‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 38 sur 103 · Romanoyitcu-Slavati.xsky, La noblesse en Russie, p · texte numérisé non relu

Romanoyitcu-Slavati.xsky, La noblesse en Russie, p

l'église officielle. Le clergé ne savait répondre qu'en recourant à Tappui de la police.

Les premiers temps des persécutions contre le Rascol furent souillés par quelques auto-da-fé, crime presque inconnu en Russie ^ Mais si les condamnations au bûcher cessèrent au bout de quelques années, des persécutions d'un autre genre continuèrent, toujours dirig' es par des dignitaires ecclésiastiques. Les prêtres surveillent aujourd'hui encore les raskolniks en vrais poHciers ; ils ne disent rien si les raskolniks paient leur silence ; mais s'ils se refusent à l'acheter, le prêtre, assisté par la police, commence la campagne. On ferme les oratoires, on enlève les vieux livres religieux, on arrête les chefs de S3Ctes. J'ai entendu moimême les plaintes de juges d'instruction que les prêtres ennuyaient de leurs continuelles dénonciations et de leurs demandes perpétuelles de manduts de perquisition, d'arrestation et d'autres représailles — mesures contre lesquelles se révolte la conscience de tout honnête employé de notre temps'-.

Parallèlement à cet affaissement moral de notre clergé, le nombre des sectaires et des rascolniks grandit ; on en compte maintenant près de quinze millions.

1. Out'lques voix ccslésiasti(iues s'élevèrent aussi pour louer l'Inquisition d'Espagne; elles restèreiit sans écho. Un tel fanatisme est opposé au caractère russe.

2. Ces traits se rapportent à l'époque qui précède l'avènement au trône d'AUxandre III qui donna un peu plus de liberté aux rascolniks. Néanmoins les poursuites continuent. Ainsi en 1883, rarchevèque des Staroobriadtzi Genadï fut exilé, parce qu'il avait eu l'audace d'officier dans son (aratoire recoixslrint. On ne permet encore aux raskolniks de construire aucune église sans une permission spéciale.

Pendant les vingt dernières années, et surtout, au temps où le comte Dmitri Tolstoï était procureur général du synode, le gouvernement entreprit une série de réformes qui avaient pour but d'améliorer l'éducation du clergé. Les nouveaux séminaires préparèrent réellement une génération de prêtres beaucoup plus instruits que leurs prédécesseurs. En même temps aussi, on a porté encore un coup — peut-être le dernier, — à l'influence morale du clergé.

Autrefois, on pouvait rencontrer un prêtre très ignorant, superstitieux comme ses paroissiens, tout aussi hébété et craintif, mais bon et simple, vivant en paix avec les paysans et capable en cas de nécessité de défendre le mir. Ce type devient de plus en plus rare. L'école du comte Tolstoï, ayant pour base le système de discipline passive des jésuites, exigeant bien moins des convictions que des apparences convenablement gardées, démoralisa au plus haut degré la nouvelle génération de notre clergé. Autrefois du moins, les prêtres n'étaient pas athées. Les prêtres de l'école de Tolstoï ne s'embarrassent point de croire en Dieu. Ce nouveau type de bigots hypocrites a pour but unique de se créer un avenir. Homme instruit, élégamment mis, aimant le confort, le prêtre de la nouvelle génération est, à l'égard des paysans, le plus fin, le plus insatiable et le plus impitoyable des pillards.

Tandis que l'école de Tolstoï préparait le nouveau type sacerdotal, toutes les forces vives de la jeunesse ecclésiastique aspiraient à déserter les rangs du clergé. Elle accourait aux universités. Cette invasion des universités par \qs séminaristes ne fut même pas étran-

gère au développement de ce que Ton sn^i^eloLtii/niisme. Les séminaristes appartenant à une classe aussi avilie que l'est la classe paysanne, en sortaient avec la haine et le dégoût de Tancien régime tout entier. Détestant profondément toute hypocrisie, ils quittaient l'état ecclésiastique, parfois littéralement de force, rompaient avec leur famille. Le clergé perdit ainsi ses éléments les plus honnêtes : hs uns par la désertion, les autres par la perversion par la nouvelle école.

Cet abaissement moral du clergé correspond chronologiquement au développement le plus grand de la pensée scientifique dans la société. La classe instruite de la société russe se distingue, depuis longtemps, par son indiCTérence religieuse. On ne peut dire qu'elle déteste la religion ; elle lui est indiCTérente. Etre religieux n'est pas comme il faut. Cette opinion de notre société sur la religion n'a pas un caractère de nouveauté, maisie nombre des gens instruits s'est énormément accru durant ces vingt à trente années. L'instruction cesse d'être un privilège. Les idées scientifiques pénètrent par mille voies diverses toute la Russie jusqu'à son cœur même — le peuple.

J'ai déjà dit qu'il y a dans le peuple même des sectes nouvelles qui se rapprochent de plus en plus du rationalisme. Ces sectes rejettent chaque jour davantage l'autorité et donnent en matière de foi la prépondérance à la raison et à la conscience de l'homme. Voilà à quel moment le clergé perd définitivement toute faculté d'exercer une influence morale sur le peuple ! On doit donc actuellement moins que jamais parler de son influence. Pourtant, aujourd'hui certaine

circonstance peut lui donner un peu plus de force. L'empereur Alexandre III, dans sa lutte contrôles révolutionnaires, cherche autour de lui tous les éléments conservateurs qu'il peut trouver et tâche de les soutenir. Dans ce dessein, le gouvernement prête son appui au clergé'. Quel sera le résultat de ce rapprochement? Il est d'autant plus difficile de le dire que la politique de l'empereur est aussi changeante que le ciel de Saint-Pétersbourg. Seulement cette remarque esta faire que chez nous on ne peut soutenir tout le clergé ; on peut soutenir le clergé noir, et alors le clergé blanc restera aussi nul qu'il l'est à présent ; on peut soutenir le clergé blanc, mais alors il aspirera à une révolution dans l'église. Soutenir l'église entière n'est pas réalisable à cause de l'antagonisme qui règne entre les clergés noir et blanc. Pourtant, c'est justement le but que poursuit la politique de l'empereur et c'est ce qui la rendra probablement sans résultat.

Le rôle politique de la noblesse fut beaucoup plus bruyant, beaucoup plus profondément influent sur la vie du peuple.

1. On construit des nouveaux couvents (en trois ans on en a créé trente, je crois) ; on fonde des journaux ecclésiastiques; on prend des mesures pour raviver la chaire chrétienne, on institue des sociétés ecclésiastiques de bienfaisance ; on tâche de concentrer entre les mains du clergé l'éducation primaire, etc.

J'ai parlé plus haut de l'ancienne aristocratie princière. 11 ne faut pas croire pourtant que notre noblesse [dvorianstvo] en tire son origine. Certainement, il y a dans la noblesse russe un certain nombre d'anciennes familles, plus nobles même que la maison régnante des Romanovs K Mais, en général, elle n'a par ses origines rien de commun avec les anciens souverains du pays.

L'étymologie même du mot dvorianstvo ne contient en soi aucune notion de souveraineté ou de haute origine, comme les mots noblesse^ nobdiiy ^ adel. Dans les temps anciens, on nommait (/yor/^;?/^ les serviteurs du prince qui étaient logés et nourris dans sa cour {dvor). Parmi eux, il y avait jusqu'à des esclaves.

Pendant si longtemps on n'attacha au mot dvorianstvo aucune idée de noblesse de distinction, qu'au wiu^ siècle, l'éminent publiciste Tatichtchev jugeait convenable de permettre aux d v or ia nié veiirés du service de se convertir en serfs'-.

Notre noblesse tire son origine historique des //ommes de service [slougilïc lioudi) que les tzars moscovites gratifiaient de soldes et de terres pour qu'ils fussent en état d'accomplir le service militaire ^ Ces slougilïé lioudi étaient formés en partie des descendants des anciennes

1. Eq 1858» selon la statistique du Prince Dolgorouky, on ne comptait sur l'ensemble de notre noblesse (600 000 âmes) que 68 familles qui descendissent des anciens princes souverains. Romanovitch-Slavatinskt. La noblesse en Russie,

2. DiTiATiNE, Pour l'histoire des ordonnances royales de gratification note n. 6 dans la Pensée Russe, avril 1885.

3. C'étaient de préférence des militaires ; mais, par exception, c'étaient aussi des fonctionnaires civils.

rrm-

droujina (garde princière), des boyards et des princes entrés au services de Moscou. Beaucoup cependant se recrutaient parmi les aventuriers : Cosaques, Tartares, anciens brigands, on y trouvait tout ce qu'on voulait. Ce mode d6 recrutement des gens de service dans la classe laplus plébéiennepersista plus tard, quand la noblesse commençait déjà à s'ériger en classe dirigeante. Ainsi la célèbre famille des Menchikov a pour ancêtre un marchand de gâteaux, le premier comte Razoumovskyfut chantre, Siverse laquais. Pierre P"" prenait des fonctionnaires môme parmi les serfs (Varaksin, lerchov, Nesterov). Le comte lagouginsky était le fils du questeur d'une église protestante. Fouks passa tout droit de la cuisine du palais où il était chef dans la noblesse. Zotov, fut laquais du prince Potiomkine, amant de Catherine II, avant d'être anobli, et ainsi de suite... Le recrutementde la noblesse dans les rangs de la plèbe continua jusqu'à nos jours, grâce surtout à l'usage que voici : certain grade {tchin) et certaines décorations donnaient droit à la noblesse K Cette loi futabolie, il y a seulement un an par Alexandre III.

La classe de service, dont les membres étaient de même que les paysans esclaves du grand souverain^ comme .elle était formée de militaires et de gens riches, avait néanmoins quelque importance dans l'Etat. C'est ce qui explique que les tzars se soient depuis longtemps appuyés sur elle. Ainsile rusé favori Boris Godounov, en se frayapt un chemin au trône des tzars et en sachant s'appuyer sur la petite noblesse pour dompter les

1, Dernièrement le grade de conseiller d'État et la décoration de Vladimir entraînaient la noblesse héréditaire.

boyards, accomplit Tasservissement des paysans à la glèbe ^

Peu à peu les privilèges des hommes de service s*ét endent : ils acquièrent de plus en plus de droits sur les paysans.

Les biens-fonds (pomiesiïc), qui n'étaient donnés qu'en échange du service et étaient repris quand celuici cessait, commencent à devenir héréditaires, même dans la ligne féminine. Pierre le Grand finit par les considérer comme la propriété de ceux qui les possédaient, indépendamment du service de ceux-ci. Seulement, la noblesse que Pierre le Grand organisa pour la première fois en classe, fut obligée au service perpétuel à^ l'Etat, indépendamment de la question de propriété foncière. Ceux qui n'avaient pas de terres durent le service comme les autres. En outre, selon Pierre, \q service est placé plus haut que Voriyine. «. La noblesse de la chliakhtcr, écrit- il au Sénat, doit rtre r/aali fiée selon la capacité. y> Le tableau des grades^ , créé par Pierre I*^"" confère au tchin , avec son grade et la noblesse et la préséance. Pierre le Grand ordonnait, que tout noble (à quelle famille qu'il appartînt) fît le salut et cédât le pas à tout

1. Au commencement, cet asservissement n'anéantissait pas les droits individuels et civils des paysans. On se bornait à leur enlever le droit de quitter leur lieu de domicile. Cette mesure avait pour but unique de ^nirantir la ré.Gjularité des revenus des nobles.

2. Longtemps on ne put trouver une dénomination convenable pour la classe naissante : tantôt on la nommait en polonais" ch/ia khta » tantôt « dvorianïe ». Peu à peu, au bout de oO ans, la dernière dénomination fut définitivement adoptée.

3. On affirme quil fut institué selon la pensée de Leibnilz dont Pierre l'f prit conseil. Voir Romanovitch-Slavatinsky, La noblesse en Russie.

officier. Plus tard, quand furent créés pour les nobles des signes extérieurs de distinction (les costumes riches, le nombre de chevauxdans l'attelage, etc.) , tous ces signes furent rattachés au tchin, de sorte que, par exemple, une princesse qui descendait de Rurik, mais dont le mari n'avait aucun lchi?i ne pouvait porter de robes de velours, et si elle portait des robes en soie, l'étoffe ne devait pas coiîter plus de deux roubles le mètre^

Toutefois, le service obligatoire, quelque pénible qu'en fiit la charge, assurait à la noblesse la première place dans l'Etat, d'autant plus que l'accès facile ù cette classe y fit entrer un grand nombre de parvenus de talent.

De quelque faron qu'on apprécie les résultats de l'histoire russe du xvni*^ siècle, il est impossible de ne pas admirer la bouillante énergie, les brillants talents militaires et gouvernementaux, la force de caractère que la Russie déploya durant cette époque. Grâce au tableau des grades, grâce aux nombreuses révolutions de palais, ces talents affluèrent dans la classe noble. Ils donnaient de l'éclat et une apparence de consistance à la masse paresseuse et ignorante des nobles proprement dits, anciens hommes de service. Le principe du mérite ne disparaissait donc pas et faisait continuellement obstacle au développement du principe de V origine. Le dvo- 7'ianstvo, classe créée par le service, était incapable de se transformer en classe gouvernementale. 11 briguait les droits individuels^ cherchait les récompenses et les privilèges de service, mais ne comprenait nullement les efforts que faisait le gouvernement pour le transformer

Page 1