‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 2 sur 26 · LE POPE GEORGES GAPONE CHEF DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

LE POPE GEORGES GAPONE CHEF DES OUVRIERS

La police organisatrice Je révolution. — Les malices de Zoubatov. — Les Unions officielles. — Le professeur Ozérov. — La grande bataille de Piœhwe et de Witle. — Les inspections de fabriques. — Les malheurs de Zoubatov. — Le pope Georges Gapone. — Gapone et le métropolite. — La propagande.

Quelqu'un m'a dit ce mot : « La police qui, chez nous, organise tant de choses, y a organisé la Révolution. »

Sous sa forme paradoxale, ce mot exprime une pari de vérité. Si la journée du 9/2:2 janvier est l'œuvre des « Unions d'ouvriers », les unions d'ouvriers sont la création du ministère de l'Intérieur.

— La police secrète de Moscou, me dit un homme qui fut môle de très près à tout le mouvement ouvrier, avait jadis pour chef un fonctionnaire très intelligenl, M. Zoubatov. Ce Zoubatov, ancien étudiant à l'Université, ancien bibliothécaire à Moscou, avait des lettres et pouvait se larguer de quelque supériorité intellectuelle sur la plupart de ses collègues policiers. Mais c'était un personnage d'une moralité très douteuse. Ayant quitté le service des bibliothèques, il entre dans la police secrète,

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et il fait en même temps partie d'une organisation socialiste révolutionnaire. Ce double jeu provocateur a duré trois ans. J'ai lu des rapports qu'il avait faits. Il y dénonçait les hommes qui s'étaient confiés à lui. Il y trahissait des amis. Je pourrais vous nommer cent personnages que son atroce délation a envoyés en prison ou en exil. Voulez-vous quelques noms? Danielov, Telechkovitch, Foundaminsky, Solomonov, qui le tutoyait, et bien d'autres. Ce furent les débuts de sa carrière. Vers 1900, Zoubatov eut un jour une idée qui ravit ses chefs, le grand-duc Serge, gouverneur de la ville, le général Trépov, grand maitre de la police, et, muni de leur autorisation et de leur appui, il la vint soumettre à son ministre, M. Sipiaguine.

« De son cabinet de police secrète, plongeant sur la ville, il avait observé les progrès inquiétants de la propagande socialiste parmi les ouvriers. Ancien révolutionnaire lui-même, ou du moins initié au mouvement révoluîion- (lairo, il ne s'en laissait point conter sur la bénignité de ces doctrines. C'est alors que son génie se découvre, qu'il change de politique, et qu'il imagine de fonder la « Révolution officielle ». Le plus sûr moyen, pensait-il, de détourner les ouvriers de leurs tentateurs, était que le rouvernement en personne constituât pour eux des associations où ils pourraient débattre leurs intérêts corporatifs; on essaierait d'y attirer les éléments les plus avancés; les délégués de Zoubatov sauraient y faire parler les moins bavards : ainsi l'on pourrait, ;.a fur et à mesure, faucher dans leur éclosion les épis trop menaçants, et cueillir la révolution dans ses pousses les plus vigoureuses. C'est le projet qu'il exposa à Sipiaguine.

« Incontinent, Sipiaguine l'agréa. Ce ministre, qui préludait avec succès au règne de Plœhwe, entra immédiatement dans la pensée subtile de Zoubatov, et celui-ci reçut la mission d'organiser à Moscou la première « Union

ouvrière». 11 y fut aidé par un homme honnête et de bonne foi, celui-là, le professeur Ozérov, qui, du point de vue libéral, avait fait, en 1900, sur cette question, une série d'articles remarqués dans le Courrier du Nord, libre journal que dirigeait alors le prince Vladimir Bariatinsky, et qui fut depuis supprimé pour son indépendance. Le professeur Ozérov fut la première dupe de Zoubatov. Grâce à eux, cette « Union » de Moscou réussit brillamment. Zoubatov poursuivit ses succès. Bientôt des associations semblables étaient constituées à Minsk, à Odessa, à Vilna, à Pétersbourg, dans tous les centres ouvriers de l'Empire, et peu à peu, la classe ouvrière se jetant avidement sur ces comités, où elle avait licence d'exprimer ouvertement ses doléances et de rédiger ses revendications économiques, y prenait conscience d'ellemême et y acquérait des notions de solidarité que l'on regretterait bientôt de lui avoir révélées.

« Mais si le succès fut grand, et si l'amour-propre de Zoubatov put s'en réjouir, cependant il ne fut pas tel qu'il l'avait souhaité sans doute. Que voulait-il? Asservir les ouvriers au pouvoir central, percer dans tous les ateliers de l'Empire une fenêtre où se posterait un œil policier. Or, comme il était fatal, la masse ouvrière, en fermentation obscure, encore inconsciente, mais impatiente de se connaître, d'échanger ses amertumes, de confondre ses volontés chétives, de dénombrer ses forces, ût bientôt, par sa seule adhésion, un organe vivant et fort de ces unions où l'on n'avait vu qu'un instrument de règne. D'elles-mêmes, par un travail naturel, les forces mauvaises s'éliminèrent, comme un corps sain assimile ou expulse les éléments impurs. Et ces « Unions d'ouvriers ^> devinrent en vérité ce qu'il fallait qu'elles fussent : des Unions ouvrières, de pensée, de souffle et d'action nettement populaires.

« Les représentants du pouvoir furent les derniers à

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