‹ La Russle libre; l'aube russeChapitre 9 sur 21 · Voir chapitre IX · texte numérisé non relu

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certain nombre de professeurs, se réunissent, avecTautorisation du général Trépov, dans la grande salle de TUniversité. Les étudiantes se sont jointes à eux. L'assemblée est fébrile, et un vent de violence souffle sur ces jeunes tètes. L'un, aux acclamations de ses camarades, fait en termes ardents l'apologie du meurtrier de Serge. Un autre propose que Ton ne se sépare point sans avoir juré solennellement de détruire le régime. Il crie : « Est-il ici un seul d'entre nous qui ne soit prêt à donner sa vie pour supprimer Trépov?» On hurle la Marseillaise^ on secoue, dans un furieux emportement, des drapeaux rouges, on vocifère; « Mort aux bourreaux! » On proclame la fraternité des intellectuels et du peuple, on glorifie les victimes du 9 janvier. Un assistant se précipite sur le portrait du tsar, suspendu au fond de la salle, arrache la toile de son cadre, la lacère à coups de couteau, en jette les morceaux déchiquetés à travers la salle. Les mains se dressent, les bouches se crispent, les cœurs bondissent : «A bas, à bas l'autocratie! Vive la liberté!» Qui n'a pas assisté à ce spectacle n'a jamais mesuré ce qu'il peut y avoir de beauté terrible dans un appel de révolution. Enfin, 43 orateurs ayant été entendus, l'assemblée, sous la présidence du professeur agrégé d'histoire Tarley, vote une longue résolution dont voici le texte exact :

« L'absolutisme russe, usé et décrépit, fait chaque jour et à chaque heure de nouveaux pas vers une ruine inévitable. C'est en vain que, voulant se débarrasser du peuple, qui s'est réveillé de son sommeil, ce régime à l'agonie prend des mesures plus folles les unes que les autres, et recourt à des moyens de plus en plus insensés pour différer sa chute.

« Il s'est lancé eu Extrême-Orient dans une criminelle aventure qui coûte au peuple des dizaines de milliers de vies humaines et des millions amassés avec tant de peine.

« Depuis longtemps, rintelligence consciente de la Russie et la corporation des étudiants ont engagé une lutte opiniâtre pour sauvegarder les droits naturels les plus élémen-

taires, qui trop souvent sombraient, impuissants, devant la violence brutale d'un gouvernement effréné, jusqu'à ce qu'enfin le prolétariat montât à son tour sur la scène de Fhisloire et portât au tsarisme des coups violenls, étant devenu, peu à peu, conscient de lui-même. Les événements sanglants qui se sont produits dernièrement ont montré clairement Jusqu'où était capable d'aller l'absolutisme dans la défense de sa misérable et infâme existence. Le proléta> riat, agissant avec une solidarité fraternelle et sachant ce qu'il voulait, dans les journées de janvier, a signé l'arrêt de mort de l'absolutisme et garanti d'une façon indubitable la libération politique imminente de la Russie.

« Nous qui comptons dans le parti de l'intelligence consciente de son but, nous saluons cette solidarité de la classe ouvrière, et nous réclamons les mesures suivantes :

(( 1« Convocation d'une Assemblée constituante, fondée sur le principe du suffrage universel égal et secret, accordé aux citoyennes comme aux citoyens; liberté de la parole, liberté de la presse, liberté de fonder des associations, de se mettre en grève, etc.;

« 2^ Amnistie pour tous ceux qui ont été victimes de leurs convictions politiques et religieuses ;

« 3** Droit pour chaque nation de régler sa vie selon son gré. »

La résolution ajoute qu'il y a lieu « d'organiser une milice générale, dans les rangs de laquelle tous les citoyens pourront combattre pour la réalisation de leurs vœux )), et elle termine :

« Reconnaissant l'importance du moment historique où la Russie, sortant d'une période d'effervescence, entre ouvertement en révolution, et où nous ne pouvons tous avoir devant les yeux qu'un seul et même but, quand tous les rœiirs brûlent du même désir, quand tous les devoirs sefîacent devant le seul devoir du citoyen, nous ne reprenons pas nos études et nous les suspendons jusqu'au 13 septembre. »

Plus de trois mille voix acclament ce texte révolutionnaire. A la contre-épreuve, une centaine de mains seulement se sont levées.

Des esprits calmes, des publicistes modérés essayent sans succès de faire comprendre aux étudiants rextravagance de leur conduite. Eh! quoi, disent-ils, ne voyezvous pas que la liberté est fille de la science ; que, de la culture générale, jaillira l'irrésistible besoin d'indépendance; que votre premier devoir à l'égard du peuple est de vous former en vue de son émancipation?... Non, non, répondent-ils, nous protestons de la seule manière qu'il nous soit à cette heure possible de le faire, nous marquons solennellement notre haine du régime, et nous tarissons en même temps la source qui lui fournit ses fonctionnaires!...

C'est trois jours après que le Conseil des professeurs confirmait, pour la troisième fois, ses votes précédents sur la suspension des cours. Le 19 février/4 mars, en réplique à cette décision et à cette assemblée, le général Glasov, ministre de llnstruction publique, ordonnait la fermeture officielle de l'Université, sans limitation de temps.

Sur la genèse et sur le caractère en partie académique Je ces troubles, j'ai fait une enquête minutieuse, dont J'apporte. ici le procès-verbal. Je dois les renseignements qui vont suivre à un certain nombre de professeurs et d'étudiants. En grande partie cependant, ils émanent de deux maîtres éminents : l'un, le pope Gortchakov, depuis trente-sept ans professeur à l'Université, dont le grand front surplombe de petits yeux vifs, dont les longs cheveux caressent les larges épaules, qui a une barbe de patriarche, porte sur sa vaste poitrine, au bout d'une chaîne d'or, la croix d'émail bien de docteur en théologie et, sous le sein droit, la petite croix de docteur en droit, et, parmi les ^ua/orze mi/le élèves qui reçurent son enseignement, compte des sénateurs, des conseillers d'Empire^ des gouverneurs^ toutes sortes de hauts fonctionnaires.

et, en premier lieu, le ministre actuel de la Justice, ce qui lui fait dire en riant : « Vous voyez que quand je veux être renseigné, je n'ai que l'embarras du choix. »

L'autre, le professeur Z..., est un maître extrêmement réputé, l'un des esprits les plus purs et les plus savants, mais qui ne veut pas être nommé.

Tous deux sont libéraux. Celui-ci a signé le mémoire des 342. Le pope ne Ta point signé, parce que, bien que « constitutionnaliste », il est d'avis « que la politique est une chose et que l'Université en est une autre ». Mais tous deux regrettent la cessation des études.

— Ce n'est pas le rôle des maîtres, me dit le laïque, de favoriser l'arrêt de la culture générale, et cette grève est inutile, dangereuse même pour nos idées, qu'elle risque de discréditer. Elle finira par exaspérer la <( société », c'est-à-dire les familles de nos étudiants; elles en rendront responsables nous d'abord, puis ce programme libéral qui est le nôtre, et au service duquel nous avons bien d'autres moyens de propagande. Le plus efficace d'entre eux n'est-il pas précisément l'enseignement qui, en ouvrant les intelligences à la culture, les forme en même temps au goût de la critique et au sens de la liberté?... Mais, ajoute-il avec mélancolie, voilà bien le caractère de nos Russes! Ils sont indolents, passifs et moutonniers. N'ôtes-vous pas frappé de ce fait que, l'autre jour, tandis que trois mille étudiants votent d'enthousiasme, il ne se rencontre que quatre-vingt-trois dissidents? Est-il donc possible que l'opposition modérée ne soit pas représentée parmi eux? Et l'on manifeste, et Ton proteste en se mettant en grève! L'abstention de l'acte est pour eux une forme d'expression de l'idée. Ce n'est pas ainsi que TEurope nous a enseigné à formuler des volontés. »

Ainsi argumentent les libéraux, qui blâment la grève. A côté, sont les libéraux qui l'approuvent; enfin, le très

petit groupe des maîtres conservateurs, qui se tient coi et s'afflige en silence de toutes ces agitations.

La crise universitaire, disent les professeurs, répétant leur mémoire, est inséparable de la crise nationale qui secoue TÉtat russe. Pourtant, si ce n'est pas d'aujourd'hui que les étudiants s'agitent, il n'y a guère plus de vingt ans que le sens politique de leurs mouvements a commencé d'apparaître.

A ce moment, en 1884, le ministre Délianof, inquiet de constater que si « l'intelligence » était le « nid des idées libérales », l'Université était le « foyer » où elles se réchauffaient et se fortifiaient, prit une grave mesure. Depuis 1863, l'Université était autonome. Le Conseil des professeurs élisait aux chaires vacantes les maîtres proposés par l'assemblée des professeurs de chacune des quatre facultés, et nommait en outre son recteur et son doyen. Alarmé de cette indépendance, le ministre supprima l'autonomie et remit à la seule administration le soin de pourvoir aux vacances. Dès lors, les hostilités furent déclarées. Les maîtres, jaloux de leurs prérogatives, n'ont pas cessé depuis de réclamer leur autonomie et de conduire contre Tadministration une sourde guerre qui, d'abord purement académique, mais nourrie en chemin des idées libérales, est devenue politique. Et, d'autre part, les étudiants, défendant les privilèges de l'Université, commencèrent de tourner contre le gouvernement des manifestations qui, jusqu'à ce jour, étaient restées universitaires.

Ils y étaient poussés par un petit groupe, actif, entreprenant, de jeunes hommes influencés par la propagande des « émigrés de l'étranger », dont les publications lep enflammaient, et qui, habile, bien organisé, ne se démr quant pas tout de suite, se renouvelant d'année en aj^' eut l'adresse de faire servir à ses desseins la ma^' étudiants. Il sut entretenir et irriter ses griefs./

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pas à latter grandement. Il tronya, dans cette jeunesse ardente et avide, un terrain éminemment favorable à une culture politique qui appelait la jeune Russie à la liberté, et, les années passant, ce fut bientôt le monde quasi unanime des étudiants qui s'enrôla sous l'étendard libérai. Une fraction, d'année en année plus importante, alla plus loin et, se rattachant aux socialistes-démocrates, prêche Talliance avec les ouvriers.

Passons sur les troubles périodiques qui, pendant quinze ans, avec plus ou moins de force et de généralité, agitèrent Vassili-Ostrov, et arrivons à 1899. Cette annéelà, à propos d'un incident que l'on eût pu facilement apaiser, le ministre Bogodépof, qui depuis fut tué, et le recteur Serguiévitch adressent aux étudiants une sorte de proclamation comminatoire qui soudain les met debout. Ils s'assemblent dans la grande salle de TUniversité, prononcent des discours véhéments, et tout se fût borné là sans doute, si, la réunion terminée, ils ne s'étaient heurtés, devant l'Université, au bord de la Neva, au coin du pont du Palais, à une troupe de cosaques qui les chargèrent et, de leurs dures lanières, se mirent à les terriblement fouetter. La manifestation s'arrêta net, comme on pense, et l'Université fut néanmoins fermée. Mais les professeurs ayant signé une pétition pour demander sa réouverture, une Commission d'enquête fut nommée par l'Empereur sous la présidence d'un homme d'esprit modéré, le général Vannovski, ancien ministre de la Guerre, et la vie universitaire, peu à peu, rentra dans l'ordre.

Deux ans après, nouvelle effervescence. A la suite des désordres de 1899, le Conseil des professeurs avait proposé, et le général Vannovski, devenu ministre, avait accepté d'autoriser les étudiants des diverses Facultés à se réunir par cours (le « cours » correspond à un trimestre d'études), sous la présidence de l'un d'entre eux qu'ils

éliraient, et à qui fut adjoint, au bout de peu de temps, un professeur désigné par le Conseil de l'Université, qui assistait aux réunions et les suryeillaît sans y intervenir. L'ensemble des présidents-étudiants, ou starosti, forma une Commission; Tensemble des directeurs-professeurs en forma une autre ; et les choses, tant bien que mal, allèrent ainsi pendant quelque temps, jusqu'au jour oiiy Télection des starosti ayant pris, comme on devait s'y attendre, un sens politique, et les réunions changeant de caractère, il en résulta entre les deux Commissons un conflit sur lequel vint se greffer un incident qui éclata à Kharkhov et dans lequel intervinrent les étudiants de Pétersbourg. Voilà de nouveau l'Université en mouvement. Une grève partielle éclate, et les cours, qui continuent malgré tout, sont troublés par [ce que Ton appela discrètement « l'obstruction chimique » : entendez par là qu'en y posant le pied innocemment, on y écrasait de petites boules d'où s'échappaient des liquides malodorants.

Ainsi finit Tessai du général Vannovski, ce qui n'empêche pas le professeur Gortchakov de dire que si Ton avait maintenu cette organisation universitaire des étudiants, bien des troubles eussent été évités.

Les professeurs ne protestaient pas seulement contre la suppression de l'autonomie ; ils reprochaient aussi au pouvoir de mésuser de l'omnipotence qu'il s'était attribuée, et de tenir un plus grand compte, dans la nomination des maîtres, de la cote politique que de la cote scientifique. Ils écrivent dans leur mémoire que « l'on a instauré dans les écoles supérieures un système qui tend à faire de la science une arme de la politique », que des maîtres, qui sont « des savants d'une valeur exceptionnelle, ont dû cesser leur activité pour des considérations tout à fait étrangères à la science 2>. On nomme, entre autres, le célèbre historien Karéiev, révoqué pour ses opinions. Et le pope Gortchakov me dit :

— La police est maintenant dans TUniversité. Faute de candidats complaisants, on est obligé de nommer « en fonctions » des professeurs qui n'ont pas leurs grades de doctorat. Aujourd'hui, je rencontre chez nous des gens dont j'ignore ce qu'ils sont. Et c'est bien amusant, ajoutet-il avec un gros rire dans sa grande barbe, de constater que c'est justement depuis que l'État a la haute main sur les nominations, que les professeurs font de l'opposition politique !

— J'ai vu, moi, sur la table du maître de police Gresser, me dit encore le grand chimiste Mendéléeff, une liste de professeurs et des notes sur chacun d'eux!

Un incident, démesurément enflé par les passions, a signifié aux yeux de l'opinion cette introduction de la police dans l'Université : c'est l'incident Konovalov. M. Konovalov, savant professeur de l'Université et en même temps directeur de l'École des mines, entre en conflit avec les élèves de cette école à propos d'un certain portrait de Bebel. Il avait aperçu ce portrait dans la Bibliothèque des étudiants et les avait invités à le faire disparaître; à quoi les élèves de l'école avaient répliqué que, traditionnellement, ils étaient chez eux dans cette Bibliothèque, et que M. Konovalov n'avait pas le droit d'y pénétrer. Afin de pouvoir poursuivre son cours sans entraves, il a la témérité de chercher à constituer parmi ses élèves un parti clandestin qui s'opposera aux entreprises des turbulents. On découvre son dessein. Les étudiants forment deux camps ; les « libres-penseurs » (adversaires de Konovalov) et les <v libres-agissants », qui se gourment homériquement. Et M. Konovalov est accusé de n'être qu'un méprisable agent de la police, pour laquelle il élabore des listes de suspects ! Ses propres professeurs s'en mêlent : neuf d'entre eux, sur vingt-cinq, se solidarisent avec les opposants et donnent leur démission. L'affaire a fait tant de bruit qu'elle fut soumise à un tribunal arbi-

tral, et M. Konovalov, finalement, dut se retirer et reçut en échange un poste dans les finances.

Voilà, en raccourci, l'histoire des troubles universitaires à Pétersbourg. Dans sa progression générale, elle est celle de toutes les universités russes. D'abord purement académique, puis mi-académique et mi- politique, l'agitation est aujourd'hui entièrement politique. Elle ne cesse pas avec la fermeture des Universités. Les professeurs s'organisent. Du 7 au 11 avril, ils tiennent à Saint- Pétersbourg un Congrès, où ils proclament la nécessité immédiate de constituer un régime social à base démocratique ; ils ajoutent que l'opinion revendique le droit de décider de la conduite des affaires publiques, et que tout le peuple doit être appelé, sans distinction de nationalités, de religions ni de classes, à constituer la représentation nationale.

II n'est pas jusqu'aux élèves du Conservatoire de musique qui ne se solidarisent avec leurs camarades des Universités. Le 10/23 février, ils se réunissent, au nombre de 600, et, après une discussion de sept heures, 451 voix contre 146 proclament la grève. Comme leur directeur, Téminent compositeur Rimsky-Korsakov, n'a pas opposé à leur hardiesse une énergie suffisante, il est révoqué un mois après. Alors, une fureur de bataille enflamme la fugue et le contre-point. Les élèves multiplient leurs manifestations ; on fait donner contre eux la police et les gendarmes; des professeurs du Conservatoire démissionnent; les musiciens de Moscou s'assemblent et protestent contre la révocation de Rimsky-Korsakov; trois cents élèves du Conservatoire donnent leur démission à leur tour; tous les professeurs de musique, tous les compositeurs qui font partie de la Société impériale de musique l'abandonnent et projettent de fonder une nouvelle école musicale libre; et la

Société, décapitée, est obligée de contremander ses concerts.

Le ministère de Tlnstruction publique, sous le débordement qui le submerge, se consulte et ne trouve rien à se répondre. Dans une entrevue que j'eus avec M. le directeur Tikhomîrov, aller ego du ministre le général Glasov, et qui avait bien voulu préparer à mon intention, au nom de celui-ci, un rapport sur la situation universitaire, j'entendis cette phrase, qui était la première de son exposé : « Le défaut principal de nos Universités, c'est le trop grand nombre d'auditeurs qui s'y pressent. » Qu'on lui parle des étudiants ou des ouvriers, la réponse du gouvernement est identique : la masse des étudiants, comme celle des ouvriers, est heureuse, satisfaite et pacifique; mais, parmi eux, se sont glissés des agents de perturbation qui exercent sur les autres leur funeste influence. « Telle est, selon M. Tikhomirov, représentant du ministre, l'unique explication de la situation inouïe, dégradante pour l'honneur de la Russie, où se trouvent maintenant les Universités. » Quant aux professeurs, ils ne sont que des intellectuels en démence et des facteurs de démoralisation.

Au moment où paraît ce livre, après cinq mois passés, les Universités russes sont toujours désertes. En dépit des sentences du ministère, leur situation « inouïe, dégradante » ne s'est pas modifiée, et ne semble pas trop peser aux étudiants non plus qu'aux maîtres.

Parodie de justice. — Les carriéristes. — Un prudent, M. Karabteheski. — Le code et les réformes de 1864. — Les déformations de la loi. — Justice administrative. — Mouraviev. — L'anniversaire. — Le 21 novembre 1904. — Le 10 janvier 19i»5. — Le barreau en grève. — Contre le Conseil de l'Or.Ire. — l-.es juifs au barrean. — Un ardent: M. Winaver. — La c «ncentration contre la bureaucratie. — Le Congrès du 28 mars. — Trèpov au téléphone. — Défense de dtner. — Un questionnaire sans réponse.

Les avocats aussi se sont mis en mouvement. J'en ai consulté un certain nombre. L'un me dit :

— La justice de ces vingt dernières années n'a été qu'une parodie de justice.

Un autre :

— Nous avions un monument judiciaire admirable : notre code de procédure criminelle et civile, promulgué en 1864 par le tsar Alexandre II, une grande œu\rre de loyauté, de justice et de vérité, qui a concilié les règles françaises et anglaises de la procédure, nous a valu une génération splendide déjuges — pièce unique dans notre déplorable machine administrative. Or, depuis vingt ans, on nous Ta déformée et faussée, et, en place de juges,

nous n'avons plus que des « carriéristes » (nous (lisons « arrivistes » à Paris).

Comme ce code de procédure de 1864, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, a été l'occasion des troubles qui agitent le barreau, j'ai demandé à un avocat éminent, M. Karabtcheski, membre du Conseil de TOrdre, de bien vouloir m'indiquer le sens de la réforme qu'il réalisa en 1864 dans l'organisme judiciaire.

— C'est bien simple, médit M. Karabtcheski en secouant la crinière grisonnante de sa belle tôte d'imperator. Avant 1864, il n'y avait chez nous pas même l'apparence de la justice. Tout se passait à huis clos; le tribunal n'entendait pas de témoins, jugeait, sur une enquête menée secrètement, selon son humeur ou ses passions, et il n'existait môme pas d'avocats* professionnels. Le Code de 1864 et la série des oukases qui se sont succédé de 1862 à 1865 nous ont donné la justice. Ce code a édicté la publicité des audiences, l'audition des témoins, les débats contradictoires, il a créé le jury et les avocats, dont Tordre est constitué sur le modèle de l'ordre français. La justice criminelle a été attribuée au jury, Tinstruction judiciaire enlevée à la police, et confiée à des juges spéciaux. Chaque groupe de districts a eu son tribunal d'arrondissement. Les « palais de justice » ont été institués pour juger les appels. Le Sénat, pourvu de la /acuïté de revision et de cassation, forma le sommet de l'édifice judiciaire. A sa base, était le juge de paix, élu par les possesseurs de la terre, investi d'une compétence plus étendue qu'en France, ayant sous sa loi les affaires civiles n'excédant pas 500 roubles, les affaires correctionnelles ne comportant pas une amende de plus de 300 roubles ou un emprisonnement de plus d'un an, et érigé en juge de conciliation et de simple police; tout appel de ses sentences relevait de l'assemblée des juges de paix do l'arrondissement, au-dessus de laquelle était le seul Sénat.

Enfin, les châtiments corporels, abolis dans Tarmée et dans les tribunaux impériaux, ne restaient en vigueur, — et c'était encore trop — que dans les tribunaux de paysans. Telle fut, dans ses grandes lignes, l'œuvre judiciaire des « années 60 ».

— Et de quoi vous plaignez-vous?

— Cette Constitution judiciaire, on nous l'a abîmée. On y a d'abord introduit, contre la loi, des pratiques de huisclos; puis, comme on a trouvé que le jury était trop enclin aux acquittements, on Ta dépossédé de certaines catégories d'affaires. (M. Karabtcheski me raconte en riant que, par exemple, il n'y a jamais, devant le jury, de condamnation pourbigamie.) On lui a enlevé notamment la connaissance de toutes les affaires où des fonctionnaires étaient impliqués, de toutes celles où l'intérêt de l'Etat était en jeu. Et à présent il n'a plus guère à se mettre sous la dent que de la canaille, ce qui a fait dire à l'un de nos orateurs : « Notre belle Constitution judiciaire de 64, on n'en fait plus maintenant l'honneur qu'aux assassins, aux escrocs, aux voleurs et aux incendiaires! » Les causes politiques devaient être jugées, soit par le Sénat, soit par les Cours d'appel, suivant les circonstances : une loi de 1881 a donné au ministre de l'Intérieur la faculté de les déférer, de sa seule initiative, à des cours martiales*. Enfin, comme ce n'était pas suffisant, la pression gouvernementale s'est exercée sur les juges, dans toutes les affaires un peu importantes, avec une exigence inouïe, et nous avons connu un ministre qui s'est distingué

1. Extrait d'un rapport du Comité des ministres, adresse à l'Empereur, en date du 11/24 janvier 1905 : « On a créé un-î forme spéciale d'enquête pour les crimes politiques, qui néglige l'observation des règlements généraux sur les enquêtes, lesquelles doivent être faites en collaboration avec le parquet, et qui prive par conséquent les personnes accusées de crimes politiques de la garantie essentielle d'un examen sérieux de leur cause et du degré de leur culpabilité. »

dans cet exercice : c'est M. Mouraviev, dont la fantaisie, durant toute son administration, a été en Russie la loi inviolée. On peut dire en vérité qu'il n'y a en Russie que les petites affaires civiles, je veux dire celles qui ne mettent en présence que des particuliers sans lustre, qui soient équitablement jugées. Nos juges, quoique peu payés, sont laborieux et honnêtes, et je puis dire que, dans ces sortes d'affaires, je n'ai pas, en vingt-cinq ans, été témoin d'un seul scandale. Quelle merveille!... Eh bien, nous demandons qu'on en finisse avectousces abus, et nous voulons le retour au code de 64, appliqué dans son esprit et dans sa lettre, et enrichi de réformes nouvelles : rinstruction contradictoire, la loi de sursis, la suppression du résumé du Président — comme en France.

— Comment s'y est-on pris pour déformer ce code?

— Ce sont des textes illégaux qui ont travesti ce texte légal. Le ministre, selon son caprice, rédige un projet de loi, le fait signer par l'Empereur et en ordonne l'application, cela contre toute légalité, puisque nos lois, pour acquérir leur force, doivent passer par le Conseil de l'Empire. »

Ces prémisses exposées, voici comment se gonfla la vague.

Jusqu'au dernier mois de novembre, les avocats ne s'étaient jamais occupés de politique. Sans doute la plupart d'entre eux étaient libéraux; mais, jaloux de leur indépendance et respectueux de leurs statuts, la majorité d'entre eux professaient que, libres individuellement, éloignés par tradition des fonctions officielles, ils ne devaient pas mêler leur corporation aux querelles publiques, et c'était notamment la très ferme opinion des membres du Conseil de l'Ordre. Cependant la guerre, l'avènement du prince Sviatopolk Mirsky, le Congrès des

LA JUSTICE 24a

zemstvos, la fièvre qui gagna la nation, avaient déterminé dans le barreau quelque fermentation, et, lorsque Ton décida de célébrer dans tout l'Empire le 40* anniversaire de la promulgation du code de procédure, il fut évident que ce serait Toccasion d'une vaste manifestation politique.

Cinquante-quatre banquets ou réunions d'avocats eurent lieu, le 20 novembre 1904, dans tous les centres un peu importants, et chacun d'eux se termina par le vote d'une motion où il était dit essentiellement que Taccession du peuple à la confection des lois et au contrôle de Tadministration était seule capable de restaurer la justice bafouée. À Pétersbourg notamment, la manifestation, un moment ridicule, fut imposante et confondit le maladroit qui la voulut contrarier.

Le 21 novembre, six cents avocats, stagiaires et assermentés, jeunes et vieux, maîtres illustres et débutants ignorés, se présentent au Palais de Justice pour y tenir séance dans la salle qui est réservée à leurs réunions ordinaires. Ils trouvent porte close, et un écriteau, apposé par l'ordre du procureur de la Cour d'appel, leur apprend que la réunion est interdite. Les voilà à la rue. Mais Tun d'eux, qui est membre de la douma (Conseil municipal), leur propose de s'y transporter, et tous se mettent à déambuler à travers la ville, à Tétonnement des passants qui, bientôt renseignés, les escortent et les acclament, sous Tœil des gorodovoï^ qui n'osent disperser cette troupe où figurent des hommes célèbres.

A la douma, on délibère sous la présidence de l'avocat Korsakov. Le Président du Conseil de l'Ordre, M. Tourchaninov, qui avait accompagné ses confrères, s'est retiré afin de ne pas sanctionner par sa présence officielle un« assemblée irrégulière. On ne s'arrête pas à cet incident. Par acclamation, assermentés et stagiaires votent une adresse au prince Sviatopolk Mirsky, où ils demandeit l'application des lois dans le sens le plus large et

déclarent, selon la formule devenue sacramentelle, que riostitution d'un régime véritablement légal, qui garantira l'indépendance des juges, est indispensable au fonctionnement normal de la justice. Le Conseil de TOrdre de Moscou, en majorité plus avancé que celui de Pétersbourg, envoie sur ces entrefaites une délégation, qui, le lendemain, se joint à celui-ci, et les deux présidents, MM. Tourchaninov et Neviendonerky, se présentent au ministère. Ils sont reçus par le prince Mirsky, lequel, ayant lu la motion, refuse d'en faire état, en raison de son caractère politique.

Ces premiers moutonnements présagent la tempête du

barreau. Six semaines se passent dans un état de fièvre

interne. Survient la grève générale; éclate le drame du

9/22 janvier. Incontinent, les avocats se réunissent de

nouveau. Le 10 janvier, 325 d'entre eux se trouvent

assemblés au Palais, et, sous la présidence de M. Winaver,

Tun des avocats les plus intelligents, les plus hardis du

jeune barreau, commentent les événements présents,

s'ajournent au soir même, à huit heures et demie, et,

ce soir-là, discutent véhémentement jusqu'à trois heures

du matin. En fait, leur assemblée fut permanente toute la

semaine. Chaque jour, ils se réunissent à plusieurs

centaines au Palais, nomment un président, avisent à

sauver la patrie dans le plus bref délai. Ils sont unanimes :

premièrement, pour affirmer que toutes les forces actives

de la société doivent manifester leur sympathie pour le

soulèvement des ouvriers et pour ceux qui tombent

victimes de leur foi héroïque; deuxièmement, pour

désigner une commission (MM. Tourchaninov, Potiérine,

Zaroudni, Passover, Winaver, etc.), chargée de mener une

enquête approfondie sur les événements des 9, 10 et

11 janvier; troisièmement, pour ouvrir une collecte en

faveur des victimes; quatrièmement enfin, pour voter une

^rèved'un nouveau genre, celle du barreau.

Cette grève dura une semaine.

— Grève assez problématique, me dit M. Karabtcheski, car elle n'aurait eu de sens que si elle eût pu arrêter toutes les affaires. Une pareille entreprise serait possible chez vous, si les avoués voulaient s'y prêter. Ici, nous n'avons pas d'avoués. L'abstention des avocats ne suspendait aucun jugement et n'avait d'autre résultat que de priver de défense les accusés.

— Sans doute, me dit M. Winaver, mais il s'agissait surtout de faire une manifestation collective, et, en fait, le mot de grève est impropre. Notre action s'est bornée à ceci : au début de chaque affaire, l'avocat se levait, décla^ rait que, vu la situation de l'Etat, il ne se sentait pas la liberté nécessaire pour plaider, et demandait la remise- Or, les présidents des différents tribunaux, môme à la Cour de cassation, avisés préalablement, ont en général accueilli notre délégation avec sympathie. A plusieurs reprises, le jury a fait cause commune avec nous, et, dans la plupart des cas, les affaires ont été remises. C'est le but que nous nous proposions. L'impression a été considérable au barreau et dans le public. Le Conseil de rOrdre a été seul à noijs faire grise mine, parce que ses membres, toujours timorés, craignaient de se compromettre. »

Cependant toutes ces réunions étaient illégales. Aux termes des statuts de l'Ordre, sont seules autorisées les assemblées des assermentés convoquées régulièrement par le Conseil, sans participation des stagiaires. Le dimanche 46/29 janvier, une de ces assemblées statutaires se réunit. Elle a été décidée cette fois par le Conseil, à la requête motivée du nombre d'avocats réglementaire. On discute. Cent trente-deux assermentés contre vingtneuf se prononcent pour la nécessité d'un changement de régime, et disent : « La Russie n'aura de bonne justice que dans la liberté. » Ainsi se trouvent confirmées avec

éclat, et dans les formes rigoureusement statutaires, les décisions antérieures.

Parmi les 29, figuraient la plupart des membres du Conseil. Plus âgés, mieux nantis, en majorité libéraux d'opinion, ils sont enclins à des façons plus mesurées de dire les cboses, et, songeant à Trépov depuis peu installé au gouvernement général de Pétersbourg, ils redoutaient au fond un retour d'autorité qui eût brusquement dispersé les privilèges du barreau. Inquiets, ils rédigent une circulaire aux avocats et blâment les réunions tenues irrégulièrement jusqu'à ce jour : du coup, le barreau se fâche. Le 30 janvier/12 février, a lieu l'assemblée générale ordinaire, sous la présidence de M. Zaroudni. Avant que l'on aborde Tordre du jour, une motion préjudicielle est déposée touchant cette intempestive circulaire. Toute la journée, de une heure à sept heures, se passe à la discuter, et finalement l'opinion de l'assemblée se résume en ces quatre points : la circulaire est retirée — un regret général est exprimé par le barreau — un blâme est voté au Conseil — le Conseil a cessé d'être en communauté d'idées avec le barreau.

Ëtait-ce la démission du Conseil?

— Pas du tout, me dit un de ses membres, nous n'avons pas démissionné. Mais les élections régulières et annuelles devant avoir lieu plus tard, nous les avons seulement avancées.

— Si, si, me dit un autre, qui n'en est pas, ils ont démissionné, et ils ont seulement assuré l'expédition des affaires courantes pendant le temps nécessaire aux convocations.

Querelle intestine. Querelle de pure forme, dispute entre les ardents et les craintifs, et qui est peu de chose au regard du problème politique posé aux différents b*»»*reaux russes. La grande majorité des avocats, s'ils fèrent d'opinion sur les modes d'expression, se retrou-

vent d'accord sur le fond même du programme libéral. TémoÎQ l'un des plus considérables d'entre eux, celui que j'ai cité parmi ceux avec qui je me suis entretenu, M. Karabtcheski, de qui le libéralisme est notoire, et qui pourtant, dans toutes ces manifestations, fut de la minorité résistante.

S ils sont libéraux, ce n'est pas, ainsi qu'on le répète, parce qu'ils sont juifs. « Il y a quatre-vingt pour cent de juifs au barreau », afûrment volontiers les conservateurs. La vérité stricte est que la proportion des israélites parmi les assermentés est de dix pour cent. Mais ils ont conscience d'être aptes à rendre à leur patrie de sérieux services, et ils sont unanimes à déclarer que le mécanisme delà justice a été faussé par le régime bureaucratique.

— Les avocats, me disait encore M. Karabtcheski, sont instruits et honnêtes. Ils connaissent la vie russe. Je vois tous les jours vingt-cinq clients, dont la plupart sont des malheureux que la vie a traqués. Par profession, nous approchons bien des misères et nous voyons fonctionner de près la machine sociale. Comment soutenir que notre opinion soit négligeable?... La Russie est-elle mûre pour un régime représentatif? Je pense sérieusement qu'elle Test. Je crois que Ton trouverait partout des éléments suffisants pour lui assurer la vie. Je reconnais cependant que c'est une question. Le Russe est indolent et changeant. Toute la vie russe, à l'examiner de près, est un paradoxe permanent. Le Russe va suer au bain de vapeur, et, tout de suite après, se roule dans la neige glacée : et c'est à peu près la parabole de son âme... Pour l'instant, ne parlons donc que d'assemblée consultative, mais populaire : le reste viendra plus tard. N'oublions pas notre triste guerre ; pensons à ce mort qui est dans la maison... »

j[.pWinaver, que je vous ai nommé aussi, est un esprit ^btil et audacieux, et il a plus d'optimisme que son con*

frère. Mais il se rencontre avec lui sur la critique de Tâme russe. Il me dit en riant :

— Nous sommes amoureux du désordre, et l'ordre, la méthode, sont les choses qui nous sont le plus étrangères. Voilà justement pourquoi la bureaucratie, ce système outrancier d'administration centralisatrice et autoritaire, correspond si peu à la vie russe. Elle ne dure que parce qu'elle existe, et par Teffet de notre indolence naturelle... »

Il ajoute :

— Cette attitude des avocats russes a fait une certaine impression dans les barreaux européens, et, de France, de Belgique, j'ai reçu des lettres où se traduisaient des sympathies effectives. On ne s'explique pas bien, en général, les raisons qui nous ont fait soutenir le mouvement ouvrier. C'est qu'en Russie, où les classes sont si délimitées, elles se trouvent en môme temps, par la force des choses, plus rapprochées que nulle part ailleurs. Elles souffrent des mêmes maux ; la même pierre écrase toutes les poitrines; l'adversaire implacable que chacun rencontre à chaque minute, c'est la bureaucratie, et toutes se trouvent unies dans une lutte fraternelle. C'est pourquoi vous les voyez actuellement confondues pour une communauté d'action qui serait chimérique dans une société bourgeoise comme la vôtre, où les intérêts qui s'agitent sont essentiellement des intérêts de classe. »

Un confrère de M. Winaver me disait la môme chose sous une autre forme :

— Nous sommes tous libéraux à cette heure. Les réactionnaires ne se montreront que plus lard, quand nous commencerons à agir! »

Cotte agitation de janvier ne fut qu'un prélude. La machine, une fois mise en marche, ne devait plus s'arrêter. Le 25 février/ 10 mars, une vingtaine d'avocats, repré-

sentant les barreaux de Pétersbourg, Moscou, Odessa, SaratoY, Kazan, Voronèje, etc., réunis à Pétersbourg, décidaient de convoquera bref délai une assemblée générale de tous les barreaux de TEmpire, et convenaient de ne pas attendre passivement les décisions de la commission Bouliguine. A celte commission non encore constituée, ils étaient résolus à demander, d'abord, de borner son programme à la convocation d'une Constituante, puis d'admettre à participer à ses travaux des représentants librement élus. Ils se proposaient en outre de déclarer qu'ils n'apporteraient leur concours au gouvernement que si, par des actes, il savait attester la sincérité de ses intentions, et si, en gage de sa bonne volonté, il proclamait sans tarder les libertés de presse, de parole et de conscience, et une amnistie générale pour tous les délits politiques, car ce serait, me disait Tun d'eux, « une comédie d'ouvrir une période électorale où personne n'aurait le droit de remuer les lèvres ».

Ce Congrès se tient à Pétersbourg le 28 mars /lO avril. Il est sérieux, audacieux et mouvementé. 180 délégués, représentant toutes les parties de l'Empire, se trouvent assemblés dans la salle de la Société économique, dont les portes sont gardées par la cavalerie. Dès le début de la séance, le président, redoutant à juste titre l'intervention de la police, propose de voter immédiatement, sans discussion, les motions d'ordre général, sur lesquelles le Congrès est d'accord en principe, afin que, s'il est dissous, il puisse du moins se clore sur une œuvre accomplie. Aussitôt, dans le tumulte des clameurs révolutionnaires, on décide : de constituer une association professionnelle et politique destinée à la propagande; de poursuivre dans tout le pays une agitation permanente en faveur de la liberté et de la Constitution; de proclamer la solidarité des barreaux libéraux avec tous les partis d'opposition, les révolutionnaires compris. On décide plus

enoore : l'entente avec toutes les associations et fédérations de même but, de manière à centraliser tous les efforts d'opposition et à dresser, en face du pouvoir autocratique, les forces unifiées de la nation en volonté d'affranchissement. Un Polonais, un Tatare, un Géorgien, demandent Tabolition des lois restrictives des droits des nationalités et le libre emploi des langues nationales. Enfin, on confie à une commission le soin d'étudier pour la Russie l'établissement d'un système fédéral qui, tout en maintenant l'intégrité de l'Empire, assurerait à chacune des nationalités l'exercice de ses droits, de sa langue, le respect de ses coutumes.

Cependant la police s'agitait. La réunion n'avait pas été autorisée, et l'on avait vu apparaître un commissaire qui, par ordre supérieur, avait signifié au Congrès de se dissoudre immédiatement. On lui avait ri au nez, et le président, pour toute réponse, avait déclaré que la séance continuait. Bientôt le même commissaire, qui est allé faire son rapport, revient, insiste, invoque le nom du gouverneur Trépov, menace d'employer la force. « Tuez-nous donc tout de suite I » crie rassemblée goguenarde. Et maintenant, c'est Trépov lui-même qui intervient. Suspendu au téléphone, il somme le propriétaire de la salle de disperser le Congrès; mais le Congrès, impassible, poursuit sa délibération dans une furie d'enthousiasme; il a annoncé qu'il se séparerait à cinq heures; à cinq heures, le Président lève la séance. La police se vengea de sa résistance en empêchant les congressistes de dîner ensemble le soir; par téléphone, tous les restaurateurs de Pétersbourg reçurent l'ordre de ne point leur dresser de tables!...

J'aurais souhaité, ayant entendu le réquisitoire des hommes de justice contre la justice russe, de connaître le plaidoyer du gouvernement. Dans ce dessein, j'ai

demandé une audience à Son Excellence M. Serge Serguévitch Maaoukhine, qui venait de remplacer à la Chancellerie M. Mouraviev. M. Manoukbine, membre du Sénat et conseiller privé, avait fait toute sa carrière au ministère de la Justice, où il fut l'adjoint de son sévère prédécesseur. C'est un fonctionnaire sans éclat, modéré et sage, de qui Tonne doit attendre ni de grands scandales ni de grandes réformes. Avec beaucoup de bonne grâce, le ministre me fit répondre par un de ses collaborateurs, d'abord qu'il était fort occupé, puis qu'il avait quelque défiance pour le mode oral d'exprimer son opinion; il ajoutait que, si je lui remettais un questionnaire, il y répondrait certainement par écrit.

Je rédigeai aussitôt le questionnaire que voici :

« Dans leurs réunions, leurs discours et leurs ordres du jour, Jes avocats ont articulé un certain nombre de faits sur lesquels ils prétendaient fonder leur agitation politique. Certains ont aflirmé notamment que le code de procédure de 1864, œuvre admirable, disent-ils, a subi des déformations successives et arbitraires, et qu'il en résulte que la justice administrative en Russie, depuis vingt ans, serait une «parodie de justice ». Telle est du moins leur thèse.

Ceci dit ;

I. — Quelle importance convient-il d'attribuer en général aux prntestalions des avocats? Quelles conséquences peuvent-elles entraîner pour eux, si elles viennent à se renouveler? Est -il admissible qu'ils se mettent en grève, au risque de compromettre les intérêts de leurs clients?

II. — Si ces manifestations se reproduisaient, le gouvernement ne serait-il pas amené à envisager la suppression de l'Ordre, comme M. Mouraviev y songea quelquefois? Ou <|uel autre mode de répression songerait-il à adopter?

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