‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 16 sur 26 · Voir chapitre XVIII · texte numérisé non relu

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10/23 mars. — Saint-Pétersbouhg — Grèves ; sept usines entrent en grève. Nouvelles grèves aussi à Lodz et Briansk.

H/24 mars. — Caucase. — Etat de siège : par décision impériale, l'état de siège est proclamé à Koutaïs, Poti et Batoum.

12/25 mars. — Riga. — Attentat : un agent de police est attaqué le soir; d'autres surviennent; l'un est tué, deux blessés.

Id. — Par ordre supérieur, on a prescrit aux commandants de corps d'armée une enquête sérieuse « sur l'état matériel et moral des soldats ».

Id. — Saint-Pétersbourg. — Bombes : quatre-vingts bombes sont découvertes dans le cimetière de Pavlovski.

Des arrestations nombreuses sont fciites parmi les élèves des écoles militaires.

13/26 mar-s. — Varsovie. — Attentat : à 8 heures du soir, Stéfane Okrjeïa,âgé de dix-huit ans, serrurier, entre au poste de police du faubourg de Praga, lance une bombe, blesse quatre agents (dont trois mortellement) et deux particuliers, brise toutes les vitres, fait s'écrouler un mur, s'enfuit, est arrêté. On prévient téléphoniquement le baron Nolken, grand-mailre de police, à la mairie de Varsovie. Il monte eu voiture et se précipite au faubourg de Praga. Au moment où il approche du pont Alexandre, un inconnu, dn trottoir, lui jette une bombe qui le blesse à la tête, à la hanche et au bras, et tue les chevaux. L'agent Gavrilov poursuit l'inconnu, qui l'abat mort de deux coups de revolver.

Id. — Yalta. — Troubles ; un bureau de police est envahi par la foule; plusieurs officiers de police sont blessés; la foule saccage des magasins,

incendie les maisons des nobles, se rue sur la prison et délivre trente prisonniers.

13/26 mars. — Géorgie. — Un gouvernement populaire provisoire est proclamé et installé en Géorgie. Les troupes locales refusent le service contre les insurgés.

16/29 mars. — Varsovik. — Attentat : une sentinelle, postée près du pont du chemin de fer, essuie plusieurs coups de revolver.

Id. — Bakou. — Attentat : l'officier de police Mikeladzé et l'agent Efimouschkine, assaillis par cinq inconnus, sont tués à coups de revolver. Un troisième agent est blessé au pied. Le feu éclate dans les entrepôts de pétrole de la Compagnie Mantachef.

17/30 mars. — PoLOCiNE. — Un rescrit proclame l'état de siège à Varsovie et Lodz.

Id. — Saint-Pétersbourg. — Attentat : on arrête, devant la maison du général Trépov, un jeune homme que l'on y avait remarqué plusieurs fois les jours précédents. Il tire un revolver de sa poche et blesse deux agents.

Id. — Bakou. — Attentat : un officier de police et un agent sont tués par une bande armée.

18/31 mars. — Odessa. — Attentat : l'officier de police Olghinsky est blessé à la poitrine par le revolver d'un jeune homme.

Id. — Saratov. — Manifestation : une conférence de jurisconsultes et de médecins sur le choléra, qui a atliré au théâtre municipal deux mille personnes, donne lieu à de violentes manifestations. On crie : A bas la police! On lance des proclamations, on chante la Marseillaise.

Avril.

19 mars/l^^ avril. — Solkholm. — Attentat : l'attentat contre le colonel Progoulbitsky, chef du district, manqué le 24 février/9 mars, est renouvelé, sans plus de succès.

Id. — GoRi. — Troubles agraires : depuis plusieurs jours, les paysans descendent des montagnes et marchent sur les propriétés. A la mairie, les documents administratifs sont détruits, et il est impossible de dresser les listes de conscription. Les correspondances sont dispersées, il n'y a plus de service postal. Les propriétaires sont en fuite. Les paysans organisent des cortèges derrière le drapeau rouge.

Id. — DuNABOURG. — Attentat : l'adjoint au maître de police Bouliguine est dangereusement blessé par trois coups de revolver tirés sur lui dans la rue par un inconnu.

Id. — LoDZ. — Attentat : à 1 heure de l'après-midi, une bombe blesse grièvement l'adjoint au maître dei police Schatalovitch. Un homme et deux femmes en outre sont blessés.

Jd. — Saint-Pétersbourg. — Arrestations : quatorze i arrestations sont opérées à Saint-Pétersbourg parmi elles, trois femmes et trois individus déguisés en cochers et en commissionnaire. Les perquisitions font découvrir des explosifs. Deui des femmes, Ivanovskaïa et Léovantina, appartiennent à de bonnes familles. La sœur de Tune a épousé un écrivain connu; l'oncle de l'autre est un réactionnaire militant, pourvu d'une haute situation. Au domicile de Léovantina, arrêtée chez son coiffeur, on découvre des bombes.

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20 mars fi avril. — Moscou. — Manifestation : à l'Université, une séance du Congrès mé(,lical réuni pour parer au choléra est l'occasion de discours où le gouvernement est violemment pris à partie. On fait des quêtes pour acheter des armes au peuple.

22 marsjA avril. — Winden. — Désordres et collisions

entre les grévistes et la troupe. De même à Riga. A xMogilev, le sous-chef de la police Misgaïlo est blessé de trois coups de revolver.

Jd. — Varsovie. — Attentats : un individu s'introduit la nuit à l'hôpital, décharge trois coups de revolver sur l'un des agents blessé par la bombe du faubourg de Praga. Un autre agent est attaqué dans la rue à coups de feu et grièvement blessé.

Id. — Saint-Pétersbourg. — Violents incidents à l'usine Pall : une escorte de police est attaquée à coups de pierres : un officier et onze agents sont blessés.

23 mars/o avril. — Saint-Pétersbourg. — Arrestation :

la fille du général Léontiev est arrêtée; on saisit sous son lit deux bombes et des explosifs. Plusieurs arrestations ont lieu en outre.

25 mars/1 avril. — Smolensk. — Troubles : à l'occasion de l'enterrement d'un ouvrier tué par un agent, ses camarades poussent des cris révolutionnaires et chantent la Marseillaise.

27 mars/9 avril. — Smolensk. — Nouvelles manifestations, nouvelles Marseillaises.

Id. — Saint-Pétersbourg. — Manifestations : quinze cents personnes manifestent au théâtre contre le gouvernement à l'occasion de l'exécution d'un opéra de Piimsky-Korsakov.

Jd. — Akstov. — Les grévistes arrêtent un train et le forcent à rétrograder.

Id. — RoMNY. — A l'école supérieure de Romny, un

porlrail du tsar est détruit par un explosif; quatre élèves blessés.

28 mars /lO avril. — Saint-Pétersbourg. — Congrès

des avocats (voir chapitre XIVi.

M. — II). — Graves désordres aux usines Poutilov. Id. — LiBAU. — Attentat : neuf coups de revolver sont

tirés sur le directeur de la prison, sans résultat. Id. — ViLNA. — Arrestation dune femme inconnue, chez

qui on trouve une typographie clandestine et des

armes.

Jd. — Saint-Pétehsbourg. — On apprend que les deux

filles du général Trépov ont tenté de se suicider;

l'une s'est jetée au-devant d'un train; l'autre

s'est tiré une balle; elles sont blessées; on

attribue cette double tentative à une complicité

avec M"* Léontiev, leur amie, précédemment

arrêtée.

Id. — Id. — Dix mille ouvriers tiennent la nuit un

meeting au quartier de Narva. Violents discours.

La police, intervenant, est repoussée.

29 mars/li avril. — Ii>. —Nouvelles grèves dans plusieurs

usines.

31 7na?'.s713 avril. — Revel. — La grève est déclarée. M. — Kalisch. — Une explosion à l'école secondaire. Id. — Odlssa. — Coups de revolver sur un commissaire

de police.

2/15 avril. — Moscor. — Troubles agraires dans la

région; les propriétaires se réfugient à iMoscou. Id. — HiiLsiNGFORS. — Dix mille manifestants se

réunissent sur la place du Sénat et demandent

le sull'rage universel.

Id. — KouHSK. — La nuit, nombreuses perquisitions,

une dizaine d'arrestations, bagarres, cinq policiers blessés.

3/16 avril. — Kuarkhov — Troubles agraires : les por-

priétés sont pillées par les paysans, les fils télégraphiques coupés.

4/17 avril. — Elisavktopol. — Les trains de Tiflis n'arrivent plus, ou déraillent, ou sont attaqués.

Id. — MiTAU. — Toute la Courlande est proclamée en « état de protection renforcée », qui correspond à l'état de siège.

Jd. — Vlauicaucase. — Des bandes pillent les propriétés.

Jd. — Saint-Pétersbourg. — Troubles : quittant le cimetière de Vyborg, où ils venaient d'enterrer l'un des leurs et d'acclamer des discours révolutionnaires, trois cents ouvriers rencontrent un détachement de police à cheval et tirent sur lui à coups de revolver.

5/18 avril, — Erivan. — La circulation des trains a presque cessé. Les commerçants ne reçoivent pas des marchandises commandées depuis plusieurs mois.

7/20 avril. — Podolie. — Une cinquantaine de villages sont en insurrection. Violences et pillages. Les paysans de Podolie étaient cités pour leur zèle autocratique, leur ardeur au travail et leur état relatif de culture.

Id. — BiELOSTOK. — Attentat : un Cosaque est abattu d'un coup de revolver dans la rue par un inconnu.

8/21 avril. — Libau. — La nuit, dix-sept poteaux télégraphiques sont sciés sur la ligne, et cinq placés en travers de la voie.

Jd. — Saint-Pétehsbourg. — Du 18 au 21, un Congrès se tient secrètement à Pétersbourg. 11 comprend des journalistes (cent vingt journaux et revues représentés), des représentants de la littérature, des notabilités libérales, des délégués juifs, arméniens, géorgiens, lithuaniens, etc.: cent

quarante personnes en tout. On délibère sur la question des nationalités, on décide la fondation d'une Ligue politique.

9/22 avril. — Odessa. — La police ouvre à la douane des caisses déclarées comme contenant des instruments agricoles, et y découvre pour plus de quarante mille francs d'armes à feu. Elles venaient d'Allemagne.

10/23 avril. — Saint-Pétersbgurg. — En une semaine, deux mille ouvriers sont expulsés et renvoyés dans leurs villages.

11/24 avril. — Moscou. — La grève des boulangers oblige à faire venir du pain des villes voisines.

Id. — Pologne. — Dans la crainte de troubles le 1" mai, on contremande la mobilisation précédemment ordonnée.

12/25 avril. — Koursk. — Nouveaux troubles agraires.

14/27 avril. — Bielostok. — Les Juifs sont terrorisés par les Cosaques; pillage des maisons, coups aux vieillards, aux femmes et aux enfants, cambriolages : voilà leur occupation. Ils vont jusqu'à arrêter les passants dans la rue pour les injurier, les frapper, les voler, ou pour rire.

16/29 avril. — Koursk. — Les propriétaires fonciers de Koursk et de Pensa demandent de rapides mesures contre les troubles agraires qui se développent de plus eu plus.

Id. — KuARKuov. — Les paysans répandent le bruit que les généraux russes sont vendus aux Japonais, et que la reddition de Port-Arthur a été payé^ par ceux-ci. '

Mai.

18 avril/l" mai. — Varsovie. — Troubles ; à l'occasion

du 4" mai, vaste manifestation de la classe ouvrière, organisée principalement par le parti socialiste. D'abord pacifique, elle s'énerve et s'excite sous la répression. Chants révolutionnaires. Charges furieuses des Cosaques dans les principales rues de la ville. Le nombre des morts serait de soixante-deux, celui des blessés de deux ceuts. Journée sanglante, qui est la réédition du 9/22 janvier à Pétersbourg, dans de moindres proportions. A 10 h. 1/2 du soir, une bombe, lancée dans une patrouille, tue trois Cosaques et un agent de police. Toutes les affaires sont suspendues, les magasins fermés. Les trains de marchandises ne peuvent partir. A Lodz, à Kalisch, mêmes grèves, mêmes désordres, mêmes répressions. A Minsk, une explosion. A Bakou, en pleine cathédrale, on crie : « A bas l'autocratie ! »

Id. — Saint-Pétersbourg. — Bombe : l'étudiant Doubinen et un de ses amis, dans un logement d'Ismaïlovski prospect, laissent éclater une bombe qu'ils sont en train de préparer.

Id. — Moscou. — Le prince Troubetzkoï, maréchal de la noblesse de Moscou, publie dans les Rnusskia Viédomosli un article hardi. Il y dit entre autres choses : « L'ordre de choses ancien est condamné par la sentence de nos défaites extérieures; il se décompose d'ailleurs de luimême. »

19 avriljl mai. — Moscou. — Un officier ivre, poursuivi

dans la rue par la foule, se réfugie chez un res-

taurateur dont la boutique est saccagée. Deux officiers de police sont blessés daos la bagarre.

19 avnll'2 mai. — Ghodxg. — La grève générale est

déclarée. L'officier de police Kirienko est attaqué et grièvement blessé.

Jd. — Varsovie. — Attentat : un agent de police, à neuf heures du matin, est tué dans la rue par un coup de revolver.

Id. — LoDZ. — Attentat : à huit heures du matin, quatre hommes tuent un agent et en blessent un autre. Par surcroit, émeutes dans la soirée : les soldats font quatre cadavres.

A Lodz. Varsovie, Grodno, etc., les troubles se prolongent avec la même intensité pendant plusieurs jours. Il y a des morts et des blessés tous les jours.

20 avril jZ mai. — Saint-Pétersbourg. — Arrestations ;

chez un menuisier du faubourg d'Okhta, on surprend et on arrête douze individus qui fabriquent des explosifs.

21 avril 1^ mai. — Helsixgfors. — Trois officiers de

police, accusés de haute trahison pour avoir essayé de fomenter une insurrection, sont arrêtés.

22 avril/t) mai. — Odessa. — On arrête dans la rue un

porteur de bombe. On découvre dans la rue Semskaia un dépôt d'armes.

23 avril j^ mai. — Saint-Pétersbourg. — On arrête à

la porte de l'église Saint-Isaac un individu habillé en officier de marine, et que l'on trouve porteur de pyroxiline.

Id. — Varsovie. — Abrahamovilch, ofûcier de police, après avertissement, reçoit d'un inconnu cinq coups de revolver.

A Lodz, attentats identiques contre plusieurs policiers.

24 avril/1 mai. — Moscou. — Du 5 au 9 mai, :'est tenu

à Moscou le deuxième Congrès des zemstvos. 127 voix contre 8 se prononcent pour le suffrage universel. 87 voix contre 48 se prononcent pour l'élection directe. 107 voix, pour les deux Chambres; 29 pour la Chambre unique. A l'unanimité moins 13 voix, le Congrès décide que l'Assemblée nationale doit être souveraine.

25 avril/8 mai. — Tiraspol. — Troubles agraires. Incen-

dies de propriétés.

fd. — BiELOSTOK. — Distribution aux soldats de proclamations révolutionnaires.

Id. — Febioki (Finlande). — Un Congrès de cent-vingt ingénieurs, représentant huit mille ingénieurs de toutes les parties de la Russie, vote des résolutions politiques.

2G avnl/9 mai. — Pologne, — Une statistique établit que, du il féorier au 9 ma/, il y a eu, dans la seule Pologne., quatre-vingt-douze atleniats.

Id. — JnoMiR. — Des massacres antisémites, depuis le 6 mai, se poursuivent chaque jour àJitomir. On mutile les cadavres juifs, on saccage les maisons.

fd. — NijNi-NovGOROD. — Attentats : le capitaine de cavalerie Grechner, chef de la police de sûreté, est tué la nuit à coups de revolver.

Id. — Moscou. — Six bombes sont saisies dans un coffre-fort de la banque Djamgarev.

27 ayH//10 mai. — Tambov. — Troubles agraires dans le gouvernement de Tambov et dans le district de Kichinev.

M. — L'état de s'ège est proclamé à Mélitopol, Vilna, Grodno et Smorgoni.

Id. — Sai.nt-Pétersbouug. — Plusieurs milliers d'ouvriers tiennent un meeting clandestin.

27 avril/iO mai. — Reval. — Un millier d'ouvriers, des

délégués (le Pétersbourg et des personnes masqvées tiennent un meeting hors de la ville, à l'insu de la police. On chante : <• Ce n'est pas de l'Empereur, mais de nos propres forces, que nous vient une aide. «

28 avril jW mai. — Jitomir. — L'état de siège est pro-

clamé. Les troubles antisémites s'étendent aui bourgs de Gostinine et de Doussiata.

Id. — CuTcuLsciiiNE. — Quatre inconnus armés attaquent la nuit la poudrière du 4* régiment des Cosaques du Don.

29 avril jll mai. — Jitomir. — Les massacres continuent.

Le commissaire de police Renyarov est tué dans la rue par deu.x balles de revolver.

Jd. — Bakou. — On publie une lettre violente que M. Alexandre Novikov, ancien maire de Bakou, a adressée au prince Nakachidzé, gouverneur, et qui accuse formellement celui-ci d'être l'instigateur des massacres. M. Novikov cite des faits. Voici quelques phrases: « Vous êtes pire que Caïn ; vous avez ensanglanté vos mains dans le sang de centaines de vos frères innocents... Vous êtes pire que Judas, qui, après avoir accompli l'œuvre horrible, se repentit et se donna la mort... Que votre nom soit maudit! »

Id. — Moscou. — Les maréchaux de noblesse, réunis à Moscou, repoussent le programme réactionnaire Samarine et adoptent le programme Troubeizkoï, avec quelques moditications qui le rapprochent du programme radical des zemstvos.

Id. — Saint-Pétkrsbourg. — M^'^ Irène Schamchino. qui a dix-sept ans et e^t la fille d'un sénateur, se suicide à l'hôtel de l'Europe pour des motifs politiques, dit-on.

L'APAl^EME.M 413

1"/14 77iai. — Grèves et troubles à Pétersbouï5, Moscou, Tver, Reval, Varsovie, Koutaïs, Kiev, Lihau, Vitebsk, Odessa, etc.. Les jours précédents, les ouvriers, dans une forêt voisine de Pétersbonrg, s'exerçaient h lancer des bombes.

Au cimetière de Préobrajenski (Pétersbourg), on chante la Marseillaise.

Id. — Kichinev. — Plusieurs maisons juives sont pillées par des soldats du G9" d'infanterie.

2/15 mai. — Grève générale à Odessa et Saratov.

Manifestations révolutionnaires à Oufa (Oural). Les troubles antisémites de Mélitopol ont produit soixante-quinze victimes.

6/19 mai. — Varsovie. — Bombe : l'ouvrier Debrowolski, en trébuchant sur la bordure d'un trottoir de la rue Miodowa, laisse tomber de sa poche une bombe qui le tue, tue deux agents de police, éventre la façade du café voisin, et blesse vingt-deux passants, dont trois grièvement. Le gouverneur-général Maximovitch devait passer à cet endroit quelques minutes après.

7/20 mai. — Moscou. — La douma adopte un projet de réforme constitutionnelle,

8/21 mai. — Oulens. — Cinquante paysans saccagent l'école, le débit d'eau-de-vie de l'Etat, la mairie, déchirent le portrait du tsar et les avis de mobilisation.

Id. — Odessa. — Bombes : la police prétend avoir découvert une fabrique de bombes et saisi cent trente-sept bombes achevées.

10/23 mai. — Varsovie. — Attentat : une bombe blesse grièvement le chef de la police.

11/24 mai. — Bakou. — Attentat : le prince Nakachidzé, passant en voiture, reçoit une bombe qui déchi-

quête sa voilure, disperse ses membres, tue un capitaine de cosaques qui l'accompagnait et un passant, blesse grièvement le cocher. C'est l'exacte répétition du meurtre du grand-duc Serge : c'est la veille, le 10/23, que Jean Kalaiev a été exécuté à Moscou, ayant écrit, le lendemain de sa condamnation : « Mourir pour ses convictions, c'est appeler les autres au combat. -

Etc.. Etc.. Etc..

[On n'a pas eu la prétention d'établir au complet ce « calendrier de la paix intérieure »,qui va du 20 février au 25 mai 1905: on y a volontairement omis un grand nombre de massacres, d'attentats, de bombes, de troubles, de grèves, de révoltes agraires, de divertissements antisémitiques, de pillages, d'incendies, de meetings, de proclamations, etc., ce n'est pas tout à fait inutile à dire. Et ce calendrier pourra être continué.]

La tour de Babel. — Ni doctrines ni méthodes. — Influences françaises et allemandes. — Les partis s'organisent. — Les socialistes révolulionnairi'S : action sur les paysans. — Les terroristes. — Les socialistes démocrates : action sur les ouvriers. — Le parti de la Révolution. — Libéiaux et radicaux. — Le libéralisme dans la bureaucratii?. — Les juifs. — Les allogènes. — Les trois chapeaux. — La nation parle par les zemst^os. — Le Congrès de mai à Moscou. — La droite et la ganche. — Où l'on fabrique une Constitution. — Le sufirage universel. — Les orateurs et les votes. — Le projet de l'épigone Chipov. — Chipov battu convoque un nouveau congrès (juin). — Le Manifeste de la Nation ; sommation à l'au!ocratie. — L'impuissant Trépov pose des coniiitions. — Les délégués devant l'Empereur. — Ce que dit Nicolas.

— L'erreur de l'autocratie, me disait un jour un très distingué professeur de l'Université, est de n'avoir ni discerné la force de la poussée libérale ni permis depuis longtemps la constitution normale des partis. Elle s'appuierait alors sur ceux-ci coalre ceux-là, selon le jeu éternel. Au lieu de cela, le régime les a tous contre lui, et lui-même manque de base. Voilà pourquoi, ajoutait le professeur, je pense que l'établissement d'une Constitution lui donnerait à lui-même un avantage très grand. »

Ce professeur est un libéral. M. Souvorine, qui est un

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conservateur intelligent, exprimait récemment, dans le lYovoié Vi'émi'i^ une idée analogue, et, dans la forme pittoresque qu'il affectionne, il comparait Tédiflce autocratique à une vaste tour de Babel que l'État se construisait jour par jour et qu'il se llattait de lerminer avec la seule aide de vieux architectes, lesquels, n'ayant jamais entendu parler que d'un style très archaïque, ne réfléchissaient ni aux plans, ni aux manœuvres, ni aux matériaux. « Nous nous élèverons jusqu'au ciel, disaient-ils, nous y déroberons la foudre et les éclairs. »

« Mais, continuait M. Souvorine, à ces architectes advint la même mésaventure qu'aux constructeurs de Babel : les langues se sont confondues, la foudre et les éclairs sont demeurés entre les mains de Dieu. » Il concluait parla nécessité de mettre de l'ordre dans le chaos de l'opinion, de définir nettement les doctrines, danalyser ses sympathies et ses antipathies, de constituer un grand parti modéré, enfin d'agir.

A vrai dire, jusqu'aux événements de « ces jours », on ne vit en Russie qu'un parti régulièrement et fortement organisé, peu nombreux mais entreprenant, composé d'hommes intelligents, audacieux et violents, pourvu d'une théorie et d'une méthode ; c'est le parti nihiliste.

A côté de lui, on distinguait une succession de partis mal délimités, dont les actions diverses se fondaient dans une vague opposition négative qui les englobait tous, et dont les grandes ondes étaient surtout formées, non par une communauté do doctrines, mais par Taffinité des tempéraments individuels.

Cette opposition s'était notifiée au temps des premières révoltes du règne d'Alexandre P'' et nourrie du sang des décabristcs de 1825. Sa masse était faite de ces hommes impatients de contrainte qui, ayant discerné les vices, les périls, la carrière bornée d'une audacieuse bureaucratie, aspiraient généreusement, mais sans direction,.

à un régime de liberté. Parmi eux, sous l'influence de la Révolution française de 48, des ouvrages de Huchner, de Karl Marx et de la propagande allemande, quelquesuns formèrent des groupements plus avancés, mais qui, également dépourvus d'une doctrine fixe, ne se munirent pas davantage d'une méthode d'action.

A mesure que passent les années, que se constitue la conscience nationale, qu'une série de guerres, en publiant le désordre du régime, fortifient les défiances et fomentent les colères, que la répétition des attentats nihilistes remue les couches profondes du peuple, que le réactionnaire Alexandre III, en fouettant les énergies nationales, les exaspère, ces groupements prennent une physionomie de plus en plus caractéristique, élaborent des programmes et des méthodes, reçoivent, de comités installés à l'étranger, une direction; enfin, quand éclate, après la disparition de Plœhwe, la fanfare libérale qui va secouer la torpeur russe, il ne leur reste plus à faire qu'un effort minime pour devenir des partis réguliers et puissants.

Ils ont fait cet effort. Il est possible aujourd'hui de reconnaître, à travers la simplicité apparente, la complexité d'une opposition que meuvent des tendances diverses, si un objet commun les rassemble.

Les socialistes révolutionnaires sont peu nombreux à la vérité, mais ardents et énergiques. Ils ont pour organe la Russie révolutionnaire qui s'imprime à Genève. Ils placent en première ligne la question agraire, et leurs émissaires, ayant compris que le destin du régime est suspendu à un soulèvement des campagnes, agissent principalement sur les paysans, sur les maîtres d'école, sur les médecins de campagne, sur les petites gens de la province. La propagande se fait par le moyen de placards clandestins et de proclamations qui, dans certaines périodes, sont jetés à profusion dans les districts dési-

gnés par un Comité qui siège à Tétranger. Ils ont aussi des agents qui, déguisés en paysans ou vêtus d'uniformes officiels, se répandent dans les villages et appellent le peuple à la révolte. On trouve leurs mains dans tous les désordres agraires qui, depuis dix ans, agitent la Russie; c'est eux qui, depuis quatre mois, saisissant l'occasion d'une affreuse misère et du trouble générai, ont poussé au pillage et à l'incendie des propriétés. Ils n'attendent rien de l'avenir par les voies ordinaires; ils proclament que l'insurrection violente n'est pas seulement un devoir, mais l'unique instrument de la Révolution. Ils ont déclaré à l'autocratie une guerre sans pardon, et cest l'audace de leurs plus violents zélateurs qui a constitué àl'extrême-gauche du parti la section terroriste, continuatrice du nihilisme.

Plus nombreux que les révolutionnaires, aussi intrépides, mais avec moins de violence, voici les socialistesdémocrates. Avec un sens plus pratique peut être, ils s'appuient sur les ouvriers. Sans méconnaître l'urgence du problème agraire, sans l'omeltre dans leur programme, c'est au peuple ouvrier qu'ils s'adressent d'abord. Selon une statistique officielle qui remonte déjà à 1897, mais qui est la plus récente, on compte en Russie un effectif total de 9.156.000 ouvriers et artisans, qui se dénombrent ainsi : 3.224.985 ouvriers de manufactures et dusines (parmi lesquels 15,8 p. 100 de femmes), 2.722.890 ouvriers agricoles et pécheurs, 1.095.084 journaliers et manœuvres, enfin 2.113.121 domestiques. En faisant abstraction des domestiques, des pécheurs et dos campagnards, il reste 4.320.069 ouvriers proprement dits. Voilà l'armée que les socialistes-démocrates ont entrepris de mobiliser au profit de la liberté. Ils se disent que le paysan, plus ignorant, plus borné, prisonnier de la tradition religieuse, sera plus lent à mouvoir, et, par sa masse immense, plus long à pénétrer;

dans l'ouvrier, chez qui le contact des villes, l'existence en commun, l'obligation de débattre ses intérêts, la lecture des journaux, ont développé une certaine culture et un commencement de conscience politique, ils se flattent de trouver un instrument plus docile, plus nerveux, plus résistant. Sur lui aussi, ils agissent par le moyen de conversations, de conférences, de proclamations. Cependant leur action fut limitée et ses résultats peu visibles jusqu'au jour où le pope Gapone, plus expert qu'eux-mêmes dans l'art de manier la pâle populaire, sut, en peu de mois, mettre debout pour l'œuvre commune les 300.000 ouvriers de Pétersbourg, et, par là, entraîner à leur suite tous les artisans des industries russes. Les têtes du parti, d'esprit jaloux et sectaire comme sont d'ordinaire les agitateurs clandestins, s'étaient défiées à l'origine de la propagande du pope ; ne le soupçonnaient-ils pas de manœuvres policières? Il fallut, pour sceller leur réconciliation, la saignée du 9/22 janvier, qui jeta dans le parti, en même temps que le pope, les trois quarts des ouvriers qui avaient eu foi en lui.

Eux aussi ont des Comités à l'étranger, et leur organe, hkra {VEtincdle) paraît à Genève. Ils se distinguent des révolutionnaires en ceci que, avec une énergie égale et des buts identiques, ils estiment trop exclusive la méthode d'action des premiers. Il ne leur est pas démontré que la révolution ne puisse s'accomplir par les voies pacifiques, et ils se déclarent prêts à y collaborer de toute leur bonne volonté. Mais que l'action violente devienne nécessaire, onlesverra, dumême cœur, faire bloc avecles révolutionnaires et oublier les dissentiments passagers qui les ont parfois divisés.

Tous deux forment le grand parti de la Révolution. Tous deux expriment la souffrance, la misère, la révolte de la Russie. Sans eux, sans la pression des émeutes

ouvrières et des soulèvements agraires, rien sans doute n'eût été obtenu du régime. Mais on peut dire de même que nulle concession ne lui eût été jusqu'à ce jour arrachée sans les libéraux, qui peuplent les zemstvos, font l'opinion des villes, discutent dans la presse, constituent la vaste zone intermédiaire qui permet à la hautaine autocratie de faire un pas vers les réformes sans paraître céder à l'exigence brutale de la sédition. Ces libéraux eux-mêmes se partagent en deux fractions: l'une, plus avancée, qui, déjà, donne la main aux socialistesdémocrates et trouve sa formule dans rOsvobojdiénié {la Délivrance), le journal de bataille que publie à Paris M. Pierre Struve; l'autre, plus circonspecte et modérée, qui n'hésite pas sur le but à atteindre, mais souhaiterait pouvoir s'y acheminer d'un pas sûr, en évitant les périls d'une route malaisée et d'une entreprise hasardée. Distinction subtile en vérité, qui tient davantage aux individus qu'aux doctrines, car un programme commun les lie et toute action nécessaire affirme leur cohésion. On l'a vu au Congrès de novembre à Pétersbourg, aux Congrès de mai et de juin à Moscou, alors que les délégués des zemstvos se sont levés devant le souverain comme les représentants autorisés de la nation protestataire.

Les troupes libérales et radicales sont : les zemstvos, les doumas, vingt-six maréchaux de noblesse sur quarante-neuf (et ce nombre grandira), les professeurs, les savants, les avocats, les ingénieurs, les industriels, les écrivains, les médecins, etc., tout ce qui forme « l'intelligence «, tout ce qui a des intérêts à défendre, des yeux pour voir, une raison pour discuter. Ajoutons-y un contingent considérable fourni par la bureaucratie elle-même; il est remarquable de constater qu'un très grand nombre d'officiers, même dans les hauts grades, même à Pétersbourg et dans les corps de la garde, qu'un

très grand r}on,bre de fonctionnaires élevés, presque tous les petits fonctionnaires sont des libéraux. Sans doute ils se bornent à le manifester en des propos que déjà ils ne dissimulent plus, et nul d'entre eux n'a encore osé résister aux ordres du régime qu'il sert; mais c'est un symptôme que les instruments mêmes de la défense nationale et de la bureaucratie soient en train de se fausser entre les mains qui les emploient, et c'est, pour le gouvernement nouveau qui d'aventure viendrait à prendre ,1e pouvoir, la certitude que son fonctionnement normal serait assuré à la minute même où il commanderait.

D'autres partis encore s'acharnent à la destruction du régime. Ce sont, d'un côté, les Juifs, de l'autre, les Allogènes. Les Juifs étant, entre tous, ceux qui ont le plus souffert de l'autocratie, se rattachent en majorité aux socialistes-démocrates, et le parti qu'ils ont fondé en 1895 sous le nom de Bund, devenu un puissant organisme, se réclame des mêmes principes que ceux-ci. Les Allogènes ont constitué, chacun dans leur patrie, des groupements politiques qui, se greffant sur les partis centraux, ont adopté leurs programmes en y ajoutant des revendications nationales. C'est ainsi qu'au mois de décembre 1904 s'est tenu à Paris un Congrès révolutionnaire, où étaient représentés les partis polonais, letton, géorgien, arménien, finlandais et juif; qu'un autre Congrès sest réuni à la fin d'avril, sur l'initiative du pope Gapone, avec des éléments à peu près identiques, et, après avoir rédigé un appel commun, a décidé la création d'un bureau chargé d'unifier les efforts, et d'un Comité de combat destiné à la propagande.

Révolutionnaires, socialistes-démocrates, libéraux ou radicaux, ces trois corps d'armée s'élancent d'une même ardeur à la conquête du pouvoir : à l'avant-garde, le jeune

homme pâle qui porte une bombe dans sa main; à larrière-garde, le noble apeuré qui tente de modérer le gros des troupes. A vrai dire, ces trois corps sont devenus les éléments distincts, mais homogènes, d'une même armée d'assaut. Dans bien des réunions ou des banquets d'opposition, on peut apercevoir dans un coin de la salle trois chapeaux que gardent des partisans discrets. En sortant, on y jette quelque pièce de monnaie. On ne s'enquiert pas de sa destination ; celle-ci va à la propagande, celle-là à la Croix-Kouge révolutionnaire, qui secourt les victimes du parti, la troisième est versée à la caisse de « combat actif ». La propagande, ce sont des brochures, des proclamations, des voyages d'émissaires; le « combat actif )i, appelons-le par son nom, c'est l'attentat. Nul libéral qui, dans l'intimité de conversations sûres, ne convienne que, dans ce pays de compression sauvage, chaque attentat nouveau est une brèche de plus dans le château-fort de l'autocratie, et que la bombe, selon le rang de sa victime, y alavaleurd'unordredujour de réunion publique ou d'un renversement de ministère dans un pays libre; nul révolutionnaire qui ne soit prêt à reconnaître que l'agitation libérale est un acheminement vers la Révolution ; et ainsi, de l'une à l'autre extrémité, toute l'armée unie poursuit sa route, celui-ci prêchant la révolte, celui-là convoquant un Congrès, l'un envoyant au Tsar des adresses qu'il ne lit pas, l'autre achetant des revolvers. Tous participent ensemble au même combat, et nul n'est désavoué par aucun. C'est plus tard, à l'heure de la victoire, sils doivent vaincre, qu'ils prendront leurs formations distinctes; j'ai déjà rapporté ce mot d'un homme d'Etat : 0 Ils sont tous d'accord pour démolir ce mur et péuétrer dans la chambre qui est derrière ; ils démoliront le mur, mais au moment d'entrer dans la chambre, alors commencera la vraie bataille. »

Cette bataille, prenant sa base sur l'agitation ouvrière.

LES PARTIS 423r

est vivement menée par les libéraux, et, au nom de ceuï-ci, par les zemstvos. En se séparant au mois de novembre 190-4, après avoir voté les onze articles de la Déclaration qui fut la charte provisoire de l'opposition nationale, ils s'étaient promis de se réunir de nouveau au printemps. M. Chipov avait été l'initiateur de la première convocation; il fut chargé de préparer la seconde. De ce congrès on résolut de faire la représentation réelle dos assemblées provinciales. C'étaient, en novembre, des personnages sans mandat effectif qui s'étaient rencontrés à Saint-Pétersbourg; ils convinrent qu'en profitant de la prochaine session des zemstvos pour faire ratifier les décisions prises, ils prieraient en même temps ces assemblées de désigner à l'élection des délégués expressément chargés de les représenter au congrès de Moscou, et cette investiture officielle accuse la grave signification des débats du mois de mai et du mémorable document qui les conclut : ce manifeste adressé au tsar le 26 mai/ 8 juin et qui fut aussitôt appelé de son vrai nom : le Manifeste de la Nation.

Interdit par M. Bouliguine, selon l'usage qui devient tradition, le Congrès se réunit néanmoins au domicile du prince Dolgoroukov. Le prince, libéral hésitant, irréductible adversaire du programme constitutionnel, est pourtant de ces citoyens qu'indignent les tares du régime, et, dans ce fait qu'il prête sa maison à une assemblée qui va voter contre ses idées, constatons la solidarité qui unit tous les partisans, modérés ou radicaux, nonobstant les questions de programme. Le Congrès siège pendant quatre jours, du 2'1 avril 5 mai au 26 avril/9 mai. Il comprend 136 délégués. Il a une gauche et une droite : à droite, ce sont, entre autres, M. Chipov, M. Slakhovitch, le prince Serge Troubelzkoï, M. Moukhanov, qu'effraye la vague montante, et qui, depuis quelque temps, cherchent à contenir la véhémence libérale. Vains effrois! On n'arrête

pas le vent qui souffle, et c'est la tempête qui se prépare. Combien plus politiques les hommes qui ont compris que l'on ne rapièce pas un régime rongé d'usure, et qui, adaptant leurs modes d'action à la fin nécessaire, leur répondront tout à l'heure qu'il n'est point d'accommodements avec la liberté et qu'elle n'a que faire d'impuissants amants! Si vous n'êtes avec elle tout entier, vous êtes contre elle ; et pour tout ce qui lui barre le passage, prenez garde que son flambeau ne devienne torche!

La séance inaugurale, que préside le comte Pierre Heiden, de Pskov, assisté de trois vice-présidents, le prince Lvov, MM. Golovine et Ivan Pétrounkévilch, s'ouvre sur un rapport où le prince Dmitri Chakhovskoï, après un historique rapide des événements qui se sont produits depuis le Congrès de novembre, analyse l'état présent de l'opinion publique, et, tout aussitôt, le Congrès aborde la discussion du point essentiel de son programme : l'institution d'un régime parlementaire.

Pendant trois heures, M. Kokochkine, en une savante étude écrite, expose un plan d'organisation : création de deux Chambres, Fune, dite Chambre des États, élue par les zemstvos, les doumas et les grands corps nationaux existants ou à créer, comme la Diète de Finlande et la Diète de Pologne reconstituée; l'autre, élue au suffrage universel et au scrutin secret, sans distinction de classes, par subdivisions territoriales; sera électeur tout citoyen âgé de vingt et un ans au moins, éligible tout citoyen jouissant de ses droits, sans considération de fortune ni d'instriiclion; il y aura un député par 200.000 habitants; les mandats seront de trois ans ; une indemnité sera affectée aux représentants. Voilà pour la constitution de l'Assemblée. Quel programme lui tracer? Celui-ci, dit M. Kokochkine ; réformer la loi, assurer son application, restaurer dans le pays une administration normale, proclamer les droits imprescriptibles du citoyen

LES PAUT13 423

russe, élaborer enfin une loi constitutionnelle, souveraine et irrévocable. Si rautocratie est de bonne foi dans ses promesses de réformes, et si elle médite autre chose que des équivoques nouvelles, elle doit en outre en fournir sans délai d'irrécusables gages et prescrire immédiatement les mesures propres à assurer la liberté et la sincérité des élections : suppression de l'état de siège et des pouvoirs discrétionnaires des chefs des districts à l'égard des paysans, libertés de réunion et d'association, de parole et de presse. Le parti libéral a iait du chemin depuis le Congrès de novembre!

Sur ce rapport, s'engage et se poursuit pendant trois jours une discussion passionnée, nourrie et démonstrative; pour la première fois il est permis d'éprouver les capacités parlementaires de la jeune Russie ; qui sont ces hommes venus du Nord et du Midi, de l'Est et de l'Ouest, et de qui la renommée n'a point encore dépassé les médiocres assemblées provinciales où nulle initiative ne leur est reconnue? Ont-ils des idées? Sauront-ils les exprimer, les défendre, éclairer une discussion, répondre à leurs contradicteurs? Incontinent la plupart d'entre eux révèlent leur culture, leur esprit de tolérance, le sentiment de discipline qui coordonne les majorités, une dignité de propos et d'allure, une force dialectique dont les auditeurs sont impressionnés, et, par-dessus tout, en dépit des divergences, ils attestent par leurs actes une étroite et fraternelle solidarité. Grand sujet d'espoir pour la patrie qui se remet entre leurs mains.

Le centre du débat est la question du suffrage universel ; c'est sur elle que le groupe Chipov-Stakhovitch a porté son effort; mais le vote qui est émis le 7 mai, à minuit, après deux jours de discours, permet de mesurer, en même temps que son infériorité numérique, l'esprit de résolution de la majorité. 127 voix contre 8 se prononcent sans restriction pour le suffrage universel. Pour rélection

directe, 87 seulement ; pour l'élection à deux degrés, 49. Le système des deux Chambres réunit 107 voix; il y en a 29 pour une Chambre unique. Enfin, 123 votants contre 13 réclament pour rassemblée des pouvoirs réels et refusent de la reconnaître nationale si elle n'est que consultative. A travers ces discussions chaleureuses, on distingue, écrit un témoin, parmi les orateurs les plus brillants, à droite, M. Rodzianko, le prince Galitzino, M. Stakhovitch, M. Chipov ; à gauche, M. Ivan Pétrounkévitch, M. Chtchepkine, M. Savéliev, M. Kokochkine, le prince Nicolas Lvov, M. Roditchev, M. Kolibakine, le prince Chakhovskoï.

Les votes émis étaient des votes de principe. Certains congressistes, acquis au suffrage universel, estimaient cependant malaisé et périlleux de l'expérimenter immédiatement, sans préparation ni transition, sur une classe paysanne extrêmement ignorante, et lorsque, le soir du 9 mai, la question du mode électoral de la première assemblée se posa, la majorité se trouva réduite : 71 voix maintinrent le suffrage universel direct et souverain; 51 opinèrent en faveur d'une élection au second degré, mais basée toujours sur le suffrage universel. Affirmant ensuite par un acte précis son hostilité au régime, le Congrès unanime décide de s'abstenir de toute participation aux diverses commissions officielles ; à cette résolution d'un caractère absolu, une seule exception : les libéraux accepteront d'entrer dans la commission Biuliguine, dont on n'a pas enco)'e célébré les obsèques, mais en vertu d'une délégation de leurs pairs et non sur la nomination de l'Empereur.

Le compte rendu du Congrès sera communiqué à toutes les assemblées élues et recevra la plus large publicité ; un comité est chargé de préparer le congrès suivant, et l'on place à sa tête le prince Nicolas Lvov, qui s'est distingué pendant ces quatre jours par son talent et son

énergie; enfin, une motion, rédigée par M. Mouronilsov et votée à l'unaniinité, réclame la convocation immédiate du Parlement, et elle débute par cette déclaration énergique et précise : « .Le Congrès des zemstvos, qui, dans ses séances du 5 au 9 mai, a poursuivi les travaux du Congrès de novembre, a la ferme conviction que, seule, la participation régulière de la nation au pouvoir législatif, à la préparation du budget, au contrôle de l'administration, peut, non seulement créer un ordre stable, fondé sur la justice, mais encore élever le niveau de la condition générale de la nation... »

Ainsi délibère, au nez de l'impuissante police, le grand conseil d'où sortiront les hommes de demain. Déjà l'on appréhende de s'attaquer à lui. Ses séances se poursuivent sans que l'on ose y intervenir. Craignant de le heurter de front, on se centente de satisfactions subalternes, et, comme il a décidé la publication d'un organe spécial, la Semaine de Moscou, M. Bouliguine se venge médiocrement en l'interdisant.

Evénement capital dans l'histoire, qui s'écrit au jour le jour, de l'affranchissement de la Russie. Quelle hardiesse nouvelle, quel progrès depuis ces troisjours de novembre où, pour la première fois, les représentants des zemstvos, assemblés en vue du salut public, votaient ces onze résolutions, si audacieuses naguère, si timides aujourd'hui ! La Liberté est en marche, et l'heure approche où, faisant le geste qui ordonne, elle va jeter sa sommation à la face de l'autocratie.

M. Chipov avait interrogé le Congrès; le Congrès lui avait répondu, et sa défaite était éclatante. N'a-t-il pas vu qu'il chassait une chimère? " M. Chipov, me dit un jour un des chefs du parti libéral, c'est un épigone. » Il voulait dire que M. Chipov revenait de loin, et expliquait ainsi les façons timorées de son opposition. Grand

seigneur, riche propriétaire, membre de la noblesse, M. Chipov était, de naissance et de destinée, le soutien désigné d'un régime conservateur. Honnête homme, cependant, ayant le sens de la liberté et, malgré son nom et ses attaches de famille, frappé par Plœhwe pour une timide velléité d'indépendance, il entendit la plainte dagonie de son pays sous le cancer bureaucratique, et sonda l'affreux mal qui allait l'emporter, si les bons citoyens ne se hâtaient d'accourir à son secours. Mais à peine eut-il assemblé le Congrès de novembre et donné une voix à la « trop souffrante » Russie, comme disait Gapone, il s'alarma de l'audace de ces hommes de la terre russe qu'il avait appelés, et, les événements se développant, le libéralisme accusant ses griefs et précisant un programme, son inquiétude se fit épouvante. Il comprit quil ne parlait point le même langage que ses partenaires; en même temps qu'il voulait sauver la Russie, il songeait follement au salut de la monarchie, et ceux-ci, avec une précision grandissante, lui montraient la souveraine liberté et le salut de la patrie plus forts que les traditions, plus forts que la mort même. Alors, de toute son autorité, de toute son activité, il entreprit de modérer le mouvement radical. Trop tard. L'étincelle a jailli, et voici la flamme qui brille.

L'idée de M. Chipov était voisine de celle qui devait avoir sa formule dans le projet Bouliguine. 11 avait conçu ce paradoxe de concilier ces deux termes contradictoires, l'autocratie souveraine et la représentation populaire. A l'Assemblée nationale, le droit d'initiative et de contrôle administratif; à l'autocrate, la souveraineté totale; au peuple de proposer, au tsar de décider; et ces principes inconciliables furent la substance du projet en sept articles que M. Chipov et ses amis élaborèrent au mois d'avril.

L'Assemblée prend le nom u d'Assemblée nationale

dEmpire », émane du suffrage universel, mais au troisième degré. Elle est constituée par le sulTrage des zemstvos de gouvernement et des doumas des villes dont la population excède un chiffre à fixer. Ces zemstvos de gouvernement sont eux-mêmes composés par l'élection des zemstvos de districts et des doumas des villes d'importance moindre ; les zemstvos de districts à leur tour sont élus par les doumas des villages, lesquelles enfin sortent directement du suffrage populaire. En résumé, quatre instances électives s'échelonnent dans l'Empire : à la base, la douma, issue du peuple, puis le zemstvo de district, puis le zemstvo de gouvernement, enfin, au sommet, l'Assemblée nationale d'Empire, produit d'une troisième sélection. Dans son article II, M. Chipov stipule la compétence de l'Assemblée : 1° Examen des projets de lois; 2" Vote du budget; 3° Contrôle de l'emploi des deniers publics; 4° Droit d'initiative pour l'élaboration des lois nouvelles. Mais il ajoute que tous les projets de lois, émanés du Gouvernement ou de l'Assemblée, seront déférés, préalablement 9 tout débat, à un organe gouvernemental spécial, et renvoyés ensuite à l'examen de l'Assemblée. Celle-ci peut sans doute interroger les ministres, mais les ministres ne sont responsables que devant le souverain. Enfin, elle reçoit son président du choix de l'Empereur, qui le désigne sur une liste de candidats établie par elle.

Illusion d'un homme généreux, que tente la liberté, mais qui, né au service de l'autocratie, ne se dégage pas facilement des chaînes du passé! Quand un privilégié a eu le courage de s'affirmer citoyen et s'est proposé, au milieu des périls, l'ambition de servir le peuple, ce n'est pas le lieu, si même il se trompe gravement, de l'accabler ni de le railler. Mais comment ne distingue-t-il pas l'antinomie de ces deux principes : autocratie, suffrage populaire? Si on lui demande qui tranchera

les conflits entre l'Assemblée et l'Empereur, il répond ingénument qu'il n'y aura point de conflits, que le tsar, bienveillant pour son peuple, écoutera toujours la voix de ses représentants, n'aura point d'hésitation entre la vérité et l'erreur, et se hâtera de sanctionner les résolutions qui lui seront soumises pour le bien de la nation. Rêve d'une âme héroïque, que n'ont encore ébranlée ni les réalités d'une bureaucratie menteuse ni les perfidies qu'elle multiplie depuis six mois î Autour de ce programme, M. Chipov groupe cepend;int quelques amis, des âmes de bonté et de chimère pareilles à la sienne : le prince Serge Troubetzkoï, président du zemstvo de Moscou, le prince Galitzine, maire de Moscou, M. Slakhovitch, M. Gérasimov, le prince Gagarine, quelques autres encore. Il s'efforce de le faire prévaloir auprès de ses collègues; il l'expose au Congrès; ses amis le soumettent aux maréchaux de la noblesse ; partout il est battu. Le prince Troubetzkoï, suivi de dix-huit membres du zemstvo de Moscou, alléguant que le Congrès ne comprend que des délégués des zemstvos de gouvernement et que l'élément paysan en est presque complètement absent, voudrait le faire contremander; mais il s'attire une réplique sévère de M. Golovine, président de l'ouprava du zemstvo de Moscou (Commission executive), lequel l'accuse de méditer une besogne mauvaise, en cherchant à affaiblir l'élan national.

Repoussé de toutes parts, M. Chipov ne s'avoue pas vaincu. A peine le Congrès d'avril/mai s'est-il dissous, il annonce son intention d'en réunir un nouveau pour le mois de juin. Il le convoque, fait appel cette fois aux zemstvos de district en même temps qu'à ceux de gouvernement. Pas plus que les précéd'?ntes, celle assemblée ne trouve grâce devant Trépov, qui l'interdit. Mais s'inquiètet-on de Trépov? Voici en séance le troisième Congrès.

C'est ici que, par-dessus les divergences de méthodes ît de programmes, nous allons vérifier l'indissoluble Praternité des rudes forgerons penchés sur l'enclume retentissante pour le travail de la liberté. Déjà, par un dommage rendu à sa personne et à ses services, les 'adicaux du Congrès de mai ont convié M. Chipov à assister et à participer à leurs délibérations, bien qu'il l'y fût pas olficiellement délégué. Déjà le prince Trouaetzkoî lui-même a publié, trois jours avant l'ouverture ie ce Congrès, un article véhément, où la plume d'un Pétrounkévitch ou d'un Lvov n'eût point osé mettre plus le hardiesse. En désaccord sur le plan de reconstruction, leur zèle pour la liberté les lie, et, s'il faut condamner le régime, ce sont les mêmes mots que leurs bouches solidaires prononcent en même temps. Un peu plus tôt, un peu plus tard, les uns et les autres ont déserté la nacelle âventrée de la bureaucratie; ceux-ci besognent au flanc le la montagne, ceux-là soufflent peureusement dans la plaine, mais tous n'ont de regards que pour les sommets où ruisselle la lumière de la vie, et la nacelle fSL sombrer, sans que uni d'entre eux se soit détourné l'ers elle. Injustes, ceux qui les traiteraient de réaclionnaires, alors que Trépov commande encore et que Nicolas n'a de tendresse que pour Trépov! Réaction- Qaires, ils le deviendront plus tard, certes; mais, pour l'instant, il n'est encore qu'un seul parti d'opposition, unifié, intrépide, invincible, et ils sont seulement la droite d'une gauche, dont chaque journée accroît les ambitions et l'audace. Vienne l'heure d'une grave conjoncture nationale, tout le parti, soudain rassemblé, se trouve debout dans le devoir : Togo surgit à point pour sonner l'une de ces heures. De ce troisième Congrès qui s'ouvre à Moscou, le gouvernement ne peut-il espérer voir sortir le bienheureux événement d'une scission? Mais c'est maintenant que ses trois cents membres, sou-

ou-'

levés par la folie meurtrière d'une guerre qui à tan d'autres défaites vient d'ajouter l'écrasement de Tsou- Sima, exigent la paix en termes comminatoires, délibèrent et volent unanimement le manifeste du 26 mai /8 juin, le document le plus direct, le plus hardi que l'opposilioa ait jusqu'à ce jour conçu , l'acte d'accusation dressé devant l'histoire par la Nation contre l'Autocratie. Voici ce document intégral :

« En présence d'une violente calamité et d'un grand danger pour la Russie et pour votre propre trône, nous nous décidons à nous adresser directement à vous, en négligeant toutes les divisions et les divergences qui nous séparent, et mus par l'unique et ardent amour de la patrie.

a Sire, la Kussie a été entraînée dans une guerre funeste par de criminels abus et par la négligence de vos conseillers ; notre armée fut impuissante à vaincre l'ennemi, notre flotte est anéantie.

'< Plus menaçante que les dangers extérieurs, s'allume le guerre civile. Ayant reconnu avec tout votre peuple tous lesl vices d'une organisation bureaucratique ignorante et dangereuse, vous avez décidé de la modifier, et vous avez trac( une série de mesures tendant à sa réorganisation.

« Ces indications ont été défigurées et n'ont reçu dans aucun domaine l'exécution voulue : l'oppression des per-^ sonnes et de la société, l'oppression de la parole et toutes sortes de mesures arbitraires se multiplient et croissent; ai^ lieu de l'abrogation prescrite par vous de l'état de défensw renforcée et de la limitation de l'arbitraire administratif, l'autorité de la police s'aggrave et reçoit des pouvoirs illimités.

« On barre à vos sujets la route ouverte par vous pour que la vérité parvienne jusqu'à vous,

« Vous avez décidé de convoquer les représentants de la nation pour la réorganisation en commun de notre pays; mais votre parole est restée jusgu'à présent sans effet, malgré la menace (grandissante des événements. La sociét'^ s'émeut de bruits de projets par lesquels on prétend substituer une conférence de classes à la représentation nationale qui devait supprimer l'organisation bureaucratique. ,

« Sire, avajit quHl soit trop tard pour le salut de la Hussie/;

ordonnez sans déhii, pour raffermissement de l'ordre et de la paix à l'intérieur, di convoquer les représentants de la nation, élu- à cet effet par tous vos sujets, à titre égal et sans distinction; qu'ils résolvent, d'accord avec vous, la question vitale de la guerre ou de la paix; qu'ils déterminent les conditions de la paix ou les repoussent, transformant ainsi la (jaerre avtitelle en guerre nationale; qu'ils montrent à tous les peuples une Russie ayant cessé d'être divisée et épuisée par des luttes intestines, mais au contraire guérie et puissante dans sa rénovation, groupée autour de runique drapeau national ; qu'ils établissent, d'accord avec vous, une organisation d'Etat rénové.

« Sire, dans vos mains sont l'honneur, la puissance de la Russie et la paix intérieure dont dépend la paix extérieure. Dans vos mains est votre Empire, que vous avez hérité de vos aïeux; ne tardez pas. Sire; car dans cette heure terrible des épreuves nationales, grande est votre responsabilité devant Dieu et devant la Russie. »

Pour la première fois, des sujets, s'adressant à l'Empereur, osent lui parler du -< grand danger » que court son propre « trône », des « criminels abus » de ses conseillers, des « vices d'une organisation bureaucratique ignorante et dangereuse »; ils prononcent le mot de u guerre civile »; ils l'accusent d'avoir donné une « parole restée jusqu'à présent sans effet »; ils l'adjurent de remettre à l'Assemblée le soin de décider de la paix ou de la guerre; elle seule sera capable, s'il le faut, de « transformer la guerre actuelle en guerre nationale » , de grouper toute la Russie, non pas autour du Tsar paternel, comme il est de tradition de le proclamer, mais *< autour de l'unique drapeau national » ; ils terminent en invoquant la « grande responsabilité » qu'il porte « devant Dieu et devant la Russie ». Pas une seule allusion à l'autocratie; pas une seule fois, cette formule de stricte étiquette : « Votre Majesté Impériale ».

Ceci n'est ni un placet, ni une requête, ni une adjuration, c'est une sommation : c'est la sommation de la terre russe

au tsarisme moscovite, l'ordre signifié par le peuple à un souverain qui se croit encore son maître, n'est plus déjà que son premier délégué, et à qui l'on signifiera bientôt qu'il a perdu la confiance.

Mais veillent les tchinovniks; aux portes du palais, rôdent les mauvais chiens qui gardent leur proie couronnée et arrêteront au seuil la parole populaire... Nicolas l'entendra cependant; il faut qu'il l'entende; il l'entendra de ses propres oreilles et par la propre bouche du peuple. Une délégation est désignée, qui portera à l'Empereur le manifeste de la Nation; parmi elle : le prince Lvov, le comte Heiden, MM. Golovine, Ivan Pétrounkévilch, Kovalevski, Raditchev, le prince Chakhovskoï, le prince Galitzine, MM. Fedorov, Nitikine, le baron Korf, le prince Dolgoroukov. La bureaucratie s'effare ; tolérera-t-efle qu'une communication directe s'établisse entre la nation et le souverain ? Trépov fait merveille, et, magnifiquement insolent, déclare de son propre chef que les délégués ne seront pas reçus. Ils négligent Trépov et en appellent directement à l'Empereur. Nicolas est faible, il va céder sans doute; on s'efforce de circonscrire le mal, et l'on vient à composition. Soit, dit Trépov, ils le verront; mais seront reçus seulement ceux que désignera l'administration (ô scandale, si le violent Pétrounkévitch était admis en présence du tsar auguste !), et encore moyennant quelques menues conditions : 1° Us renonceront à remettre au souverain l'intolérable manifeste; 2° Ils aviseront préalablement Trépov de l'objet de leur visite et lui communiqueront le teite des discours qu'ils préparent. Les délégués tiennent bon : ils verront Nicolas, ils le verront tous, et sans conditions.

il faut céder, car l'heure est grave, et la palpitation de la Russie, propageant ses ondes jusqu'aux orgueilleux sommets de la bureaucratie, y a fait frémir les premières épouvantes. Après dix jours de rèHexion, soudain un

ordre arrive de Péterhof, où la cour vient de se transporter, et, le 7 /20 juin, au palais Alexandria, l'Empereur reçoit les délégués. Sur quatorze, la moitié seulement sont en habit, selon le distingué correspondant du Malin, M.Gaston Leroux; les autres affirment par la redingote le caractère démocratique de leur mission; même l'un d'eux, au dire du même historiographe, a oublié ses gants: c'est Ivan Pétrounkévitch, à qui le colonel de service, en hâte, prête les siens. La nation ayant mis ses gants, l'Empereur peut entrer : il paraît, et Serge Troubetzkoï, premier, au nom des zemstvos, Fedorov, second, au nom de la douma de Pétersbonrg, le haranguent.

Hélas! Troubetzkoï n'oublie pas qu'il est prince, qu'il est noble, qu'il a grandi dans le respect de l'autocratie! Sa voix est timide, ses gestes hésitants, et le ton de cet homme qui vient prononcer son « J'accuse » est celui d'un implorateur. N'importe! il dira, parce qu'il ne peut pas ne pas les dire, des choses essentielles, et, près de lui, les visages décidés d'un Pétrounkévitch, d'un Lvov ou d'un Raditchev ponctueront l'accent qui manque à son discours. Il paraphrase le manifeste, dénonce les « intrigants » qui entourent le monarque, affirme l'insuffisance du projet Bouliguine, repousse le système des élections par classes, parle pour les juifs, atteste que « la représentation nationale doit compléter l'œuvre d'unification, coopérer à la réorganisation de l'Etat », qu'elle n'est rien si elle n'est « qu'un rapiéçage du vieux système des institutions bureaucratiques », qu'il importe qu'elle soit « indépendante », et qu'il ne faut pas permettre que la bureaucratie « usurpe les droits souverains ». Afin de permettre au peuple la discussion, il faut libérer la presse et fonder le droit de réunion. Quelle contradiction « d'appeler les forces sociales au travail de l'Etat en même temps que l'on interdirait la libre discussion ! Cela ferait perdre la confiance dans la réalisation des réformes ».

M. Fedorov se solidarise ensuite avec le prince Troubetzkoï et ses collègues. Nul progrès, nulle rénovation ne seront possibles, dit-il, tant que « les talents qui dorment dans le peuple n'auront pas été appelés à la vie, car l'œuvre présente exige non des hommes de cabinets ou de chancelleries, mais des hommes mêlés à la vie même. »

Que répond Nicolas? En cette minute historique, alors qu'il dépend de lui de se renseigner, puisqu'on lui dit qu'il est trompé, de soulager son peuple, puisqu'il perçoit des cris de souffrance, de faire le geste qui apaise et qui sauve, ce sont encore des paroles vagues que murmure sa bouche en tremblant. Entre ces hommes calmes, graves, résolus, et ce pâle monarque, qui les considère de ses yeux sans regard et de qui les lèvres frémissent, où donc est la vérité, la force et la souveraineté? Le triste Empereur, embarrassé dans les vaines ruses, n'a-t-il pas eu soudain la vision d'un entretien tragique avec l'avenir debout devant lui? N'ayant reçu que par contrainte ces ambassadeurs de la terre russe, il daigne cependant exprimer sa satisfaction de s'entretenir avec eux; en réponse aux bureaucrates qui les accusent d'être les émissaires de l'étranger, il condescend à reconnaître « l'ardent amour de la patrie » qui les guide; il leur confie son affliction des calamités « que la guerre a apportées à la Russie et de toutes celles qu'il faut encore prévoir » ; les « perturbations intérieures » ne lui donnent pas moins de chagrin.

« Dissipez vos doutes, continue-t-il, ma volonté est volonté souveraine et inébranlable, et l'admission des élus aux travaux de l'Etat sera rûgiiUcrement «coomp/ie; je veille chaque jour et me consacre à cette œuvre.

M Vous pouvez annoncer cela à tous vos proches, aussi bien à ceux habitant la campagne qu'à ceux des villes. Je suis fermement convaincu que la Russie sortira rénovée des épreuves subies par elle, que s'établira, comme cela fut jadis,

l'union entre le tsar et toute la Russie, communion entre moi et les hommes de la terre russe, union et communion qui doiient servir de hase à l'ordre de choses répondant aux principes russes originaux. J"ai foi dans votre sincère désir de me seconder dans cette tâche. »

Les délégués tressaillent d"allégresse; par leurs soins, la province est couverte de télégrammes enthousiastes qui lui portent la bonne parole; les journaux sonnent 'hallali de la bureaucratie... Slaves candides, encore inexperts à la critique des textes, et qui se laissent prendre à tous les miroirs! Que leur a dit Nicolas? Uniquement «eci. que « les élus seront admis aux travaux de l'Etat »; mais il l'a publié dans le rescrit du 18 février; il l'a dit en avril au maréchal de la noblesse de Kostroma, il Ta redit officiellement en d'autres occasions; sou ministre Bouliguine, à vingt reprises. Ta répété en son nom. Ce n'est j^rs là ce qu'on lui demandait. On voulait de lui la promesse que l'Assemblée serait, dans tout le sens du mot. une Assemblée nationale, que tous les hommes de la terre, confondus sans distinctions de classes ni de religions, y seraient électeurs; Troubetzkoï l'avait formulé en propres termes ; Nicolas fut distrait, il n'entendit point cette pressante interrogation, et. tout occupé de son style, il oublia même de prononcer le mot d'Assemblée nationale. En revanche, il n'omit point la conclusion traditionnelle de tous ses discours, oukases et rescrits, à savoir que l'union du peuple et du souverain a pour condition formelle « l'ordre de choses répondant aux priticipes russes originaux » : les principes russes originaux, c'est l'autocratie. Éternelle réplique à l'éternelle question : la nation crie liberté, le régime répond autocratie. Depuis quatre-vingts ans, dure le malentendu ; depuis quatre-vingts ans, les mêmes bouches clament un appel que les mêmes oreilles refusent d'entendre. On s'est tout dit de part et d'autre; les adju-

rations ferventes sont lasses, les formules dilatoires épuisées. A ce moment de la conversation, il est avéré que l'on ne se convaincra point. Et puisque le nœud résiste, la hache s'apprête.

N'importe! ce 7/20 juin fut encore une journée historique parmi tant de jours où se fabrique l'histoire. Par cette mémorable entrevue, par cette manifestation retentissante, l'opposition force, pour la première fois, les portes du palais de César; mais surtout elle affirme, dans la splendeur d'un acte, son unité, atteste sa puissance, se dresse comme la seule forc.î nationale qui soit digne désormais de revendiquer le pouvoir, capable de l'exercer, et, appuyée sur les masses ouvrières, de donner à la Russie ce régime normal, sans lequel elle meurt.

M. V. D. Nabokov. — La théorie du parti. — Qu'est-ce qu'un libéral ? — L'œuvre de l'Assemblée souveraine. — Les réformes par la Constitution. — L'impuissante autocratie. — Vivre comme des civilisés. — Le mode électoral. — L' « intelligence » et le peuple. — Pour le salut de la dynastie. — L'évolution condamne le régime. — La folle résistance. — La question des nationalités et des juifs. — Toute l'opposition solidaire. — L'heure du libre choix.

Ce n'est pas assez de regarder agir les libéraux. Il faut savoir ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent. Grand avantage pour un parti politique de croire au succès : déjà les libéraux n'en sont plus à l'espérance; ils affirment, ils annoncent leur victoire; poussez-les, ils en fixeront la date. Nous allons connaître l'un des plus distingués d'entre eux, M. V. D. Nabokov. Bien que fils d'un réactionnaire de belle carrure, du fameux ministre de la Justice qui, sous Alexandre II, fut le plus rétrograde des collègues du dictateur libéral Loris Mélikov, il est, jeune encore, l'un des intrépides champions de la liberté, et il sera demain, dans l'Assemblée nationale, l'un des chefs

parti.

Membre de la douma de Saint-Pétersbourg, membre de

l'École juridique impériale, secrétaire de la Société juridique près l'Université, destitué de son titre de gentilhomme de la Chambre et de sa chaire de droit à l'Université, à la suite d'un article publié dans le Prava{le Droit) et de sa participation au Congrès de novembre, personnage disert et riche, il est un exemple vivant de l'erreur de ceux qui affirment, sur la foi des anciennes classifications, que le tiers ordre n'existe point en Russie. D'esprit réfléchi et de langage mesuré, il pense hardiment, et demain il agira avec virilité. Un soir du dernier hiver que M. Lélianov, alors maire de Pétersbourg, avait invité à dîner ses collègues de la douma, celui-ci, à la surprise générale, s'étant levé au dessert, proposa à cette réunion intime de porter la santé de l'Empereur. M. Nabokov se dresse aussitôt : « Monsieur le maire, fait-il, je pensais assister à un dîner de collègues et d'amis, mais je ne croyais pas avoir été attiré dans un guet-apens. » Il dit et prend la porte.

N'étant membre d'aucun zemstvo, il est convié néanmoins au Congrès, en raison de son activité politique et de son autorité personnelle. C'est chez lui que, le 8/21 novembre 1904, sont acclamées les onze résolutions par où s'exprime le premier vagissement de la liberté. 11 est très fier de cela. Il dit : « C'est chez moi que s'est produit ce grand fait historique. »

A plusieurs reprises, et longuement, j'ai causé avec M. Nabokov. Il m'a exposé en langage clair des choses essentielles, qui sont à peu près toute la théorie libérale. Je les résumerai ici, en m'elTorçant de ne pas répéter ce que nous savons déjà.

A la première question que je lui posai : c Qu'est-ce qu'un libérai? » il m'expliqua :

— Le libéral, c'était jadis l'homme qui demandait des réformes. L'oukase de décembre s'avisant d'en promettre, il a fallu s'entendre et vérifier les vieilles

LE PROGRAMME LIRERAL 4ii

classifications. Une très petite partie des anciens libéraux, en extase devant l'illusoire satisfaction concédée par le régime, se confondent aujourd'hui avec les conservateurs, qui à leur tour sont devenus réformistes à la suite de l'autocratie, et aussi à sa manière. Dès lors, le libéral fut essentiellement, et sans plus d'explications, celui qui veut une Constitution, mais une Constitution délibérée par les représentants de la nation, non pi;s octroyée par le souverain. Voilà le but. Pour y atteindre, nous demandons préalablement les libertés fondamentales, liberté de la presse, de réunion, de conscience : où sera l'indépendance de l'Assemblée, comment réalisera-t-elle la nation, comment agira-t-elle, si, avant toute entreprise, les langues n'ont été déliées? La liberté assurée, l'Assemblée élue, elle se réunit. Qu'elle délibère sans entrave, qu'elle fasse acte de libre initiative et de volonté souveraine, qu'elle élabore un texte constitutionnel, voilà son œuvre, et cette œuvre sera la Loi. Celte Loi, il faut que le gouvernement s'engage à la respecter et à l'appliquer.

— La Constitution, dis-je, n'est pas en elle-même une réforme. Qu'y mettrez-vous?

— De la Constitution jailliront spontanément toutes les réformes, par le seul effet de son jeu normal. Avant toute chose, songeons à vaincre sur le principe: il sera toujours temps d'en extraire les conséquences.

— Mais ces réformes administratives, judiciaires, économiques, sociales, supposez que d'aventure l'autocratie vous les donne?...

— C'est là justement la chimère des anciens libéraux que l'oukase a frappés d'enchantement. L'autocratie ne peut rien, parce qu'elle se confond avec la bureaucratie, et que la bureaucratie ne consentira pas son propre suicide. Mais nous avons à opposer à ces libéraux mieux que des raisons; nous avons l'expérience qui, depuis des mois, se

développe sous nos yeux. Voyez le Comité des ministres et toutes les commissions spéciales qui se sont envolées de son arche. Où sont les bonnes nouvelles qu'elles nous annonçaient? Elles jouent, elles ne réforment pas. Œuvre de la bureaucratie, ces simulacres de réformes ne peuvent apporter à la Russie ni liberté ni air pur. Que par impossible elles aboutissent, qui les garantira, qui les avalisera? Nulle autre garantie sérieuse et acceptable que le contrôle public exercé par les députés de la nation. La Constitution russe sera le gage, la condition et l'organe de la force incessamment évolutive du peuple. Nous nous en tenons là. Nous resterons impassibles devant les Convulsions d'une bureaucratie qui tente de sauver ses privilèges. Pour tout dire, c'est la liberté que nous voulons; comment l'attendre d'elle, puisque notre liberté, c'est son abdication? Nous voulons vivre, vivre enfin comme vivent tous les peuples du monde qui ne sont pas des sauvages. Nous en avons assez d'être traités comme une tribu de nègres ; nous revendiquons nos droits d'hommes et de civilisés, »

Je demandai à M. Nabokov quel système électoral avait ses préférences. Il inclinait à ce moment vers cette opinion que la Constituante fût composée par voie élective de représentants des zemstvos, des principales doumas, des académies, des conseils universitaire», des sociétés savantes, des barreaux d'avocats, des associations industrielles, des sociétés d'ingénieurs, des comités de bourses, enfin de tous les corps sociaux organisés dans lEmpIre. Il faisait exception pour les assemblées de noblesse, non qu'il se défiât de leur esprit, mais parce que la noblesse est une classe, et que le premier article du programme libéral est l'abolition des classes, la fusion de tous les éléments de la terre russe en vue de l'harmonie nationale. Il observait que la voix des paysans serait entendue à l'assemblée, puisque les paysans entrent au zemstvo.

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— Ne croyez pas, dit-il, que le suffrage universel me fasse peur. J'entends, au contraire, qu'il devienne à bref délai notre loi électorale. Ce qu'il faut craindre, c'est que des élections générales amènent à l'assemblée une masse compacte de paysans, de ces paysans que l'indifférence, le mauvais vouloir ou le calcul du régime ont laissés sans culture, et qui, traînant leur misère à travers les campagnes, ne parlent d'autre langage que celui de l'instinct; j"estime que, pour l'œuvre de sagesse, de réflexion et d'expérience qui est le présent devoir russe, il est juste et nécessaire que la prépondérance soit assurée aux classes cultivées. « L'intelligence » a des devoirs envers le peuple, certes, et elle les accomplira généreusement; mais elle a aussi, à l'heure de son émancipation, des titres à le guider dans les épaisses ténèbres d'ignorance et de servilité où il a été tenu par système. Ne pensez pas pour cela que nous songions à nous approprier la commode formule de la bureaucratie : « Agir pour le peuple, mais non par le peuple ». Par la liberté, nous prétendons au contraire l'appeler à la culture, l'élever à la conscience de soi et au sens des responsabilités, afin de remettre intact à sa raison libérée l'instrument que nous aurons créé pour lui. »

Cette conversation avait lieu avant le Congrès de Moscou (mai), et il est probable qu'en présence de l'irrésistible mouvement qui s'y manifesta en faveur du suffrage universel, direct et immédiat, M. Nabokov s'est rallié sans chagrin à l'opinion de la majorité.

Je lui dis :

— C'est la fin de l'autocratie que vous poursuivez. L'autocratie ne se laissera pas faire.

Il eut un geste de résignation :

— C'est la fin de r autocratie, soit ; c'est peut-être aussi le salut de la dynastie. Celle-ci porte en elle-même des germes de faiblesse qui éclatent aux yeux. Sans parler

de l'ébranlement qu'elle reçoit de la guerre et des troubles intérieurs, songez que tout son avenir et tout son espoir reposent sur un enfant qni vient de naître et ne sera pas en mesure de réaliser le principe dynastique avant seize ans. Faites l'hypothèse d'un accident; de quel crédit disposerait pour une régence une jeune impératrice qui n'est pas connue? Quel est celui de nos grandsducs qui serait capable de la seconder ou de se substituer à elle? Cette régence même, comment serait-elle acceptée par le pays? Notre paysan est homme de tradition, son respect pour le tsar est impersonnel et irréfléchi; l'histoire russe n'a jamais vu de régence, et il serait déconcerté à l'idée qu'il y a là-bas, dans la capitale, quelqu'un qui vit comme le tsar, commande comme le tsar, sans être le tsar. Mais ceci est secondaire : nous en voulons à l'autocratie, à son principe suranné, à son personnel gangrené, non pas à la dynastie. Nous ne méconnaissons pas les services de l'autocratie dans le passé; mais, expression archaïque de la Russie asiatique, convient-elle encore à la Russie européenne? Quand le monde évolue, quand tous les peuples se hâtent vers le progrès et la liberté, demeurera-t-elle impassible et immuable, éternellement assise sur des thèses périmées? A sa place, nous prétendons instaurer un système moderne et rationnel, un fort régime d'opinion consciente et libre, quelque chose enfin qui soit véritablement un gouvernement.

« Pourquoi la dynastie refuserait-elle d'entrer dans nos voies ? Pourquoi ne viendrait-elle pas à nous, qui sommes prêts à marcher de concert avec elle? Qu'elle comprenne donc que son intérêt fondamental, si elle veut vivre, est de renouveler ses forces, de transformer ses façons antiques, de mettre ses mains dans nos mains qui se tendent, de s'avouer virilement que nous sommes la puissance et que nous portons l'avenir !

« Ah! croyez-moi, continue M. Nabokov, lorsque, au mois de novembre, là où vous êtes, nous avons défilé devant ce bureau pour inscrire nos signatures au bas des résolutions du congrès, il y avait autre chose dans nos cerveaux qu'une pensée de violence; autant qu'au bien de la Russie, nous songions aux intérêts de la dynastie. De tous nos vœux, nous souhaitions qu'elle entendît notre appel, et de bonne foi, sans peur devant son hostilité possible, nous lui demandions sa collaboration. Si elle s'obstine, si elle résiste, si elle refuse de constater l'urgence d'une action réformatrice et loyale, si elle continue de biaiser et de ruser, si elle nous donne une parodie d'assemblée qui, sous couleur d'être le sobor des paysans de la terre russe, se récuse devant l'œuvre constitutionnelle, enfin quand nous demandons la vie, si elle s'acharne à nous verser la mort, ahl qu'elle s'accuse d'avoir précipité son destin! Ce sera l'irréparable faute, elle aura signé sa perte.

« Que ce régime regarde donc en lui et autour de lui. Qu'il se demande s'il est possible que l'inouïe situation actuelle se prolonge indéfiniment. Tous les corps constitués, sans en excepter la noblesse, tous les organes intelligents de la nation, tout ce qui, en Russie, a une voix, se dresse, d'un mouvement irrésistible, pour protester contre lui. Les ouvriers, que l'on croyait résignés, s'ébranlent à leur tour et menacent d'arrêter la vie industrielle de la nation. De quelque côté qu'il se tourne, le gouvernement n'aperçoit que des visages exaspérés et des bouches qui exigent la liberté. En lui, se lèvent l'inquiétude et l'effroi. Derrière lui, à peine une petite troupe de partisans qui ressemblent à des clients, car il n'y a même plus en Russie, au sens historique du mot, de parti conservateur!

u II espère dans l'ignorance et l'avilissement de l'âme paysanne... Mauvais calcul. Le paysan se tait; dès qu'il ou-

vrira la bouche, vous entendrez ses clameurs ; elles ébranleront le nnonde. La misère des campagnes est affreuse : médiocre soutien d'un régime, que la faim d'un peuple. Déjà éclatent des troubles agraires; s'ils se généralisent, comment les réfréner? Comment résister au peuple, mené au combat par la volonté intelligente et consciente de toute la culture russe?... »

Je demandai à M. Nabokov s'il ne redoutait pas que. dans ce parlement futur où seraient représentées toutes les nationalités qui constituent l'Empire, l'élément purement russe fût noyé par les éléments allogènes, et succombât sous leur coalition. Ne pouvait-on craindre des tentatives de séparatisme?

— Je répondrai, fit-il, que le problème ne me paraît pas du tout insoluble. Il est difficile, certes. L'organisation de la liberté est une entreprise multiple, et il serait en vérité trop beau qu'il suffît pour une telle œuvre de prendre une feuille de papier et d'y tracer des lignes! La première question qui se posera est la question juive. Elle sera éternelle, si l'on est antisémite à la façon de Plœhwe, qui rêvait l'arrachement total des juifs du sol russe, ou de M. Souvorine, qui écrivait un jour, sur le ton de la plaisanterie, qu'il était impossible de songer à des négociations de paix, à moins que le Japon ne s'engageât préalablement à emmener chez lui tous les juifs de Russie. Mais que l'on néglige ces façons sommaires de discuter, que l'on supprime les lois d'exception, que des juifs l'on fasse des citoyens pourvus de leurs droits et affranchis de toute tare sociale, je crois que la question juive aura cessé d'en être une, et que l'antisémitisme, sevré de la nourriture qu'il reçoit des autorités publiques, se résorbera luimême.

« Restent les nationalités. Quel grief commun les a tournées contre le régime ? C'est qu'il a follement entrepris leur dénationalisation et poursuivi cette chimère de

substituer à leurs âmes vivantes l'âme russe. Voilà le crime, et je dirai, voilà la sottise. Si la Russie libre s'engage loyalement à respecter chez tous ces peuples non seulement leur langue et leur religion, mais aussi leur culture propre, leurs traditions historiques, qui sont leur bien intime, leur autonomie morale enfin, je ne doute pas que nous puissions ensuite nous accorder aisément avec elles sur les questions politiques et économiques. La Finlande a sa Constitution et sa Diète. Si nous en assurons le fonctionnement normal, selon les engagements solennels pris jadis au nom de l'Empire et violés depuis, si nous lui restituons les garanties dont on l'a dépossédée, que pourra-t-elle souhaiter de plus? Pourquoi ne pas rendre aussi à la Pologne la Diète qu'on lui a enlevée en 1831? Que l'on agisse avec une même bonne volonté, que l'on fasse le même effort de justice à l'égard des autres provinces, Caucase, Provinces baltiques, etc. ; que l'on trouve pour chacune d'elles un mode d'administration conforme à son tempérament et à ses besoins ; que l'on institue à leur profit des façons de self-government ; que l'on respecte enfin leurs personnes morales et leur dignité nationale : il leur restera, en commun avec l'Empire, trop d'intérêts permanents, pour qu'elles songent à rompre un lien profitable avec un puissant État qui leur communiquera une part de sa force. Bien loin de chercher à constituer au parlement des cartels oppresseurs, au contraire elles travailleront honnêtement, en union avec les éléments strictement russes, à la prospérité générale.

« Vous m'avez demandé notre programme, conclut M. Nabokov. Le voilà résumé largement. N'est-il pas sage, énonce-t-il autre chose que des principes équitables et rationnels? Et quel homme dans le monde ne sera pas avec n)us, dans cette bataille d'un peuple qui entreprend de se conquérir soi-même?...

— Êtes-vous d'accord, dis-je, avec les partis plus avancés de l'opposition?

— Entièrement d'accord. Ce qui nous sépare d'eux, ce sont des divergences économiques; mais nous n'en sommes pas encore, hélas ! à des discussions économiques. La lutte, dans le présent, n'est que politique, et le restera longtemps. Avant de rechercher comment nous organiserons notre vie, il faut bien songer à nous assurer la vie. Sur cette partie de notre tâche, qui est d'abolir le système autocrato-bureaucratique, et sur le principe de reconstruction , qui est de fonder un gouvernement national, nous sommes unis d'un même cœur et d'une même volonté, et toute manifestation de l'un est d'avance sanctionnée par l'adhésion de l'autre.

« Le sort de cette bataille n'est pas douteux, et il est vraisemblable que le gouvernement s'en rend compte. Qu'il vienne donc hardiment à nous, d'une marche délibérée et décisive, à nous qui sommes sa propre sauvegarde! Là est l'œuvre de prévoyance. Hors de ce programme constitutionnel, je n'aperçois que troubles, violences, révoltes, pillages, meurtres, anarchie, et tout de même la défaite finale du système. Qu'il donne donc de bonne grâce ce qu'il sera contraint d'abandonner. N'est-il pas à la fois plus sûr et plus honorable pour lui de s'incliner, quand il en est temps, devant nos légitimes requêtes, que de laisser passer l'iieure du libre choix? »

Ainsi conclut M. Nabokov. Si les hommes n'étaient pas des fous et des monomanes du suicide, si les gens qui gouvernent n'étaient pas possédés dun vertige de fanatisme incohérent et de profit sordide, que de sang un peu de raison et de justice auraient épargné à l'humanité qui regarde, attend et s'effraye !

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