III. — Est-il vrai
— Que le huis-clos soit deveuu d'une pratique courante dans les tribunaux, contrairement à l'esprit du code de 1864?
— Que le jury ait été successivement dépossédé d'un certain nombre d'affaires oii il était compétent, notamment
de toutes celles où sont impliqués des fonctionnaires, ou débattus des intérêts qui touchent à TEtat?
— Que l'influence du pouvoir s'exerce d'une façon permanente sur les juges dans toutes les affaires un peu importantes?
— Accessoirement, ne peut-on pas soutenir que, dans certaines circonstances données, la raison d'État autorise un gouvernement à surveiller et à guider Tadministration de la justice?
IV. — N'est-il pas de l'intérêt d'une bonne justice d'augmenter au contraire la compétence du jury et de faire en sorte que les affaires soient jugées au grand jour et en public, sauf les cas exceptionnels où les bonnes mœurs sont en cause?
V. — Est-il conforme à l'esprit du code de 1864 que le ministre ait le pouvoir discrétionnaire d'enlever les attentats politiques aux tribunaux naturels pour les déférer à des cours spéciales? (Loi de 1884 .)
VI. — Entre-t-jl dans les projets de S. Exe. le ministre de la Justice de revenir purement et simplement à l'esprit et à la lettre du code de 1864, en supprimant et abrogeant les. lois ou dispositions qui l'ont ultérieurement modifié?
VIL — Le ministre ne pense-t-il pas à y faire entrer des dispositions qui ont déjà pénétré un certain nombre de législations étrangères, et dont le but a été soit d'augmenter les garanties dues aux accusés, soit d'introduire la pitié dans la justice — telles que :
— L'instruction contradictoire.
— La loi de sursis et la loi de pardon.
— La suppresson du résumé du président. Si Son Excellence n'a pas ces intentions, veut-elle bien en donner les raisons?
Ce questionnaire eut la mauvaise chance de ne point retenir l'attention du ministre. A deux rappels respectueux que je me permis, je ne reçus que des réponses dilatoires. En le publiant ici, nous donnons à ce chapitre sur Tadministration de la justice son complément nécessaire.
B propage, — Son caraclêre politique. — La Corailù a acttJémiae. — La Commiasion Kokavtseï. — La Commission Chïdiovaki. — LlndifTéreDce de l'Etat. — Les ouvriers chez \L ChidIovsEi. — A la Maison du Peuple. — LeH garsDties vainement exigées chez le préfet. — Avortement de la Commission ChidloTaki. — Les patrons collaborateurs des ouvriers. — Leurs réquisitoires : la pluie de Uâmoires. — Cher, le ministre des Finincee. — Ce que disent les patrons. — Le gouvernement contre eux. — CoaSance dans la liberté. — La loi consentie par te peuple. — La prospérité par la liberté.
Toute celte rumeur, loutes ces manifestations de ■> telligence " et du parli libéral, si expressives qu'elles Tussent dans leur esprit et dans leur forme, si gdnantes pour le gouvernement, l'inquiétaient moins cependant que la situation ouïriére. C'est assurément une chose grave pour un pouvoir aulocralique, qui ne repose que sur l'acceptation do son droit par tous, de voir se dresser contre lui, sans réserve ni contrepoids, toutes les forces inlolligentes d'un pays. Mais tant que les orateurs discourent et que les palabres se prolongent, il peut écouter, se recueillir et aviser. Les ouvriers ne discourent pas : ils quittent l'atelier, répandent leur Dût à travers les
de toutes celles où sont impliqués des fonctionnaires, ou débattus des intérêts qui touchent à TEtat?
— Que l'influence du pouvoir s'exerce d'une façon permanente sur les juges dans toutes les affaires un peu importantes?
— Accessoirement, ne peut-on pas soutenir que, dans certaines circonstances données, la raison d'État autorise un gouvernement à surveiller et à guider l'administration de la justice?
IV. — N'est-il pas de l'intérêt d'une bonne justice d'augmenter au contraire la compétence du jury et de faire en sorte que les affaires soient jugées au grand jour et en public, sauf les cas exceptionnels où les bonnes mœurs sont en cause?
V, — Est-il conforme à l'esprit du code de 1864 que le ministre ait le pouvoir discrétionnaire d'enlever les attentats politiques aux tribunaux naturels pour les déférer à des cours spéciales? (Loi de 1884 .)
VL — Entre-t-jl dans les projets de S. Exe. le ministre de la Justice de revenir purement et simplement à l'esprit et à la lettre du code de 1864, en supprimant et abrogeant les. lois ou dispositions qui l'ont ultérieurement modifié?
VIL — Le ministre ne pense-t-il pas à y faire entrer de?, dispositions qui ont déjà pénétré un certain nombre de législations étrangères, et dont le but a été soit d'augmenter les garanties dues aux accusés, soit d'introduire la pitié dans la justice — telles que :
— L'instruction contradictoire.
— La loi de sursis et la loi de pardon.
— La suppresson du résumé du président. Si Son Excellence n'a pas ces intentions, veut-elle bien en donner les raisons?
Ce questionnaire eut la mauvaise chance de ne point retenir l'attention du ministre. A deux rappels respectueux que je me permis, je ne reçus que des réponses dilatoires. En le publiant ici, nous donnons à ce chapitre sur l'administration de la justice son complément nécessaire.
La grève se propage. — Son caractère politique. — Le Comité des ministres académise. — La Commission KokoYtsev. — La Commission Chidlovski. — L'indifférence de l^Etat. — Les ouvriers chez M. ChidlovsSi. — A la Maison du Peuple. — Les garanties vainement exigées chez le préfet. — Avortement delà Commission Chidlovski. — Les patrons collaborateurs des ouvriers. — Leurs réquisitoires : la pluie de Mémoires. — Chez le ministre des Finances. — Ce que disent les patrons. — Le gouvernement contre eux. — Confiance dans la liberté. — La loi consentie par le peuple. — La prospérité par la liberté.
Toute cette rumeur, toutes ces manifestations de « Tintelligence » et du parti libéral, si expressives qu'elles fussent dans leur esprit et dans leur forme, si gênantes pour le gouvernement, l'inquiétaient moins cependant que la situation ouvrière. C'est assurément une chose grave pour un pouvoir autocratique, qui ne repose que sur l'acceptation de son droit par tous, de voir se dresser contre lui, sans réserve ni contrepoids, toutes les forces intelligentes d'un pays. Mais tant que les orateurs discourent et que les palabres se prolongent, il peut écouter, se recueillir et aviser. Les ouvriers ne discourent pas : ils quittent Tatelier, répandent leur flot à travers les
villes, déploient des drapeaux, crient, incendient, saccagent; ils offrent leurs poitrines; c'est leur sang qui coule, mais Thistoire enseigne que le sang du peuple versé dans les guerres civiles est moins dommageable au peuple qui le donne qu'au régime qui le prend.
Au reste, il n'est pas possible, le gouvernement le comprend, que lagitation ouvrière se poursuive longtemps encore sans péril, non seulement pour la sécurité de la vie publique, mais pour les intérêts primordiaux de la Russie. A ia^uite du 9/2â janvîeV, la grève, nous l'avons vu, est partout. Elle se développe du nord au midi, de Test à Touest, et il est exact de dire qu'il n*est pas un centre industriel, dans tout l'Empire, qu'elle ne dévaste. Elle s'installe, s'étale, se fait permanente. Quand elle s'arrête et qu'on la croit domptée, ce n'est qu'une halte et une reprise d'haleine. Elle a ce caractère général et de plus en plus inquiétant, que, s'enveloppant de prétextes économiques et professionnels, nulle part cependant elle ne dissimule sa cause réelle. Elle n'est même pas une grève sociale, mais partout, uniquement et strictement, politique. Dans son ensemble aussi, du moins à en croire ceux qui parlent en son nom, elle est même antidynastique.
Les ministres et les gens en place affirment, ainsi que je l'ai recueilli de la bouche du ministre des Finances, M. Kokovtsev et du ministre des Voies de communication, le prince Khilkhov, que l'immense majorité des ouvriers sont pacifiques, qu'ils n'ont aucune idée des réformes politiques et se laissent seulement entraîner par les harangues des meneurs et par « une poignée d'agitateurs qui excitent leurs appétits ». Ceci est vrai en partie. L'ouvrier, qui n'est qu'un paysan ayant passé sans transition du village à l'usine, n'a de formation ni politique, ni sociale, ni intellectuelle. Mais l'usine, plus que le village, lui donne l'expérience des conditions de la vie.
la confiance dans Tirrésistible force du groapeni«nliet de la coalition; les noétiers qu'il exerce*, laivie^du faubourg, Tatmosphère des villes, la lecture des journaocc, les coii> versations, déyelopf)ent et aiguisent son intelligence, qve la morne existence des champs eût endormie et rétrécir. Il est malheureux; il ne voit auprès de lui aucune affection tutélaire, aucun secours moral ou effectif; et lorsque des hommes plus cultivés viennent vers lui, robligent à réfléchir sur sa misère et sur ses causes^ lui montrent que le salut est en lui, s'il sait vouloir, qae le patron chômera, s'il lui plaît qu'il chôme, que< la: bureaucratie sera ébranlée, si tous les patrons chôment à la foisy qu'il dépend de lui d'exprimer ses griefs et d^exiger'son bienêtre, comment de telles voix ne seraieot-elles pas entendues dans un tel milieu? Qu'importent ensuite les formules dont se pare la phraséologie desi discoureurs ? Qu'importe le texte des pétitions qu'ils lui donnent à signer? Et qu'importe enfin qu'il ignore le sens exact des mots de réformes et de Constitution, si ottl'a persuadé que la Constitution est le remède* nécessaire à ses maux? Comment ne se- livrerait-il pas^ puisque cet homme qui l'entretient, s'il est le poremier qui lui parle; des choses publiques, est aussi le premier qui se soit apitoyé sur sa misère?
Par l'exemple des grèves générales' de Saint-Pétersbourg, de^ Varsovie, de Lodz, des grèves qui éclatent dans cent autres villes^ il est avéré que les ouivriers, conscients ou non, se sont levés pour une identique revendication politique; par la persistance et la permanence de leur protestation, il est certain que cette agitation n'est pas occasionnelle; et les homnves du* gouvernement s'exposeraient sans doute à de graves surprises, si, de cette inconscience générale qu'ils supposent aux ouvriers, ils induisaient que l'usure du temps finirai par leS' apaiser. Lorsque les ouvriers des établissements P^utilov ont
choisi les délégués parmi lesquels seront élus les membres de la commission Chidlovski, ces délégués déclarent ourertement que tout cet appareil de commissions n'est rien, qu'il faudra continuer ou reprendre la grève, que, leur donnât-on la journée de huit heures et le reste, on la reprendra encore, car ce qu'ils exigent, ce sont essentiellement et avant toute chose leurs droits politiques.
D'ailleurs, en dépit de son masque officiel, le gouvernement a si bien entendu la menace organique enfermée dans la grève et aperçu la nécessité d'y céder, qu'il multiplie les conférences et les commissions. Par Toukase de décembre, le Comité des ministres a été saisi de la question ouvrière. Bientôt une commission parallèle est instituée, sous la présidence du ministre des Finances, M. Kokovtsev, et comme, un peu plus tard, on aura à cœur de montrer que Ton fait œuvre sérieuse et que l'on entend toutes les compétences, on lui adjoindra, à la fin de février, le grand veneur et le grand écuyer de la cour.
Le programme qui lui a été tracé par le Comité des ministres dans ses séances du 28 et du 31 janvier (10 et 13 février), où Ton reconnaît la main de M. Witte, se distingue à la fois par son ampleur et sa précision. Le Comité pose d'abord les principes suivants : il y a lieu de régler par des dispositions spéciales les rapports mutuels des ouvriers et des patrons; cette réglementation ne doit se faire que par la voie législative. La Commission devra, en conséquence, étudier : l'institution d'un organe légal qui permette, entre ouvriers et patrons, la discussion pacifique des questions relatives aux contrats de travail; la fixation du maximum de la journée de travail; l'abolition des règlements relatifs aux grèves; Tassurance contre les accidents; enfin, toutes les questions qui pourront se présenter à son initiative, notamment celles qui concernent les pouvoirs de l'inspection des fabriques. Sur les décisions prises par la Commission, le
PATaOxNS, OUVRIERS ET GOUVERNEMENT 257
Conseil de l'Empire statuera. Programme vaste, et qui serait de nature à donner aux ouvriers d'importantes satisfactions, si Ton se proposait loyalement de Texécuter ; mais, après cinq mois de délibérations, aucun texte n'est encore sorti de la commission Kokovtsev.
Ce n'est pas tout. Comme il convient de fournir d'urgence des gages à la classe ouvrière en fermentation, un ordre impérial, le 29 janvier/11 février, prescrit la constitution d'une commission nouvelle : c'est la fameuse Commission Chidlovski, « chargée de rechercher sans retard les causes du mécontentement des ouvriers, et d'étudier les mesures à prendre pour que cet état de choses ne se reproduise pas à l'avenir ».
L'originalité de la commission nouvelle était de comprendre, outre un certain nombre de fonctionnaires, des délégués des industriels et des ouvriers. Ces délégués ouvriers devaient être élus au second degré dans tous les établissements comptant cent ouvriers au moins, et de la manière suivante : chaque groupe de cinq cents ouvriers nomme l'un d'entre eux; cette première sélection est fixée au dimanche 13/26 février, à neuf heures du matin, dans des locaux fermés, interdits à toutes les personnes étrangères, hors de la présence de fonctionnaires de l'administration. Ces élus du premier degré sont répartis entre neuf groupes représentant les diverses industries, et chacun de ces groupes sera appelé finalement à désigner de deux à cinq mandataires, selon son importance numérique. Le nombre total des députés sera de cinquante : leur élection définitive aura lieu le 18 février/3 mars.
Par la minutie de ce règlement électoral, qui ne comprenait pas moins de vingt articles et qui mettait une heureuse affectation à écarter de ces élections ouvrières toute ingérence patronale ou administrative, il est manifeste que le gouvernement s'est proposé de donner aux
ouvriers un témoignage non équivoque de* ses favorables dispositions. Cette bonne volonté est-elle en voie d'aller jusqu'à Tacte? La commission Chidlovski est-elle capable de produire une œuvre profonde et durable? On pent en douter. Je me' rappelle ce mot d'un trèsémineat professeur de rUniversité^ : « La commission Chidlovski? C'est un joujou pour amuser les enfants ». Le gouvernement avait-il formé ce projet « d'amuser » les ouvriers? Ce qui est certain, c'est que les ouvriers ne se laissèrent point amuser. Les garanties qu'ils prétendirent eiiger du gsNivernement furent à ce point précises, qu'il fut impossible à la commission de se constituer, et que To^vre échoua avant d'avoir été entreprise.
Cet incident nouveau permet de mesurer la fragilité de la thèse gouvernementale, qui donne les oufvriers comme d«s enfants tapageurs, inconscients et irresponsables. Si, de propos délibéré, les ouvriers ont refusé leur coBeo«rs à la commission Chidlovski, c'est qu'ils n'en attendaient rien. Toute sa vie, l'ouvrier avait souffert ée l'iniiifférence des pouvoirs publics à son égard. Qu'il y eût un problème social; que l'État eût le devoir d'intervenir dans les relations contractuelles d'un patron et de ses ouvriers; que les formes modernes de l'industrie exigeassent une législation spéciale : voilà sur quoi l'État russe a avait pas encore médité. Entre les deux parties, par une série de mesures qui visaient à affirmer son impartialité, il maintenait un équilibre instable; par là, il exaspérait à la fois les uns et les autres, et préparait la coalition à laquelle, impuissant, il assiste à cette heure \
1. Extrait du rapport adressé à l'Empereur, le 41/24 janvier 1905, par le Comité des Ministres : « De toute nécessité, la question se pose de réglementer le sort des ouvriers el d'établir des rapports normaux entre les industriels et eux. Les états européens, qui ont compris son importance, travaillent depuis longtemps à la résoudre. Cependant, chez nous, les sphères supérieures de
L'ouvrier, daos cette indifférente distribution des coups, contestait du reste qu'il y eût égalité entre* lui et le patron. En vertu de la loi rattaché à son village d'origine, pourvu d'un passeport qui^ à tout instant, pottvait lui être supprimé, il était à la merci du capf ice d'un^ ba» fonctionnaire et sous la menace perpétuelle d'un renvoi sans délai au village. Lorsque l'État était d'aventure intervenu dans sa vie, il se souvenait que' c'avait chaque fois été pour une fin de tyraimie, sournoise ou brutale : il gardait la mén^oire de cette institution des Unions ouvrières^ tentative policière d'embauchage d« la masse populaire, ei de» cette circulaire' du 24 août 1897, qui qualiûail la grève dé délit politique^. Il se raf^lait avoir été Tenjeu des âpres luttes* que s'étaient livrées entre eux les ministères dei l'Intérieur et des Finaaces aut<wr de cette inspection des fabriques par laquelle la despo» tique administratiosL s'installait dans la vie ouvrière^ et l'on sait que ces luttes, terminées par la victoire de Plœhwe sur Witte, avaient abouti à le livrer tout entier aux mains de la police.
Et cette même administration, qu'il n'avait jamais connue que pour la détester, venait aujourd'hui lui demander sa confiance I Le même gouvernement qui, en réponse à sa supplication désespérée du 9 janvier^ avait abaissé sur lui les fusils de ses soldats, prétendait maintenant obtenir sa collaboration pour une œuvre de réforme! Non, non, l'heure est passée. Il a pris son partL Ce qu'il exige à présent, ce ne sont plus de tardives réparations à riniquité, c'est la refonte totale de l'État russe. Noufl avons noté ce propos public des délégués du premier degré de l'usine Poutilov, qui, au moment où ils venaient
l'aUmiLiistratioa pensaient jusqu'à ces derniers temp» qu'en Russie la question ouvrière était loin encore de prendre cette importance qui oblige TÉtat à se mettre à la tète du mouvement, Bi\ veut en rester maitre. »
250 ï;aure russe
eneore : l'entente avec toutes les associations et fédérations de même but, de manière à centraliser tous les efforts d'opposition et à dresser, en face du pouvoir autocratique, les forces unifiées de la nation en volonté d'affranchissement. Un Polonais, un Tatare, un Géorgien, demandent Tabolition des lois restrictives des droits des nationalités et le libre emploi des langues nationales. Enfin, on confie à une commission le soin d^étudier pour la Russie rétablissement d'un système fédéral qui, tout en maintenant Tintégrité de TEmpire, assurerait à chacune des nationalités Texercice de ses droits, de sa langue, le respect de ses coutumes.
Cependant la police s'agitait. La réunion n'avait pas été autorisée, et l'on avait vu apparaître un commissaire qui, par ordre supérieur, avait signifié au Congrès de se dissoudre immédiatement. On lui avait ri au nez, et le président, pour toute réponse, avait déclaré que la séance continuait. Bientôt le même commissaire, qui est allé faire son rapport, revient, insiste, invoque le nom du gouverneur Trépov, menace d'employer la force. u Tuez-nous donc tout de suite I » crie l'assemblée goguenarde. Et maintenant, c'est Trépov lui-même qui intervient. Suspendu au téléphone, il somme le propriétaire de la salle de disperser le Congrès; mais le Congrès, impassible, poursuit sa délibération dans une furie d'enlhousiasme: il a annoncé qu'il se séparerait à cinq heures; à cinq heures, le Président lève la séance. La police se vongoa de sa résistance en empêchant les congressistes de dîner ensemble le soir; par téléphone, tous les restaurateurs de Pélersbourg reçurent l'ordre de ne point leur dresser de tables!...
J'aurais souhaité, ayant entendu le réquisitoire des hommes de justice contre la justice russe, de connaître le plaidoyer du gouvernement. Dans ce dessein, j'ai
LÀ JUSTICE t5(
demandé une audience à Son Excellence M« Serge Serguéritch Maaoukhine, qui venait de remplacer i^ la Chancellerie M. Mouravier. M. Manoukhine, membre du StSnat et conseiller privé, avait fait toute sa carrière au ministère de la Justice, où il fut l'adjoint de son sévère prédécesseur» C'est un fonctionnaire sans éclat, modéré et $a^\ de qui Tonne doit attendre ni de grands scandales ni de grandes réformes. Avec beaucoup de bonne grùce, le ministre me Ht répondre par un de ses collaborateurs, d*abor\l qu'il était fort occupé, puis qu'il avait quelque défiance pour le mode oral d'exprimer son opinion; il ajoutait que, si je lui remettais un questionnaire, il y répondrait certainement par écrit.
Je rédigeai aussitôt le questionnaire que voici :
« Dans leurs réunions, leurs discours et It^urs ordr«^s du jour, les avocats ont articulé un certain nombre de faits Hur lesquels ils prétendaient fonder leur agitation politi({uo. Cortains ontaftirmé notamment que le code do proiuHiure de 1864, œuvre adnurable, disent-ils, a subi dos déformatiouM successives et arbitraires, et qu'il en résulte que la justice administrative en Hussie, depuis vingt ans, serait une « parodie de justice ». Telle est du moins leur thèse.
Ceci dit ;
I. — Quelle importance convient-il d'attribuer on général aux prutestalions des avocats? Quelles const^quencuH pouvent-elles entraîner pour eux, si elles viennent à so renouveler? Est -il admissible qu'ils se mettent en ^rùve, au risque de compromettre les intérêts de leurs clients?
II. — Si ces manifestations se reproduisaient, lu gouvernement ne serait-il pas amené à envisagta' la bupprosnion de l'Ordre, comme M. Mouraviev y songea quiihiuefois? Ou quel autre mode de répression songerait-il à adopter?
ITI. — Est-il vrai :
— Que le huis-clos soit deveuu d'une pratique courante dans les tribunaux, contrairement à Tesprit du code de 1864?
— Que le jury ait été successiveniffut dépossédé d*un certain nombre d'affaires où il était compétent, notamment
VI. — La mise en liberté des ouvriers aorêtés depuis le 1" janvier;
YK. — L'inviolabilité du domicile des membres de^ la Commission.
Le soir même, H* Chidiovski se borne à répondre que les ouvriers auront à la Commission toule liberté de parole a sur les questions ouvrières », et ne s'eo^ge pas plus outre. Les ouvri^s répliquent que la grève sera proclamée, si, le lendemain, vendredi, à/midi^ ils a'oAt pas obtenu satisfaction. C'est à trois heures-que les élections devaient avoir lieu.
Le lendemain à midi, on leur refusait i toufte satisfaction; mais un peu avant ce moment, une scène significative, que je tiens d'un témoin qui n'est pas un ouvrier, se passait dans le cabinet du préfet Dédioulines successeur du général Foullon, fonctionnaire connu pour sa modération et pour sa bienveillance.
— Voyons, disait paternellement le préfet laux ouvriers qui le mettaient au courant de la situation, ce n'est pas le moment de causer de nouveaux troubles.
— Pardon, Excellence, fit l'un d'eux, vous allez déjeuner tout à l'heure : nous, nous avons faim, et nous ne mangeons pas tous les jours.
— Je veux dire, insistait le préfet, toujours cordial, au moment où nos frères meurent en Mandchourie...
Un second ouvrier l'interrompit :
— Vous dites : nos frères. Excellence; ce sont les nôtres surtout qui meurent.
Le préfet, commençant à s'impatienter, au bout de quelques minutes, dit tout à coup :
— Pour moi, j'appelle ouvriers des hommes qui travaillent dans les ateliers. Vous, qui ne travaillez pas, vous êtes tout simplement des grévistes.
— Oh! Excellence, fil un troisième, quand vous serez
tout à Theure dans yotre salle à manger, est-ce que voos aurez cessé d'être préfet?
La conversation montée sur ce ton, il devenait difficile de s'entendre. À trois heures, les neuf sections de délégués étaient réunies dans la salle où devait avoir lieu le scrutin définif ; sept sur neuf décidaient de n'y pas prendre part, et, le surlendemain, une note mélancolique du Messager du Gouvernement annonçait qu*en conséquence de ces faits, « S. H. TEmpereur avait. ordonné de clore l'activité de la Commission créée sous la présidence du membre du Conseil de l'Empire, le sénateur Chî-^ dlovski ». Depuis la veille, la grève avait repris dans un grand nombre des établissements de Pétersbourg.
Dans la progression de ces faits, rien qui fût de nature à surprendre Tobservateur. Pourtant Témoi fut grand, et ce n'est pas seulement parmi les ouvriers, surexcités par cet incident nouveau, qu'il se manifesta. La Société des Fabricants de Pétersbourg, réunie le 22 février, décide de suspendre ses délibérations en raison de l'avortement de la Commission. Trois jours après, la Société des Ingénieurs remet à M. Chidlovski une protestation conçue en termes vigoureux. « Vous n'avez pas jugé nécessaire, y disent-ils, de satisfaire aux demandes des ouvriers, et la Commission est dissoute. Il est de notre devoir de déclarer que les peines administratives prises contre les hommes en qui les ouvriers avaient mis leur confiance nous indignent profondément. Une grande part de responsabilité en retombe sur vous. Votre devoir moral vous commande de vous employer immédiatement à faire respecter linviolabilité des ouvriers qui vous ont fait confiance, et de vousjustifier publiquement devant Topinion. »
La conclusion de cet incident fut tirée par le A/ovoié Vrémia :
<( En instituant cette Commission, écrit-il, on n'avait pas
266 i;adbe russe
cou, de Varsovie, des métallurgîstBS, des ingénieurs, des industriels et fabricants de TOural, des usines et entreprises du Centre, etc. C^est toute la masse des industriels et des fabricants russes, à la même heure atteints ou iiienacés de la grève, qui se lèvent à la même heure pour une protestation qoasi-unanime, non contre la grève, mais contre la cible même que vise la grève. Leur réquisitoire est parfois véhément; c*est du plus modéré d'entre eux, de celui de Pétersbourg, que nous avons extrait les phrases que nous venons de citer.
Les métallurgistes montrent plus d'énergie dans les termes. Après avoir pris soin d'établir que leur mémoire a été rédigé par le Conseil des métallurgistes, auquel se sont adjoints, vu la gravité des circonstances, des représentants de tous les districts de l'industrie métallurgique en Russie, ils ajoutent qu'ils ont conscience d*étre à cette heure « la voix de centaines de millions de roubles et de centaines de milliers d'ouvriers ». Qooi d'étonnant, demandent-ils,' « qu'avec le temps ait peu à peu grandi dans la classe ouvrière une protestation contre tout ce qui l'opprime et ne lui fournit aucun moyen d'améliorer sa condition !> » Nous ne sommes plus aux temps lointains où les intérêts du capital et du travail étaient considérés comme inconciliables ; € l'expérience de tous les pays industriels a démontré le contraire; il n'y a plus un seul fabricant qui n'admette cette vérité que, seuls, des ouvriers éclairés et satisfaits de leur sort peuvent faire produire au capital la plus grande somme d'intérêts. » Or, rindustrie russe « souffre extrêmement des défauts du régime ». Que l'on ne soit donc pas surpris que le pays « s'appauvrisse progressivement dans toutes ses parties ». Qu'y peuvent les fabricants? Veut-on qu'ils consacrent l'intérêt de leurs capitaux à améliorer la condition ouvrière, et à faire ainsi « de l'industrie une œuvre de bienfaisance? » Pour parler sérieusement, il
PATRONS, OUVRIERS ET GOUVERNEMiCNT 265
gouvernement de les défendre au nom de Tindustrie menacée, appeler à leur aide les soldats? Pas du tout. Sans incliner leurs intérêts devant Texigence des ouvriers, sans légitimer non plus la grève, néanmoins ilsTezcusent en quelque sorte, ils l'expliquent du moins par les contraintes policières qui ont prétendu asservir l'ouvrier, par la méconnaissance de ses droits et l'enchainement de sa liberté; ils demandent pour lui une organisation légale qui lui permette de se concerter et d'exprimer ouvertement ses désirs ou ses besoins; ils affirment que, dans la grève présente, eux-mêmes ont été gênés « par Tabsence de celte organisation régulière »; ils proclament que « le trouble est partout », que la levée des ouvriers n'a pas eu pour cause « la conscience commune de leurs misères économiques », mais « qu'elle a été produite et soutenue par le milieu ambiant, par un mécontentement abondamment répandu dans toutes les classes de la société russe »; ils accusent « l'intervention de la police et de l'administration » ; ils se tournent vers le gouvernement et lui disent : « L'industrie ne peut fleurir là où le peuple est dans la misère »; ils concluent : nul autre moyen « d'apaiser à l'avenir le mouvement ouvrier que d'accomplir des réformes profondes et d'un caractère national ». Bref, ils font si bien que leur protestation étaye, si elle ne justifie pas, la protestation violente et collective de la classe ouvrière.
Ce ne sont point là des mots qui leur échappent dans l'improvisation de discours de bataille. Afin de donner à leur pensée une forme définitive et sérieuse, ils se réunissent, rédigent des mémoires, les signent de leurs noms, les portent eux-mêmes soit à M. Witte, président du Comité des ministres» soit à M. Kokovtsev, ministre des Finances. Ces mémoires surgissent de toutes parts : mémoire des fabricants de Pétersbourg, auquel adhèrent les fabricants d'Odessa ; mémoire des fabricants de Mos-
cou, de Varsovie, des métallurgistBS, des ingénieurs, des industriels et fabricants de TOural, des usines et entreprises du Centre, etc. C'est toute la masse des industriels et des fabricants russes, à la même heure atteints ou menacés de la grève, qui se lèvent à la même heure pour une protestation qaasi-unanime, non contre la grève, mais contre la cible même que vise la grève. Leur réquisitoire est parfois véhément; c'est du plus modéré d'entre eux, de celui de Pétersbourg, que nous avons extrait les phrases que nous venons de citer.
Les métallurgistes montrent plus d'énergie dans les termes. Après avoir pris soin d'établir que leur mémoire a été rédigé par le Conseil des métallurgistes, auquel se sont adjoints, w la gravité des circonstances, des représentants de tous les districts de l'industrie métallurgique en Russie, ils ajoutent qu'ils ont conscience d*étre à cette heure « la voix de centaines de millions de roubles et de centaines de milliers d'ouvriers ». Qooi d'étonnant, demandent-ils,' « qu'avec le temps ait peu à peu grandi dans la classe ouvrière une protestation contre tout ce qui l'opprinie et ne lui fournit aucun moyen d'améliorer sa condition!» Nous ne sommes plus aux temps lointains où les intérêts du capital et du travail étaient considérés comme inconciliables ; « l'expérience de tous les pays industriels a démontré le contraire; il n'y a plus un seul fabricant qui n'admette cette vérité que, seuls, des ouvriers éclairés et satisfaits de leur sort peuvent faire produire au capital la plus grande somme d'intérêts. » Or, l'industrie russe « souffre extrêmement des défauts du régime ». Que l'on ne soit donc pas surpris que le pays « s'appauvrisse progressivement dans toutes ses parties ». Qu'y peuvent les fabricants? Veut-on qu'ils consacrent l'intérêt de leurs capitaux à améliorer la condition ouvrière, et à faire ainsi « de l'industrie une œuvre de bienfaisance? » Pour parler sérieusement, il
est urgent, pour le salut de Tindnstrie et le bien-être de Touvrier, de comprendre enfin que l'agitation des:usines, bien qu'à base économique, <( est un grand mouvement politique », de se décider à réaliser « les réformes radicales dont la nécessité a été proclamée par tous les représentants des zemstvos, des conseils municipaux et de toutes les classes sociales », et de reconnaître à tout homme, paysan ou noble, <( la. liberté et le moyen d^exprimer sincèrement ses pensées, par quelque mode que ce soit ».
À leur tour aussi, les métallurgistes dénonceni la sotte invention de ces Unions ouvrières^ placées sous la tutelle de la police, peuplées « d'agents de la gendarmerie », et dans lesquelles on vit des meneurs, encouragés par les représentants duf gouvernemenA^ émettre vis^à-vis des patrons les prétenidoos << les plus absurdes ». Ce n'est pas la police qu'il faut déléguer an soin die* former les ouvriers; que Ton se contente de les mettre, comme en Europe et en Amérique, où Ton voit que l'industrie s'en est bien trouvée, en possession (( de moyens légaux de lutte, sans intervention de la force armée, sans massacres de ciloyens pacifiques et désarmés ». Que le gouvernement en tout cas ne se leurre pas de cette illusion que l'agitation révolutionnaire n'est du^e qu'à « l'influence de personnes mal intentionnées ». 11 s'exposerait ainsi à de graves mécomptes. Pour eux, « ils ont le- devoir de déclarer que l'état d'esprit des masses populaires est un présage menaçant », que « l'agitatiom a dans le peuple des racines profondes », et que les mesures de répression n'y feront rien. En conséquence, ils énumèrent le programme des réformes à accomplir : participation de toutes les classes à l'œuvre législative; égalitéi de tous devant la loi ; inviolabilité de la personne et du domicile; droit de réunion et d'association, droit pour les ouvriers de refuser le travail par groupas ou individuel-
lement; mêmes droits reconnus aux fabricants; liberté de la parole et de la presse; développement de Tinstruction publique et obligatoire, ouverture d'écoles, de bibliotbèques, de salles de lecture, de sociétés d'éducation, etc.
Le mémoire des fabricants de Moscou, intitulé les Besoins de rindustrie^ répète la substance de ce rapport en termes non moins énergiques. Il s'attaque principalement à la bureaucratie. Il dit : « L'absence d'une loi stable, la tutelle de la bureaucratie, omnipotente dans toutes les parties de l'organisme social, l'élaboration, en des chancelleries mortes, de règles sans rapport ni avec le torrent puissant de la vie, ni avec la multiplicité des besoins du peuple, voilà ce qui enraye le développement de la vie économique du pays, et si la Russie reste en arrière, c'est le résultat direct d'un régime sans bases solides. » Il ose nommer « le désarroi général de la vie de l'Etat » ; aux Unions ouvrières, dont il condamne à son tour le caractère policier, il ne craint pas de reconnaître ce mérite d'avoir du moins enseigné aux ouvriers que « la coalition est un puissant instrument de lutte, non seulement contre le patron, mais contre le gouvernement lui-même ». Que le gouvernement le sache bien, l'anxiété où se trouve aujourd'hui le pays et le marasme de l'industrie contraignent les industriels à lui déclarer : « Que l'état des esprits est un terrible avertissement pour le régime ; que Ton ne peut songer à enrayer par aucune répression un mouvement qui a poussé des racines profondes et donne chaque jour de nouveaux rameaux {sic) ; que, pour le progrès de l'in- J'istrie russe, pour sa victoire sur le marché du monde, [jour l'établissement de relations normales entre patrons ot ouvriers, pour l'amélioration du sort des ouvriers, il n'est point de méthode hors de l'observation stricte des conditions élémentaires d'un état régulier. » La grève de
Pétersbourg, qu'ils qualifient d'historique, et tous les événements qui l'ont accompagnée, conduisent à cette conclusion : « que les ouvriers, aussi bien que toute la société russe, sont à ce point mûrs dans le sens politique, qu'avec tout le peuple russe, dans l'intérêt même de l'industrie, ils doivent recevoir les droits politiques et les institutions de la liberté. » Pour finir, rappelant le mot d'Alexandre II, les fabricants de Moscou disent qu'il faut savoir accomplir les réformes d'en haut, si l'on ne veut se les laisser arracher d'en bas.
Dans un précédent chapitre', nous avons fait allusion à ces mémoires et à quelques autres encore. Bornonsnous à ceux-ci, et émerveillons-nous de l'unanimité aussi bien que de la qualité de ces protestations. « Ce n'est pas une œuvre sérieuse, » me dit M. Kokovtsev. Jugement sommaire. Les gens qui les ont signés sont des hommes qui, à eux seuls, représentent une grande partie de la fortune de la Russie. Fait social nouveau, qui soudain jette les forces de conservation à la rescousse des forces de destruction, et, à l'instant où la lutte économique, déjà engagée à l'occident, lance ses premières fusées sur le sol russe, montre du même côté ceux que notre vocabulaire de meetings appelle les exploiteurs et les exploités en collaboration chaleureuse contre la forme de gouvernement la plus conservatrice en action, la plus autoritaire en doctrine. Que ce commun effort la ruine, les patrons n'aperçoivent-ils pas que, cet obstacle abattu, ils se trouveront face à face avec leurs ouvriers, et réduits à leurs seules forces contre la propagande socialiste, contre le Travail besognant pour le démantèlement du Capital?
C'est la question que je suis allé soumettre à un certain nombre d'entre eux, et c'est leur réponse que je me propose d'apporter ici.