‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 61 sur 103 · II. La question des femmes. — Pourquoi elle se posa? — Idées · texte numérisé non relu

II. La question des femmes. — Pourquoi elle se posa? — Idées

dos homni'^s; idées des femmes. — Erreurs d'application — L'applicition sérieuse. — La femme do Yinlelliijuentia. — La famille de Vintelliguentia.

III. L'Université. —Son rôle est secondaire.— Idée gouvernementale de rCniversité. — Besoin général d'instruction. — Etudiants et professeurs. — Troublesuniversitaires. — Leurcause. — Leur inutilité.

IV. La littérature. — Rôle social de notre littérature. — La littérature est un moyen d'exprimer les idéos que no peut exprimer la presse. —L'art, objet de luxe. — Protection de la littérature par nK^de. — Le roman social. — La presse naît. — Littérature à tendance. — Maliiu'elle causa aux écrivains artistes. — La censure. — La presse hors la loi. — La littérature est absorbée par la satire. — ChtchéJrine. — Poètes et conteurs. — Ouspensky et Garchine.

LE MOUVEMENT DES ESPRITS

En étudiant les classes sociales de la Russie, nous avons passé sous silence la classe éclairée russe, VintelHrjucntia. Pourtant son rôle est à la fois très curieux et d'une importance capitale dans notre histoire contemporaine.

Mais, d'abord, qu'est-ce que Vlntellifjucntia ?

L'instruction est-elle en Russie le privilège d'une seule classe quelconque? N'e\iste-t-il pas chez nous de nobles, de marchands, d'ouvriers, de paysans instruits? Et si l'instruction est plus ou moins propagée dans toutes les cla.^ses, quel lien peut-il exister entre les idées d'un noble instruit et celles d'un paysan instruit, d'un fabricant ou d'un ouvrier tous deux instruits? Chacun d'eux n'est-il pas imprégné des idées de sa classe, idées opposées et peut-être hostiles à celles des autres classes?

C'est justement ce qui n'est pas tout à fait ainsi chez nous. Certainement parmi les gens instruits, il y en a eu et il y en a beaucoup qui représentent les idées de leur classe, c'est-à-dire, par exemple, les idées de la no-

blesse, du clergé, de la bourgeoisie. Mais au total ceuxlà sont l'exception et qui plus est, ils sont généralement sans talent et peu remarquables. Leur existence semble toute fortuite. Ils exercent très peu d'influence sur la marche générale de la civilisation russe, ils n'ont ni prédécesseurs, ni successeurs. La masse des gens éclairés de la Russie, nobles ou ouvriers, pense tout autrement. La marche générale de la civilisation russe et son rôle historique sont tout autres que ne l'aurait, par exem.ple. désiré le prince Chtcherbatov qui, sous Catherine II, représenta dans le mouvement l'idée noble ou bien les représentants des idées bourgeoises de notre temps, tels que Bezobrazov et d'autres. Chose étrange ! Les gens qui ont représenté une idée do classe sont si insignifiants, laissent partout si peu de traces, que le choix même de noms quelque peu marquants et influents m'embarrasse. Surtout celui des noms influents...

Aujourd'hui, M. Katkov jouit d'une énorme influence... mais cette influence s'exerce sur le gouvernement. Il a sur la politique une influence telle, qu'assurément, en aucun temps et en aucun pays, un publiciste n'en a exercé une pareille. Mais où est son influence sur la société et surtout sur le mouvement intellectuel. Questionnez le premier Russe venu II éclatera de rire: «M. Katkov et les lumières 1 Quelle idée! Mais ce sont deux choses tout à fait opposées ! » Pourtant M. Katkov publie deux journaux et une revue. Une pléiad.3 entière de ses camarades et de ses créatures sont rédacteui'S d'autres publications, professeurs dans les universités, des centaines de maîtres choisis par lui emplissent les gymnases. Le ministère de l'instruction

LE MOUVEMENT DES ESPRITS

publique est, voilà plus de vingt ans, le ministère de M. Katkov. Enfin, pour implanter plus profondément ses idées, il a fondé, sous sa direction immédiate, le lycée du prince héritier Nicolas . . Or si nous connaissons plusieurs révolutionnaires sortis de ce lycée, nous ne connaissons à M. Katkov aucun héritier de quelque valeur, fusse même uniquement comme journaliste. Si vous lisez dans la Gazelle de Moscou un bon article, soyez assuré d'avance qu'il est de M. Katkov lui-même.

La civilisation russe suit son cours et passe à côté de ces gens sans en tenir compte. Ils ont beau essayer d'arrêter le courant, de creuser des canaux pour le détourner dans telle ou telle direction ; ils troublent la pureté de l'eau, rendent le fleuve moins profond, ils n'ont pas la force de le détourner. Il suit sa propre route, marche à son propre but, à l'accomplissement de sa propre mission, se dirige là où l'entraîne irrésistiblement la situation sociale du pays.

Notre civilisation est encore très jeune, c'est à peine si elle a deux cents ans d'existence. En outre, elle prit naissance chez nous sous l'action de l'Europe. Elle en a été, pour ainsi dire, transplantée chez nous : et, dès lors elle fut longtemps et reste encore très imitative. Mais le milieu influa sur elle, même avant le temps où les gens civilisés, où Vintelliguentia, parvinrent à se comprendre, à s'expliquer à eux-mêmes leurs sympathies, leurs antipathies, et en un mot, la tendance de leurs idées. Dès le début, elle se distingue par un profond démocratisme, complètement inintentionné, inné pour ainsi dire. Notre intelligucntla grandit de compagnie avec le développement du servage, au temps du

plus fort asservissement du peuple, au temps de la rapide croissance delà noblesse. Et, cependant, elle semble ne pouvoir comprendre le bien public autrement que dans le sens des intérêts des masses populaires. Elle est imprégnée d'un profond sentiment d'égalité. Ce démocratlsme dirige tout le développement à venir de la pensée de VintcUigucntia.

L'histoire de la Russie était certainement bien loin de résoudre la question de l'organisation de l'Etat, des droits et des devoirs des diverses classes, dans le sens des intérêts des masses populaires.

— Pourquoi en est-il ainsi? se demanda la classe éclairée. Est-ce juste?

— Non, répondit-elle.

Et aussitôt elle s'opposa à cet ordre de choses contraires à la justice, elle le désapprouva.

Le premier chronologiquement de nos poètes de talent, le prince Kantemire écrit, dès 1738, dans ses satires:

Adam n'a pas donné naissance à des nobles

OU

Noô ne sauva dans son arclie que des individus égaux à lui, desini[)leslaboureurs,renomnicsseulenient pouiieurs mœurs.

Un autre éminent écrivain de l'époque de Catherinell*, prononce déjà, par l'organe du héros de sa tragédie, Vadlme^ de sévères philippiques contre la tyrannie.

Page 1