PARENT
'i<iL''R pleurent; d'antres
ien murs comme pour
:mL, avant de se séparer,
ipoiitanèment ; « Consti-
oudredî matin, alors qu'il lés de l'Union, que Gapone
\ris Spectacles me dit :
:■, c'est ce que tous appellc-
■■-'■' un " mouvement roman-
si pen d'heures, soulevé
iQée d'une foi intrépide-
pensaient ne rien faire
s'imaginaient qu'en por~
qu'avait rédigée Gapone
ns & la manifestation pro-
ijii nt que l'Empereur, en la
l>>vriir de bonté et une fonction
'iil |>(tintque l'ordre des choses
< n-^'lé, et quant à l'efficacité
<U<'Tidaient tout, la liberté, la
W?: y comptaient si profondé-
dc cfli ttitai, ils n'espéraient plus de
la mort, et ils le proclamaient sans
îai (20 et 21) furent des journées trois ou quatre jours que les trente f'ï avaient employés à cimenter forte- ' "" restait que ce temps pour explilulres la oécessité et l'objet de la .i"IO(- et les y entraîner. Dès ce moût point de la réussite. C'est le jeudi ifesUtion fut publiquement annoncée I laivant : si Gapone n'avait pas crn
Voilà dans quel état de préparation morale éclata soudain Tincident de la Société Poutilov. D'une part, 30.000 ouvriers environ fortement travaillés par la propagande économico -politique; d'autre part, une masse ouvrière dix fois plus nombreuse, que l'on s'efforçait de pénétrer chaque jour davantage, mais sur les dispositions de laquelle on manquait d'indications formelles. Lorsque la grève générale apparut possible au Comité central et qu'il Tout résolue, il s'employa à la réaliser avec une ardeur prodigieuse. En six jours, qu'on y songe, cette masse énorme fut mobilisée, et furent soulevés pour la manifestation 250.000 grévistes; c'est le chiffre que l'on n'a pas osé dire, et c'est le chiffre minimum ; réfléchissons que Pétersbourg compte plus de 300.000 ouvriers, que 1.614 établissements chômèrent, que les usines Poutilov à elles seules occupent 13.000 ouvriers, que toutes les usines et ateliers de toutes sortes, que beaucoup de magasins furent fermés, que les journaux mômes durent cesser de paraître : un si complet arrôt de la vie économique s'expliquerait-il, si la moitié seulement des travailleurs avaient abandonné le travail ?
Afin de mouvoir cette masse, Gapone avait besoin de s'assurer d'abord de la discipline des membres de l'Union. Les trois ou quatre premiers jours, c'est sur eux, et sur eux seuls, qu'il porte son effort. Dans tous les quartiers, à toutes les heures, il multiplie les assemblées. Mais dès le début, il proclame que la grève n'est qu'un moyen, que les revendications économiques ne sont qu'une occasion pour atteindre des réalités profondes. Il parle sur la liberté, sur la nécessité de donner une Constitution à la Russie, sur le devoir qui s'impose au peuple de forger l'instrument de salut.
Sonéloqaenee simple et fiévreuse étreintses auditeurs. T1 les. "«se. les objorgae. Il leur dit : « Levez les mains I
*4 mort, s*il le fauti » Et ils éten-
dent les mains, ils jurent; des hommes pleurent; d'autres se meurtrissent les poings sur les murs comme pour s'affirmer leur énergie ; ils crient, avant de se séparer, en une formule qui avait jailli spontanément : « Constitution, vaincre ou mourir! »
C'est seulement à partir du vendredi matin, alors qu'il se crut sûr des trente mille affiliés de TUnion, que Gapone s'adressa aux ouvriers libres.
Un des témoins de ces forts spectacles me dit :
— Tout cela, voyez-vous, c'est ce que vous appelleriez du romantisme. Oui, c'est un « mouvement romantique » qui a, tout d'un coup, en si peu d'heures, soulevé cette masse populaire et Ta gonflée d'une foi intrépidement naïve. Non seulement ils pensaient ne rien faire qui dépassât la légalité, mais ils s'imaginaient qu'en portant à l'Empereur cette pétition qu'avait rédigée Gapone et par laquelle il donnait un sens à la manifestation projetée, ils exerçaient un droit, et que l'Empereur, en la recevant, accomplirait un devoir de bonté et une fonction de sa charge. Ils ne doutaient point que Tordre des choses dût être tel qu'ils l'avaient réglé, et quant à l'efficacité de leur démarche, ils en attendaient tout, la liberté, la vie, la joie, avec candeur. Ils y comptaient si profondément, que, privés de ces biens, ils n'espéraient plus de quiétude que dans la mort, et ils le proclamaient sans violence et sans emphase.
« Le 7 et le 8 janvier (20 et 21) furent des journées intenses. Après les trois ou quatre jours que les trente mille ouvriers affiliés avaient employés à cimenter fortement leur union, il ne restait que ce temps pour expliquer à la foule des autres la nécessité et l'objet de la manifestation projetée et les y entraîner. Dès ce moment, Ton ne doutait point de la réussite. C'est le jeudi soir que la manifestation fut publiquement annoncée pour le dimanche suivant : si Gapone n'avait pas cru
80 L'ADBB RUSSE
qu'elle dût être unanime, il est certain qu'il n'y aurait pas mis tant de hâte.
« Voici ce qui se passa dans ces deux journées.
« De six heures du matin à minuit, sans discontinuer, les séances se succèdent dans chacune des douze sections de l'Union. Tous les ouvriers y sont conviés, tous s'y rendent. Le Slave est curieux, il aime les discours, et ces hommes étaient malheureux. On les fait entrer par fournées. Selon la dimension des salles, ils s'y trouvent entassés à cinq, six, sept ou huit cents, jusqu'à faire éclater les murs. Les autres attendent au dehors le moment de prendre la place de leurs camarades. D'autres les suivent à leur tour, et ainsi de suite, sans interruption, du matin jusqu'au milieu de l'a nuit : on commence et on finit à la lumière du gaz.
« Vous me demandiez ce qui Tavait emporté, de la politique ou de l'intérêt, dans la révolte ouvrière, et vous voulez savoir quel désastre d'espérance, durant l'affreuse journée du 9, mit dans la bouche du peuple, résigné devant les fusils abaissés, cette obstinée lamentation : « Nous voulons mourir ».
« Je vais vous dire ce que l'on faisait dans les réunions des sections.
« Un orateur, qui était un ouvrier, car Georges Gapone, se multipliant, ne pouvait cependant être partout à la fois, contait, en mots brefs, l'historique de la grève. Il insistait sur les privations de l'ouvrier, sur ses besoins, sur la misère des familles. Il montrait Taube prochaine, le Tsar clément à son peuple, mais trompé par une bureaucratie vexatoire, policière et corrompue. Il indiquait le remède : le recours direct du peuple à son Empereur, la transformation des institutions, la liberté conquise sur la servitude. Un effet oratoire revenait dans la plupart de ces harangues; ils disaient : « Alexandre II, le Grand Tsar libérateur, a délivré les corps; il reste à délivrer les
âmes, et ce sera l'œuvre du Tsar Nicolas II, s'il consent à vous écouler ».
« Alors on donnait lecture de la pétition qui devait être solennellement remise à l'Empereur au Palais d'hiver, le dimanche, à deux heures. Cette pétition, dont la plupart des journaux français n'ont donné que des parties, je vais vous la lire. »
Phrase par phrase, mon interlocuteur me traduisit ce document.
Il débutait par un réquisitoire passionné contre la dureté des patrons, contre la tyrannie et l'arbitraire gouvernemental, contre une administration « pillarde » et « voleuse », qui prive le peuple « de tous moyens d'exprimer ses désirs et de participer à la répartition des impôts ».
« Nous sommes insultés, traités non comme des hommes, mais comme des esclaves... Nous avons bien souffert déjà, et, de jour en jour, de plus en plus profondément, nous nous enfonçons dans la Isoue... Nous sommes en train de périr, nos forces sont épuisées... L'Administration est composée de gens qui volent et pillent; c'est elle qui a amené la ruine complète du pays, qui lui a fait subir une guerre honteuse, et qui conduit la Russie toujours plus près de Fabime... »
Du bon plaisir des fonctionnaires, il en appelait à la justice impériale :
« Empereur! viens au secours de ton peuple et abats )a muraille qui te sépare de lui! Puisse ton peuple gouverner avec toi!... Il est indispensable que le peuple s'aide soimême, car seul il connaît ses véritables besoins. Ne repousse pas son aide. Accepte-la, Sire. Ordonne que des représentants de tous les états et de toutes les classes de la terre russe soient convoqués. Qu'il y ait là et le capitaliste et Touvrier, et le fonctionnaire et le prêtre, et le docteur et le maître d'école. Que tous, quels qu'ils soient, cl\o\%\^^^\v\.
leurs représentants. Que tous soient égaux et libres dans le droit d'élection... C'est là notre principale demande; tout y est renfermé. »
La pétition résumait ensuite les cahiers des revendications. Les voici dans leur ordre :
I. Mesures contre l'ignorance et la servitude du peuple RUSSE. — Liberté et inviolabilité de la personne; liberté de la parole, de la presse, d'association, de conscience, instruction publique et obligatoire aux frais de TEtat; responsabilité des ministres devant le peuple, et garanties pour l'application des lois ; égalité do tous les hommes sans exception devant la loi; amnistie pour tous les condamnés politiques.
II. Mesures contre la misère. — Remplacement des impôts indirects par un impôt direct et progressif sur le revenu ; abolition des paiements pour le rachat de la terre et organisation du crédit pour les humbles ; remise progressive de la terre aux paysans.
III. Mesures contre l'oppression du travail par le capital. — Protection du travail par la loi ; liberté des associations ouvrières; journée de huit heures et réglementation des heures supplémentaires; liberté de la lutte du travail contre le capital; participation des délégués ouvriers à l'élaboration d'une loi sur les assurances ouvrières; salaire normal.
Et elle se terminait ainsi :
u Voilà, Empereur, nos principaux besoins. Nous sommes venus te les exposer. Ordonne et jure de les satisfaire; tu feras la Russie heureuse et pleine de gloire, et Ion nom restera gravé dans nos cœurs et dans ceux de nos descendants pour l'éternité. Mais, si tu n'ordonnes pas cela, si nos prières ne trouvent pas d'écho en toi, nous allons mourir ici, sur cette place, devant ton palais. Nous ne savons plus où aller. Nous n'avons même plus de but. Deux routes seulement nous sont ouvertes : celle de la liberté et du bonheur, ou celle du tombeau. Désigne-nous, Sire, l'une ou l'autre. Nous la suivrons sans murmurer, fût-ce celle de la mort. Que nos existences soient offertes en sacrifice à la trop souffrante Russie! )'
— Voilà, monsieur, quel fut ce document. Il plaçait en première ligue les revendications politiques, puis les revendications économiques et agraires; rédigé par et pour des ouvriers, il gardait la dernière place aux revendications purement ouvrières.
« Lorsque la pétition avait été lue, discutée, mise aux voix et adoptée, tous les assistants étaient invités à la signer. Et tous alors posaient leurs signatures sur des feuilles préparées; puis ils se dispersaient, et commençait bientôt une nouvelle séance. Or, cent trentecinq mille signatures furent ainsi recueillies en deux jours; cent trente-cinq mille, j'insiste sur ce chiffre authentique; si Ton avait eu quelques jours de plus, jugez du nombre de pétitionnaires qu'il eût été possible de recruter!
u Oh ! je ne prétends point que Tunanimité des ouvriers fût consentante aux termes de cette pétition! Je veux être, nonobstant toute considération de parti, strictement véridique. Dans plus d'une de ces réunions précipitées, il y eut de Topposition. Une partie de la masse ouvrière entendait borner son action protestataire aux revendications économiques.
— Ce n'est pas toutes ces belles phrases qu'il faut écrire, faisaient-ils. Nous voulons seulement améliorer notre sort, qui est très misérable. Nous ne voulons pas « faire des choses avec des messieurs ». Cela est bon pour les étudiants, qui sont instruits et qui savent parler. Nous, pauvres ouvriers, peut-être nous serions châtiés par la police, etc.
« Mais leurs orateurs étaient chaque fois interrompus par l'impatience des autres.
— Assez! leur criait-on. Vous parlez comme la police* Vous êtes des espions I
— Et vous, des étudiants déguisés!
— Vous, des « peaux achetées » I
« Et on leur jetait à la tête, comme uu refrain, ce cri injurieux :
— Un rouble ! Vous avez touché un rouble I Vous êtes les « un rouble »!...
« Pour argument suprême, il arriva qu'ils fussent rossés.
« On parla aussi de la guerre, comme vous vous en doutez bien. On criait : « Plus de guerre! Plus de Mandchourie! On tuç les soldats du peuple! » Et par intervalles, revenait le cri : <( Brisons la police! Détruisons la bureaucratie! »
« Depuis le massacre, le gouvernement, dans le but de discréditer le mouvement ouvrier et de déshonorer ses organisateurs, laissa se propager le bruit imbécile qu'il aurait été suscité et entretenu par l'argent japonais. Que ne sait-il ce qui s'est passé dans ces réunions préliminaires! Et quelles illusions ne se fait-il pas sur les sentiments du peuple à Tégard de la guerre et des Japonais ! Des ouvriers m'ont dît : « Si le Japon voulait donner de l'argent, on pourrait recommencer la grève!... Oui, oui, font-ils, de Satan lui-même, de Satan, nous accepterions de l'argent pour venger nos frères! » Voilà où l'abaissement du régime a conduit le peuple !
« Cependant les femmes avaient peur et, par crainte de représailles, prêchaient la modération. Mais elles ne furent suivies que par une minorité. Autant qu'il est possible de faire des classifications qui ne soient pas tout à fait arbitraires, je crois sérieusement que l'on peut adopter, comme la probabilité la moins contestable, la répartition suivante : sur deux cent cinquante mille grévistes, un tiers prétendit se borner à une protestation économique ; les autres — une petite partie par entraînement, la majorité par une décision réfléchie — accomplirent consciemment une action politique. Mais tous se retrouvèrent unis dans la volonté de manifester publiquement le 9 janvier. »
La propagande portait. Le matin du 8, il y avait cent quatre-vingt-cinq mille grévistes; le soir, deux cent cinquante mille. Tout le ciel de Pétersbourg s'embrase à l'éclair de liberté. Si toute la Piussie était ici, si le monde entier s'y était réuni, il semble que la Russie et le monde ne résisteraient pas à la furie de la contagion. Cette contagion suscite des énergies et sème des épouvantes. Devant une délégation de quelques ouvriers qui se présentent à lui, dans son bureau, le directeur de la fabrique impériale de porcelaine, institution d'Etat qui relève de la Cour, est pris de peur, s'affole, saisit son revolver; il n'a jamais vu de grève, il défaut à la pensée que des ouvriers peuvent quitter le travail sans ordres.
Voici la journée du 8/21. Veillée tragique. Le soleil a voulu voir ces choses. Il a percé les nuages mornes, il étincelle dans un ciel presque bleu, caresse le palais^ rouge du césar, drape l'immense blancheur de la Neva glacée. Les rues sont paisibles, les faubourgs silencieux. Mais, ces trois dernières nuits, on a distribué à toutes leS' mains, glissé sur tous les seuils, des proclamations socialistes. Ce matin, des meetings s'improvisent à la Maison du Peuple, fondation pourtant officielle, créée par Nicolas, administrée en son nom par le grand-duc d'Oldenbourg.
De nouvelles, on n'en a d'autres que celles que murmurent des bouches aux oreilles confidentes. Aucun journal ne paraît que le Messager du Gouvernement et la Gazette de la Préfecture. Y a-t-il une grève? La vie industrielle d'une capitale est-elle suspendue? Un peuple a-t-il annoncé pour demain sa procession solennelle? Le Messager l'ignore. Dans ses colonnes assainies, pas un mot de ces misères. Avant-hier, pour tout événement, il a signalé que le comte Chérémétiev, grand-veneur de la Cour, a eu le bonheur de se présenter à Sa Majesté. 11 informe aussi que, selon le programme dressé par l'Académie des Sciences, les candidats au prix Michel^^vi
86 t;aube russe
devront rechercher les mots russes originaires du moyen âge et des vocabulaires turc, polonais et allemand. Ce matin, il décrit en style noble la fête de la bénédiction des eaux : un indifférent post-scriptum note la malchance qui a placé une gargousse de mitraille dans un canon de cérémonie.
Le pope intrépide a fait prévenir l'Empereur, à Tsarskoé-Sélo. Trois ouvriers, envoyés par lui, ont déposé à la porte du Palais une lettre qu'il a écrite :
« Souverain, ne crois pas que tes ministres t*ont dit toute la vérité sur la situation actuelle. Le peuple entier a confiance en toi; il a résolu de se présenter demain, à deux heures de l'après-midi, devant le Palais d'hiver, pour t'exposer ses besoins.
« Si, irrésolu, tu n'apparais pas devant ton peuple, tu brises le lien moral qui existe entre toi et ton peuple. La confiance qu'il a en toi s'évanouira. Et en ce lieu coulera du sang innocent entre toi el le peuple. Parais demain devant ton peuple, reçois d'une âme vaillante notre humble pétition. Moi, le représentant des ouvriers, et mes courageux camarades, nous garantissons l'immunité de ta personne. »
En même temps, il en adresse une autre au ministre, prince Sviatopolk Mirsky :
Votre Haute Excellence,
Les ouvriers et les habitants de Saint-Pétersbourg des différentes classes désirent et doivent voir le Tsar le 9/22 janvier, à deux heures de l'après-midi, place du Palais d'hiver, pour lui exprimer personnellement leurs besoins et ceux de tout le peuple russe. Le Tsar n'a rien à craindre. Moi, comme représentant de l'Union des ouvriers des usines et fabriques russes, mes collaborateurs et camarades les ouvriers, et même le prétendu groupe révolutionnaire des différentes directions, nous garantissons l'inviolabilité de sa personne.
Qu'il vienne comme le véritable Tsar, d'un cœur vaillant, vers son peuple : qu'il reçoive de nos mains notre pétition.
Gela est réclamé pour son propre bien, pour celui des habitants de Saint-Pétersbourg et pour celui de la patrie. Autrement, pourrait survenir la rupture du lien moral existant jusqu'à présent entre le Tsar russe et le peuple russe.
Votre grand devoir moral devant le Tsar et tout le peuple russe est de faire connaître à Sa Majesté tout ce qui précède et notre pétition ci-jointe. Dites au Tsar que moi, les ouvriers et de nombreux milliers de gens du peuple, nous avons paisiblement, et avec foi en lui, irrévocablement résolu d'aller vers le Palais d'hiver. Qu'il montre réellement sa confiance par des faits, non par des manifestes.
Une copie de ce qui précède a été dressée comme document justificatif du caractère moral de la pétition et sera portée à la connaissance de tout le peuple russe.
(Sif^né du nom de Gapone et de ceux des onze représentants des sections de l'Union).
Il demande une audience au ministre des Finances, M. Kokovtsev, de qui relèvent les usines et fabriques- M. Kokovtsev la refuse. Quelqu'un, plus tard, lui dit :
— Que ne Tavez-vous reçu et fait arrêter? C'était une bonne occasion.
— De quel droit? fit le ministre. Cet homme-là était-ii criminel de représenter les ouvriers?
Nicolas viendra-t-il dans sa capitale? Va-t-il trembler devant son peuple ? Aura-t-il la vaillance prestigieuse de se fier à lui, qui l'appelle et l'adjure? Consentira-t-il à recevoir sa délégation? On le croit. On l'espère. Les directeurs du mouvement qui, jusqu'à cette heure, restent loyalistes, le souhaitent du fond de leur cœur, dans Fintérêt même de sa dynastie. Mirsky est allé à Tsarskoé. A son tour, il a supplié César. César a, dit-on, promis qu'il serait exact au rendez-vous. Donc, il viendra! Triomphe! Scellement de l'espérance populaire et de la bonne volonté impériale!... Non, il ne viendra pas...
Le peuple croit. Dans son cœur, dans sa volonté, dans sa naïveté, son soulèvement est pacifique. S'il est exploité par une bureaucratie avide, il se dit que cette même bvit^^;^-
« Michel, c'est peut-être la dernière fois que je t'écris. Peut-être je ne te verrai plus; mais si cela est ainsi, et si je suis veuve, je ne serai pas la seule. Va faire ce que ton devoir t'ordonne. Va soulever le poids qui pèse sur nos enfants. Je ne peux pas t'écrire davantage, parce que j'ai trop de peine. Je te donne ma bénédiction, et ta petite Lise t'envoie aussi la sienne. — Anna. »
Anna est veuve : Vassiliev a reçu le lendemain trois balles à Narva.
Alors seulement les intellectuels commencent de se mouvoir. En prévision des graves événements qui s'élaborent, et pour conjurer les malheurs qu'ils pressentent, mais non pas dans Tabsurde intention qu'on leur a prêtée de constituer un gouvernement provisoire, puisque, pour les plus violents mêmes, il n'était pas question de s'attaquer à la dynastie, ils forment, le soir du 21 janvier, dans les bureaux du journal Nachi Dni^ un Comité de dix membres, dont un ouvrier. Les dix, arrêtés ensuite, sont : Maxime Gorki, le vieil et célèbre Annenski, l'avocat et conseiller municipal Kédrine, le professeur Karéiev, Arséniev, Hessen, directeur du Prava (le Droit)^ le publiciste Sémevski, les écrivains Miakotine et Péchékonov, l'ouvrier Kouzine. Ils se rendent chez le prince Mirsky, ne sont pas reçus. Ils voient son adjoint, le général Ridzevski, lequel les accueille sèchement, ne leur offre point de sièges et leur répond de haut que le gouvernement n'a besoin ni d'invitations ni de conseils venant de personnes privées. Ils vont chez M. Witte, qui lève les bras, leur affirme qu'il ignore tout, qu'on ne le consulte sur rien, qu'il ne peut rien. En leur présence, il consent cependant à téléphoner au prince Mirsky et lui demande pour eux une audience : de nouveau le ministre refuse. Peu de jours après, au professeur Richler, M. Witte dit :
— J'aurais bien pu avoir l'impertinence d'aller, la nuit, réveiller l'Empereur à Tsarskoé-Sélo ; mais je ne
pouvais pas braver le ridicule de n'être pas reçu. . .
Alors, rebutés de tous, repoussés de partout, les Dix, appréhendant les calamités, se bornent à organiser hâtivement pour le lendemain une ambulance volante au jardin Alexandre. Plusieurs des étudiants et des étudiantes qui en furent les infirmiers volontaires devaient ^tre les premières victimes des salves cosaques.
Cette démarche chez Witte se passait le samedi soir, à n^inuit, la veille du jour sanglant. Quelques heures aupar£|vant, le directeur des théâtres impériaux, H. Téliakovski, s'était rendu chez le baron Freederickz, grand maréchal de la Cour, et lui avait demandé s'il n'y avait pas lieq de fermer les théâtres.
-T Ne vous occupez donc pas de cela, avait répondu le baron, ce sont des blagues. Il n'y aura rien. »
Le matin dun jour sanglant. — Stratégie populaire. — A Vassili Ostrov; les ponts gardés : salves. — A la chaussée de Schlnsselbourg : un officier humain. — A Péterbourgsky Ostrov : salves. — A Viborg. — A Narva; dans Tattente de Gapone ; la procession, les eau tiques, les trois prêtres et les saintes imeiges : salves; Gapone blessé. — De-ci, de-là, salves. — La foule à genoux. — Le tramway vidé. — Le cocher malade. — Les jeunes filles et les cosaques. — Balles dans le dos. — Les enfants dans les arbres. — A travers les grilles fermées. — Un cheval qui a de la race. — Le colonel et le iounker. — Un officier dirige une barricade. — Les surprises du savant Anoutchine. — L'enfant sur la barricade. —Discours à. la Bibliothèque impériale. — «Allez donc en Mandchourie !» — La soirée. — Dans les théâtres. — La dernière apparition de Gapone. — « Quand les enfants ne sont pas sages, on les fouette. »
Il n'y eut rien, en effet, que, dans les foyers, des pères supprimés, et, pour Tautocratie, une irréparable victoire.
Ce matin, comme hier, le soleil d'argent s'est levé sur Pétersbourg. Au travers des maisons sombres et des vastes palais, entre les toits glacés sous leur tapis de neige, Ténorme trouée de l'immobile Neva creuse une avenue lumineuse. Ici, l'ample façade rouge du Palais d'hiver et de l'Ermitage. En face, de l'autre côté du fleuve, Péterbourgsky Ostrov; plus à gauche, Yassili Ostrov; loin vers la droite, Viborg. C'est ici, c'est au 5auil de ce palais, sur cette place où s'érige, debout dans la neige ^ le granit rose de la monumentale colonne
d'Alexandre I", que converge dans ce petit matin l'espoir d'un peuple. C'est ici qu'ils vont venir, les 200.000 artisans, un papier à la main, et qu'ils a'apprètent, l'ayant remis au césar qui aura daigné venir le chercher, à s'agenouiller dans la neige et à se prosterner en criant : « Vive l'Empereur! »
Les faubourgs sont en rumeur. Bien que le rendezvous ne soit que pour deux heures, dès le petit jour les ouvriers se sont levés; ils encombrent les rues, échangent sans hâte et sans bruit de longs propos. Ils ne savent pas encore que les 40.000 hommes de la garnison sont sur pied, que des patrouilles commencent à circuler à travers la ville, que les ponts jetés sur la Neva, que toutes les portes du Sud sont gardées militairement, que Kleigels, l'ancien préfet de la ville, l'impitoyable exécuteur qui fut un des agents les plus zélés de M. de Plœhwe, est arrivé cette nuit à Saint-Pétersbourg pour doubler Foullon, de qui rhumaine énergie ne donne pas au pouvoir de suffisantes garanties. Ils ignorent aussi que Sviatopolk Mirsky a tenté cette nuit une suprême démarche à Tsarskoé-Sélo, qu'il en est revenu par un train spécial sans rapporter la parole de paix qu'il espérait. Et on ne leur a pas dit non plus que dès ce matin la ville est en état de siège, que tous les pouvoirs sont entre les mains du grand-duc Vladimir, commandant militaire des troupes de la circonscription, et que le grand-duc a déjà donné contre eux les ordres les plus sévères.
Cependant, vers midi, ce peuple commence de s'ébranler. Il faut qu'il soit exact à deux heures au rendez-vous, puisqu'il a juré de s'y trouver.
La stratégie de cette journée ouvrière est simple et candide.
Des douze sections des Unions de Pétersbourg, Tune a son siège à Kolpino, à une vingtaine de kilomètres; six autres sont situées à l'intérieur de la ville \ c\TV(\^Tk&ûL
dans la périphérie. Toutes ensemble vont mobiliser, nous l'avons dit, environ 250.000 grévistes.
A Yassili Ostrov, sur la rive droite de la Neva, 15.000 manifestants environ se groupent vers onze heures autour de leur section, dans la 4** ligne. Ils se mettent en mouvement, se dirigent, les uns vers le pont Nicolas, qui débouche sur le quai Anglais, pour gagner de là le Palais, les autres, longeant la Bourse, vers le pont du Palais, au bout duquel s'élèvent, à droite l'Amirauté, puis, derrière, le jardin Alexandre, et à gauche , le Palais d'hiver. Les deux ponts sont gardés. Des cosaques, des uhlans, appuyés par de l'infanterie, en barrent le passage. Étonnés, les manifestants parlementent, ils insistent, veulent forcer les cordons; la cavalerie charge, l'infanterie tire. Ils tentent de franchir la Neva sur la glace. Les passages qui y sont tracés sont gardés aussi, et, quant aux espaces libres, la surface tourmentée de ces glaces inégales, cette neige épaisse où l'on enfonce jusqu'aux genoux, ne permettent guère que l'on s'y engage. Ces ouvriers n'ont point d'armes. Désespérés, ils se replient vers leur île de Yassili, s'élancent vers la fabriqu<d'armes Schaff, la pillent, y mettent le feu, sont de nouveau sabrés par les cosaques accourus, se rejettent dans l'intérieur du faubourg, y font, jusqu'au milieu de la nuit, une résistance désespérée : nous les y retrouverons tout à l'heure.
Au Sud-Est, du côté de la chaussée de Schlusselbourg, ils sont une trentaine de mille, ils se sont mis en marche de bonne heure, car ils sont loin de la ville. Ils arrivent au pont de Novo-Arkhanghelsky, jeté sur le canal Obvodny, qui fait à la capitale une ceinture liquide et sort de la Neva à 150 mètres de ce pont. Ici encore, des troupes. Ils essaient de la persuasion. Vains propos. Mais l'officier qui commande est un homme bienveillant. Il voit cette ïoule immense. Il comprend que des discours ne l'arrôte-
ront pas, qu'elle voudra passer, qu'il ne pourra l'en empêcher qu'en la massacrant. Soudain, il fait un geste évasif et dit : « Ma consigne est de garder le pont et de vous empêcher de le franchir, mais je n'ai pas à m'occuper de ce qui se passe à côté. » Ils comprennent, tournent à droite, descendent sur la Neva, la suivent un instant, contournent le confluent de la rivière, remontent sur la berge en face des vastes docks qui la bordent, se dirigent vers l'intérieur de la ville, passent à côté du fameux couvent Alexandre Nevsky, et s'engagent dans la perspective Nevsky qui les conduira directement à la place du Palais et au jardin Alexandre, où on les recevra à coups de fusils. Ils n'auront eu, sur leurs camarades des autres quartiers, qu'un répit de deux heures.
Ceux de Péterbourgsky Ostrov, la grande île du nord de Saint-Pétersbourg, en avant de laquelle se trouve, comme un éperon fendant le fleuve, la trop célèbre citadelle-prison Saint-Pierre et Saint-Paul, ceux-là sont moins nombreux, huit mille environ. Leur rendez-vous est au coin des rues Grande-Zélénine et Ghesler, où se trouve le siège de leur section. Ils descendent la Grande Zélénine, gagnent Kamennoostrovsky prospect, y défilent devant la maison blanche de M. Witte, traversent le parc Alexandre (qu'il ne faut pas confondre avec le jardin Alexandre, voisin de l'Amirauté), et, ayant dépassé Saint- Pierre et Saint-Paul, se heurtent, sur le pont Troïtsky, à des troupes qui les accueillent par une demi-douzaine de salves. Le Palais d'hiver s'élève au bord de la Neva, entre le pont Troïtsky et le pont du Palais : de ces deux points, le mouvement était enrayé.
A l'est de l'île de Péterbourgsky, s'étend le quartier de Viborg, dont la section ouvrière est située dans la rue d'Orenbourg, et qui communique avec la ville par le pont Alexandre, où six mille manifestants viennent à leur tour se heurter aux soldats.
Ce n'est ni à Vassili, ni à Péterbourgsky, ni à Viborg que se produisent les plus sanglants conflits. C'est à la porte de Narva, qui, au sud-ouest de ;la ville, la met en communication avec un immense quartier de fabriques et d'usines. C'est ici, c'est au centre de la vaste place au milieu de laquelle se dresse, arc de triomphe qui sera tout à rheure un arc de martyre, la haute et rouge porte de Narva, c'est ici que l'on a massé les plus nombreuses troupes, et c'est à elles sans doute que l'on a donné les consignes les plus strictes. Derrière Narva, c'est la chaussée de Péterhof ; au bord de la chaussée de Péterhof, les cent hectares de Tusine Poutilov. Et l'on suppose que c'est de ce côté que Georges Gapone essaiera de faire son entrée dans la ville.
Voici là-bas la foule des grévistes, dont le moutonnement apparaît au loin sur la chaussée. Ils approchent. Voilà donc ces perturbateurs, ces frénétiques révoltés qui courent à l'assaut du pouvoir, ont délibéré de tordre et de briser un régime, conjuré le meurtre d'un monarque!... Ils marchent lentement, d'un seul côté de la route, selon les prescriptions de la police. Dans ce froid de janvier, beaucoup tiennent à la main leurs bonnets de fourrure. Ils chantent des cantiques. Les précédant, trois prêtres sont escortés de servants porteurs d'une icône, d'une grande croix d'argent, des saints Évangiles, des images du Tsar et de la Tsarine, et les domine l'étincellement métallique de quatre hautes bannières sacrées. Est-ce donc là une troupe d'émeute, la marche d'un peuple vers la Révolution? C'est une procession qui s'avance; mais à sa tôte est le chef des perturbateurs, ce Gapone qui, sur sa vie, en son nom et au nom de ses camarades, a répondu hier de la vie de l'Empereur, et dont le crime est d'être là, en habits sacerdotaux, accompagnant les images saintes et les bannières, guidant le peuple qui lui a fait confiance vers la maison du Souverain.
La procession continue, de son pas régulier, sans hâte. <( Halte 1 » crie un officier. Comment le moi bref d'un officier arrêterait-il la coulée de 30 ou de 40.000 hommes? Ont-ils même entendu Tordre de l'autorité dans la rumeur de leurs cantiques? Le soleil brille au-dessus de leurs tètes, le froid les enveloppe, et la procession s'avance dans la neige. Ils sont au terme de la chaussée de Péterhof, ils débouchent sur la place, ils se dirigent vers la porte pourpre déjà, bien que le sang n'ait pas encore jailli. Les fusils s'abaissent. « Feu ! »crie la même voix. Une salve déchire de son claquement sec l'air glacé; des hommes tombent, les bannières sont perforées, l'image de l'Empereur — symbole tragique — est percée de part en part. Le premier de ceux qui sont tombés est Georges Gapone blessé. L'autocratie triomphe. Dominant cette tuerie, la grande Victoire, qui se dresse la tète ceinte de lauriers et debout dans un char à six chevaux, au-dessus de la porte de Narva, aspire la bonne odeur du sang.
La procession s'avance toujours. Une seconde salve retentit. Les ouvriers sont maintenant si près, que l'officier, n'osant pas, tout de même, les fusiller à bout portant, fait mettre à genoux le premier rang de ses hommes, et le second seul tire. Maintenant, les salves et les feux à volonté ne discontinuent pas; les malheureux tombent par centaines; pêle-mêle, les femmes et les enfants roulent dans la neige. La neige, tout à l'heure si blanche, est par endroits rose du sang répandu. Alors, les tristeshommes, stupéfaits plus encore que douloureux, reculent et se débandent. Ils ne comprennent pas encore. C'est tout à l'heure, c'est demain qu'ils comprendront, et toute leur vie ils se souviendront.
Ils s'échappent en désordre à travers leurs faubourgs, se groupent autour de l'Union, font des discours, lancent des proclamations révolutionnaires, et toute cett&
agitation, lâchée par le gouvernement, durera jusqu'au soir.
Tandis que se passent ces choses aux portes de la ville, aux ponts de la Neva, de Schlusselbourg à Narva, en passant par Okhta, à Test, où une pareille tuerie se consomme au môme moment, les manifestants de l'iotérieur, ignorants encore de ces drames, se dirigent lentement de Test, du sud et de Touest, vers la place du Palais. Sans doute, puisqu'ils ont juré de s'y rencontrer. Ceuxlà, c'est dans la perspective Nevsky, c'est au pont de Police, où la perspective franchit la petite rivière de la Moïka, •c'est dans la grande Morskaia, qui coupe à angle droit la perspective et qui conduit au Palais d'hiver, c'est sur la place du Palais, jusqu'où certains ont pu arriver, c'est au jardin Alexandre, qui se développe à l'ouest de cette place, tout le long des bâtiments de l'Amirauté, c'est là que les fusils les attendent.
Pourquoi les fusille-t-on? Cette foule est sans armes. Cette foule n'est pas menaçante. Nulle part, elle n'a pris l'offensive; nulle part, on ne lui vit une physionomie d'émeute. Les gens du gouvernement, le lendemain, alléguaient des injures adressées aux officiers et aux soldats, des pierres qu'on leur lança. Triste excuse de l'agresseur qui fait à sa victime un crime de se redresser sous les coups! Oui, de volonté et de fait, cette foule pacifique ne souhaitait que voir son Empereur et lui parler. Volontiers, apercevant les soldats, elle aunait cru qu'on les avait disposés sur son passage pour donner à sa démarche une solennité plus grande. « Nous sommes venus pour mourir, nous ne demandons qu'à mourir! » criait son désespoir aux officiers qui lui faisaient les sommations. Et elle mourait en effet. Proche du jardin du Palais, une jeune fille anglaise a assisté, avec sa gouvernante, au spectacle que voici. Une foule était massée, face aux soldats qui défendaient le Palais. Elle
se tenait immobile, elle regardait, elle se taisait, elle attendait. « Fétu ! y^ crie un chef. Des hommes tombent, nul autre ne bouge. « Feul > répète la voix. D'autres tombent encore» Ceux qui restent se mettent à genoux dans la neige; ils disent : ^ Nous n'avons plus qu'à mourir », et un murinure de chants religieux frémit au-dessus des têtes incli^iées. <( Feu! » répète pour la troisième fois la voix sauVage. Une nouvelle moisson se couche, les corps s'affalent, et cette fois enfin la masse se disperse et fuit épouvantée...
Exemple saisissant de la résignation de cette foule. Parmi elle, il y a des femmes et des enfants. Qu'importe aux militaires, que paraît griser Todeur dô ce sang et qu'enivre la joie féroce de détruire une matière humaine qui n'a point d'armes pour se défendre et ne porte en son cœur nulle force de haine ! Il est établi qu'en aucun point de la ville le peuple ne fut l'agresseur. Il est établi qu'en plus d'un endroit la troupe a tiré, non pas môme sur des manifestants, mais sur des promeneurs paisibles. Seraitil donc vrai, ainsi que me l'ont affirmé des hommes que je n'ai pas crus, qu'une partie de ces gens-là fussent ivres?
Un industriel français, homme sage, sérieux et mesuré, me dit :
— Je passais dans l'après-midi sur le pont de Police ; la circulation y était si peu entravée que mon traîneau eut à peine à ralentir sa marche pour franchir le cordon des soldats. Je suivais la Perspective, et mon traîneau n'y avait pas fait trois cents mètres, que j'entendais des coups de feu venus de ce môme pont de Police I
Une autre personne, également véridique, me dit :
— Près du pont de Police, un groupe d'une quinzaine de personnes, des badauds, étaient arrêtés au bord de la Moîka et regardaient ce qui se passait sur le pont. Tout à coup, sans cris de leur part, sans provocation, une décharge est dirigée contre eux : un vieillard tomb^.
Les faits rapportés ici sont attestés par des témoins alignes de foi, et dûment contrôlés et vérifiés. Les exemples abondent de la férocité de carnage qui a, toute la journée, possédé les militaires.
Au passage d'un détachement des dragons de la garde, on voyageur se dresse à Timpériale d'un tramway, profère une injure et sifDe. Instantanément, le tramway est arrêté; tous les voyageurs en sont arrachés et plus ou moins frappés ; Tun d'eux, qui était peut-être le manifestant, qui n'était peut-être pas lui, est saisi, tué surplace.
Une dame hèle un traîneau.
— Je vous en supplie, fait le cocher, allons à l'hôpital, et dites que Ton me donne quelque chose.
— Vous êtes malade?
— Oh! oui, bien malade. Je viens de voir des soldats <iui « déchiraient » un ouvrier en tirant ses membres dans tous les sens. Son sang coulait sur la neige. Et maintenant J'ai comme un drap de sang qui me couvre les yeux.
Sur la Moïka, deux jeunes lilles, nommées Slavkov et Blatinsky, sont poursuivies par des cosaques dans le corridor d'une maison privée, tuées dans la cour à coups de baïonnette.
Un monsieur, confortablement habillé, atteint de deux blessures dans le dos^ est transporté chez le pharmacien.
— Je sens que je vais mourir, murmure-t-il. Ecoutez bien ceci. A côté de moi, j'ai vu tomber dans la neige une femme blessée. Je me suis penché pour la secourir; alors iis sont arrivés et m'ont tiré dans le dos.
Au jardin Alexandre, des enfants ont grimpé dans les arbres et regardent la manifestation, lointains petits frères de ceux qui, jadis, agitant leurs casquettes, aux Champs- Elysées, regardaient passer, dans leur calèche de gala, le Tsar et la Tsarine. Des soldats les visent. lénov, enfant de douze ans, et deux de ses camarades blessés, dégringolent sur Je sol.
Les étudiants et les étudiantes de bonne volonté, que le Comité des Dix a constitués.là en ambulanciers bénévoles, sont visés et frappés tandis qu'ils transportent des blessés. On a fermé les grilles du jardin Alexandre : à travers les grilles, on vise la foule emprisonnée. Au même endroit, on relève une femme qui a la tète presque tranchée.
Sur la perspective Nevsky, non loin de la Moîka, est campé un détachement de soixante-quatre hommes du régiment de Séménovsky. C'est l'heure où la manifestation, à son déclin, ne laisse plus dans la rue que des badauds. L'officier qui commande, pris soudain de vertige, ayant peut-être entendu une vague insulte, commande un feu de peloton. La perspective est prise en enfilade, quatre salves de seize coups chacune sont tirées.
Il y a pourtant, parmi ces soldats, des exemples de sang-froid et d'humanité. A Yassili Ostrov, un détachement du régiment de Finlande refuse de tirer et laisse faire la besogne aux cosaques. Un officier de la Garde reste en arrière de sa troupe qui charge et dit : « Mon cheval a trop de race; il ne voudrait pas marcher.»
Dans la Morskaia, débouche, Tépée à la main, un iounker (élève d'une école militaire), poursuivi par un tourbillon de manifestants qui hurlent des cris de mort. Sans doute, il a participé à la répression, et la foule, fiévreuse de vengeance, veut sa vie. Il est essoufflé, à bout de forces. Encore une minute, il sera rejoint. Il aperçoit un officier, le colonel d'état-major Kiannovski, jette son épée, et tombe dans ses bras. Le colonel, un homme solide, empoigne le iounker ^ enfonce d'un coup de pied la porte d'une boutique, l'y précipite et se met en travers. Mais les assaillants sont sur lui; à son tour, il va être débordé. Alors il saisit à pleins bras le premier qui s'offre à lui et Tembrasse sur les joues. La foule l'acclame et se disperse.
Devant la porte de l'hôtel de France, un homme s'approche d'un colonel de la garde, debout sur son cheval, et lui crie à pleine voix : « Assassin! Tu n'en as plus pour longtemps à assassiner! » L'officier ne fait pas un geste, ne détourne pas la tête, et l'homme disparaît sans être inquiété.
C'est à Vassili Ostrov que le combat est le plus acharné. En réalité, il ne cessera qu'au milieu de la nuit. Repoussés du pont du Palais et du pont Nicolas, les grévistes se sont repliés dans l'intérieur de Tile; puis, chargés par les cosaques aux environs de l'usine Schaff, qu'ils ont tenté de piller, ils font trois essais de barricades; ils en achèvent une, dans la quatrième ligne, non loin de Bolchoï Prospect. On voit un officier — le fait est avéré — en uniforme, Tépée nue, prendre la direction du travail. Il fait arrêter et réquisitionner des traîneaux, des camions; il envoie chercher des poteaux télégraphiques, des planches arrachées à des maisons en construction, et bientôt une barricade s'élève en travers de larue, couverte en avant, selon les règles de la stratégie, par des réseaux de fil de fer. Parachevant l'œuvre, des drapeaux rouges la couronnent.
Toute la journée, des charges auront lieu à travers les rues de Vassili Ostrov. Elles n'épargnent rien ni personne. Le savant Anoutchinc, secrétaire do l'Académie des sciences, qui se rend à l'Académie, non loin de la Bourse, est arrêté par une troupe.
— Où vas-tu? crie le colonel.
11 se nomme et répond :
— Je vais à mon poste, à l'Académie.
— Ah 1 ah! tu vas à ton poste? Eh bien! donnez-lui donc quelque chose à celui-là!
Les soldats se précipitent, le rossent et le laissent sur place. Des dvorniks (concierges) le tirent de là et l'aident à se remettre.
L'Académie des sciences a officiellement protesté auprès du gouvernement.
Excellent Anoutchine, vous avez dit justement à ce militaire ce qui pouvait le froisser davantage! La haine de « rintellectuel » est le premier devoir du soldat russe. Quand il entre au service, il fait le serment de défendre le Tsar et la Patrie contre l'ennemi intérieur aussi bien que contre l'ennemi extérieur, et, commentant ce serment, les sous-officiers, dans les chambrées, lui enseignent que le plus pernicieux des ennemis intérieurs, c'est l'étudiant, « l'intellectuel ». Contre lui, ce 9 janvier est jour d'allégresse. Tout étudiant que l'on rencontre est une bête mauvaise. Sawinkine, élève à l'Institut polytechnique, est tué. Spilov reçoit neuf balles. Un autre, six : quatre au ventre, deux à la poitrine. Une étudiante, cinq balles. Sawinkine a été enterré solennellement. Les trois autres ont été vus à l'hôpital par quelqu'un de qui je le tiens.
Sur le pont Troïtsky, un ouvrier à genoux serre dans ses bras un collégien. La troupe tire, le collégien est tué dans les bras de l'ouvrier. Le soir du lendemain, lundi, Fédorovski, étudiant, revenait d'une réunion à l'Académie des Beaux-Arts, accompagné d'un ami qui appartient à cette école. Fédorovski a un uniforme; l'autre n'en a pas. Des lanciers se précipitent sur Fédorovski et le rossent. L'ami s'interposant, les héros se retournent contre lui. Il a un bras à moitié coupé d'un coup de sabre. Il roule dans la boue et la neige. Il a fallu, à cause de la gangrène, lui amputer le bras.
M™* C..., femme d'un peintre russe, me raconte le fait suivant dont elle a été témoin. Dans l'après-midi du 9, elle se trouvait dans une maison voisine de la barricade de Yassili Ostrov. Sur cette barricade, monte et se tient debout un enfant de quatorze ou quinze ans, qui a les yeux bleus et des joues roses, et porte l'uuilotm^ ^w
^mnase. Il brandit à la main un drapeau rouge. Les cosaques approchent. M"*® G... crie à un ouvrier de l'arracher de là; l'ouvrier, avec un haussement d'épaules, fait:
— Il faut bien qu'il s'habitue à défendre ses idées !
Les cosaques vont être sur la barricade. Le brave enfant les regarde, agite son drapeau, n'a pas un mouvement de recul. Les cosaques se précipitent. Ils sont sous lui. Des baïonnettes sont lancées de bas en haut, d'un seul mouvement. Il est transpercé de part en part, soulevé au bout des fusils, et sa petite tête toute rose, soudain toute blanche, s'abat sur ses épaules.
Du matin au soir, cette journée fournit de l'horreur. Dans une lettre à un ami, un ministre de l'Empire en fonctions écrit : « On a beaucoup exagéré les horreurs du 9 janvier. » Pourtant il a écrit le mot u horreurs ». Certains points de la ville sont transformés en charniers. Dès trois heures, « Témeute est domptée », selon le style des comptes rendus. Une émeute ? il n'y en a pas eu. On n'a vu qu'une foule pacifique étalée sur la ville, sur sa ville, et frémissante au vent de liberté, comme l'eau d'un lac frissonne à la brise du matin. Elle criait aux soldats : (( Ne tirez pas, nous sommes vos frères! » Elle acclamait ses chefs quand ils lui disaient d'aller mourir devant le palais du César. Et puis, comme on l'assaillait, bête frappée, elle criait un peu et lançait des pierres contre les fenêtres des gens qu'elle se savait ennemis, par exemple, celles du palais du grand-duc Serge. Des pierres dans des fenêtres, c'est moins grave que les balles qui allaient briser les glaces du libraire Meslier ou s'aplatir, sur le Nevsky, contre les murs du palais Strogonov, où l'on peut voir encore leurs traces, à hauteur de poitrine, hâtivement bouchées et recouvertes d'une couche de peinture dont on n'a pas eu le temps d'assortir le ton à coiui de l'ensemble.
SilaBamme révolutionnaire avait animé tout ce peuple,
LE 9/22 JANVIER i05
qui peut dire si sa masse iûDombrable, en dépit des che* vaux, des revolvers, des fusils et des sabres, n'eût pas débordé la troupe impuissante? Mais elle ne résista point. Dès les premières décharges, elle se dissout, gardant au fond de son cœur la vision sanglante, et ayant compris tout d'un coup la leçon que les balles des soldats portent en elles : la haine du régime.
Dans la rue de Kazan, un officier est en traîneau avec sa jeune femme. Des ouvriers Tarrôtent.
— N'allez pas par Jà, monsieur Tofficier. On se bat plus loin, et il pourrait vous arriver malheur.
L'officier hausse les épaules et continue sa route. Un nouveau groupe d'ouvriers intervient :
— Nous ne vous voulons pas de mal. Vous avez tort d'aller par là.
La jeune femme supplie son mari, et il consent à rebrousser chemin.
Ceci se passait entre trois et quatre heures, et, depuis midi, des camarades de cet officier, « avec des yeux furieux et des voix féroces », dit un témoin, faisaient tirer sur le peuple débonnaire...
Dans le seul quartier de Yassili Ostrov, la résistance se prolongea. Le soir, du quai des Anglais, situé en face, sur l'autre rive de la Neva, on apercevait des lueurs d'incendie, on entendait des coups de feu, tantôt précipités, tantôt isolés, et, dans le froid de la nuit, Tair âpre et léger apportait jusque là le bruit de lointaines clameurs. A minuit, on entend une dernière décharge. C'est fini.
Pendant que ces tragédies se nouent dans la rue, des esprits, calmes jusqu'à ce jour, s'enfièvrent à la chaleur de la bataille. Les libéraux, qui n'avaient ni pressenti ni compris l'importance du mouvement ouvrier, se meuvent tout à coup, et, s'envoyant des exprès, s'assemblent en grande hâte.
i06 L'AUBE RUSSE
A deux heures, la Bibliothèque Impériale, où quelques travailleurs forcenés, indifférents aux vains gestes de la vie, dédaigneux môme du repos dominical, sont penchés sur des livres, est soudain envahie par une troupe de deux cents personnes. Ces intrus sont des gens de Taristocratie, du barreau, de la littérature, de la science. Gorki est parmi eux. Parmi eux aussi, des femmes. Ils se passent de mains en mains le texte de la pétition de Gapone, copiée à la machine à écrire. Le vieil Annenski, rhomme de toutes les manifestations libérales, est acclamé président, et voici Annenski debout sur une table, haranguant rassemblée. Mais un discours ne suffit pas à ces militants déchaînés, et qui, au fond d'eux sans doute, regrettent maintenant l'injustice qui leur a fait soupçonner Gapone et mépriser la force ouvrière. En un clin d'oeil, les orateurs s'érigent sur les tables, chacun attirant à soi un groupe d'auditeurs. Des serments retentissent sous les voûtes sonores. Les travailleurs, furieux, se dispersent; une vieille femme qui était assise plie ses papiers et, tendant le poing aux importuns, leur crie : « Ce n'est pas votre place ici. Voulez-vous bien vous en aller, tas de rebelles! » Sur une table, un homme jeune, statisticien du zemstvo, clame d'une voix immense :
— Allons nous mêler au peuple ! La seule manière, pour nous, de prouver que nous sommes avec lui et que ses colères sont les nôtres, est d'entrer dans ses rangs I
— Vous êtes fou, fait le vénérable Annenski. Vous vous ferez tuer, et quel profit pour votre cause?
Ils sortent sur le Nevski, sont refoulés par les charges de cavalerie, entendent les salves du pont de Police, voient les gens qui fuient, les femmes qui sont piétinées. Des conservateurs même s'indignent. On en voit qui montrent le poing aux soldats, les traitent d'assassins et de bourreaux, leur crient • « Allez donc en Jfâi2dchourie 1 »
Allez donc en Mandchourie!... Combien de fois ne déchira-t-il pas leurs oreilles, à ces nobles héros qui frappaient dans le dos des êtres sans défense, ce cri de juste colère ! Quel trouble et quelles révoltes dans l'âme d'un peuple qui contemple sa capitale ruisselant de troupes, alors que, là-bas, le généralissime de ses armées se plaint tous les jours de n'avoir point assez de soldats, et qui voit que la première victoire remportée depuis un an par ses armes est une victoire gagnée contre lui !
Le soir est venu. Tous les théâtres privés ont fermé leurs portes. Ils n'ont plus d'acteurs pour jouer la comédie, plus de public pour l'entendre, quand les poitrines frémissent encore du drame que la vie vient de nouer. Les théâtres impériaux n*ont pas compris qu'une certaine pudeur exigeait, d'eux aussi, quelque chose, et ils sont ouverts. Mais au théâtre Marie (Opéra), où la grande danseuse Préobrajenskaia, par une malchance, donne sa représentation de bénéfice, la salle est aux trois quarts vide. Au théâtre Alexandre, on joue une comédie d'Ostrovski, Un cœur chaud. Comme le comique Varlamov est en scène, quelqu'un dans la salle se lève et lui crie :
— Cher Varlamov, ce n'est guère le moment de débiter tes farces, quand le sang coule dans la ville!
On applaudit, on hurle, il faut baisser le rideau, et bientôt, malgré les eiforts de la direction, arrêter la représentation.
En même temps, une réunion se tenait à la Société d'Economie. C'est une société qui fut fondée avec l'autorisation d'Alexandre I", et la tradition veut que tous les tsars, en prenant la couronne, s'engagent, entre autres serments, à garantir ses statuts. Elle comprend des hommes qui appartiennent à la société la plus éclairée. Des conférences y ont lieu périodiquement, et il n'est guère d'homme d'État que Ton n'y ait vu. Ce soir-là, six
cents personnes y sont réunies. Parmi les discoureurs, un ouvrier, qui a les yeux brillants, la face maigre, Tattitude lasse, surgit soudain, et, d'une voix sèche, il crie :
— Vous nous applaudissiez aujourd'hui, quand nous nous faisions tuer, et vous célébrez le courage du peuple. Assez d'applaudissements I Qu'est-ce que vous allez faire pour nous maintenant? Vous ne nous donnerez pas votre vie, dont nous n'avons que faire. Alors, donnez-nous voire argent!
On acclame l'ouvrier. Des bonnets se tendent, on fait une collecte. L'ouvrier avait plongé dans la foule et disparu. A la fin de la soirée, Maxime Gorki fait un geste pour demander le silence. Il tire sa montre et dit :
— Il est loin maintenant.
Puis il ajoute :
— Messieurs, vous avez entendu tout à l'heure le père Gapone.
... Une dame qui porte un grand nom, une dame de la Cour, à qui je parlais, quatre jours plus tard, des événements de ce 9 janvier, et qui voulait bien les déplorer, me dit pour conclure ;
— Quand les enfants ne sont pas sages, il faut bien commencer par les fouetter. Est-ce vrai?
vin
Le nombre des victimes : ce qu'on dit, ce qui est. — Le respon* sable? — Autocratie, anarchie. — Les inductions d*un professeur. — Le pouvoir « s'affermit ». — TrépoT se distingue. — Les i8 millions japonais. — L*opposition se concentre. — Au cercle Polonski. — L*affaire Rouza. ^ Les obsèques de Tétudiant Sawiokine. — Une figuration ouvrière chei l'Empereur : Trépov maître de maintien. — Ce qu'on dit de Gapone. Sa lettre aux ouvriers.
Le lendemain et le surlendemain, il traîne encore, à travers la ville, quelques miettes du drame clos le dimanche soir. Pendant quelques heures, Télectricitè manque. Le lundi soir, au coin du Nevsky et de la rue Michel, dans l'obscurité on décharge encore quelques fusils. Le mardi soir, on entend des coups de feu à Yassili Ostrov. Mais c'est fini, le régime a vaincu.
Combien de victimes ? Le dimanche, à six heures du soir, tandis que Ton se battait encore à Yassili Ostrov et que des charges parcouraient le Nevsky, un personnage se trouvait chez M. Witte. Un domestique entra et remit un papier au Président du Comité des ministres; celui-ci, l'ayant lu, dit : « On m'annonce 432 morts. » Le général Trépov, devenu gouverneur de Saint-Pétersbourg, m'a donné le chiffre de 93. L^ ^ivû.ç.^
Sviatopolk Mirsky a indiqué à un très important persoDnage celui de 120. M. Witte, tenu à Técart de tous cesèiènements et affirmant n'en rien savoir, m*a dit cependant 150 « au maximum )>. Le conseiller Frisch, préfet de la ville par intérim pendant quelques jours, après la retraite (le Foullon, m'a annoncé 128 cadavres, sur lesquels 14 n'avaient pas encore été identifiés huit jours après.
128 morts, 333 blessés soignés dans les hôpitaux, telle fut la vérité officielle. Cependant, la douma déclarait que, selon son enquête, il fallait compter au moins 260 morts. 128, 260... Personne, conservateurs ni libéraux, n'a cru à ces chiffres. Dans la semaine qui suivit, les conservateurs eux-mêmes, sentant l'impossibilité de contester si tôt ce que chacun avait pu voir et n'osant pas encore heurter de front rindignation générale, convenaient que le nombre des morts avait dû être de quatre à cinq cents.
Comment arriver à la vérité, dans ce pays où tout est entre les mains du gouvernement, alors que le gouvernement seul est en mesure de la connaître? Sur ce point cependant, je crois pouvoir apporter une contribution sérieuse. Le général Ridzevski, adjoint au ministre de rintérieur, a communiqué directement à l'Empereur le cliilfre des victimes du 9, du 10 et du 11. Il lui aurait annoncé 1.218 morts et 1.000 blessés. Je n'ai pas moi-même recueilli ce renseignement .du général Ridzevski; mais, entre lui et moi, il n'y a qu'un intermédiaire, le prince X..., personnage de la Cour. A vingt-cinq près, ces chiffres m'ont été confirmés de deux autres côtés, notamment du côté ouvrier : il convient de le tenir pour exact. Ne nous étonnons pas de la disproportion du nombre des morts et des blessés, car il est impossible d'atteindre tous les blessés qui, s'étant fait panser dans les pharmacies, sont rentrés ensuite chez eux.
Si l'on hésite sur le nombre des victimes, il y a du moins un compte dont on est sûr, c'est celui des rêver-
iknâs tu
bères brisés : c'fstiiD^ onmiieikSitHiii. Qtt^^liis4llmMlY>^» p^re donc qoe les jmmhts an 9 m 12 juirm «ni c(«li^ à la Tîlle de Siint-P^hter^Nkiir!: : ±24 faimpes à p^4i>»\^ dispames. 1.725 Titres 6e rêrerbèrfs brisées. III r*fiei^ teurs. 300 brûleurs à incandesrefic^, SKÙt 3.62S rMiMe^ On a cherdiè f mtenr responsable de U tuerie. On t^^ Ta pas trooTé. Il n'y en a pas. On a nMQmé TEmperenr: mais TElmperenr. parti à Tsarskoè>Sélo TaTant-Teille. n'a rien se de ce qui se passait. Il s'est bom^« et en eeei $r. responsabilité de maître de l'État est lourde^ à refuser ùe reccToir la pétition ouTrière. On a nommé l'Impératrice mère. Maria Féodororua. Yoici nne anecdote certaine <|ni établit que Maria Féodoroma, elle non plus, n'atait aucune idée de l'importance du mouvement. Le matin du di« mancbe, elle prit le train à Pètersboorg pour aller à Tsarskoé-Sélo. Sur le quai de la gare, elle dit au giVni^ral Foullon, préfet de la rille, qui Vj avait accompagnée :
— Je rentrerai ce soir vers cinq heures. Foullon, racontant la chose, ajoutait :
— J'ai été tellement stupéfait d'une telle ignorance, que je n'ai pas osé dire à l'Impératrice que ce serait impossible, me réservant de Ten faire aviser par téléphone.
On a nommé le grand-duc Vladimir, parco qu'il est commandant suprême des troupes do la circonsoriiH tien, et aussi parce que son zèle réactionnairo osl uvén^. Mais le grand-duc Vladimir, dans une conversation nwv le correspondant d'une agence anglaise, déclarait déplorer les événements du 9, tout en ajoutant d'ailleurs qu'il était impossible au gouvernement do laisser s'a))procher du Palais une foule de cent cinquante mille hommes.
Au vrai, après une enquête minutieuse, je me buIh fait cette opinion qu^il n'y a pas un responsable ni doH responsables; que le coupable, c'est le régime lui-inémn. L'autocratie russe, dans le moment où nouB f&ovcvu\c^%^ w
ceci de très singulier, qu'elle est une anarchie. L'autocrate ignore tout. Les gens qui pourraient le renseigner le trompent. Les gens qui pourraient le conseiller ne sont pas d^accord. Les gens qui pourraient commander redoutent les responsabilités. Personne ne s'engageant, personne ne sachant ou ne voulant^donner un ordre précis, il s'ensuit que tout le monde dans Tadministration agit selon le caprice de Theure, avec Tunique souci de ne pas se découvrir.
On n'a pas dit aux troupes : « Vous , massacrerez le peuple. » On ne leur a pas dit non plus : « Vous ne tirerez sur lui qu'à [la dernière^extrémité et si vous êtes menacées. » Et surtout on s'estibien gardé de leur dire : « Vous ne tuerez personne. » Ni le Conseil intime qui s'était tenu la veille à Tsarskoé-Sélo, ni le ministre de l'Intérieur, prince Mirsky, d'ailleurs dépossédé en fait de ses attributions, ni le grand-duc^Vladimir, n'ont choisi entre ces trois termes. Mais on a dit aux troupes : « Vous empêcherez la foule d'arriver jusqu'au Palais d'Hiver. » Et, comme un règlement militaire, [commun à toutes les armées, prescrit aux commandants des détachements d'assurer l'ordre par la force, lorsque tous les autres moyens ont échoué, il s'est trouvé que les fusils sont partis, en quelque sorte, automatiquement, avant que Ton se fût assuré « que tous les autres moyens avaient échoué ». Connaissant les traditions du régime, les officiers savaient qu'on ne les excuserait pas'^de se laisser déborder ])ar la foule, et qu'en revanche on^ne leur ferait pas un gros grief de diminuer, par quelques salves bien appliquées, le nombre des manifestants.
Cette absence de direction*[se*traduit par l'indécision de la troupe. Elle donne l'impression d'agir par brusques caprices de brutalité, sans méthode d'ensemble. C'est ce qui faisait dire à un témoin : « On tirait là où il n'aurait pas fallu, on ne tirait pas là où il fallait. » Mon interlocuteur
ajoutait du reste : « C'est une façon de parler. » Le mardi 11/24, deux jours cependant après la rude leçon du dimanche, un détachement occupait, sur la Fontanka, l'usine franco-belge d'éclairage électrique; rofficier qui le commandait n'avait reçu aucune autre instruction que celle de garder l'usine ; il se plaignait au directeur d*ôtre sans ordres précis et lui demandait des avis pour le cas où les ouvriers se présenteraient. Ainsi, la sévère expérience anarchique de Tavant-veille n'avait servi de rien au gouvernement! Au surplus, il importe peu de rechercher ou de trouver les responsables, puisque, ordonnée au préalable ou ratifiée ensuite, la répression, en dépit des multiples témoignages qui l'attestent sauvage, n'a donné lieu à aucun blâme, à aucune enquête, contre aucun des officiers qui l'ont dirigée. Quand môme il n'a pas prémédité les éclaboussements sanglants de cette journée, le régime tout entier, par son silence, s'est solidarisé avec les massacreurs.
Mais je retrouve dans mes notes le récit d'une conversation que j'ai eue, un jour de janvier, avec un professeur rencontré dans un salon, et qui, après m'étre apparu comme un conservateur très déterminé, me dit des choses assez intéressantes :
— Si le Gouvernement s'est montré si dur, fit-il, c'est à cause du coup de canon du Palais d'Hiver. Ce coup de canon a été le malheur du peuple et un « bonheur » pour le Gouvernement. Partout, dans toutes les villes, on répandait le bruit que l'armée était gagnée à la révolution, que l'autocratie ne pouvait plus compter sur elle. Ce coup de canon, accident ou attentat, est venu donner un semblant de crédit à cette propagande. Pour y couper court, le Gouvernement a saisi la première occasion de prouver que les agités devaient compter avec Tarméç, D'où la sévérité de l'exemple. Cette journée, ajoutait mon homme, raffermit le Gouvernement. Il était ^t %^
sentait « compromis » par la guerre, par tout ce que Ton commence à connaître des « vols », des « concussions » auxquels elle a donné lieu. Il était discrédité, il s'est affirmé avec éclat dans la journée du 9 et par les mesures qui ont suivi. On sait maintenant à qui Ton a affaire. »
Le Gouvernement, surpris par l'explosion, cherchait en effet à « s'affermir. » En hâte, il restaure le poste de gouverneur général de Saint-Pétersbourg, créé par Catherine II en 1775, supprimé en 1866, et y appelle le général Dmitri Fédorovitch Trépov, sur le point de partir en Mandchourie dans Tétat-major de Kouropatkine. Âgé de cinquante ans, de haute taille, avec des épaules carrées et une large poitrine, le général Trépov porte, sur un corps solide, une tôte ronde, impassible et dure. Il a la voix âpre et brève. C'est un incomparable agent d'exécution, qui sourit parfois, mais qui,évidemment, a la coquetterie de sa réputation. Par tradition de famille et par expérience personnelle, il connaît bien les choses de la police. Son père avait été le grandmaître de celle de Pétersbourg. Lui-même venait de Moscou où, pendant sept ans, il avait exercé les mêmes fonctions. Il y était l'homme du grand-duc Serge; il y laissait le souvenir d'une terrible énergie, et, de son pas lourd, il avait soulevé du sol bien des haines. C'est lui que l'Empereur choisit dans ces « circonstances extraordinaires », ainsi que dit l'oukase qui l'investit.
— Sire, fit Trépov en acceptant sa nomination, c'est ma condamnation à mort que vous signez.
En compensation de ces périls, il est pourvu par l'oukase impérial de pouvoirs étendus. Il devient le maître des forces militaires, de l'administration, des usines, de la censure; il a pleins pouvoirs pour l'expulsion des personnes; il ratifie les élections à la douma et au zemstvo. En tait, le grand-duc Vladimir, commandant les forces mili-
taires, le prioce Hirsky, encore nominalement ministre, sont dépossédés : « Je ferai, mVt-il dit en souriant gentiment, tout ce qo'il faudra pour maintenir ma réputation d'énergie. »
Une série de mesures accompagnent ou suiyent la nomination de TrépoY. Les Unions d'ouvriers sont dissoutes. Dans la nuit de lundi à mardi, les neuf intellectuels et Tourner qui ayaient formé le Comité des Dix sont arrêtés chez eux, à l'exception de Gorki, pris deux jours après à Riga, où il était retourné, et d'Ârséniey qu'on laisse libre, et incarcérés à la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul, sous l'accusation ridicule d'avoir projeté de iormer un gouvernement provisoire. On arrête en masse, jusque dans la rue, des écrivains, des avocats, tout ce qui touche àr a intelligence », des ouvriers, des journalistes. On arrête le professeur Kovalevski, le pope Grigory Petrov; on arrête des femmes, M™* Karéîev, femme de l'écrivain, à peine remise d'une laparotomie, M"''' Krandievska, poétesse, qui a quarante ans, trois enfants, est à moitié sourde. On l'enferme tout un jour dans un cachot glacé, sans boire ni manger, sans chaise pour s'asseoir : on n'a pas eu le temps de songer à ces douceurs. On lui apporte enfin un verre de thé ; ses doigts sont glacés au point qu'elle peut à peine le saisir; puis on la libère. On interdit les quêtes faites pour les blessés ou les familles des morts. Gapone, comme il va de soi, est frappé par l'autorité ecclésiastique de l'interdiction d'officier, « jusqu'à ce que le caractère exact de sa participation au mouvement ouvrier ait été déterminé ».
On enterre clandestinement les victimes la nuit. On en transporte une grande partie hors de la ville. On y procède avec une hâte furieuse. Le corps d'un jeune homme, ancien comédien devenu journaliste, est réclamé à l'hôpital par ses amis. On leur remet un cadavre qui n'est pas le sien. Ils le rapportent. Intervention de la police, et oi4t^
d'inhumer le cadavre sous le nom du journaliste qu'on ne retrouve pas.
En même temps qu'il essaie de la manière forte — mais. encore avec quels tempéraments, quelles hésitations! — le Gouvernement, par tous ses organes, fait interpréter la journée du 9. Selon lui, selon les conservateurs qui commencent; de se ressaisir, les ouvriers ont enfin aperçu la vérité : ils comprennent maintenant qu'ils ont été trompés par des agitateurs professionnels, par ce parti révolutionnaire dont les chefs siègent à l'étranger et dont Gapone ne fut que l'agent. On affirme que les ouvriers sont ulcérés de regrets, que, bien loin d'en vouloir au Gouvernement qui a sévi, c'est contre les meneurs qu'ils retournent leur haine. Dix jours après la grève, M, Smyrnov, directeur des établissements Poutilov, me disait :
— Nos ouvriers sont abattus et tristes ; ils regrettent ce qu'ils ont fait. Surtout ils en veulent à ceux qui les ont trompés, car ils s'aperçoivent maintenant qu'ils n'ont été que des instruments entre les mains des perturbateurs. »
On ajoute que la répression fut un devoir malheureux, mais essentiel; qu'à la tète des ouvriers marchaient des révolutionnaires avérés; que le Gouvernement le savait; que le Palais d'Hiver devait être investi, saccagé, brûlé; que Gapone avait dans sa poche deux mouchoirs, un rouge et un blanc; que, reçu par l'Empereur à la tête de la délégation, il devait le contraindre à signer une formule d'abdication toute prête, et que, selon le cas, il eût agité à la fenêtre du Palais l'un ou l'autre mouchoir... Voilà par quelles inventions un régime essaie de défendre la férocité des officiers de son armée !
D'autres insinuations commencent aussi à circuler. La grève aurait été fomentée par l'argent japonais : dixhuit millions de yens, disent les uns, de roubles (près de guaraute-huit millions de francs), disent les autres;
le Gouvernement anglais aurait été Tintermédiaire de cette combinaison. C'est ï Invalide russe qui se fait le^ premier courrier de cette sottise. En vain les journaux autorisés protestent ontre elle, à commencer par le Novoie Vrémia] en vain des conservateurs comme le prince Mestchersky, dans le Grajdanine, la dénoncent; en vain, sur une démarche de l'ambassadeur anglais, le Gouvernement russe fait les déclarations les plus nettes, le bruit chemine, et le Saint-Synode ose le recueillir et le consacrer dans une lettre qu'il adresse le 16/29 janvier aux fidèles. L'histoire ne doit pas permettre que cette calomnie prenne du crédit.
Du côté de l'opposition, la colère est grande, et, en attendant la revanche, on ne néglige aucune occasion de la manifester. On procède à des enquêtes secrètes. Des^ Comités s'organisent pour distribuer des secours aux familles des victimes; des soirées payantes ont lieu dans^ le môme but, dans des maisons privées, comme on en donnait, au début de la guerre, au bénéfice des soldatSv Toute assemblée est bonne pour marquer une opinion. Le 14/27 janvier, je me rends au Cercle Polonski. C'est une société littéraire, qui a gardé le nom de son. fondateur, dans laquelle n'est pratiqué aucun jeu ; dont les membres et leurs invités, hommes et femmes, se réunissent tous les vendredis soirs; où chaque fois, en prenant du thé, on entend des conférences, de la musique,, du chant, de petites pièces de théâtre, etc.; où surtout l'on échange des idées. Soirées familières et reposantes,. comme il en existe beaucoup en Russie, et qui sont, en Tabsence de toute liberté de réunion, des moyens pour les gens de la société de se rencontrer et de parler des^ événements. Ce soir-là, on ne s'entretient que du 9 janvier et de ses conséquences. C'est là que je rencontre un homme qui porte un grand nom et qui m'annonce en confidence, trois semaines avant la mort du grand-dw^
Serge, que le Comité révolutionnaire a décidé « une exécution importante ». En mémoire des morts, il n'y a, ce soir, ni chants, ni comédie, ni conférence. La cantatrice Dolina-Gorlenko, qui est une habituée, est venue en toilette de soirée, et elle a apporté son rouleau de musique. Tout le monde ici la connaît et l'admire ; mais, comme elle est la femme d'un colonel de gendarmerie, homme d'ailleurs fort aimable, on lui fait entendre qu'il sera sage de sa part de s'abstenir de chanter ce soir-là. Toutes les dames, et elles sont nombreuses, par une entente tacite, sont vêtues de costumes très simples et sombres.
Voilà le type de la manifestation silencieuse. En voici une du genre direct. Le lundi 10/23 janvier, la cantatrice Kouza, artiste réputée de l'Opéra, traversait la ville en traîneau; de place en place, elle rencontrait des détachements militaires postés le long des rues. Sur la Morskaia, elle avise le prince Obolenski, capitaine au régiment de Préebrajenski, qu'elle connaissait pour Tavoir vu dans les coulisses de TOpéra, et, en passant, lui jette :
— Je vous félicite, capitaine, de votre victoire. C'est la première depuis un an.
Le capitaine /a dénonce. Quatre jours après, M"* Kouza ost appelée chez le directeur du théâtre impérial, qui, après l'avoir tancée, l'informe qu'elle ne chantera plus jusqu'à la fin de la saison. Admirez l'astuce de cette bénigne punition, et ne vous hâtez point de l'attribuer à la bienveillance. Chassée, M™® Kouza pouvait se faire entendre sur d'autres scènes, et provoquer ainsi des manifestations; on la gardant, on la tenait à l'écart et l'on évitait le scandale. Mais ces manifestations, qui ne purent se produire au théâtre, prirent la forme épistolaire. De toutes les parties de la Russie, M""® Kouza reçut des lettres chaleureuses. Trois mois après, en avril, étant ^Uée k Rostov-Don pour y donner deux concerts, elle fut
accueillie, au premier d'entre eux, avec un enthousiasme de délire. Beaucoup de dames s'étaient vêtues de rouge; la plupart portaient à leur corsage des fleurs rouges ; on lui remit sur la scène des bouquets et des couronnes, où se détachaient des inscriptions comme celle-ci : « A la chanteuse citoyenne ». Le lendemain, le deuxième concert était interdit.
La plus importante des manifestations qui suivirent immédiatement le jour funèbre fut [celle qui eut lieu à l'occasion des obsèques de cet étudiant de l'Institut polytechnique de qui nous avons parlé, de ce jeune et pitoyable Sawinkine, qu'une balle avait couché dans la neige au jardin Alexandre. L'enterrement a lieu aux frais de rinstitat; tous les professeurs y assistent; le prince Gagarine, recteur, conduit le deuil; deux mille assistants suivent le cortège. Les étudiants portent sur leurs épaules la bière de leur camarade. Au cimetière, Tun d'eux dit :
« Le sang innocent a été répandu par un acte de violence du gouvernement autocratique. Sawinkine est mort, mais son esprit vit parmi nous, et il nous ordonne de combattre sans repos pour le droit, pour la liberté de la vie et de la pensée. »
Dans une déclaration qu'il avait préalablement rédigée, le Comité de perfectionnement de TÉcole avait écrit :
« Sawinkine est une des victimes du carnage auquel on s'est livré contre une foule pacifique et sans armes. Le Conseil de Tlnstitut exprime son indignation de ces événements, qui ont prouvé qu'en Russie il n'y a point de sécurité pour Texistence même des citoyens paisibles. Le Conseil exprime sa profonde indignation de la fusillade en masse dont Tétudiant Sawinkine est une malheureuse victime; il est d'avis que, dans les circonstances présentes, il est impossible à l'Institut polytechnique de continuer ses cours, et il décide de notifier cet avis au ministre des Finances. »
i-20 L'AUBE RUSSE
Dans rinquiétude où le jette une telle unanimité d'opinion, troublé de la menace que suspend sur lui une grève qui ne finit pas, assuré de son impuissance à contraindre les esprits par la violence, le gouvernement entreprend de les gagner. Il se résout à une démarche dont il attend de grands biens. Le 19 janvier/1" février, on apprend tout à coup que l'Empereur a reçu à Tsarskoé- Sélo une délégation de trente-quatre ouvriers représentant les principales usines de Pétersbourg, et qu'il leur a tenu un discours. Le projet de cette délégation est, parait-il, du général Trépov. Mais comment cette entrevue qui, sans doute, dans l'esprit d'un souverain bienveillant, fut une entrevue de bonne foi et un gage sincère de conciliation, fut-elle organisée par ses metteurs en scène? La veille, à deux heures, les chefs d'usines avaient été invités par le général Trépov à désigner les ouvriers dont ils seraient sûrs, des ouvriers bien vôtus et propres, •et dont ils répondraient sur eux-mêmes. Une discrétion absolue leur était recommandée, et la liste devait être remise au Gouverneur général avant sept heures du soir. Les patrons s'étaient mis en devoir de faire les choix <[u'on leur demandait. Comme on leur avait signifié, pour toute explication, qu'il s'agissait de présenter ces ouvriers à un « grand personnage », et qu'ils ne pouvaient en dire plus, tous les ouvriers qu'ils désignèrent ne s'accommodèrent pas de tant de mystère, et plusieurs, comme à l'usine Semianikov, se récusèrent. Ailleurs, un ouvrier, à qui l'on recommandait de se bien vêtir, offrit d'endosser un habit qu'il avait : « Oh! non, fit le patron, inquiet de ce déploiement de luxe, une redingote suffira. »
Voilà la délégation constituée. Un chef d'industrie, en lisant, deux jours après, la liste de ses membres à VOffi- <:iely y trouva les noms de deux ouvriers qu'il avait naguère ewplojés et chassés, en découvrant leur affiliation à la
police. Un adjoint au ministre de Tlntérieur, à qui je faisais part de cette observation, me dit :
— Mais non, ces trente-quatre ouvriers n'étaient pas des policiers. C'étaient de ces hommes que chaque chef d'usine emploie pour le renseigner sur ce qui se passe dans les ateliers; ce n'est pas la même chose. »
Le lendemain, cette figuration de délégués, bien habillés et bien lavés, se réunit à Theure dite au Palais d'Hiver. Le général Trépov leur apparaît en personne, les met en ligne et, comme à Texercice, leur apprend à saluer d'un seul mouvement. Si domestiqués qu'ils fussent déjà, ces ouvriers n'avaient qu'une insufQsante habitude des cours. La répétition fut laborieuse.
— Plus bas, répétait Trépov. Inclinez-vous plus bas. On part. Un train spécial emmène tout le monde,
Trépov en tôte, à Tsarskoé-Sélo, où les ouvriers arrivant sans avoir su qu'ils y allaient, ignorant encore ce qu'ils y venaient faire. Là, un nouveau personnage, un chambellan, intervient et, par une répétition nouvelle, vérifie si les attitudes ont été bien réglées. Fortifiant leur éducation, il leur enseigne en outre à prononcer ensemble, selon le rythme convenable, la phrase qu'ils auront à proférer. L'Empereur, en entrant, leur dira : M Bonjour, mes enfants », et ils répondront : « Bonne santé à Votre Majesté ». A ces précieuses prescriptions, on ajoute prudemment l'ordre impérieux de ne répondre à aucune question que par oui et par non (sic).
Enfin, une porte s'ouvre ; ils en voient sortir le Tsar, simple, mais qui leur parait un peu pâle. Derrière lui, viennent plusieurs personnages, dont l'un tient à la main quelques feuilles imprimées. L'Empereur s'avance devant eux. Les saluts sont échangés dans la forme prescrite. D'une voix mal assurée, il leur lit un discours où il est question des « événements lamentables », des « troubles » survenus par la faute d^
« traîtres ennemis de la patrie ». La vie de l'ouvrier est « pénible », certes ; ou « améliorera beaucoup de choses », on « prendra les mesures nécessaires »,mais il faut pour cela « de la patience ». Pour unir, l'Empereur ajoute qu'il leur pardonne leur forfait.
Le chambellan, porteur des papiers, distribue aux ouvriers le texte imprimé du discours qu'ils viennent d'entendre. Puis ils se rendent à l'église, baisent les icônes, font brûler des cierges, de là vont s'attabler à l'ancien lycée, où un repas est préparé pour eux. L'un d'eux, frénétiquement acclamé, boit à la santé de Nicolas II, et le mèmQ train spécial qui les avait conduits les ramène à Saint-Pétersbourg. Ivres d'allégresse, ils se précipitent dans leurs ateliers, racontent à leurs camarades cette journée historique, montrent le placard où s'imprime la harangue impériale, et, en souvenir de cette mémorable audience, en récompense du zèle des 34 pour la classe ouvrière, les camarades, dans plusieurs usines, les rossent incontinent.
Par ce trait, dont les détails, rapportés par les ouvriers eux-mêmes, sont authentiques, il est possible de mesurer l'imprévoyance et la perfidie de cette bureaucratie contre laquelle toute la société russe est dressée. Cette entrevue, si elle avait été loyale, eût pu produire une certaine impression dans le monde ouvrier, car elle est unique dans l'histoire du peuple russe. L'Empereur, assurément, la voulut et la crut telle, et sans doute, aujourd'hui encore, ignore-t-il qu'il ne fut lui-môme qu'un figurant dans une comédie imaginée par dessous-ordres. Mais, parce qu'elle fut machinée etque. trois jours après, tous les ouvriers en connurent l'artifice^ elle eut un effet directement opposé à celui que l'on en attendait et devint un grief nouveau ajouté aux griefs anciens.
— De pareils faits, me disait plus tard un conservateur avéré, sont déconcertants et criminels, car c'est un
crime de jouer avec le loyalisme des sujets envers leur souverain. »
Nicolas, en prenant congé des 34, leur avait annoncé qu'il consacrait 50.000 roubles (132.500 francs) à secourir 1 es familles des victimes (Rappelons-nous que Trépov avait interdit les quôles faites dans le môme but, que le gouverneur d'Odessa avait arrêté la souscription ouverte par un journal...)
— Ma foi, fit, supputant le nombre des cadavres, un cocher de traîneau à qui un de mes amis demandait son sentiment sur celte libéralité, on payerait plus cher pour des cochons! [sic), »
Pendant ce temps, que devenait Gapone?
Je vous ai conté sa dernière apparition à Saint-Pétersbourg; les jours suivants, les bruits les plus étranges coururent. Pour les uns, il était en prison, et le gouvernement le taisait, dans la crainte d'augmenter la fermentation. Pour les autres, il était blessé et soigné dans un hôpital. D'autres affirmaient qu'il s'était réfugié, sous des habits de femme, en Finlande, et que de là il gagnerait l'étranger... Gapone n'était ni en prison, ni à l'hôpital. Huit jours après la tuerie, le général Trépov me disait :
— Nous ne savons pas où il est. Je crois qu'il se cache quelque part en Russie, et je ne désespère pas de le trouver. »
On racontait enfin qu'il avait emporté, en fuyant, les 36.000 roubles de la caisse des grévistes. Que Gapone ait emporté, pour la mettre en sûreté, la caisse des Unions d'ouvriers, d'ailleurs fort pauvre, c'est possible. Quelques jours en effet après le 9, une femme du quartier de Narva fit savoir aux grévistes que tous ceux qui se présenteraient chez elle recevraient 50 kopecks (1 fr. 30). Elle était la femme d'un certain contremaître nommé Rubenheim, qui se trouvait le 9 à la porte de Narva, ^n^SX. ôà.^-
paru depuis, et que Ton ne retrouvait ni parmi les morts ni parmi les blessés. La police, informée, fit une enquête et n'apprit rien, la femme ayant refusé de parler, sinon que la distribution avait eu lieu réellement. Ce Rubenheim était un ami de Gapone. Il est vraisemblable qu'ils s'étaient enfuis ensemble, et, dans ce cas, l'argent aurait été envoyé par Gapone, soit qu'il Teût emporté à son départ, soit qu'il Teût recueilli à l'étranger.
Quoi qu'il en soit, le pope, en partant, lançait contre l'autocratie, sous forme d'une lettre aux ouvriers, un véhément et terrible manifeste qu'il avait rédigé le dimanche soir à minuit, et dont onze exemplaires, revêtus chacun de sa signature, avaient été envoyés aux onze sections d'ouvriers. C'est, en réponse au massacre, un appel violent et implacable aux représailles ouvrières :
w Le Tsar Bête fauve, écrivait-il, ses fonctionnaires, voleurs de TEtat et pilleurs du peuple russe, se sont faits les assassins de nos frères, de nos femmes et de nos enfants. Les balles des soldats du Tsar, qui ont massacré à la porte de Narva les ouvriers portant les images du Tsar, ces balles ont troué les images du Tsar et tué notre foi en le Tsar. Vengeons-nous donc, frères, du Tsar maudit par le peuple, de toute sa couvée de serpents, de ses ministres et de tous les déprédateurs de la malheureuse terre russe... Qui n'est pas avec le peuple est contre le peuple... Si on me prend, si on me fusille, continuez la lutte pour la liberté. Souvenez-vous toujours du serment que vous, honnêtes ouvriers, par centaines de mille, avez prêté. Luttez, tant que Ton n'aura pas convoqué, par un scrutin universel, secret et personnel, une assemblée constituante, où siégeront, élus par vous-mêmes, les défenseurs des droits et des intérêts que vous avez exposés dans votre pétition au traître Tsar. »
Voilà comme s'exprimait, à la fin de la furieuse journée où il avait vu décimer par les balles le peuple russe, et tandis que la fusillade crépitait encore dans le sombre Vassili O^trov, l'homme que les socialistes et les libéraux
avaient pris pour un mouchard. Constatez le chemin qu^avaient fait, en douze heures, les idées de Gapone> honnêtement loyaliste la veille, ce soir farouchement révolutionnaire.
Cette lettre aux ouvriers, suivie d'une seconde lettre plus brève, écrite au même moment, et accompagnée du texte de la pétition ouvrière, fut reproduite à des milliers d'exemplaires à la machine à écrire, et se répandit à travers tous les ateliers où travaillent 3 millions d'ouvriers russes.
vv*