‹ La Russie libre- l'Aube RusseChapitre 3 sur 26 · LE POPE GEORGES GAPOAE · texte numérisé non relu

LE POPE GEORGES GAPOAE

s'apercevoir de celle transformation insensible et continue.

« Jusqu'au mois de janvier, les relations furent les meilleures du monde entre eux et les ouvriers. Le ministère leur attribuait des subventions, les aidait à trouver, à louer, à aménager des locaux de réunions, y organisait des concerts, des causeries, où chacun était libre de discuter ses intérêts, où Ton enseignait la iiaine de la politique, disant que c'était là vaine besogne d' «intellectuels » et d'étudiants. Un conflit économique se produisait-il sur quelque point, le pouvoir inclinait à soutenir, dans la mesure où il le pouvait, les réclamations ouvrières. Il est remarquable de constater que la première grève générale qui écîata en Russie fut organisée à Odessa, en 1900 ou 1901, par l'Union ofiicielle, et que, sur l'intervention du préfet de la ville, qui contraignit les patrons à céder, elle se termina à leur avantage. Et le gouvernement se montra satisfait de ces favorables institutions au point de récompenser leur initiateur, Zoubatov, en l'appelant à Pétersbourg au ministère de l'Intérieur. »

Cependant, succédant à Sipiaguine, un homme s'installait à la Fontanka, qui avait le coup d'œil prompt et le geste vigoureux : c'était M. de Plœhwe. Aussitôt s'engageait, terrible, un duel passionné entre lui et le ministre toutpuissant qui, depuis dix ans, tenait en mains le pouvoir, M. Witte. Ces deux hommes étaient nés ennemis. L'un et l'autre autoritaires, orgueilleux, jaloux du commandement, celui-ci rude et brutal, épris des grandes entreprises et des pensées d'avenir, celui-là insinuant et souple, besognant au jour le jour, ouvrageant dans le mystère et croyant à de petits moyens pour de courts desseins, ils devaient se heurter dès le moment qu'ils se rencontreraient, et une question ouvrière fut justement l'occasion de leur premier engagement. En 1899, on avait institué au ministère des Finances, que gérait M. Witte, un service d'inspecteurs de fabriques de circonscription, annexé

au département du Commerce et des Manufactures. Cet organisme nouveau était le quatrième de ceux qui contrôlaient le travail, et les ouvriers se trouvèrent ainsi placés sous quatre modes successifs de surveillance : les inspections des fabriques, les inspections supérieures, les inspections de circonscription, enfin le département du Commerce et des Manufactures.

Plœhwe n'entendait pas qu'une classe aussi impoi tante que celle des ouvriers échappât, fùl-ce dans la plus petite mesure, à son exclusive dépendance. Reprenant avec énergie une ancienne prétention que ses prédécesseurs, depuis 1887, sans répit, avaient formulée, il réclama la direction absolue du contrôle des usines, et fit si bien qu'il l'obtint, malgré Witte : en vertu de l'acte du 12 mai 1903, l'inspection demeura nominalement au ministère des Finances, mais fut exercée en fait par les gouverneurs, c'est-à-dire par le ministère de llntérieur, c'est-à-dire par la police. Ce fut sa première victoire sur son énergique adversaire. Dès lors, les inspecteurs de fabriques ne furent plus, grâce à ses soins, que des hommes de police affublés d'un nom plus reluisant, et, quand il se mit à étudier la matière qu'il allait confier à leur zèle, il fronça le sourcil.

Ces unions d'ouvriers ne lui dirent rien de bon. Elles lui apparurent, selon l'expression russe, comme un « bâton à deux bouts », dont l'un ne le rassurait guère. Il n'aimait pas trop que des hommes s'assemblassent pour délibérer. Réaliste de gouvernement, il avait de la défiance pour ces parlote.; dites économiques, et il savait qu'il est bien difficile à ùes hommes réunis de ne point parler politique, alors que la tentation est si forte d'exprimer ce qui s'agite en soi obscurément. Enfin il considérait avec un peu d'inquiétude l'esprit aventureux et chimérique de ce Zoubaîov, qui brûlait sans cesse de se signaler par quelque invention originale; il lui en voulait

Page 1