Rapport à la Société juridique, 24 Décembre
somme de 42 millions de roubles, qui répartie entre 1195000 paysans, donne 35,5 par homme et par année *.Et comme le gouvernement de Moscou est loin d'être le plus pauvre, on peut supposer que ce chiffre est à peu près juste pour toute la Russie.
Quel que soit le bon marché delà vie en Russie, cette misérable somme ne peut néanmoins suffire même à une existence tout à fait indigente. Notre ouvrier et notre paysan réduisent leurs besoins à un minimum dont l'ouvriei- français ne peut se faire une idée. L'inspecteur des fabriques du gouvernement de Vladimir, M. Pieskov fait un calcul d'après lequel l'ouvrier de fabrique dépenserait pour sa nourriture mensuelle 5 à 6 roubles et même 2,5 à 3. Que peu-ton donc manger pour 10 kopeks par jour? Quelquefois, dit M. Pieskov, « les ouvriers ne mangent pas du tout de viande et se nourrissent exclusivement de pain, depoustyiachtchi (soupe aux choux préparée seulement avec de l'eau,) et de sarrasin avec du lard ou de l'huile. Quelquefois l'ouvrier a 37 grammes de viande par jour et dans les meilleurs cas près de 103 grammes de viande ou de poisson-. Le paysan remplace la viande par des champignons, mets fort nutritif, mais indigeste. La nourriture ordinaire des ouvriers nous frappe par sa simplicité : c'est une . soupe de kvass avec beaucoup d'oignon et très peu de poisson, ou bien c'est une soupe aux choux assaisonnée avec de la farine sans viande ou avec un tout petit morceau, rien que pour donner le goût. Ce plat unique, l'ouvrier le mange avec une énorme quantité de pain bis qui
i. statistique du zemstvo de Moscou, \U,m<i j)n.ri\e. ^
2. Pieskov. La vie dans les fabriques du gouvernement de Vladimir,
est la base de sa nourriture. En examinant les budgets des familles paysannes, même pas les plus pauvres, nous les voyons se contenter du strict nécessaire. Prenons par exemple la famille n" 2 d'une brochure Les métiers du ijouccrncment de Moscou. La dépense pour chaque membre de la famille est de 41 roubles, 5 (cela veut dire qu'elle est au-dessus de la moyenne). Eh bienl nous trouvons au budget les dépenses pour le pain, le sel, les choux, le sarrasin, les concombres, etc : Il n'y a que 131 k. 220 gr. de viande par an pour une famille de 8 membres et seulement loO œufs. Le seul objet de luxe, c'est une petite ([uantité de thé et de sucre; les dépenses aux jours de fcte dans les auberges ou ailleurs sont pour toute la famille de 4 roubles par an. Au total, la dépense de luxe ne s'élève qu'a 2 "/o du budget... Nous parlons ici du paysan dont les biens sont en bon rapport. Que de fois il arrive que le paysan n'a même pas cette rude nourriture ! Alors il mêle à sa farine du son, de la balle, de l'arrochc, de l'écorce de pin. Dans certaines localités pauvres, dans le gouvernement de Kazan par exemple, l^pain de famine on pouscfmoi est constamment sur la table du paysan. Voici l'analyse de ce pain faite par le laboratoire de l'Université de
Kazan.
« La grosseur est celle d'une galette ordinaire, l'épaisseur de près de 1 centimètre 1/2. La surface a une couleur gris sale et les cassures une couleur brun foncé; ce pain est fort cassant et il n'y a pas longtemps qu'il est cuit. A la surface, ainsi qu'aux cassures, on voit en quantité considérable des restes des membranes de grains et des parcelles de balle ; il a parfois le goût salé et
croustille sous les dents comme une matière minérale. On ne lui trouve pas le goût du pain. L'analyse m.sci-oscop^que constate une grande quantité d'arroche, de 1 araidon de seigle et de balles : cela prouve que ce pain contient du seigle. Il donne 7,6 »/„ de cendres et 24 /» d'eau. Dans les cendres on trouve beaucoup de chlorate. L'essai au chloroforme a signalé la présence d une grande quantité de mélanges minéraux. »
Ainsi il faut une analyse chimique et microscopique pour décider si l'on a devant soi du pain ou un morceau de boue. Pourtant ce pain forme la nourriture de milliers de gens, et quelquefois, au temps des mauvaises récoltes, peut être de millions. Vest-il pas surprenant que l'organisme de nos paysans soit assez fort pour qu'ils puissent vivre avec pareille nourriture! t>ouïent nulle force n'est capable d'endurer ces privations. La dégénération de notre race à l'époque actuelle est un fait constaté. La taille moyenne de notre peuple a baissé, ses forces physiques diminuent. J'ai dit plus haut que l'accroissement de la population est très grand chez nous : cet accroissement provient de la fécondité de notre peuple : le coefficient de naissances dans la Russie européenne est en moyenne de 4,8 »/o et même de o dans quelques provinces, tandis que le peuple le plus fécond de l'Europe, les Prussiens, n'u que 3,8 et la France seulement 2,6. En revanche, la mortalité en Russie est démesurément grande, et son coefficient s'est considérablement accru dans les dernières années. La mortalilô de 18o9al863ôtaitd33,6Voetde 1838a 1870de3,73 /„ •
1. La .nortalité ea Pn.sse est de 2,7-/„ et eu France elle est encore plus petite: 2, 1 »/„. Ianson. Statistique. 1.
Dans plusieurs endroits de la Russie, on a constaté même que le nombre des décès dépasse le nombre des naissances. Cette remarque s'étend parfois à des gouvernements entiers, celui de Kazan par exemple, et a beaucoup de volosts du nord. D'après les conclusions de la Statistique de Moscou, ces localités seraient justement celles où l'exploitation personnelle des paysans est ruinée. Cela n'a rien d'étonnant puisque la grande industrie, au développement de laquelle le gouvernement dépense des sommes énormes et sacrifie constamment les intérêts de la classe ouvrière, ne peut donner un gagne-pain qu'a une toute petite partie du peuple.