‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 3 sur 103 · V -la Pologne. - Population polonaise et russo. - Question · texte numérisé non relu

V -la Pologne. - Population polonaise et russo. - Question

■ ,1e l'Ukraine et de la Russie P.lamhe. - llistonque - Le» i.léesdeMiliouline : sa réforme agraire. - Liens de la 1 ologiie et de la lîussie actuelle. - Politique néfast,. de notre gouver-

V, - La Bessarabie. - La Crimée. - Le Caucase et la Oeorg e^ L'.Vrménie. - Politique économique et policière de notre ..ouvernement de nature à faire perdre à la Russie le benehce

de ses bons services.

Vil I,e Turkestan. - Populations indigènes. - Notre gouvernement n'a su que conquérir. - Conllt commercial, et un innr, militaire, avec r.\ngloterre. . , „„

VIII -Le nationalisme en Ukraine. Chcvtchenko et les na- Honalistes contemporains. - Aspirations populaires. - Les nationalistes ne leur donnent pas satisfaction. - >L Dragomanov et son influence. - Résumé et conclusions du livre.

1 vi

Jetez un coup d'œil suria carte de Russie; puis, essayez de vous représenter, les yeux ferni s, l'espace sans fin que vous avez devant vous, d'elle-même cette question se pose à votre esprit: La Russie est- elle en fait un pays ou n'est-elle qu'un terme géographique? Peut il y avoir un lien réel, intime, qui unisse toutes ces populations dispersées à de telles d'stances? Vraiment, quel lien peut-il exister entre. un habitant du Kamtchatka et un habitant de la Podolie, alors que, seul, le trajet de Tune à l'autre de ces contrées comporte trois à quatre mois de voyage, en raison des moyens actuels de communication? Et si même on supposait un train marchant avec une vitesse de quarante kilomètres à l'heure, en ligne droite, de la frontière occidentale aux limites orientales de la Russie, il ne lui faudrait pas moins de quinze jours pour traverser cette distance de 15000 kilomètres, et à l'arrivée, le voyageur pourrait se féliciter d'avoir parcouru un territoire qui surpasse par sa grandeur l'Europe et l'Australie prises ensemble, un territoire qui est le-

sixième de la terre ferme du globe —ce qui revient à 22311997 kilomètres carrt'S '.

Vraiment, ce semble être trop pour uneiiatmi.Vlhstolre nous donne quelques exemples de monarchies gigantesques. Ainsi FEmpire des Mongols était beaucoup plus vaste que la Russie ; la Turquie, au temps de sa splendeur, occupait un territoire de lODOOOOl) kilomètres carrés. L'Angleterre, avec ses colonies, dépasse actuellement la Russie de 4G4000 kilomètres. Mais qui donc considérerait un de ces Etats comme un seul pays? L'Angleterre possède rinde et le Canada : nul ne dira que ce s^ntlades pays anglais. Pendant des siècles, la Turquie posséda la Grèce ou la Bulgarie : il a toujours été évident qu'il n'y avait point de lien organique entre ces pays et leur conquérant quoiqu'il leur eût imposé sa dénomination politique. C'est là un trait caractéristique de toutesles monarchies gigantesques et qui explique leur existence relativement peu durable. Ne voyons-nous pas une poignée de montagnards pyrénéens conserver son unité organique dans l'espace des siècles pendant lesquels s'épanouissent, grandissent et se flétrissent successivement au-dessus de cette poignée de Basques, l Empire de Rome la Ville Eternelle, l'Empire universel de Charlemagne, l'Empire de Charles-Quint pour qui le soleil ne se couchait jamais?

Ces grands souvenirs historiques planent sur vous quand vous vous représentez l'énorme territoire de la Russie. Est-il possible d'y trouver quelque partie douée

1 Comme terme do comparaison, nous rappelons que la Franc»-, colonies non conipris.^s, n'a quo 528511 kilomètres, r Allemagne 544907 ; l'Autriche 624045.

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

d'une unité organique ? IN'est-ce qu'un conglomérat fragile comme les Empires d'Attila et de Tamerlan? Cette dernière supposition semble d'autant plus plausible que dans la liste des nationalités russes on trouve plus de 70 dénominations sans compter les étrangers. Comment maintenir unis ces peuples dissemblables et ne doit-on pas s'attendre à voir un beau jour la Russie s'eiTritter et laisser a sa place quelques dizaines de pays indépendants?

Sanspousserplusavantl'examendelaquestion, — nous allons donner plus loin quelques renseignements de natureàéclairer le lecteur, — il est hors de discussion qu'un fait bien constaté vaut toujours mieux que des suppositions théoriques. La Russie est un fait que l'humanité a eu tout le temps de reconnaître. L'existence des gigantesques empires artificiels, comme les empires orientaux, n'est pas durable. La Russie, elle, existe depuis déjà plus de cinq cents ans comme état et depuis plus de mille ans comme unité nationale. Que de changements elle a vus autour d'elle pendant tant de siècles ! Elle assista à l'éclatant épanouissement età la chute définitive de l'Empire Tartare. Elle vit la naissance de ce redoutable empire ottoman dont la mort inévitable n'est à présent qu'une question d'années. Née en même temps que la Russie, la Pologne a déjà traversé toutes les phases du développement et de ladécomposition politiques. Mêmes révolutions dans l'Europe occidentale. La puissance de l'Espagne fleurit et défleurit. La puissance temporelle des Papes naît et meurt. Une foule de petits organismes politiques, comme les Pays-Bas, le Danemarck, la Suède, ont atteint ces limites extrêmes d'accroisse-

ment quils ne sauraient plus surpasser... Et la Russie? La Russie vit toujours, elle se développe, elle marche plutôt à une éclosion complète et encore inachevée qu'elle ne s'avance au delà, sur la pente delà décrépitude. Son aspect ne ressemble guère à celui des Etats qui ont seulement une e.vstenceaitlficielle. Même dansla formation

croissante de l'empire de Russie on sent la présence de je ne sais quelle force organique. Cet accroissement ne ressemble en rien aux conquêtes des Tamerlan qui dix ans plus tard sont comme non avenues. La Russie grandit sans relâche pendant des siècles entiers.

L'Etatrussea, au XV« siècle, oBOOOO kilomètres ; au \\\\ 8720J00; au XVIi« 14392000; au XVIII^ siècle, 17080000; au XIX«, 22311992. 11 convient de remarquer la régularité et la constance de la marche de ces

chiffres. -, vz-

Faitplus significatifencore,l'agrandissementdel /:./«/

russe éiix'X bien souvent précédé par l'agrandissement du territoire national. Des espaces considérables, au Nord, à l'Est et au Midi étaient souvent occupés ou conquis par les peuples, avant que le gouvernement n'ait songé à les rondre siens. 11 e^t même arrivé qu'il refusât de prendre sous sa protection le territoire conquis par les

Cosaques.

De la, ce trait caractéristique que l'accroissement du territoire de la Russie ne dépend que fort peu du génie de ses gouvernants. Cet accroissement ne s'arrête pomt sous des souverains imbéciles comme Théodore V' : Il ne s'an-ête pas davantage aux époques des plus grands désordies politiques. Le début du XVII^ siècle fut pour la Russie une p'riode de désorganisation poUtique qui

faillit amener la perte de son indépendance. Pourtant, alors qu'en 1598 elle avait un territoire de 8792000 kilomètres carrés, en 1645, à la fin de cette période troublée, elle en avait porté la superficie à 14000000. Le même phénomène se produit durant le second quart du XVIII® siècle. Il est évident qu'on ne peut attribuer ce fait aux succès accidentels de grands conquérants et qu'il en faut chercher les causes plus profondément, dans la vie même de la nation.

La vitalité delà Russie est démontrée plus clairement encore au temps de ses rudes épreuves historiques. Notre histoire est l'histoire d'une lutte incessante qui plus d'une fois pouvait rédu're notre peuple aux abois. Dès 1238, la Russie dut fléchir sous le joug des conquérants tartares, joug terrible qu'elle supporta pendant deax. siècles et demi. Vaincue et démembrée, elle recueille cependant assez de force pour se relever et rentrer en scène avec plus de résistance que jamais. Pendant l'Epoque des troubles, au commencement du Xyil** siècle, la Russie, déchirée parla guerre civile, se trouva non seulement sans dynastie régnante mais sans gouvernement national. Une partie de son territoire fut envahie par les Suédois et le reste en grande partie conquis par les Polonais qui occupèrent même la capitale de l'Empire . La Russie n'avait plus ni armée ni administration. Les boyards, qui constituaient le piteux gouvernement provisoiredu pays, décrétèrent sous les baïonnettes des soldats polonais l'avènement au trône moscovite duprince Vladislas. Soudain voila que retentissent de toutes parts les voix des patriotes : ce n'étaient pas des Tzars, de grands boyards, des gouverneurs, des fonctionnaires ; c'étaient surtout

des gens du peuple, de petits nobles comme les frères Liapounov, le moine Abraham Palitzine, un petit commerçant KouzmaMinine. Le prince Pojarskydont la race était depuis longtemps déchue, fut le plus éminent d'entre eux. Une révolte générale éclate dans la Russie. De petits détachements d'insurgés (Chichis, comme on les appelait) épuisent l'armée polonaise. Une milice de 100000 hommes s'approche de Moscou, et comme elle se trouve impuissante, d'innombrablestroupes nouvelles viennent du fond des provinces. Cette grande lutte qui finit par la délivrance complète de la patrie est soutenue par le peuple. Même après la nomination du Tzar, l'Assemblée nationale (Zemsky-Sobor) siège pendant plusieurs années, et c'est surtout à l'énergie et à la prudence de ses représentants que la Russie doit sa libération.

Ces souvenirs historiques ne dénoncent-ils pas les forces organiques que possède la Russie et dont l'activité ne cesse même pas aux époques de désorganisation politique ? Ces forces trompèrent plus d'une fois les calculs des conquérants qui ordinairement ne voyaient dans la Russie que son gouvernement. Ainsi, en 1612, les jésuites, d'accord avec les rois de Pologne pour tenter la conquête de la Russie, croient suffisant de porter un coup vigoureux au centre gouvernemental. Un siècle après, le roi de Suède, Charles Xll, fonda tous ses calculs sur son entente avec le gouvernement de l'Ukraine. Les plans de Napoléon I" \qui croyait n'avoir à lutter qu'avec Alexandre P% furent toujours déjoués par le peuple.

1. Napoléon P^ cependant, avec le flair d'un homme (lui appar-

Si maintenant nous examinons , d'une manière plus détaillée, la composition de la population de la Russie, l'existence d'une unité nationale ne nous étonnera pas autant. 11 est vrai que l'Empire russe renferme dans ses limites, plus de soixante-dix nationalités diverses, mais il ne faut pas exagérer l'importance de ce fait. Sur 100,000,000 d'habitants de l'Empire, la race russe compte pour 67 millions, de sorte que pour toutes les autres races il ne reste plus que 33 millions. Ainsi le nombre de chacune d'elles ne peut pas être grand. En effet, la race finnoise — qui, les races slaves mises à part, est la plus nombreuse en Russie, — n'est que le 6 0/0 de la population de l'Empire et d'ailleurs se subdivise en onze variétés séparées les unes des autres par d'énormes distances, par la diversité de la langue, par l'absence complète de relations. En outre plusieurs de ces peuples

lient par ses origines à une époque révolutionnaire, se doutait quel' que peu de l'importance de la masse populaire : il essnya de sé- <1 lire les serfs russes par des promesses de libération. Cette tentative timide n'obtint aucun résultat. L'imagination du peuple a subi cependant l'iniluence du souvenir du grand conquérant. On trouve aujourd'hui encore parmi nos sectaires un groupe dit Xapoleonovchlchina (napoléoniens,', qui vénère le portrait de Napoléon. Quant à la masse de la population, elle le confond avec l'Anliclirist.

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

sont des iribas sauvages de quelques milliers d'âmes '. On pourrait généralement en négliger la moitié sans que la population de l'Empire se trouvât diminuée d'un 1/2 0/0. Et ces petites peuplades, en fait, sont déplus en plus négligeables, en partie parce qu'elles s'assimilent aux Russes, en partie malheureusement par suite de la mortalité parfois effrayante chez elles.

Tous les peuples de l'Empire qui n'appartiennent pas à la race russe n'ont certes pas si peu d'importance. Des provinces entières ont eu leur histoire et conservent encore aujourd'hui leur langue parfaitement élaborée et leur civilisation parfois supérieure à celle de la race purement russe. Ces provinces occupent une partie de la zone occidentale et méridionale de la Russie. La Finlande, les gouvernements de la Baltique, la Lithuanie, la Pologne, une partie de la Bessarabie, les gouvernements situés au delà du Caucase sont tout autant de contrées où le Russe est regardé comme un étranger. Souvent ces provinces ne sont maintenues dans l'obéissance qu'a l'aide des baïonnettes et de la police. Cependant, en détacliant tous ces pays par nature étrangers à la Russie, il nous reste, malgré tout, un territoire colossal, habité par la race purement russe avec alliage par taches d'un petit nombre d'habitants appartenant à d'autres races. Ce territoire de plus de

1. Exemple : Samoyè les : 25,000 âmes; — Vo^joulis et Oiip^res : 2000; — Moncrolsde Sibérie : 5000 ; — louka^hirs, Tchoukkliis, Guiliaks, Karntchadals, pris ensemble : 40000 ; — les tribus montajînnrJes do Caucase ne sont souvent pas plus noml)reuses (Karatchaïs, Oubikhs, Konmiks, Svanets, Ossetines, etc). Chacune ne compte que de 5000 à 25,000 âmes. On pourrait multiplier les exemples.

4 millions de kilomètres s'étend dans la Russie européenne, de l'Océan du Nord jusqu'à la mer Noire et au Caucase. Sur 'ce territoire, la race russe forme DO 0/0 de la population. En Asie, le territoire peuplé presque exclusivement par les Russes, occupe tout le Midi de la Sibérie et de l'Oural jusqu'à l'océan Pacifique (au moins

5 millions de kilomètres), il est impossible de donner le chiiîre exact de la population russe dans cette contrée, mais la moitié de la population de la Sibérie est russe. Quoi qu'il en soit de ce chiffre, la Sibérie appartient sans contredit aux Russes ; les indigènes — de petites tribus sauvages — ont été repoussés jusqu'aux forêts et aux plaines marécageuses du Nord et ne peuvent être nos concurrents ^

11 y a pourtant parmi les indigènes de la Sibérie des races capables de civilisation % par exemple les Yakouts (près de 250,000 âmes) et surtout les Bouriates (près de

1. (1 Les Ostiaks, dit d'une de ces peuplades un homme dont la sympathie pour tous les opprimés n'est pas douteuse, appartiennent à la catégorie des races qui s'éteignent, On s'en rend compte au premier coup d'o'il. Ils sont excessivement fuibles et rabougris. Deux Ostiaks peuvent se placer dans un canot si petit qu'un seul Européen de taille moyenne y pourrait tenir à peine. Il est triste de voir ces t^auvages à demi nus trotter le long d'une rivière. Les hommes ne sont vêtus que d'une chemise sale et presque en lambeaux. Leurs ventres et leurs tètes semblent être démesurément gros. Leurs pieds horriblement maigres leur donnent de la res semblance avec les échassiers. » Dkb.vgory-Mokiuevitch, Mémoires dans Le Messager de la volonté du peufjle, n» 1.

2. Un historien de talent Ghtchapov, descendait des Bouriates da côté de sa mère. La mère du révolutionnaire Neoustroev fusillé dernièrement Jetait une Iakoutka. Le célèbre voyageur Mikloukha- Maklaï descend aussi de je ne sais quelle race sibérienne. De semblables exemples ne sont pas rares.

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

260,000). Mais ces races subissent facilement l'influence russe et dès lors ne peuvent plus amener aucune complication politique.

A Texlrémité orientale de l'Empire sur les bords de TAmour et de l'Oussouri, il y a des provinces sur lesquelles la Chine peut élever des prétentions. Ces provinces lui appartenaient autrefois.

A cela près, les 12 à 13 autres millions de kilomètres carrés de la Sibérie sont incontestablement russes.

De la sorte, en négligeant les provinces de l'Empire qui n'ont avec la Russie qu'un lien plus ou moins artificiel, on trouve toujours un territoire de 16 à 17 millions de kilomètres pour la Russie proprement dite, territoire habité par 77 millions d'âmes dont G7 millions de pure race russe. Il est vrai que l'Unité nationale n'est pas toujours la môme chose que l'Unité politique, surtout quand les races ne sont pas tout à fait homogènes, comme c'est le cas pour la Russie. La prédominance de la race russe explique jusqu'à un certain point, cependant, cette unité nationale qui s'est si souvent manifestée dans l'histoire.

On voit donc que la nationalité russe est solidement assise dans l'Empire, quoique cette considération n'y détruise, certes, pas l'importance de la question des nationalité.

Parler de cette question, insister sur elle n'est pas perdre de vue le but de ce livre. Elle en limite au contraire très sévèrement le sujet. Notre étude ne peut en effet dépasser le point où finissent les provinces purement russes. Si l'auteur de ces pages se hasardait à écrire non plus sur la Russie actuelle seulement, mais aussi

sur la Pologne, sur la Finlande, sur la Géorgie, etc., son livre deviendrait une vraie bibliothèque.

L'existence de provinces immenses qui ne tiennent à la Russie que par la force des baïonnettes et la toutepuissance de la police est d'elle-même une question intérieure très grave. Les soulèvements périodiques de la Pologne nous dispensent d'insister sur ce point.

En parlant donc de la Russie, il nous faut consacrer quelques pages à ses provinces frontières, nous préoccupant surtout de la solidité du lien qui les unit à l'Etat russe et de l'importance qu'a leur possession pour les intérêts de l'Empire.

La Russie proprement dite, nous lavons déjà indiqué, est entourée du côté de l'Ouest et du Midi d'une large zone de 3 millions de kilomètres, peuplée d'au moins 24 millions de sujets de race exotique. De là l'aspect particulier de l'Empire russe : son maximum de force est au centre, sa faiblesse relative dans la périphérie, dans cette écorce étrangère qui enveloppe la moelle. La Russie présente pourtant dans ses différentes provinces frontières des degrés différents de solidité ou, si l'on préfère , de faiblesse. Aussi l'importance de la question des nationalités dans chacune de ses provinces n'est-elle pas la même pour la Russie. Examinons donc la situation de chaque province.

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

A la frontière du Nord-Ouest, entre la Russie et la Suède est situé un pays spacieux qui se nomme la Finlande ; elle occupe un territoire de 380,000 kilomètres et renferme plus de 2,000,000 dïimes (2.j0,000 Suédois, le reste Finnois). La race finnoise n'a parmi les races e iropéennes de parenté qu'avec les Hongrois. Autrefois c'était une race fort nombreuse et fort puissante qui occupait d'immenses territoires en Europe et en Asie ; mais peu à peu elle a été absorbée par les autres peuples ' et maintenant on ne la trouve plus qu'en Russie où elle est dispersée en plusieurs endroits par petits groupes.

La langue finnoise n'a rien de commun avec le suédois. Ma-s la Finlande, conquise parles SuéJois, il y a plus de 600 ans, et demeurée en leur pouvoir jusqu'à la paix de Tilsitl -, qui la donna à la Russie, porte à jirôsent encore le cachet de la civilisation suédoise.

La Finlande, quoique conquête de nos armes sur les Suédois, fut annexée à la Russie sur le pied d'égalité et non comme province conquise. Cela résulte du titre même que prennent les Tzars russes : <( Nous, par la volonté de Dieu, Empereur et Autocrate de toute la Russie, Tzar de Pologne, Grand Prince de Finlande, etc. » Alexandre P'',qui faisait parfois parade d'idées libérales, disait que l'annexion de la Finlande à la Russie était uniquement son affranchissement du pouvoir suédois. En tout cas, la Finlande conserve encore sa constitution :

1. Ce sont surtout les Grands Piussiens qui ont dans leurs veines un mélange de sang finnois.

2. Du reste une partie de la Finlande (jusqu'à la rivière Kumcne,) était encore aux mains des Russes en 1741.

elle a son administration propre, ses diètes, ses douanes, son budget et même sa petite armée, ce qui n'empêche pas les bataillons russes d'occuper toutes les forteresses finnoises. '

La Finlande est actuellement la seule partie de la Russie où les représentants du peuple peuvent contrôler le gouvernement, où l'individu est affranchi de l'arbitraire administratif, où la presse est libre.

Au commencement de l'annexion, les sympathies pour la Suède étaient grandes dans la contrée. Aujourd'hui encore elles existent ; cependant, la fin de la domination suédoise a été le signal d'une crise grave : la race finnoise, qui forme la grande majorité de la population, se décida à élever la voix. Jusqu'alors la langue littéraire unique était celle de la Suède, et un Finnois qui, par son instruction, sortait de la foule, devenait ipso facto un Suédois. Peu à peu la langue finnoise fut adoptée par les tribunaux, dans la vie politique, en littérature, de sorte qu'aujourd'hui elle est presque dominante. La race finnoise s'est ravivée : elle s'est mise à lutter contre les Suédois. Cette lutte ne ressemble pas tout à fait à une lutte politique, mais elle entraîne des conséquences politiques fort importantes.

Plus la Finlande devient finnoise, plus elle se détache de la Suède... et dès lors plus elle a de motifs de se lier à la Russie.

Voilà pourquoi le gouvernement russe a toujours soutenu les tendances nationales des Finnois.

11 est pourtant indispensable d'ajouter que la Finlande tout en rompant ses liens avec la Suède ne con-

L'EMPIRE RUSSE ET LA RUSSIE

tractait aucun lien moral avec la Russie. Pour se rendre de Saint-Pétersbourg à la frontière de la Finlande, il ne faut qu'une heure de chemin de fer, et cependant, quand on dépasse cette frontière, on a l'impression que l'on est transporté à des milliers de kilomètres de Saint-Pétersbourg.

On ne saurait se figurer deux pays qui se connaissent moins et qui éprouvent aussi peu d'intorèt l'un pour l'autre, (jénéralement le Finnois n'aime pas les Russes qu'il traite de haut et le Russe est absolument indifférent à ce qui concerne les Finnois. Les événements qui ont un intérêt social pour la Russie trouvent un écho en Géorgie, en Pologne, sur l'Amour et ne produisent aucun effet en Finlande où une révolution parisienne aurait peut-ôtre plus de retentissement qu'une révolution pétersbourgeoise.

11^ est difficile de se représenter deux types sociaux aussi dissemblables que la Russie et la Finlande. La Finlande ', c'est un bourgeois honnête et laborieux

l. La Finlande rappelle la Suisse en beaucoup de choses. Ses habitants sont lal)orieux , honnêtes et énerj^ûques. Ils savent se créer une vie indépendante et aisée. La Finlande n'a pas de prolétariat : la majorité de sa population possède des propriétés foncières — ce qui jusqu'à un certain point est dû aux efforts opiniâtres du « Sénat » local. Le sol de la Finlande est stérile : le nom indigène signifie co«^ree des lacs et des marais: si on ajoutait: et des rocs granitiques^ la caractéristique serait complète. Mais en dépit de tous ces désavantages, grâce à la persévérance des habitants, le [>ays est couvert aujourd'hui de champs en pleine culture. Cependant la production du blé est insuffisante pour nourrir les Finlandais ; c'est par le produit de leur commerce et de leur industrie qu'ils rétablissent l'équilibre. Les Finlandais passent pour excellents marins : leur Hotte est de 1593 bâtiments. En 1875, le nombre des fabriques était de 419 avec un produit de 10 millions de roubles.

ri

dont la vie est lucrative, réglée sur la raison.... mais toujours monotone et un peu triste. La Russie, c'est un étudiant déréglé, tantôt débauché, tantôt affamé, capable de toute sorte de folies, mais aussi de traits sublimes et qui toujours se préoccupe davantage des grands problèmes de l'humanité que de son terme à payer. Ces deux caractères si différeitts s'accommodent d'autant mieux que Russes et Finlandais s'occupent moins de leurs affaires réciproques : tel est en réalité le modtts vicendi des deux peuples.

On peut affirmer qu'aussi longtemps que la Russie n'empêchera point la Finlande de vivre à sa guise, ce pays demeurera pour elle un allié fidèle. Pendant la campagne de la Grimée, la Finlande combattit courageusement pour la Russie : durant la dernière guerre contre la Turquie, les Finlandais luttèrent bravement avec nous dans les plaines lointaines de la Bul-

garie.

Il est d'autant plus aisé de trouver un modus Vivendi favorable aux intérêts des deux peuples que la Russie n'a besoin de la Finlande qu'au seul point de TU3 strat3giqa3. Siint-Pétersbourg, non? l'avons dit, n'est qu'à une heure de la frontière finlandaise, et c'est encore à la Finlande qu'appartient toute la côte nord du Golfe. Protégée par les bastions de Sweaborg, une flotte ennemie bloquerait sans issue Cronstadt et Saint- Pétersbourg. Bref, aux mains des ennemis de la Russie, la Finlande serait une arme terrible contre elle. Elle le fut plusieurs fois jadis pendant nos guerres contre la Suède.

A tous les autres points de vue, la Finlande n'a aucune

importance pour la Russie. Ses ports sont loin de nos voies commerciales. Son sol ne produit rien qui nous soit d'une absolue nécessité. Le plus grand développement possible de ses forces ne menace en rien nos intérêts nationaux, car dans toutes les provinces le long de la frontière finlandaise, la Russie est absolument chez elle. De son côté, plus la Finlande se développe comme pays finnois, moins elle a de raisons de s'opposer à l'union politique avec la Russie, d'autant qu'elle a besoin du blé russe pour sa propre consommation et des marchés russes pour écouler ses produits. En 1882, l'importation en Finlande a été de 13 millions de roubles en marchandises d'origine russe ^ et l'exportation dans l'Empire de plus de 15 millions de roubles (plus de 10 millions de produits de fabriques). Cette balance n'est pas, on le voit, sans profit pour le commerce de la Grande Principauté, et les Finhmdais, semble-t-il, doivent seulement désirer que leurs rapports d'amis avec l'Empire se prolongent le plus longtemps possible.

Malheureusement, compter ainsi, c'est compter sans le maître. Ce maître vient et tout chan^fe. Un gouvernement despotique qui a pour agents des millions de baïonnettes est un gros sujet d'inquiétude pour les Finlandais. La Grande Principauté ne peut oublier le sort de la Pologne qui avait, elle aussi, reçu autrefois une constitution des mains d'Alexandre P^ Un seul caprice du despote peut anéantir les franchises séculaires du pays : or, en Russie, il y a eu pas mal de despotes, et des despotes parfois très capricieux.

Page 1