Recueil statistique de Moscou, l'c partie, p
5. Esquisse du mouvement de la propriété foncière dans le gourernernent de Poltava. 1881.
complètement inconnue en Russie jusqu'à ce jour. Les bourgeois enrichis jouent même quelquefois le rùle de Mécènes réservé jadis à la seule noblesse. Ainsi, par exemple, à Moscou, un théâtre russe très connu qui engage les meilleurs artistes, notamment Pissarev, Andréiev Bourlak, etc., est une création d'un riche fabricant et entrepreneur, Malkiel.
On voit déjà, parfois, dans la classe industrielle poindre l'idée d'acquérir le droit à une certaine représentation dans le gouvernement de l'Etat. Il v a une année, les commerçants de Nijni- Novgorod \ firent des démarches pour obtenir la création d'un conseil particulier attacha' au ministère des finances et composé de représentants du commerce et de l'industrie. Cette question fut de rechef lancée par le professeur Mendelieiev et M. Chneider dans la brochure Des chambres commerciales et industriel/es. Cette brochure fut interdite, et d'ordinaire le gouvernement ne montre aucun désir de satisfaire cette tendance de la classe capitaliste, mais il écoute volontiers ses requêtes d'un caractère privé, concernant divers de ses besoins, et s'empresse de les satisfaire.
On peut indiquer un grand nombre de mesures prises par le gouvernement sous l'influence de ces requêtes, dont nos industriels le bombardent sans relâche. C'est ainsi que fut aboli l'impùt sur le sel. C'est ainsi encore qu'on a récemment augmenté les droits de douanes entre la Russie et la Finlande ; ainsi qu'on a interditletransit par la Transcaucasie, qu'on a élevé
1. A Nijni-Novgorod a lieu la plus importante foire de la Russie; c'est un mouvement commercial de 400 millions de francs.
à plusieurs reprises les droits d'importation, etc. Au nombre des concessions les plus timides du gouvernement, on doit noter la modification de la loi sur le travail des enfants dans les fabriques. Au début, il avait l'intention d'interdire complètement leur travail nocturne: puis, grâce aux démarches des fabricants, il le permit dans beaucoup de cas '•
Bref, la classe commerciale et industrielle a acquis pendant les 30 dernières années une influence très marquante dans la vie sociale de la Russie, et la question du rapîtalisme est maintenant pour les publicistes russes un sujet du plus vif intérêt.
La classe commerciale et industrielle deviendra-t-elle définitivement classe dominante en Russie? Prendrat-elle définitivement Ja direction du travail du peuple et de la production nationale?
Cette question a suscité chez nous une polémique importante à laquelle prennent part des deux côtés les hommes qui savent le mieux la vie russe. La reproduction des types de la bourgeoisie occupe nos romanciers et nos écrivains de talent. Le capitaliste —c'est, à un certain point, le héros du jour delà vie russe contemporaine. Cependant, malgré cette apparence de force et de croissance, il est impossible de ne pas remarquer un fait extrêmement caractéristique pour la situation de notre classe capitaliste.
En France, par exemple, la classe industrielle, le tiers-état, entre en scène entouré d'une vraie popularité, plein de foi en ses propres forces. Le tiers-état
1. A riieure qu'il est, le travail nocturne des enfants et des femmes est de nouveau interdit. La Gazette de Moscou^ 9-21 juin 1885.
était tout, il était la 7iation, Les esprits les plus marquants du siècle étaientpour lui. Ses principes semblaient ouvrir une ère nouvelle dans la vie de l'humanité. Les révolutionnaires les plus extrêmes, tels que Camille Desmoulins, défendaient avec une même ardeur la liberté individuelle et le droit sacré de la propriété. Les philosophes les plus avancés, comme Saint-Simon, prennent pour idéal social, un Etat, où l'autorité appartient aux savants et aux industriels. Le tiers-état, en agissant d'après ses propres intérêts, servait en même temps l'humanité entière.
Comme ce portrait est peu celui de notre classe industrielle naissante !
Presque dès son premier jour, les esprits les plus marquants de la société russe opposent les intérêts de la masse du peuple travailleur à ceux de la classe industrielle. Tchernychevsky, l'écrivain le plus populaire de la Russie et même l'unique économiste russe remarquable, est un adepte des doctrines socialistes. Son ami, Dobrolioubov — le plus éminent critique russe, dévoile dans son célèbre Tiomno'ie Tzarstvo (Le règne de l'obscurantisme), la corruption et la grossière ignorance de la bourgeoisie. Il lui oppose dans une série d'articles le peuple travailleur, plein de force et de vie. Les meilleurs publicistes, les plus éminents observateurs de la vie populaire insistent continuellement sur l'indispensabilité de soutenir la commune rurale, d'encourager et de développer les branches d'industrie locales qui se trouvent dans les mains des producteurs et non des capitalistes, mesures qui sont en contradiction directe avec les intérêts de la bourgeoisie.
Ces mesures sont approuvées môme par des savants qui croient inévitable la domination temporaire du capitalisme en Russie, Kabloukov, Issaïev.
Quant à ceux qui ne tiennent pas cette domination pour inévitable, comme le profond observateur de la Russie qui signe ses ouvrages du pseudonyme V. V \ il va sans dire qu'ils approuvent d'autant plus des mesures de ce genre. Les plus éminents professeurs d'économie politique, tels que. MM. Postnikov et Ivanioukov, démontrent la nécessité de conserver la commune rurale. Un écrivain presque conservateur, d'une grande érudition, le prince Vassiltchikov, tout en croyant la grande propriété foncière indispensable dans une certaine mesure, donne le conseil de conserver la commune rurale des paysans... Mais les noms et les citations pourraient remplir des pages entières, si je m'imposais la tâche de mentionner tous les publicistes et tous les savants russes qui, dans diverses circonstances, se mettent du côté du peuple contre la classe industrielle. A tout le mieux, ils se comportent envers les capitalistes comme envers un Dial temporaire et inévitable. Chose remarquable, il n'est pas difficile de rencontrer, même parmi les capitalistes millionnaires, des individus qui se disent co;??m?/;?/5/tf.y et assurent qu'ils ne sont pas ennemis du régime socialiste. Je n'examine pas la sincérité de ces affirmations, mais il est évident que des gens qui parlent de la sorte ne peuvent être convaincus de l'utilité du régime créé par eux. En
1. Le véritable nom de ce publiciste de talent est connu de toute la Russie, mais il persiste à se couvrir de son pseudonyme. Je me garde bien de trahir ce secret de comédie.
général, les gens complètement ignorants, ouïes extrêmes réactionnaires tels que M. Katkov, M. Tsitovilch, etc., se mettent seuls sans réserve du côté de la bourgeoisie. Cette classe industrielle, ([ui triomphe en France grâce à la révolution, est liée en Russie à la réaction la plus violente ! La bourgeoisie, qui apparut en France comme un présage d'un régime nouveau, seul juste et éternel, semble en Russie un mal temporaire et inévitable!
La science économique a une expression, accumulation primitive, qui s'applique au moment de la vie économique où la richesse provient moins de la productionque du vol plus ou moins franc. La classe industrielle russe, il est impossible de le taire, se trouve actuellement dans cette phase à^ accumulation jjri?nitire.
Le manque de probité de notre industriel et de notre commerrant est devenu proverbial. La banqueroute frauduleuse est un fait tellement ordinaire en Russie, qu'une faillite simple paraît presque incroyable. Quand une banqueroute a lieu, la première question que l'on se pose est celle-ci : combien contient-elle de bronze'^. Qu'elle contienne du bronze ', personne n'en doute!
Une des sources importantes des grandes fortunes, surtout dans le Sud, ce furent les faux assignats et la contrebande. Un moyen plus habituel, c'est le vol le plus éhontô du trésor d'Etat et des institutions publiques. Je doute fort que nulle part ailleurs qu'en Russie on vole avec autant d'impudence les institutions publi-
1. Le bronze, expression technique servant à indiquer les lettres de change fictives que le banqueroutier frauduleux délivre à ses amis.
ques. Les banques et les diverses sociétés financières ont acquis une vraie célébrité sous ce rapport. Le directeur de la banque de la ville de Skopine, s'est enrichi par des vols de ce genre de plus de dix millions. 11 n'y a pas longtemps, la banqueroute de la banque de la ville d'Orel fut accompagnée des mêmes abus, et ù rheure actuelle la ville en faillite est obligée de vendre môme les ponts situés sur l'Oka qui traverse Orol.
Il va sans dire que nos industriels épargnent encore moins le trôsor. Plusieurs des fortunes les plus considérables de la Russie, ont eu pour source les fournitures de l'Etat. Les agissements de MM. les fournisseurs pendant la dernière guerre sont incroyables! Les vivres payés pour l'armée russe passèrent môme dans l'armée turque. Un nombre considérable de fournisseurs furent cités devant les tribunaux...
« Les sots! ils n'ont que ce qu'ils méritent, disait à cette occasion un des concussionnaires les plus connus, ils veulent faire des affaires et ne savent seulement s'y prendre. On ne me citera pas, moi, devant les juges! — Et comment faut-il s'y prendre pour ne pas être cité devant les juges? — 11 faut avoir pour associés dans ses affaires des gens quon ne peut citer devant les tribunaux '. »
On disait que ce sage faiseur d'affaires avait la précaution de prendre pour associés des membres de la famille impériale.
Une autre source de fortune, c'étaient les che-
1. Vu l'absence Je documents juridiques, je ne donnerai pas ici le nom de ce personnage que tout le monde connaît à Moscou, mais je me porte garant de l'authenticilé de celte conversation.
mins de fer et toute sorte de spéculations, dites entreprises industrielles. Un des hommes qui ont le mieux étudié nos entreprises de chemins de fer, M. Golovatchev, évalue à plus de 6 milliards de francs les sommes que le Trésor a employées pour la construction des voies ferrées ^ De quelle manière fructueuse furent dépensées ces sommes, nous en pourrons donner idée par l'exemple du chemin de fer de Moscou àRiazan. Selon M. Golovatchev la construction de ce chemin de fer coûta 7700000 roubles, et le gouvernement garantit le revenu d'un capital de 14 millions! Des centaines de millions, des milliards restaient ainsi dans les poches des entrepreneurs, sans le moindre travail, sans la moindre production.
On répand de la même manière l'or du Trésor dans une quantité innombrable d'entreprise? industrielles de tout genre. Un grand nombre d'entre elles n'existent, à ce qu'il semble, que comme prétexte pour recevoir des subsides du Trésor. Témoin l'usine de la Nova appartenant à la Société russe des usines mécaniques. En 1876, elle devait déjà au Trésor une somme qui dépassait sa valeur, ce qui n'empêcha pas le gouvernement de lui avancer encore 1650000 roubles. En 1881, pour encourager de nouveau cette Société, le gouvernement acheta un certain nombre de locomotives pour 2 millions de roubles, quoiqu'iln'en eût aucunement besoin. En outre, le gouvernement donne à la société le droit de faire des emprunts à la banque d'Etat sur gage de ses locomoti-
l G0I0VA.TCHEV, Histoire des chemins de fer en Russie, p. 1 et 2.
vcs, à raison de 30000 roubles la pièce ; elle usa largement de cette liberté en se mettant à fabriquer, dans le seul but de les engager, des locomotives de qualité tout à. fait inférieure et qui ne pouvaient servir à rien, reçut 30000 roubles par pièce et envoya ensuite ses locomotives dans les dépôts de la société où elles achèvent de perdre leur peu de prix. En 1884, l'usine devait au Trésor 4700000 roubles. Elle ne les paya pas et reçut, au contraire, du gouvernement une nouvelle commande pour la somme de 2 millions loOOOO roubles, bien que cette fois encore le gouvernement n'eût pas besoin de locomotives.
Il va sans dire que les concessions, les garanties, les subsides ne s'obtiennent pas gratis.
On raconte qu'Alexandre II dit un jour au Prince héritier (maintenant empereur) : — Il me semble qu'en Russie il n'y a que deux personnes qui ne volent pas ; toi et moi !
Je ne sais à quel point l'assertion était juste, mais en tout cas, l'empereur Alexandre II ne faisait nullement obstacle à ces vols. Il disait volontiers : — u II faut bien que tout le monde vive », et avec ce principe, il conduisit nos administrations à une dépravations inouïe.
Voilà ce qu'écrit, par exemple, Kochelev, un de
ces rares Russes qui, tout en conservant intactes leur intelligence et leur probité, ont su rester monarchistes: « Les concussions, les pots de vin, les fraudes illégales, etc., ont atteint à Saint-Pétersbourg le swnmum... La plupart des personnes haut placées ont des maîtresses, qui prennent avidement l'argent qu'on leur
offre et qui, ensuite, donnent des ordres despotiques à leurs amants... L'immoralité, l'impudence et l'ineptie de l'administration supérieure surpassent toutes les filouteries et toutes les âneries de nos employés provinciaux. » Voilà, à proprement parler, les instruments de travail de la branche la plus productive de l'industrie russe, où l'argent du peuple coule du Trésortout droit dans les poches des faiseurs d'affaires.
En somme, le type d'un industriel aux yeux de la société russe — est tout simplement le type d'un adroit filou et d'un tripoteur. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait point parmi eux de gens honnêtes ; je parle du type prépondérant qui donne le ton et la couleur, de celui qui, de préférence, accomplit la mission de Y accumulation primitive.
Le type bourgeois, issu du milieu villageois, est encore moins sympathique. J'ai déjà dit que les paysans russes sont si pénétrés du sentiment de sociabilité, si imprégnés de la tendance à vivre conformément </ la vérité, selon les commandements de /)/<??/, qu'il est difficile de trouver leurs pareils à ce point de vue. Mais la législation d'Alexandre II leur créa une situation telle, que vivre selon la vérité, selon les commandemoits de Dieu, devint du pur héroïsme.
L'émancipation des paysans fut accompagnée, nous l'avons dit, de la diminution de leur lot de terre et de raugmentation des impots. Eprouvant d'impérieux besoins d'argent, le paysan tombe naturellement aux mains des koulaks, des m/roz^A (usuriers). D'un autre côté, quand fut abolie l'autorité des gentilshommes propriétaires, l'autorité de l'administration dans les
campagnes devint illimitée. Cette autorité fît partout, pour soutenir les koulaks et les miroïèds, la même chose que l'administration supérieure pour les gros faiseurs d'affaires. Ainsi, le koulak et le miroièd virent s'ouvrir devant eux un vaste champ d'action.
Et qae d'impulsions invitaient le paysan à devenir miroicd ! S" il ne possède pas une quantité suffisante d'argent, sa vie est véritablement affreuse. S'il est en retard pour payer ses impôts, on le fouette ; s'il n'a pas d'argent pour donner des pots de vin, il est en butte à des milliers de persécutions de la part du pissai\ de Vouriadnik, du stanovoï et des autres innombrables autorités des villages. L'argent est Tunique haheas corpus. En conséquence il faut en avoir.
Un travail honorable ne suffit pas à en acquérir. Le travail du paysan est placé dans des conditions trop peu avantageuses : souvent, il ne peut même le nourrir. Le seul moyen facile de s'enrichir — c'est de voler ouverte:nent morts et vivants, c'est l'usure sous toutes ses formes, c'est la filouterie. Alors parmi les paysans les plus intelligents et les plus énergiques, apparaît un nombre de plus en plus grand de ces miy^oïcds. Parfois, les paysans acquièrent ainsi d'immenses fortunes. Dans les journaux, on parle de temps à autre de paysans qui possèdent 100000 déciatines de terres. Fort souvent, ces parvenus enrichis s'inscrivent dans l'ordre des commerçants et manient des millions. La majorité ne va certainement pas aussi loin. Ils restent simples tripoteurs villageois, usuriers cabaretiers. C'est justement eux qui sont les plus féroces exploiteurs. Ayant épuisé toutes les atrocités de la misère
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et de l'abaissement, ils font preuve ensuite de la plus affreuse férocité et sucent les paysans comme des sangsues. Répudiant le travail qu'ils sont habitués à considérer comme l'unique moyen d'existence honorable dans la profondeur de leur conscience ces gens ne se respectent souvent pas eux-mêmes. Us infligent avec une jouissance cruelle toute sorte d'avilissements aux paysans qui tombent entre leurs mains. Quand le paysan, au nom de sa famille que la faim tourmente, supplie le koulak d'ajourner le paiement, quand il se traîne à ses pieds, supportant en silence son coup de pied plein de mépris, le miroicd semble oublier ses remords, il se délecte de sa puissance Quelquefois un de ces koulaks sortis du mir est tellement brute qu'il ne ressent même aucun remords. Par degrés, il devient un simple oiseau de proie, ne pensant jamais à la justice, ou bien se disant une fois pour toutes que le monde est ainsi fait. Le paijsan est un sot, il faut l'instruire, dit-il avec sang-froid. Cependant il n'est pas douteux qu'un grand nombre de ces gens, qui pillent sans remords, n'agissent ainsi que parce qu'autrement il leur serait impossible de vivre. Dévore ou tu seras dévoré. Devant un tel dilemme, la majorité des hommes ne peut hésiter longtemps.
Ainsi, enfin décompte, la classe industrielle russe est jusqu'ici une masse hétérogène qui n'a encore nourri aucune idée sociale définitive, aucune tendance de classe ; ceux qui la composent ignorent eux-mêmes où ils vont, ce qu'ils doivent vouloir. Il est évident que tant qu'ils resteront ainsi, ils ne peuvent devenir pour
longtemps une classe dominante. Pendant combien de tem'ps ]a classe industrielle restera-t-elle dans cet état ? Favenir seul le dira. On pourra cependant former certaines prévisions sur cette question, quand nous aurons examiné de plus près l'état de l'industrie russe, c'est-à-dire le milieu dont le développement dans telle ou telle direction devra nécessairement déterminer l'avenir de notre bourgeoisie.