LE SANG
Une bombe emporte Plœhwe. — Le soulagement de la Russie.
, — L'Empereur aux obsèques. — Plœhwe dans son cabinet. — Ses grandes pensées sur la guerre et les Juifs. — La faillite d'un système. — Le prince Sviatopolk Biirsky. — Un a événement historique ». — a J'ai mes défauts ». — Appel à la confiance. — >
\ L'espérance de la Russie.
Le 15/28 juillet 1904, la bombe de la gare de Varsovie, à Saint-Pétersbourg, emporta H. de Plœhwe, et la Russie . fat sans larmes.
^ Tous ceux qui avaient éprouvé l'étreinte de cette main r brutale connurent soudain la joie de vivre, et ceux-là, f c^était à peu près tout ce qui respirait dans TEmpire. fi C'était le peuple innombrable, accablé sous le poids ^ d'une dictature do fer. C'étaient les Juifs, les Polonais, les Finlandais, les Arméniens, les gens de Lithuanie, d'Esthonie, de Livonie, d'Ingrie, de Volhynie, de Courlande, de Petite-Russie, de Bessarabie, les Circassiens, les Géorgiens, les Tatars, les Kalmouks, les Kirghiz, et puis les Samoièdes, les Osliaks, les Vogouls et les Erzes, tous les allogènes enfin que la force a précipités sous le sceptre ■noscovite, car Plœhwe ne leur pardonnait ni leur dèt^\V^
ni leur dépendance, et, craignant un rebelle dans chaque Russe, il tenait pour ennemi tout sujet étranger. C'étaient les industriels, les avocats, les médecins, les écrivains, tout ce qui travaille, tout ce qui parle, tout ce qui pense, car la parole est un crime et la pensée une sédition. Grime d'agir, crime de vivre, crime d'être autre chose qu'une petite masse inerte et morte : dans tout être vivant, l'œil soupçonneux de cet Allemand déraciné discerne la possibilité d'une intelligence qui juge et d'une volonté qui entreprend. C'étaient aussi les fonctionnaires, abaissés sous son injurieuse discipline, instruits enfin de la fragilité de l'édifice conçu par leur chef. C'étaient les conservateurs, à qui la rigidité d'une façade d'épouvante ne faisait point illusion, et qui, au fond de leur pensée, ne pardonnaient au dictateur ni de discréditer vainement le régime, ni d'oser exercer sur leurs propres personnes ses procédés de basse police. C'était l'Empereur, son maître, son premier protégé, sa première victime, l'Empereur chimérique qu'il tenait effaré sous sa loi, à qui il arrachait par la terreur les décisions que son despotisme tranquille jetait sur l'immense Empire comme une pluie de mitraille.
Tant qu'il vécut, les bouches retinrent le cri des âmes angoissées. Dans l'instant qu'il fut détruit, les cœurs soudain se dilatèrent, et les Russes un moment se donnèrent l'illusion qu'ils avaient des langues pour parler. Il fut remarquable que, si les journaux à l'envi s'accordèrent à condamner le meurtre, il y eut entre eux en même temps comme une conjuration tacite pour se dispenser de plaindre la victime. Phénomène significatif, dans ce pays où le silence même est une manifestation, et qui devait se reproduire sept mois après, lorsqu'une autre bombe, au Kremlin, disjoignit les membres du grand-duc Serge.
On lui fit des funérailles solennelles. Il est d'usage qu'à la mort d'un bon serviteur de la monarchie, l'Em-
pereur, dans les jours qui précèdent les obsèques, prenne part aux prières qui sont dites dans la chambre mortuaire, et qu'à la levée du corps, lui-même appuie sur son épaule Tun des brancards où repose le cercueil. Nicolas l'avait fait pour Sipiaguine, prédécesseur de Plœhwe, détruit comme lui ; et môme l'Impératrice l'avait accompagné auprès du cadavre de son ministre. On observa que l'Empereur, une fois seulement, accomplit le devoir traditionnel, et qu'à l'heure où ce qui restait de Plœhwe descendît le large escalier de pierre du palais ministériel de la Fontanka, il jugea suffisant de diriger le cortège funèbre et superflu d'assurer au cadavre le concours d'un impérial porteur. L'Impératrice ne se montra point; elle devait, quelque temps après, mettre au monde le grand-duc héritier, et son état de santé parut à son absence un prétexte suffisant. Comment Nicolas, dans ces heures dramatiques, n'eût-il point mesuré tout à coup la vaine et meurtrière folie de ce régime de geôle, où il avait été à la fois gardien et prisonnier, et dont cette mort même proclamait l'éclatante faillite? Comment, dans le moment que, par ce meurtre qui atteignait son grand ingénieur, tout l'appareil compliqué et mystérieux de la police était faussé par le geste d'un petit homme brun debout sur un trottoir, n'eût-il point aperçu la vanité des méthodes par lesquelles le ministre avait justement prétendu assurer la propre sécurité de son souverain? Et, dans cette réserve de l'autocrate, n'y eut-il pas quelque chose comme de la rancune et du dépit?
A deux reprises, quelques mois auparavant, envoyé par le Figaro ^ j'avais eu avec M. de Plœhwe des entretiens assez longs dans le somptueux cabinet de travail que Sipiaguine avait fait restaurer, et où, parmi les hautes colonnes de marbre, je pensais me trouver au milieu d'un palais de tragédie. Il m'apparut avec une tournure de bourgeois et le visage placide d'un
honnête marchand débonnaire. Il était assez grand, avec des épaules larges, un embonpoint commençant, des mains épaisses et rudes, et toute sa personne, dédaigneuse du panache et des retentissantes formules» exprimait la force paisible et la sécurité. Il avait le teint pâle, les lèvres roses, un sourire énigmatique et blafard qui tirait un peu le rouleau de sa grosse moustache blanche, des cheveux gris presque blancs, des narines largement ouvertes. Mais surtout je vis ses yeux, ses petits yeux bleus, extrêmement doux et perçants, qui se posaient sur vous avec une expression de bonté cordiale, vous dévisageaient avec nonchalance, et dont les caresses vous enveloppaient tout de suite d'une confiance affectueuse. Il parla, et sa voix me ravit. Il s'exprimait avec lenteur, laissant couler ses mots d'un air distrait et volontairement hésitant, mais en homme qui les pèse et a délibéré sur les choses qu'il doit dire. Ses yeux, pondant ce temps, erraient au plafond ou sur les meubles, et parfois, d'un brusque mouvement, revenaient sur moi pour s'en évader aussitôt. On devinait chez lui, avec des habitudes de circonspection, une curiosité policière en permanence et la volonté de plaire. Ce doux bourgeois avait une âme de roi nègre. Comme je lai demandais quelle solution il entrevoyait dans l'avenir à la question juive, il me répondit avec négligence :
— Le sionisme en est peut-être une
— Le sionisme, c'est-à-dire Texode?
— Mais oui, l'exode
Alors je fis :
— Combien y a-t-il de Juifs en Russie?
Et, de son air indifférent et distrait, il laissa tomber, en se croisant les mains sur le ventre :
— Cinq millions à peu près, je crois.
C'est lui aussi qui, jouant la confiance, m'affirmait à ce moment (février 1904) que la guerre japonaise serait sans
conséquences sur la politique intérieure de la Russie, « l'agression des Nippons ayant permis au sentiment national de se retrouver et de s'exprimer avec une puissance telle que toutes les parties de TEmpire en étaient rapprochées et resserrées, qu'elle avait suscité une magnifique explosion de patriotisme, et que dès lors il n'était plus question de querelles intérieures, de conflits de races, de religions ou d'intérêts ».
H. de Plœhwe était moins indifférent qu'il ne voulait paraître à sa bonne renommée, moins rassuré aussi qu'il n'affectait sur l'efficacité de son terrorisme policier. Â la fin de notre premier entretien, m'accompagnant jusqu'à la porte de son cabinet de travail, il sembla soudain se souvenir qu'il avait oublié une recommandation essentielle, et, souriant, il fit :
— Si vous rapportez notre conversation, je vous prie de ne pas me nommer. Je connais un peu vos journaux; il y en a beaucoup qui me guettent, et, dame, je ne tiens pas à me livrer à eux délibérément. Vous comprenez?
Il croyait en son étoile. Il avait fait cette folle gageure d'entrer dans les âmes en révolte et de les dompter une à une, comme si, me disait l'un de ses plus proches collaborateurs, il était possible qu'un homme tint dans sa paume un peuple de cent trente millions d'hommes! J'imagine pourtant qu'il y eut des heures sombres où apparurent à ses veilles de sinistres fantômes. Ce complot qui l'abattit fut, à notre connaissance, le quatrième. Aucun ne le surprit. Que celui-ci eût échoué, Plœhwe savait qu'il serait suivi d'un cinquième et puis d'un sixième, et que, toute sa vie, il serait la cible où s'acharnerait la volonté destructrice de la redoutable Sainte-Vehme des terroristes. Duel saisissant, où peutêtre l'avantage des armes n'était pas au ministre toutpuissant. Il y apportait une sérénité vigoureuse et un courage souriant qui achèvent de donner son caractère à c»t
homme rose et replet, et lui constituent une espèce de grandeur. Une dame me rapporta ce mot qu'il lui dit un jour :
— Si je dois être assassiné, ce sera certainement un jeudi, parce que Ton sait que, ce jour-là, je prends le train pour aller faire mon rapport à TEmpereur.
C'est un jeudi qu'il mourut, et les plaques de fer de sa voiture blindée n'eurent point d'autre efficacité que d'écraser ses chairs avec une violence plus sauvage.
Ce n'est pas un homme, c'est un système que le geste de Sasonov avait fauché. Ce système avait des thuriféraires, il n'avait point de partisans. Tandis que le tribunal jugeait Sasonov, la foule groupée devant le Palais de justice criait : « Âcquittez-lel il a délivré la patrie de son tyran! » Les libéraux avaient osé approuver l'acte. Et, depuis longtemps, des conservateurs courageux avouaient dans le privé les inquiétudes que leur donnait Tentreprise insensée du potentat. Il y en eut même qui s'enhardirent à le lui dire en face. Un publiciste, M. Syromiatnikov, aussi connu par son zèle autocratique que par la vigueur de sa polémique, écrivait à Plœhwe, le 6 juillet 1902:
« La Russie ne peut pas vivre sans un pouvoir fort, et le pouvoir fort doit savoir parler; sinon, d'autres à sa place élèveront la voix. Que le pouvoir parle raisonnablement et ouvertement; autrement, le gouvernement ne sera plus, aux yeux de la société, qu'une coterie d'associés clandestins, occupés à leurs affaires personnelles et à celles de leurs amis. La société doit connaître ce que fait le gouvernement et pourquoi il le fait; sinon, elle travaillera inconsciemment au profit de la révolution. On ne peut pas gouverner la Russie en secret, car la Russie s'est éveillée. On ne peut pas davantage la gouverner par la police, car les forces de la police sont limi-
tées, et nous avons connu des temps où les révolutionnaires se sont faits policiers, et les policiers révolutionnaires. Par une parole forte et loyale, vous dissiperez Tatmosphère de révolte créée par votre prédécesseur, et vous pacifierez la société. »
Dans un raccourci hardi, un autre conservateur, résumant la politique de l'ancien ministre, me disait :
— L'organisateur de la révolution en Russie, c'est Plœhwe.
Ploehwe disparu, le prince Sviatopolk Mirsky lui succéda. M. Vatatsi, appelé depuis par M. Bouliguine au poste d'adjoint au ministre de l'Intérieur, et qui est Tun des hommes les plus fins de la jeune Russie, Tun de ceux à qui les postes les plus éminents semblent réservés dans Taveoir, M. Vatatsi m'a dit ; « Le prince Mirsky est un événement historique. »
Cet événement historique, l'Empereur mit du temps à l'installer au gouvernement. Ce n'est pas 'qu'il répugnât aux idées du prince. L'Empereur ne répugne en principe à aucune idée ; les actes seuls lui font peur. D'ailleurs, il ignorait, en le faisant appeler, celles de l'homme à qui il allait confier la conduite de son gouvernemeat. Il n'obéis sait point, comme on l'a dit à tort, aux suggestions de M. Witte. Il n'est pas prouvé que M. Witle, d'ailleurs ami personnel du prince Mirsky et qui le tutoie, se soit intéressé particulièrement à sa nomination, et il est vraisemblale qu'un bon moyen pour lui d'assurer le succès de son candidat eût été d'en recommander un autre. Hais, si étrange que cela soit, l'artisan le plus sûr de l'élévation du prince fut Maria Feodorovna, l'impératrice mère, la veuve du grand réacteur Alexandre III, la grande servante du conservatisme obstiné, la grande maîtresse de l'âme fugace de son impérial fils, et qui, même après la disgrâce du ministre qu'elle avait fait, ne ménagea
point les témoignages de Testime où elle le tenait. Nicolas appelle donc, de la province de Vilna qu'il gouvernait alors, le prince Sviatopolk Mirsky :
— Je vous offre, lui dit-il, le ministère de Tintérieur.
— Mais, Sire, fait le prince en souriant, c'est que j'ai mes défauts...
— Et quels défauts?
— Eh bien, Sire, voici.
Et Mirsky, ouvrant son âme, exposa en phrases abondantes moins un programme précis de gouvernement que les idées directrices d'une administration sage et libérale. Ces idées étaient généreuses et pouvaient sembler hardies. A la tyrannie policière d'un Sipiaguine et d'un Plœhwe, il opposait une politique de bienveillance et de bonté. A Plœhwe, pour qui l'autocratie était d'institution divine et immuable, et qui considérait tout sujet comme un révolté possible, il répondait : L'autocratie n'est qu'une forme de gouvernement changeante et perfectible, et tout sujet est un citoyen qui a droit à sa part de liberté, un homme qui a droit à sa part d'humanité. A la défiance il substituait la confiance. C'était son mot. Confiance, confiance, ayons confiance dans les destinées de la patrie, dans la sagesse des hommes, dans leur loyauté, dans leur vertu, ayons confiance dans les forces de la vie. L'une de ses premières paroles officielles fut : « Le gouvernement ne peut s'exercer avec fruit que s'il s'appuie avec confiance et sympathie sur la société et sur ses représentants élus. »
Nicolas écoutait la parole chaleureuse de cet homme sincère. Nicolas est un rêveur et un doux, de qui la destinée est d'opposer l'irréparable cruauté des actes à la bienveillance de Tintention. Il fut pris à l'enchantement des propos du prince, et il fît simplement :
— Vos défauts me plaisent tout à fait. Je vous nomme ministre.
Dès lors, il pensa que sa tâche était accomplie, et que la Russie était heureuse.
Sviatopolk Mirsky était-il partisan de la liberté de la presse, de réunion, d'association, de pensée? Songeait-il, à vingt-trois ans de distance^, à reprendre par la persuasion cette dictature de la libert*^ que le grand ministre Loris Melikov avait tenté d'imposer par la force? Apercevait-il Taboutissement nécessaire de son action libérale, rétablissement d'un régime parlementaire, Tautocratie ouvrant le lit de la monarchie constitutionnelle?... Ce n'est pas probable. Mirsky, le philanthrope, le rêveur, le maladif Mirsky fut un homme d'intentions, non un homme d'action. Avec plus de flamme intérieure, il eût fait un apôtre. Pour qu'il devînt un chef et un fondateur de liberté, il lui manquait les caractères essentiels qui marquent les hautes volontés et suscitent les énergies génératrices.
N'importe! le prince Sviatopolk Mirsky fut cet événement historique dont parlait M. Yatatsi. Il n'avait pas plus tôt prononcé les mots de confiance et de liberté, qu'un grand espoir embrasa l'Empire, et que cent trente millions de voix surgirent en fête des entrailles douloureuses de la terre russe. Si jamais encore le cœur de la nation ne s'était ouvert avec tant de spontanéité, d'enthousiasme et de religieuse espérance, ce n'était pas cependant la première fois qu'il se mettait à nu sous les yeux de l'autocratie. Le libéralisme avait parlé déjà. Depuis quatre-vingts ans, il courait à travers les veines du peuple russe. Tantôt apparent, dans les périodes où la circulation était le plus active, où le pouvoir se montrait le plus faible ou le moins exigeant, tantôt refoulé, aux moments où l'autocratie, prise de peur devant ses progrès, déchaînait contre lui toutes ses forces organi^ sées, il était latent. Cet arbre morne, désolé, incliné vers la terre comme un moribond, que vous considérez
tristement sous le ciel d'hiver, au bord de la rivière glacée, est vivant cependant. La sève chemine obscurément dans ses moelles refroidies. Le printemps vient. Sous l'abondance du flot généreux, le tronc palpite, Técorce éclate : voici un bourgeon, voici une fleur, voici mille fleurs, et c'est la vie, c'est toute la vie passionnée et victorieuse qui couronne le tronc desséché. Ainsi de l'arbre russe. Le prince Sviatopolk Mirsky fut le bon jardinier dont les soins firent éclore les bourgeons. Et voici les bourgeons qui pointent vers le ciel l'espoir des fleurs prochaines. Mais Ton ne comprendrait rien à Téclosion de ce printemps, si Ton oubliait qu'il fut annoncé, préparé par les souffles tièdes du passé.
La Russie libérale et la France révolutionnaire. — Les rêves d* Alexandre !•'. — Spéranski. — Les Décabristes : le 14/26 décembre 1825. — Nicolas 1«', champioa de la contre-révolution. — La première insurrection polonaise. — De Sébastopol surgit le libéral. — Alexandre II, « le Tsar Libérateur ». — Les paysans «ont affranchis. — Les réformes. — L'espoir des libéraux. — Deuxième insurrection polonaise. — La Terreur nihiliste. — Loris Mélikov. — La Constitution est s'gnée,. Alexandre assassiné. — Alexandre III. — La réaction. — Le libéralisme se recueille. — Nicolas II et la guerre joponaise. — Unité du mouvement actuel.
La Russie libérale est fille de la France révolutionnaire. Ce n'est pas impunément qu'Alexandre I®% à la tète de ses armées, était entré, aux côtés du roi de Prusse, par TArc de Triomphe de Napoléon, dans Paris vaincu. Alors le frémissant Paris était pareil à une pile électrique, et quiconque y portait la main était brûlé par Tétincelle de liberté. Ces soldats, ces officiers qui, du fond de la vaste Russie, venaient de traverser TËurope pour conquérir la ville de la Révolution, avaient des yeux pour voir et des bouches pour raconter. Les triomphateurs, ce n'étaient pas eux. Ils pouvaient bien nous imposer une contribution de guerre, laisser dans notre Champagne et dans notre Lorraine^ en signe de notre humiliation et de
leurs victoires, 25.000 hommes et 84 canons, n'importe! Le glaive qui perçait la patrie n'atteignait pas Tidée, et ridée se vengeait. Les armées de TEurope coalisée étaient au cœur de la France, mais la pensée française était au cœur de l'Europe. Le Russe Pestel, qui devait payer de sa vie sa participation au mouvement révolutionnaire de 1825, écrivait : « Je vis que la plupart des institutions essentielles ont été conservées en France, lors du rétablissement de la monarchie, comme choses bienfaisantes, tandis qu'auparavant nous tous, et moi tout le premier, nous nous soulevions contre cette révolution; j'en ai conclu qu'apparemment elle n'était pas si mauvaise qu'on nous la représentait, et même qu'elle avait beaucoup de bon ; je fus confirmé dans mon idée en considérant que les Etats où elle n'avait pas eu lieu continuaient à être privés dé beaucoup de droits et de libertés. »
Les révolutionnaires comme ce Pestel, qui allait, lui, d'emblée jusqu'à la République, n'étaient pas les seuls à accueillir l'idée libérale. L'Empereur lui-même, l'Empereur qui avait dit : « Je poursuivrai Napoléon jusqu'à mon dernier homme et mon dernier rouble », l'Empereur Alexandre, en regagnant sa capitale, s'y retrouvait un peu moins autocrate qu'il n'en était parti. Quand il s'écriait, dans sa proclamation à ses troupes : « Nous avons rendu à l'Europe sa liberté et son indépendance », se doutait-il qu'à la pointe de son épée victorieuse il rapportait à son pays les premiers espoirs de la liberté et les germes de son affranchissement? A Paris, dans le salon de M"' de Krûdener, il avait connu Benjamin Constant, Chateaubriand, M""* Récamier. De retour dans son palais, il y était repris par d'anciens rêves de justice, de fraternité, de bonté. Il évoquait la pensée réformatrice qui avait éclairé les premières années de son règne. Il se souvenait d'avoir rompu jadis avec le régime despotique pratiqué par son père, le violent Paul P', relâché les règle-
meots de la censure, aboli, pour les prêtres et les gentilshommes, les châtiments corporels, songé à émanciper les serfs, à rédiger un code de justice, discuté même quelque chose qui ressemblait à un projet de constitution, accepté que ses conseillers parlassent devant lui des « obligations » de la monarchie, des « droits » des sujets, donné au Conseil de l'Empire la capacité législative, réformé r administration, la justice, les finances. Sans doute, deux ans auparavant, dominé parles influences réactionnaires, il avait envoyé en disgrâce son ministre libéral Spéranski, et il s'était livré sans contrepoids à la réaction d'Âraktchéiev, à laquelle il ne devait plus échapper. Tout de même, jusqu'à la fin de sa vie^ il laissa flotter dans sa pensée, comme tourmenté de remords, le souvenir de ses premières ambitions généreuses ; un an après la campagne de France, il rappelait Spéranski, le nommait gouverneur de province, et quand il mourut, en 1825, à Taganrog, ce fier et indécis monarque, continuant son rôre, murmura en soupirant : « J'ai vécu et je vais mourir républicain. »
Dans la minute qui suivit sa mort, se produisit la première crise révolutionnaire. Elle avait été préparée par le retour des armées russes dans leur pays. C'est à ce moment, écrit Nicolas Tourgueniev, « que les idées libérales commencèrent à se propager en Russie ». Préparée aussi par les œuvres des écrivains français du dix-huitième siècle qui, depuis Catherine II, avaient commencé de pénétrer la culture russe. Préparée surtout par les Sociétés secrètes dont les affiliés se répandaient à travers la Russie, la Pologne, les provinces baltiques. C'étaient la franc-maçonnerie, V Union du Salut, qui se change, en 1818, en Union du Bien public, compte parmi ses membres des hommes comme le prince Troubetzkoï, Mouraviev, Nicolas Tourgueniev, Orlov, Glinka, les princes Feodor Chakovskoï etObolenski, et se transforme en deux autres sociétés,
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la Société du Nord (Saint-Pétersbourg) et la Société du Midi (Petite Russie), où le colonel Pestel, apôtre de la République, déclare qu'il ne reculera pas, s'il le faut, devant la suppression de TEmpereur. Ces sociétés, comme aussi celles des Slaves réunis et la Société Patriotique de Pologne, furent, en Russie, Tembryon du parti libéral. Cest elles qui fomentèrent le mouvement de 1825, où, pour la première fois dans la longue histoire de l'Empire, s'affirma dramatiquement un désaccord entre la nation et l'autocratie.
Après Alexandre, la couronne, en l'absence d'héritier direct, devait héréditairement revenir à son frère Constantin; mais trois ans auparavant, Constantin avait spontanément renoncé au trône, et l'Empereur, acceptant cette renonciation, avait conféré les droits héréditaires à son troisième frère Nicolas. Fait singulier, le manifeste impérial avait été tenu secret et rédigé à l'insu même de Nicolas.
Alexandre mort, le 1®'' décembre, à Taganrog, Nicolas, à Pétersbourg, prête loyalement serment et fait prêter serment au successeur légal, le grand-duc Constantin ; mais en même temps Constantin, à Varsovie, averti des dispositions prises par l'Empereur, prêtait et faisait prêter le même serment de fidélité à Nicolas. Durant douze jours, la Russie connaît cet embarras de posséder à la fois deux souverains auxquels les troupes, ici et là, ont juré obéissance, car le 12 décembre seulement, Nicolas reçoit de Constantin le message qui l'informe de sa renonciation antérieure et de l'existence de l'acte secret enfermé à l'Ouspienski Sobor de Moscou. Alors Nicolas, s'inclinant devant la volonté de son frère, révoque son serment précédent, se proclame Empereur en vertu de la double volonté d'Alexandre et de Constantin.
Mais les sociétés secrètes qui, déjà, avaient pris de la
puissance, les premiers libéraux que les réformes d'Alexandre, vingt ans auparavant, avaient mis en appétit de changements plus profonds, les éléments ardents de la population de l'Empire, les utopistes qui rêvaient de république, les réalistes qui commençaient d'exiger des libertés, ne manquèrent pas de profiter du trouble de l'autocratie. Ils le firent avec vigueur. La Société du Nord commande Faction. Elle répand le bruit que la renonciation de Constantin est apocryphe, que lui-même est prisonnier à Varsovie, que Nicolas est uo usurpateur. Elle ameute la foule, gagne les troupes, y compris une partie de la garde et les équipages de la flotte, et, le 14/26 décembre, le peuple et la troupe confondus se ruent sur la place du Sénat, sur la place Saint-Isaac, sur la place du Palais d'Hiver. Les soldats crient : « Vive Constantin ! » Le peuple crie : « Vive la Constitution ! » Les troupes restées fidèles entrent en ligne. Des officiers sont tués ou blessés. Le vieux Miloradovitch, gouverneur de Pétersbourg, est tué. Le Métropolite, en grand appareil sacerdotal, est un moment la cible des conjurés, et sa mitre est traversée par quatre balles. L'Empereur paraît au balcon du Palais d'Hiver, harangue la foule, qui, déjà lasse de ce commencement de manifestation, se disperse. Les soldats résistent encore. L'Empereur les fait mitrailler. A sept heures du soir, l'autocratie a remporté sa première victoire sur le peuple.
Ainsi finit la fameuse journée de décembre 1825. Elle est illustre dans les fastes de Témancipation populaire. Elle montra le premier tressaillement de liberté d'un peuple séculaircment opprimé.
La révolte domptée ne désarma qu'à demi. Mais, ayant essayé, un mois après, de reprendre l'offensive, elle est définitivement vaincue. Deux cent cinquante conjurés comparaissent devant une Haute-Cour. Cent vingt et un
sont condamnés. Cinq d'entre eux, Pestel, Ryléiev, Serge Mouraviev-Apostol, Bestouiev-Rioumine, Kakhovski, sont pendus. Ryléiev dit : « Je mourrai sans crainte. » Pestel : « Mon tort est d'avoir voulu récolter la moisson avant les semailles. »
Cette révolution d'apprentis a un caractère déQnitîf. A des hommes généreux, entreprenants et sincères, qui, dans la mémoire de la Russie, sont restés les héroïques Décabristes, elle opposa la mâle vigueur et l'intrépide volonté d'un souverain qui, à cette heure comme dans toute sa vie, incarna l'intransigeante autocratie, sûre d'elle-même et immuable en ses desseins. Et ce duel d'un jour est un moment symbolique de cette lutte permanente entre l'exigence du prince et l'impatience des sujets, que quatre-vingts ans d'efforts ont nourrie, et qui nous montre aujourd'hui uncorps à corps peut-être décisif. Pour les libéraux, pour les révolutionnaires d'à présent, les décabristes sont le modèle et l'exemple. Pour eux aussi, Nicolas P' qui, durant trente années, fut en Europe le champion de la contre-révolution, demeure le type déjà légendaire de l'autocrate inflexible. Il fut le haineux contempteur de tout ce qui dans le monde représentait le principe de liberté. La France, avec sa grande Révolution, avec les révolutions de 1830 et 1848, l'exaspérait. Il éclatait contre la Belgique, contre l'Italie. Il se prodiguait avec une allègre colère contre la Hongrie, contre la Roumanie, coupables aussi du crime de liberté. Il salua comme un retour au bon sens et à la vérité le coup d'Etat de 51. Il dit ; « La France a donné l'exemple du mal, elle donnera l'exemple du bien. J'ai foi dans la gagesse de Louis-Napoléon. »
Après les décabristes de 1825, Nicolas sabra les révolutionnaires polonais de 1831. Pour avoir proclamé au mois de janvier la déchéance des Romanov, la diète polonaise est supprimée, la constitution abolie; de même les
ministères, de même Tarmée nationale : la Pologne devient une province de TEmpire, administrée de Pétersbourg par des fonctionnaires de TEmpire, gouvernée à Varsovie par un représentant impérial.
Sons rimplacable autorité de Nicolas, la crainte clouait les bouches libérales. Mais l'autocratie, mère du libéralisme, allait lui donner l'occasion de se manifester avec une force inquiétante. Une nation n'est pas une maison de commerce. Une nation est un organisme vivant, Hont toutes les parties fabriquent la vie en même temps qu'elles la reçoivent. Le cœur n'est pas un maître omnipotent qui commande aux organes. Il est le régulateur qui distribue à travers les artères le sang que le corps tout entier a élaboré. Le vice fondamental du système autocratique est de haïr la vie et de répudier les organes. Â se nourrir de soi-même, il s'étiole et se gangrène, et, vienne l'heure d'un effort pressant, on découvre soudain que sa puissance n'est qu'une apparence et sa vie une illusion. Sous les murs de Sébastopol éclata la débilité foncière du régime. Et soudain, tout ce qui raisonnait en Russie, tout ce qui avait une intelligence pour comprendre et juger, une volonté pour agir, aperçut et dénonça les périls que faisait courir à la nation un pouvoir sans base et sans frein. Des réunions clandestines s'organisent de toutes parts, des résolutions sont prises, des libelles circulent; l'Empereur, les ministres, la bureaucratie, l'armée, rien n'est épargné ; on dévoile l'incapacité, on affirme la corruption, on insinue la trahison : <( Réveille-toi, ô Russie, écrit un agitateur mystérieux, lève-toi, dresse-toi, calme, devant le trône du despote, demande-lui compte du désastre national. Dis-lui hardiment que son trône n'est pas Tautel de Dieu, et que Dieu ne nous a pas condamnés à être éternellement des esclaves. »
Nicolas, alors au déclin de sa vie, entendit ces voix, et peut-être les comprit-il. Il mourut bravement, comme
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il avait vécu, ayant sans doute voulu mourir, laissant Tennemi campé sur le sol national, et toutes les voix de la patrie ardentes contre son pouvoir. Il avait prononcé cette parole, où il est permis de découvrir un doute et peut-être un aveu : « Mon successeur fera ce qu'il voudra ; moi je ne peux changer. »
Son successeur, c'est Alexandre II, le « grand Tsar Libérateur », le souverain énergique et généreux à qui son père avait dit : « Le fardeau te sera lourd », qui le trouva léger quand il put accomplir le bien, et qui eût donné à son pays la Constitution, si une bombe imbécile, lancée par la main d'un nihiliste absurde, et chargée peut-être par la meurtrière astuce d'un privilégié inquiet, n'était venue briser sa vie dans le moment même où il donnait sa signature à cette grande réforme. Si les décabristes avaient été les premiers à faire entendre, un peu rudement, la voix de la liberté, Alexandre II fut le premier qui daigna l'écouter. Le premier il reconnut, dans le manifeste qui suivit la guerre de Crimée, la nécessité « des efforts combinés du gouvernement et de la nation ». Il prononça cette parole mémorable, qui fut, dans la lignée des Tsars moscovites, le premier aveu de la force populaire : « Accomplissons les réformes d'en haut, sans attendre qu'elles nous soient imposées d'en bas. »
Le 19 février/3 mars 1861, il publie le manifeste qui libère vingt-trois millions de serfs et donne aux paysans la terre, moyennant un droit de rachat. En 1862 et 1865, il rédige un code de justice qui est un monument d'équité et édicté jusqu'à l'élection des juges de paix. Il crée les zemstvos de district et les zemstvos de gouvernement, composés par voie élective, et qui correspondent à nos conseils d'arrondissement et à nos conseils généraux. Il abolit, dans l'armée et dans les tribunaux impériaux,
les peines corporelles, réforme les règlements de la censure, développe Tindastrie, Tinstruction publique, ouvre des écoles primaires, des gymnases, des Universités, des Instituts de jeunes filles, construit 10,000 kilomètres de chemins de fer, pousse enfin son pays vers le progrès matériel et moral, donne au libéralisme les premières satisfactions qu'il eûi reçues en Russie.
Sans doute ces réformes n'étaient pas complètes, et les libéraux attendaient davantage. L'historien qui n'entend pas faire œuvre de parti doit tenir compte des circonstances et des caractères. Un peuple tenu en servage pendant des siècles ne peut pas d'un coup sauter de la pleine soumission à la pleine liberté. Fait considérable, que l'autocrate russe, déchirant le testament qui l'a fait maître, brisant une séculaire tradition d'absolutisme, reconnaisse à des sujets le droit de disposer d'euxmêmes et de posséder, le droit d'être jugés selon la justice, de faire entendre leurs voix dans des conseils élus, substitue à l'arbitraire administratif des textes de loi auxquels il n'a manqué que d'être respectés par ses successeurs, tempère le souverain bon plaisir par des parcelles de conscience nationale, enfin donne à la liberté des gages, menus sans doute et insuffisants au regard de la justice intégrale, pourtant sérieux et décisifs, d'une bonne volonté certaine. L'opinion publique ne s'y trompa point. Une immense espérance gonfla les cœurs russes. La littérature du temps l'exprime avec une abondance lyrique. Un journal écrit : « Le cœur tressaille de joie dans l'attente des grandes réformes sociales qui sont sur le point d'être effectuées. » On parle ouvertement de la convocation d'un sobor, de ce « zemski sobor » qui est si bien dans la tradition russe, et qui, en tant de conjonctures, fut le recours de l'autocratie, alors que les tsars de Moscou n'avaient point encore oublié leurs racines populaires. En 4862, la noblesse de Tver, dans une séance ofRd^W^.^
demande rabolition des privilèges et la réunion d'un sobor; à peu près en môme temps, celle de Toula émet un vœu semblable, et déjà elle appelle ce sobor du seul nom qui lui convienne dans les circonstances actuelles : les États généraux.
Pourquoi faut-il que les efforts d'Alexandre II aient été méconnus et contrariés par les entreprises d'un groupe d'hommes impatients à Texcès? En 1861, trente-six jours après qu'il avait signé la libération des serfs, Alexandre se trouve, à Varsovie, en face d'une sédition du peuple qui demande « une patrie », c'est-à-dire sa constitution. La troupe est lancée. Sur la masse populaire, mêlée de femmes, d'enfants, de vieillards, qui déferle à travers les rues, paisible, profonde, formidable par sa majesté passive, immobile devant les sommations de se disperser ; sur ce peuple qui ne demande rien d'autre que de recouvrer son ancienne liberté constitutionnelle et la charte que Nicolas lui a ravie, les soldats déchargent leurs fusils, couchent sur le sol deux cents morts et plusieurs centaines de blessés. Répétition tragique des journées sanglantes du 2 mai, du 21 et du 23 juin 1905, où l'autocratie russe conquit sur le peuple polonais ses plus récents triomphes.
A ce môme Alexandre, il était réservé encore de voir jaillir du sol russe un parti terriblement impérieux |et pourvu de méthodes simplificatrices : les nihilistes. C'étaient des hommes qui, ayant commencé par faire de la philosophie, logiquement entraînés par Timpératif catégorique de leurs doctrines, finirent par faire des bombes. 11 est affligeant de constater que le seul « Tsar libérateur » fut justement celui de tous les souverains russes au temps duquel éclatèrent le plus de bombes, et qui du reste périt par l'une d'elles. En 1806, attentat de Karakozov, au Jardin d'été. En 1867, attentat de Bérézovski, à Paris. En 1869, publication par Bakounine du programme du parti. En 1873, procès de Nétchaiev; pro-
ces de Pierre Alexéievou des Cinquante. En 1878, procès de Mychkine ou des Cent cinquante-trois. Attentat de de Vera Zassoulitch contre le gouverneur de Saint-Pétersbourg, qui déjà s'appelait le général Trépov, père du Trépov de 1905. Procès de cette Yera Zassoulitch, lequel prend soudain une ampleur extraordinaire, met à nu les intimités d'un effrayant régime policier, l'arbitraire, érigé en mode de gouvernement, d'une administration dont le grand moteur est cette redoutable, mystérieuse et terrible troisième section^ celle de la police secrète, aussi sournoise et impitoyable que le Conseil des Dix, mais sans la légalité, aussi sanguinaire que le comité secret des nihilistes, mais sans Texcuse d être un parti d'opposition qui, si sauvages que soient ses armes, peut répondre du moins qu'il prend celles qu'on lui laisse. Émotion publique, scandale, acquittement par le jury de Vera Zassoulitch.
Cinq jours après, attentat contre Matveiev, recteur de l'Université de Kiev. Dans la même semaine, attentat à Kiev contre un officier de gendarmerie. A Saint-Pétersbourg, le 15 août 1878, assassinat dans la rue du général Mezentsev, chef de la troisième section. Apparition de journaux révolutionnaires clandestins, comme la Volonté nationale et Terre et Liberté, En 1879, assassinat du gouverneur de Kharkhov, prince Krapotkine. Attentats encore à Odessa, à Moscou, à Pétersbourg, à Kiev, à Arkhangel ; incendies à Orembourg, Ouralsk, Irbit, Perm, Moscou, Nijni-Novgorod. Le 14 avril 1879, attentat de Soloviev contre l'Empereur. Le 1*' décembre, attentat contre le train impérial, qui saute au moment d'entrer à Moscou, mais qui, par chance, ne portait pas le souverain. Le 4 décembre, publication de la sentence de mort de l'Empereur. Le 17 février 1880, la salle à manger du Palais d'Hiver saute un quart d'heure avant que la Cour y fît son entrée : Alexandre doit la vie au retard d'un invité.
Il n'est pas de mois, presque pas de semaine, où, sur un point de TEmpire, une bombe n'éclate, une balle ne siffle, un poignard ne brille. Quand ce n'est pas le Maître qui est visé, c'est un ministre, un fonctionnaire, un chef de police, un officier, souvent un obscur tchinovnik. Toutes ces entreprises, que ne désavoue pas Topinion publique, décèlent un état latent de trouble, de désespoir, de révolte. Elles témoignent aussi Texistence d'un parti sévère dans le jugement, implacable dans Texécution, intrépide dans Faction. Le gouvernement s'affole, déraille, oppose Tincohérence de la répression à la méthode de Tattaque. Des villes sont mises en état de siège, des patrouilles y circulent incessamment, la police politique est renforcée, les pouvoirs des gouverneurs accrus: on exécute, on emprisonne, on déporte; sur les routes sibériennes, de longues théories de condamnés défilent tristement à travers le steppe glacé ; la plupart sont innocents; ayant d'abord protesté, ils se sont résignés enfin, dans la misère et la lassitude. Funestes débris humains, comme ils se seraient épargné les vaines révoltes, s'ils avaient compris qu'entre les mains de la police, ils n'étaient que la justification de son existence, quelque chose de semblable à ces guenilles que Ton suspend à des branches d'arbres en croix pour épouvanter les oiseaux pillards !
Ce qui achève d'étonner et d'alarmer le régime, c'est qu'il sait bien que ces nihilistes ne sont pas de ces gueux que nulle société ne néglige de traiter comme d'irréductibles bandits, et à qui elle ne laisse en effet d'autres moyens de se prolonger dans la vie que d'ôtre ces bandits-là. La troisième section n'ignore pas, et elle a dit à l'Empereur, que le parti nihiliste se recrute principalement parmi les hommes qui ont de la naissance ou de l'instruction, parmi les aristocrates, les savants, les étudiants, et que leur mode d'agir est d'autant plus redou-
table qu'il n'est pas le geste irréfléchi de révoltés en délire, mais Tacte délibéré de volontés conscientes. Ils écrivent froidement, en 1879 : « L'assassinat, que des corps d'armée tout entiers ne peuvent empocher, qui ne peut être prévenu par des légions d'espions, si habiles, si subtils, si rusés qu'ils soient, voilà le moyen suprême des amis de la liberté. »
Alexandre, souverain intelligent, indécis, mais géné- \reux, s'indigna que Ton méconnût ses intentions les plus sérieuses. Poussé par ses ministres, il agit sans pitié dans la répression. Mais à l'heure même où il confiait à Loris Mélikov, avec la charge de ministre de l'intérieur, des pouvoirs dictatoriaux, il acceptait le plan de réformes libérales que lui soumettait ce ministre autoritaire. Le moment approchait où la Russie allait avoir sa représentation nationale, sous une forme imparfaite sans doute, mais qui eût permis à la nation de parler, en attendant qu'elle pût ordonner. Les ministres avaient délibéré sur le projet que leur communiquait Loris Mélikov et qu'approuvait Alexandre. Abaza, Yalouiev l'appuyaient vigoureusement. L'ensemble du ministère n'y faisait point d'objections ouvertes. Deux hommes cependant se déployaient avec énergie contre lui dans les conseils privés de l'Empereur : c'étaient Pobédonostsev, déjà procureur-général au Saint-Synode, et le ministre de la justice Nabokov, tous deux partisans de l'autocratie sans mélange et sûrs de l'appui des grands-ducs et de la famille impériale.
£n dépit de ces résistances, Alexandre se décide. Le 4/13 mars, il envoie à la Gazette du Sénat et au Messager du Gouvernement le texte d'un rescrit qui devait paraître le lendemain et qui était la mise en marche de la réforme. Puis il se rend aux écuries de la cour, déjeune au palais de sa cousine, la quitte à deux heures et demie pour rentrer au Palais d'hiver, longe en voiture déoouverte^
escorté d*un peloton de cavalerie, le canal Catherine, essuie une première bombe qui tue plusieurs soldats de Tescorte, saute de sa voilure disjointe, s'avance vers Ryssakov, sur qui Ton s'est jeté, lui dit, avec un grand accent de pitié : « Malheureux ! pourquoi as-tu fait cela? » Ryssakov, farouche, Tœil sombre et le regard droit sur TEmperenr, répond : « Je t'ai manqué, mais il y en a d'autres qui auront plus de chance! » Alexandre fait quelques pas à pied. Dix mètres plus loin, une seconde bombe, lancée par Gelnikov, éclate entre ses pieds, et quand la fumée est dissipée, on aperçoit, gisant sur le trottoir, l'Empereur, le ventre ouvert, les jambes fracassées, le visage ravagé. Le lendemain, Alexandre III montait sur le trône; le 11 mai, il évoquait dans un manifeste ce pouvoir autocratique « qu'il tenait de Dieu et qu'il avait pour devoir de fortifier et de maintenir » ; et la Russie attend encore sa Constitution.
Alexandre 111 régna treize ans. Ce fut pour restaurer avec vigueur la notion de l'autocratie absolue. En vain, au début du règne, le réactionnaire Ignatiev, successeur d(3 Loris Mélikov, propose de donner une apparence de satisfaction à Topinion en appelant à Saint-Pétersbourg les délégués des zemstvos, et d'adoucir le régime de la presse. Alexandre ne cède rien. Quelques attentats nihilistes, en 1881, 1882, 1884, des troubles universitaires en 1882, en 1887, n'eurent d'autre résultat que de l'affermir dans sa politique de réaction. Par sa volonté, la russification à outrance est poursuivie en Pologne, en Finlande, dans les provinces baltiques, au Caucase, chargeant de rancune le cœur des peuples conquis. Les massacres antisémitiques se reproduisent par intervalle^.
Alors la presse est muette et le libéralisme se recueille. Il sent obscurément que le meurtre d'Alexandre II fut, selon un mot célèbre, plus qu'un crime, une faute. Il apaise ses impatiences par des publications clandestines
et ane fermeotation de cercles prirés. Il rassemble ses forces, il attend que les intelligences s'ouvrent à la liberté, il attend surtout que Tautocratie, ayant, avec Alexandre III, repris le dessus et donné à son corps moribond une apparence de vitalité, dénonce elle-même sa propre débilité et s'engage dans quelque entreprise qui soudain démasque ses tares intimes. Alexandre III sut éviter au régime les aventures. Il fortifia au contraire la position extérieure de la Russie par l'alliance française, préméditée et conclue avec habileté. Il avait vu la faillite de Talliance des trois Empereurs, déjà ébranlée par la révélation de la duplicité de Bismarck, qui, en 1879, en 1882, en 1884, négociait secrètement avec TAutriche à Tinsu de la Russie, et la formation de la TripUce, qui laissait la Russie isolée à l'Est, comme la France, depuis vingt ans, le demeurait à Touest. En môme temps, il menait en Asie une politique active, accomplissait ou commençait des travaux considérables, ceux du Transcaucasien et du Transsibérien, et, suggéré par son ministre Witte, poussait fortement, et peut-être imprudemment, le développement de l'industrie nationale, aidé dans ses entreprises par les abondants capitaux de la France.
L'occasion qui servirait le libéralisme, ce n'est pas Alexandre, c'est son fils, qui devait la lui fournir. Alexandre nourrit du moins la révolution en ceci, que, dans une nation qui s'éveille au sens de la liberté, toute politique de réaction dépose dans le champ de l'opinion publique des germes de souffrance qui un jour poussent en fleurs rouges de colère et de révolte. La croissance, si elle n'est pas apparente, est interne. L'historien en doit la notation. Frivolité d'un médiocre observateur, de supposer que les agitations du moment actuel sont des générations soudaines et spontanées. Elles attestent un travail ancien, et continuent, si elles ne concluent, l'effort
de quatre-vingts années. C'est au mois de décembre 1825, c'est sur la place du Sénat et sur la place Saint-Isaac, c'est dans le sang de Pestel, de Ryléiev et de leurs affiliés, que la cause libérale reçut le baptême. C'est dans la poitrine du gouverneur Miloradovitch que Tautocratie essuya sa première blessure. C'est dans les tranchées de Sébastopol qu'elle découvrit sa gangrène. Depuis quatrevingts ans, c'est toujours aux heures où quelque vaste entreprise, engagée par l'autocratie, eût dû manifester et renforcer sa puissance, que le libéralisme a fait retentir sa plainte et son espérance. Il est, à toutes les époques critiques, le marqueur du mauvais destin. Il est l'annonciateur qui, à chaque expérience, signale le désordre, l'incapacité, l'infirmité originelle d'un régime qui a trahi sa faiblesse à tous les moments où le devoir national lui eût imposé de montrer sa force.
Ce peuple russe, ces Slaves si doux, si débonnaires, si enclins aux jeux futiles et à un certain fatalisme contemplatif, offrent ce paradoxe d'être gouvernés par la monarchie la plus guerrière, la plus accapareuse du monde moderne. A TEst, au Midi, à TOuest, elle n'a pas cessé de porter ses armes avides. Et pourtant, chacune de ces chevauchées militaires a dénoncé avec éclat la malfaçon d'un outil pourtant indispensable à la réalisation de ses rêves orgueilleux. Chaque fois aussi, le libéralisme s'en est constitué le critique passionné. Et chaque fois il a fallu céder à l'exigence de l'heure et consentir une partie des concessions qu'il réclamait. Pour un pouvoir branlant, une guerre favorable est un sûr moyen de s'affermir. Vérité historique pour tous les gouvernements du monde, erreur pour l'autocratie russe. Toutes les guerres qu'elle a soutenues depuis un siècle, même les plus heureuses, se sont terminées pour elle, à l'intérieur, par un déficit. Si le territoire national s'est trouvé chaque fois un peu plus grand qu'il n'était auparavant,
chaque fois aussi Tautocratie s'est découvert une mutilation nouvelle. Après la campagne de France,* se forment les sociétés secrètes dont Taction aboutira au mouvement décabriste. Après la guerre de Perse, après la première guerre de Turquie, l'insurrection polonaise de 1831. Après la guerre de Crimée, les premières mesures libérales d'Alexandre II. Après la troisième guerre de Turquie et les traités de San-Stéfano et de Berlin, la furieuse période du nihilisme. Les campagnes du Caucase, du Turkestan, d'Afghanistan, si elles sont pour la Russie des occasions de s'agrandir, sont pour le libéralisme des occasions d'exiger, pour l'autocratie des raisons de céder.
Quel prodige, si la guerre japonaise n'eût pas été une occasion nouvelle! En vérité, le pouvoir a fait cette fois à l'opposition la partie trop belle. En dépit de la censure, de la domestication d'une partie de la presse et des sybilliques confidences qu'il plaît parfois au gouvernement de faire au public par l'intermédiaire du Messager officiel^ l'incapacité des chefs, l'insuffisance des troupes, la désorganisation administrative, sont des faits dont l'ennemi se charge de faire la preuve ; la vénalité et la corruption sont des misères que la discrétion des intéressés ne voile pas éternellement, et, quant à la débilité d'uur pouvoir infirme, il n'y a qu'à regarder son visage pour y surprendre la décomposition.
Comment les libéraux peuvent associer, au milieu des conjonctures d'une guerre, leur devoir de patriotisme et leur appétit de liberté, comment ils prétendent les concilier dans l'unité du devoir national, c'est ce que nous verrons plus tard. Ce qu'il importe, c'est de montrer la filiation qui rattache le mouvement actuel aux mouvements précédents, de distinguer, dans l'effort libéral, une poussée unique et permanente, dont les manifestations peuvent être diverses, mais qui, d'èçoc^vx^ wl
époque, s'atteste constante, harmonieuse, grandissante. Le caractère du mouvement de 1905, c'est son unité. De 1878 à 1881, alors que sévissait la terreur des bombes, on vit le libéralisme s'abstenir de s'affirmer et craindre les compromissions du nihilisme. Les nihilistes aujourd'hui ont changé de nom. Ils s'appellent, d'un mot de mélodrame, les terroristes. A côté d'eux et des purs libéraux, voici les radicaux, les social-démocrates, les différents partis nationaux. Tous ces partis sont aujourd'hui, sinon ouvertement et par une convention précise, du moins tacitement, associés pour la même œuvre. Des souscriptions sont levées sur toute la surface de TEmpire. L'aristocrate, l'industriel, le propriétaire, le rentier, le riche libéral qui donne son obole n'est pas très curieux de sa destination. Il ne désire pas qu'on lui dise si elle servira à subventionner un journal, à alimenter l'imprimerie clandestine d'où sortiront des placards destinés aux ouvriers ou aux paysans, ou si elle ne paiera pas la capsule qui fera éclater une bombe sous une voiture. Voilà ce qu'il faut savoir, si l'on veut mesurer la puissance de l'opposition.
Sviatopolk Mirsky devant les partis. — Les zemstvos s'agitent.
— Le Congrès de novembre 1904. — M. Chipov. — La Charte. — Le paragraphe 11. — Une date historique. — Les délégués chez Mirsky. — La Noblesse contre TAutocratie. — Le tressaillement de Fopinion. — Les réunions de famille au Palais d'Hiver. — Le grand-duc Serge. — Pobédonostsev. — L'agitation se propage.
— Serge se surpasse à Moscou. — Le rescrit du 12/25 décembre et Witte. — Le rescrit expliqué. — Il y aura une loi... plus tard. — L'agitation continue. — C'est une révolution, dit le prince Troubetzkoï.
Le prince Sviatopolk Mirsky n'avait pas plus tôt prononcé le mot de liberté et fait appel à la confiance, que tous ces partis se mettaient en mouvement. Ce fut tout à coup, d'un bout à l'autre de l'Empire, comme si l'on eût soulevé le couvercle d'une chaudière, et, dans un bouillonnement joyeux, la vapeur s'élança vers le ciel. Mirsky eut-il la pleine conscience de la libération qu'il accomplit alors dans les esprits? Lorsqu'il desserra les mâchoires qui broyaient la presse, lorsqu'il autorisa des réunions qui n'étaient point dédiées à l'exaltation du régime, lorsqu'il ferma les yeux sur une multitude de manifestations politiques où l'on ne célébrait son libéralisme que pour mieux accabler l'autocratie, aperçut-if avec précision la
puissance de l'œuvre qui s'élaborait autour de lui? Et surtout discerna-t-il les conséquences dernières de ses actes?
Un très haut fonctionnaire du ministère de Tlntérieur, Tun des plus hauts après le ministre, me dit : «c Mirsky a su très exactement ce qu'il faisait, et il n'a eu qu'un regret, celui d'être arrêté dans son œuvre. » Mais un ministre m'affirma : « La faute de Mirsky est de n'avoir pas su jusqu'où il voulait et pouvait aller. » Un autre fonctionnaire important du ministère de l'Intérieur, un conservateur attaché au régime, ««Excellence i» lui aussi, et qui tutoie le prince, me dit à son tour : « On a prêté au prince Mirsky, par sa faute, des projets qui ne sont pas tout à fait les siens, et il est un peu responsable de toutes les difficultés de notre situation. D'abord l'opinion a espéré de lui beaucoup plus qu'il ne projetait en réalité de lui donner. Ensuite son programme même, il n'a pas eu la liberté de l'appliquer. — Qui l'en a empêché? — Ah! des influences se sont produites. En premier lieu, celle du grand-duc Serge, qui a agi de tout son poids contre lui. Voilà le mal, Monsieur. Les grands-ducs s'occupent trop de politique, se mêlent de trop de choses, touchent à tout et paralysent incessamment la volonté personnelle de l'Empereur. Ce qu'il nous faudrait, puisque nous sommes en autocratie, c'est un autocrate. »
Que le prince Sviatopolk Mirsky ait délibérément entrepris de susciter, après tant d'années de recueillement, une nouvelle et décisive agitation en vue de rétablissement d'une Constitution, à coup sûr cela n'est pas. Mais que, impressionné par le jaillissement des forces libérales, il fût disposé à se rallier finalement à l'idée constitutionnelle, cela est probable, sinon certain.
Quoi qu'il en soit, ce fut pour le prince une grande merveille que l'éclosion libérale qui suivit ses premières paroles, et je l'ai su par des témoignages sérieux. Les
zemstFos furent les premiers à coordonner le mouvement et à donner une voix à Tespérance populaire. Créés, le 13 janvier 1864, par un oukase d'Alexandre II, ils n'existent sans doute que dans trente-quatre gouvernements, et l'Empire compte quatre-vingt-dix-neuf gouvernements ou provinces, dont cinquante dans la seule Russie d'Europe ; mais, zemstvos de district (conseils d'arrondiss^smentj et zemstvos de gouvernement (conseils généraux), ils sont, avec les doumas (conseils municipaux), bien que composés de soixante-dix pour cent de nobles, les seuls essais de représentation populaire. La misère affreuse des paysans, leur sauvage ignorance, la rigueur de l'impôt qui les écrase, l'arbitraire administratif, le viol permanent de la justice et de la légalité, l'arrogance et la dureté des fonctionnaires, enfin le poids terrible de la meule bureaucratique, qui donc est capable de mesurer tous ces maux, sinon les seuls hommes qui soient en contact direct avec la masse du peuple? Et comment aussi des élus ne seraient-ils pas les partisans désignés d'un régime où des collèges électoraux plus vastes enverraient, dans des assemblées élargies, des délégués de compétence plus étendue?
Au mois de novembre 1904, près d'une centaine de membres de zemstvos s'assemblent à Saint-Pétersbourg. Ils y ont été convoqués par un noble, M. Chipov, président de Touprava (Bureau) du zemstvo de Moscou, que Ton connaissait déjà pour une victime du libéralisme, frappée par Plœhwe. M, Chipov n'est pas de ces anarchistes extravagants qui mettent en péril la sécurité des États. C'est un conservateur réformiste, qui a fait ce rôve de concilier l'autocratie et la Constitution, et d'instaurer un régime qui placerait à côté du Tsar, souverain maître et souverain arbitre, une assemblée élue : programme modeste, mais qui, pour M. de Plœhwe, était déjà un dévergondage de pensée.
Ces représentants de zemstvos, pour la plupart présidents de ces assemblées, se réunissent donc à Pétersbourg sous prétexte de se mettre d'accord sur certaines questions a d'ordre économique et social ». Sous cette phraséologie, entendez que Ton ne songeait qu'à la Constitution. Le prince Mirsky avait vu cette assemblée avec faveur. Sur son intervention, l'Empereur avait d'abord accordé qu'elle se réunît officiellement. A peine connue cette autorisation, tous les soutiens du conservatisme outrancier étaient entrés en bataille contre ce qu'ils appelaient la faiblesse impériale : c'étaient le grand-duc Serge, Pobédonostsev, aussi, dit-on, l'Impératrice mère, et ceux qu'ils entraînaient à leur suite. Nicolas, qui trouvait ce projet sympathique et qui avait dit oui à son ministre, dit oui à son oncle, avec un égal empressement, et l'autorisation fut rapportée. Du moins, Mirsky permit que la réunion fût officieuse, si elle ne pouvait être officielle.
Les délégués tiennent quatre séances : le 6/19 novembre, chez M. Korsakov, avocat, membre du zemstvo de Tver; le 7/20, chez M. Brentcheninov, du zemstvo des Pskof; le 8/21, chez M. Nabokov, membre de la douma de Pétersbourg; le 9/22, de nouveau chez M. Korsakov. Ils sont là un peu plus de cent. A côté des membres de zemstvos, quelques personnages, notoirement connus pour leurs libres opinions ou pour les gages qu'ils ont donnés à la cause libérale, ont été appelés à participer à l'œuvre commune : de ce nombre, M. Nabokov, jurisconsulte, ancien professeur de droit à l'Université, ancien gentilhomme de la Cour, et membre de la douma de Saint-Pétersbourg.
Sur la condamnation de la bureaucratie et des procédés gouvernementaux, l'unanimité se fait à la première rencontre. Quand il s'agit de déterminer un mode de reconstruction, deux tendances se dessinent : les uns vont d'emblée à la monarchie constitutionnelle et demandent un Parlement des députés de la nation ; les autres, moins
affranchis de la tradition, comme H. Chîpov, ou disposés ft réduire leurs esigences dans l'espoir il'aboulir plus vite, se conlenleraient d'un régime qui, sauvegardant les prérogatives el les pouvoirs de l'autocratie, lui adjoindrait, sous forme de section du Conseil d'Empire ou sous telle autre, une assemlilée élue chargée du contrôle des finances el de l'administration, et de la présentation des lois. A vrai dire, ces deux tendances ne s'opposent pas longtemps l'une à l'autre : dès le début, il apparaît que les premiers sont infiniment plus nombreux que les seconds, et 70 voix sanctionnent les paragraphes 10 et 11 du mniiiresle, qui posent le principe constitutionnel, et dont le d(!rnier est ainsi conçu :
« Etant données la gravité et l'importance de la situation intérieure et de la situation extérieure actuelles, l'Assemblée privée exprime l'espoir que le pouvoir suprême convoquera des représentants du peuple librement élus pour diriger la Patrie avec leur concours Ters une nouvelle voie , en se fondant sur les principes de droit el sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple. '>
Mais la volonté essentielle et fondamentale du CongrÈs s'afOrme avec force el éclat dans le vote unanime des dix autres paragraphes, acclamés le 8 chez M. Nabokov. Ils disent qu'il y a divorce entre le gouvernement et la nation; que l'émancipation sociale a été systématiquement entravée par le gouvernement, qu'une centralisation administrative forcenée a supprimé toute initiative et toute liberté dans les instilutioDS locales. Ils dénoncent l'arbitraire de la bureaucratie, qui a tué la confiance de la nation. Ils affirment que l'union du pouvoir et du peuple est indispensable à la vie nationale et sociale. Ils revendiquent l'inviolabilité do la personne el du domicile, la responsabilité des fonctionnaires, la liberté de conscience et de religion, la liberté de la parole et de la presse, la liberté
Ces représentants de zemstvos, pour la plupart présidents de ces assemblées, se réunissent donc à Pétersbourg sous prétexte de se mettre d'accord sur certaines questions a d'ordre économique et social ». Sous cette phraséologie, entendez que Ton ne songeait qu'à la Constitution. Le prince Mirsky avait vu cette assemblée avec faveur. Sur son intervention, l'Empereur avait d'abord accordé qu'elle se réunît officiellement. A peine connue cette autorisation, tous les soutiens du conservatisme outrancier étaient entrés en bataille contre ce qu'ils appelaient la faiblesse impériale : c'étaient le grand-duc Serge, Pobédonostsev, aussi, dit-on, l'Impératrice mère, et ceux qu'ils entraînaient à leur suite. Nicolas, qui trouvait ce projet sympathique et qui avait dit oui à son ministre, dit oui à son oncle, avec un égal empressement, et l'autorisation fut rapportée. Du moins, Mirsky permit que la réunion fût officieuse, si elle ne pouvait être officielle.
Les délégués tiennent quatre séances : le 6/19 novembre, chez M. Korsakov, avocat, membre du zemslvo de Tver; le 7/20, chez M. Brentcheninov, du zemstvo des Pskof ; le 8/21, chez M. Nabokov, membre de la douma de Pétersbourg; le 9/22, de nouveau chez M. Korsakov. Ils sont là un peu plus de cent. A côté des membres de zemstvos, quelques personnages, notoirement connus pour leurs libres opinions ou pour les gages qu'ils ont donnés à la cause libérale, ont été appelés à participer à l'œuvre commune : de ce nombre, M. Nabokov, jurisconsulte, ancien professeur de droit à l'Université, ancien gentilhomme de la Cour, et membre de la douma de Saint-Pétersbourg.
Sur la condamnation de la bureaucratie et des procédés gouvernementaux, l'unanimité se fait à la première rencontre. Quand il s'agit de déterminer un mode de reconstruction, deux tendances se dessinent : les uns vont d'emblée à la monarchie constitutionnelle et demandent un Parlement des députés de la nation ; les autres, moins
affranchis de la tradition, comme M. Chipov, ou disposés à réduire leurs exigences dans Tespoir d'aboutir plus vite, se contenteraient d'un régime qui, sauvegardant les prérogatives et les pouvoirs de Tautocratie, lui adjoindrait, sous forme de section du Conseil d'Empire ou sous telle autre, une assemblée élue chargée du contrôle des finances et de l'administration, et de la présentation des lois. A vrai dire, ces deux tendances ne s'opposent pas longtemps Tune à l'autre : dès le début, il apparaît que les premiers sont infiniment plus nombreux que les seconds, et 70 voix sanctionnent les paragraphes 10 et 11 du manifeste, qui posent le principe constitutionnel, et dont le dernier est ainsi conçu :
« Etant données la gravité et l'importance de la situation intérieure et de la situation extérieure actuelles, l'Assemblée privée exprime l'espoir que le pouvoir suprême convoquera des représentants du peuple librement élus pour diriger la Patrie avec leur concours vers une nouvelle voie , en se fondant sur les principes de droit et sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple. »
Mais la volonté essentielle et fondamentale du Congrès s'affirme avec force et éclat dans le vote unanime des dix autres paragraphes, acclamés le 8 chez M. Nabokov. Ils disent qu'il y a divorce entre le gouvernement et la nation; que l'émancipation sociale a été systématiquement entravée par le gouvernement, qu'une centralisation administrative forcenée a supprimé toute initiative et toute liberté dans les institutions locales. Ils dénoncent l'arbitraire de la bureaucratie, qui a tué la confiance de la nation. Ils affirment que l'union du pouvoir et du peuple est indispensable à la vie nationale et sociale. Ils revendiquent l'inviolabilité de la personne et du domiciFe, la responsabilité des fonctionnaires, la liberté de conscience et de religion, la liberté de la parole et de la presse, la liberté
de réunion et d'association, Tégalité de tous les citoyens — ce mot est prononcé pour la première fois en Russie dans un document solennel — dans la possession de leurs droits civils et politiques. Ils marquent la pitoyable condition des paysans et indiquent les remèdes immédiatement nécessaires : supprimer toute distinction de classes entre eux et les autres citoyens; reconnaître plus d'initiative à leurs organes locaux ; leur donner la justice.
Quand ils eurent discuté et voté chacun de ces onze paragraphes, qui allaient constituer la Charte provisoire du parti libéral et en quelque sorte la « Déclaration des Droits » de la pensée russe, majorité et minorité se retrouvèrent pour ratifier unanimement l'ensemble, et, ce 8/21 novembre, chez M. Nabokov qui tremblait d'allégresse, cette centaine de délégués, avec la claire conscience qu'ils accomplissaient un acte historique et qu'ils notaient à cette minute le battement du cœur de 130 millions d'hommes, un à un défilèrent devant la table où reposait le document et y inscrivirent leur signature. « Ce jour, me dit M. Nabokov, fut le plus beau de ma vie, et j'ai pensé à faire placer ici, en souvenir, une plaque commémorative. »
Une délégation incontinent se rend chez le prince Sviatopolk Mirsky. Il la reçoit avec afi'abilité. Lorsque les dé^ légués lui remettent le texte des résolutions qu'ils viennent de signer, il prend le papier, le lit, sourit, et dit :
— Voilà qui est fort bien, mais que voulez-vous que je fasse de ce papier?
— Excellence, nous désirons qu'il soit communiqué à Sa Majesté.
— Je n'en ferai rien. C'est à moi, prince Sviatopolk Mirsky, que vous le confiez. J'ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Nous en causerons ensemble, si vous le désirez. Mais le prince n'en dira rien au ministre qui, officielle ment, doit l'ignorer.
Cependant, comme ils insistaient, le prince, bienveillant, consentit à leur promettre que, sans communiquer à TEmpereur le texte de leurs délibérations, ce [qu'il n'avait pas le droit de faire, il lui en indiquerait le sens, mais toujours, ajouta-t-il, officieusement, et non comme un devoir de sa charge.
Grande victoire pour le libéralisme. Jusqu'à ce jour, pendant quatre-vingts ans, il ne s'était nourri que de publications clandestines, de journaux et de placards se^ crets, de parlottes intimes, de réunions privées, que la folle tyrrnnie du pouvoir faisait ressembler à des conspirations. Dans les conjonctures présentes, est-ce que ce jeu, dangereux et vain, allait recommencer? A l'heure où il convenait d'agir, ces Slaves si lents à enfanter de l'énergie allaient-ils continuer de pérorer et de cultiver le bacille libéral en vase clos? C'était donner au régime trop d'avantages. Que pouvaient, cette fois encore, contre la formidable centralisation administrative, contre la masse pesante d'une bureaucratie séculaire, les petites agitations désordonnées d'une foule qui se bouscule sur une place ou d'un peuple de l)avards qui dispersent leurs fureurs à voix basse? Il fallait à la nation une voix, à l'opposition une méthode, contre l'autocratie une menace. L'acte du 8 novembre fut cette menace et fournit cette méthode. Les libéraux venaient de tirer d'eux-mêmes un organisme constitué et vigoureux ; et l'autocratie vit se dresser en face d'elle, sérieux et grave, un pouvoir où il lui fut permis de distinguer, si elle le voulut, le pouvoir de demain. Elle put comprendre dès lors qu'il ne lui suffirait plus, comme dans les occasions précédentes, de sourire aux espérances libérales ou alternativement de se ruer contre elles. Les balles, bonnes pour le bon peuple, la Sibérie ou les cachots, bons pour les journalistes en fièvre ou les agitateurs en travail, n'étaient plus une politique suffisante contre des hommes qui^ frovd^m^^V.^
sans déclamation, sans injures, s'assemblaient ouvertement et se bornaient à réclamer des droits reconnus à tous les autres hommes de la terre civilisée, et cette fois l'heure était venue de discuter. Discuter, l'autocratie entend bien ce que signifie le mot : il veut dire céder.
Un plus grand sujet d'amertume était réservé au régime. Qui donc apercevait-il parmi ces mauvais citoyens qui dénonçaient son incapacité et son arbitraire? Les gens de la noblesse, de sa noblesse. Soixante-dix pour cent de nobles environ, nous l'avons dit, composent les zemstvos. Le metteur en scène de ces petits Etats Généraux, M. Chipov, est un noble. Paradoxe, pensaient les gouvernants , qu'une noblesse, jadis gorgée de privilèges, se dresse aujourd'hui contre un pouvoir dont elle est, depuis des siècles, par définition et par tradition, l'appui le plus solide! « Noblesse oblige », me dit quelqu'un; et les nobles, pas plus que le reste de la nation, n'ont pu assister impassibles, pendant des générations, aux excès inouïs d'un régime qui n'a respecté ni les personnes, ni les lois, ni les libertés les plus élémentaires, ni môme sa propre dignité. Au surplus, si les anciens boyards furent les collaborateurs directs, et parfois les maîtres, de l'autocrate, quelle destinée est aujourd'hui celle de la noblesse? Elle n'a plus que de rares privilèges, son action dans l'Etat est nulle. Le grand ordonnateur, le grand dispensateur, le maître souverain, omnipotent, audacieux, inflexible, c'est la Bureaucratie. Elle tient dans ses mains jusqu'à l'autocrate et le bride, môme s'il est pourvu, comme Alexandre III, d'une volonté agissante.
D'autres raisons encore devaient diriger la noblesse vers la salutaire opposition. Si, créant les zemstvos, Alexandre II songea certainement à une expérience de représentation populaire et y vit un acheminement vers une assemblée élue, ses deux successeurs, Alexandre III et Nicolas, l'un et l'autre de vues étroites, et dominés, le
premier, par le souvenir de l'effroyable période de terreur qui avait précédé son avènement, le second, par le respect superstitieux de la mémoire de son père lui confiant la défense de Tautocratie, pensèrent à tort que cette institution contenait à elle seule tout le principe électif. Ils ne pressentirent pas davantage que les nobles, privés de leurs anciennes prérogatives, allaient être poussés à ambitionner un rôle social, que ces assemblées à demi populaires leur en fourniraient le moyen, qu'ils auraient d'ailleurs intérêt à se faire les représentants de ces paysans qui sont leurs fermiers, et comment espérer devenir les députés de la misère et du malheur, s'ils ne se hâtaient point de prononcer les mots de réformes et de liberté?
Observons que l'étonnement du pouvoir se doubla d'inquiétude. L'hostilité de la noblesse lui est plus redoutable que celle de V « intelligence ». C'est en majorité parmi les nobles qu'il choisit ses gouverneurs, tous ses hauts fonctionnaires, tous les exécuteurs de sa pensée dominatrice. Je ne sais qui a dit que la Russie est une prison où se meuvent cent trente millions de prisonniers et un million de gardiens. Que deviendra le régime, si les chefs de ces gardiens, soudain frappés de folie, se mettent à fraterniser avec les prisonniers?
L'opinion tressaillit au bruit de la manifestation des zemstvos. Divulguées de toutes les manières et colportées à travers l'Empire, ces onze résolutions sont passionnément commentées. La nation aimait ses zemstvos. Elle avait souffert des violences dont les avait accablés Ploehwe, qui était allé, au début de la guerre, jusqu'à leur interdire de se concerter pour participer en commun aux frais d'un train sanitaire destiné aux soldats d'Extrême-Orient. Elle avait su gré au prince Mirsky de rappeler M. Pétrounkévitch, du zemstvo de Tver, exilé par son prédécesseur. Elle accueillit avec des transports Tint-
tiative qu'ils avaient prise, et elle les remercia d'avoir osé exprimer si nettement ce qu'elle pensait si violemment. De toutes parts, des assemblées, officielles ou privées^ adhèrent au texte du 8 novembre ou formulent des déclarations analogues : c'est une réunion de maréchaux de noblesse à Moscou ; c'est la douma de Moscou, celle de Saint-Pétersbourg, celles des principales villes de l'Empire; ce sont des avocats, des ingénieurs, des littérateurs, des étudiants; c'est jusqu'à des corps notoirement connus pour leurs sentiments conservateurs, comme le zemstvo de Poltava, qui vote à l'Empereur une adresse où, parmi les formules de respect et de dévouement, il déclare indispensables au bien de la nation l'établissement d'un régime de liberté et la disparition de l'arbitraire.
La nouvelle du vote de la Déclaration se propage comme un excitant, affermit les courages, exalte les esprits. A vrai dire, depuis quelque temps, il ne se passait guère de semaine où Ton ne manifestât. Toute occasion est bonne pour organiser un cortège, agiter des bras, pousser des cris. Que crie-t-on? On crie : « Vive la démocratie! Vive la liberté! A bas la guerre! A bas Tautocratie! » C'est tout. C'est suffisant.
Ces manifestations sont devenues l'ordinaire de la vie pétersbourgeoise. Le 28 novembre /Il décembre, ce sont lis socialistes et les étudiants qui se rassemblent en foule sur la perspective Nevski, entre le pont de Police et la Sadovaia, tiennent des meetings en plein air, lisent à haute voix des placards dont chacun est un crime de lèse-majesté. Le sang coule. Le 30 novembre/ 13 décembre, on juge Sasonov, le destructeur de Ploehwe, et son complice Sikorski. Devant le Palais de justice, la foule crie : « Acquitte;z-le I II a délivré la Patrie de son tyran! » En mèjie temps, ouvriers et étudiants, brisant les sottes préventions qui jusqu'à ce jour les avaient séparés, se réunissent à l'Institut Polytechnique sur l'invitation des
élèves de cet établissement, à Toccasion de la fête de leur école et, tous ensemble, d'une commune voix, chantant la Marseillaise autour du drapeau rouge déployé, terminent les couplets par le refrain qui commence à devenir le cri de ralliement : À bas Tautocratie ! A bas la guerre! Les étudiants de Moscou ne sont pas plus calmes que ceux de Pétersbourg.
Sasonov, pour avoir supprimé un potentat, n'est condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité. La sentence est à peine rendue, que l'Empereur réduit sa peine à quatorze ans. Celle de Sikorski, qui était de vingt ans, est remise de moitié. Il a fallu pour cela, par une mesure exceptionnelle et stupéfiante, donner un effet rétroactif à un récent manifeste impérial. Par tant de magnanimité, Tautocratie pense témoigner la sincérité d'un zèle libéral et réformiste dont elle cherche déjà à répandre le bruit. On se répète que de fréquentes conférences de famille ont lieu dans le cabinet de l'Empereur. On y discute moins des formules de grande politique nationale que les expédients d'une politique de salut. On se groupe pour la sauvegarde et l'avenir de l'autocratie. Nicolas, dit-on, n'est pas encore lassé des rêves de libéralisme de Mirsky; on ajoute que la jeune impératrice, Alexandra Feodorovna, l'encourage dans cette folle chimère ; que l'impératricemère, Maria Feodorovna, connue pour sa ténacité réactionnaire, laquelle n'est, chez elle, qu'une forme de fidélité au souvenir de son mari, commence cependant à fléchir, dans la crainte que la résistance ne coûte trop cher à son fils. Mais, dans ces réunions intimes, l'àpre et violent contempteur de toute réforme, l'entêté sergent de Taulocratie intégrale dont il est prêt à devenir l'exécuteur pourvu qu'elle vive, c'est l'oncle, le grand-duc Serge, le gouverneur-général de Moscou, de qui le front étroit n'enferme pas une pensée qui soit de générosité, dont la bouche ne profère pas une parole qui ne soit
d'autorité. Et, derrière Serge, voici le fanatique médiéval, le doctriuaire passionné, le dur et^ Timpitoyable front d'un logicien frénétique : Pobédonostsev. Sur toutes ces délibérations impériales, dont chacune a une valeur historique, tragiquement s'estompe Tombre de son profil mince. Il est rhomme perpétuellement malade et perpétuellement debout; il est celui qui ne fait rien, qui ne sait rien, et sans qui rien ne se fait; il est le conseiller impérieux et craint que Ton n'aime pas, mais de qui l'on redoute le blâme, car ses petits yeux perçants et glacés d'inquisiteur ont des lueurs de bûcher, et ses lèvres ne semblent se disjoindre que pour proférer des sentences. Il est celui qui parle au nom de la religion, et son Empereur est un fanatique ; celui qui parle au nom du père mort, qui dit : « Tel jour, il a fait cela; tel autre jour, il a prononcé telle parole; à cette date, il vous a fait telle recommandation » ; et il sait que la parole du père est pour le fils toute la sagesse et toute la vertu. Contre Tâpreté et la violence de pensée d'un Serge et d'un Pobédonostsev, que pèsent les fumées d'un cerveau sans volonté !
Cependant, l'agitation ne cesse pas. L'Université de Moscou manifeste. La Pologne, la Finlande entrent en rumeur. La diète finlandaise rédige une pétition où elle proteste une fois de plus contre Tillégalité des mesures gouvernementales qui ont arraché à la nation les libertés qu'elle tenait de sa Constitution et que la parole des Tsars lui avait garanties. En Bessarabie, les paysans affamés poursuivent déjà leurs propriétaires, qui fuient dans les villes. Un fait notable dans l'histoire de l'opposition se produit en môme temps : les délégués de huit groupes révolutionnaires, parmi lesquels ceux des partis polonais, letton, géorgien, arménien, finlandais, s'assemblent, s'accordent sur un programme commun, et stipulent, pour chaque nationalité, « le droit de décider elle-même par des lois de son développement national ».
Le 13/26 décembre, s'ouvre la session des zemstvos de gouyernement. Bien qae le ministre de l'Intérieur leur ait interdit, par une circulaire spéciale, toute discussion politique, la plupart expriment, discrètement ou brutalement, leur adhésion aux décisions du Congrès de novembre. A Moscou, le président, prince Troubetzkoï, fait un tableau des maux de la guerre et de la crise intérieure qui secouent la Russie. « Tout cela, dit-il, pèse sur le peuple russe comme un joug terriblement lourd. » Il vante la bonne volonté du ministre Mirsky, et il ajoute, soutenu par les acclamations de rassemblée et d'un public de 1.500 personnes : «La patrie va entrer dans une ère de prospérité fondée sur les principes élémentaires de la légalité, de Tinviolabilité des personnes, de l'égalité en droit de tous les citoyens, ainsi que de la liberté de parole et de la liberté de conscience. »
Le président du zemstvo de Tchernigov, Moukhanov. en même temps maréchal de la noblesse du môme gouvernement et chambellan à la Cour, ose envoyer directement à l'Empereur un télégramme où il lui demande des réformes et la liberté politique. En marge de ce télégramme, Nicolas écrit de sa main et fait consigner au Messager officiel cette annotation : « Je trouve audacieuse et bien maladroite la conduite de ce président. » Peu de temps après, Moukhanov est destitué de ses fonctions de chambellan. Son acte est d'une telle hardiesse qu'un conservateur, le commentant devant moi, n'y trouve que cette explication : « Moukhanov était ivre. » Ainsi l'agitation s'étend, et c'est l'ensemble des zemstvos qui ratifient bientôt l'acte de cent citoyens.
La fête de l'Empereur (6/19 décembre) était passée depuis plusieurs jours, et l'opinion commençait à montrer quelque impatience que la parole escomptée n'eût point retenti. On se rendait bien compte qu'à un tel degr^
d'effervescence, une intervention était devenue nécessaire. Loin de diminuer et de s'affaiblir, les manifestations se continuaient et s'amplifiaient, comme un fiiot poussé par l'autre fiiot. Le gouvernement se terrait. Les gouverneurs de provinces étaient sans ordres. Qu'il consentît ou qu'il blâmât, le ministre de l'Intérieur n'avait ni un geste ni une parole. Le Palais d'hiver semblait le logis d'un sphinx. On savait cependant qu'un acte impérial se préparait; on savait aussi quelle en serait la substance; on savait que, dans plusieurs entretiens, le Tsar avait pris son parti de donner au libéralisme quelques satisfactions, et Ton attendait dans la fièvre. Quel jour plus favorable à la promulgation d'un rescrit capital que le jour de la fête du souverain ! Le souverain était muet.
Rien n'était venu. Le 6/19 décembre, Pétersbourg n'avait pas vu de manifeste, mais il y aVait eu du sang à Moscou. Dans la rue Tverskaia, où s'érige le palais du gouverneur, une foule s'était précipitée, drapeau rouge en tête, sous les fenêtres du grand-duc Serge. Serge se surpassa. Par son ordre, la répression eut un éclat sans pareil. Coups de revolver, coups de sabre, coups de nagaïka, la police et les cosaques avaient brillamment travaillé. Le peuple y mit du sien, car les troubles recommencèrent le lendemain : de bons cadavres d'étudiants et d'étudiantes étaient le gain de ces deux journées. Les blessés encombraient les pharmacies. Les postes de police regorgeaient de prisonniers. Serge, grand-maître de la manière forte, contempla son œuvre avec satisfaction, et Ton dit môme qu'il l'offrit à l'Empereur à titre de modèle : il n'oublia point la part qui revenait à son fidèle lieutenant, le préfet Trépov. Il n'eut pas longtemps à se congratuler, car ce fut l'événement de cette journée qui lui coûta la vie.
Le rescrit parut enfin. Il parut malgré le grand-duc.
malgré PobédoDostsey, malgré les résistances du ministre de la Justice Mouraviev. Il parut le 12/25 décembre, deux jours avant Tanniversaire du mouvement décabriste de 1825, dont on célébrait la commémoration dans des réunions passionnées, comme celle qui assembla un millier d'intellectuels à la salle Pavlov à Saint-Pétersbourg. Ce rescrit, adressé au Sénat, avait fait Tobjet de plusieurs délibérations des ministres, entre autres les 7/20 et 8/21 décembre. C'est à M. Witte, président du Comité des Ministres, assisté, entre autres, du grandduc Serge et de l'impératrice-mère, que Ton doit Tamputation importante que subit ce document, et, contrairement à ce que Ton supputait des opinions de ce baut et mystérieux personnage, ce n'est pas dans le sens libéral, mais dans le sens autocratique et réactionnaire que brilla cette fois son génie. Le texte initial contenait, en effet, un troisième paragraphe, où était formulée l'adhésion au projet d'une consultation électorale (« Inviter des personnages élus, tirés de la société, à prendre part aux assemblées législatives de l'Empire ») ; et c'est après que M. Witte eut besogné pour montrer à l'Empereur, probablement sans grands efforts, la diminution qui en résulterait pour le principe autocratique, qu'il fut supprimé.
Ce rescrit, ingénument escompté par l'opinion, ne fut en somme que le geste contraint d'un monarque qui se résigne à distribuer à son peuple impatient un peu de la poudre d'illusion. Affirmant, dès la première phrase, qu'il entend ne rien modifier « aux principes inébranlables sur lesquels est fondé l'Empire », c'est-à-dire au principe autocratique, il ajoute que, si sa sollicitude est acquise aux besoins du pays, il convient de « distinguer entre les intérêts réels du peuple » et « des tendances qui trop fréquemment s'orientent dans de fausses directions ». Entendez que les <( fausses directions », c'est ici la Constitution. La « classe
la plus nombreuse » est celle des paysans : c'est à eux que va « la plus vive sollicitude » du souverain; on assurera a d'une façon durable la sécurité de cette classe ». La loi sera « protégée »^ appliquée intégralement, égale pour tous. L'arbitraire sera puni. Aux institutions locales et municipales, on conférera Tindépendance nécessaire, « dans les limites fixées par la loi » ; à côté deszemstvos, on créera des organismes de compétence moindre. Les tribunaux seront indépendants; l'égalité des personnes y sera absolue. On créera des assurances ouvrières. On revisera les lois d'exception. On revisera les lois religieuses, on pratiquera la tolérance, on fera disparaître « toutes les limitations à la liberté religieuse qui ne sont pas directement indiquées dans la loi ». On revisera les ordonnances relatives aux étrangers et à certains « nationaux », lisez aux Juifs. On donnera « à la parole imprimée des limites clairement spécifiées par la loi : ainsi sera accordée à la presse nationale la faculté de remplir dignement sa noble mission et d'être la véritable interprète des efforts raisonnables faits pour le bien de la Russie ». Sur ces principes, « une série de grandes innovations intérieures » seront prescrites « dans un avenir très prochain ». Le Comité des Ministres est chargé d'étudier et de mettre en œuvre les réformes dont le sens est ci-dessus indiqué.
Considérez le vague de toutes ces promesses et les réserves dont chacune d'elles s'enveloppe. Nulle affirmation qui ne comporte sa restriction. S'il s'agit des « intérêts du peuple », il faut distinguer ce qui y « répond réellement ». S'il est question d'accomplir une réforme, il faut que « le besoin s'en affirme avec certitude ». Si Ton étend les droits des étrangers et des nationaux, on sHnspirera néanmoins « des intérêts actuels de l'Empire et du bien du peuple russe ». La presse sera libre, mais à la condition d'être « la véritable interprète des efforts
raisonnables faits pour le bien de la Russie », etc.. 0 surprise, c'est une réforme de prescrire, par exemple, Tapplication de la loi, Tindépendance des tribunaux, Tégalité devant la justice, le châtiment des violateurs de la loi ! Môme cette probité gouvernementale dont on fait la promesse est à échéance : ce n'est pas tout de suite qu'on la verra fleurir. Il faut pour cela convoquer, interroger le Comité des Ministres, et le premier soin de ce Comité, saisi du rescrit impérial, fut de désigner pour chacune des questions soulevées une série de commissions spéciales, dont aucune n'a encore terminé ses travaux.
Accordons néanmoins que, si la valeur intrinsèque de de ce document est secondaire, sa valeur représentative est considérable. Il signifie l'irrésistible force de l'opposition, la poussée du libéralisme, l'inquiétude du régime soudain alarmé de ses progrès. Il est encore un gage de la bonne volonté impériale, et ceci ne contredit point cela. Ce ne sont pas les conseils de résistance violente qui faisaient défaut à Nicolas. La majorité des membres de sa famille, qui sentent bien le péril d'une concession génératrice de concessions plus grandes, l'incitent sans réserve à une politique de réaction. Sans doute, au point de convergence où sont arrivées cette fois l'insuffisance du régime et l'exigence de l'opinion, c'est une loi historique que la résistance, surtout violente, serait vaine, et, au prix de quelques satisfactions passagères, précipiterait la ruine. Mais les gouvernements n'aiment point s'avouer ces choses. Ils se croient aisément plus forts qu'ils ne sont, et, quand ils portent, comme celui-ci, un long passé d'absolutisme et de domination, comment douteraient-ils que leurs fonctionnaires, leurs soldats, leurs canons, tout l'appareil de la force brutale et d'une administration domestiquée, fussent capables de venir à bout de la mauvaise humeur de
quelques bandes d'agités? Si une concession apparut à l'Empereur de bonne politique, il est bien probable, du moins, qu'il eut le sentiment que cette concession n'était pas indispensable, et que d'autres méthodes le pouvaient conduire à son but, la pacification des esprits. Parce qu'il choisit celle-ci, parce que, s'adressant à la nation russe, il se décida à reconnaître et à dire, lui, l'autocrate, que ses griefs étaient justes, que ses revendications étaient raisonnables, il faut tenir le rescrit du 12 décembre comme un acte de haute et décisive signification; et même si ses termes sont vagues, même si l'événement devait attester que, dans l'esprit de son auteur, il ne fut qu'une circulaire ajoutée à d'autres circulaires, si nulle réforme sérieuse, virilement étudiée et honnêtement promulguée, n'en est sortie, n'importe! Il prononce le mot de réformes, il est, depuis Alexandre II, le premier balbutiement libéral du régime, le premier pas de l'autocratie apeurée et consciente vers la liquidation.
Mais voici qui complète et éclaire le document. Immédiatement après le rescrit, un communiqué inséré au Messager du Gouvernement en est l'ironique et irrécusable commentaire. Par ce communiqué, il est obligeamment rappelé qu'il demeure interdit, soit dans les journaux, soit dans des réunions ou conférences quelconques, de discuter le régime politique de l'Empire : voilà bien pour la presse l'occasion de « remplir dignement, selon le vœu impérial, sa noble mission »I
Au reste, l'opinion ne s'abuse pas. ^Impatiente quand elle escomptait le document, déçue brsqu'il parait, il est bientôt pour elle comme s'il n'existait pas. On lui avait annoncé la visite d'un certain personnage; ce personnage ne vient pas ; on envoie à sa place un bouffon ; elle hausse les épaules, s'irrite davantage et passe. Ni le tumulte de la rue, ni la rumeur des zemstvos et des corps constitués ne diminue ou ne s'atténue après le 12 décembre. Il y a
des attentats au Caucase, en Pologne, à Moscou, une révolte à Sébastopol. Il y a des grèves qui commencent à s'organiser. Il y a surtout le langage expressif des journaux et Tattitude ouvertement révolutionnaire des zemstvos. Celui de Moscou clôt prématurément sa session en déclarant que ses membres « n'ont plus le calme et la tranquillité nécessaires à la discussion des affaires ». Celui de Tchernigov se dissout en môme temps parce que, depuis quatre jours, ses membres n'assistent plus aux séances. Celui de Poltava, sur une proposition qui lui est faite de célébrer le quarantième anniversaire de sa création, décide de remettre à plus tard cette commémoration, lorsque les « conditions auront changé et se prêteront mieux à des manifestations de réjouissance j>. Un grand nombre imitent Texemple de ces assemblées, les uns en spécifiant les raisons de leur [conduite, les autres par la défection de leurs membres.
En vain le gouvernement se hâte d'impressionner l'opinion. Depuis huit jours à peine le rescrit est connu, et déjà le Comité des Ministres, sous la présidence de M. Witte, a tenu deux séances. Le chef de la censure, M. Zvériev, est déplacé. Mais on n'est plus dupe des attitudes. Par 99 voix contre 36, rassemblée de la noblesse de Tver déclare « que la solution des problèmes indiqués dans Toukase n'est possible que parla participation active des représentants de la nation librement élus ». Le zemstvo de Saratov demande que les délégués des zemstvos soient appelés à délibérer avec le Comité des Ministres. La douma de Pétersbourg demande la convocation d'une assemblée générale de délégués de toutes les doumas russes. L'opinion unanime tient Tacte pour non avenu. Six mois plus tôt, il eu produit sur elle un effet important; à cette heure, il vient trop tard ou il est insuffisant. Les événements poussent la Russie avec une rapidité incroyable. C'est la malchance de ce régime de ne point savoir faire les choses à temps \
il ne comprend pas que le pays est pressé, et vous verrez qu'il attendra, pour caresser la bète, qu'elle soit devenue enragée. Il dédaigne les adjurations les plus sérieuses et les moins suspectes. Un homme connu pour ses sentiments loyalistes et pour la modération de son esprit, le prince Troubetzkoî, président du zemstvo de Moscou, écrit au prince Sviatopolk Mirsky une lettre saisissante et prophétique. « La Russie, écrit-il, traverse en ce moment une époque d'anarchie et de révolution. Ce qui se passe à Theure actuelle n'est pas seulement la manifestation d'une effervescence juvénile, mais bien plutôt l'aboutissement logique de la situation générale dans laquelle se trouve aujourd'hui la société. L'état de choses actuel est extrêmement dangereux pour la société tout entière, et particulièrement menaçant pour la personne sacrée de r Empereur... J'ai essayé de faire comprendre à l'Empereur que ce qui se passe actuellement n est pas une simple émeute^ mais une Révolution... Ce n'est pas le moment de se taire, alors que la patrie est en danger. »
. Vains propos. Tant d'avertissements, tant d'adresses, tant de votes symptomatiques, comme celui de la douma de Moscou, qui refuse les crédits de la gendarmerie municipale, en raison de la brutalité de la répression du 6;décembre, n'ouvrent pas les yeux de l'Empereur. Il se borne à retirer ses fonctions au général Trépov, grand maître de police de Moscou, à accepter la démission du grand-duc Serge, gouverneur général ; mais en même temps, on annonce que le prince Mirsky a déjà, à plusieurs reprises, offert la sienne, et l'on sait que, virtuellement, il n'est plus ministre de l'Intérieur. Le communiqué du 14 décembre avait donné au rescrit sa signification. La retraite de Mirsky signifiera la faillite des efforts d'un honnête homme et le renoncement de l'autocratie à d'éphémères desseins de réformes.
LE PBEmER PAS 3il
C'est alors qoe les dioses Tont se précipiter. Les ouYriers, jusqa'à ce jour silendeux et résinés, se montrent à leor tour. Les grères de PétersboQrç, la journée sanglante da 9 janTÎer, seront pour le ré^me rarertissement saprème, qn'il n'entendra point.
ouvrière ». Il y fut aidé par un homme honnête et de bonne foi, celui-là, le professeur Ozérov, qui, du point de vue libéral, avait fait, en 1900, sur cette question, une série d'articles remarqués dans le Courrier du Nord, libre journal que dirigeait alors le prince Vladimir Bariatinsky, et qui fut depuis supprimé pour son indépendance. Le professeur Ozérov fut la première dupe de Zoubatov. Grâce à eux, cette « Union » de Moscou réussit brillamment. Zoubatov poursuivit ses succès. Bientôt des associations semblables étaient constituées à Minsk, à Odessa, à Vilna, à Pétersbourg, dans tous les centres ouvriers de l'Empire, et peu à peu, la classe ouvrière se jetant avidement sur ces comités, où elle avait licence d'exprimer ouvertement ses doléances et de rédiger ses revendications économiques, y prenait conscience d'ellemême et y acquérait des notions de solidarité que Ton regretterait bientôt de lui avoir révélées.
« Mais si le succès fut grand, et si Tamour-propre de Zoubatov put s'en réjouir, cependant il ne fut pas tel qu'il l'avait souhaité sans doute. Que voulait-il? Asservir les ouvriers au pouvoir central, percer dans tous les ateliers de TEmpire une fenêtre où se posterait un œil policier. Or, comme il était fatal, la masse ouvrière, en fermentation obscure, encore inconsciente, mais impatiente de se connaître, d'échanger ses amertumes, de confondre ses volontés chétives, de dénombrer ses forces, fit bientôt, par 'sa seule adhésion, un organe vivant et fort de ces unions où l'on n'avait vu qu'un instrument de règne. D'elles-mêmes, par un travail naturel, les forces mauvaises s'éliminèrent, comme un corps sain assimile ou expulse les éléments impurs. Et ces « Unions d'ouvriers » devinrent en vérité ce qu'il fallait qu'elles fussent : des Unions ouvrières, de pensée, de souffle et d'action nettement populaires.
« Les représentants du pouvoir furent les derniers à
s'apercevoir de cette transformation insensible et continue. « Jusqu'au mois de janvier, les relations furent les meilleures du monde entre eux et les ouvriers. Le ministère leur attribuait des subventions, les aidait à trouver, à louer, à aménager des locaux de réunions, y organisait des concerts, des causeries, où chacun était libre de discuter ses intérêts, où Ton enseignait la haine de la politique, disant que c'était là vaine besogne d' «intellectuels » et d'étudiants. Un conflit économique se produisait-il sur quelque point, le pouvoir inclinait à soutenir, dans la mesure où il le pouvait, les réclamations ouvrières. Il est remarquable de constater que la première grève générale qui éciata en Russie fut organisée à Odessa, en 1900 ou 1901, par l'Union officielle, et que, sur l'intervention du préfet de la ville, qui contraignit les patrons à céder, elle se termina à leur avantage. Et le gouvernement se montra satisfait de ces favorables institutions au point de récompenser leur initiateur, Zoubatov, en l'appelant à Pétersbourg au ministère de l'Intérieur. »
Cependant, succédant à Sipiaguine, un homme s'installait à la Fontanka, qui avait le coup d'oeil prompt et le geste vigoureux : c'était M. de Plœhwe. Aussitôt s'engageait, terrible, un duel passionné entre lui et le ministre toutpuissant qui, depuis dix ans, tenait en mains le pouvoir, M. Witte. Ces deux hommes étaient nés ennemis. L'un et l'autre autoritaires, orgueilleux, jaloux du commandement, celui-ci rude et brutal, épris des grandes entreprises et des pensées d'avenir, celui-là insinuant et souple, besognant au jour le jour, ouvrageant dans le mystère et croyant à de petits moyens pour de courts desseins, ils devaient se heurter dès le moment qu'ils se rencontreraient, et une question ouvrière fut justement l'occasion de leur premier engagement. En 1899, on avait institué au ministère des Finances, que gérait M. Witte, un service d'inspecteurs de fabriques de circonscription, ^wxvei^^
au département du Commerce et des Manufactures. Cet organisme nouveau était le quatrième de ceux qui contrôlaient le travail, et les ouvriers se trouvèrent ainsi placés sous quatre modes successifs de surveillance : les inspections des fabriques, les inspections supérieures, les inspections de circonscription, enfin le département du Commerce et des Manufactures.
Plœhwe n^entendait pas qu'une classe aussi impoi tante que celle des ouvriers échappât, fût-ce dans la plus petite mesure, à son exclusive dépendance. Reprenant avec énergie une ancienne prétention que ses prédécesseurs, depuis 1887, sans répit, avaient formulée, il réclama la direction absolue du contrôle des usines, et fit si bien qii'il l'obtint, malgré Witte : en vertu de Tacte du 12 mai 1903, l'inspection demeura nominalement au ministère des Finances, mais fut exercée en fait par les gouverneurs, c'est-à-dire par le ministère de l'Intérieur, c'est-à-dire par la police. Ce fut sa première victoire sur son énergique adversaire. Dès lors, les inspecteurs de fabriques ne furent plus, grâce à ses soins, que des hommes de police affublés d'un nom plus reluisant, et, quand il se mit à étudier la matière qu'il allait confier à leur zèle, il fronça le sourcil.
Ces unions d'ouvriers ne lui dirent rien de bon. Elles lui apparurent, selon l'expression russe, comme un « bâton à deux bouts », dont l'un ne le rassurait guère. II n'aimait pas trop que des hommes s'assemblassent pour délibérer. Réaliste de gouvernement, il avait de la défiance pour ces parlotes dites économiques, et il savait qu'il est bien difficile à des hommes réunis de ne point parler politique, alors que la tentation est si forte d'exprimer ce qui s'agite en soi obscurément. Enfin il considérait avec un peu d'inquiétude l'esprit aventureux et chimérique de ce Zoubatov, qui brûlait sans cesse de se ^i^naJer par quelque invention originale; il lui en voulait
de cette grève d'Odessa, où ses agents avaient dû s'employer à une tâche qu'il jugeait antisociale, et, n'étant point de ceux qui ménagent les transitions, dans la même minute où il réfléchit sur ces choses, il le soupçonna de jouer double jeu et résolut de le briser sans retard.
Il rappelle, et fait venir en même temps son propre adjoint, le général de Wahl, ancien préfet de Pétersbourg, et, de cette voix brève qu'il savait prendre :
— Général, dit-il en s'adressant à Wahl, j'ai voulu que vous assistiez à cet entretien. Car nous avons parmi nous un traître, et ce traître, c'est M. Zoubatov, que voilà.
Zoubatov se récrie, mais Plœhwe :
— Allez, monsieur, je vous chasse.
Et Zoubatov est révoqué, avec défense de paraître dans les deux capitales. Il n'eut même pas le bénéfice de la mansuétude de ceux qu'il avait en somme si bien servis : à son intention, ils ont créé le nom de zoubatovchina pour désigner une besogne d'agent provocateur. Et l'importun policier entraîna dans sa déroute le très honorable professeur Ozérov lui-même, qui, bien que radical avéré, ne fut point à l'abri des injustes soupçons de ses amis politiques.
Zoubatov frappé, M. de Plœhwe n'osa pas aller plus loin ni supprimer les unions d'ouvriers. Il se contenta de les contrôler et de les surveiller en plaçant à leur tête des agents sûrs.
L'homme qui, pendant un an^ guida les destinées de celles de Pétersbourg, fut le pope Gapone.
Ce pope Gapone, mince, maigre, sec, ardent, et comme brûlé d'un feu profond, a trente-cinq ans. Il est fils de paysan, né dans la province de Poltava, et du même village que le vicaire de Pétersbourg, Antonin, évêque de Narva et Gdov. Ne concluons point de son origine qu'il ait une àme fruste et un esprit inculte. Bien des fils de ^^^^^\i^
se sont illustrés ou élevés en Russie : témoins entre autres, le grand écrivain Tchékhov, et Maxime Gorki, et cet évéque Antonin lui-même. Au vrai, bien que simple berger dans sa jeunesse, il est passé par le séminaire, fut statisticien du zemstvo, entra à TAcadémie de théologie, y écrivit un livre sur la situation de la classe ouvrière en Russie, et obtint un diplôme. Déjà il s'était fait exclure du séminaire pour ses tendances politiques; mais ce n'est que plus tard, sous Tinfluence d'une enthousiaste jeune fille dont il fit sa femme, qu'il décida de se vouer à la propagande des idées libérales et qu'il reçut la prêtrise, parce que, dit-il, c'est dans l'union du clergé et du peuple qu'est pour la nation la plus grande chance de salut.
Qu'est au juste ce Gapone? Ses adversaires affirment que c'est un mauvais drôle, chassé d'une institution charitable de Pétersbourg pour viol ou enlèvement d'une jeune fille, chassé de Moscou pour détournement d'objets sacrés, et coupable en outre d'abus de confiance à l'égard du gouvernement, qui lui donnait des subsides, et des ouvriers, qu'il a frustrés en s'enfuyanl avec l'argent de leur caisse.
Sur les deux premiers griefs, je suis en mesure d'affirmer que Ton calomnie Gapone et qu'il est innocent de tant de forfaits. Sur le troisième, calomnie encore. Il n'a frustré les ouvriers en aucune manière. Il vivait pauvrement. Il a mis intégralement à leur service non seulement les subsides que le gouvernement, à Pétersbourg comme dans les autres villes, versait aux caisses des unions, mais encore ses propres ressources, les trois mille roubles que lui valait un poste d'aumônier de prison. Il faisait le bien. Depuis longtemps, il soulageait de son mieux les misères; il se rendait dans les asiles de nuit, il visitait les malheureux, ces bossiaks (« pieds-nus ») qui sont /'ulcère des baS'îonàs russes. Un jour, il avait enlevé de
ses pieds ses propres bottes pour les donner à un pauvre homme. Ses amis vantent sa sincérité, son éloquence simple et enflammée, dépourvue de rhétorique, mais pressante et grave, « à la façon de celle de Lamennais », me dit un « intellectuel », et surtout cette espèce dft « magnétisme » qui semblait émaner de sa personne.
Son action fut puissante, prompte et secrète. Le 4 février 1904, il devient membre de l'une des cinq sections alors existantes des unions d'ouvriers de Saint-Pétersbourg, et, seul intellectuel parmi tous ces travailleurs, seul à porter parmi eux un habit qui ne fût pas un costume de travail, deux mois après, il est élu président général de Tensemble des sections.
Il se rend aussitôt auprès du métropolite Antoine, grâce à qui il avait reçu la prêtrise, et qui, jusqu'au dernier jour, lui garda sa bienveillance ; il lui demande sa bénédiction :
— Non, mou enfant, fait le métropolite, non, je ne vous donnerai pas ma bénédiction, car ce que vous faites là n'est point l'affaire d'un prêtre.
Gapone s'en passe, et, par une propagande enthousiaste, par des réunions quotidiennes et peu nombreuses, il travaille au développement de l'œuvre ouvrière. Au bout de peu de mois, il constitue sept sections nouvelles : six à Pétersbourg, une à Kolpino, ce qui porte leur nombre à douze dans la région de Pétersbourg; la cotisation est de 50 kopecks (1 fr. 30 par mois) ; le nombre des adhérents grossit dans des proportions incroyables : à l'heure où s'ouvrira la grève, son armée — disciplinée, ardente, invulnérable — sera, non de 6.000 soldats, comme on Ta dit à tort, comme les hommes du gouvernement aimaient à le répéter, comme le général Trépov me le dit, mais de 25.000 à 30.000, chiffre authentique.
Quelle sorte de propagande Gapone faisait dans ses
douze sections; par quels mots magiques il entraîna cette masse ouvrière qui, avant sa venue, semblait dormir dans rindifférence ; comment il put amener ces hommes à signer, au nombre de cent trente-cinq mille, cette pétition que TEmpereur ne voulut point recevoir; par quel sortilège il les conduisit contre les baïonnettes des régiments impériaux; et comment, en môme temps, cette action demeura clandestine; comment les libéraux, les révolutionnaires purent, les uns et les autres, se tromper aux intentions de Gapone, le soupçonner, l'accuser de n'accomplir qu'une basse besogne de police, affecter de se désintéresser d'efforts qui les servaient si puissamment, et se trouver désemparés, indécis, stupéfaits, au soir de cette journée du 9, qui les surprit autant qu'elle surprit le gouvernement : voilà ce qu'il importe de savoir pour comprendre le sens de la manifestation.
ttÊmm^^m^.^
Aux usines Poutilov. — On e^t bien gardé. — La grève n'est pas une grève. — Les affiches de M. Snayrnov. — Les revendications ouvrières. — La journée de huit heures. — La grève s'étend. — Aux Novosti. — 1.614 établissements chôment. — Le gouvernement rêve aux étoiles. — Pour la sécurité du général.
Avant de découvrir le mécanisme secret qui mit en branle un peuple de trois cent mille hommes pour la grève générale de Pétersbourg, il est bon de connaître Thistorique de cette grève, dont Taffreuse conclusion devait ébranler la Russie et émouvoir le monde. Et c'est M. Smyrnov en personne, le directeur des usines Poulilov, d'où partit le premier signal, qui en fera le récit.
Hors de la ville, loin derrière la lointaine porte de Narva, presque au bout de la chaussée de Péterhof, les usines Poutilov sont rétablissement le plus considérable de Saint-Pétersbourg, et peut-être de la Russie entière. Ses treize mille ouvriers, jour et nuit, y travaillent le fer. On y fabrique des locomotives, des wagons de marchandises et de voyageurs, des tôles, de Tacier en barre, des canons de campagne, des balles, des boulets, des ob\i^^
des shrapnells, toute la collection des projectiles meurtriers inventés par la férocité des hommes, des tourelles de cuirassés, des bateaux dragueurs, et même, depuis peu, des contre-torpilleurs. Usine formidable qui rappelle ces poignantes cités de fer que M. Jules Huret a visitées en Amérique et où tous les modes de transport, tous les engins de savantes destructions sont réalisés par un corp; d'ingénieurs en recherche constante et par des bataillons d'ouvriers cyclopéens.
Les établissements Poutilov, dont les immenses ateliers noirs, fermés de vitres brisées qui leur font des yeux crevés, s'étalent, bêtes aveugles, sur plus de cent hectares, à travers une immense plaine, au sud-ouest de la ville, enveloppés d'un faubourg vivant, grouillant, où s'entasse un peuple de travail, sont exploités par une Société anonyme, où M. Smyrnov a le poste de directeur général des usines. C'est un homme de quarante-cinq ans environ, de haute taille et de solide carrure, une tête rouge, énergique et rude, avec des yeux bleus et un poil roux, un torse bombé sous une vareuse d'uniforme à pattes d'épaulettes et à boutons d'argent. Il a une sœur qui est un écrivain célèbre, M"® Smyrnova, veuve d'un acteur très connu du Théâtre Impérial, M. Sasonov.
Le jour où je le vis était le sixième après celui où les journaux, soufflés par le gouvernement, avaient annoncé la fin irrévocable de la grève et la reprise du travail. Tandis que mon traîneau côtoie la longue ligne des murs ou des barrières de planches des usines, une foule d'ouvriers se pressent cependant sur la chaussée, les mains aux poches dans le froid du matin, et regardent curieusement le voyageur qui s'aventure parmi eux. Ce n'est pas la première fois que je me mêle à une foule russe. J'ai déjà vu, à Pétersbourg et à Moscou, des sorties d'ateliers. Mais, pour la première fois, je crois lire dans les regards et sur les visages creusés de ces hommes une expression
d'énergie et une vivacité entreprenante qui ne sont point Tes caractères ordinaires de la molle résignation slave.
Des agents de police, des cavaliers circulent au milieu d'eux. Dans Tantichambre des bureaux de l'administration Je me heurte à un grand diable gris jaune, quimonle la faction, baïonnette au eanon. L'usine est bien gardée. Ainsi m'apparaît le spectacle d'apaisement et de réconciliation qui m'avait été annoncé par les fonctionnaires officiels.
— Monsieur, me dit M. Smyrnov en souriant d'un air bonhomme, le caractère de cette grève, c'est qu'elle n'est pas une grève.
Et comme mes yeux sans doute exprimèrent quelque stupeur :
— Je veux dire que cette grève n'a été qu'un prétexte, ce que nous appelons en russe « une pierre d'essai ». Les ouvriers ont voulu éprouver leurs forces et savoir de quoi ils seraient capables. Ils ont réussi (ne), et, l'expérience faite, ils sont rentrés à l'atelier. Voilà toute la chose. Quant à l'historique même de l'événement, vous allez .e connaître et vous verrez de quel côté étaient les torts. »
M. Smyrnov m'explique alors ceci : le 29 décembre/H janvier, quatre ouvriers, délégués par « l'Union des ouvriers des usines et fabriques de Pétersbourg », viennent lui demander la réintégration de quatre ouvriers renvoyés, les nommés Sergounine, Soubbotine, Fédorov et Oukolov, et le renvoi du contremaître Tétiavkine, auteur, selon leur dire, de l'injustice commise. Comment céder à une telle requête et, par là, compromettre le juste prestige de l'autorité patronale? M. Smyrnov ne cède pas. Le lendemain, par une affiche placardée dans tous les ateliers, il répond en substance :
« De mes renseignements il résulte, en premier lieu, qu'aucun des ouvriers nommés n'a protesté peTÇ>o\ixife\\fe-
ment; en second lieu que, parmi eux, un seul a été renvoyé pour mauvais travail; des trois autres, l'un n'a même pas reçu d'avertissement, le second a été l'objet d'une simple menace, parce qu'il s'obstinait à ne rien faire, le troisième est parti spontanément. Je considère votre réclamation comme déplacée. Elle pouvait venir directement des ouvriers intéressés, non d'une institution dont je ne conteste pas la lé;4alité, mais qui n'émane pas spécialement de l'usine. Vofre députation m'a menacé. Elle m'a informé que cette affaire pourrait mal finir pour l'usine elle-même. Dans ces conditions, je crois nécessaire d'informer tous les ouvriers que, l'Union m'ayaot paru dépasser l'objet de ses statuts, j'en ai informé le préfet de police. »
— La vérité, me dit M. Smyrnov, c'est qu'il n'yavait làdessous que des commérages. Je ne pouvais céder aux exigences des ouvriers, sous peine de renoncer à toute autorité, mais j'ai fait de mon mieux pour les apaiser. Ici, devant cette fenêtre, je leur ai offert d'examiner moimême l'affaire avec des représentants qu'ils désigneraient. Ils ont refusé, alléguant que leur opinion était faite et que toute enquête était inutile. Et leur réponse à mon affiche a été de proclamer la grève. C'est cette « Union des ouvriers », qui comptait quelques milliers de membres, et qu'avait autorisée M. de Plœhwe, qui en prit l'initiative, et les ouvriers non affiliés suivirent. »
Dans la journée du 3 janvier, nouvelle affiche de M. Smyrnov. Il revient sur l'affaire des quatre ouvriers, affirme sa volonté de garder le contremaître suspecté, exprime l'espoir que les ouvriers écouteront la voix du bon sens, les engage à regagner leurs ateliers, sous la promesse qu'il n'y aura ni renvoi ni amende, ajoute que si, dans trois jours, le travail n'est pas repris, tout le personnel sera licencié.
En réplique, le 4 au matin, des équipes d'ouvriers sont aux portes et en interdisent l'accès à ceux qui viennent au trava'û. Us déchirent les affiches apposées la veille sur
les murs; dans la journée seulement, la force publique, qui, jusqu'à ce moment, se désintéressait complètement de cette agitation de treize mille travailleurs, intervient, l'usine est occupée militairement, et les débits de vins des environs sont fermés.
Les grévistes se tiennent aux alentours. Ils sont calmes; nul conflit entre eux et la troupe. A six heures, une députation de quarante membres se présente à M. Smyrnov, qui la reçoit aussitôt. Ils déploient devant lui une longue lisle de revendications, en tète de laquelle figure la démission du directeur lui-même. Ils poursuivent en exigeant, outre la réintégration des ouvriers congédiés et la révocation de Tétiavkine : la journée de huit heures; la fixation des salaires à la tâche par une Commission composée des patrons et de délégués ouvriers, ayant des droits égaux; Tinstitution d'une Commission identique, sans l'avis de laquelle aucun renvoi ne pourra être prononcé, et qui réglera tous les incidents d'ateliers; la fixation du salaire minimum à un rouble par jour pour les hommes, à soixante-dix kopecks pour les femmes; la suppression des travaux supplémentaires, lesquels, en cas d'absolue nécessité, seront payés du double salaire ; le paiement des malfaçons au taux des ouvrages ordinaires; la création d'une crèche réservée aux enfants du personnel; l'obligation pour le service médical de se montrer plus attentif envers les ouvriers malades, particulièrement envers les blessés; l'amélioration des conditions sanitaires de certains ateliers; le paiement aux ouvriers des jours de grève.
Le Conseil de direction, composé du directeur et de trois administrateurs, se réunit d'urgence et repousse en bloc ces prétentions.
— Franchement, fait M. Smyrnov, pouvions-nous accepter cela? La journée de huit heures, c'est la ruine de Tusine. Savez-vous que, chez nous, le temps dft \x«:^^
est, p3ur le jour, de neuf heures et demie, pour la nuit, de neuf heures, c'est-à-dire moins long que dans la plupart des usines étrangères, et notamment que chez vous, en France? En Angleterre, l'ouvrier d'usine fournit 60 heures de travail de jour par semaine; le nôtre ne nous en donne que 57 1/2. Ne faut-il pas aussi faire le compte des jours fériés, qui sont très nombreux en Russie?
« Parlons aussi des salaires. Sur nos 13.000 ouvriers, 200 ou 300 gagnent 100 roubles 50 par mois (près de 267 francs), et le gain moyen de l'ensemble de nos ouvriers, y compris les femmes et les enfants, -est de 43 roubles (114 francs environ); ces trois derniers mois, il fut de 45 roubles. Nos ouvriers, en moyenne, gagnent plus que ne gagnent les Français. Les manœuvres seuls sont moins payés, 70 kopecks chez nous (1 fr. 85), 2 fr. 50 chez vous.
— Mais aussi la vie est plus chère ici qu'en France?
— Pour vous, dans la ville, oui, assurément ; pour un ouvrier, dans les faubourgs, elle est certainement moins chère.
« Non. je vous le répète, toutes ces revendications, tous ces programmes n'étaient que des prétextes, poursuit M. Smyrnov sans hâte, avec son jovial sourire et de son ton bonhomme. Nos ouvriers ne se sont jamais plaints. Encore un fois, cette grève n'aurait jamais éclaté, s'ils n'avaient pas voulu en faire « une pierre d'essai ».
— A quoi bon, fis-je, si réellement ils n'ont pas à se plaindre d'une vie trop dure ?
— Ah! voilà, il faut connaître la foule. Il y avait parmi eux deux catégories d'individus : ceux qui ont toujours une tendance au mécontentement, et, à côté d'eux, certains qui songeaient à des bouleversements politiques. Parmi eux, le prêtre Gapone, un orgueilleux, affamé de commandementf un homme sans instruction, sans élo-
quence, mais sachant cependant parler aux ouvriers, ignorant des questions ouvrières aussi bien en Russie qu'à l'étranger.
« Ceux-ci se sont bien gardés de rien dire aux autres de leurs projets secrets. Ils se sont uniquement adressés à leurs appétits. Ils leur ont parlé salaires et journée de huit heures, toutes choses qu'ils n'ont même pas inventées, et qu'ils ont trouvées toutes formulées dans vos programmes socialistes. Gapone se vantait de son influence auprès des ministres. Ses amis répétaient que le gouvernement était tout prêt à intervenir en leur faveur, qu'il leur suffirait pour cela de remettre une pétition à l'Empereur... Et voilà comment fut organisée la journée du 91 »
Tel fut le récit de M. Smyrnov. Il est exact dans sa substance, et les ouvriers ne contredisent pas les faits. Mais tandis que le directeur multipliait affiches et proclamations et tenait avec les délégués de ses ateliers d'infructueuses palabres, la masse ouvrière de Pétersbourg s'enflammait à son tour au tison déposé le 29 décembre à l'usine Poutilov, et les unions se chargeaient d'agiter les torches. Le soir du 4 janvier, plusieurs sections se réunissent à l'occasion de ces événements. Celle de Narva décide de faire sien et de communiquer aux autres tout ce qu'il y a de général dans les revendications soumises à M. Smyrnov. Elle les confirme et les complète par l'adjonction des six paragraphes suivants :
I. Suppression absolue des travaux supplémentaires; II. Abolition des perquisitions chez les ouvriers; III. Suppression des amendes pour interruption de travail pendant trois jours; IV. Paiement, pendant les jours de maladie, de 50 p. 100 des salaires; Y. Paiement du salaire intégral, si la maladie a été occasionnée par le travail; YI. Soins gratuits aux ouvriers et à leurs familles.
L'exemple des ateliers Poutilov est soudain contagieux. Un proverbe russe dit : Moscou a brûlé par la simple flamme d'une chandelle. Tout Pétersbourg s'éclaire à la petite lueur qui a brillé, le soir du 29 décembre, le long de la chaussée de Péterhof. Le 4 janvier, à deux heures, les 2.500 ouvriers de Tex-usine métallurgique Berde, actuellement Société franco-russe, proclament la grève, la confirment le lendemain. Ici, comme à l'usine Poutilov, c'est la guerre.
C'est la guerre aussi, dans le quartier de Nevsky, à l'usine de constructions maritimes, à la manufacture de coton, à la manufacture de tissage, au tissage d'Ekatérinhof, dont les ouvriers, le même jour, abandonnent les ateliers. Puis c'est le tour des usines d'Oboukhov et de Koipino. Puis, aux chantiers de la Baltique, suivent la fabrique de cartouches, la manufacture d'armes; puis, la fonderie mécanique Alexandrovsky, la fabrique anglaise Thornton, la fabrique de drap du baron Stieglitz, la brasserie Dourdine, la distillerie d'eau-de-vie de l'Etat, les distilleries Keller, Beckmann, la fabrique russo-américaine de caoutchouc, la savonnerie Yonkov, la fabrique de cartes à jouer de l'Etat, la fabrique de papier Yargounine, la fonderie mécanique Atlas, les typographies Wolff et Max, les trois importants établissements Nobel, Lessner, Phénix, etc.. Le soir du 7, soixante-quatorze établissements sont fermés, et quatre-vingt-treize mille ouvriers ont proclamé la grève.
Mais le feu gagne. Toute la ville frémit. Dans les faubourgs, la masse des grévistes emplit les vastes rues de sa houle silencieuse. Des émissaires en nombre visitent les usines encore ouvertes, soufflent à travers les ateliers en rumeur le vent de la grève, appellent leurs camarades au devoir de solidarité, les y contraignent s'ils résistent, ne dédaignent pas un seuil, si humble qu'il soit, pénètrent jusque dans les petits ate-
liers, dans les boutiques, où quelques ouvriers travaillent obscurément, soulèvent tout le peuple du travail pour une revendication solennelle. Les imprimeries ellesmêmes, les journaux, qui pourtant sont leurs trompettes de renommée, ne sont pas épargnés. Leurs typographies reçoivent les impérieuses adjurations des ^ débaucheurs y>. Ils se présentent à deux ou trois cents aux Novosti, journal libéral. Le directeur, M. Notovitch, leur délègue son collaborateur, M. Katlovker.
— Que faites-vous? dit celui-ci. N'avez-vous pas besoin des journaux? Ne savez-vous pas que nous sommes avec vous?
— Qu'importe! s'exclament ces logiciens. Vous n'êtes pas libre, vous ne pouvez ni parler selon votre conscience, ni même publier la vérité des faits. Vous êtes aussi impuissant pour nous que contre le pouvoir. La grève !
Pour la dernière fois, les journaux paraissent le 7 janvier. Pendant plus d'une semaine, Pétersbourg n'aura, pour toutes lectures, que le Messager du Gouvernement et la Gazette de la Préfecture.
Dans la journée du 8, Tœuvre est accomplie : mille six cent quatorze établissements de toutes sortes, ceux qui fournissent les armées et fabriquent des plaques de blindage aussi bien que ceux qui alimentent l'industrie privée, sont en chômage. La grève générale est intégrale. Levée prodigieuse d'une armée de travailleurs, et telle que le monde sans doute n'en a jamais vue de semblable. La fièvre du combat, la sympathie de l'opinion, l'inquiétude maintenant avérée du pouvoir, l'excitent, la grisent, décuplent ses volontés et ses forces. Elle s'enivre d'événements tragiques : le 2/15 janvier, ce coup de revolver qu'un étudiant tire, à la gare de Moscou, contre le général Trépov, dit-on, en réalité contre le grand-duc Serge, ainsi qu'on l'a su plus tard ; le 6/19, ce mystérieux coup de mitraille qui traverse la Neva, passe au-dessus de la
tète de l'Empereur occupé à bénir les eaux, et va briser un lustre dans le Palais d'hiver. Le lendemain, Nicolas et la Cour partent à Tsarskoé-Sélo : ils y sont restés plus de cinq mois.
Jusqu'au matin du 9, toute l'action du gouvernement est en ceci, que TEmpereur quitte sa capitale. Depuis dix jours que dure la grève, depuis dix jours qu'elle s'enfle et se multiplie comme le débordement d'un fleuve, le pouvoir a affecté de l'ignorer. Le prince Sviatopolk Mirsky, visiblement effaré et théoriquement démissionnaire, se désintéresse de ces choses. Le préfet de la ville, le général Foullon, assiste impassible à la désertion des ateliers. Le général Foullon est d'ailleurs un homme bienveillant et doux, qui répugne aux mesures de violence, et à qui l'on a fait injustement, en France et à l'étranger , une détestable réputation de férocité. Les troupes nombreuses qui stationnent à Pétersbourg sont, pendant ces dix jours, restées dans leurs casernes. On s'est contenté de garder l'usine Poutilov, où l'on redoute la colère de la masse. On a envoyé quelques détachements à la porte d'autres établissements; et chaque fois, comme à la fabrique de tabac Chapsal, ces détachements se sont retirés devant les grévistes qui se présentaient. Bien mieux, si Ton ne peut pas dire qu'il y ait eu protection de la grève, il y a eu, du moins, un parti pris de ne rien faire qui puisse surexciter les ouvriers en s'opposant à son développement. J'ai recueilli plus d'une anecdote démonstrative. En voici une. Dans une rue de Vassili-Ostrov, proche du logis d'un général, se trouve une manufacture qui n'avait pas encore cessé le travail et dont la porte était assiégée par une foule de grévistes « débaucheurs ». Grand ennui pour le général, qui se voit bloqué chez lui et craint un mouvement de foule dangereux pour la sécurité de son domicile. Que fait la police? Un
de ses officiers se rend auprès du directeur de la manufacture et lui donne le conseil aimable de licencier immédiatement ses ouvriers pour éviter des désordres possibles.
Ainsi le pouvoir débonnaire préludait à la tuerie.
Une pièce se joue dans la coulisse. — Le Comité central des Unions. — On manirestera au mois de mai. — Poutilov précipite les événements. — Grève politique ou économique? — L'organisation. — Les révolutionnaires et les libéraux contre Gapone. — 250.000 grévistes mobilisés en six joups. — Gapone se multiplie.
— Les serments. — Constitution, vaincre ou mourir. — Un mouvement romantique. — La fièvre. — La pétition. — Oii se déGe des « Messieurs ». — Le peuple et les Japonais. — Les femmes ont peur. — La grande veille. — Les informations du Messager.
— Gapone donne reniez-vous à Nicolas . — La police se meut.
— Lettre d'Anna à Michel. — Les intellectuels se montrent. — Gorki et le Comité des Dix. — « Ce sont des blagues », dit le baron.
Tandis que M. Smyrnov, que la Société franco-russe, que tous les chefs d'établissements, successivement gagnés par le fléau, s'épuisaient à persuader les ouvriers, rédigeaient des affiches et s'escrimaient en discussions, dans la coulisse une pièce se jouait qu'ils ne soupçonnaient pas, et, sans qu'ils s'en doutassent, ils y tenaient un rôle. Tous ces délégués, tous ces grévistes n'étaient que les personnages apparents d'un drame dont la substance échappait aux patrons, et les patrons eux-mêmes n'étaient que des pantins dont un metteur en scène mystérieux tirait les ficelles.
Ce metteur en scène, c'était le Comité central des douze unions d'ouvriers de Saint-Pétersbourg. Déjà, le
27 décembre/9 janvier, deux jours avant la première démarche faite auprès de M. Smyrnov, trois cent cinquante ouvriers, représentant tous les établissements et toutes les industries, s'étaient réunis pour se concerter sur la situation ouvrière, avaient décidé de demander aux patrons la réintégration de leurs camarades congédiés, de prévenir le gouvernement qu'ils ne répondaient point de la tranquillité des ouvriers de la ville, et, deux jours après, la première rencontre des délégués et de M. Smyrnov n'avait été que la mise en œuvre de ces inquiétantes décisions.
Longuement et à plusieurs reprises, je me suis entretenu avec des hommes qui furent étroitement mêlés aux mouvements préparatoires de la crise et à la crise ellemême, et qu'il m'est, on le comprendra, interdit de désigner. Je tiens d'eux un récit extrêmement minutieux de ces faits. Il a ceci d'original que, s'il est la contre-partie du récit des patrons, il ne le contredit pas. Il y a entre eux un point commun. M. Smyrnov m'avait dit : « La grève n'a été qu'un prétexte et une pierre d'essai. » Les organisateurs de la manifestation disent : « Elle n'a été qu'une occasion. » Ils ne font nulle difficulté de reconnaître qu'en effet ils n'ont pas mis de bonne grâce dans leurs discussions, et qu'ils y ont montré une intransigeance réfléchie. Ils en expliquent les raisons.
— Il y a exactement cinq mois, en septembre, me dit Tun de ces hommes, le pope Gapone, président général des douze unions de Pétersbourg et de Kolpino, soumit pour la première fois aux quarante membres du Comité central l'idée de la manifestation qui devait éclater inopinément le 9 janvier. Oui, sans doute, inopinément. C'est pour le mois de mai qu'elle était projetée, car on estimait nécessaires à sa préparation ces quelques mois. Mais l'incident des ouvriers renvoyés des usines Poutilov a brusquement surgi; deux d'entre eux étaient membres
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du Comité; une effervescence s'est produite, que Ton a jugé possible et utile d'exploiter sur-le-champ; d'autre part, on redoutait que la police, instruite enûn de l'agitation secrète qui se poursuivait, ne la brisât par quelques mesures irréparables; déjà Ton savait qu'informée une première fois par un traître, elle avait haussé les épaules devant Tinvraisemblauce de la révélation; on était à la merci d'une nouvelle dénonciation qui serait écoutée. D'où la grève générale, d*où la démonstration du 9/22 janvier. »
J'ouvrais des oreilles attentives à ce singulier langage. Bien souvent, en France et ailleurs, nous avons vu se déclarer des grèves dont un renvoi d'ouvriers ou une question de salaires n'étaient que des prétextes ou des occasions; mais combien de fois les organisateurs de ces grèves ont-ils osé avouer aussi franchement, aussi loyalement, aussi rudement, les desseins que dissimulaient ces prétextes? Je demandai:
— Vous savez que l'on accuse les chefs d'avoir trompé la masse ouvrière et donné une apparence politique à un mouvement qui, en soi, était foncièrement économique? Est-ce vrai?
— Je ne répondrai pas à votre question. Le simple historique du mouvement sera tout à l'heure ma réponse. Laissez-moi seulement vous demander comment vous distinguerez une manifestation économique d'une manifestation politique. Vous dites à des travailleurs : « Vos salaires sont insuffisants, vos heures de travail sont excessives. La grève, pour obtenir justice! » Voilà, en effet, qui est purement économique. Mais vous leur dites aussi : « Si vous gagnez peu, c'est que d'autres gagnent trop : forcez-les, par la grève, à vous reconnaître ce qui vous revient justement. » Voilà un argument social. Et si vous ajoutez : « Tant que vous n'aurez pas changé les institutions^ vous serez condamnés au même labeur stérile »|
vous êtes en pleine propagande politique. Qui soutiendra que ces trois espèces d'arguments n'ont pas été soumis aux ouvriers? et qui établira dans quelle proportion la masse s'est attachée à l'un ou à l'autre? »
Mais comment fut-il possible d'organiser, à l'insu de la police, une propagande aussi profonde et continue? Les réunions furent nombreuses et de deux sortes. Les unes, publiques et officielles, se tenaient périodiquement aux sièges respectifs des douze sections de l'Union : réunions académiques, où quelques orateurs se bornaient à entretenir les ouvriers, dans les termes les plus vagues, des conditions générales de leurs métiers, et qui se terminaient presque toujours par un concert populaire dont la recette alimentait la caisse de l'Union. Les autres, bien plus importantes, étaient secrètes, quasi quotidiennes et toujours improvisées. Au dernier moment, deux ou trois affiliés, habitant la môme rue, allaient frapper au logis des ouvriers voisins, et, à une douzaine, quinze au plus, on s'assemblait soit dans la chambre de Tun d'eux, soit dans Tarrière-boutique d'un marchand de vin ami.
Gapone était l'âme de ces conciliabules. C'est lui qui les décidait, qui en fixait le lieu, qui y parlait. C'est par leur moyen qu'en peu de mois il portait de 5 à 12 le nombre des sections et à 30.000 le nombre de leurs adhérents. Qu'y disait-il?
Il y faisait du socialisme, mais du socialisme d une espèce particulière, du socialisme respectueux et conservateur. Il s'y montrait aussi ardent contre les révolutionnaires purs que contre le régime bureaucratique, qu'il dénonçait comme la plaie de la nation. Entre les révolutionnaires et les social-démocrates, d'une part, entre ceux qui prêchent la destruction totale de la Société actuelle et sa reconstruction, et, d'autre part, les libéraux de salon, les « intellectuels » de la littérature, qui, trop longtemps, pérorèrent et dédaignèrent de s'appuyer sur le
peuple des ateliers, Gapone et ses amis travaillaient à la constitution d'un parti intermédiaire qui, répudiant la violence des uns, s'approprierait pour les réaliser les idées des autres, et tiendrait à peu près la place des radicaux-socialistes dans la politique française.
Ils se disaient purement constitutionnalistes, sans préciser du reste ce qu'ils entendaient par là, mais partisans des moyens pacifiques, et ils proclamaient par-dessus tout leur dévouement à TEmpereur, affirmant que leur dessein était d'en appeler à lui pour l'élaboration des réformes nécessaires et la répression des abus administratifs.
— Ainsi, continuait mon interlocuteur, Gapone s'avançait à la conquête des consciences et préparait les esprits à l'acceptation de la grève générale, considérée à la fois comme manifestation ouvrière et comme démonstration politique, et Thabileté consistait à réunir sous un même drapeau les tenants de Tune et de Tautre. Ce faisant, il tournait à la fois contre lui les forces extrêmes de Topposition : à gauche, les social-démocrates, dont les idées, sans aucun doute, le pénétraient sans qu'il en eût peutêtre conscience, mais qui ne lui pardonnaient pas de leur enlever une partie de leur programme sans adopter leurs méthodes et leur hiérarchie ; à droite, ceux des libéraux « intellectuels» qui ne l'ignorèrent point, mais qui virent en lui un brouillon destiné à compromettre le succès de leurs discrètes et académiques dissertations. Et les uns et les autres, les yeux fermés à Tœuvre qu'il accomplissait souterrainement, l'accusaient de n'être qu'un agent provocateur au service de la police de l'Empire et se détournaient de lui avec des pudeurs inquiètes.
« Combien ils faillirent, en méconnaissant Gapone! Pour ceux-ci, il allait conquérir et drainer la grande masse ouvrière, jusqu'à ce jour méfiante des hommes de « l'intelligence », et apporter à Tidée constitutionnelle l'inappréciable renfort d'une base populaire. A ceux-là,