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LES CLASSES SOCIALES EN RUSSIE

LE PEUPLE

Dans l'ancienne Russie, il existait certaines conditions favorables au développement d'une aristocratie foncière et d'un ordre des industriels et des marchands.

Dès le Xlir- siècle, cependant, les choses prennent une autre tournure. Les Tartares d'un côté, les Allemands de l'autre, forcent la Russie à entrer dans une sorte de cul-de-sac, la séparent du monde entier >. Le commerce et l'industrie tombent dans un marasme complet. Le pénible travail de l'agriculteur-pionnier de-

1. Pendant 300 ans, à partir de 1224, la Russie subit vingt-qua^ tre invasions iartares, sans compter les peUtes incursions chroniques de ces barbares. Nous ne pouvons insister ici sur les conditions ruineuses dans lesquelles fut placé tout commerce russe grâce aux privilèges accordés aux Tartares : nos chasseurs, par exemple, étaient obligés de leur céder, au cas où ils l'exigeraient, jusqu'à leur matériel de chasse. La dépréciation excessive des métaux est un signe frappant du dépérissement du commerce. La grivna russe, qui valait au xi^ siècle 48 drachmes, tombe vers la moitié du xii^ à 40 drachmes, à la fin de ce siècle à 24 et au commencement du xin< à 14. Cette affreuse crise économique est antérieure à la conquête définitive tartare. (Klioutciievsky, Le conseil des boyards de r ancienne Russie, p. 99.)

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vient le sort de tout le pays et ne donne plus à tous que deTmov ns d'existence également modiques En dehors du b^iandage, il n'y a aucune facilité de s'ennclnr et dès Ses hautes classes ne naissent et se développen fue t S difficilement. Le sentiment de l'égahté grand, Jeu a peu sous 1 influence de cette égalité de fa.t. Et en mLe temps, la lutte cruelle avec la nature e avec les nations ennemies force a se serrer les uns contre les intres et impose l'unité.

Voilà à quelle école sociale et économique se forme

1p caractère du peuple russe. .

;iginez-vous l'existence d'un ^ff^^^^' niers russes situé quelque part près de Simb.r.k, 1 n y Tque deu. siècles. Devant le village et derrière lo \-oU s'étendent des steppes sans limites d'où viennent s'abattre, commodes f-*^»"^ ^/P^^!,"^^', ""^/^ de sauvages Nogaïs ; tout autour, des forets épai^e. Îon lies de bêtes fauves et de tchérémisses rebelles Un marécage impraticable sépare le village du fortin du t'ar qui est, en ïas d'attaque, le seul refuge des h bitants . En hiver, le marécage se couvre d un pont de dace •'en revanche, le froid atteint 40" ; les boio-ans Ae libéri'e (tempêtes) amoncellent des ^^tagnes de neige capables d'engloutir des villages envers... E.t-ialor. commode de vivre séparés, par familles par ferme»? N alon pas chaque jour besoin de l'aide de son voisin pour se défendre contre les Nogaïs, pour abattre le. arbres de la forêt, pour en défricher des quartiers afin de les mettre en culture, pour ne pas périr de fann i le champ n'a rien rendu, - car il n'y a aucun endroit ou l'on puisse«c/<e.'e/-dupain, - pour entretemr dans un

état passable le chemin qui mène au fortin du tsar, unique refuge dans les cas de danger?

L'homme est, par nature, un animal sociable : il tend à se lier avec ses semblables ; mais cet instinct naturel s'accentue encore plus dans de pareilles circonstances. Il s'affermit de toute la force des calculs utilitaires. La masse du peuple naissait donc, vivait et mourait dans des conditions qui développaient en elle un respect religieux envers le 77iir. En dehors de lui la vie semblait impossible.

Les anciens villages russes n'étaient généralement pas grands : 2, 3, 4 dvors (cours) ^ : les parcelles de terre cultivables, disséminées çà et là dans les forets et les marécages, obligeaient à ne former que de petits villages. Mais ces villages, malgré la distance qui les séparait, vivaient dans une continuelle alliance et dans des rapports constants. Un mir occupait, par exemple, une circonscription territoriale de 300 verstes (320 km^. Ici la commune, au sens actuel du mot, n'existait pas encore. Seules les terres vierges étaient un bien communal. Les terres cultivées appartenaient aux familles ou bien à de petites communes patriarcales ; mais le sentiment de solidarité que développait la vie dans le mir préparait peu à peu les esprits à la possession communale de la terre.

Les spéculations intellectuelles du paysan devaient évidemment être dirigées vers la recherche de la meil-

1. Le di'or, cour, est l'unité économique : elle contient une ou plusieur>; maisons et un ou plusieurs couples mariés s'y logent. Le dvor n'a qu'une haie et qu'une porte communes à ses habitants.

leure or^^anlsation du mir. La nécessité de la commune obligeait chacun ù penser à son organisation la plus parfaite, d'autant que la masse populaire ne pouvait compter pour s'organiser que sur ses propres forces, car il n'y avait pas "dans le village de maître qui fût capable (l'assumer quelque responsabilité. Le maître — dans les cas où il existait — servait le tzar et bornait ses relations avec le village à des prestations aussi abondantes que possible.

En s'haliituant ainsi à se gouverner lui-même, le peuple se formait dans son milieu, sous l'empire d'une complète égalité et transportait ensuite peu à peu l'idée de l'égalité, des droits de chacun dans les rapports économiques. Le développement de la pensée dans ce sens était inévitable. Au fond, l'idée que tous sont égaux, que les institutions sociales n'existent que pour k bien de la société et, enfin, que la société a l'obligation d'assurer à l'individu le travail — n'est que la conséquence naturelle et logique de l'idée même de la société. Ces simples conséquences ne viennent pas seulement à l'esprit, là où le développement des classes trouble la marche régulière de la pensée humaine. Le peuple russe, malgré toute son ignorance, grandit dans des circonstances où il a existait presque pas de classes; aussi ne put il manquer de déduire que deux et deux font quatre. Plus tard, quand le caractère du peuple fut déjà formé et que la masse populaire s'organisa dans s )n mir, ce fut déjà un gros obstacle à l'éclosion des classes privilégiées, qui subsista alors même que tout le reste favorisait cette éclosion.

Les dispositions et les tendances des masses popu-

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laires pesèrent comme une lourde pierre sur le développement de la noblesse et rendirent sa chute plus facile qu'on ne pouvait imaginer. Aujourd'hui elles nuisent beaucoup au développement de la bourgeoisie et très probablement la feront échouer à son tour comme la noblesse. D'autre part, elles ont créé l'absolutisme russe, ou plus exactement elles ont rendu possible son éclosion triomphale en une institution d'un arbitraire inimité et souvent même — ce qui est plus curieux — dirigé contre les intérêts du peuple.

Ainsi l'importance des masses populaires est très grave. Que le peuple parle ou qu'il se taise, qu'il agisse ou qu'il se blottisse dans ses champs de blé — tout ce qui est dans le pays se règle involontairement sur lui. La haute politique du gouvernement, le développement et la décadence des classes privilégiées, le travail de la pensée des classes instruites — tout cela, et mille autres choses, porte le cachet de l'inQuence des paysans, sans qu'ils connaissent leur influence, sans que bien des fois ceux mêmes qui la subissent connaissent la vraie cause de leurs destinées. Le paysan agit sur eux comme agit la nature, comme agit le milieu qui prédétermine nos actions indépendamment de l'intelligence que nous avons ou que nous n'avons pas de leurs causes.

En conséquence, l'étude du caractère et des institutions du peuple présente en Russie un plus haut intérêt que partout ailleurs. Cette étude nous explique à la lois le passé et le présent du pays et jette des lumières sur son avenir. Jusqu'à présent, en effet, l'influence des masses populaires sur la politique ne se manifes-

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lo:

tait que par contre-coup. Aujourd'hui l'esprit du peuple se développe, devient capable de vastes conceptions politiques. Une heure arrivera, où les masses diront plus clairement leur mot. Je ne veux pas jouer au prophète, mais il est évident que le peuple tentera de reproduire dans les institutions gouvernementales quelque chose de ce qu'il crée chez lui.

Regardons donc le peuple vivre chez lui, dans ses villages ; voyons ce qu'il crée, lorsqu'il crée conformément à ses goûts et à ses tendances.

J'ai déjà marqué les tendances à l'égalité et le sentiment de sociabilité qui sautent aux yeux de l'observateur du peuple russe. C'est surtout chez les f.rands Russiens que ces traits sont le plus prononcés, mais ils sont très nets aussi chez les autres races russes. Pour un Russe, le respect profond de l'ouvrier anglais pour le gentleman est un sentiment presque incompréhensible. Aux temps de l'indépendance delà Pologne, quand le gouvernement polonais octroyait à certains Cosaques des titres de noblesse, ces nouveaux privilégiés échangeaient des sourires, se demandaient l'un à Tautre : — Eh bien, frère, dis-moi, l'ombra de mon corps est-elle devenue plus longue à présent?

Le servage même ne pouvait détruire chez le peuple ce sentiment d'égalité démocratique. Sans doute, cette période de rudes épreuves, qui pesèrent surtout sur le paysan grand russien, ne pouvait rester sans influence sur son caractère, mais malgré tout, notre paysan n'est pas devenu esclave, (l'esclavage existait dans la Russie ancienne, il fut absorbé par le servage).

En dépit des tendances esclavagistes de la noblesse,

en dépit de l'appui que le gouvernement donnait à ces tendances, — notre servage n'a jamais pu se transformer en esclavage pur.

Le pomiechtchik {geniilhomme possédant des serfs) n'eut jamais de droit sur la vie de son sujet : aux termes de la loi, un maître cruel était lui-même soumis à la tutelle de l'administration. Les serfs jouissaient des droits de propriété et pouvaient jadis à leur tour posséder des serfs. La loi reconnaissait que si le maître des paysans ne pouvait leur fournir 4 déciatines et demi de terre, les paysans avaient le droit de demander que le gouvernement les fît passer au nombre des paysans de l'Etat \ Il est vrai qu'en même temps les paysans n'avaient le droit de porter aucune plainte, aucune réclamation contre leur maître

Ainsi notre servage jusqu'à sa fm demeure plutôt un abus colossal de la noblesse et du gouvernement, qu'un ordre social bien établi.

C'était justement là aussi le point de vue des paysans eux-mêmes. Les paysans furent toujours convaincus que le servage était une institution passagère. Les paysans obéissaient aux nobles, non comme à des 5e/gneurs mais comme à des serviteurs du tzar qui est un représentant du peuple. L'idée du peuple sur le servage était la suivante : le tzar, ayant besoin des services de ses employés (sloujiloïé soslovU), les- récompensait par le travail des paysans. A leur avis, le tzar avait égale-

1. GeUe loi ne fut jamais abrogée; on l'oniit tout simplement dans la deuxième édition du Svod Zakonov (code civil). Le& abus de cette sorte ne sont pas rares dans la législation russe. Gela s'appelle changer une loi d'une manière codificaiive. Il serait plus exact de dire à la manière d'un connecteur typographe.

ment le droit de faire d'un paysan un noble ou d un noble un serf, selon l'exigence du bien public. En même temps, le peuple continuait obstinément à croire que les terres de la noblesse appartiennent a ceux qui les labourent ^ Bref, l'esprit du peuple n'était pas abattu, il n'a jamais reconnu la légalité du principe d'esclavage soutenu par les tsars et par la noblesse. Néanmoins il était soumis à l'arbitraire cruel de ses

maîtres. .

C'était là une source de corruption. Le senhment de la liberté devenait encore plus terne : le sentiment de la di2;nité humaine encore moins sensible. S'affaiblissant sous le joug du travail éternel, le paysan n'avait pas les moyens de développer son esprit, D'autre part, — le jous môme de l'esclavage commun donnait aux paysans de nouvelles raisons de serrer leurs rangs, les rattachait d'un lien plus cordial à leur mir. la seule institution où ils se voyaient des hommes, où leurs droits étaient reconnus et où ils trouvaient enfin un appui moral et matériel, et même quelque protection contre l'arbitraire du maître. L'histoire du servage nous rapporte des miracles d'abnégation des paysans pour le bien du ?mr. Soutf'nr pour le mir — cette expression resta classique—devint une formule de martyre et d'héroïsme. Ainsi le paysan russe sort du servage avec les mêmes qualités de^ caractère avec lesquelles il y entre, mais

1. Conformément à ce point de vue, l'imposteur Pougatchev qui se prélendait lEmpereur Pierre III - déclarait qu'après avoir reconquis le trône de ses ancêtres, il rendrait toutes les terres aux paysans et récompenserait désormais les nobles par des appointement-;.

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avec ces qualités pour ainsi dire encore plus prononcées.

Qu'est-ce donc que le fnir paysan ?

Le mi}\ c'est une commune qui a pour lien l'unité de l'autonomie et de la possession des terres.

Le ?ni/\ c'est parfois un seul village. En ce cas, l'administration économique s'adapte exactement sur l'administration civile. Il arrive aussi qu'un grand village est divisé en plusieurs communes rurales. Alors chacune des communes a son administration économique spéciale, tandis que l'administration civile et policière est commune pour toutes. Parfois enfin plusieurs villages ne font qu'un 77ii7\ Ainsi les proportions du ?7îir varient de vingt ou trente à quelques milliers de dvo7's,

11 n'est pas bien joli, le village russe ! Un village de dimensions moyennes est ordinairement coupé par une longue rue ^ Elle est aussi large que les boulevards de Paris, mais elle n'est paspavée. Ravinée en tous sens parles eaux delà fonte des neiges, elle est toute creusée de flaques de boue et çà et là l'herbe la couvre. De part et d'autre de la rue s'espacent les maisons de bois couvertes de chaume. Dans les provinces du Nord, où il y a beaucoup de forêts, ces izbas sont parfois très grandes : elles ont rez-de-chaussée et étage.

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