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LES RAISONS DES CONSERVATEURS

Les conservateurs dénombrent les forces de l'opposition : 15 "/o contre 83 "/<,. — Les « intellectuels déracinés ». — L'idée que le prince Mestchersky se fait des libéraux. — Les besoins de classes en Russie. — L'apaisement sur un signe de l'Empereur. — Les deux vampires. — La noblesse. — Le recours dans le paysan. — Justification de l'autocratie par la tradition. — Les propos du prince Mestchersky. — La dislocation par la Constitution. — « Nos colonies ». — Maintenir ou dissoudre l'Empire.

A ce programme libéral, qu'opposent les conservateurs ?

Vous voulez, disent-ils, une Constitution, un parlement élu? Mais à quel titre exigez-vous de l'autocratie qu'elle se dépouille de son caractère historique? Au nom de qui parlez-vous? Sur qui vous appuyez-vous ? Sur des ouvriers conduits par des meneurs internationaux, trompés par des doctrines qui ne sont pas seulement destructives de l'autocratie, mais de tout gouvernement d'ordre et de méthode. Ces ouvriers, comptez-les : ils sont trois millions, c'est-à-dire un quarante-cinquième de la population totale de l'Empire. Vous dites que les villes aussi sont avec vous ? Soit. Vous avez donc 15 0/0 de la Rus-

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sie, nous vous le concédons ; les 85 0/0 qui restent, les masses profondes des paysans fidèles, vous échappent. Votre armée est une escouade ; et, si, contre le pouvoir autocratique, vous prétendez invoquer la volonté populaire, c'est nous qui avons le droit de la revendiquer pour notre principe.

Vous-mêmes, libéraux, qui êtes-vous ? Avocats, médecins, professeurs, étudiants, journalistes, ingénieurs, bas employés du gouvernement, vous vous proclamez « l'intelligence »; vous n'êtes que des « intellectuels déracinés », pour la plupart « fils de petits bureaucrates »; au milieu d'un peuple dont 85 0/0 sont de petits propriétaires fonciers, vous ne possédez pas une parcelle de territoire; par aucun lien, vous ne tenez à la terre. Vous n'avez pas plus de crédit sur la masse populaire que « les petits clercs » qui commandent aux infimes rouages de la machine gouvernementale. Vous avez embrigadé des nobles, des propriétaires, des industriels, des gens que pique soudain la tarentule politique, des aveugles qui se jettent aujourd'hui dans les bras de l'ouvrier, et qui ne voient pas que leur victoire serait le signal de leur étranglement...

Ecoutons le prince Mestchersky. Ce que l'on appelle « rintelligenc(! », c'est une troupe de gens séparés du tronc national. Les libéraux? Des Juifs. 80 0/0 des ingénieurs sont des Polonais ou des Juifs. 80 0/0 des avocats sont des Juifs'. Le Juif est intelligent, entreprenant, audacieux; le Russe est indolent, apathique, ne sait ni régler sa vie ni arranger ses affaires : proie désignée le Juif

... Voilà qui vous êtes. Est-ce donc à vous, Juifs, Polonais, Arméniens, Finlandais, Lithuaniens, Volhyuiens, etc.,

1. Le priuce se trompe. la proportion des juifs au barreau est

de 10 0/0.

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perturbateurs de toutes catégories, surpoids de l'Empire^ que nous allons confier le sort de la vieille Russie et le soin de lui donner ses directions nouvelles?

Pourtant de multiples forces organisées s'expriment, s'agitent, bientôt vont rendre impossible la vie de l'Etat? Comment les endiguer ? Ne vous inquiétez pas, m'écrit un très intelligent publiciste, un conservateur qui dit souvent son fait au régime, M. Syromiatnikov, « la révolution sociale n'a aucune prise sur le peuple russe. Je ne conteste pas la poussée de mécontentement qui monte à présent; mais si vous la décomposez, vous verrez qu'elle est produite par des éléments hétérogènes, qui sont entre eux sans connexion organique, qui coexistent seulement, et qu'il est, partant, très aisé de diviser. Nos paysans ont besoin de terre, ainsi que le prouve l'émigration en Sibérie. Nos ouvriers ont besoin que l'on réduise la journée de travail et que l'on organise des conseils de prud'hommes. Nos bourgeois aspirent aux privilèges de la noblesse, privilèges d'ailleurs bien diminués, vu que les titres de noblesse héréditaire sont conférés aux bourgeois diplômés par l'Université et qui ont fourni un certain nombre d'années au service du gouvernement. Nos juifs demandent le droit de résider partout. Nos chimériques universitaires balancent entre la monarchie constitutionnelle et la république sociale. Et, la guerre ayant démontré la faiblesse du gouvernement, tout le monde exige quelque chose. »

Eh bien ! rien de cela n'est ni très sérieux ni très red )utable. Ce mouvement sera vite apaisé, si le tsar le veut. Ce n'est pas à lui que l'on s'en prend, c'est à l'administration, à une bureaucratie qui, flanquée de la police, a multiplié, décuplé les faute., à qui les expériences récentes n'ont rien enseigné, qui les renouvelle comme à plaisir, enfin qui a dressé, entre le peuple et l'autocrate, « un banc de glace ». Cette bureaucratie « a perdu pied,

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mais pas encore Tautocratie ». Pas encore, c'est un conservateur qui parle.

Ainsi, concluent les conservateurs, outre que vous êtes personnellement sans titres à représenter la nation, que vous ne tenez votre mandat que dune minorité médiocre, que votre troupe n'est même pas une troupe nationale, vous confondez sciemment dans une opposition séditieuse un principe salutaire de gouvernement avec les abus de fonctionnaires imbéciles.

Mais alors, s'ils ne disposent ni de la force réelle ni de la force morale, d'où vient que les libéraux montrent cependant une hardiesse en apparence irrésistible?

Ah! écrit le prince Mestchersky, exprimant violemment ce que la plupart confessent déjà, « c'est que la Russie nesl pas seulement déchirée par le vampire Intelligence^ elle est rongée aussi par le vampire Bureaucratie ! » Tout ce qui sort de la bureaucratie « n'est que mensonge », La noblesse pourrait prononcer devant le tsar et le peuple la parole de vérité; mais ici est la déception suprême : aux désordres extérieurs, s'ajoute l'anarchie interne; l'ennemi libéral, « la clique constitutionnaliste », bien loin de se heurter à un rempart d'airain, barbotte à l'aise dans la liquéfaction des forces conservatrices; le guide traditionnel, voyez ce qu'il est devenu : c'est une noblesse en sommeil, une noblesse « mourante » ( « frappée de démence », me dit un autre), qui a perdu ses traditions en même temps que le sens national, qui n'a plus ni cohésion ni volonté de classe, et qui est en train de déchoir de son rôle historique et social. On cherche un pouvoir, on n'aperçoit plus que le spectre d'un gouvernement. A l'heure même où il lui faudrait se manifester, il s'éclipse, et, dans les troubles qui désolent la Russie, sa part de responsabilité est à peu près aussi grande, écrit le prince, que celle des passions exaspérées du prolétariat.

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