LES RAISONS DES CONSERVATEURS
Quel remède à une situation si désordonnée? Le remède, disent les conservateurs, est dans le renforcement du pouvoir gouvernemental et de la volonté suprême.
Les uns, les grands privilégiés, entendent ce renforcement dans le sens d'une affirmation dominatrice et péremptoire du principe autocratique. Les autres, plus nombreux, suggèrent la combinaison d'une action énergique avec des réformes sérieuses, et adjurent Tautocratie de n'hésiter pas, selon la vieille tradition moscovite, à se retremper dans le peuple. Ils lui rappellent que sou origine est essentiellement populaire, que le tsar n'est autre chose qu'un grand boyard que le peuple a mis debout sur ses épaules. Que l'autocrate se tourne donc rers son peuple; que, s'appuyant sur ses cent millions de paysans, il balaie d'un geste la cohue de ces intellectuels, de ces déracinés, de ces malfaiteurs de l'étranger, qui troublent la quiétude de l'Etat 1 En 1612, la Russie fut sauvée par les paysans et par la petite bourgeoisie, « soutenus alors par les intellectuels de ce temps-là, c'est-à-dire par le clergé ». Chez les paysans, le sentiment social est demeuré très fort, et leur consultation démontrerait avec éclat que la nation est restée conservatrice. Le paysan possède, l'ouvrier ne possède pas. C'est donc sur le paysan que doit reposer le statut de l'Etat, car un gouvernement ne peut sans folie prendre sa base sur l'élément radical de la nation. L'autocrate qui s'abandonne à l'ouvrier n'est plus qu'un démagogue et cesse d'être l'homme de la nation.
Si le paysan a raison de demander de la terre, de quoi se plaindrait-il politiquement? Il a plus de liberté que n'en avait le paysan français en 1789. Il a même plus de droits politiques que n'en a le seigneur : le noble élit son maréchal, qui le représente, mais qui tient en même temps du fonctionnaire, puisque son élection est soumise à la ratification impériale, et qu'il est l'intermé-
diaire nécessaire entre le gouvernement et la noblesse, et là est son unique prérogative de classe ; outre ses assemblées communales, le paysan élit encore le juge du premier degré, qui est du village, comme lui. Croyez-vous donc qu'il se soucie de la Conslilulion? Il ignore jusqu'à son nom!
11 est traditionnaliste d'instinct, et la Constitution, le régime représentatif ne sont ni des traditions ni des conceptions russes; toute l'histoire sociale de l'Empire les condamne.
— Raisonnons, me dit le prince Mestchersky, d'après les données du passé. A l'origine, l'institution du zemstvo est apparue comme un acheminement vers le régime représentatif. Or, son histoire prouve justement que la Russie y est réfractaire. L'œuvre du zemstvo a avorté. Les hommes qui logiquement eussent dû le constituer s'en sont peu à peu désintéressés. Le zemstvo n"a rien fait; il n'a pas su profiter des libertés que lui laissait la loi' : pas un qui ait eu l'idée de créer une caisse d'assurance rurale ni une banque de crédit. Il en résulte que notre paysan est un peu plus malheureux qu'il y a quarante ans, avant sa libération. Oui, plus malheureux. Autrefois, si sa chaumière brillait, c'est le propriétaire qui avait à la reconstruire; aujourd'hui, c'est lui qui doit la relever, et il est sans argent... Il est intelligent, et même « il a du talent »; mais il est apathique, indolent, sans initiative, et le zemstvo n'a pas su le diriger.
1. La vérité est qu'Alexandre III et Nicolas II n'ont pas laissé passer une occasion de restreindre les prérogatives des zemstvos. Lorsqu'il fut question d'en étenire l'instilution à tous les gouvernements et provinces, M. Witte tint ce langage : « Si l'organe est bon, avant de le développer, songez à lui donner les libertés que vous lui refusez; s'il est dangereux, pourquoi le développer? Ce qui est contradictoire, c'est de diminuer la capacité des zemstvos, en même temps que vous en augmenterez le nombre. » On se rappelle que Plœhwe alla jusqu'à leur interdire une action commune en vue d'e.\pédier un train sanitaire aux armées de Maudchourie.
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J'en ai connu un qui s'obstinait à faire pousser du froment dans une terre misérable; il cuLivait son froment comme on cultive dans un polager des carottes ou des asperges; il en récoltait 300 grains par an, et ne se rebutait pas. Notre faiblesse nationale, c'est que, s'il n'y a pas d'initiative dans le peuple, il n'y a pas non plus d'esprit de suite chez ceux qui pourraient le guider. C'est ainsi que notre histoire est une succession d'avortenients. On s'amuse de tout ce qui est nouveau, on se lasse de tout ce qui ne l'est plus. Nos intellectuels sont pour l'instant passionnés au jeu de la Constitution ; mais si nous avions un parlement, au bout de six mois, je me demande comment il fonctionnerait, car personne ne s'y intéresserait plus... Laissons la Constitution aux gens qui aiment le bavardage et l'ostentation. On ne donne pas à des hommes le droit de représentation, quand ils se conduisent comme des fous! »
A ces hypothétiques arguments d'ordre historique et psychologique, les conservateurs en ajoutent un autre, d'ordre national, celui des allogènes.
L'Empire russe, disent-ils, est un agrégat de nationalités dont l'unité factice n'est réalisée que par la puissante étreinte de l'autocratie. Dans sa large main, l'autocrate tient embrassés tous les rameaux épars, et il en fait une frondaison harmonieuse et vivace. Que la main se desserre, l'unité sera rompue, et du grand Empire il ne restera que des branches disjointes et antagonistes. L'élément russe y est en minorité. Autour de lui, chaque province commencera par réclamer la reconnaissance officielle de sa langue. L'ayant obtenue, elle exigera davantage, jusqu'au jour où, son autonomie ayant été arrachée à l'imprévoyance ou conquise par la force, elle cessera d'appartenir au vieux tronc national. En attendant que, l'une entraînant l'autre, elles se soient toutes affranchies, craignons qu'elles ne constituent dans le parlement un
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cartel numériquement supérieur qui écrasera la représentation proprement russe. Dès lors, avant que d'être diminuée dans son territoire, la Russie, l'âme et la volonté russes seront étouffées par des énergies étrangères. Pouvons-nous de gaieté de cœur courir le risque d'un si grave péril, donner à des provinces conquises, qui sont nos colonies à nous, les moyens d'imposer leurs lois à notre patrie? Que penserait le monde, si la France et l'Angleterre toléraient que l'Indo-Chine et l'Australie vinssent chez elles dicter leurs volontés?
C'est la Pologne, la Finlande, le Caucase, etc., dont les enfants ont été drainés en masse dès le début de la guerre, et immédiatement envoyés au front des armées, que ces conservateurs ingrats assimilent à nos Annamites et aux nègres de l'Australie!
N'importe, l'argument est sérieux; politiquement et nationalement, il est permis de dire qu'il est même le seul sérieux. Les libéraux, dune part, y opposent une réplique dont M. Nabokov a été le porte-parole; d'autre part, les congrès de nationalités s'accordent à repousser toute tendance séparatiste. Mais c'est sur ce point sans doute que, à l'heure solennelle de la Constituante, les libéraux, radicaux et socialistes devront faire porter tout l'effort de leur dialectique. Il faudra qu'ils répondent à cette impérative interpellation des derniers conservateurs :
— Voulez-vous l'intégrité ou la dissolution de l'Empire?
Ils répondront qu'ils veulent la grandeur de l'Empire, de tout l'Empire, le scellement de l'unité nationale par la liberté. C'est à ce moment que la voix des nationalités, de ces « colonies » que l'on dédaigne et que l'on craint, sera intéressante à écouter.
L'autocratie est-elle à bout ? — Les troubles, les répressions, les espérances, l'idée constitutionnelle depuis cent ans. — La Russie d'aujourd'hui se répèle. — 1835-1903. — Est-ce une nouvelle crise? Est-ce la Révolution? — Etendue, rapidité et originalité de la crise actuelle. — De novembre 1904 à juin 1903. — Les caractères du mouvement. — Céder ? Résister ? — On se laisse arracher les concessions. — En résistant, le régime ajourne.
— Un geste qui serait beau. — Calcul des forces de résistance.
— L'armée douteuse. — L'autocratie a-t-elle encore le choix ? — L'heure passée. — Quels hommes pour mettre en œuvre la Constitution ? — Une classe dirigeante. — La France en accusation. — L'alliance franco-russe. — La délivrance prochaine.
Voilà les faits, les partis, les hommes, les programmes. Voilà les premières blancheurs de l'aube. Est-ce bientôt le soleil, la liberté?
Un régime qui n'acquitte pas sa dette à l'égard de la société abdique sa légitimité, et n'est plus, quelle que soit l'ancienneté de son éclat ou de ses services, que la raison sociale d'une entreprise de parasites. Lorsque la voix de la nation s'élève pour lui demander des comptes et qu'il les refuse, il se condamne. Il est virtuellement mort, s'il ne lui reste à opposer aux sommations que la troupe des agents sortis du peuple, vêtus, nourris, entretenus des deniers publics.
L'autocratie est-elle arrivée à ce point extrême? Si la nation crie, qnel développement d'énergie meut ses muscles? La vie russe, au moment présent, n'est pour l'observateur qu'une gesticulation désordonnée, si, après avoir considéré les faits, il ne calcule leur valeur dynamique; au terme de ce long procès-verbal d'une période passionnée, il convient de répondre à ces questions : -Quelles forces de résistance, si elle prétend résister, a gardées l'autocratie? Que vaut l'opposition qui l'assaille? La nation, qui essaye sa puissance destructive, est-elle préparée aux reconstructions, et quelles mains les dirigeront ?
En 1801, Alexandre I""" s'entretient avec ses conseils d'un projet de Constitution encore vague, et, pour la première fois, sont prononcés autour de l'Empereur des mots singuliers : on y parle des « obligations » du souverain, des « droits » des sujets. De 1806 à 1812, Spéranski refond l'administration, réorganise l'Empire, et annonce des desseins plus audacieux encore au moment où il tombe en disgrâce. En 1831, la Pologne est en insurrection, et, à Varsovie, la Diète va proclamer la déchéance des Romanov; aux cadets d'une école militaire qui demandent de? cartouches, le sous-lieutenant Vysoçki répond : « Des cartouches! vous en trouverez dans les gibernes des Russes! » En 1861, la Pologne de nouveau se soulève; dans les rues des villes, dans les bourgs, les Cosaques pourchassent et la troupe fusille des foules sans armes, qui n'interrompent point leurs chants pour mourir. En même temps, les universités russes s'agitent : on ferme celles de Pétersbourg et de Moscou, on emprisonne en masse les étudiants, Alexandre II accomplit des rélormes profondes et en annonce de nouvelles. En 188*2, en 1887, en 1889, mêmes rigueurs, renouvelées de 1861, •contre les étudiants mêmement révoltés.
Durant ces cent années, l'idée constitutionnelle chemine, et, aux heures de crise, s'exprime comme crève un abcès jamais vidé, incessamment reformé. Le premier, Alexandre I""^, se souvenant qu'il est disciple de Laharpe, y a rêvé. Les sociétés secrètes de 1812 ont commencé d'étudier et de cultiver le bacille. Il est déjà vigoureux en 1825. Il pénètre peu à peu et successivement toutes les couches sociales. Quand il est question d'abolir le servage, les propriétaires et les nobles se flattent que la restauration du Zemskisobor.de l'antique Douma nationale, sera le prix de leur abnégation, et leur restituera en influence politique ce que la réforme leur aura coûté de domination sociale et de sacrifices d'intérêts; déçus, ils exhalent ensuite leurs dolentes rancunes. En 1862, l'assemblée de la noblesse de Tver a osé demander la convocation de la Douma; celle de Toula réclame des États généraux. En 1863, en 1871, en 1880, en 1901, d'identiques manifestations collectives se produisent dans les zemstvos. Le 26 janvier 1880, au fort du terrorisme, le « Comité exécutif » du parti révolutionnaire, c'est-à-dire les nihilistes, lance à l'autocratie son ultimatum : reconnaissance des libertés essentielles. Assemblée nationale. Quatre jours avant l'explosion des bombes qui l'attendent au bord du canal Catherine, Alexandre II a signé la Constitution. Ignatiev lui-même, dans les mois qui suivent, Alexandre III régnant, soumet un projet de représentation nationale...
Aux jours où nous sommes, nul geste, nulle parole qui ne soit la projection d'un geste déjà fait, le retentissement d'une parole déjà entendue. Comme Vysoçki à ses cadets, Gapone dit à ses ouvriers : « Pillez les magasins de l'Etat, armez-vous aux arsenaux, arrachez leurs fusils aux soldats ». Comme les Polonais de 61, le peuple de Pétersbourg, le 9 janvier, les gens de Varsovie, le 1" et le 2 mai. meurent en chantant. Les mômes pri~
sons reçoivent les mêmes étudiants. Les mêmes assemblées proclament les mêmes revendications. Les mêmes terroristes bourrent de poudre les mêmes engins. Comme Spéranski et Loris Mélikov, Witte est prêt à réformer; Sviatopolk Mirsky s'y est essayé. Comme Alexandre II élabora des projets de représentation nationale, Nicolas II en entretient ses ministres. Mais Alexandre II signe de sa plume la Constitution, Nicolas ne signe de sa parole que des promesses sans précision.
Entre hier et aujourd'hui, voici des analogies plus saisissantes encore.
La guerre de Mandchourie répèle la guerre de Crimée. Port-Arthur est une reprise de Sébastopol. Les circonstances et la stratégie sont les mêmes pour la guerre intérieure de 1905 et pour celle de 1855.
Un historien écrit :
« Le premier moment de stupeur passé, on se mit à l'œuvre. On répara en quelques jours des années d'insouciance et de brigandage administratif. Habitants, soldats, marins, mirent la main aux travaux de terrassement. En quelques jours, grâce à un miracle d'activité, le sol rocailleux se souleva en redoutes, en remparts couronnés de fascines ; quatorze ou quinze raille marins, désireux de venger la ruine de la flotte, vinrent renforcer la garnison... »
Est-ce la défense de Port-Arthur qu'il raconte? 11 ne s'agit pas du Kouang-Toung, mais de la .Chersonèse et de Sébastopol.
Voici, en traits exacts, le sommaire de la situation de l'Empire :
« Les désastres d'Orient furent un terrible réveil : les flottes invincibles de la Russie étaient contraintes de se réfugier dans les ports ou de se couler dans la rade de Port-Arthur; l'armée était vaincue à Liao-Yang, vaincue au Cba-Ho et à Moukden par les Japonais si méprisés.
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Quatre-vingt mille Orientaux, installés sous Port-Arthur, insultaient à la majesté de l'Empire, f^e silence de la presse avait pendant trente ans favorisé les voleries des employés; les forteresses, les armées avaient été détruites d'avance par la corruption administrative. On avait tout attendu du Gouvernement, et la guerre de Mandchourie apparaissait comme une immense banqueroute de l'autocratie; la monarchie patriarcale et absolue déposait son bilan devant l'invasion des Jaunes. Alors un mouvement prodigieux se manifesta en Russie; les langues se délièrent; une vaste littérature manuscrite courut sous le manteau et lapida le gouvernement de revendications inattendues, accusant tout le monde à la fois, l'Empereur, les ministres, l'administration, les diplomates, les généraux. »
Qui parle ainsi? Est-ce quelque journaliste inventif ou quelque affilié de la Révolution?... C'est M. Rambaud, qui, dans son Histoire de la Russie (p. 669), dresse le bilan de l'Empire en 4855. Nous avons changé un chiffre et des noms, sans ajouter ni transformer une seule phrase : le bilan reste exact.
Des placards, à la même époque, circulent de mains en mains.
« Réveille-toi, ô Russie, s'écrie l'un d'eux. Dévorée par les ennemis du dehors, ruinée par l'esclavage, honteusement opprimée par la stupidité des tchinovniks et des espions, réveille-toi de ce long sommeil d'ignox^ance et d'apathie ! Nous avons été tenus assez longtemps en servage par les successeurs des Khans tatares. F^ève-toi, dresse-toi, calme, devant le trône du despote ; demande-lui compte du désastre national... La Russie, ô Tsar! t'avait contîé le pouvoir suprême, et tu étais comme un dieu terrestre. Et qu'as-tu fait? Aveuglé par la passion et l'ignorance, tu n'as recherché que le pouvoir, tu as oublié la Russie. Tu as consumé ta vie à passer des revues de troupes, k modifier des uniformes, à signer les projets législatifs d'ignorants charlatans. Tu as créé la race méprisable des censeurs de la presse, afin de ne pas connaître les besoins, de ne pas entendre les murmures de ton peuple, de ne pas écouter la voix de la vérité. ^
Humilie-toi devant tes frères. Implore ton pardon. .Jette-toi dans les bras de ton peuple. II n'y a pas d'autre salut pour toi . »
Cinquante ans plus tard, Gapone, au soir du 9 janvier, écrit aux ouvriers : « Le Tsar-bête fauve, ses fonctionnaires, voleurs de l'État et pilleurs du peuple russe, ont voulu délibérément se faire et se sont faits les assassins de nos frères, de nos femmes et de nos enfants sans armes ».
J'emprunte encore à l'histoire de IVI. Rambaud les lignes suivantes :
« Le système qui consistait à gouverner la Russie, sans aucune participation du pays à ses propres afTaires, dans la routine et le silence des bureaux, était condamné. Les fonctionnaires, si orgueilleux sous Nicolas, baissaient la tête sous la réprobation publique : le nom de tchinovnik, si redoutable naguère, était devenu un terme de dérision et de mépris; l'opinion l'associait naturellement à tout ce qui était suranné, ridicule ou odieux. Les serviteurs de l'autocratie, courbés sous le poids d'une accablante responsabilité, mettaient une sorte de pudeur à cacher les titres pompeux et les décorations qu'ils étalaient jadis avec tant de complaisance. 11 semblait que la Russie conservatrice de Nicolas l^^ fût rentrée sous terre : tout le monde se disait libéral. Un souffle d'espérance hardie et d'audacieuse initiative passait sur lout le pays... Mille voix s'élevaient dans les journaux, dans les revues, dans les livres, subitement émancipés, dans les salons et dans la rue, que la police, dans son efïarement, oubliait de surveiller. »
Eu 1855 comme en 1905, la même espérance circule dans les poitrines avec la même chaleur abondante, et l'allégresse est pareille au point qu'elle répète les mêmes choses et s'exprime presque par les mêmes mots. Comparez ces documents que séparent cinquante années d'histoire :
On lit dans un journal :
F^e cœur tressaille de joie dans Tattente des gi andes réformes sociales qui sont sur le point d'être effectuées, réformes qui donneront pleine satisfaction à l'esprit, aux vœux et aux espérances du public.
L'antique harmonie et communauté de sentiments qui a toujours existé entre !e souverain et le peuple est entièrement rétablie. L'absence de tout sentiment de caste, le sentimentd'une commune origine et d'une fraternité qui unit toutes les classes de la Russie en un seul peuple homogène, lui permettront d'accomplir, paisiblement et sans efforts, non seulement ces grandes réformes qui ont coûté à l'Europe des siècles de luttes sanglantes, mais d'autres réformes encore que les nations de lOccident sont encore hors d'état d'acjomplir.
C'est aujourd'hui le jour le plus heureux de ma vie. Je l'attendais avec l'impatience d'un jeune homme. C'est ui> jour historique dans la vie du peuple russe. Nous sommes à l'aurore du jour où sa voix sera entendue par toute la terre.
(Souvorine, à propos du rescrit de février.)
Le rescrit restaure l'idée de la véritable autocratie,^ prenant son appui dans la communion de l'Empereur et de son peuple. Cette communion est la base la plus indestructible et la plus sûre de la puissance et de la grandeur de la liussie. Le vœu des meilleurs fds de notre patrie est accompli : les hommes les plus dignes, pourvus de la confiance de la société et du peuple, élus par le peuple lui-même, vont travailler à l'œuvre législative... L'appel des élus de la terre aux travaux législatifs n'est qu'un commencement dans une certaine direction historique.
{Novoié Vrémia.)
Que l'Empereur s'appuie sur son peuple, qu'il se retrempe à la source de son droit.
(Syromiatuikov.)
Un autre écrit :
Nous devons remercier la guerre qui nous a ouvert les yeux sur les sombres côtés de notre organisation politique et sociale, et c'est notre devoir de profiter de la leçon.
Mais on ne doit plus supposer que le gouvernement puisse, par ses propres forces, remédier à nos vices. La Russie ressemble à un vaisseau échoué, que le capitaine et récjuipage seraient impuissants à dégager seuls ; il ne peut être remis à flot que par le reflux tout-puissant de !a vie nationale.
Les élections doivent avoir lieu non par classes, ce qui aboutirait à une représentation d'intérêts égoïstes, mais par circonscriptions territoriales, sans distinction de catégories... Des représentants ainsi élus exprimeront vraiment l'opinion publique russe.
{Rouss.)
Il faut que tous les sujets se sentent également citoyens russe?, qu'aucune partie de la population, qu'aucun groupe social, ne soit exclu de la représentation nationale et ne devienne ainsi l'ennemi de la nouvelle organisation.
(Discours de Troubetzkoi à l'Empereur.)
Remercions Dieu d'avoir été battus, car la victoire aurait couvert de lauriers nos blessures béantes... La paix nous est plus nécessaire qu'une victoire.
(Prince Mestchersky.)
L'activité libre de la nation est la condition première de l'évolution légale et féconde de la vie politique et économique du pays... Etant données la gravité et l'importance de la situation intérieure et de la situation extérieure actuelles, l'assemblée exprime l'espoir que le pouvoir suprême convoquera des représentants du peuple élus pout
diriger la patrie avec leur concours vers une nouvelle voie, en se fondant sur les principes de droit et sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple.
(Résolution du Congrès des zemstvos de novembre).
Ainsi la Russie d'hier revit et se prolonge dans la Russie d'aujourd'hui. Elle y revit avec son même visage, ses mêmes gestes, les mêmes véhémences de sa parole. Pourtant à chaque crise, depuis 1825, s'est apaisé le frémissement des cœurs, et dans le pesant silence de l'autocratie s'est absorbée la clameur libérale. Assistonsnous à une crise nouvelle de l'organisme? Est-ce que « cela s'arrangera », comme disent familièrement des Parisiens à qui une révolution semble une invraisemblable conjecture, et comme l'un d'eux me répétait, avec un sourire obstiné, dans le jardin même du Palais-Royal de Camille Desmoulins? Et tant d'efforts, tant de soins, tant de sommations et de sang n'aboutiront-ils qu'à un « renforcement de l'autocratie », selon le mot du manifeste réactionnaire du 18 février/3 mars?
Si vif d'esprit, le Slave est de mouvements lents et de volonté laborieuse. C'est un être de chimère et de soumission; en son âme, la monotone histoire de sa vie nationale a fermé les espaces de la réalité et de la liberté. « La vérité, disait Bismarck, n'a point de prix pour eux. Us se repaissent d'apparences. Ils croient tout ce qu'il leur plaît de croire. » L'apparence d'une révolution suffira-t-elle à leur appétit révolutionnaire? N'y eut-il pas, aux jours de crise, des heures où, déjà las de l'effort, enclins à admirer en eux-mêmes une mâle énergie et à y caresser les magnifiques images de leur illusion, ils se pensèrent libres pour avoir rêvé de la liberté? « De ce
jour, écrivent les journaux, date la rénovation de la Russie. La Russie délivrée commence une nouvelle période de son histoire, etc.. » De quel jour? C'est la phrase type qui retentit dans l'espace à toutes les haltes où, debout sur la colline, la Russie embrasse l'immensité libre et croit l'enfermer dans son cœur. Après la guerre de Crimée, après la libération des paysans, après la guerre turque, au 12/25 décembre 1904, au 18 février / 3 mars 1905, c'est elle qui éclate dans l'air joyeux, et nous l'entendions hier encore, après que l'effort de six mois aboutit à faire prononcer par l'Empereur dix mots imprécis devant une douzaine de délégués. « Ce jour, s'écrient les journaux, restera la date historique de la proclamation de nos libertés! »
Soit. Négligeons donc les propos des Russes, et observons leurs actes. Considérons dans la crise présente sa progression, sa rapidité, son originalité, car si elle répète en apparence les crises qui l'ont précédée, elle en diffère néanmoins : les mots sont pareils, mais ils expriment des réalités nouvelles.
Cette crise se distingue en ceci que, pour la première fois, apparaît en Russie l'existence d'une opinion publique, par moments si impérieuse qu'elle est écoutée; pour la première fois, cette opinion est unanime, et il convient de prendre ici ce mot dans son sens absolu : le régime a encore pour lui des individus, il n"a plus ni classes, ni castes, ni corps constitués, depuis la noblesse jusqu'aux doumas, en passant par les corporations d'industriels et les barreaux d'avocats. Pour la première fois aussi, en raison même de cette unanimité, se décèle une sorte de méthode. Pour la première fois enfin, l'opposition, loin de s'enivrer d'illusoires succès, de se montrer sans souffle après une course audacieuse, se fortifie, s'organise par la pratique. Toute insurrection qui ne s'étend pas est une insurrection morte, disait en 1831 l'historien LéléveL
un des chefs du mouvement polonais. La présente insurrection des esprits en Russie se développe et se décuple avec les jours; après huit mois, elle se manifeste plus ordonnée, plus cohérente, plus résolue. Sur quelle base fonder ce jugement qu'elle va soudain abdiquer, et qu'en plein travail d'enfantement, la Russie fatiguée s'épouvantera de sa maternité?
Une partie de l'opinion française n'observe pas avec exactitude le rapide enchaînement des faits. A confronter l'histoire de notre Révolution et celle de la crise russe, on aurait la surprise de constater, chez les Russes d'aujourd'hui, une hâte plus fiévreuse que chez les Français de 89, et, dans les événements, une vitesse plus accélérée. Plœhwe disparaît, Mirsky lui succède, et aussitôt s'élève la chanson de la liberté. Elle est bien vague et rythme des espérances encore lointaines. Mais les délégués des zemstvos s'assemblent (novembre). Fait capital. Ils s'assemblent, malgré les défenses. Ils délibèrent, et délibèrent contre le pouvoir. Pour mesurer leur hardiesse, songeons à la discipline féroce qui étreint le peuple russe, à sa longue soumission, rappelons-nous que, moins de six mois auparavant, Plœhwe a interdit à ces mêmes zemstvos de s'accorder sur l'envoi d'un train sanitaire aux armées, pour un devoir de solidarité nationale. Et que disent alors ces zemstvos? Sous une forme respectueuse, ils rédigent un programme insurrectionnel : ils dénoncent la bureaucratie, ils demandent la consultation populaire. Ils expriment si bien l'opinion générale, et le régime s'y trompe si peu que, le mois suivant, en réplique, paraît l'oukase de décembre qui annonce des réformes. Première victoire.
Vont-ils se tenir pour satisfaits, attendre patiemment que les promesses impériales se réalisent en actes?... Eclate, sous l'action socialiste, le coup de tonnerre du 9/22 janvier. Après qu'elle a parlé, la nation donne son
sang en gage de sa volonté, et le régime a la faiblesse de l'accepter en signe de sa domination. C'est la liqueur fécondante qui coule sur le sol russe. De toutes parts, pointent les épis. L'ouvrier se révolte, le paysan s'ébranle, le bourgeois occupe la rue; les universités se ferment, les ateliers chôment, les prétoires vibrent, les chemins de fer s'arrêtent. Aux quatre points cardinaux gronde la rébellion. La vie économique de la nation est suspendue. Deuxième étape.
Les partis réagissant l'un sur l'autre et se poussant mutuellement, le libéral reprend la scène, tandis que le socialiste, en sourdine, par la grève permanente, marque son impatience. Par toutes leurs bouches, les libéraux clament leurs volontés. Nous avons dénombré leur armée. Nous avons noté leurs manifestations : réunions, conférences, mémoires, etc. Les journaux, qu'une censure apeurée redoute maintenant de frapper, assaillent chaque matin le pouvoir. On taxe de duperie le rescrit de décembre. On récuse l'œuvre des commissions officielles. On repousse toute connivence avec elles. Les défaites militaires sont le ferment du désordre intérieur. Le régime sent l'obligation de livrer un nouveau gage et rend redit de février : cette fois il n'annonce plusties réformes, il promet la réforme, il assemblera les élus du peuple. Victoire.
L'opinion exulte, mais ne se repose pas encore. Que sera cette réforme? Que seront ces élus? Elle indique au pouvoir la route qu'elle a choisie. Elle lui crie que, hors de là, il ne trouvera que précipices mortels. Bientôt, elle le somme de l'y suivre. Des congrès d'avocats, un congrès socialiste, un congrès d'allogènes se réunissent et délibèrent en plein jour. Malgré les défenses de Trépov, dont l'autocratie essaye en vain de faire un dictateur, mais qui n'en a ni les capacités ni le prestige, le deuxième congrès des zemstvos se réunit à Moscou (mai) : il exige le
suffrage universel et la souveraineté de l'assemblée du peuple. Quel chemin depuis novembre! En termes enveloppés, on demandait une consultation populaire; en termes impérieux, on exige la Constituante! Quatrième étape.
Le pouvoir craintif, qui nose aller au libéralisme, parce qu'il a peur de s'y dissoudre, qui redoute de se laisser entraîner à la répression, parce qu'il comprend qu'il y pourrait trouver sa perle, se décide, après trois mois passés, à révéler la pensée du sybillin rescrit de février : c'est une élection de classes qu'il préconise ; du scrutin il exclut les juifs; il n'a voulu qu'ajouter un rouage à la bureaucratie. L'opinion, déjà irritée de l'attente, s'exaspère. Les journaux se déchaînent, les manifestations se multiplent; tout est prétexte à crier, à voter, à sommer. M Se moque-t-on de nous? » disent les voix coléreuses. Le troisième congrès dfts zemstvos et des doumas (juin), interdit comme les précédents, se réunit en hâte. Il rédige ce document inouï qu'on appelle aussitôt de son nom, le Manifeste de la Nation; il s'adresse directement au Tsar, en des termes encore inconnus en Russie; il ose lui dire qu'on le trompe et insinuer qu'il cherche à tromper ; il a l'audace d'invoquer sa responsabilité impériale ! Confrontez ce texte au texte de novembre ; il porte témoignage direct pour l'accélération des faits et les progrès de l'insurrection. Cinquième étape.
Le Congrès ne se borne pas à rédiger ce document. Il décide de le remettre en mains propres à l'Empereur et désigne une délégation. A sa tête, il place le plus modéré d'entre ses membres, le prince Serge Troubetzkoï, mais lui adjoint les plus hardis, Pétrounkévitch, le prince Lvov. L'heure est si grave que Troubetzkoï accepte cette solidarité, attestant ainsi l'union de toutes les forces d'opposition. — « Vous ne passerez pas », dit Trépov. — « Nous n'avons pas à faire à vous, répliquent-ils, mais à
l'Empereur. » Après huit jours de mcilitation, l'Empereur cède. Mais il choisira les délégués à recevoir, mais ils devront communiquer préalablement leur requête àTrépov... — Non, non, disent-ils : nous parlerons à l'Empereur, et nous lui parlerons tous. L'autocratie s'incline enfin. Voici, la Révolution regardant le souverain dans les yeux. Son langage est encore mesuré, parce qu'elle a la volonté de ne point brusquer les faits, mais elle proclame hautement ce qu'elle a à dire : le suffrage de tous pour l'assemblée de tous, et, si Nicolas feint de ne pas la comprendre, du moins l'a-t-il entendue. Date historique. Par le seul fait qu'elle a accueilli des délégués, l'autocratie a reconnu le droit collectif du peuple. Pour la première fois, le vieux tsarisme moscovite avoue son impuissance à gouverner seul. Sixième victoire.
... Par ce sommaire, comptons le nombre des pas. Ajoutons-y que la marche est scandée par le fracas des bombes et la rumeur de la grève, que chaque journée nouvelle est un semeur qui jette aux sillons ouverts la graine de révolte, que l'onde révolutionnaire s'élargit incessamment, et, d'un mouvement irrésistible, charrie toutes les énergies qu'elle a éveillées. En vérité, est-il besoin d'avoir vécu, pendant ces jours, de la vie russe, ausculté sa fièvre et mesuré ses agitations, pour constater l'évidence, à savoir que la marche de l'opposition est jusqu'à présent victorieuse et qu'on lui résiste à peine ? Les maux d'une guerre qui menace de devenir un châtiment l'ont puissamment aidée, certes, mais ne l'ont point créée. La guerre a été dans l'éprouvette le réactil chimique qui dissocie les éléments et leur restitue leurs caractères dispersés : soudain, à l'éclair des batailles, on a distingué, en conflit avec un régime qui se dissout et se cherche, une opposition déjà cousciente et unifiée, une opinion publique dont on niait l'existence, parce qu'elle était enfermée dans les cachots de Plœhwe, une force
nationale impatiente de victoire. Si vous ne venez pas à nous, écrivait Troubelzkoï au mois de mai, attendez- vous « à des actions innombrables et à des catastrophes irréparables. L'ordre de choses ancien est condamné par la sentence de nos défaites extérieures; il se décompose de lui-même; larrôt de Ihistoire est prononcé contre lui... » Faut-il s'étonner? « Tout ce qui arrive, me disait au mois de mars le prince Khilkhov, ministre des Voies de communication, devait arriver; la Russie est en évolution, comme tous les pays de l'Europe. Je n'ai qu'une surprise, c'est que ces choses se produisent si tôt, et que je sois encore vivant pour les voir. ->
Cependant, nous n'assistons encore qu'aux préliminaires. Ceci n'est que le début du conflit. La nation se concentre et précise ses volontés. Le pouvoir l'écoute, la regarde et pèse ses propres incertitudes. Quelle résolution sera la sienne ?
Il peut céder. Peut-il résister encore? Mais c'est maintenant qu'il doit se décider. Pressé de trop près, de pas en pas, il a dû en venir à l'Assemblée nationale. L'Assemblée nationale, qu'il a promise, sera pour la nation une conquête ou une duperie, et c'est à lui de le dire. Les paroles sont femelles, les actes sont mâles, et yoici l'heure pour lui de montrer sa mâle vigueur.
Il peut résister, ou du moins il s'en flatte. Il a pour lui une puissante machine bureaucratique, perfectionnée par les siècles, et qui ne se brisera pas au premier choc; une police, une armée déjà rongée, mais dont la majorité, pense-t-il, demeure entre ses mains. Il a surtout la mystérieuse immobilité de la masse paysanne et le long atavisme de sujétion qui pèse sur tous les hommes de la terre russe. En résistant, il se proroge et ne se sauve pas. Qu'il n'espère pas ramener jamais à lui les parties insurgées du peuple. Qu'il ne se flatte pas non plus de
gouverner contre elles. Que fait-il depuis huit mois? Il leur cède. Morceau à morceau, il leur abandonne un peu de sa puissance et de sa fierté; mais il le fait gauchement; il n'a ni le courage de sa résistance ni le mérite de ses concessions : si le rescrit de février avait paru en décembre, l'Empereur eût noué à sa partie la Russie unanime; si ce rescrit de février avait publié bravement le propos de convoquer une assemblée vraiment nationale, et si cette assemblée avait été réunie inc mutinent, sans faux-fuyants, sans supercherie, sans les maladroites manœuvres de cette Commission Bouliguine dont le nom, pendant trois mois, servit à amuser l'opinion, l'Empereur acclamé pourrait aujourd'hui se promener librement dans les rues de sa capitale, protégé contre toutes les entreprises par son peuple. On n'a pas pressenti la force de l'irrésistible poussée. On a compensé des rescrits prometteurs par des mesures d"état de siège, et, si Nicolas fu: c verbe, Trépov fut l'acte. On se laisse arracher les c.ynce5sions sans en avoir le bénéfice. On finira peut-ùire par signer la Constitution, sans réussir à fixer personne à sa propre fortune.
On hésite, on ergote, on ruse; on fait un clignement d'œil réactionnaire à Pobédonostsev et un sourire libéral au zemstvo; à toute parole qui donne est enchaînée une parole qui reprend. Par quelle dérision tous les actes de l'Empereur sont-ils accompagnés d'un acte gouvernemental qui, sous couleur de les expliquer, les dément? Le rescrit de décembre, qui convie la presse à être « la véritable interprète des efforts raisonnables faits pour le bien de la Russie », est suivi le même jour d'un communiqué du ministre qui interdit aux journaux de discuter le régime politique de l'Empire. Le rescrit de février, qui appelle les élus à collaborer avec le pouvoir, est suivi d'une circulaire qui interdit aux zemstvos, assemblées d'élus, de délibérer sur ce document. Le discours aux
délégués de la nation, qui renouvelle cette promesse et cet appel, est suivi d'un commentaire qui spécifie le sens officiel de la harangue et interdit aux journaux de lui trouver une interprétation différente. Etc.. La bureaucratie se rit-elle de Nicolas, et, à chacun de ses gestes, prend-elle plaisir à affirmer sa tutelle? Est-ce Nicolas qui s'évertue à ces vains jeux de bascule? Ne voient-ils j)as qu'à tendre sans cesse et à retirer l'appât, on irrite les appétits et l'on tue la chance de pacifier les consciences? Ah ! Majesté Impériale, quelle glorieuse page vous pouvez couvrir, s'il vous convient, dans l'histoire de votre pays! N'ambitionnez-vous pas ce rôle orgueilleux d'être, après votre grand-père le Grand Tsar libérateur, le plus grand Tsar libérateur? Quel retentissement chez les peuples, si, communiant avec votre époque, et souffrant de la soufTrnnce des hommes russes, il vous plaisait soudain de faire le grand geste de délivrance et, à l'appel de vos sujets, de répondre à votre tour : Liberté ! Liberté I Lorsque, dans la grâce fleurie de Péterhof, vous receviez l'autre jour les quatorze délégués de la nation, votre cœur n'a-t-il pas frémi, et ce mot de largesse n'a-t-il pas fait trembler vos lèvres ? N'avez-vous jamais regardé, par les fenêtres, les grands arbres qui croissent en libert'^ dans voire parc, les petites fleurs parfumées qui se penchent au-dessus de leurs tiges, et librement referment, à la fraîcheur nocturne, leurs corolles frileuses, la vaste mer libre qui, au bout des allées, berce vos rêves de son libre murmure? N'avez-vous pas écouté toutes les voix de la nature qui rythmaient à vos oreilles la chanson de la liberté, et, face à face avec ces hommes, qui sont pareils à vous, n'avez-vous pas daigné recueillir l'adjuration pathétique que leur contrainte jetait à votre omnipotence? Faut-il donc que, par votre volonté, ils demeurent les seuls esclaves sur la terre libre?... Ce mot que vous auriez pu dire et que vous avez retenu, il vous délivrait
en môme temps qu'il les délivrait, car votre servitude n'est pas moins pitoyable que leur sujétion, et, dans le jaillissement d'air et de lumière que votre main en s'ouvrant ferait ruisseler sur la Russie, vous auriez votre part!...
En résistant, le régime ajourne. Il perpétue l'agitation, et l'agitation ne se perpétuera qu'en s'amplifiant. Ce sont les zemstvos et les doumas de plus en plus hardis, les manifestations qui s"oxa?pèrent ; c'est, quelque jour, la vie industrielle arrêtée dans tout l'Etat par la grève, que serviront les patrons et les ingénieurs ; rappelonsnous qu'au mois de juin, deux cents ingénieurs, assemblés à Pétersbourg, prenaient l'engagement de suspendre tout travail et d'arrêter les machines, quand le moment serait venu. Ce sont les pistolets qui éclatent au nez des policiers, les bombes qui roulent sous les voitures. C'est quelque régiment qui abat ses armes devant l'émeute ou les décharge contre les cosaques ; c'est quelque équipage entraîné à la rébellion par l'exemple des équipages de Nébogatov. Ce sont les paysans, que travaille fortement la propagande socialiste, décidément soulevés à travers l'Empire, pillant les biens, dévastant les propriétés, furieux de carnage et d'incendie.
Craignons pour la Russie, pour l'humanité, cette effroyable calamité. Conjurons l'autocratie de l'épargner au monde. Qu'elle ne songe point seulement à elle-même, mais à tout ce qui pense, à tout ce qui vit sur la terre russe, car le torrent dévastera toutes choses sur sa route, et le sol s'imbibera de sang, comme aux grands jours des invasions barbares. Qu'elle ne s'abuse pas non plus sur la longue patience de ces forçats du labour. Ce n'est pas d'hier qu'ils ont pris conscience de leur misère et qu'ils se préparent à l'allégresse de vivre. En 181'2, quand les shakos français apparurent dans leurs champs, ils acclamaient les soldats de Napoléon, qu'ils prenaient ingénu-
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mont pour les porteurs de liberté. A chacune des crises subies par la patrie, on les a vus s'agiter à leur tour, souvent même devancer les mouvements qui ébranlaient les villes. Déjà, au temps de l'esclavage, ils disaient sentencieusement : « Nos dos sont au seigneur, mais la terre est à nous. » Ne nous étonnons ni de leur sauvage ignorance, puisqu'elle fut préméditée par l'exécrable calcul bureaucratique, ni de leur docilité à écouter les prédications des révolutionnaires, car en ces êtres demeurés primitifs, les révolutionnaires exaltent l'instinct brutal, et, par surcroît, la traditionnelle organisation communiste du mir les dispose à entendre la parole socialiste. Souhaitons donc, pour l'honneur de l'humanité, pour le destin russe, et pour la dynastie elle-même, que la Révolution s'accomplisse sans eux, pour eux, que sa tâche première soit de libérer ces âmes et de les élever à la civilisation. Souhaitons que le régime aperçoive le péril. Souhaitons qu'il cède.
Ah! qu'il cède! Qu'il donne à l'univers cette leçon de mâle vertu ! Révolution d'éclatante lumière qui se ferait par l'accord de tous dans un élan chaleureux d'abnégation fraternelle! Exemple pour le monde, en voie, lui aussi, de porpétuelle évolution, et qui affirmerait, à travers le blanc steppe, le triomphe merveilleux de la vérité et de la justice! L'autocratie, acceptant l'exigence des temps modernes, confère au peuple la parole souveraine, lui remet la direction de l'État, proclame la Constitution, devient une monarchie pareille aux monarchies d'Europe, se conquiert la gratitude des générations et laisse à l'avenir le soin de fortifier, par les voies qu'il saura découvrir, cette personne morale qu'elle aura reconnue et jetée dans le monde! Quel obstacle à ce glorieux dessein? L'Angleterre, sons la monarchie constitutionnelle, n'est-elle pas devenue un grand peuple, et la fortune de la famille de Hanovre est-elle moins illustre que celle de la famille Romanov?
Qu'il le sache du moins, ce régime usé par les ans, et qu'avant de se résoudre il pèse son destin : à la minute oîi il signera la résistance ou le renoncement, c'est sa victoire ou sa perte qu'il tiendra suspendue au bout de sa plume. Il dépend de lui que la Révolution soit une Evolution, que la paix fraternelle confonde les cœurs, ou que le sang jaillisse à travers les sillons et éclabousse les palais; mais qu'il ne se flatte pas que les veines du peuple fournissent éternellement à la terre sa rouge boisson. Je ne me rappelle pas sans trouble cette parole que me dit un libéral dans un moment d'enthousiasme : « La même main qui signera la paix avec le Japon, signera la Constitution. » Dans sa pensée, cette main ne sera pas celle de Nicolas...
Mais céder, assurer la paix dans son cœur en la donnant à la patrie, c'est le grand œuvre, et les grandes œuvres veulent de grands hommes. Qui peut dire si Nicolas, quelque jour, dans une illumination soudaine, saura comprendre le devoir de l'heure? Qui peut l'espérer, alors que tous ses actes attestent un propos de souveraineté absolue, que toutes ses paroles sont dilatoires, qu'on le sait superstitieusement attaché à la doctrine de l'autocratie intégrale, dévotieusement respectueux de la politique et des suprêmes conseils de son père, que lui-même a pris soin de le proclamer en toutes circonstances, que, dans le moment où il promettait aux quatorze délégués de la nation « l'admission des élus aux travaux de l'État », il affirmait sa fidélité « aux principes russes originaux », c'est-à-dire à l'autocratie, enfin que tous les actes de son gouvernement, depuis huit mois, ne sont qu'échappatoires, impostures et supercheries?
Escompte-t-il son prestige personnel, ou bien la force acquise de la bureaucratie, ou bien l'énergie de ses cosaques? A-t-il bien distingué dans sa vérité et son
étendue le désordre de son empire? Attend-il que ce désordre se fasse insurrection et lui éclate au visage? S'il se repose sur ses soldats, qu'il écoute les voix de l'opinion, qu'il interroge ses états-majors. Peut-être oseront-ils lui répéter ce qu'ils disent ouvertement déjà, et de quel nom ils ont appelé les armées de Mandchourie : « L'armée de la Révolution, » Un général du ministère m'a dit un jour : « La paix faite, il faudra ramener les hommes par petits paquets et les disperser aussitôt dans toutes les garnisons : ce sera une bonne précaution. » Et comment ne seraient-ils pas désignés pour la révolte, ces misérables qui, dix-huit mois durant, furent les témoins et les victimes de Timprévoyance, de l'anarchie, de la corruption, et, pour prix de leurs âpres souffrances et de leur héroïqtie sacrifice, rapportent la défaite? Le corps des officiers est entamé. Un général qui commande l'une des trois armées sous Liniévitch est consfitulionnaliste, je le sais de science directe; sur vingt officiers que l'on rencontre, on en trouve un. par aventure, qui s'essaye à défendre le régime; Liniévitch a sans doute envoyé à son Empereur la liste des cent cinquante officiers qu'il a fait arrêter ou fusiller, pour avoir, à bout de courage, refusé le combat; Nebogatov a rendu ses cuirassés, parce que ses hommes, sous les obus japonais, se croisaient les bras; à la nouvelle du désastre de Moukden, les prisonniers polonais, à Tokio, mêlent leurs hurrahs aux «banjos ■> des Japonais ; à la nouvelle du désastre de Tsou-Sima. un équipage se révolte à Pétersbourg; le 5/18 juin, plusieurs centaines d'officiers, réunisàlvrasnoé-Sélo, délibèrent s'ils accepteront plus longtemps le rôle de policiers et d'exécuteurs qui est devenu le leur; le 9/22 janvier, on a vu à Pétersbourg un officier en tenue diriger, l'épée nue, la construction de la barricade de Vassili-Ostrov; les refus d'obéissance se multiplient ; des informations sûres de Mandchourie annoncent que des régiments murmurent si haut
qu'ils couvrent la voix des chefs; au mois de mars, on découvre à Cronstadt des placards où les soldats et les marins sont poussés à détériorer les bâtiments que Ton y arme; VOrel essuie un attentat; le 25 février/ 13 mars, Tamiral Tchoukhine, commandant la flotte de la mer Noire, publie un ordre du jour où il signale les efforts de la propagande révolutionnaire parmi ses équipages; combien de cadavres de pendus Rojestvensky a-t-il laissés derrière lui avant d'arriver jusqu'à Togo?... C'est ainsi que débutent les séditions do soldats. Sans doute, l'armée fut jusqu'à ce jour fidèle au trône. Mais les paroles et les sentiments finissent toujours par déclancher les actes, et quelles sûretés peuvent donner à un régime des officiers qui ont cessé de respecter ceux qui les conduisent et rougissent dans leur cœur de la besogne qu'on leur commande?
Est-ce sur de tels appuis que le pouvoir fondera une volonté de résistance? S 'il répugne à céder, qu'il compare ses moyens à la grandeur de son effort. Qu'il regarde à l'horizon la défaite certaine. Qu'il médite ces paroles prophétiques qu'Ivan Petrounkévitch, après Troubelzkoï et tant d'autres, prononça au Congrès des zemstvos du mois de mai : « Si le gouvernement s'obstine à repousser nos revendications, c'est lui qui aura, de propos délibéré, anéanti le dernier espoir d'une évolution pacifique, et qui se sera mis face à face avec la Révolution. » Si vraiment la société est dans l'état où ce livre l'a montrée, si le régime n'a plus avec lui ni les ouvriers, ni l'intelligence, ni l'industrie, ni la noblesse, si déjà une partie des paysans entrent en mouvement, si son armée fléchit entre ses mains, il doit être vaincu, il est vaincu. Il n'est pas d'exemple qu'un gouvernement ait pu dompter la révolte d'un peuple si elle est profonde, et l'histoire condamne celui-ci. Le choix lui reste entre un renoncement qui lui promet une forme nouvelle de vie et l'agonie
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de quelques ans ou de quelques mois jusqu'au fossé de la mort.
Mais en vérité a-t-il encore ce libre choix? Quoi qu'il tente désormais, n'est-il pas déjà perdu, et, à travers la pourpre souveraine, est-ce autre chose qu'un fantôme que nous voyons écroulé sur le trône impérial? Aveugle et sourde monarchie, qui s'est verrouillée dans la vaine majesté de son orgueil, et qui méprisa l'ordre du destin! Résistance ou renoncement, qu'elle appréhende la fatalité de l'irrévocable suicide. Il n'y a pas longtemps que M. Pierre Struve, directeur de VOsvobojdiénié (la Délivrance), dans une lettre ouverte à M. Jaurès, écrivait : « Nicolas est maître de sortir pacifiquement de la crise russe. » Quinze jours passés, M. Pierre Struve eût-il répété cette affirmation pacifique? « Il n'est pas encore trop tard », criait au régime la Rouss, dans ce virulent article que nous avons reproduit; mais c'était au mois de février, et, depuis, que d'irréparable les déceptions et les colères n'ont-elles pas enfermé dans l'àme russe! Ce geste que les meilleurs amis du régime l'adjuraient de consentir, qui sait s'il est temps encore qu'il le fasse?
Les supercheries d'une impudente bureaucratie, défiant le temps et les hommes, ont abreuvé et exaspéré la conscience nationale. A la contraindre, on a gagné d'accumuler en elle des forces qui décuplent son énergie et son audace, et ce qu'elle eût joyeusement accepté hier, son avidité multipliée n'est plus disposée à s'en contenter aujourd'hui. La Révolution russe a commencé le 6/19 novumbri; 1904, à la minute où la première séance du Congrès des zemstvos s'ouvrait chez M. Korsakov; elle s'est affirmée le 8/21 novembre, chez M. Nabokov, lorsque le Congrès vota les onze paragraphes de sa Déclaration; elle a reçu le baptême le 9/2'2 janvier 1905 dans le sang des ouvriers de Pétersbourg; depuis ces jours historiques, nous la
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voyons se poursuivre et se développer, et il n'est pas une heure qui n'ait accru et fortifié la conscience qu'elle y avait prise d'elle-même. Il fallait comprendre qu'elle était la Révolution. Si l'on voulait la paix pour la nation et le salut pour soi, c'est alors qu'il fallait non pas lui tendre la main et se livrer à elle, mais la saisir et la pousser devant soi. Une autre occasion s'est offerte : ce fut le 18 février / 3 mars. Puis une troisième, le 7 20 juin, quand on se mit en face des délégués de la nation. A aucun (le ces moments, le régitne n'a perçu le sens des faits, n"a entendu l'avertissement de la fatalité. Des fauxfuyants, de la ruse, des pièges, encore et toujours de la ruse, voilà ses armes; des essais de violence, voilà ses raisons. Spectres de Cliarles P'' et de Louis XVI, n'avezvous rien à dire aux monarques en détresse qui oublierit
vos enseignements et répètent vos fautes?
Après tant de mois perdus, quelle concession faire aujourd'hui qui soit durable? La Constilution? Il y a six mois, elle était le terme; elle n'est plus maintenant que le point de départ. Déjà les libéraux sont dépassés, et il apparaît qu'au Parlement futur, ils formeront un centre suspect à une gauche entreprenante ; la rumeur populaire, qui les a poussés, les poussera plus loin, plus loin encore ; et ce régime, accablé sous sa faiblesse, qui pensera peutêtre avoir tout donné quand il les aura rejoints, découvrira avec épouvante qu'il n'a rien donné. Et s'il donne davantage, cest davantage qu'on lui demandera; et, saisi par l'insatiable machine, tiré de rouage en rouage, laminé et vidé, il risque d'achever misérablement un destin qu'il n'aura pas su conduire. Un Alexandre II, un Nicolas 1*=' qui serait un libéral, eussent compris la nécessité de l'heure. Bravement, énergiquement, ils fussent montés sur le navire, mais pour y saisir la barre, et se seraient eux-mêmes grandis en assurant leur salut. Nicolas temporise, hésite, se fie au temps pour détruire
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l'œuvre du temps. Il pense avoir accompli son devoir souverain en aflirmaat son allliction et sa ijonnc volonté; que ne relit-il la lettre que Tolstoï lui écrivait naguère : w On ne peut faire le bien à l'homme que l'on a bâillonné afin justement de ne pas entendre ce qu'il désire pour son bien » 1 Au mois de novembre, les plus hardis des radicaux ne songeaient qu'à une monarchie épurée et rajeunie ; beaucoup, aujourd'hui, entrevoient déjà la possibilité d'une République définitivement libératrice. 0 Empereur, voilà votre œuvre !
A quelque extrémité que se résolve l'autocrate, la Russie aura sa Constitution, cette Constitution dont le grand-duc Vladimir, au mois de lévrier, disait à un journaliste anglais « qu'elle serait la fin de la Russie comme nation, que l'anarchie prévaudrait, que l'Empire se désagrégerait. » Mais la Russie possède-t-elle des hommes capables de la mettre en œuvre, et, si le règne de la bureaucratie s'achève, quelle sorte de gouvernement tirera-t-elle de ses entrailles?
L'univers se pose avec anxiété cette question et ne la résout pas toujours à l'avantage de la Russie.
Ceux qui ont approché l'àme russe en ces mois de lièvre sont moins inquiets. Ils ont vu des assemblées où des orateurs méthodiques et savants, nourris de l'expérience de l'Occident, exposaient leurs idées avec un ordre réfléchi; ils ont causé avec des hommes qu'ils ont trouvés pourvus d'une culture solide, de volontés fortes et de programmes sagement délibérés; ils ont été les témoins d'un ample mouvement conduit avec une consciente hardiesse : pourquoi ces mêmes hommes, qui savent si exactement ce qu'ils veulent, ne seraient-ils pas aptes à diriger un gouvernement? Et comment, alors qu'ils pouvaient être tentés, pour assurer leur union, de n'engager qu'une action de critique et de négation, ne serait-on pas
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frappé (le ce fait qu'en menant avec méthode l'opposition et en formulant des idées, ils manifestent des volontés réalisatrices, c'est-à-dire des qualités de gouvernement? La France de 89 avait, dit-on, une classe bourgeoisf nombreuse, cultivée, dès longtemps entraînée au maniement des affaires publiques par la pratique du Parlement et des États-Généraux, et cette classe intermédiaire manque à la Russie. Ceci revient à condamner la Russie à ne se libérer jamais, car ce n'est point, à coup sur, l'autocratie qui aidera à la constitution d'un tiers-État destiné à la déposséder. Mais c'est là le jugement sommaire d'observateurs superficiels.
Certes, la Russie n'a ni Parlement ni magistrats qui traduisent Horace par tradition; son archaïque Zemski sobor n'a rien de comparable à nos anciens États-Généraux; et il serait vain de chercher en elle la forte organisation de riche et pratique bourgeoisie qui fleurissait dans la France de 1789. Mais peut-on affirmer qu'elle n'ait point de bourgeois? Tous ces industriels, ces somj»tueux marchands, ces avocats, sont-ils autre chose que des bourgeois? Ceux qu'elle appelle des nobles ne sont-ils pas, au demeurant, des propriétaires bourgeois, sans analogie directe avec notre ancienne aristocratie de bataille, de privilèges et de tradition? Elle a dressé, dars les doumas de ses villes et dans les zemstvos de trentoquatre gouvernements et provinces, un personnel nombreux déjà entraîné aux affaires publiques. Ce sont tous ces hommes qui présentement délient le régime : quelle apparence qu'ayant su se former une opinion et la défendre orgueilleusement contre une bureaucratie oppressive, ils se découvrent impuissants à la réaliser au gouvernement et à la traduire en actes?
Si ces hommes n'ont pas acquis l'expérience ancienne de nos gros bourgeois révolutionnaires, ils ont du moins sous les yeux des exemples et des leçons. Les nôtres
avaient à forger de leurs mains l'instrument de liberté. et, quand ils décapitaient la monarchie, à tirer de leur conscience et de leur cerveau des modes nouveaux de gouvernement. Hormis l'Angleterre, l'Europe vivait dans le chaos, les luttes d'influences ou la domination de droit divin; mais ils connaissaient mal les choses anglaises. De tout l'effort de son intelligence, la France a conçu et constitué les formes vivantes de la liberté, et telle fut notre ingénuité que c'est dans les républiques aristocratiques de la Grèce et de Rome que nous prétendîmes chercher des modèles. Athènes présida aux débats des assemblées; Tacite illumina Camille; Périclès, Alcibiade et Timon prirent place sur les bancs de la Convention. Mirages, qui nous cachaient à nous-mêmes notre propre originalité! Mais en accouchant laborieusement la liberté, nous fabriquions de l'histoire, et de cette histoire le monde a vécu depuis cent ans. Un si violent labeur, tant de passion, tout ce drame poignant d'espérance et de sanglante beauté furent-ils donc vains, et la rude école que nous avons faite, faut-il que les peuples en travail de délivrance la recommencent à leur tour? La Russie a sous les yeux les annales de l'Europe. Elle peut y étudier les chemins qui conduisirent les nations à leur affranchissement; entre les formes de gouvernement, elle n'a qu'à choisir. La plupart des citoyens qui se proposent à elle sont des hommes qui ont lu, voyagé, vécu de la vie occidentale; nulle surprise d'ignorance ne les attend au gouvernement ; ils y apporteront du savoir, de la bonne foi, des idées ; ils feront circuler la vie dans ce corps malade où la bureaucratie laisse cheminer la mort.
Par eux, la Russie s'organisera dans la liberté, pour la .ivilisation et le progrès. Par eux, elle connaîtra les consciences élargies et les intérêts prospères. Mais vinssi'nt-ils à défaillir, la Russie mourrait-elle de leur faillite? Ce sont là propos de réactionnaires, empressés en
tous pays à annoncer la fin des races, si meurent les régimes qu'ils chantent. Un grand peuple ne meurt pas. Un grand peuple, jeune, vaillant, intelligent, et qui accumule depuis des siècles des réserves de forces, ne peut pas mourir. II ne meurt point de la Liberté, qui est l'exaltation de la Vie. Emportée par l'effroyable tourmente révolutionnaire, la France est-elle morte? Par la Liberté, elle a grandi et s'est affirmée dans le monde, plus qu'elle n'avait fait par la victoire et le prestige de la primauté. Avec ou sans les hommes qui témoignent aujourd'hui pour elle, la Russie vivra et trouvera pour sa vie renouvelée ses organes et ses formes. Elle vivra, parce que la vie prévaut sur la mort. Elle sera le jeune et pur levain qui réveillera les énergies lassées de la vieille Europe. Eu même temps qu'elle accomplira son salut, elle sera notre exemple. Ne désespérons ni d'elle ni des hommes en qui elle ose enfin regarder l'avenir.
C'est vers la France que ces hommes se tournent le plus volontiers. C'est la France qu'ils envient et qu'ils ont failli désaimer. Un soir, je rencontrai à dîner un écrivain qui, après quelques paroles amères dont le sens m'échappait, me jeta soudain :
— La France, je la déteste !
Je lui en demandai la raison.
Alors, dans un discours enflammé, d'une voix précipitée et haletante, dont, à chaque mot, l'incomplète connaissance de la langue brisait l'élan, il me dit à peu près :
— Nous aimions la France. Nous comptions sur elle. C'est dans ses livres que nous avions façonné nos esprits. C'est dans son histoire que nous cherchions des modèles. Dans ses révoltes, dans sa magnifique Révolution, nous trouvions l'exemple de notre libération. Et nous espérions à notre tour, puisqu'elle avait eu raison jadis de ne pas
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désespérer. Hélas! de quel faîte n'est-cUe pas tombée dans nos cœurs! Nous la voyons, depuis dix ans, elle, la France républicaine et libérale, donner sa caution et son appui au régime effroyable qui ravage notre pays! Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe chez nous? Nous sommes plus bas que les Turcs, Monsieur, plus basque les Turcs! Et c'est à cette conjuration despotique, corrompue et vicieuse, que la République française a prêté son crédit moral et son arg.^nt. Grâce à son crédit, l'autocratie a pu continuer à faire figure dans le monde, et elle en a profité pour redoubler de scélératesse, comme ces marchands qui vendent des frr.its pourris sous une belle étiquette. Grâce à l'argent français, elle a soutenu son train et enrayé une terrible crise économique qui eût déchaîné une crise sociale, et l'eût déjà balayée sans rémission!... Voilànos griefs. Monsieur. Sinous avons cette guerre qui nous ruine, si nous continuons à être pillés par la bureaucratie et opprimés par les Romanov, la France est complice. Je vous dis que c'est une honte. Je vous dis que votre France n'est plus celle que notre jeunesse a aimée et vénérée, et, je vous demande pardon de vous le répéter, je déteste la France!... »
Il pleurait en me disant ces choses, et j'eus pitié de la souffrance passionnée de ce patriote.
Sous une forme moins rude, voilà pourtant les sentiments dont on retrouve l'expression dans les bouches libérales. La France républicaine a déçu la Russie révolutionnaire. Quand ces hommes ont besoin de tant de vaillance pour lutter contre le régime qui les tient, ils s'affligent et s'indignent qu'on ne les laisse pas face à face avec lui. et qu'une grande puissance libérale comme la France, jetant son prestige dans une balance déjà inégale, lui confère son amitié et un peu de son bon renom. Et c'est un spectacle paradoxal que celui de l'autocratie, qui a recherché notre pays malgré sa forme répu-
blicaine, et des libéraux qui s'en écartent parce qu'elle est républicaine.
Il est permis de présumer que l'alliance militaire franco-russe est virtuellement descellée. Que la monarchie résiste, elle aura à rassembler ses forces démantelées par la défaite, à essayer de reconstituer de leurs débris l'unité morale d'un grand peuple en bouillonnement, à lutter pour l'existence. Qu'elle succombe, les libéraux auront la charge de réorganiser l'Etat, de refondre les institutions, d'enseigner la liberté, de créer la vie. Libérale ou autocratique, la Russie, repliée sur elle-même, n'aura ni le loisir, ni la force, ni la volonté de regarder par-dessus ses frontières ; convalescente, elle tendra tout son effort à refaire son sang appauvri : folle nation, qui, dans ces heures de gestation, lui demanderait de distraire à son profit un peu de l'énergie qu'elle dépensera pour elle-même!
Cependant, demeurons-lui fidèles. La force des armes n'est rien qu'une chance heureuse dans les cartes d'un joueur audacieux ; la puissance morale est la condition des grandes œuvres et le bien des nobles âmes. La Russie est en voie de conquérir sa conscience et d'affirmer ses vertus. Le peuple de France sera-t-il contre elle dans ce duel héroïque où, jour par jour, il voit revivre les péripéties de celui qu'il engagea il y a cent seize ans et qui n'est pas clos? Il y eut une heure où la France moderne écouta l'appel de sa conscience : ce fut en 1863, alors que, d'accord avec l'Angleterre et l'Autriche, elle protesta solennellement auprès de l'empereur Alexandre II en faveur de la Pologne. Ces temps généreux sont révolus. La politique a créé aux gouvernements de 1905 d'autres devoirs. Mais ce message que l'ambassadeur de France n'a plus la liberté de porter au palais impérial, que le peuple de France, du moins, le remette fièrement aux mains du peuple russe. C'est pour les amis de la liberté un sujet
lie tristesse que ce mot de « russophilie » ait pris le sens où nous le voyons attaché. « Ètes-vous russophile? disent les libéraux. — Sans doute. — Alors vous n'êtes pas des nôtres.» Un jour que j'écrivis à un illustre savant pour lui demander une entrevue, il me répondit : « Je vous recevrai avec plaisir, si vous êtes un ami de mon pays ». Je réQéchis qu'il voulait dire : Si vous êtes un ennemi des perturbateurs. . . Oui, certes, proclamons notre russophilie. Soyons les amis de la Russie, de toute la Russie qui pense, qui travaille, qui vit, de la grande Russie douloureuse et vaillante en mal de liberté, et qui, redressant lourdement ses épaules serves, lève vers le ciel ses yeux encore timides et regarde sur la montagne l'aube qui blanchit.
POST-SGRIPTUM
Les actes se multiplient. — Fléchissement de la force militaire. — Un moribond s'éteint. — Les tueries du Caucase. — La Pologne toujours insurgée. — Les Juifs se montrent et )e Bund agit. — L'émeute. — On massacre à Ivanovo, à Minsk, etc.. — Troubles agraires. — Un officier brûlé vivant à Koursk. — Bombes et cou;is de revolver. — L'odyssée du Knias-Potemki ne . — L'escadre de la mer Noire n'obéit plus, et celle de la Baltique l'imite. — Les baïonnettes ea rébellion. — Odessa se soulève.
L'agitation libérale. — Le projet Bouliguine. — Bouliguine démissionne. — Chipov? — 93 pousse 89. — Witte plénipotentiaire.
Les mutineries continuent dans l'armée et la flotte. — Le 41^ Congrès de Moscou : le projet Bouliguine définitivement condamné ; la Constitution; l'Appel au peuple; « Inscrivez toute la Russie! ». — L'Empereur silencieux. — Mauvais bruits de Cour.
14 Juillet 1905.
Dans celte Russie maintenant furieuse, les événements se précipitent et gagnent de vitesse la plume qui les conte. Au dernier chapitre, nous en avons noté la rapidité et nous avons montré leur progression. Le meilleur restait à dire : c'est au fracas des balles révolutionnaires et dans le branle-bas des vaisseaux insurgés que s'inscrit, jour par jour, l'histoire présente du régime.
Tandis que je corrigeais les épreuves de ce livre, ùes actes graves s'accomplissaient. Ils éclataient en Pologne, au Caucase, à Odessa, au bord de la Baltique ; au Nord, à l'Ouest, au Sud; vers l'Est, à l'extrémité de l'Empire,
c'est la guerre qui se traîne, ce sont, si j'en crois des correspondances sûres, les bataillons qui commencent de gronder ; partout l'angoisse, la révolte, la défaite.
11 convient, avant de clore ces pages, de noter ces actes, non pour la justification qu'ils apportent aux conjectures de l'auteur, mais parce qu'ils sont le couronnement, au moins provisoire, d'un série de faits dont on a cherché ici à dégager l'harmonie, et aussi parce qu'en même temps ils commencent quelque chose. Contre la puissance de la poussée sociale, le régime dispose encore, disiensnous de la force militaire; mais nous montrions qu'à des signes certains cette force apparaissait entamée et fléchissante; nous écrivions .'bientôt ce sera « quelque équipage entraîné à la rébellion par l'exemple des équipages de Nébogatov » (P.474j. Ce moment est venu. Par l'insurrection d'un cuirassé, par les mutineries de la mer Noire et des ports de la Baltique, la force militaire a signifié à l'autocratie son refus de servir. Ne servant plus pour elle, le jour est proche où elle servira contre elle, et, ce jourlà, l'autocratie aura vécu. Saluons un moribond qui s'éteint ; ne le plaignons qu'à demi, car de ses propres mains, par un aveuglement d'orgueil, il aura fait inconsciemment le geste implorateur de la mort.
De toutes parts, la révolte a réveillé ses feux assoupis. Le Caucase a revu les effroyables tueries de février. A Erivan, à Khanlouklar, à Batoum, à Nakhichevan, à Badamlou, etc., les Tatars ont recommencé la chasse aux Arméniens, et les cosaques apportent l'aide de leurs fusils à l'œuvre sanglante. A Erivan, du 8 au 11 juin, 36 tués; à Khanlouklar, le 15, 150; à Nakhichevan, 260. Cinq jours après, nouveaux massacres à Nakhichevan; les Arméniens et leurs demeures sont volés, pillés, incendiés, saccagés. A Djagrakh, des femmes sont violées sous les yeux de leurs maris et de leurs enfants ; trente-sept Arméniens sont décapités devant leurs femmes. A Badamlou,
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800 chrétiens et leur jtrètre sont convertis de force à l'islamisme. Les autorités civiles et militaires protègent ouvertement les massacreurs. Les Arméniens de Tiflis réclament en vain, pour se défendre, les armes que les cosaques leur ont précédemment enlevées afin de les remettre aux Tatars. Le 5 juillet, la grève devient générale à Tiflis, les magasins sont fermés, les journaux cessent de paraître.
A Varsovie, à Lodz, dans toute la Pologne, la situation n'est pas moins grave. Depuis sept mois, nous l'avons dit, la grève y est partout latente, et, dans les périodes les moins fiévreuses, il n'est pas de semaine que n'aient marquée quelque désordre, quelque bagarre, quelque attentat. Un élément nouveau intervient : ce sont les Juifs. Les Juifs sont très nombreux en Pologne; ils y forment une population qui n'avait pas jusqu'alors mérité un bon renom, même dans le monde Israélite. Sous l'énergique action du Bund socialiste, voici qu'ils se réveillent et reconquièrent les anciennes vertus de leurs race. C'est eux qui, dans les troubles présents, jouent le rôle directeur; c'est eux qui dirigent la grève et la sédition, eux qui offrent abondamment leur sang au pavé des rues.
Le 5/18 juin, on se bat dans les rues de Varsovie, et le régime seul si bien qu'une tragédie se noue, que tous les hauts fonctionnaires de l'administration polonaise reçoivent, en prémsion d'un siège à Varsovie^ une circulaire confidentielle, où on leur demande, avec les noms des membres de leur famille, le lieu où ils désirent se réfugier et les lignes do chemins de fer dont ils auront à se servir!
Deux mille grévistes processionnent à Lodz derrière le drapeau rouge. Les cosaques se montrent. Cette fois, le peuple n'attend pas les coups. Il attaque le premier, les cosaques ripostent. Ce n'est qu'une escarmouche, il n'y a
que 2 morts et 36 blessés : des deux côtés, on se tàte. C'est le commencement d'une série rouge. A Lodz, le 8/21 juin, 70.000 grévistes, 25 drapeaux rouges, des barricades, des embuscades, des bombes jetées dans les casernes, des balles qui pleuvent, des fenêtres et des toits, sur la troupe : 128 ouvriers tués. Lo 9/22, jour de la Fêle-Dieu, la mêlée continue, on incendie les entrepôts d'alcool de l'État. Le 23, un cosaque est tué de la main d'une petite fille de treize ans; des enfants montent sur les barricades et jurent de mourir; unt; jeune fille harangue le peuple; la grève est générale, la ville est sous la terreur; 12.000 habitants gagnent la campagne : il y a des centaines de morts, 700 blessés reconnus. Le lendemain, on enterre 343 juifs et 2J8 chrétiens. Les jours suivants, encore des barricades, des balles, des cadavres. Un communiqué officiel avoue, pour toute cette série, 160 tués : nous savons ce que valent les affirmations officielles.
Varsovie dispute à Lodz la couronne sanglante de la rébellion et du sacrifice. Le 16/23, on y a jugé el condamné Okrzeja,qui, le 10/26 mars, jeta une bombe dans le poste de police du faubourg de Praga. C'est, en protestation, le signal de la grève générale, et, ici encore, le Bund joue le rôle principal. Il y a des barricades, des morts, des blessés. Le 13/26, la police fait une rafle et arrête 672 personnes. Toute la province, au premier signal, a suivi. Le 8/21 juin^ à Tchenstokhov, on lance une bombe contre le chef de la police; le lendemain, dans la même ville, il y a 2 tués et 20 blessés. Le 17, 600 professeurs se sont réunis à Varsovie et ont décidé de ne reprendre leurs cours au mois de septembre que si la langue polonaise y est officiellement admise. Le 11/24, ils ont satisfaction : une décision impériale autorise la langue polonaise dans les écoles primaires, les gymnases et les universités; l'histoire seule y sera enseignée en russe;
c'est beaucoup, ce n'est plus assez dans l'état de convulsion où se tord le pays : toujours trop tard!
Depuis ces jours, eu dépit de l'cipparence. la Pologne n"a pas cessé d'être en révolte ouverte : du 1" au 10 juillet, les maçons, les confiseurs, les relieurs, les cordonniers, les bouchers, dautres corporations ont déclaré la grève, qui s'étend ; le 12, le 13, les socialistes et les Juifs vont de maison en maison, s'enquièrent du prix des loyers, exigent des propriétaires une diminution de 20 p. 100, et, sous la menace, contraignent les locataires à signer l'engagement qu'ils ne payeront rien au delà du prix de location qui vient d'être fixé.
Même branle-bas dans une foule d'autres régions. Des tueries systématiques, pendant plusieurs jours, à partir du 3 16 juin, déciment Ivanovo. Ce jour-là, un meeting ouvrier est chargé par les Cosaques; les grévistes, les femmes s'enfuyant dans une forêt prochaine, les Cosaques les y traquent, y organisent une battue en règle, abattent comme du gibier les individus isolés et désarmés, rentrent dans la ville, saccagent les maisons, massacrent dans leurs chambres de malheureux qui tremblent.
En juin, en juillet, la population de Minsk fournit aux troupes — toujours les Cosaques! — des occasions répétées d'exercices de tir sanglants. A Brest-Litovski, les Juifs et les réservistes entrent en collision. Les provinces de ;-harkhov, de Kherson, d'Iékatérinoslav, sont de nouveau soulevées par des troubles agraires. A la gare de Koursk, le 17/30 juin, un officier, qui vient de tuer un soldat d'un coup de sabre, est assiégé par la foule dans son wagon, lequel est pétrole et incendié, et brûle avec l'officier. A Kherson, le 3 juillet, des soldats, au champ de manœuvres, blessent à coups de baïonnettes leur capitaine, tuent leur colonel, etc.. Il nous faudrait rouvrir ce volume pour faire le compte des morts et des blessés que le régime fuit à la Révolution, du 20 juin au 14 juillet.
La chronique de l'attentat ne chôme pas. Les bombes, les coups de pistolet sonnent les heures au Caucase et en Pologne. A Minsk, le 12 juillet, une bombe éclate à minuit, près de la maison du gouverneur. Le 10/23 juin, à Pétersbourg, M. Smielsky, secrétaire de M. Bouliguine, et que l'on prend sans doute pour le ministre, car il occupe sa voiture, essuie trois coups de feu. Le même soir, trois pétards sont lancés contre une patrouille, dans le quartier de Kamennoostrovsky. Le 10 juillet, le prince Chouvalov. préfet de Moscou, est tué à bout portant par un ancien instituteur déporté en Sibérie, Koulikovski, qui, dans la salle des réceptions de la préfecture, lui tire cinq coups de revolver.
Mais voici le prodige. Le 14/27 juin, le Knias-Potemkine, grand cuirassé d'escadre de la mer Noire, arrive à Odessa, et l'on apprend que son équipage est en révolte. 11 a massacré une partie de ses ofûciers, enfermé les autres, désigné une délégation de sept membres pour diriger le navire, et, pendant onze jours, d'Odessa à Constanza et à Théodosie, après avoir lancé à l'univers une proclamation dont on trouvera le texte plus loin, promène victorieusement, sur la mer Noire, le drapeau rouge de la Révolution qui flotte au haut de ses mâts. Les sept cents matelots du Potemkine^ manquant de vivres et de charbon, finissent par se rendre aux autorités roumaines; mais, par leur libre et pacifique croisière, ils ont porté à l'autocratie le coup le plus rude qu'elle ait encore reçu de la violence. Fait unique dans l'histoire, le spectacle de ce cuirassé aux mains des rebelles, maître de soi-même et de la mer, défiant un régime chargé de siècles et de puissance, et qui est le plus autoritaire du monde moderne! L'amiral Kriéger s'est jeté à la rencontre des révoltés, à la tête de son escadre. Arrivé à Odessa, il a dû renoncer à agir, regagner en hâte Sébaslopol, ses équipages lui ayant fait comprendre quil ne pouvait
compter sur eux qu'à la condition de ne leur rien demander, et, rentré au port, il a, par précaution, désarmé immédiatement deux de ses navires. Huit jours après, on décidait à Pétersbourg d'envoyer dans la mer Noire une partie des équipages de la garde, destinés à remplacer ou encadrer ceux devant qui Ton tremble maintenant.
Un torpilleur, le Géorgu-Pobpdonostsev, également révolté, accompagnait le Potenikine\ un autre, le Proiit, s'est aussi mutiné. A Constanza, l'équipage de la canonnière russe Pzesouape, a fraternisé avec celui du Potemkine. A Cronstadt, il y a eu des mutineries à bord du croiseur Minin et du cuirassé Alexandre II. A Cronstadt, à Libau, à Revel, à Riga, il y a des désordres; on voit les marins s'accorder avec les grévistes. Voilà le fait grave. Qu'un cuirassé se révolte, aventure tragique et déjà émouvante; mais que sa révolte se propage comme une contagion, que ceux mêmes qui n'osent faire le geste violent murmurent, que l'on sente passer, à travers l'armée et la flotte, des brises de rébellion, c'est l'indice de la Révolution qui monte et le juste sujet d'alarme d'un régime qui désormais n'a plus d'espérance que dans la force de ses baïonnettes.
Or, depuis quelques semaines, ces indices abondent. Nous en avons relevé un certain nombre au chapitre XXVI. En voici d'autres. Le 13/26 juin, à Lodz, les officiers de dragons du régiment de Murom vont, au nom de leurs hommes, déclarer au commandant qu'il leur répugne de tirer sur une foule désarmée. Pendant les troubles de Pologne, les exemples sont nombreux ou de détachements isolés qui encouragent les grévistes, ou de troupes qui tirent en l'air. A Odessa, des compagnies refusent de tirer, on reconnnlt officiellement que des officiers se sont mêlés aux révoltés. A Pétersbourg, le l'"" juillet, près du canal Obvodny, des réservistes se mutinent, injurient l'aumônier chargé de leur faire prêter serment, profanent
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les icônes. Le 2 juillet, à Bielostok (Pologne), un bataillon de réservistes refuse de servir et de toucher ses vivres. Le 4 juillet, à Cronstadt, les marins employés à surveiller la grève du port s'entretiennent familièrement avec les grévistes sur la place Naroskaia. et leur déclarent que, plutôt que de tirer contre eux, ils les aideront au besoin contre les Cosaques. On raconte, et le fait est confirmé, que, au début de juillet, le régiment de Lithuanie. qui appartient à la garde, est entré en collision, à Varsovie, avec les Cosaques et en a tué deux cents. A Théodosie, le 8 juillet, pendant une revue, un soldat, dans les rangs, a tiré sur le colonel du régiment de Vilna. Pendant que le Potemkine se révoltait, on découvrait à Manille, où sont retenus trois cuirassés russes, un complot des équipages contre le commandement. Que n'apprendrions-nous pas, si le ministère de la Guerre et le ministère de l'Intérieur nous permettaient d'ouvrir les rapports de leurs agents!
La révolte du Potemkine a accompagné les effroyables désordres d'Odessa qui, pendant quatre jours, ont ensanglanté la ville. La rébellion a été ardente, la répression terrible. La ville est aux mains des révolutionnaires; les docks, les magasins du port, tout le port est en flammes. Les troupes tirent dans les rues à coups de mitrailleuses : il y a des milliers de twh, je le tiens d'un témoin.
La grève se rallume à Pélersbourg. Les ouvriers des usines Poutilov se heurtent aux Cosaques. A Kichinev, à Ivanovo, on continue de tuer. L'autocratie chancelle sur un piédestal de cadavres.
Pendant ce temps, l'agitation libérale ne désarme pas. Le 45/28 juin, 117 délégués des zemstvos et des doumas se réunissent à Moscou. Les zemstvos de Pétersbourg et de Moscou décident, chacun de son côté, avec un naïf
enthousiasme, que, si la convocation de l'Assemblée nationale n'est pas annoncée à bref délai, ils proclameront, dans leurs provinces respectives, l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. AuzemstvodeNijni-Novgorod, on crie furieusement : « A bas l'autocratie! » Le 4- juillet, à une députation de maréchaux de noblesse, le 6, à une députation de la noblesse de Koursk, l'Empereur a répété ses promesses antérieures. On rasera demain gratis.
Le projet Bouliguine, que nous avons analysé au chapitre XXI, est à terre avant d'avoir été promulgué. Tous les organes de l'opinion ont crié à la dérision ; le troisième Congrès de Moscou, le 28 juin, l'a déclaré inacceptable; l'action récente du Bund dans l'insurrection polonaise a été motivée en partie par l'exclusion des juifs du droit de suffrage. Nicolas a compris que l'Assemblée nationale selon le mode Bouliguine, imaginée dans un dessein de pacification, allait être l'occasion de protestations renouvelées et d'un irrésistible soulèvement. Le projet Bouliguine, dont l'enfantement a duré quatre mois, est restitué aux cartons du ministère de l'Intérieur, et, sous couleur de l'amender, le Comité des ministres est incontinent chargé d'en élaborer un nouveau. Il y travaille sans répit.
A ce coup, M. Bouliguine est démissionnaire. Par qui le remplacer? On pense à M. Chipov. Par fortune pour l'autocratie, M. Chipov refuse. Toutes les fautes, ce régime les accomplira-t-il donc, et l'expérience de six mois de révolution ne lui sert-elle de rien? Qu'il eût investi M. Chipov en décembre 1904, manœuvre habile, qui eût renforcé son autorité et désarmé pour un temps le libéralisme. Mais aujourd'hui, les partis s'étaut précisés, « l'épigone » Chipov se trouve à l'extrême-droite du libéralisme et n'y représente plus que de rares unités; on l'a bien vu au Congrès de mai, où il n"a réuni que treize voix contre plus de 120. Objet d'exécration pour le
parti de la Cour, qui continue à le prendre pour un révolutionnaire et n'admet pas de concessions à l'opinion, M. Ghipov, citoyen honoré par ses compagnons d'armes pour sa bravoure, n'aurait pas au pouvoir d'adversaires plus déterminés, car ils l'accuseraient d'y travestir et de discréditer, sous une étiquette libérale, leur programme constitutionnel. Et ainsi l'Empereur, abandonné par les derniers conservateurs et les grands-ducs, n'aurait abouti qu'à concentrer et fortifier l'opposition des zemstvos.
Arrêtons-nous. La conclusion de ce livre est dans les faits consignés ici. A l'heure où je commençai de l'écrire, je confesse que je ne m'attendais pas à être à ce point pressé par les événements. Le régime autocratique, sapé de toutes parts, s'anémie et décline dans un vertige. Attendons-nous à des actes mémorables, à de tragiques entreprises. Quelqu'un m'a dit que « l'Organisation de combat » du Comité révolutionnaire, ce ténébreux et impitoyable tribunal qui condamna notamment Plœhwe et Serge, aurait accordé à l'Empereur Nicolas pour la promulgation loyale de réformes sérieuses, c'est-à-dire pour la convocation de l'Assemblée nationale, un délai qui expirera le 31 juillet/ 13 août prochain, et qu'elle l'en a averti... 89 a commencé à peine de jeter sa semence sur le sol russe, et déjà, au bout de l'horizon pourpre, s'annoncent les premières lueurs de 93.
Et voici M. Witte plénipotentiaire. Est-ce la marque d'une rentrée en grâce définitive? Tombé pour avoir combattu la politique qui conduisait à la guerre, il se relèverait à l'heure où l'autocratie est contrainte de promulguer la faillite de cette politique : parce que ce serait juste et logique, il convient, avant d'affirmer le triomphe de cet homme d'Elat, d'attendre la confirmation des faits. La tâche qu'il assume est redoutable ; quittant l'Amérique, il rapportera à sa patrie, soit une paix probable-
ment onéreuse, soit la continuation d'une guerre exécrée : pesante responsabilité. Assurons-nous, par l'enseignement du passé, qu'il n'est pas invraisemblable qu'avant d'investir M. Witte, on ait quelque part médité celte alternative. Mais quoi qu'il arrive, nous n'avons rien à reprendre des pages où nous avons tenté de préciser son caractère et de conjecturer sa fortune.
24 juillet 1905.
fArméeet la Flotte. — En dix jours, depuis le 14 juillet, depuis que fut écrite la première partie de ce postscriptum, on signale : à Lodz, un régiment de cosaques se mutine ; de même, le régiment d'infanterie d'Ekaterinenbourg, lequel massacre un de ses officiers ; la noblesse cosaque du Don se réunit, vote une protestation contre l'emploi des cosaques pour les services de police; les mutineries des équipages de Liban, démenties officiellement, sont officiellement confirmées par un ordre du jour du commandant de la forteresse de Liban; à Cronstadt, un tribunal militaire s'apprête à juger 21 matelots coupables de rébellion, et le septième équipage de la marine, en présence de son commandant, brise ses gamelles, les vitres et les meubles de ses casernements; à l'usine d'Etat de Kolpino, la garde, jusqu'à ce jour faite par les marins, qui fraternisent avec les ouvriers, sera désormais assurée par les cosaques.
Les Troubles. — Encore des cortèges, des drapeaux rouges et des chants révolutionnaires à Varsovie et à Lodz. A Varsovie, un policier est tué dans la rue. Troubles agraires dans la région de Kherson, oii l'on fait 1.060 arrestations, où ces prisonniers sont battus au point que deux d'entre eux meurent; mêmes troubles dans les provinces baltiques. Le Caucase ne s'apaise pas. A Hel-
singfors, une bombe est jetée au passage de l'adjoint au gouverneur général de la Finlande, qui est blessé; trois jours après, un lieutenant de gendarmerie est abattu à| coups de revolver. A Odessa, sur 102 émeutiers pour-' suivis, 74 sont acquittés, 24 condamnés à six semaines de prison seulement ; il y a déjà eu 24 pendaisons ; 18 s'apprêtent. A Pétersbourg, on découvre 14 imprimeries clandestines, 2.000 revolvers, 6.000 bombes. Le 14 juillet, près de Kiev, une bombe a été lancée contre la fenêtre du colonel Niemylov, de la 3« brigade de sapeurs. Le 21, bombe à Bielostok contre le fonctionnaire Palemkine, qui est grièvement blessé avec son fils. Le 22, l'agitation croissant à Cronstadt, on y envoie de Péterhof deux escadrons supplémentaires de cavalerie. Ignatiev, en route vers Odessa, qu'il est chargé de pacifier, s'est arrêté à Elisavetgrad et y a donné un spécimen de ses procédés en menaçant les juifs, si le calme ne renaît, de raser la ville pierre à pierre. Dans la campagne d'Odessa, il y a des mutineries de paysans ; trois ont été tués le 23 par les Cosaques.
Les Congres. — Le 4^ Congrès des zemslvos et des doumas a été formellement interdit par Trépov, et, le 16 juillet, à la séance du bureau d'organisation qui s'est tenue chez M. Golovine, président de l'ouprava du zemstvo de Moscou, un commissaire de police est venu vainement dresser procès-verbal. Mais une fois de plus, le gouvernement a peur et n'ose poursuivre. Le 19 juillet, c'est encore dans le palais du prince Dolgoroukov, comme au mois de mal, que s'ouvre le Congrès, sur un discours inaugural de M. Golovine, qui cède la présidence au comte Heyden. 527 délégués des zemstvos et des doumas sont présents; à eux, se sont joints, comme auditeurs, en nombre à peu près égal, des membres de zemstvos et de doumas et une centaine de délégués des industriels et
fabricants de toute la Russie. Le 17, ces derniers ont ten:i à la Bourse de Moscou une séance préparatoire sous la présidence de M. Kovalesky, ancien adjoint de M. Witto aux Finances. Dans un discours énergique, Kovalesky déclare qu'il faut répudier le projet Bouliguine et exiger des réformes constitutionnelles : Assemblée législative, suffrage universel, libertés de parole, de réunion, de presse, développement de l'instruction primaire, inviolabilité de la personne et du domicile, législation ouvrière.
Le A' Congrès de Moscou est de beaucoup le plus important de tous ceux qui se sont encore réunis. « Ce sont les Etats-Généraux », écrit M. Clemenceau, qui force à peine sa signification. Il condamne dans toutes ses parties le projet Bouliguine, qui ne vise à instituer, disent les délégués, qu'un nouveau rouage bureaucratique. Ils exigent : le droit d'initiative souveraine pour l'Assemblée nationale, le contrôle absolu des dépenses, le droit d'interpellation, la responsabilité totale des ministres.
Le mouvement s'amplifie et les prétentions croissent avec les jours : au Congrès de mai, on spécifiait les modalités électorales ; aujourd'hui^ on fait un pas de plus, on définil les attributions de V Assemblée nationale, on V exige souveraine. En même temps, le ton se hausse. A l'ouverture de la première séance, le maître de police est venu sommer platoniquement le Congrès de se dissoudre. Sur son refus, le policier a dressé procès-verbal et demandé les noms des assistants. Alors. M. de Roberty, du zemstvo de Tver, s'est dressé : « Inscrivez toute la Russiel » crie-t-il aux acclamations de l'assistance. Mot de Révolution, que retient l'histoire. S'il a des lettres, le maître de police ne se vil-il point le visage du marquis de Dreux-Brézé, blême sous l'apostrophe de Mirabeau? Il rassemble en hâte les cartes qu'on lui jette de tous les points de la salle, saisit pour tout butin un photographe et se retire. — M. Nabokov propose d'opposer
désormais la résistance individuelle à tous les abus de pouvoir : adopté. — A un délégué qui suggère de soumettre à Nicolas les résolutions du Congrès, Ivan Pétrounkévitch, enflammé, réplique : « La barrière qui sépare le tsar du peuple est maintenant trop baute. Le gouvernement nous a montré la route de la Révolution. Il ne nous reste maintenant d'autre recours que l'appel au peuple. » Le prince Roskovski proteste, mais le Congrès acclame.
On vote une résolution vigoureuse contre « les violations constantes des droits des citoyens ». On adopte, par 220 voix contre 7, un projet de Constitution qui confirme les principes établis au Congrès de mai. On décide de le soumettre au peuple par le moyen de comités régionaux, d'organiser l'éducation politique de la masse populaire par une active propagande. On adopte le texte d'un manifeste au peuple qui sera répandu dans tout TEmpire. Dans un premier vote, une énorme majorité a résolu de tenir le projet Bouliguiue pour non avenu, s'il est promulgué, et de se désintéresser des élections à la Gosoudartsvennaia Douma\ finalement, on ajourne toute décision sur la tactique; on institue un bureau permanent, qui, en cas d'urgence, convoquera télégraphiquement les congressistes; de toute manière, ils se rencontreront de nouveau au mois d'août.
Toutes ces décisions sont prises à la quasi unanimité des voix. Mélancoliques, MM. Cbipov et Stakbovitcb et la demi-douzaine de leurs partisans assistent silencieux à ces fortes séances, et, désespérant de vaincre, laissent passer sur leurs tètes, sans oser s'y confier encore, le souffle de la Liberté. Par ce Congrès, la Révolution s'affirme, grandit, atteste l'opiniâtreté d'une volonté ardente, désormais invincible. Trépov peut bien frapper des journaux et ses agents arrêter des photographes : le; régime qu'ils servent est démasqué, et, dès qu'il est démasqué, il est perdu.
Le 18 juillet, s'était clos en Finlande un autre congrès, celui de la Ligue des Unions libérales, qui s'est séparé en prenant l'engagement d'organiser dans tout l'Empire l'agitation et au besoin l'insurrection, si le projet Bouliguine est promulgué.
Le Projet DouUguine. — Ce projet Bouliguine, honni de toutes parts, n'ose plus se montrer. Que devient-il? On annonce que le Comité des ministres va le passer au Conseil de l'Empire, celui-ci à un Conseil de notables, puis que l'on n'en publiera provisoirement que la première partie... A la vérité, on ne sait qu'en faire.
L'Empereur. — L'autocrate se tait. Où est la vérité? Où est le salut? Il ne sait par qui remplacer Bouliguine démissionnaire. Trépov?Ignatiev? Sviatopolk Mirsky?On prononce tous ces noms, et lui-même les murmure alternativement. 11 voit le danger devant chacun de ses pas, et déjà il le sent derrière lui. Les grands-ducs s'agitent, et Alexandre Mikhaïlovitch est entreprenant et audacieux, il le sait. On fait courir des bruits sur l'état précaire de sa santé et sur le surmenage intellectuel que lui ont imposé tant d'affaires : mauvais signes pour les souverains dans l'embarras, quand ces bruits partent de leurs propres Cours.
Il faudrait agir, mais c'est justement ce qu'il y a de plus malaisé, disait un homme d'Etat dont nous avons recueilli les propos. Et ne sachant dans quel sens agir, il pense à interroger l'empereur Guillaume.
L'arbitraire, l'état de siège, et quelques-unes des façons de la bureaucratie.
Extrait du Journal du Comité des Ministres du II /2i janvier i9Q5, à propos de la mise à exécution du paragraphe 5 de loukase de S. M. l'Empereur, en date du 12/23 décembre 1904-.
Le rapport dont voici des extraits a été adressé à l'Empereur, au nom du Comité des Ministres, par son président, M. Witte. C'est un document saisissant et inappréciable. Il dénonce l'arbitraire gouvernemental en termes nets et forts. Œuvre d'un organe bureaucratique, il est sévère pour la bureaucratie. Il signale en même temps l'insuffisance et l'incohérence de la politique gouvernementale à l'égard des ouvriers, des étudiants, des juifs.
L'Empereur, selon sa coutume, a ratifié ce rapport, le 10/23 février. Résultat de cette délibération, de ce rapport, de celte approbation : rien n'a été fait coutre l'arbitraire, l'état de siège est partout renforcé.
Après avoir désigné les lois dont la réforme est visée par l'article 5 de l'oukase, le Comité des Ministres ajoute :
La première de ces lois, dès sa promulgation, en 1881, a reçu le caractère d'une loi temporaire et extraordinaire. Le Journal du Comité des Ministres consacré à cet objet, et sanctionné par l'Empereur le 4 aoiit, stipule que le Comité trouve nécessaire d'approuver la loi sur les mesures extraordinaires pour une durée de trois ans. Dans la suite cependant, ce terme fut périodiquement prorogé par des décisions prises, sur les rapports des ministres de l'Intérieur, par le Comité des Ministres et ratifiées ctiacun^ à son tour par l'Empereur. Celte loi sur les mesures destinées au maintien de l'ordre et de la tranquillité publics n'a pas cessé de garder sa force, et même, sf^lon les chiffres fournis par la ctiancellerie du Comité des Ministres, l'action des règlements relatifs à l'état de siège s'étend sur un espace de
850.000 ver.'tes cariées et sur une population déplus de 30 millions d'dœes, alors que, à l'origine, elle ne visait que IJCO.OOO versles carrées et 27 millions d'habitants.
11 faut ajouter à cette constatation que les pouvoirs, attribués par la loi à l'acministration, de : a] Taire arrêter et fouiller les personnes simplement frappées de suspicion politique ; b) contrôler les élections aux zemstvos, aux doumas, aux justices de paix et de les annuler au besoin; c) déférer à des cours martiales les crimes jugés politiques dans le sens le plus large du mot, ces pouvoirs sont exercés aujourd'hui dans toute l'étendue de l'Empire. Cependant, nous ne saurions affirmer que les eli' rts faits par rsdminislration depuis 1881, pour extirper la sédition, aient atteint leur but. Une telle conclusion oblige le Comité à reconnaître l'inefficacité, ou de la loi, ou de la façon dont elle est appliquée.
L'adjoint au ministre de l'Intérieur, le sénateur Dournovo, a indiqué au Comité des Ministres que les représentants locaux du gouvernement, pourvus de pleins pouvoirs, préfèrent, entre autres moyens d'action, l'interdiction de résidence et l'exil dans certaines régions de la Russie d'Europe ou d'Asie. A ce propos, le Comilé fait celte réllexion :
Il est intéressant de constater que l'usage de ce droit relève directement des opinions privées du représentant du pouvoir, et que, dans le même gouvernement, uu changement de gouverneur implique un changeruent dans l'application de la loi. san.s qu'il apparaisse que la situation générale de la province eu soit beaucoup modifiée.
Les conséquences malheureuses de l'exil se manifestèrent d<^s les premiers temps. Les personnes que l'on exilait, parce qu'on les trouvait politiquement dangereuses, étant privées du droit de résidence dans toutes les régions où l'état de siège était déclaré, étaient contraintes par conséquent de se réfugier dans les régions encore libres de l'état de siège, et, établies principalement dans les chefs-lieux, elles y rencontraient souvent des gens frappés comme elles de la même pénalité administrative. Il en résultait que la population de ces chefs-lieux, jusqu'alors indemne de toute propagande, était exposée à l'influence destructive de ces hommes.
Avec le temps, les a^enls du gouvernement, trouvant insuffisants les moyens mis à leur disposition pour combattre victorieusement tous les éléments répréhensibles de la société, étendirent l'application de ces mesures non seulement aux personnes suspectes politiquement, mais aussi, eu général, à tous les sujet."' dont la conduite, de l'avis de l'administration, contrariait le cours tranquille de la vie publique.
Le Comité rappelle qu'en raison de celte extension de l'application de la loi, un conseil fut créé en 1895 aux ministères de l'Intérieur et de la Justice, mais que ce conseil, bientôt débordé par la multiplicilé des affaires, ne présentait que des garanties médiocres, étant obligé « de tenir compte de l'opinion des agents locaux de l'administration, lesquels déclaraient ordinairement qu'ils ne pouvaient garantir le maintien de l'ordre, si leurs décisions n'étaient ratifiées ».
Le rapport continue :
L'adjoint au ministre de l'Intérieur a cité parmi les autres mesures le plus fréqu' mmeut employées : les arrestations faites sur l'ordre de la police locale, et les perquisitions domiciliaires. Les règlements sur l'état de siège ne peroiettent l'arrestation préventive et la perquisition que pour des crimes d'un caractère politique; cependant, les leprésenlants locaux de la police et de radmiuistration, malgré une circulaire du ministre de l'Intérieur leur recommandant de s'en tenir au sens strict de la loi, usent parfois de leurs pouvoirs daiîs des conditions qui correspondent peu aux stipulations des règlements, et ils provoquent ainsi une sourde irritation dans la société. De pareilles coutumes, alors que nul sujet ne se sent garanti contre une perquisition ou une arrestation sans cause apparente, font nécessairement naître le trouble dans les âmes, et ces perquisitions qui, dans l'immense majorité des cas, ne fournissent à la police aucune indication sérieuse, entretiennent artificiellement l'irritation de la société contre les actes du gouvernement, irritation qui se répercute sur l'état d'esprit général. Enfin les amendes prévues par la loi ne sont pas rares, même si les infractions qu'elles punissent n'ont aucun rapport avec l'ordre public, par exemple : allure trop rapide, inobservation des règlements sanitaires, etc. Ces délits, en vertu de la loi, doivent être portés devant les tribunaux, et cela fut répété à tous les gouverneurs généraux, gouverneurs et préfets; mais les agenîs administratifs (principalement dans ks capitales et les centres importants! trouvaient que la procédure d'un jugement est trop compliquée pour des cas semblables et ne permet pas dans la répression une rapidité qui est la condition de son efficacité. Le sénateur Dournovo estime qu'il serait désirable d'iniroduire chez nous, au moins dans les grandes villes, et pour les délits du caractère sus-indiqué, des procédures simplifiées à l'exemple de certains pays européens.
En conséquence de ces constatations, l'adjoint au ministre de l'Intérieur a conclu «à la nécessité d'une revision immédiate des règlements existants sur les mesures propres au
blO APPENDICE
maintien de Tordre, en même temps que des règlements sur la surveillance policière ».
A son tour, M. Witte entre personnellement en scène, et le rapport consigne ses longues observations. M. Witte constate que l'extension continue, durant les douze dernières années, de l'application des lois sur l'état de siège, ne peut pas être expliquée « seulement par les opinions personnelles des gouverneurs ».
« II faut, à la vérité, ajoute-t-i), en chercher beaucoup plus loin la caii?e véritable. Le gouvernement a toujours considéré les lois sur l'état de siège comme un moyen de faire disparaître certains éléments dan;^ereax. Cependant on oubliait que le moyen le plus sûr pour atteindre ce but., est, non pas de réprimer le mal, mais de le prévenir en s'allaqiiint à ses causes. Chez nous, la marche de la législation est souvent trop lent>i et ne suit pas celle de l'esprit public; dans d'auties cis, les travaux 1 gislatifs, qui n'étaient point en harmonie avec les besoins essentiels de la nation, ont eu pour résultat de créer au gouvernement de sérieuses difficultos. » M. Witte en donne comme exemple la question ouvrière. Alors que le nombre des ouvriers et des usines a considérablement augmenté, qu'il est nécessaire d'établir des rapports normaux entre les industriels et les ouvriers, et que les pays de l'Europe s'en préoccupent depuis longtemps, en Russie, dit-il. les sphères supérieures du gouvernemeat ont, jusqu'à ces derniers temps, eu cette illusion que la question ouvrière était loin d'y être arrivée à cette période de développement qui oblige le gouvernement à se mettre à la tête du mouvement, afin d en rester mailre; on continuait de penser que les ouvrit-rs industriels sont toujours des paysans, vivant dans les traditions patriarcales de la vie rurale et considérant le travail in lustriel comme un métier secondaire, ce qui fut vrai, en effet, dans les premières années qui suivirent la libération dos serfs. Quelques hommrs d'Etat, dont l'opinion était différente, étaient accusés de créer une question ouvrière, inexistante en Russie. (Notons le souvenir sans sérénité que M. Witte donne en passant à. ses démêlés avec Plœhwe.) M. Witte rappell'^ le projet d'assistance ouvrière qu'il rédigea il y a douze ans, et qui, dans sa pensée, devait être suivi d'autres projets d'inspiration analogue, mais qu'il dut retirer devant les objections qui raccueillireut, et il a encore une pensée pour feu Plœhwe.
« Durant ce temps, dit-il, les ouvriers, ne voyant point que le gouvernement fit ai tention à leurs besoins essentiels, s'uccupèreut, parfois avec l'aide de la police, à créer des unions qui devinrent une meuace à la tranquillité publique. »
Une autre cause de troubles est la situation des écoles supérieures. Les agitations universitaires se répètent périodiquement.
APPENDICE 5tl
« Le professeur a été réduit au rôle exclusif de maitre d'une science, privé de toute inllueuce sur le développement moral de ses auditeiirs. »
« Enfin, ajoute le rapport, le secrétaire d'Etat Witte n'a pu s'empêcher de parler des juifs. Leur hostilité contre le gouvernement a sans aucun doute pour causes les pénibles conditions matérielles dans lesquelles ils vivent, sous le poids de lois qui lioiitent leurs droits et du sens injurieux ()Our eux-même? que les pouvoirs locaux prêtent souvent à ces lois. » Gfs constatations n'empêchent pas M. Witte de conclure que les organes de la police «seront forcés de continuer la lutte contre l'activité anti-gouvernementale des juifs, avec la même énergie redoublée que maintenant, tant que radoucissement de leur sort, annoncé par l'oukase impérial ne sera pas accompli ».
Ici s'arrêtent les observations de M. Witte. Le rapport formule ensuite l'opinion commune du Comité des Ministres :
Les organes du gouvernement doivent être poiu-vus de pouvoirs
sulTisaiits, « exactement déterminés, basés sur des lois communes et qui régissent tout lEinpire » ; pour le cas d'événements extraordinaires, si ces organes doivent posséder des droits extraordinaires, l'action de ces mesures spéciales doit être limitée à l'étendue et à la durée des événements extraordinaires qui les ont motivées. À ces conditions, l'Etat pourra toujours, à un moment donné, opposer toute sa puissance aux attentats dirigés contre lui ; il assurera au pays entier la garantie de l'ordre, et. d'autre part, des abus préjudiciables à la population et que n'explique aucun besoin véritable cesseront d'être tolérés. L'état présent des choses est loin de correspondre à ces principes. Les lois sur le mainti^^n de l'ordre, qui, à leur apparition, eurent un caractère temporaire et exceptionnel, ont acquis un caractère tout à fait imprévu de lois permanentes. Cependant, pas plus que leur texte ni les circonstances de leur promulgation ne leur conféraient ce caractère, les modes d'application quon leur donna dans la pratique ne correspondent pas davantage à des moyens normaux de f/ouvernement. Ces lois fonctionnent néanmoins sans interruption depuis vingt-deux ans... L'extension de leur application a abouti à des procédés qui sont en flagrante contradiction avec Zes lois existantes ; par exemple, on a créé pour les crimes politiques un-î forme spéciale d'enquCte, qui néglige l'observation des règlements généraux sur les enquêtes, lesquelles doivent être faites en collaboration avec le parc^uet, et qui prive par cons-'^quent les personnes accusées de ces crimes de la garantie essentielle d'un examen sérieux de leur cause et du degré de leur culpabilité. »
Le Comité des Ministres conclut à la nécessité de reviser
toutes les lois relatives au maintien de l'ordre public, d'abolir celles de ces lois qui seront en désaccord avec les principes posés par lui, de conserver, et au besoin de renforcer, celles qui seront reconnues nécessaires et justes, de constituer sur ces bases un projet de loi qui serait incorporé à la législation générale, et de le rédiger de telle sorte qu'il ne fût plus permis à personne dans l'avenir de dépasser son sens et de lui donner des applications arbitraires.
Déclaration des zemstvos.
Votée le 8/21 novembre 1904 au Congi-ès de Saint-Pétersbourg .
I. Le régime anormal qui existe chez nous dans radministration de l'État, particulièrement depuis 18S0, repose sur la scission complète entre le gouvernement et la nation et l'abstnce de toute confiance entre eux, confiance indispensable à la vie de l'Etat.
II. L'attitude du gouvernement à l'égard delà nation est déterminée par la crainte de voir se développer l'émancipation sociale et par la tendance à écarter la nation de toute participation à l'administration intérieure. Partant de ce point de vue, le gouvernement s'est efforcé d'introduire la centralisation administrative dans tous les domaines de la vie locale et de tenir en tutelle la vie sociale dans toutes ses manifestations. Le gouvernement n'a admis de collaboration avec la nation qu'à la condition exclusive que l'action des institutions locales soit en accord avec le.^ intentions du gouvernement.
III. La bureaucratie rend étrangers l'un à l'autre le pouvoir suprême et le peuple. Elle favorise l'action arbitraire, illimitée, de l'administratioD, qui enlève à la nation la croyance nécessaire que ses droits légaux seront garantis, et anéantit sa confiance dan- le gouvernement.
I"V. La vie nationale et la vie sociale ne peuvent se développer que par l'union vivante et étroite des pouvoirs publics et du peuple.
V. Pour supprimer toute possibilité d'arbitraire administratif, il faut proclamer et appliquer le principe de l'inviolabilité de l'individu et du domicile. 11 ne faut pas que quelqu'un puisse
être puni ou puisse subir une diminution de ses droits sans le jugement d'un tribunal indépendant. A cet clTet, il est indispensable d'établir un système de gouver.iement basé sur la responsabilité civile et criminelle des fonctionnaires qui auraient violé les principes légaux dans l'administration.
VI. Pour assurer le plein développement des forces intellec tuclles du peuple, poi:r se permettre de se rendre compte de ses besoins et pour que l'opinion publique puisse s'exprimer librement, il faut assurer la liberté de conscience et de religion, la liberté de la parole et de la presse, la liberté do réunion et d'association.
VU. Tous les citoyens doivent être égaux en ce qui concerne les droits personnels, civils et politiques.
VIII. L'activité libre de la nation e?t la condition première de l'évolution légale et féconde de la vie politique et économique du pays. La majorité de la population étant composée de paysans, il importe de mettre ceux-ci en état de développer leur activité individuelle et leur énergie, ce qui n'est possible que par un changement radical du régime actuel qui les dégrade. 11 faut: a) rendre les droits personnels des paysans égaux à ceux des individus des autres classes; b) affranchir les populations de la tutelle administrative en tout ce qui concerna, la manifestation de leur existence individuelle et de leur vie communale; c) leur assurer la sécurité par l'établissement d'une justice régiilière.
IX. U faut mettre les institutions rurales et urbaines dans lesquelles se concentre principalement la vie sociale en état de remplir complètement les devoirs qui incombent à des organes de self government. Pour cela il faut : a) que la représentation aux zerastvos soit organisée non plus sur la base des différanciations de classes, mais, autant qu'il est possible, sur la participation de l'ensemble de la population locale à l'administration autonome rurale et urbaine; b) que l?s institutions rurales soient rapprochées davantage de la population par la création de petits groupements locaux auxquels on assurerait la po;;sibilité d'une véritable action autonome; c) que la compétence des institutions rurales et urbaines soit étendue à tous les besoins locaux, ce qui assurera l'épanouissement fécond de leur activité et rendra possible la collaboration nécessaire entre les institutions gouvernementales et communales.
L'administration locale autonome doit être étendue à toutes les parties de l'Empire russe.
X. Ponr créer et assurer, sur la base de ces principes, l'union vivante et étroite entre les pouvoirs publics et la nation, et pour garantir l'évolution féconde de la vie nationale et sociale, il '^st absolument indispensable que la représentation du peuple participe régulièrement, comme institution électorale particulière, a ix travaux législatifs, à l'établissement du budget des recettes et des dépenses publiques et au contrôle de l'aduiioistration.
XI. Etant données la gravité et l'importance de la situation intérieure et de la situation extérieure actu'dles, l'assemblée privée exprime Tespoir que le pouvoir supiême convoquera des représ 'Dtanls du peuple librement élus pour diriger la patrie avec leur concours vers une nouvelle voie, en se fondant sur les principes de droit et sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple.
Oukase au Sénat dirigpeant.
12/25 décembre 1904.
Nous conformant aux volontés dernières et sacrées de nos ancêtres qui nous ont précédés sur le trône, et songeant sans cesse au bonheur de l'Empire que Dieu nous a confié, nous observerons, sans en rien modifier, les principes inébranlables sur lesquels est fondé l'Empire, et nous considérons comme le devoir de notre gouvernement de consacrer nos eOorts, d'accorder sans trêve toute notre sollicitude aux besoins du pays, en distinguant tout ce qui répond réellement aux intérêts du peuple russe des tendances qui. trop fréquemment, s'orientent d.ms de fausses directions et subissent l'inQuence de circonstances passagères.
Si le besoin de telle ou telle modification s'affirme avec certitude, nous considérerons alors comme nécessaire de procéder à sa mise à exécution, alors même que cette modification provoquerait l'introduction dans la législation d'irmovations essentielles.
Nous ne doutons pas que, dans la poursuite d'une entreprise aussi complexe, nous ne nous trouvions en communauté de sentiments avec ceux de nos sujets qui, pénétrés de pensées loj'alistes. voient avec perspicacité où réside réellement la prospérité de la patrie, nous voulons dire dans le maintien de la tranquillité publique et dans la satisfaction constante d^^s besoins quotidiens du peuple.
Notre plus vive sollicitude va tout d'abord à la classe la plus nombreuse de celle qui composent notre peuple, à la classe des paysans, que nous voulons organiser au mieux de ses intérêts et de son bonheur. Nous faisons connaître que, conformément à nos instructions, cette question est en préparation. Elle est soumise à un examen approfondi, ainsi que les projets primitifs du mmistère
APPENDICE .-ilii
de l'Int''neur, dont l'indication détaillée a été donnée en son lien.
En ce momi'nt ont lieu des délibérations, auxquelles prennent part les membres les plus éminents et les plus compétents de l'ai^ministration. et qui portent sur les questions les plus importantes intéressant les paysans. Ces questions sont étudiées à la lumière de leur science et d'après les données des enqui'tes faites sur les besoins généraux de la claBse agricole par des commissions locales.
Nous ordonnons que ces travaux, qui constituent une législation concern.int les paysans, soient incorporés à la législation générale de rF.mjiire. Ainsi sera facilitée la tà-he d'assurer d'une façon durable la sécurité de cette classe, à laquelle une ordonnance impériale reconnaît l'indépendance et la plénitude des droil s des citoyens libres.
Examinant enf^uite le second groupe des revendications populaires vraiment «lignes d'attention, nous reconnaissons urgent, pour réguloriser et affermir l'administration de lEtat et pour assurer la vie publique :
Premièrement, de prendre des mesures efficaces pour la protection des lois et leur mise en vigueur sans réserve, attendu que les lois sont le plus ferme soutien du trône dans un empire auto cratique. A cet effet, nous considérons comme le premier des devoirs, pour toutes les autorités qui nous sont soumises et dans tous les territoires sur lesquels nous régnons, lapplic tion intégrale pour tous de ces lois. Quiconque ne les app!iq"erait pas serait légalement responsable de ces procédés arbitraires. X cet effet, on facilitera aux personnes victimes de ces traitements arbitraires les moyens de se faire rendre justice;
Deuxièmeniei t. de confier aux institutions locales et municipales le soin de prendre la plus grande part possible à l'administration, en faisant droit aux revendications locales de divers ordres et en conférant, en outre, aux localités, l'indépendance néces.<;aire, dans les limites fixées par la loi; d'inviter, dans des conditions analogues, à faire partie de ces institutions les représentants de toutes les fractions de la population intéressées aux affaires locales, afin de donner satisfaction, dans la plus large mesure possible, aux desiderata de cette population ; de créer, outre les zemstvos de gouvernement et les zemstvos de district, et en corrélation étroite avec eux, des institutions publiques devant s'occuper de l'administration locale et de la prospérité des affairi s sur des territoires de faible étendue:
Troisièmement, afin de maintenir et de faire observer l'égalité des personnes de tûtes classes devant les tribunaux, d'introduire dans l'organisation judiciaire l'unité nécessaire, et d'a=surer aux institutions juridiques la stabilité et l'indépendance indispensables;
Quatrièmement, afin de favoriser l'extension des mesures déjà prises pour améliorer le sort des ouvriers des usines, des ateliers
et de toutes les branches de l'industrie, de travailler à instituer en leur faveur une assurance par l'Etat:
Ginquièmeuieot, de reviser les lois d'exception édictées à une époque oià les ennemis de l'ordre public déployaient une activité criminelle sans exemple, et dont la promulgation avait été accompagnée d'une extension considérable des pouvoirs arbitraires des autorités administratives, et de s'efforcer de restreindre le plus possible les territoires auxquels elles s'appliquent, ainsi que de limiter aux seuls cas où la sécurité de l'Etat est réellement menacée, les restrictions apportées par ces lois aux droits des particuliers;
Sixièmement, de procéder à une revision des lois concernant les droits des dissidents et les personnes appartenant à dps confessions hétérodoxes, ou à des religions non chrétiennes, ou n'appartenant à aucune confession. Je désire afflrmer ainsi, avec une nouvelle force, le ferme désir que, daus mon manifeste du H mars 1903, j'exprimais du fond du cœur, de protéger et de rendre inviolalde, par des lois fondamentales de l'Empire, la tolérance en matière de croyance, et de prendre dès maintenant, dans l'ordre administratif, les mesures convenables pour faire disparaître toutes les limitations à la liberté religieuse qui ne sont pas directement indiquées dans la loi ;
Septièmement, de faire procéder à une revision des ordonnances existantes qui limitent les droits des étrangers et, sur certains point de l'Empire, des nationaux. Celles-là seules de ces dispositions subsisteront à l'avenir, qui sont exigées par les intérêts actuels de l'Empire et par le bien du peuple russe;
Iluitiémemtnt, de faire disparaître des ordonnances actuellement en vigueur concernant la presse, les restrictions superflues, et de donner à la parole imprimée des limites clairement spécifiées par la loi : ainsi sera accordée à la presse nationale la faculté de remplir dignement sa noble mission, et d'être la véritable interprète des efforts raisonnables faits pour le bien de la Russie.
Nous prescrirons dans un avenir très prochain, et en nous appuyant sur ces principes, une série de grandes innovations intérieures, dont une partie, préparée conformément aux instructions par nous précédemment données, est déjà prête à être soumise à un examen préliminaire.
Etant données la diversité et l'importance de ces réformes, nons jugeons bon de soumettre le programme qui vient d'être esquissé à un examen qui doit porter sur les moyens les plus propres à assurer sa réalisation rapide et complète et son incorporation à la série de nos institutions d'Etat, et s'attacher à apporter l'union li plus étroite entre les diverses parties de l'administration.
Le comité des ministres doit examiner tous les sujets traités ci-dessus, rechercher le meilleur moyen de réaliser nos intentions
APPENDICE ol7
et nous présenter dans le plus bref délai des décisions sur la suite à donner aux mesures dont il est ques'iou dans la préseote ordonnance. Le comité des ministres doit nous rendre compte de la façon dont se poursuivra l'élaboratiou des questions que nous avons signalées.
Nicolas.
Lettre du Prince Serge Troubetzkoï,
Président du Zemstvo de Moscou,
au Prince Sviatopolk Mirsky, ministre de l'Intérieur.
[Cette lettre a été écrite à la fin de décembre 1904.]
Prince, Votre Excellence reçoit aujourd'hui une adresse du zemstvo de Moscou à l'Empereur. En ma qualité de président de cette assemblée, je puis naturellement être considéré comme aj'ant fait adopter l'adresse, et je prends sur moi la responsabilité de cet acte, dont je ne me suis point caché. Bien que le gouvernement ait déjà publié un communiqué à la suite de la réception d'une adresse, je veux ici vous expliquer et vous prier de bien vouloir faire connaître très respectueusement à l'Empereur quels sont les motifs qui m'ont déterminé à permettre au zemstvo d'exprimer son opinion, que je partage entièrement.
La Russie traverse en ce moment une époque d'anarchie et de révolution. Ce qui se passe à l'heure actuelle n'est pas seulement la manifestation d'une effervescence juvéuile, mais bien plutôt 1 aboutissement logique de la situation générale dans laquelle se trouve aujourd'hui la société. L'état de choses actuel est extrêmement dangereux pour la société tout entière, et particulièrement meuaçant pour la personne sacrée de l'Empereur. Aussi est-ce le devoir de tout sujet fidèle de s'opposer par tous les moyens à un pareil malheur.
Ces jours-ci, j'ai eu le bonheur de me présenter devant l'Empereur et de lui rendre compte, autant que je l'ai pu, de la situation actuelle de la société.
J'ai essayé de faire comprendre à l'Empereur que ce qui se passe actuellement n'est pas une simple émeute, mais une révolution, et quelles sont les raisons qui poussent le peuple russe à. une révolution dont il n'a pas envie. Sa Majesté a le pouvoir d'empêcher les choses d'en arriver là, mais, pour cela, il n'y
a qu'un moyen : c'est que l'Fmpereur ait confiance en la nation et en ses corps représentatifs.
Du fond de mon cœur, je suis convaincu que si l'Empereur, animé d'une entière confiance, permettait à ces éléments de se rapproctier de lui, la Russie serait délivrée de la menaçante perspective d'un soulèvement sanglant, et donnerait tout son appui à son Empereur, ù son autocratie, à sa volonté.
Eu présence de l'état d'esprit de tous ceux qui songent avec effroi aux perspectives que j"ai signalées, il n'est plus en la puissance humaine de leur interdire et de les empocher d'exprimer à l'Empereur ce qui pèse sur leurs cœurs, ce qui les oppresse douloureusement. Ce n'est pas le moment de se taire, alors que la patrie est en dp>nger. On ne doit pas oublier la situation dans laquelle se trouvent actuellement ceux qui ont une femme et des enfants. Même si l'on me déclare coupable de parler ainsi en ma qualité de président de l'assemblée du zemstvo, à l'égard de l'Empereur, ma conscience est calme et pure.
Prince S. Troubetzkoï.
La révolte du « Knias-Potemkine ».
Proclamation de l'équipage.
Citoyens de tous les pays et de tous les peuples!
Devant vos yeux se déroule la grandiose épopée de la grande lutte libératrice. Le peuide russe, subjugué et asservi, ne peut plus supporter les abus et la tyraunie séculaire de l'autocralie despotique.
La pi ivation de tous droits, la ruine et la misère auxquelles le gouvernement russe a réduit le pays ont épuisé la patience des masses des travailleurs. Le feu de 1 indignation et de la révolte a éclaté dans toutes les villes et les villages. Le cri formidable de : « A bas les chaînes de la servitude et du despotisme et vive la liberté! » parti des millions de poitrines russe?, retentit comme un bruit de tonnerre sur tout le territoire de l'immense Russie.
Le gouvernement tsariste ain.e mieux noyer le paj's dans le sang du peuple que de lui donner la liberté et le bien-être. Le sang innocent des liéros coule par ruisseaux dans notre patrie. Pourtant l'autocratie affolée a oublié que l'armée obscure et
délaissée jusqu'à présent, instrument aveugle de ses plans sanguinaires, fait partie de ce même peuple, est composée des enfants de ces uuMues masses laborieuses qui luttent pour la liberté. Tût ou tard, l'armée comprendra cette vérité et se lavera de la tache infâme dont elle s'est souillée en massacrant ses pères ei ses frères.
C'est pourquoi, nous, les marins du cuirassé d'escadre Knias- Potemkine, avons unanimement et résolument décidé de faire ce premier grand pas. Puissent toutes les victimes, puissent tous les ouvriers et paysans tombés sous les baïonnettes et les balles des soldats, dans les villes et dans les campagnes de notre patrie, nous épargner la malédiction qui pèse sur les assassins !
Non, nous ne sommes ni des assassins ni des bourreaux de notre peuple; nous sommes ses défenseurs. Notre devise est : " La mort ou la liberté pour tous les peuples russes. » Nous demandons la cessation immédiate des hostilités sanguinaires et stupides qui ensanglantent les champs de la lointaine Mandchourie. Nous exigeons la réunion immédiate de la Constituante élue sur la base du suffrage universel, égal, direct et secret. Pour faire triompher ces revendications, nous sommes mianimement décidés à vaincre ou à périr avec notre cuirassé.
Nous sommes profondément convaincus que les citoyens libres et les classes laborieuses de tous ks pays et de toutes les nations répondront avec une sympathie chaleureuse à notre grande lutte pour la liberté.
A bas l'autocratie !
Vive la Constituante !
Les équipages du cuirassé d'escadre Knias-Potemkine et du torpilleur 267.
A son arrivée à Gonstanza (Roumanie), l'équipage du Knias-Potemkinc a fait parvenir aux consuls étrangers la déclaration suivante :
« L'équipage du cuirassé d'escadre Knias-Futem/dne a commencé la lutte décisive contre l'alisolutisme russe. En portant ce fait à la cunnaissauce de tous les gouvernements européens, nous considérons de notre devoir de déclarer que nous garantissons l'inviolabilité absolue de tous les vaisseaux étiangefs naviguant sur la mer Noire et de tous les ports étrangers qui s'y trouvent. »
Une lettre de M. Anatole Leroy-Beaiilieu.
L'un des hommes les mieux instruits des affaires de Russie, M. Anatole Leroy-Beaulieu, a adressé au Temps la lettre que voici. Je la reproduis ici, avec son assentiment, non seulement parce qu'elle résume eu termes vigoureux et précis la situation de l'Empire, mais parce que, à la dernière page de ce livre, dont j'achevais de corriger les épreuves au moment où elle a paru, j'ai plaisir à en placer les conclusions sous l'autorité morale d'iui écrivain et d'un sociologue tel que M. Anatole Leroy-Beaulieu.
Viroflay, 1" juillet 1905.
Monsieur le directeur,
Beaucoup de nos compatriotes semblent surpris des événements, pour eux imprévus, qui se succèdent eu Russie. S'ils avaient, comme moi, suivi depuis plus de vingt ans les affaires intérieures de l'empire autocratique, ou si, comme je viens de le faire, ils l'avaient parcouru, ces derniers mois, de la mer Noire à la Baltique, leur étonnement serait moindre que leur tristesse.
La mutinerie d'Odessa, l'agitation agraire des provinces du sud, les grèves des grandes villes, les troubles meurtriers de la Pologne et du Caucase ne font, hélas ! que confirmer les appréhensions que j'exprimais récemment, à mon retour de Russie, dans une conférence à rAlliance française.
Tout le vaste empire est en fermentation. Le mécontentement est général; il atteint toutes les classes et toutes les nationalités à la fois. L'élite du pays est d'accord sur la nécessité d'un changement de régime, sans l'être toujours sur les conditions du régime nouveau. Sur un point, on est unanime : la convocation d'une Assemblée nationale pour aviser à la cessation de la guerre et à l'élaboration des réformes. Toute autre manière de procéder ne ferait qu'accroître les déceptions et l'irritation.
Comme je n'ai cessé île l'annoncer depuis des mois, ce qui se prépare là-bas n'est rien moins qu'une révcdution — une révolution qui peut encore être pacifique, mais qui, pour n'être pas violente et ne pas con luire à l'anarchie, doit être acceptée résolument et loyalement par le pouvoir. L'arrêter semble impos-
sible, et, pour la diriger ou la contenir, il faut d'abord s'y associer.
Le gouvernement a déjà perdu toute autorité morale. Ses hésitations et ses inconséquences, jointes à la longue tyrannie de la police et à la démoralisante corruption administrative, ont lassé la patience du peuple peut-être le plus patient du monde. La guerre a paru la pierre de touche de l'absolutisme bureaucratique ; les désastres de Mandchourie ont anéanti toute foi dans l'efiàcacité du système. Les plus patriotes veulent en finir avec le régime qui vaut à la Russie de pareilles souffrances et de pareilles humiliations. L'armée elle-même, afOrme-t-on, commence à en rendre le gouvernement responsable. Les troupes demeurées en Europe n'inspirent plus à leurs chefs une pleine confiance ; et l'on se demande avec inquiétude ce que feront les débris de la grande armée de l'Extrême-Orient, le jour où la conclusion de la paix les ramènera en Europe.
A ce gouvernement, qui de loin semblait en possession d'un tel capital d'autorité morale et de force matérielle, la force seule reste, et il n'est pas sûr qu'elle ne vienne bientôt à se briser dans ses mains.
Aussi est-il impossible aux amis de la Russie de ne pas s'affliger des irrésolutions et des atermoiements de la politique impériale. Ils ne font qu'aggraver les périls du trône et du pays. Des mesures qui eussent calmé l'agitation il y a peu de mois seraient déjà manifestement insuffisantes. Par malheur, le tsar est, de tous les Russes, celui qui connaît le moins la Russie ; la plupart des hommes qui l'approchent ont un intérêt personnel au maintien du régime absolutiste et .à la durée des abus.
Le tsar Nicolas II a eu récemment l'énergie de s'arracher une heure à ces iniluences néfastes pour prêter l'oreille aux représentations des délégués des zemstvos.
Ces hommes éminents, que j'ai l'honneur de connaître pour la plupart, et avec lesquels je me suis longuement entretenu à Moscou, appartiennent à l'élite sociale et morale de la Russie Presque tous grands propriétaires, leur principal souci est d'épargner à leur pays une révolution.
L'Empereur a entendu l-:urs revendications, présentées par un homme de haute naissance et de grand talent, le prince Serge Troubt'tzkoï. S'il veut raffermir le trône et préserver la Russie de catastrophes qui à la longue deviendraient inévitables, le tsar Nicolas 11 n'a qu'à entrer résolument dans la voie indiquée par ces nobles esirits.
Mais l'heure presse ; les vagues promesses ne suffisent point. 11 faut agir ; il faut donner enfin la parole à une nation trop longtemps condaumée à rester muette. Il importe de ne pas laisser aux révolutionnaires le loisir de persuader aux masses encore hésitantes que la Russie n'a rien à espérer d'un souverain captif des Ichinovniks.
L'entente du tsar et de ses peuples pour l'institution d'un régime nouveau peut seule assurer le salut de l'empire. Cet accord, nécessaire à la Russie. coa)ment la France ne l'appellerait-elle pas de tous ses vœux, alors que nous sentons, plus que jamais, combien l'Europe et le monde ont besoin d'une Russie forte et pacifiée, d'une Russie réconciliée avec elle-même et avec l'esprit du siècle, à laquelle tout peuple libre puisse tendre la main ?
Veuillez, monsieur le directeur, agréer l'expression de mes seutiments les plus distingués.
Anatole Lerot-Beacliku.
Note liminaire.