, que le sobor soit permanent, ait le pouvoir délibératif, et que ses députés soient élus par l'ensemble de la nation. Question capitale, puisqu'il s'agit pour le libéralisme que les éléments éclairés ne soient point écrasés par la formidable coalition de 85 p. 100 de paysans ignares et domestiqués. L'œuvre à réaliser, disent les journaux, c'est d'unifier cinq ou six cents hommes libres et investis de la confiance des électeurs, et non pas de dessiner une miniature de la Russie où toutes les classes seraient représentées dans leurs proportions réciproques. Le sobor sera la voix de la terre, s'il est élu régulièrement et librement. II sera la voix de la terre, nonobstant le nombre d'avocats, de médecins et de paysans qui y participeront. Il sera la voix de la terre, en vertu de cette loi sociale qui veut que plusieurs centaines d'hommes publics en qui la société a déposé sa confiance, et que détermine une action commune, deviennent l'organe même de cette société. « Nous n'avons que faire, s'écrie la Rouss, d'un sobor qui serait un spectacle de théâtre imaginé par la bureaucratie et machiné comme un décor ». Les conservateurs faisant mine de s'obstiner, les libéraux s'impatientent. « Prenons garde, disent les Novosd, que ce Zemski sobor ne soit un leurre. »
L'ASSEMBLEI:: L»E LA TEiUlt: 281
(( Ne pensez pas, dit un autre journal, que la seule convocation du sobor résolve la question politique. II importe qu'il soit une institution solide et sérieuse. Il faut aussi faire vite. C'est Tocqueville qui a écrit « que le mal supporté patiemment quand on le croit inévitable, devient intolérable quand on a aperçu le moyen de le guérir '). Et si vous rêvez d'une assemblée sans pouvoirs réels, souvenez-vous du mot de Turgot, en 1775 : « De telles expériences finissent toujours misérablement et irritent le peuple sans le satisfaire. »
Le Novoïé Vrémia lui-même écrit, sous la plume d'un écrivain connu, M. Menchikov : « Nous avons tous des besoins poignants, et non pas des besoins de classes, mais des besoins de citoyens... Conservez ce mot de Zemski sobor si vous voulez, mais sachez modifier l'institution ; les vieilles termes peuvent garder leur nom, mais à la condition que l'on y fasse entrer des matières neuves ». Le journal Nos Jours [Nachi Dni) exprime sans détours la pensée libérale; il affirme que rien dans le passé n'interdit de donner au sobor toute son indépendance et toute son initiative, qu'il aura à régler en premier lieu la question de la guerre, en second lieu à constituer l'Etal sur des bases nouvelles; et il ajoute brutalement : « Que la Constituante ïappelle Zemski soboi\ nous n'avons rien à y redire; ce que nous voulons, c'est que le Zemski sobor soit une Constituante ».
Retournement singulier, bientôt ces mêmes libéraux qui, les premiers, sont allés vers l'idée du Zemski sobor comme vers l'espoir de la liberté, l'abandonnent. Le mot de Zemski sobor a été le prétexte qui leur permettait de demander la Constituante : ils en prononcent maintenant le nom ouvertement et rejettent le prétexte. Et ce sont les conservateurs qui, afin de conjurer la Constituante, s'entêtent à revendiquer le Zemski sobor. Ils le célèbrent en termes lyriques. M. Syromiatnikov réédite la phrase qu'il
écrivit jadis à Plœhwe : « N'oubliez pas que le Zemski sobor est une idée puissante, qui doit attirer à l'autocratie tous les cœurs russes: il est notre sanctuaire, et il serait criminel d'y faire entrer l'opérette ». M. Souvorine s'écrie : « Le sobor sera notre maturité, notre résurrection... Il est indispensable à la vie de la Russie, comme est indispensable le pain ».
Mais le même Souvorine appréhende un mode électoral qui permettrait l'accaparement de l'assemblée « par les juifs et les avocats »; quand il demande « que toute la terre soit représentée », entendez bien sa pensée intime : il a fait le compte que la Chambre française comprend 270 avocats et médecins, puis des journalistes, des professeurs, que l'industrie n'y a que 72 représentants et l'agriculture 41. Ce qu'il veut, ce que veulent avec lui les conservateurs, c'est une assemblée nationale qui soit l'expression définitive, adéquate, splendide, de la terre russe, de la formidable terre russe, qui s'y étalera avec ses 85 °/o d'hommes de la terre, et poussera la moisissure de ses mousses sur tout ce qui ne sera pas la lourde terre noire. Ils ont bien prévu l'objection de l'indigence intellectuelle de l'esclave du steppe. Non, non, font-ils, les paysans ne sont pas ce que vous croyez; ils sont eux-mêmes des hommes nouveaux; il y en a beaucoup qui sont très instruits ; nous avons lu des lettres de ceux qui sont à la guerre, et il en est qui sont presque littéraires. Evidemment on ne leur a pas construit beaucoup d'écoles, mais l'instruction s'est faite de soimême et a poussé chez eux-des racines profondes. Savezvous que, dans les bibliothèques, on rencontre des paysans? Croyez-le, c'est une classe qui apportera au sobor du savoir, des idées et même du talent... Ainsi embouche sa trompette le grave et sérieux Souvorine.
Le prince Mesichersky (avec la Gazelle de Moscou, bien entendu) est le seul à combattre l'idée merveilleuse qui a
soudain rallié Tunanime opinion. Résultat de « cinq mois de folie aiguë », elle n'a pu naître que dans « un accès de folie », et comment en faire comprendre « l'horreur » à des « cervelles folles »? Je vous comprends bien, fait ce prince avec une indiscrétion déplorable, vous voulez un sobor qui vous permette d'en finir avec l'agitation; mais ne voyez-vous pas qu'il ne peut enfanter autre chose qu'un accroissement de perturbation et des audaces nouvelles du parti libéral? Myopes et poltrons, qui ne l'apercevez point! Dites-vous ceci : « De quesLian ialérieure, il ny en a pas. De quesliun extérieure, iliiyena pas davantage ». Alors, à quoi bon le sobor? Votre sobor, le peuple ne s'en soucie pas, et vos anarchistes d'intellectuels sont seuls à le réclamer; il faudra donc d'abord que vous expliquiez au peuple pourquoi vous convoquez le sobor, que vousmêmes, par conséquent, lui révéliez l'existence d'une agitation dont il n'a pas la moindre idée, subséquerament que vous créiez une agitation nouvelle; que vous déclariez enfin que le Tsar autocrate en est réduit aujourd'hui à appeler à l'aide et à se faire confirmer l'autocraLie qu'il tient de Dieu. Voilà ce que vous prèciiez, et c'est à l'heure où le pouvoir gouvernemental décrépit aurait besoin d'être rajeuni et renouvelé par une volonté forte et impitoyable, que vous, conservateurs, préconisez les moyens de l'affaiblir davantage !... Langage réactionnaire, mais logique; seules paroles sages sorties d'une bouche de conservateur, et qui exposent la vraie, la seule doctrine possible de l'autocratie, si elle prétend entreprendre, contre le destin, de demeurer l'autocratie.
L'opinion publique, saisie de l'idée, l'adopte avidement. Il n'est plus de réunion où le Zemski sobor ne soit l'occasion de disserter sur la Constituante. Déjà, par se» mille bouches, cette opinion commence de constituer un dossier qui pourrait servir plus tard à la commission Bouliguine : elle discute sur la loi électorale d'où sortira
l'assemblée, car c'est là, en effet, la question fondamentale. Aujourd'hui, c'est un distingué professeur de l'Université, M. Kouzmin-Karavaiev, qui fait une conférence à la Société juridique, et, après lui, des orateurs comme MM. Pétrounkévitch, Raditchev, Grousenberg. Arabajine, NovikDv, etc., qui, devant plus de six cents assistants, préconisent le suffrage universel. Demain, c'est, au zemstvo de Nijni-Novgorod, M. Stangue qui lit un rapport. C'est même la très conservatrice et très orthodoxe Société Russe qui écoute sur le même sujet une conférence de M. Nikolski, laquelle se termine par une bagarre dans la nuit, déchaînée par l'intervention, dans un sens libéral, de M. A. V. Vassiliev.
La question domine toutes les controverses et passionne « l'intelligence » : il est visible que, quelles que puissent être les objections du pouvoir, la convocation de l'assemblée nationale, Zemski sobor ou Constituante, est désormais fatale. Sans s'attarder au principe, on ne discute plus que sur les modalités électorales. On pose ouvertement le problème des nationalités. 11 n'y a pas seulement à tenir compte en Russie des partis spécifiquement politiques; il faut considérer aussi les Polonais, Lithuaniens, Finlandais, Petits-Russiens, Arméniens, Tatares, Grousines, Sibériens, etc., tous les peuples successivement rattachés au royaume des tsars moscovites et qui forment l'Empire, tous ces allogènes dont les intérêts sont divers et les appétits de liberté parfois exigeants. Il faut songer encore aux juifs, confinés dans les gouvernements de la Russie occidentale, parqués, à l'intérieur de ces gouvernements, dans un certain nombre de localités. Ces juifs, ces allogènes, entreront-ils à l'assemblée? Y entreront-ils dans la même proportion numérique que le reste de la population? Dans ce cas, n'est-il pas à craindre que leur coalition n'écrase l'élément purement russe et ne brise l'élan national que Ion
attend du sobor? N'est-il pas vraisemblable aussi que certains d'entre eux cherchent à profiter de leur avantage numérique pour tenter des efforts séparatistes? Problème redoutable, puisqu'il enferme la menace de l'émietlement et de la dispersion du vaste Empire, et que nous retrouverons d'ailleurs plus tard. Les libéraux ont une solution que nous connaîtrons. Les conservateurs en ont une autre, qui ne pèche pas par la complexité. Celui-ci vous dit que la Finlande, la Pologne, le Caucase, etc., sont des « territoires >> analogues à ceux qui existent aux Etats- Unis; celui-là, que ce sont des « colonies », et qu'en aucun pays on n'a vu les colonies faire la loi à la métropole; conséquemment, point de députés coloniaux, ou, du moins, qu'ils ne figurent à l'assemblée que dans des proportions exclusives de tout péril.
Par son innombrable rumeur, l'opinion prélude au rescrit du 18 février/3 mars, qui lui promettra précisément ce Zemski sobor où elle voit une première promesse de liberté, car, ainsi qu'on l'apprit plus tard, aux lieures mêmes où les journaux polémiquaient, où elle s'exprimait dans vingt réunions et conférences, les conseils de l'Empereur examinaient les mêmes questions.
Mais, puisque la réunion de l'Assemblée nationale est jésormais certaine, puisque cette assemblée, bien que Dourvue de pouvoirs nouveaux, ne sera, en somme, qu'une forme contemporaine de l'archaïque Zemski >obor, il est bon de rappeler brièvement ce que durent dans le passé ces vieux Etats, pour lesquels fut k^raie la formule donnée il y a près de cinquante ans par Constantin Aksakov : « Le pays discute, le pouvoir commande. »
Le Zemski sobor, c'est, au sens littéral, « l'assemblée sobor I de la terre (zemski » ; une institution intermittente, l'origine purement autoritaire et tsariste, qu'il serait
inexact d'assimiler à nos anciens États Généraux, dont elle n'a eu ni le caractère, ni les prérogatives, ni l'indépendance, ni la composition.
D'indépendance et de prérogatives, le Zemski sobor n'en eut en aucun temps; sa composition fut hasardeuse, arbitraire et changeante; et pour son caractère, il brille en ceci qu'il fut l'exemple le plus complet et le plus persistant de la domesticité d'une assemblée élue au pouvoir qui la convoque.
La première de ces assemblées se réunit en 1550, sur l'ordre de Jean IV le Terrible. Elle était la fille des anciens « vetchiés » abolis, de ces « vetchiés » populaires qui furent, en somme, dans certaines régions, comme celles de Novgorod et de Pskov, des formes de gouvernement républicain en Russie. En appelant à lui « les gens de la terre », le jeune Jean le Terrible, vraisemblablement, se soucia peu de libéralisme. Le temps de sa minorité avait été troublé par des désordres et une grande misère, et, prenant le sceptre, il convia le peuple à s'associer à lui pour faire la paix, apaiser les querelles, renoncer aux procès engagés. Ainsi se noue la chaîne qui va du sobor de Jean IV au sobor de Nicolas II.
Durant une période de cent quarante-huit ans, trentedeux sobors se tiennent successivement au Kremlin de Moscou. Le dernier se réunit en 1698 pour juger Sophie sur Tordre de Pierre l"", et ni le xviii" ni le xi.x" siècles ne connaissent de grands sobors; on nomme seulement les réunions restreintes et obscures de 1728, 1730, 1761. 1763; à peine y peut-on assimiler aussi l'assemblée convoquée, sous les règnes successifs de Catherine I, Pierre II, Anne et Elisabeth, parmi les nobles, le clergé et les marchands, pour l'élaboration du nouveau Code des lois, et enfin la fameuse commission législative réunie en 1767 par Catherine II.
Le Zemski sobor, né du tsarisme, organe naturel de
"impérialisme russe dans son action première qui fut îssentiellement populaire, est lié à la tradition moscovite ie l'Empire. Lorsque le tsarisme commence sa deuxième jériode et prend un nouveau visage, lorsque Pierre le Srand, lui donnant la forme autocratique qu'il a gardée, entreprend d'unifier dans sa rude paume la vaste nation, :'êve de répandre au loin son génie et sa puissance et alante sa capitale en travers des îles de la Neva, au bord ie la mer où se reculent les horizons, il balaye la tradition moscovite et emprunte à l'Europe le système centralisateur de son administration : dès lors, il n'y a plus [l'oreille dans l'autocratie pour la voix populaire, si timidement qu'elle résonne, et le Zemskisobora vécu.
Dans sa forme traditionnelle, si le Zemski sobor fut inventé pour donner au peuple l'illusion de l'indépeniance. et s'il reçut ce nom joli etarchaïque d' « Assemblée de la terre », il fut en réalité l'organe du pouvoir tsariste, l'autorité artificielle et enchaînée dont les tsars usèrent avec habileté pour raffermir leurs trônes ébranlés et contrebalancer les conjurations ambitieuses des boyards accapareurs. C'est dans les périodes où le pouvoir est le plus faible, de 1550 à 1600, de 1610 à 1650, que les sobors se multiplient. C'est quand il se croit assuré qu'ils s'espacent; et ils disparaissent, aussitôt que le génie volontaire d'un homme a fait taire le tumulte des boyards et dompté la nation.
Ils se recrutent au petit bonheur. Les grandes distances, la difficulté des communications, l'ignorance totale où sont les provinces de ce qui se passe au cœur, sans compter des motifs politiques plus déterminants, ne permettent pas d'y constituer une exacte représentation des « gens de la terre russe ». On y appelle en majorité ceux de la capitale, Moscou. « les gens du faubourg », qu'on nomme les étrangers, des prêtres, des fonctionnaires. Les villes, les provinces les moins éloignées y envoient un
nombre de députés qui n'est pas fixe, qui peut varier de un à dix, sans souci du chiffre de la population, selon que l'on trouve des hommes disposés à faire le voyage. A travers l'histoire, son contingent varie de 340 à 457 membres. C'est le gouverneur qui dirige les élections. Il a mandat de ne s'y point mêler ostensiblement, mais de faire en sorte que les députés choisis soient pour le pouvoir des confidents de tout repos : il n'y a pas qu'au xvi'^ siècle et en Russie que ces choses se voient.
Le Zemski sobor réuni, il n"a aucun droit d'initiative. Il ne peut ni proposer, ni amender, ni conseiller, ni remontrer. Le Tsar lui soumet une ou plusieurs questions précises; il vote, s'en va, et c'est tout. Des votes qu'il émet, nul n'est surpris, que lui-même parfois sans doute. Une seule fois, un sobor se permit de lever les mains avec irréflexion; mais il tombait mal; son questionneur était, ce jour-là, Jean le Terrible; Jean fut pris d'une grande colère, cria très fort, mit en prison les étourdis et renvoya les autres; ils avaient cette excuse que ce sobor était l'un des premiers, et que la tradition n'était point créée.
Mais si, dans la réalité, le sobor, à aucun moment, ne disposa d'une parcelle d'autorité, Ton eut du moins cette coquetterie de lui laisser accroire qu'il était quelque chose dans la vie de l'Etat, et, théoriquement, ses pouvoirs turent importants.
Ceci n'est point une considération à négliger dans ce bref historique, puisque nous avons assisté, dans la Russie de « ces jours », au débat entre les doctrinaires-conservateurs, qui prônent la forme du Zemski sobor pour les droits qu'il eut sans les exercer, et les libéraux-historiens, qui le récusent, pour l'impuissance où il fut d'exercer ces droits chimériques.
En principe, 1' u assemblée de la terre » fut vraiment le porte-voix de l'àme et de la volonté russes. On lui
reconnaît le droit de faire ou de consolider le souverain. Le sobor de 1584 affirme le droit au trône du faible Théodore. Celui de 1598 (457 membres) élit tsar à la majorité Boris Godounov. Celui de 1613, où sont représentés les « gens du district », c'est-à-dire les paysans, élit, le 21 février, Mikhaïl Féodorovitch, le premier des Romanov, le père de la dynastie actuelle. Celui de 1645 nomme encore Alexis, fils de Mikhaïl. Celui de 1682 nomme simultanément Jean et Pierre.
On lui reconnaît le droit de défaire le souverain, selon la déclaration faite en 1609parVassili IV, quicependant s'était passé du sobor, trois ans plus tôt, pour usurper le trône.
On lui reconnaît le droit de limiter les pouvoirs du tsar. Ainsi en 1610 et en 1613.
On lui reconnaît le droit de traiter de la guerre et de la paix. Jean le Terrible convoque celui de 1566 pour lui demander s'il convient de continuer la guerre livonienne. En janvier 1642, la ville d'Azov ayant été conquise par les habitants du Don et offerte par eux au tsar, Michel demande au sobor s'il doit accepter ce cadeau, qui entraînera la guerre avec la Turquie. Le sobor répond qu'il doit le refuser.
On lui reconnaît le droit de sanctionner ou d'élaborer les lois. Ainsi en 1610, en 1648. Les commissions législatives de Catherine P" et de Catherine II appartiennent à la tradition des sobors.
De quelle sorte d'assemblée fut-il question dans le rescrit du 18 février ? Il est clair que le sobor investi du droit, même théorique, de faire et défaire le monarque, de limiter son autorité, d'ordonner la paix ou la guerre, de confectionner les lois, n'est pas l'assemblée que projeta le gouvernement. Il est clair aussi que le sobor sans initiative et sans pouvoir n'est pas l'assemblée dont se contenteront les libéraux.
Voilà sur quoi se passionne l'opinion, voilà de quoi le gouvernement commence à s'effrayer. Concéder le Zemski sobor? Grave démarche. Le refuser? Péril peul-être plus grave... C'est encore un moyen de comédie qui prévaudra. Une fois de plus, dans l'angoisse de décider, on rusera. On dressera devant l'autocratie le décor dune tribune nationale. Vaine et aveugle autocratie, qui n'as pas vu sur tes genoux le flot alternatif de la liberté, et n'as pas discerné, selon un beau mot d'Anatole France, que tu allais t'y dissoudre !