Voir chapitre XVIII
10/23 mars. — Saint-Pétersbourg t— Grèves : sept usines entrent en grève. Nouvelles grèves aussi à Lodz et Briansk.
11/24 mart. — Caucase. — Etat de siège : par décision impériale, Tétat de siège est proclamé à Routais, Poti et Batoum.
12/25 mars. — Riga. — Attentat : un agent de police est attaqué le soir; d'autres surviennent; Tun est tué, deux blessés.
Id. — Par ordre supérieur, on a prescrit aux commandants de corps d'armée une enquête sérieuse « sur Tétat matériel et moral des soldats ».
Id, — Saint-Pétersbourg. — Bombes : quatre-vingts bombes sont découvertes dans le cimetière de Pavlovski.
Des arrestations nombreuses sont faites parmi les élèves des écoles militaires.
13/26 mars. — Varsovie. — Attentat : à 8 heures du soir, Stéfane Okrje!a,âgé de dix-huit ans, serrurier, entre au poste de police du faubourg de Praga, lance une bombe, blesse quatre agents (dont trois mortellement) et deux particuliers, brise toutes les vitres, fait s'écrouler un mur, s'enfuit, est arrêté. On prévient téléphoniquement le baron Nolken, grand-maitre de police, à la mairie de Varsovie. Il monte en voiture et se précipite au faubourg de Praga. Au moment où il approche du pont Alexandre, un inconnu, du trottoir, lui jette une bombe qui le blesse à la tète, à la hanche et au bras, et tue les chevaux. L'agent Gavrilov poursuit l'inconnu, qui l'abat mort de deux coups de revolver.
Id, — Yalta. — Troubles : un bureau de police est envahi par la foule; plusieurs officiers de police sont blessés; la foule saccage des magasins,
incendie les maisons des nobles, se rue sur la prison et délivre trente prisonniers.
13/26 mars, — Géorgie. — Un gouvernement populaire provisoire est proclamé et installé en Géorgie. Les troupes locales refusent le service contre les insurgés.
16/29 mars. — Varsovie. — Attentat : une sentinelle, postée près du pont du chemin de fer, essuie plusieurs coups de revolver.
Id. — Bakou. — Attentat : Tofûcier de police Mikeladzé et l'agent Eûmouschkine, assaillis par cinq inconnus, sont tués à coups de revolver. Un troisième agent est blessé au pied. Le feu éclate dans les entrepôts de pétrole de la Compagnie Mantachef.
17/30 mars, — Pologne. — Un rescrit proclame l'état de siège à Varsovie et Lodz.
Id, — Saint-Pétersbourg. — Attentat : on arrête, devant la maison du général Trépov, un jeune homme que Ton y avait remarqué plusieurs fois les jours précédents. Il tire un revolver de sa poche et blesse deux agents.
Id. — Bakou. — Attentat : un officier de police et un agent sont tués par une bande armée.
18/31 mars. — Odessa. — Attentat : l'officier de police Olghinsky est blessé à la poitrine par le revolver d'un jeune homme.
Id. — Saratov. — Manifestation : une conférence de jurisconsultes et de médecins sur le choléra, qui a attiré au théâtre municipal deux mille personnes, donne lieu à de violentes manifestations. On crie : A bas la police! On lance des proclamations, on chante la Marseillaise,
UACBE RUSSE
Avril.
19 marsji^' aoril. — Solkdolm. — Attentat : l'attenlat contre le coloDel Progoulbil&Ity, chef du district, inaDqué 1b 24 féïrier/9 mars, est reDouvelé, sans plus de succès.
Id. — GoHi. — Troubles agraires : depuis plusieurs Jours, les paysans desceDdeut des moatagues et marchent sur les propriétés. A la mairie, les documents administratifs sout détruits, et il est impossible de dresser les listes de conscription. Les correspoodaDces sont dispersées, il n'j a plus de service postal. Les propriétaires sont en fuite. Les paysans organisent des cortèges derrière le drapeau rouge.
Id. — Dl'Naboi'rg. — Attentat : l'adjoint au maître de I police Bouliguiue est dangereusement blessé par
' trois coups de revolver lires sur lui dans la rue
par un inconua.
Id. — LoDZ. — Attentat : k i heure de l'après-midi, une bombe blesse grièvement l'adjoint au maître de police Schatalovitch. Un homme et deux femmes en outre sont blesses.
Id. — Saint-Pétersbourg. — Arrestations ; quatorze arrestations sont opérées à Saint-Pétersbourg; parmi elles, trois femmes et trois individus déguisés en cochers et en commissionnaire. Les perquisitions font découvrir des eiplosifs. Deui des femmes, Ivanovskala et Léovantina, appartiennent à de bonnes familles. La sœur de l'une a épousé un écrivain connu; l'oncle de l'autre est un réactionnaire militant, pourvu d'une haute situation. Au domicile de Lèovantioa, arrêtée chez son coiffeur, on découvre des bombes.
L'APAISEMEJNT 405
20 mars/i avril. — Moscou. — Manifestation : à TUniversité, une séance du Congrès médical réuni pour parer au choléra est l'occasion de discours où le gouvernement est violemment pris à partie. On fait des quêtes pour acheter des armes au peuple.
22 mars/4 avril. — Winden. — Désordres et collisions
entre les grévistes et la troupe. De môme à Riga. A Mogilev, le sous-chef de la police Misgaîlo est blessé de trois coups de revolver.
Jd. — Varsovie. — Attentats : un individu s'introduit la nuit à rhôpital, décharge trois coups de revolver sur lun des agents blessé par la bombe du faubourg de Praga. Un autre agent est attaqué dans la rue à coups de feu et grièvement blessé.
Id. — Saint-Pétersbourg. — Violents incidents à l'usine Pall : une escorte de police est attaquée à coups de pierres : un officier et onze agents sont blessés.
23 iwars/5 avril. — Saint-Pétersbourg. — Arrestation :
la fille du général Léontiev est arrêtée; on saisit sous son lit deux bombes et des explosifs. Plusieurs arrestations ont lieu en outre.
25 mars/l avril. — Smolensk. — Troubles : à Toccasion de Tenterrement d'un ouvrier tué par un agent, ses camarades poussent des cris révolutionnaires et chantent la Marseillaise.
27 mars/9 avril. — Smolensk. — Nouvelles manifQStation3, nouvelles Marseillaises.
Id. — Saint-Pétersbourg. — Manifestations : quinze cents personnes manifestent au théâtre contre le gouvernement à l'occasion de Texécution d'un opéra de Rimsky-Korsakov.
Id. — Akstov. — Les grévistes arrêtent un train et le forcent à rétrograder.
Id. — RoMNY. — A l'école supérieure de Romny, un
portrait du tsar esl détruit par un explosif;
quatre élèves blessés.
28 mars/lO avril. — Saint-Pétersbourg. — Congrès
des avocats (voir chapitre XIV).
W. — 1d. — Graves désordres aux usines Pootilov. Id. ■ — LiBAi;, — Attentat : neuf coups de revolver sont
tirés sur le directeur de la prison, sans résultat. Id. — ViLNA. — Arrestation d'une femme inconnue, chez
qui on trouve une typographie clandesliae et des
id. — Saint- Péteh SB OQRG. — On apprend que les deux Biles du général Trépov ont teolé de se suicider ; l'une s'est jetée au-devant d'un train; l'autre s'est tiré une halle; elles sont blessées; on attribue cette ilouble tentative à une complicité avec M'" Léontiev, leur amie, précédemmeut arrêtée.
- lu. — Dix mille ouvriers tiennent la nuit un meeting au quartier de Narva. Violents discours. La police, intervenant, est repoussée.
'i^ marsjii tivril. ~ lu. — Nouvelles grèves dans plusieurs usines.
3i ma!'s/13 avril. — Rëvei,. — La grève est déclarée.
Id. — Kaliscu. — Une explosion à l'école secondaire.
Id. — OutssA, — Coups de revolver sur uu commissaire de police.
2/15 avril. — Moscou. — Troubles agraires dans la région; les propriétaires se réfugient à Moscou.
Id. — Hklsincfohs. — Dix mille manifestants se réunissent sur la place du Sénat et demandent le suffrage universel.
id. — KouBSK. — La nuit, nombreuses perquisitions, une dizaine d'arrestations, bagarres, cinq policiers blessés.
3/16 avril. — Kua«kuov — Troubles agraires : les por-
priétés sont pillées par les paysans, les fils télégraphiques coupés.
4/17 avriL — Elisavetopol. — Les trains de Tiiïis n'arrivent plus, ou déraillent, ou sont attaqués.
Id. — MiTAU. — Toute la Courlande est proclamée en « état de protection renforcée », qui correspond à Tétat de siège.
Id. — Vladicaugase. — Des bandes pillent les propriétés.
Id. — Saint-Pétersbourg. — Troubles : quittant le cimetière de Vyborg, où ils venaient d'enterrer l'un des leurs et d'acclamer des discours révolutionnaires, trois cents ouvriers rencontrent un détachement de police à cheval et tirent sur lui à coups de revolver.
5/18 avril, — Erivan. — La circulation des trains a presque cessé. Les commerçants ne reçoivent pas des marchandises commandées depuis plusieurs mois.
7/20 avriL — Podolie. — Une cinquantaine de villages sont en insurrection. Violences et pillages. Les paysans de Podolie étaient cités pour leur zèle autocratique, leur ardeur au travail et leur état relatif de culture.
Id, — BiELOSTOK. — Attentat : un Cosaque est abattu d'un coup de revolver dans la rue par un inconnu.
8/21 avril. — Libau. — La nuit, dix-sept poteaux télégraphiques sont sciés sur la ligne, et cinq placés en travers de la voie.
Id. — Saint-Pétersbourg. — Du 18 au 21, un Congrès se tient secrètement à Pétersbourg. Il comprend des journalistes (cent vingt journaux et revues représentés), des représentants de la littérature, des notabilités libérales, des délégués juifs, arméniens, géorgiens, lithuaniens, etc.: cent
408 L'AtlBS RUSSE
quarante persoones ea tout. On délibère sur la question des nationalités, on décide la fondation d'une Ligue politique,
9/22 avril. — Odessa. — La police ouvre à la douane des caisses déclarées comme contenant des instruments agricoles, et y découvre pour plus de quarante mille francs d'armes à feu. Elles venaient d'Allemagne.
10/23 avril. — Saint-Pétersbourg. — En une semaine, deux mille ouvriers sont eipulsés et renvoyés dans leurs villages.
ll/2i avril. — Moscou. — La grève des boulangers oblige à faire venir du pain des villes voisines.
Id. — PoLostiE. — Dans la crainte de troubles le 1" mai, on contremande la mobilisation précédemment ordonnée.
12/25 avril. — Koursk. — Nouveau! troubles agraires. . 44/27 avril. — Bielostok. — Les Juifs sont terrorisés 1 par les Cosaques; pillage des maisons, coups
aui vieillards, aui femmes et aux enfants, cambriolages : voilà leur occupatiou. Ils vont jusqu'à arrêter les passants dans la rue pour les injurier, les frapper, les voler, ou pour rire.
16/29 avril. — Koubsk. — Les propriétaires fonciers de Koursk et de Pensa demandent de rapides mesures contre les troubles agraires qui se développent de plus en plus.
Id. — Kbabkuov. — Les paysans répandent le bruit que les généraux russes soûl vendus aux Japonais, et que la reddition de Port-Arthur a été payée par ceux-ci.
Mai.
18 avril/i"'^ mai. — Varsovie. — Troubles : à Toccasion
du l*'' mai, vaste manifestation de la classe ouvrière, organisée principalement par le parti socialiste. D'abord pacifique, elle s'énerve et s'excite sous la répression. Chants révolutionnaires. Charges furieuses des Cosaques dans los principales rues de la ville. Le nombre des morts serait de soixante-deux, celui des blessés de deux cents. Journée sanglante, qui est la réédition du 9/22 janvier à Pétersbourg, dans de moindres proportions. A 10 h. 1/2 du soir, une bombe, lancée dans une patrouille, tue trois Cosaques et un agent de police. Toutes les affaires sont suspendues, les magasins fermés. Les trains de marchandises ne peuvent partir. A Lodz, à Kalisch, mômes grèves, mômes désordres, mômes répressions. A Minsk, une explosion. A Bakou, en pleine cathédrale, on crie : « A bas Tautocratie I »
Id, — Saint-Pétersbourg. — Bombe : Tétudiant Doubinen et un de ses amis, dans un logement d'Ismaïlovski prospect, laissent éclater une bombe qu'ils sont en train de préparer.
Id. — Moscou. — Le prince Troubetzkoï, maréchal de la noblesse de Moscou, publie dans les Rousskia Viédomosti un article hardi. Il y dit entre autres choses : « L'ordre de choses ancien est condamné par la sentence de nos défaites extérieures; il se décompose d'ailleurs de luimôme. »
19 am//2 mai. — Moscou. — Un officier ivre, poursuivi
dans la rue par la foule, se réfugie chez un res-
taurateur dont la boutique est saccagée. Deux officiers de police sont blessés dans la bagarre.
19 «un7/2 moi. — Gro!>no. — La grève générale est
Jéclaréo. L'officier de police Kirienko est attaqué et grièvement blesié.
Id. — Vabso\ie. — Attentat : un ageut de police, à neuf heures du malin, est tué dans la rue par un coup de revolver.
Id. — LoDZ. — Attentat : à huit heures do malin, quatre bommes tuent un agent el en blessent un autre. Par surcroît, émeutes dans la soirée : les soldats font quatre cadavres.
A Lodz, Varsovie, Grodno, etc., les troubles se proloogcnt arec la même intensité pendant plusieurs jours. Il y a des morts et des blessés tous les jours.
20 avril/imai. — SAi«T-PiTEHSBotiitG. — Arrestations : V chez un menuisier du faubourg d'Okhta, on sury prend et on arrête douze individus qui fabriquent
des explosifs.
21 avril/4, mai. — HELsmGFOHs. — Trois officiers de
police, Eccusés de haute trahison pour avoir essayé de fomenter une insurrection, sont arrêtés.
22 avril/il niai. — Odessa. — On arrête dans la rue un
porteur de bombe. On décourre dans la rue Semskaia un dépêt d'armes.
23 avrii/6 mai. — Saint-Pélebsbouhg. — On arrête à
la porte de l'église Satnt-Tsaac un individu babillé eu officier de marine, et que l'on trouve porteur de pyroxiline.
Id. ~ Varsovie. — Abrahamovitch, officier de police, après avertissement, reçoit d'un inconnu cinq coups de revolver.
 Lodz, attentats identiques contre plusieurs policiers.
L'APAISEMENT 41 i
24 avril/1 mai. — Moscou. — Du 5 au 9 mai, s'est tenu
à Moscou le deuxième Congrès des zemstvos. 127 voix contres se prononcent pour le suffrage universel. 87 voix contre 48 se prononcent pour l'élection directe. 107 voix, pour les deux Chambres; 29 pour la Chambre unique. A l'unanimité moins 13 voix, le Congrès décide que TAssemblée nationale doit être souveraine.
25 avril /S mai. — Tiraspol. — Troubles agraires. Incen-
dies de propriétés.
Id. — BiELOSTOK. — Distribution aux soldats de proclamations révolutionnaires.
Id. — Ferioki (Finlande). — Un Congrès de cent-vingt ingénieurs, représentant huit mille ingénieurs de toutes les parties de la Russie, vote des résolutions politiques.
26 avril/9 mai. — Pologne. — Une statistique établit
que, du il février au 9 mai^ il y a eu, dans la seule Pologne, quatre-vingt-douze atieniats.
Id. — JnoMiR. — Des massacres antisémites, depuis le 6 mai, se poursuivent chaque jour à Jitomir. On mutile les cadavres juifs, on saccage les maisons.
Id. — NijNi-NovGOROD. — Attentats : le capitaine de cavalerie Grechner, chef de la police de sûreté, est tué la nuit à coups de revolver.
Id. — Moscou. — Six bombes sont saisies dans un coffre-fort de la banque Djamgarev.
27 avril/ 10 mai. — Tambov. — Troubles agraires dans
le gouvernement de Tambov et dans le district de Kichinev.
Id. — L'état de s'ège est proclamé à Mélitopol, Vilna^ Grodno et Smorgoni.
Id. — Salnt-Pétersbourg. — Plusieurs milliers d'ouvriers tiennent un meeting clandestin.
27 avril/iO mai. — Reval. — Un millier d'ouvriers, des
délégués de Péterabourg et des peraonnes masquées tiennent un meeting hors de la ville, à l'insu de la police. On chante : <> Ce n'est pas de l'Empereur, mais de nos jjropres forces, que nous vient une aide. »
28 avril/H mai. — Jitomih. — L'état de siège est pro-
clamé. Les troubles antisémites s'étendent aui bourgs de Gostiaine et de Doussiata.
Jd. — CaTciïi;scniNE. — Quatre inconnus armés attaquent la nuit la poudrière du 4° régiment des Cosaques du Don.
29 (toriZ/lS mai. — Jitomik. — Les massacres continuent.
Le commissaire de police Renyarov est tué dans la rue par deux halles de revolver.
Id. — Bakou. — On publie une lettre violente que M, Alesandre Novikov, ancien maire de Bakon, a adressée au prince Nakachidzé, gouverneur, et qui accuse formetlemeut celui-ci d'être l'instigateur des massacres. M. Novikov cite des faits. Voici quelques phrases : * Vous êtes pire que Gain ; vous avez ensanglanté vos maius dans le sang de centaines de vos frères innocents... Vous êtes pire que Judas, qui, après avoir accompli l'œuvre horrible, se repentit et se donna la mort... Que votre nom soit maudit! t
Id, — Moscou. — Les maréctiaux de noblesse, réunis à Moscou, repoussent le programme réactionnaire Samarine et adoptent le programme Troubetikoî, avec quelques modifications qui le rapprochent du programme radical des zemstvos.
Id. — S-aint-Pétersbourg. — M"° Irène Schamchine, qui a dix-sept ans et est la fille d'un sénateur, se suicide à l'hôtel de l'Europe pour des motifs politiques, dit-on.
1*'/14 mai. —• Grèves et troubles à Pélersboorg, Moscou, Tver, Reval, Varsovie, Koutaïs, Kiev, Libau, Yitebsk. Odessa, etc.. Les jours précédents, les ouvriers, dans une forêt voisine de Pétersbourg, s'exerçaient à lancer des bombes.
Au cimetière de Préobrajenski (Pétersbourg), on chante la Marseillaise,
Id, — KicuiNEv. — Plusieurs maisons juives sont pillées par des soldats du 69** d'infanterie.
2/15 mai, — Grève générale à Odessa et Saratov.
Manifestations révolutionnaires à Oufa (Oural). Les troubles antisémites de Mélitopol ont produit soixante-quinze victimes.
6/19 mai, — Varsovie. — Bombe : l'ouvrier Debrowolski, en trébuchant sur la bordure d*un trottoir de la rue Miodowa, laisse tomber de sa poche une bombe qui le tue, tue deux agents de police, éventre la façade du café voisin, et blesse vingt-deux passants, dont trois grièvement. Le gouverneur -général Maximovitch devait passer à cet endroit quelques minutes après.
7/20 mai, — Moscou. — La douma adopte un projet de réforme constitutionnelle.
8/21 mai, — Oulens. — Cinquante paysans saccagent l'école, le débit d'eau-de-vie de l'Etat, la mairie, déchirent le portrait du tsar et les avis de mobilisation.
Id, — Odessa. — Bombes : la police prétend avoir découvert une fabrique de bombes et saisi cent trente-sept bombes achevées.
10/23 mai, — Varsovie. — Attentat : une bombe blesse grièvement le chef de la police.
11/24 mai, — Bakou. — Attentat : le prince Nakachidzé, passant en voiture, reçoit une bombe qui dècV^v-
quËte sa voilure, disperse ses membres, tue un capitaine de cosaques qui l'accompagnait el un passant, blesse grièvement le cocher. C'est l'macte rëpÉliliou du meurtre du grand-duc Serge : c'est la veille, le 10/23, que Jean Kalaiev a éié exËculé à Moscou, ayant écrit, le lendemain de sa condamnation : « Mourir pour ses convictions, c'est appeler les aulres au combat. » Etc.. Etc.. Etc..
[On n'a pas eu la prétention d'établir au complet ce « calendrier de la paix intérieure »,qui va du 20 février au 25 mai 1905;onyaïolonlairementomi3 nn grand nombre de massacres, d'attentats, de bombes, de troubles, de grèves, de révoltes agraires, de divertissements anlisémitiques, de pillages, d'incendies, de meetings, de proclamations, etc., ce n'est pas tout à fait inutile à dire. Et ce calendrier pourra être continué.]
La tour de Babel. — Ni doctrines ni méthodes. — Influence» françaises et allemandes. — Les partis s'organisent. — Les socialistes révolutionnaires : action sur les paysans. — Les terroristes. — Les socialistes démocrates : action sur les ouvriers. — Le parti de la Révolution. — Libéraux et radicaux. — Le libéralisme dans la bureaucratie. — Les juifs. — Les allogènes. — Les trois chapeaux. — La nation parle par lea zemstvos. — Le Congrès de mai à vîoscou. — La droite et la gauche. — Où Ton fabrique une Constitution. — Le suffrage universel. — Les orateurs et les votes. — Le projet de l'épigone Chipov. — Chipov battu convoque un nouveau congrès (juin). — Le Manifeste de la Nation : sommalioo à Tautocratie. — Lloo puissant Trépov pose des conditions. — Les délégués devant l'Empereur. — Ce que dit Nicolas.
— L'erreur de Tautocratie, me disait un jour un très distingué professeur de l'Université, est de n'avoir ni discerné la force de la poussée libérale ni permis depuis longtemps la constitution normale des partis. Elle s'appuierait alors sur ceux-ci contre ceux-là, selon le jeu éternel. Au lieu de cela, le régime les a tous contre lui, et lui-môme manque de base. Voilà pourquoi, ajoutait le professeur, je pense que rétablissement d'une Constitution lui donnerait à lui-même un avantage très grand. »
Ce professeur est un libéral. M. Souvorine, qui est ua
LALBE RUSSE
conservateur înlelligeol, eiprimaît récemment, dans le Novoié Vrémiu, une idée analogue, et, dans la forme pittoresque qu'il affecliûune, il comparait l'édifice autocratique à une vaste tour de Babel que l'État se construisait jour par jour et qu'il se Battait de terminer avec la seule aide de vieux archilectes, lesquels, n'ayant jamais entendu parler que d'un style très archaïque, ne réfléchissaient ni auï plans, ni aux manœuvres, ni aux matériaux, a Nous nous élèverons jusqu'au ciel, disaient-ils, nous y déroberons la foudre et les éclairs. »
" Mais, continuait M. Souvorine, à ces architectes advint la même mésaventure qu'aux constructeurs de Babel : les langues se sont confondues, la foudre et les éclairs sont demeurés entre les mains de Dieu. " Il concluait parla nécessité de mettre de l'ordre dans le chaos de l'opinion, de définir nettement les doctrines, d'analyser ses sympathies et ses antipathies, de constituer un grand r parti modéré, enfin d'agir.
A vrai dire, jusqu'aux événements de « ces jours », on ne vit en Russie qu'un parti régulièrement et fortement organisé, peu nombreux mais entreprenant, composé d'hommes intelligents, audacieux et violents, pourvu d'une théorie et d'une méthode : c'est le parti nihiliste.
A côté de lui, on distinguait une succession de partis mal délimités, dont les actions diverses se fondaient dans une vague opposition négative qui les englobait tous, et dont les grandes ondes étaient surtout formées, non par une communauté de doctrines, mais par l'affinité des tempéraments individuels.
Cette opposition s'était notifiée au temps des premières révoltes du règne d'Alexandre I" et nourrie du sang des décabrîstes de 1825. Sa masse était faite de ces hommes impatients de contrainte qui, ayant discerné les vices, les périls, la carrière bornée d'une audacieuse bnreaucratie, aspiraient généreusement, mais sans direction,
à un régime de liberté. Parmi eux, soos Tinfloence de la Révolution française de 48, des ouTrages de Bachner, de Karl Marx et de la propagande allemande, quelquesuns formèrent des groupements plus avancés, mais qui, également dépourvus d'une doctrine fixe, ne se munirent pas davantage d'une méthode d'action.
A mesure que passent les années, que se constitue la conscience nationale, qu'une série de guerres, en publiant le désordre du régime, fortifient les défiances et fomentent les colères, que la répétition des attentats nihilistes remue les couches profondes du peuple, que le réactionnaire Alexandre III, en fouettant les énergies nationales, les exaspère, ces groupements prennent une physionomie de plus en plus caractéristique, élaborent des programmes et des méthodes, reçoivent, de comités installés à l'étranger, une direction; enfin, quand éclate, après la disparition de Plœhv^e, la fanfare libérale qui va secouer la torpeur russe, il ne leur reste plus à faire qu'un effort minime pour devenir des partis réguliers et puissants.
Ils ont fait cet effort. II est possible aujourd'hui de reconnaître, à travers la simplicité apparente, la complexité d'une opposition que meuvent des tendances diverses, si un objet commun les rassemble.
Les socialistes révolutionnaires sont peu nombreux à la vérité, mais ardents et énergiques. Ils ont pour organe la Russie révolutionnaire qui s'imprime à Genève. Ils placent en première ligne la question agraire, et leurs émissaires, ayant compris que le destin du régime est suspendu à un soulèvement des campagnes, agissent principalement sur les paysans, sur les maîtres d'école, sur les médecins de campagne, sur les petites gens de la province. La propagande se fait par le moyen de placards clandestins et de proclamations qui, dans certaioas périodes , sont jetés à profusion dans les districts déii'
gnés par ud Comité qui siège à l'étranger. Ils ont aussi des agents qui, déguisilis eu paysans ou vôtus d'uniformes officiels, se répandent dans les villages et appellent le peuple à la révolte. Ou trouve leurs mains dans tous
I les désordres agraires qui, depuis dix aus, agitenl la
Russie; c'est eux qui, depuis quatre mois, saisissant
I Toccasion d'une affreuse misère el du trouble général,
ont poussé au pillage et à l'incendie des propriétés. Ils n'attendent rien de l'avenir par les voies ordinaires; ils proclament que l'insurreclion violente n'est pas seule-
L ment un devoir, mais l'nnique instrument de la Révolu-
tion. Ils ont déclaré à l'autocratie une guerre sans pardon,
' et c'est l'audace de leurs plus violents zélateurs qui a
constitué à l'estrôme-gauclie du parti la section terroriste, continuatrice du nitiiiisme.
Plus nombreui que les révolutionnaires, aussi intrépides, mais avec moins de violence, voici les socialistesdémocrates. Avec un sens plus pratique peut être, ils s'appuient sur les ouvriers. Sans méconnaître l'urgente do problème agraire, sans l'omeltro dans leur programme, c'est au peuple ouvrier qu'ils s'adressent d'abord. Selon une statistique ot&cielle qui remonte déjà à 1897, mais qui est la plus récente, on compte en Russie un effectil total de 9.156.000 ouvriers et artisans, qui se dénombrent ainsi : 3.224.985 ouvriers de manufactures et d'usines (parmi lesquels 15,8 p. 100 de femmes) , 2.722.890 ouvriers agricoles el pécheurs, 1.095.084 journaliers et manœuvres, enfin 2.113.121 domestiques. En faisant abstraction des domestiques, des pécheurs et des campagnards, il reste 4.320.069 ouvriers proprement dits. Voilà l'armée que les socialistes-démocrates ont entrepris de mobiliser au profit de la liberté. Ils se disent que le paysan, plus ignorant, plus borné, prisonnier de la tradition religieuse, sera plus lent à mouvoir, et, par sa masse immense, plus long k pénétrer;
dans l'ouvrier, chez qui le contact des villes, Texistence en commun, l'obligation de débattre ses intérêts, la lecture des journaux, ont développé une certaine culture et un commencement de conscience politique, ils se flattent de trouver un instrument plus docile, plus nerveux, plus résistant. Sur lui aussi, ils agissent par le moyen de conversations, de conférences, de proclamations. Cependant leur action fut limitée et ses résultats peu visibles jusqu'au jour où le pope Gapone, plus expert qu'eux-mêmes dans l'art de manier la pâle populaire, sut, en peu de mois, mettre debout pour Tœuvre commune les 300.000 ouvriers de Pélersbourg, et, par là, entraîner à leur suite tous les artisans des industries russes. Les têtes du parti, d'esprit jaloux et sectaire comme sont d'ordinaire les agitateurs clandestins, s'étaient défiées à Torigine de la propagande du pope ; ne le soupçonnaient-ils pas de manœuvres policières? Il fallut, pour sceller leur réconciliation, la saignée du 9/22 janvier, qui jeta dans le parti, en même temps que le pope, les trois quarts des ouvriers qui avaient eu foi en lui.
Eux aussi ont des Comités à l'étranger^ et leur organe, hkra (V Etincelle) paraît à Genève. Ils se distinguent des révolutionnaires en ceci que, avec une énergie égale et des buts identiques, ils estiment trop exclusive la méthode d'action des premiers. Il ne leur est pas démontré que la révolution ne puisse s'accomplir par les voies pacifiques, et ils se déclarent prêts à y collaborer de toute leur bonne volonté. Mais que l'action violente devienne nécessaire, onlesverra, dumême cœur, faire bloc avec les révolutionnaires et oublier les dissentiments passagers qui les ont parfois divisés.
Tous deux forment le grand parti de la Révolution. Tous deux expriment la souffrance, la misère, la révolte de la Russie. Sans eux, sans la pression des émeutes
ourrières et des soulèvements agraires, rien sans doute n'eût été obtenu du régime. Mais on peut dire de même que nulle concession ne lui eût été jusqu'à ce jour arrachée sans les libéraux, qui peuplent les zemstvos, font l'opinion des villes, discutent dans la presse, constituent la vaste zone intermédiaire qui permet à la hautaine autocratie de faire un pas vers les réformes sans paraître céder à Texigence brutale de la sédition. Ces libéraux eux-mêmes se partagent en deux fractions : Tune, plus avancée, qui, déjà, donne la main aux socialistesdémocrates et trouve sa formule dans rOsvobojdiénié (la Délivrance), le journal de bataille que publie à Paris M. Pierre Struve; l'autre, plus circonspecte et modérée, qui n*hésite pas sur le but à atteindre, mais souhaiterait pouvoir s'y acheminer d'un pas sûr, en évitant les périls d'une route malaisée et d'une entreprise hasardée. Distinction subtile en vérité, qui tient davantage aux individus qu'aux doctrines, car un programme commun les lie et toute action nécessaire affirme leur cohésion. On Ta vu au Congrès d® novembre à Pétersbourg, aux Congrès de mai et de juin à Moscou, alors que les délégués des zemstvos se sont levés devant le souverain comme les représentants autorisés de la nation protestataire.
Les troupes libérales et radicales sont : les zemstvos, les doumas, vingt-six maréchaux de noblesse sur quarante-neuf (et ce nombre grandira), les professeurs, les savants, les avocats, les ingénieurs, les industriels, les écrivains, les médecins, etc., tout ce qui forme (( rintelligence >;, tout ce qui a des intérêts à défendre, des yeux pour voir, une raison pour discuter. Ajoutons-y un contingent considérable fourni par la bureaucratie elle-même ; il est remarquable de constater qu'un très grand nombre d'officiers, même dans les hauts grades, même à Pétersbourg et dans les corps de la garde, qu'un
très grand nombre de fonctionnaires éleyôs, presque tous^ les petits fonctionnaires sont des libéraux. Sans doute ils se bornent à le manifester en des propos que déjà ils ne dissimulent plus, et nul d'entre eux n'a encore osé résister aux ordres du régime qu*il sert; mais c'est un symptôme que les instruments mêmes de la défense nationale et de la bureaucratie soient en train de se fausser entre les mains qui les emploient, et c'est, pour le gouvernement nouveau qui d'aventure viendrait à prendre [le pouvoir, la certitude que son fonctionnement normal serait assuré à la minute même où il commanderait.
D'autres partis encore s'acharnent à la destruction du régime. Ce sont, d*un côté, les Juifs, de Tautre, les Allogènes. Les Juifs étant, entre tous, ceux qui ont le plus souffert de Tautocratie, se rattachent en majorité aux socialistes-démocrates, et le parti qu'ils ont fondé en 1895 sous le nom de Bundy devenu un puissant organisme, se réclame des mômes principes que ceux-ci. Les Allogènes ont constitué, chacun dans leur patrie, des groupements politiques qui, se greffant sur les partis centraux, ont adopté leurs programmes en y ajoutant des revendications nationales. C'est ainsi qu'au mois de décembre 1904 s'est tenu à Paris un Congrès révolutionnaire, où étaient représentés les partis polonais, letton, géorgien, arménien, finlandais et juif; qu'un autre Congrès s'est réuni à la fin d'avril, sur l'initiative du pope Gapone, avec des éléments à peu près identiques, et, après avoir rédigé un appel commun, a décidé la création d^un bureau chargé d'unifier les efforts, et d'un Comité de combat destiné à la propagande.
Révolutionnaires, socialistes-démocrates, libéraux ou radicaux, ces trois corps d'armée s'élancent d'une môme ardeur à la conquête du pouvoir : à Tavant-garde, le jeune
homme pâle qui porle une bombe daDS sa rnain; à l'arrière-garde, le noble apeuré qui lenle de modérer le gros des troupes. A vrai dire, ces irois corps sont devenus les éléments distincts, mais homogènes, d'une même armée d'assaut. Dans bien des réunions ou des banquets d'opposition, on peut apercevoir dans un coin de la salle trois chapeaux que gardent des partisans discrets. En sortant, on y jette quelque pièce de monnaie. On ne s'enquiert pas de sa destination ; celle-ci va à la propagande, celle-là à la Croii-Rouge révolutionnaire, qui secourt les victimes du parti, la troisième est versée â la caisse de « combat actif ». La propagande, ce sont des brochures, des proclamations, des voyages d'émissaires; le « combat actif », appelons-le par sou nom, c'est l'attentat. Nul libéral qui, dans l'intimité de conversations sûres, ne convienne que, dans ce pays de compression sauva.^e. chaque attentat nouveau est une brèche de plus dans le châleau-fort de l'autocratie, et que la bombe, selon le rang de sa victime, y a la valeur d'un ordre du jour do réunion publique ou d'un renversement de ministère dans un pays libre ; nul révolutionnaire qui ne soit prêt à reconnaître que l'agitation libérale est un acheminement vers la Révolution; et ainsi, de l'une à l'autre extrémité, toute l'armée unie poursuit sa route, celui-ci préchaut la révolte, celui-là convoquant un Congrès, l'un envoyant au Tsar des adresses qu'il ne lit pas, l'autre achetant des revolvers. Tous participent ensemble au même combat, et nul n'est désavoué par aucun. C'est plus tard, à l'heure de la victoire, s'ils doivent vaincre, qu'ils prendront leurs formations distinctes; j'ai déjà rapporté ce mot d'un homme d'Etat : «1 Ils sont tous d'accord pour démolir ce mur et pénétrer dans la chambre qui est derrière; ils démoliront le mur, jnais au moment d'entrer dans la chambre, alors comjneucera la vraie bataille. »
Cette bataille, prenant sa base sur l'agitation ouvrière,
est vivement menée par les libéraux, et, au nom de ceux-ci, par les zemstvos. En se séparant au mois de novembre 1904, après avoir voté les onze articles de la Déclaration qui fut la charte provisoire de Topposition nationale, ils s'étaient promis de se réunir de nouveau au printemps. M. Chipov avait été l'initiateur de la première convocation; il fut chargé de préparer la seconde. De ce congrès on résolut de faire la représentation réelle des assemblées provinciales. C'étaient, en novembre, des personnages sans mandat effectif qui s'étaient rencontrés à Saint-Pétersbourg; ils convinrent qu'en profitant de la prochaine session des zemstvos pour faire ratifier les décisions prises, ils prieraient en même temps ces assemblées de désigner à l'élection des délégués expressément chargés de les représenter au congrès de Moscou, et cette investiture officielle accuse la grave signification des débats du mois de mai et du mémorable document qui les conclut : ce manifeste adressé au tsar le 26 mai/ 8 juin et qui fut aussitôt appelé de son vrai nom : le Manifeste de la Nation.
Interdit par M. Bouliguine, selon Tusage qui devient tradition, le Congrès se réunit néanmoins au domicile du prince Dolgoroukov. Le prince, libéral hésitant, irréductible adversaire du programme constitutionnel, est pourtant de ces citoyens qu'indignent les tares du régime, et, dans ce fait qu'il prête sa maison à une assemblée qui va voter contre ses idées, constatons la solidarité qui unit tous les partisans, modérés ou radicaux, nonobstant les questions de programme. Le Congrès siège pendant quatre jours, du 22 avril/5 mai au 26 avril/9 mai. Il comprend 136 délégués. Il a une gauche et une droite : adroite, ce sont, entre autres, M. Chipov, M. Stakhovitch, le prince Serge Troubetzkoî, M. Moukhanov, qu'effraye la vague montante, et qui, depuis quelque temps, cherchent à contenir la véhémence libérale. Vains effrois! On n'arrête
pas le venl qui souffle, et c'est la tempêle qui se prépare. I ComhieD plus politiques les hommes qui oat compris que l'on ne rapièce pas un régime rongé d'usurL', et qui, adaptant leurs modes d'action à la fin nécessaire, leur répondront tout à l'tienre quil n'est point d'accommodements avec la liberté et qu'elle n'a que faire il'impuis-sants amantal Si vous n'êtes avec elle tout entier, vous Êtes contre elle ; et pour tout ce qui lui barre le passage, prenez garde que son flambeau ne devienne torclie!
La séance inaugurale, que préside le comte Pierre Ueiden, de Pskov, assisté de trois vice-présidenls, le prince Lvov, MM. Golovine et Ivan Pètrounkèvilch, s'ouvre sur un rapport où le prince Dmitri ChakhovskoT, après un historique rapide des événements qui se sont produits depuis le Congrès de novembre, analyse l'état présent de l'opinion publique, et, tout aussitôt, lo Congrès aborde Ja discussion du point essentiel de son programme : l'institution d'un régime parlementaire.
Pendant trois heures, M. Kokochkiue, en une sarante étude écrite, expose un plan d'organisation : création de deux Chambres, l'une, dite Chambre des Ëlats, élue par les zemstvos, les doumas et les grands corps naliouaux existants ou à créer, comme la Diète de Finlande et la Diète de Pologne reconstituée; l'autre, élue au suffrage universel et au scrutin secret, sans distinction de classes, par subdivisions territoriales; sera électeur tout citoyen âgé de vingt et un ans au moins, éligibte tout citoyen Jouissant de ses droits, sans considération de fortune ni d'instruction ; il y aura un député par 200.000 habitants ; les mandats seront de trois ans; une indemnité sera affectée aux représentants. Voilà pour la constilutioa de l'Assemblée. Quel programme lui tracer? Celui-ci, dit M. Kokochkine : réformer la loi, assurer son application, restaurer dans le pays une administration normale, proclamer les droits imprescriptibles du citoyeo
russe, élaborer enfin une loi constitutionnelle, souveraine et irrévocable. Si Tautocratie est de bonne foi dans ses promesses de réformes, et si elle médite autre chose que des équivoques nouvelles, elle doit en outre en fournir sans délai d'irrécusables gages et prescrire immédiatement les mesures propres à assurer la liberté et la sincérité des élections : suppression de Tétat de siège et des pouvoirs discrétionnaires des chefs des districts à l'égard des paysans, libertés de réunion et d'association, de parole et de presse. Le parti libéral a fait du chemin depuis le Congrès de novembre !
Sur ce rapport, s'engage et se poursuit pendant trois jours une discussion passionnée, nourrie et démonstrative; pour la première fois il est permis d'éprouver les capacités parlementaires de la jeune Russie ; qui sont ces hommes venus du Nord et du Midi, de l'Est et de l'Ouest, et de qui la renommée n'a point encore dépassé les médiocres assemblées provinciales où nulle initiative ne leur est reconnue? Ont-ils des idées? Sauront-ils les exprimer, les défendre, éclairer une discussion, répondre à leurs contradicteurs? Incontinent la plupart d'entre eux révèlent leur culture, leur esprit de tolérance, le sentiment de discipline qui coordonne les majorités, une dignité de propos et d'allure, une force dialectique dont les auditeurs sont impressionnés, et, par-dessus tout, en dépit des divergences, ils attestent par leurs actes une étroite et fraternelle solidarité. Grand sujet d'espoir pour la patrie qui se remet entre leurs mains.
Le centre du débat est la question du suffrage universel ; c'est sur elle que le groupe Chipov-Stakhovitch a porté son effort; mais le vote qui est émis le 7 mai, à minuit, après deux jours de discours, permet de mesurer, en même temps que son infériorité numérique, l'esprit de résolution de la majorité. 127 voix contre 8 se prononcent sans restriction pour le suffrage universel. Pour l'élection
directe, 87 seulement; pour rôlection à deux degrés, 49. Le système des deux Chambres réunit 107 yoix; it y en a 29 pour une Chambre unique. Enfin, 123 votants contre 13 réclament pour rassemblée des pouvoirs réels et refusent de la reconnaître nationale si elle n'est que consultative. Â travers ces discussions chaleureuses, on distingue, écrit un témoin, parmi les orateurs les plus brillants, à droite, M. Rodzianko, le prince Gaiitzine, M. Stakhovitch, M. Chipov ; à gauche, M. Ivan Pétrounkévitch, M. Chtchepkine, M. Savéliev, M. Kokochkine, le prince Nicolas Lvov, M. Roditchev, M. Kolibakine, le prince Chakhovskoî.
Les votes émis étaient des votes de principe. Certains congressistes, acquis au suffrage universel, estimaient cependant malaisé et périlleux de l'expérimenter immédiatement, sans préparation ni transition, siir une classe paysanne extrêmement ignorante, et lorsque, le soir du 9 mai, la question du mode électoral de la première assemblée se posa, la majorité se trouva réduite : 71 voix maintinrent le suffrage universel direct et souverain; 51 opinèrent en faveur d'une élection au second degré, mais basée toujours sur le suffrage universel. Affirmant ensuite par un acte précis son hostilité au régime, le Congrès unanime décide de s'abstenir de toute participation aux diverses commissions officielles ; à cette résolution d'un caractère absolu, une seule exception : les libéraux accepteront d'entrer dans la commission B)uliguine, dont on n'a pas encore célébré les obsèques, mais en vertu d'une délégation de leurs pairs et non sur la nomination de l'Empereur.
Le compte rendu du Congrès sera communiqué à toutes les assemblées élues et recevra la plus large publicité ; un comité est chargé de préparer le congrès suivant, et Ton place à sa tète le prince Nicolas Lvov, qui s'est distingué pendant ces quatre jours par son talent et soa
énergie; enfin, une motion, rédigée par M. Mouronitsov et Totée à l'unanimité, réclame la convocation immédiate du Parlement, et elle débute par cette déclaration énergique et précise : « Le Congrès des zemstvos, qui, dans ses séances du 5 au 9 mai, a poursuivi les travaux du Congrès de novembre, a la ferme conviction que, seule, la participation régulière de la nation au pouvoir législatif, à la préparation du budget, au contrôle de Tadministration, peut, non seulement créer un ordre stable, fondé sur la justice, mais encore élever le niveau de la condition générale de la nation... »
Ainsi délibère, au nez de Timpuissante police, le grand conseil d'où sortiront les hommes de demain. Déjà Ton appréhende de s'attaquer à lui. Ses séances se poursuivent sans que Ton ose y intervenir. Craignant de le heurter de front, on se centente de satisfactions subalternes, et, comme il a décidé la publication d'un organe spécial, la Semaine de Moscou, M. Bouliguine se venge médiocrement en l'interdisant.
Evénement capital dans l'histoire, qui s'écrit au jour le jour, de l'affranchissement de la Russie. Quelle hardiesse nouvelle, quel progrès depuis ces trois jours de novembre où, pour la première fois, les représentants des zemstvos, assemblés en vue du salut public, votaient ces onze résolutions, si audacieuses naguère, si timides aujourd'hui I La Liberté est en marche, et Theure approche où, faisant le geste qui ordonne, elle va jeter sa sommation à la face de l'autocratie.
M. Chipov avait interrogé le Congrès; le Congrès lui avait répondu, et sa défaite était éclatante. NVt-il pas vu qu'il chassait une chimère? « M. Chipov, me dit un jour un des chefs du parti libéral, c'est un épigone. » Il voulait dire que M. Chipov revenait de loin, et expliquait ainsi les façons timorées de son opposition. Grand
aeignour, riche propriétaire, membre de la noblesse, M. Chipovëtait, denaissaocect lie deslioée, le soutien désigné d'un régime conservateur. Honnête homme, cependant, ayant lo sens de la liberlé et, tnalgrû son nom et ses attaches de Tamille, frappé par Piœhwe pour une timide velléité d'indépendance, il entendit la plainte d'agonie de son pays sous le cancer bureaucratique, et sonda l'affreux mal qui allait l'emporter, si les boas citoyens ne se hâtaient d'accourir à son secours. Mais à peine eut-il assemblé le Congrès de novembre et donné une voix à la " trop souffrante « Russie, comme disait Gapone, il s'alarma do l'audace de ces hommes de la terre russe qu'il avait appelés, et, les événements se développant, le libéralisme accusant ses griefs et précisant un programme, son inquiétude se fit épouvanlc. 11 comprit qu'il ne parlait point le même langage que ses partenaires; en mâme temps qu'il voulait sauver la Russie, il songeait follement au salut de la monarchie, et ceux-ci, avec une précision grandissante, lui montraient la souveraine liberté et le salut de la patrie plus forts que les traditions, plus forts que la mort même. Alors, de toute sou autorité, de toute son activité, il entreprit de modérer le mouvement radical, frop tard. L'étincelle a jailli, et voici la Qamme qui brille.
L'idée de M. Chipov était voisine de celle qui devait avoir sa formule dans le projet Rouliguine. Il avait conçu ce paradoxe de concilier ces deux termes contradictoires, l'autocratie souveraine et la représentatiou populaire. A l'Assemblée nationale, le droit d'initiative et de centrale administratif; à l'autocrate, la souveraineté totale; au peuple de proposer, au tsar de décider; et ces principes inconciliables furent la substance du projet en sept articles que H. Chipov et ses amis élaborèrent an mois d'avril.
L'Assemblée prend le nom « d'Assemblée nationale
d'Empire », émane du suffrage unirersel, mais au troisième degré. Elle est constituée par le suffirage des zemstvos de gouvernement et des doumas des villes dont la population excède un chiffre à fixer. Ces zemstvos de gouvernement sont eux-mêmes composés par l'élection des zemstvos de districts et des doumas des villes d'importance moindre ; les zemstvos de districts à leur tour sont élus par les doumas des villages, lesquelles enfin sortent directement du suffrage populaire. En résumé, quatre instances électives s'échelonnent dans l'Empire : à la base, la douma, issue du peuple, puis le zemstvo de district, puis le zemstvo de gouvernement, enfin, au sommet, l'Assemblée nationale d'Empire, produit d'une troisième sélection. Dans son article II, M. Chipov stipule la compétence de l'Assemblée : 1° Examen des projets de lois; 2"" Vote du budget; 3° Contrôle de l'emploi des deniers publics; 4° Droit d'initiative pour l'élaboration des lois nouvelles. Mais il ajoute que tous les projets de lois, émanés du Gouvernement ou de l'Assemblée, seront déférés, préalablement à tout débat, à un organe gouvernemental spécial, et renvoyés ensuite à l'examen de l'Assemblée. Celle-ci peut sans doute interroger les ministres, mais les ministres ne sont responsables que devant le souverain. Enfin, elle reçoit son président du choix de l'Empereur, qui le désigne sur une liste de candidats établie par elle.
Illusion d'un homme généreux, que tente la liberté, mais qui, né au service de l'autocratie, ne se dégage pas facilement des chaînes du passé ! Quand un privilégié a eu le courage de s'affirmer citoyen et s'est proposé, au milieu des périls, l'ambition de servir le peuple, ce n'est pas le lieu, si même il se trompe gravement, de l'accabler ni de le railler. Mais comment ne distingue-t-il pas l'antinomie de ces deux principes : autocratie, suffrage populaire? Si on lui demande qui tranchera
les conflits entre l'Assemblée et l'Empereur, il répond ingénument qu'il n'y aura point de conflils, <]ue le tsar, bienveillant pour son peuple, écoulera toujours la voix de ses représentants, n'aura point d'hésitation entre la vérité et l'erreur, et se hâtera de sanctionner les résolutions qui lui seront soumises pour le bien du la nation. Rêve d'une &me héroïque, que n'ont encore ébranlée ni les réalités d'une bureaucratie menteuse ni les perfidies qu'elle multiplie depuis six mois ! Autour de ce programme, M. Chipov groupe cependant quelques amis, des âmes de bonté et de chimère pareilles à la sienne : le prince Serge Troubetzkoi, président du zemslvo de Moscou, le prince Galilzine, maire de Moscou, M. Slakhovilch, M. Gérasimov, le prince Gagarine, quelques autres encore. Il s'efforce de le faire prévaloir auprès de ses collègues; Il l'expose au Congrès; ses amis le soumettent ans maréchaux de la noblesse ; partout il est battu. Le prince Troubetzkoi, suivi de dix-huit membres du zemstvo de Moscou, alléguant que le Congrès ne comprend que des délégués des zemslvos de gouvernement et que l'élément paysan en est presque complètement absent, voudrait le faire contremander; mais il s'attire une réplique sévère de M. Golovine, président de l'ouprava du zemstvo de Moscou (Commission executive), lequel l'accuse de méditer une besogne mauvaise, en cherchant à affaiblir l'élan national.
Repoussé de toutes parts, M. Chipov ne s'avoue pas vaincu. A peine le Congrès d'arril/mai s'est-tl dissous, il annonce son intention d'en réunir un nouveau pour le mois de juin. Il le convoque, fait appel cette fois aux zemstvos de district en même temps qu'à ceux de gouvernement. Pas plus que les précédentes, cette assemblée ne trouve grâcedevant Trépov,qui l'interdit. Mais s'inquièlet-on de Trépov? Voici en séance le troisième Congrès.
C'est ici que, par-dessus les divergences de méthodes et de programmes, dous allons vériGer Tiodissoluble fraternité des rudes forgerons penchés sur l'enclume retentissante pour le travail de la liberté. Déjà, par un hommage rendu à sa personne et à ses services, les radicaux du Congrès de mai ont convié M. Chipov à assister et à participer à leurs délibérations, bien qu'il n'y fût pas officiellement délégué. Déjà le prince Troubetzkoî lui-même a publié, trois jours avant l'ouverture de ce Congrès, un article véhément, où la plume d'un Pétrounkévitch ou d'un Lvov n'eût point osé mettre plus de hardiesse. En désaccord sur le plan de reconstruction, leur zèle pour la liberté les lie, et, s'il faut condamner le régime, ce sont les mêmes mots que leurs bouches solidaires prononcent en même temps. Un peu plus tôt, un peu plus tard, les uns et les autres ont déserté la nacelle éventrée de la bureaucratie; ceux-ci besognent au flanc de la montagne, ceux-là soufflent peureusement dans la plaine, mais tous n'ont de regards que pour les sommets où ruisselle la lumière de la vie, et la nacelle va sombrer, sans que nul d'entre eux se soit détourné vers elle. Injustes, ceux qui les traiteraient de réactionnaires, alors que Trépov commande encore et que Nicolas n'a de tendresse que pour Trépov î Réactionnaires, ils le deviendront plus tard, certes; mais, pour Tinstant, il n'est encore qu'un seul parti d'opposition, unifié, intrépide, invincible, et ils sont seulement la droite d'une gauche, dont chaque journée accroît les ambitions et l'audace. Vienne l'heure d'une grave conjoncture nationale, tout le parti, soudain rassemblé, se trouve debout dans le devoir ; Togo surgit à point pour sonner l'une de ces heures. De ce troisième Congrès qui s'ouvre à Moscou, le gouvernement ne peut-il espérer voir sortir le bienheureux événement d'une scission? Mais c'est maintenant que ses trois cents membres, sou-
432 LACBE RUSSE
levés par la folie menitrière d^vne gvtt^re qui à tant d'antres d^ites vient d'ajooter Tècraseflient de Tsou- Sina, exigent la paix en termes conuninatoires, délibèrent et Yotent ananimeinent le manifeste do 26 mai / 8 juin, le doeament le plus direct, le pins hardi que Toppositien ait josqe'à ce jour conçu, Pacte d'aecasation dressé devant l'histoire par la Nation contre TAntocratie. Voici ce document intégral :
«c En présence d'une yioiente calamité et d*an grand danger pour la Russie et pour votre propre trône, nous nous décidons à nous adresser directement à vous, en négligeant toutes les divisions et les divergences qui nous séparent, et mus par Tunique et ardent amour de la patrie.
« Sire, la Russie a été entraînée dans une guerre funeste par de criminel abus et par la négligence de vo$ conseillers ; notre armée fut impuissante à vaincre l'ennemi^ notre flotte est anéantie.
« Plus menaçante que les dangers extérieurs, s*allume la guerre civile. Ayant reconnu avec tout votre peuple tous les vices d*une organisalion bureaucratique ignorante et dangereuse, vous avez décidé de la modifier, et vous avez tracé une série de mesures tendant à sa réorganisation.
« Ces indications ont été défigurées et n'ont reçu dans aucun domaine l'exécution voulue : l'oppression des personnes et de la société, l'oppression de la parole et toutes sortes de mesures arbitraires se multiplient et croissent; au lieu de l'abro/i^ation prescrite par vous de l'état de défense renforcée et de la limitation de l'arbitraire administratif, l'autorité de la police s'aggrave et reçoit des pouvoirs illimités.
« On barre à vos sujets la route ouverte par vous pour que la vérité parvienne jusqu'à vous.
« Vous avez décidé de convoquer les représentants de la nation pour la réorganisation en commun de notre pays; mais votre parole est restée jusqu'à présent sans effets malgré la menace grandissante des événements. La sociét'^ s'émeut de bruits de projets par lesquels on prétend substituer une conférence de classes à la représentation nationale qui devait supprimer l'organisation bureaucratique.
« Sire, avant qu'il soit trop tard pour le salut de la Russie,
ordonnez sans délai, pour raffermissement de Tordre et de la paix à Tintérieur, de convoquer les représentants de la nation, élus à cet effet par tous vos sujets, à titre égal et sans distinction; qu'ils résolvent, d'accord avec vous, la question vitale de la guerre ou de la paix; qu'ils déterminent les conditions de la paix ou les repoussent, transfoimant ainsi la gueire actuelle en guerre nationale ; qu'ils montrent à tous les peuples une Russie ayant cessé d'être divisée et épuisée par des luttes intestines, mais au contraire guérie et puissante dans sa rénovation, groupée autour de VuniquB drapeau national ; qu'ils établissent, d'accord avec vous, une organisation d'Etat rénové.
(c Sire, dans vos mains sont l'honneur, la puissance de la Russie et la paix intérieure dont dépend la paix extérieure. Dans vos mains est votre Empire, que vous avez hérité de vos aïeux ; ne tardez pas, Sire ; car dans cette heure terrible des épreuves nationales, grande est votre responsabilité devant Dieu et devant la Tiussie, »
Pour la première fois, des sujets, s'adressant à l'Empereur, osent lui parler du « grand danger » que court son propre « trône », des « criminels abus » de ses conseillers, des « vices d'une organisation bureaucratique ignorante et dangereuse » ; ils prononcent le mot de <i guerre civile » ; ils l'accusent d'avoir donné une « parole restée jusqu'à présent sans effet » ; ils Tadjurent de remettre à l'Assemblée le soin de décider de la paix ou de la guerre ; elle seule sera capable, s'il le faut, de « transformer la guerre actuelle en guerre nationale » , de grouper toute la Russie, non pas autour du Tsar paternel, comme il est de tradition de le proclamer, mais « autour de Tunique drapeau national » ; ils terminent en invoquant la « grande responsabilité » qu'il porte « devant Dieu et devant la Russie ». Pas une seule allusion à Tautocratie; pas une seule fois, cette formule de stricte étiquette : « Votre Majesté Impériale ».
Ceci n'est ni un placet, ni une requête, ni une adjuration, c'est une sommation : c'est la sommation de la terre russe
«3* L'AUBE RPS5E
au Uamme moscovite, l'ordre signifié par le peuple i do aoB*erain ciiii se croit encore soa maître, n'est plus déjà que son premier délégué, et i qui I'oq signifiera bienlât qu'il a perdu la confiance.
Mais veillent les tchinornlbs; aux portes du palais, rAdent les tnauvais chiens qui gardent leur proie couronnée et arrêteront au seuil la parole populaire... Nicolas l'entendra cependant; il faut qu'il l'entende; il l'entendra de ses propres oreilles et par la propre bouche du peuple. Une délégation est désignée, qui portera à l'Empereur le manifeste de la Nalion; parmi elle : le prince Lvov, le comte Heiden, MM, GoloTioe, l*an pétrounkôïitch, Kovalevskî, Raditchey, le prince Cbakbovskoî, le prince Galîtzine, MM. Fedoror, Nitikine, le baron Kurf, le prince Dolgoroukov. La bureaucratie s'effare ; tolérera-t-efle qu'une comro uni cation directe s'établisse entre la nation et le louveraioT Trépov fait merveille, et, magnifiquement insolent, déclare de sou propre chef que les délégués ne seront pas reçus. ils uÉgligenl Tri^pov el en hippellenl directement à l'Empereur. Nicolas est faible, il Ta céder sans doute ; ou s'efforce de- circonscrire le mal, et l'on vient à composition. Soit, dit Trépov, ils le Terront; mais seront reçus seulement ceux que désignera l'administration (6 scandale, si le violent Pélrounkévitch était admis en présence du tsar auguste I ), et encore moyennant quelques menues conditions: i° Ils renonceront à remettre au souverain l'intolérable manifeste; 2° Ils aviseront préalablement Trépov de l'objet do leur visite et lui communiqueront le texte des discours qu'ils préparent. Les délégués tiennent bon : ils verront Nicolas, ils le verront tous, et sans conditions.
11 faut céder, car l'heure est grave, et la palpitation de la Russie, propageant ses ondes jusqu'aux orgueilleux sommets de la bureaucratie, y a fait frémir les premières épouvantes. Après dix jours de réflexion, soudain un
ordre arrive de Péterhof, où la cour vient de se traosporter, et, le 7 / 20 juin, au palais Âlexandrîa, l'Empereur reçoit les délégués. Sur quatorze, la moitié seulement sont en habit, selon le distingué correspondant du Matin, M. Gaston Leroux; les autres affirment par la redingote le caractère démocratique de leur mission; même Tun d'eux, au dire du même historiographe, a oublié ses gants: c'est Ivan Pétrounkévitch, à qui le colonel de service, en hâte, prête les siens. La nation ayant mis ses gants, l'Empereur peut entrer : il parait, et Serge Troubetzkoî, premier; au nom des zemstvos, Fedorov, second, au nom de la douma de Pétersbourg, le haranguent.
Hélas! Troubetzkoî n'oublie pas qu'il est prince, qu'il est noble, qu'il a grandi dans le respect de l'autocratie I Sa voix est timide, ses gestes hésitants, et le ton de cet homme qui vient prononcer son «J'accuse » est celui d'un implorateur. N'importe! il dira, parce qu'il ne peut pas ne pas les dire, des choses essentielles, et, près de lui, les visages décidés d'un Pétrounkévitch, d'un Lvov ou d'un Raditchev ponctueront l'accent qui manque à son discours. Il paraphrase le manifeste, dénonce les « intrigants » qui entourent le monarque, affirme l'insuffisance du projet Bouliguine, repousse le système des élections par classes, parle pour les juifs, atteste que « la représentation nationale doit compléter l'œuvre d'unification, coopérer à la réorganisation de l'Etat », qu'elle n'est rien si elle n'est « qu'un rapiéçage du vieux système des institutions bureaucratiques », qu'il importe qu'elle soit « indépendante », et qu41 ne faut pas permettre que la bureaucratie « usurpe les droits souverains ». Afin de permettre au peuple la discussion, il faut libérer la presse et fonder le droit de réunion. Quelle contradiction « d'appeler les forces sociales au travail de l'Etat en même temps que l'on interdirait la libre discussion ! Cela ferait perdre la confiance dans la réalisation des réformes ».
M. Fftdorov se solidarise ensuite avec le prioce Troubetzkol et ses collègues. Nul progrès, nulle réDovalion ne seront possibles, dit-il, tant que " les talents qui dorment dans le peuple n'auroni pas été appelés à la vie, car l'œuvre présente eiige non des honiniea de cabinets ou de chancelleries, mais des hommes mêlés à la vie même. »
Que répond Nicolas? En cette minute historique, alors qu'il dépend de lui de se renseigner, puisqu'on lui dit qu'il est trompé, de soulager son peuple, puisqu'il perçoit des cris de souffrauce, de faire le geste qui apaise et qui sauve, ce sont encore des paroles vagues que murmure sa bouche en Iremblanl. Entre ces hommes calmes, graves, résolus, et ce pâle monarqije, qui les considère de ses jeui sans regard et de qui les lèvres frémissent, où donc est la vérité, la force et la souveraineté? Le triste Empereur, embarrassé dans les vaines ruses, n'a-t-il pas eu soudain la vision d'uo entretien tragique avec l'avenir debout devant lui? N'ayant reçu que par contrainte ces ambassadeurs de la terre russe, il daigne cependant eiprimer sa satisfaction de s'entretenir avec eui; en réponse aux bureaucrates qui les accusent d'ôtre les émissaires de l'étranger, i) condescend à reconnaître « l'ardent amour de la patrie » qui les guide; ,il leur confie son afOiction des calamités « que la guerre a apportées à la Russie et de (oulet celles qu'il faut encore prévoir » ; les « perturbations intérieures » ne lui donnent pas moins de chagrin.
« Diasipei vos doutes, continue-t-il, ma volonté est volonté souveraine et inébranlable, et /'admission des élus aux travaux de l' Etat sera régulièrement nccompiie; je veillechaque jour et me consacre à celte œuvre.
« Vous pouvez annoncer cela à tous vos proches, aussi bien k ceux habitant la campagne qu'à ceux des villes. Je suis fermement convaincu que la Russie sortira rénovée des épreuvesBubiaspar elle, que s'établira, comme cela fut jadis,
Tunion entre le tsar et toute la Russie, communion entre moi et les hommes de la terre russe, union et communion qui doivent servir de base à Vordre de choses répondant aux principes russes originaux. J'ai foi dans votre sincère désir de me seconder dans cette tâche. »
Les délégués tressaillent d'allégresse ; par leurs soins, la province est couverte de télégrammes enthousiastes qui lui portent la bonne parole; les journaux sonnent Thaïlali de la bureaucratie... Slaves candides, encore inexperts à la critique des textes, et qui se laissent prendre à tous les miroirs! Que leur a dit Nicolas? Uniquement ceci, que « les élus seront admis aux travaux de TÉtat »; mais il Ta publié dans le rescrit du 18 février; il Ta dit en avril au maréchal de la noblesse de Kostroma, il Ta redit officiellement en d'autres occasions; son ministre Bouliguine, à vingt reprises. Ta répété en son nom. Ce n'est pas là ce qu'on lui demandait. On voulait de lui la promesse que TAssemblée serait, dans tout le sens du mot, une Assemblée nationale, que tous les hommes de la terre, confondus sans distinctions de classes ni de religions, y seraient électeurs; Troubetzkoï l'avait formulé en propres termes : Nicolas fut distrait, il n'entendit point cette pressante interrogation, et, tout occupé de son style, il oublia même de prononcer le mot d'Assemblée nationale. En revanche, il n'omit point la conclusion traditionnelle de tous ses discours, oukases et rescrits, à savoir que l'union du peuple et du souverain a pour condition formelle « Tordre de choses répondant aux principes russes originaux » : les principes russes originaux, c'est l'autocratie. Éternelle réplique à l'éternelle question : la nation crie liberté, le régime répond autocratie. Depuis quatre-vingts ans, dure le malentendu; depuis quatre-vingts ans, les mêmes bouches clament un appel que les mêmes oreilles refusent d'entendre. On s'est tout dit de part et d'autre •., l^^ -^^Y^-
438 L'Al'BE RUSSE
TBlions i'ervenles sont lasses, les formules dilatoires épuisées. A ce moment de la coQversalion, il est avéré que l'on se se convaincra point. Et puisque le nœud résiste, la hache s'apprôte.
JS'importe! ce 7/20 juin fut encore une journée historique parmi tant do jours où se fabrique l'histoire. Par cette mémorable entrevue, par celte manifestation retentissante, l'opposition force, pour la première fois, les portes du palais de César; mais surtout elle affirme, dans la splendeur d'un acte, sou uoilé, atteste sa puissance, se dresse comme la seule force aatioaule qui soit digue désormais de revendiquer le pouvoir, capable de l'exercer, et, appuyée sur les masses ouvrières, de douoer k la Russie ce régimi; normal, sans lequel elle meurt.
M. V. D. Nabokov. — La théorie du parti. — Qu'est-ce qu'un libéral ? — L'œuyre de rAssemblée souveraine. — Les réformes par la Gonstitutioo. — L'impuissante autocratie. — Vivre comme des civilisés. — Le mode électoral. — L* « intelligence » et le peuple. — Pour le salut de la dynastie. — L'évolution condamne le régime. — La folle résistance. — La question des nationalités et des juifs. — Toute l'opposition solidaire. — L'heure du libre choix.
Ce n'est pas assez de regarder agir les libéraux. Il faut savoir ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent. Grand avantage pour un parti politique de croire au succès : déjà les libéraux n'en sont plus à Tespérance; ils affirment, ils annoncent leur victoire; poussez-les, ils en fixeront la date. Nous allons connaître l'un des plus distingués d'entre eux, M. V. D. Nabokov. Bien que fils d'un réactionnaire de belle carrure, du fameux ministre de la Justice qui, sous Alexandre II, fut le plus rétrograde des. collègues du dictateur libéral Loris Mélikov, il est, jeune encore, Tun des intrépides champions de la liberté, et il sera demain, dans l'Assemblée nationale, l'un des chefs
parti.
Membre de la douma de Saint-Pétersbourg^ membt^ d&
l'École juridique impériale, secrétaire de la Société juridique près l'Université, destitua de son titre de gentilhomme de la Cliaiiibre et de sa chaire de droit à l'Université, à la suite d'un «rticle publié daus le P)-ava{lK Droit) et de sa participation au Congrès de novembre, personnage disert et riche, il est un exemple vivant de l'erreur de ceux qui affirment, sur la foi des anciennes classifications, que le tiers ordre n'existe point en Russie. D'esprit réfléchi et de langage mesuré, il pense hardiment, et demain il agira avec virilité. Un soir du dernier hiver que M. Lélianov, alors maire de Pétersbourg, avait invité îi dîner ses collègues de la douma, celui-ci, à la surprise générale, s'âlant levé au dessert, proposa à celte réunion intime de porter la santé de l'Empereur. H. Nabokov se dresse aussitôt : u Monsieur le maire, fail-il, je pensais assister h un diner de collègues et d'amis, mais je ne croyais pas avoir été attiré dans un guet-apens. » Il dit et prend la porte.
N'étant membre d'aucun zemslTO, il est convié néanmoins au Congrès, eo raisou de son activité politique et de son autorité personnelle. C'est chez lui que, le 8/21 novembre 1904, sont acclamées les onze résolutions par où s'eïprime le premier vagissement de la liberté. Il est très fier de cela. Il dit : » C'est chez moi que s'est produit ce grand fait historique. »
A plusieurs reprises, et longuement, j'ai causé avec M. Nabokov. Il m'a exposé en langage clair des choses essentielles, qui sont à peu prés toute la théorie libérale. Je les résumerai ici, en m'efTorçant de ne pas répéter ce que nous savons déjà.
 la première question que je lui posai : « Qu'est-ce qu'un libéral? » il m'expliqua :
— Le libéral, c'était jadis l'homme qui demandait des réformes. L'oukase de décembre s'avisant d'en promettre, il a fallu s'entendre et vérifier les vieilles
classifications. Une très petite partie des anciens libéraux, en extase devant l'illusoire satisfaction concédée par le régime, se confondent aujourd'hui avec les conservateurs, qui à leur tour sont devenus réformistes à la suite de l'autocratie, et aussi à sa manière. Dès lors, le libéral fut essentiellement, et sans plus d'explications, celui qui veut une Constitution, mais une Constitution délibérée par les représentants de la nation, non pas octroyée par le souverain. Voilà le but. Pour y atteindre, nous demandons préalablement les libertés fondamentales, liberté de la presse, de réunion, de conscience : où sera l'indépendance de l'Assemblée, comment réalisera-t-elle la nation, comment agira-t-elle, si, avant toute entreprise, les langues n'ont été déliées? La liberté assurée, l'Asaemblée élue, elle se réunit. Qu'elle délibère sans entrave, qu'elle fasse acte de libre initiative et de volonté souveraine, qu'elle élabore un texte constitutionnel, voilà son œuvre, et cette œuvre sera la Loi. Cette Loi, il faut que le gouvernement s'engage à la respecter et à l'appliquer.
— La Constitution, dis-je, n'est pas en elle-même une réforme. Qu'y mettrez-vous?
— De la Constitution jailliront spontanément toutes les réformes, par le seul effet de son jeu normal. Avant toute chose, songeons à vaincre sur le principe; il sera toujours temps d'en extraire les conséquences.
— Mais ces réformes administratives, judiciaires, économiques, sociales, supposez que d'aventure l'autocratie vous les donne?...
— C'est là justement la chimère des anciens libéraux que l'oukase a frappés d'enchantement. L'autocratie ne peut rien, parce qu'elle se confond avec la bureaucratie, et que la bureaucratie ne consentira pas son propre suicide. Mais nous avons à opposer à ces libéraux mieux que des raisons; nous avons l'expérience qui, depuis des mois, se
déreloppe sous nos yeux. Voyez le Comité des ministres et toutes les commissions spéciales qui se sont envolées de son arche. Où sont les bonnes nouvelles qu'elles nous annonçaient? Elles jouent, elles ne réforment pas. Œuvre de la bureaucratie, ces simulacres de réformes ne peuvent apporter à la Russie ni liberté ni air pur. Que par impossible elles aboutissent, qui les garantira, qui les avalisera? Nulle autre garantie sérieuse et acceptable que le contrôle public exercé par les députés de la nation. La Constitution russe sera le gage, la condition et Torgane de la force incessamment évolutive du peuple. Nous nous en tenons là. Nous resterons impassibles devant les Convulsions d'une bureaucratie qui tente de sauver ses privilèges. Pour tout dire, c'est la liberté que nous voulons; comment l'attendre d'elle, puisque notre liberté, c'est son abdication? Nous voulons vivre, vivre enfin comme vivent tous les peuples du monde qui ne sont pas des sauvages. Nous en avons assez d'être traités comme une tribu de nègres ; nous revendiquons nos droits d'hommes et de civilisés. »
Je demandai à M. Nabokov quel système électoral avait ses préférences. Il inclinait à ce moment vers, cette opinion que la Constituante fût composée par voie élective de représentants des zemstvos, des principales doumas, des académies, des conseils universitaires, des sociétés savantes, des barreaux d'avocats, des associations industrielles, des sociétés d'ingénieurs, des comités de bourses, enfin de tous les corps sociaux organisés dans l'Empire. Il faisait exception pour les assemblées de noblesse, non qu'il se défiât de leur esprit, mais parce que la noblesse est une classe, et que le premier article du programme libéral est l'abolition des classes, la fusion de tous les éléments de la terre russe en vue de l'harmonie nationale. Il observait que la voix des paysans serait entendue à l'assemblée, puisque les paysans entrent au zemstvo.
— Ne croyez pas, dit-il, que le suffrage universel me fasse peur. J'entends, au contraire, qu'il devienne à bref délai notre loi électorale. Ce qu'il faut craindre, c'est que des élections générales amènent à l'assemblée une masse compacte de paysans, de ces paysans que Tindifférence, le mauvais vouloir ou le calcul du régime ont laissés sans culture, et qui, traînant leur misère à travers les campagnes, ne parlent d'autre langage que celui de l'instinct; j'estime que, pour l'œuvre de sagesse, de réflexion et d'expérience qui est le présent devoir russe, il est juste et nécessaire que la prépondérance soit assurée aux classes cultivées. « L'intelligence » a des devoirs envers le peuple, certes, et elle les accomplira généreusement; mais elle a aussi, à l'heure de son émancipation, des titres à le guider dans les épaisses ténèbres d'ignorance et de servilité où il a été tenu par système. Ne pensez pas pour cela que nous songions à nous approprier la commode formule de la bureaucratie : « Agir pour le peuple, mais non par le peuple ». Par la liberté, nous prétendons au contraire l'appeler à la culture, l'élever à la conscience de soi et au sens des responsabilités, afin de remettre intact à sa raison libérée l'instrument que nous aurons créé pour lui. »
Cette conversation avait lieu avant le Congrès de Moscou (mai), et il est probable qu'en présence de l'irrésistible mouvement qui s'y manifesta en faveur du suffrage universel, direct et immédiat, M. Nabokov s'est rallié sans chagrin à l'opinion de la majorité.
Je lui dis :
— C'est la fin de l'autocratie que vous poursuivez. L'autocratie ne se laissera pas faire.
Il eut un geste de résignation :
— C'est la fin de V autocratie, soit ; c'est peut-être aussi le salut de la dynastie. Celle-ci porte en elle-même des germes de faiblesse qui éclatent aux yeux. Sans parler
de l'ébranlement qu'elle reçoit de la guerre et des troubles intérieurs, songez que tout son avenir et tout son espoir reposent sur un enfant qui vient de naître et ne sera pas en mesure de réaliser le principe dynastique avant seize ans. Faites l'hypothèse d'un accident; de quel crédit disposerait pour une régence une jeune impératrice qui n'est pas connue? Quel est celui de nos grandsducs qui serait capable de la seconder ou de se substituer à elle? Cette régence même, comment serait-elle aceeptjèe par le pays ? Notre paysan est homme de tradition, son respect pour le tsar est impersonnel et irréfléchi ; l'histoire russe n'a jamais vu de régence, et il serait déconcerté à l'idée qu'il y a là-bas, dans la capitale, quelqu'un qui vit comme le tsar, commande comme le tsar, sans être lé tsar. Mais ceci est secondaire : nous en voulons à l'autocratie, à son principe suranné, à son personnel gangrené, non pas à la dynastie. Nous ne méconnai.ssons pas les services de l'autocratie dans le passé; mais, expression archaïque de la Russie asiatique, convient-elle encore à la Russie européenne? Quand le monde évolue, quand tous les peuples se hâtent vers le progrès et la liberté, demeurera-t-elle impassible et immuable, éternellement assise sur des thèses périmées ? A sa place, nous prétendons instaurer un système moderne et rationnel, un fort régime d'opinion consciente et libre, quelque chose enfin qui soit véritablement un gouvernement.
« Pourquoi la dynastie refuserait-elle d'entrer dans nos voies ? Pourquoi ne viendrait-elle pas à nous, qui sommes prêts à marcher de concert avec elle? Qu'elle comprenne donc que son intérêt fondamental, si elle veut vivre, est de renouveler ses forces, de transformer ses façons antiques, de mettre ses mains dans nos mains qui se tendent, de s'avouer virilement que nous sommes la puissance et que nous portons l'avenir !
« Ahl croyez-moi, continue M. Nabokov, lorsque, au mois de novembre, là où vous êtes, nous avons déûlé devant ce bureau pour inscrire nos signatures au bas des résolutions du congrès, il y avait autre chose dans nos cerveaux qu'une pensée de violence; autant qu'au bien de la Russie, nous songions aux intérêts de la dynastie. De tous nos vœux, nous souhaitions qu'elle entendit notre appel, et de bonne foi, sans peur devant son hostilité possible, nous lui demandions sa collaboration. Si elle s'obstine, si elle résiste, si elle refuse de constater l'urgence d'une action réformatrice et loyale, si elle continue de biaiser et de ruser, si elle nous donne une parodie d'assemblée qui, sous couleur d'être le sobor des paysans de la terre russe, se récuse devant l'œuvre constitutionnelle, enûn quand nous demandons la vie, si elle s'acharne à nous verser la mort, ahl qu'elle s'accuse d'avoir précipité son destin! Ce sera l'irréparable faute, elle aura signé sa perte.
<( Que ce régime regarde donc en lui et autour de lui. Qu'il se demande s'il est possible que l'inouïe situation actuelle se prolonge indéfiniment. Tous les corps constitués, sans en excepter la noblesse, tous les organes intelligents de la nation, tout ce qui, en Russie, a une voix, se dresse, d'un mouvement irrésistible, pour protester contre lui. Les ouvriers, que l'on croyait résignés, s'ébranlent à leur tour et menacent d'arrêter la vie industrielle de la nation. De quelque côté qu'il se tourne, le gouvernement n'aperçoit que des visages exaspérés et des bouches qui exigent la liberté. En lui, se lèvent Tinquiétude et l'effroi. Derrière lui, à peine une petite troupe de partisans qui ressemblent à des clients, car il n'y a même plus en Russie, au sens historique du mot, de parti conservateur!
« Il espère dans l'ignorance et l'avilissement de l'âme paysanne... Mauvais calcul. Le paysan se tait;dès qu'il ou-
Trira la bouche, vous entendrez ses clameurs ; elles ébranleront le monde. La misère des campagnes est affreuse : médiocre soutien d'un régime, que la faim d'un peuple. Déjà éclatent des troubles agraires ; s'ils se généralisent, comment les réfréner? Comment résister au peuple, mené au combat par la yolonté intelligente et consciente de toute la culture russe?... >
Je demandai à M. Nabokov s'il ne redoutait pas que, dans ce parlement futur où seraient représentées toutes les nationalités qui constituent TEmpire, l'élément purement russe fût noyé par les éléments allogènes, et succombât sous leur coalition. Ne pouvait-on craindre des tentatives de séparatisme?
— Je répondrai, fît-il, que le problème ne me parait pas du tout insoluble. Il est difficile, certes. L'organisation de la liberté est une entreprise multiple, et il serait en vérité trop beau qu'il suffît pour une telle œuvre de prendre une feuille de papier et d'y tracer des lignes! La première question qui se posera est la question juive. Elle sera éternelle, si Ton est antisémite à la façon de Plœhwe, qui rêvait l'arrachement total des juifs du sol russe, ou de M. Souvorine, qui écrivait un jour, sur le ton de la plaisanterie, qu'il était impossible de songer à des négociations de paix, à moins que le Japon ne s'engageât préalablement à emmener chez lui tous les juifs de Russie. Mais que Ton néglige ces façons sommaires de discuter, que l'on supprime les lois d'exception, que des juifs l'on fasse des citoyens pourvus de leurs droits et affranchis de toute tare sociale, je crois que la question juive aura cessé d'en être une, et que l'antisémitisme, sevré de la nourriture qu'il reçoit des autorités publiques, se résorbera luimême.
« Restent les nationalités. Quel grief commun les a tournées contre le régime ? C'est qu'il a follement entrepris leur dénationalisation et poursuivi cette chimère de
substituer à leurs âmes vivantes Tâme russe. Voilà le crime, et je dirai, voilà la sottise. Si la Russie libre s'engage loyalement à respecter chez tous ces peuples non seulement leur langue et leur religion, mais aussi leur culture propre, leurs traditions historiques, qui sont leur bien intime, leur autonomie morale enfin, je ne doute pas que nous puissions ensuite nous accorder aisément avec elles sur les questions politiques et économiques. La Finlande a sa Constitution et sa Diète. Si nous en assurons le fonctionnement normal, selon les engage*ments solennels pris jadis au nom de TEmpire et violés depuis, si nous lui restituons les garanties dont on Ta dépossédée, que pourra-t-elle souhaiter de plus? Pourquoi ne pas rendre aussi à la Pologne la Diète qu'on lui a enlevée en 1831 ? Que Ton agisse avec une môme bonne volonté, que Ton fasse le même effort de justice à l'égard des autres provinces, Caucase, Provinces baltiques, etc. ; que Ton trouve pour chacune d'elles un mode d'administration conforme à son tempérament et à ses besoins ; que Ton institue à leur profit des façons de self-government ; que l'on respecte enfin leurs personnes morales et leur dignité nationale : il leur restera, en commun avec l'Empire, trop d'intérêts permanents, pour qu'elles songent à rompre un lien profitable avec un puissant État qui leur communiquera une part de sa force. Bien loin de chercher à constituer au parlement des cartels oppresseurs, au contraire elles travailleront honnêtement, en union avec les éléments strictement russes, à la prospérité générale.
« Vous m'avez demandé notre programme, conclut M. Nabokov. Le voilà résumé largement. N'est-il pas sage, énonce-t-il autre chose que des principes équitable» et rationnels? Et quel homme dans le monde ne sera pas avec n)us, dans cette bataille d'un peuple qui entreprend de se conquérir soi-même?...
— Êtes-vous d'accord, dis-je, avec les partis plus avancés de ropposition?
— Entièrement d'accord. Ce qui nous sépare d'eux, ce sont des divergences économiques; mais nous n'en sommes pas encore, hélas I à des discussions économiques. La lutte, dans le présent, n'est que politique, et le restera longtemps. Avant de rechercher comment nous organiserons notre vie, il faut bien songer à nous assurer la vie. Sur cette partie de notre tâche, qui est d'abolir le système autocrato-bureaucratique, et sur le principe de reconstruction, qui est de fonder un gouvernement national, nous sommes unis d'un même cœur et d'une même volonté, et toute manifestation de l'un est d'avance sanctionnée par l'adhésion de l'autre.
« Le sort de cette bataille n'est pas douteux, et il est vraisemblable que le gouvernement s'en rend compte. Qu'il vienne donc hardiment à nous, d'une marche délibérée et décisive, à nous qui sommes sa propre sauvegarde! Là est l'œuvre de prévoyance. Hors de ce programme constitutionnel, je n'aperçois que troubles, violences, révoltes, pillages, meurtres, anarchie, et tout de même la défaite finale du système. Qu'il donne donc de bonne grâce ce qu'il sera contraint d'abandonner. N'est-il pas à la fois plus sûr et plus honorable pour lui de s'incliner, quand il en est temps, devant nos légitimes requêtes, que de laisser passer Tlieure du libre choix? »
Ainsi conclut M. Nabokov. Si les hommes n'étaient pas des fous et des monomanes du suicide, si les gens qui gouvernent n'étaient pas possédés d'un vertige de fanatisme incohérent et de profit sordide, que de sang un peu de raison et de justice auraient épargné à l'humanité qui regarde, attend et s'effraye î
oservaleurs i]*noraljrent les forces de l'opposition : 13 ■/( contre Ko '/„. — Les " Intel leeliiels déracinés ■. — L'idée que le prince Mestchersky se Fait des libéraui. — Lei besoins de classes en Rusaîe. — L'apaitement lur un signe de l'Empereur. — Les deuï vampires. — La noblesse, — Le recours dan» le piiysan. — Justification de l'autocratie par la tradition. — Les propos du prince Megtcliersby. — La dUiocallon pal la Conatitution. — " Nos colonies «. — Maintenir ou diisoudre l'Empire.
A ce programme libéral, qu'opposent les coDservatenrs ?
Vous voulez, diaenl-ils, une ConstitiitioQ, un parlement élu? Mais à quel litre esigez-vous de l'autocratie qu'elle se dépouille de sou caractère historique? Au nom de qui parlez-vous ? Sur qui voua appuyez-vous? Sur des ouvriers conduils par des meneurs internationaux, trompés par des doctrines qui ne sont pas seulement destructives de l'autocratie, mais de tout gouvernement d'ordre et de méthode. Ces ouvriers, comptez-les : ils sont trois millions, c'ost-à-dire un quarante-cinquième de la population totale de l'Empire. Vous dites que les villes aussi ïoua avez doot iâ QIÎS ii&Na.'ftsar
4b0 T/AUBE RUSSE
sie, nous vous le concédons ; les 85 0/0 qui restent, les masses profondes des paysans fidèles, vous échappent. Votre armée est une escouade ; et, si, contre le pouvoir autocratique, vous prétendez invoquer la volonté populaire, c'est nous qui avons le droit de la revendiquer pour notre principe.
Vous-mêmes, libéraux, qui êtes-vous ? Avocats, médecins, professeurs, étudiants, journalistes, ingénieurs, bas employés du gouvernement, vous vous proclamez « l'intelligence »; vous n^ètes que des « intellectuels déracinés », pour la plupart « fils de petits bureaucrates »; au milieu d'un peuple dont 85 0/0 sont de petits propriétaires fonciers, vous ne possédez pas une parcelle de territoire; par aucun lien, vous ne tenez à la terre. Vous n'avez pas plus de crédit sur la masse populaire que « les petits clercs » qui commandent aux infimes rouages de la machine gouvernementale. Vous avez embrigadé des nobles, des propriétaires, des industriels, des gens que pique soudain la tarentule politique, des aveugles qui se jettent aujourd'hui dans les bras de l'eu vrier, et qui ne voient pas que leur victoire serait le signal de leur étrani^lement...
Ecoutons le prince Mestchersky. Ce que Ton appelle « Tintelligencti », c'est une troupe de gens séparés du tronc national. Les libéraux? Des Juifs. 80 0/0 des ingénieurs sont des Polonais ou des Juifs. 80 0/0 des avocats sont des Juifs'. Le Juif est intelligent, entreprenant, audacieux; le Russe est indolent, apathique, ne sait ni régler sa vie ni arranger ses affaires : proie désignée le Juif.
... Voilà qui vous ôtes. Est-ce donc à vous, Juifs, Polonais, Arméniens, Finlandais, Lithuaniens, Volhyniens, etc.,
1. Le prince se trompe, la proportion des juifs au barreau est de iO 0/0.
perturbateurs de toutes catégories,âurpoids de TEmpire, que nous allons confier le sort de la vieille Russie et le soin de lui donner ses directions nouvelles?
Pourtant de multiples forces organisées s'expriment, s'agitent, bientôt vont rendre impossible la vie de TEtat ? Comment les endiguer ? Ne vous inquiétez pas, m'écrit un très intelligent publiciste, un conservateur qui dit souvent son fait au régime, M. Syromiatnikov, « la révolution sociale n'a aucune prise sur le peuple russe. Je ne conteste pas la poussée de mécontentement qui monte à présent; mais si vous la décomposez, vous verrez qu'elle est produite par des éléments hétérogènes, qui sont entre eux sans connexion organique, qui coexistent seulement, et qu'il est, partant, très aisé de diviser. Nos paysans ont besoin de terre, ainsi que le prouve l'émigration en Sibérie. Nos ouvriers ont besoin que l'on réduise la journée de travail et que l'on organise des conseils de prud'hommes. Nos bourgeois aspirent aux privilèges de la noblesse, privilèges d'ailleurs bien diminués, vu que les litres de noblesse héréditaire sont conférés aux bourgeois diplômés par l'Université et qui ont fourni un certain nombre d'années au service du gouvernement. Nos juifs demandent le droit de résider partout. Nos chimériques universitaires balancent entre la monarchie constitutionnelle et la république sociale. Et, la guerre ayant démontré la faiblesse du gouvernement, tout le monde exige quelque chose. »
Eh bien I rien de cela n'est ni très sérieux ni très red)utable. Ce mouvement sera vite apaisé, si le tsar le veut. Ce n'est pas à lui que l'on s'en prend, c'est à l'administration, à une bureaucratie qui, flanquée de la police, a multiplié, décuplé les fautes, à qui les expériences récentes n'ont rien enseigné, qui les renouvelle comme à plaisir, enfin qui a dressé, entre le peuple et l'autocrate, « un banc de glace ». Cette bureaucratie « a ç^vdxv Y^^^
mais pas encore Tautocralie ». Pas encore^ c'est un conservateur qui parle.
Ainsi, concluent les conservateurs, outre que vous êtes persohnellement sans titres à représenter la nation, que vous ne tenez votre mandat que d'une minorité médiocre, que votre troupe n'est même pas une troupe nationale, vous confondez sciemment dans une opposition séditieuse un principe salutaire de gouvernement avec les abus de fonctionnaires imbéciles.
Mais alors, s'ils ne disposent ni de la force réelle ni de la force morale, d'où vient que les libéraux montrent cependant une hardiesse en apparence irrésistible?
Ah ! écrit le prince Hestchersky, exprimant violemment ce que la plupart confessent déjà, « c'est que la Russie rCesl pas seulement déchirée par le vampire Intelligence j elle est rongée aussi par le vampire Bureaucratie I » Tout ce qui sort de la bureaucratie « n'est que mensonge >. La noblesse pourrait prononcer devant le tsar et le peuple la parole de vérité ; mais ici est la déception suprême : aux désordres extérieurs, s'ajoute l'anarchie interne; Tennemi libéral, « la clique constitutionnaliste », bien loin de se heurter à un rempart d'airain, barbotte à l'aise dans la liquéfaction des forces conservatrices; le guide traditionnel, voyez ce qu'il est devenu : c est une noblesse en sommeil, une noblesse « mourante » ( « frappée de démence », me dit un autre), qui a perdu ses traditions en même temps que le sens national, qui n'a plus ni cohésion ni volonté de classe, et qui est en train de déchoir de son rôle historique et social. On cherche un pouvoir, on n'aperçoit plus que le spectre d'un gouvernement. A l'heure môme oià il lui faudrait se manifester, il s'éclipse, et, dans les troubles qui désolent la Russie, sa part de responsabilité est à peu près aussi grande, écrit le prince, que celle des passions exaspérées du prolétariat.
Quel remède à une situation si désordonnée? Le remède, disent les conservateurs, est dans le renforcement du pouvoir gouvernemental et de la volonté suprême.
Les uns, les grands privilégiés, entendent ce renforcement dans le sens d'une affirmation dominatrice et péremptoire du principe autocratique. Les autres, plus nombreux, suggèrent la combinaison d'une action énergique avec des réformes sérieuses, et adjurent Tautocratie de n'hésiter pas, selon la vieille tradition moscovite, à se retremper dans le peuple. Ils lui rappellent que son origine est essentiellement populaire, que le tsar n*est. autre chose qu'un grand boyard que le peuple a mis debout sur ses épaules. Que l'autocrate se tourne donc vers son peuple; que, s'appuyant sur ses cent millions de paysans, il balaie d'un geste la cohue de ces intellectuels, de ces déracinés, de ces malfaiteurs de l'étranger, qui troublent la quiétude de l'Etat! En 1612, la Russie fut sauvée par les paysans et par la petite bourgeoisie, « soutenus alors par les intellectuels de ce temps-là, c'est-à-dire par le clergé ». Chez les paysans, le sentiment social est demeuré très fort, et leur consultation démontrerait avec éclat que la nation est restée conservatrice. Le paysan possède, l'ouvrier ne possède pas. C'est donc sur le paysan que doit reposer le statut de l'Etat, car un gouvernement ne peut sans folie prendre sa base sur l'élément radical de la nation. L'autocrate qui s'abandonne à l'ouvrier n'est plus qu'un démagogue et cesse d'être l'homme de la nation.
Si le paysan a raison de demander de la terre, de quoi se plaindrait-il politiquement? Il a plus de liberté que n'en avait le paysan français en 1789. Il a même plus de droits politiques que n'en a le seigneur : le noble élit son maréchal, qui le représente, mais qui tient en même temps du fonctionnaire, puisque son élection est soumise à la ratification impériale, et qu'il est l'intermé-
diaire nécessaire entre le gouvernement et la noblesse, et là est son unique prérogative de classe; outre ses assemblées communales, le paysan élit encore le juge du premier degré, qui est du village, comme lui. Croyez-vous donc qu'il se soucie de la Constitution? Il ignore jusqu'à son nom!
Il est traditionnaliste d'instinct, et la Constitution, le régime représentatif ne sont ni des traditions ni des conceptions russes; toute Thistoire sociale de l'Empire les condamne.
— Raisonnons, me dit le prince Mestchersky, d'après les données du passé. À Torigine, l'institution du zemstvo est apparue comme un acheminement vers le régime représentatif. Or, son histoire prouve justement que la Russie y est réfractaire. L'œuvre du zemstvo a avorté. Les hommes qui logiquement eussent dû le constituer s'en sont peu à peu désintéressés. Le zemstvo n'a rien fait; il n'a pas su profiter des libertés que lui laissait la loi' : pas un qui ait eu l'idée de créer une caisse d'assurance rurale ni une banque de crédit. Il en résulte que notre paysan est un peu plus malheureux qu'il y a quarante ans, avant sa libération. Oui, plus malheureux. Autrefois, si sa chaumière brûlait, c'est le propriétaire qui avait à la reconstruire; aujourd'hui, c'est lui qui doit la relever, et il est sans argent... Il est intelligent, et même « il a du talent »; mais il est apathique, indolent, sans initiative, et le zemstvo n'a pas su le diriger.
1. La vérité est qu'Alexandre III et Nicolas II n'ont pas laissé passer une occasion de restreindre les prérogatives des zemstvos. Lorsqu'il fut question d'en étenàre l'institution à tous les gouvernements et provinces, M. Witte tint ce langr^ge : « Si l'organe est bon, avant de le développer, songez à lui donner les libertés que vous lui refusez; s'il est dangereux, pourquoi le développer? Ce qui est coutiadictoire, c'est de dioiiQuer la capacité des zemstvos, en même temps quo vous en augmenterez le nombre. » On se rappelle que Plœhwe alla jusqu'à leur interdire une action commune en vue d'expédier un train sanitaire aux armées de Maudchourie.
LES UAISONS DES GONSEUVAÎELKS 455
J'en ai coqqu un qui s'obstinait à faire pousser du froment dans une terre misérable; il cul lirait son froment comme on cultive dans un potager des carottes ou des asperges ; il en récoltait 300 grains par an, et ne se rebutait pas. Notre faiblesse nationale, c'est que, s'il n'y a pas d'initiative dans le peuple, il n'y a pas non plus d'esprit de suite chez ceux qui pourraient le guider. C'est ainsi que notre histoire est une succession d'avortements. On s'amuse de tout ce qui est nouveau, on se lasse de tout ce qui ne l'est plus. Nos intellectuels sont pour l'instant passionnés au jeu de la Constitution ; mais si nous avions un parlement, au bout de six mois, je me demande comment il fonctionnerait, car personne ne s'y intéresserait plus... Laissons la Constitution aux gens qui aiment le bavardage et l'ostentation. On ne donne pas à des hommes le droit de représentation, quand ils se conduisent comme des fous! »
A ces hypothétiques arguments d'ordre historique et psychologique, les conservateurs en ajoutent un autre, d'oï'dre national, celui des allogènes.
L'Empire russe, disent-ils, est un agrégat de nationalités dont l'unité factice n'est réalisée que par la puissante étreinte de l'autocratie. Dans sa large main, l'autocrate tient embrassés tous les rameaux épars, et il en fait une frondaison harmonieuse et vivace. Que la main se desserre, l'unité sera rompue, et du grand Empire il ne restera que des branches disjointes et antagonistes. L'élément russe y est en minorité. Autour de lui, chaque province commencera par réclamer la reconnaissance officielle de sa langue. L'ayant obtenue, elle exigera davantage, jusqu'au jour où, son autonomie ayant été arrachée à l'imprévoyance ou conquise par la force, elle cessera d'appartenir au vieux tronc national. En attendant que, l'une entraînant l'autre, elles se soient toutes affranchies, craignons qu'elles ne constituent dans le parlement un
cartel numériqnetnent supérieur qui écrasera la représentation propremeDt rusâe. Dès lors, arant que d'être diminuée dans son territoire, la Russie, l'âme et ia volonté russes seront étoufTées par des énergies étrangères. Pouvons-nous de gaieté de cœur courir le risque d'un si grave péril, donner à des provinces conquises, qui sont nos colonies h nous, les moyens d'imposer leurs lois à notre patrie? Que penserait le monde, si la France et l'Angleterre toléraient que riado-Chiue et l'Australie vinssent chez elles dicter leurs volontés?
C'est la Pologne, la Finlande, le Caucase, etc., dont les enfants ont été drainés en masse dès le début de la guerre, et immédiatement envoyés au front des armées, que ces conservateurs ingrats assimilent à nos Annamites et aux nègres de l'Australie!
N'importe, l'argument est sérieux; politiquement et nationalement, il est permis de dire qu'il est même le . seul sérieux. Les libéraux, d'une part, y opposent une r réplique dont M. Nabokov a été le porte-parole; d'autre part, les congrès de nationalités s'accordent à repousser toute tendance séparatiste. Mais c'est sur ce point sans doute que, à l'heure solennelle de la Constituante, les libéraux, radicauï et socialistes devront faire porter tout l'efTort de leur dialectique. 11 faudra qu'ils répondent à celte impérative interpellation des derniers conservateurs :
— Voulez-vous l'intégrité ou la dissolution de l'Empire?
Ils répondront qu'ils veulent la grandeur de l'Empire, de tout l'Empire, le scellement de l'nnité nationale par la liberté. C'est à ce moment que la voix des nationalités, de ces ( colonies » que l'on dédaigne et que l'on craint, sera intéressante à écouter.
L'autocratie est-elle h bout ? — Les troubles, les répressions, les espérances, l'idée constitutionnelle depuis cent ans. — La Russie d'aujourd'hui se répète. — 1855-1905. — Est-ce une nouvelle crise? Est-ce la Révolution? — Etendue, rapidité et originalité de la crise actuelle. — De novembre 1904 à juin 1905. -^ Les caractères du mouvement. — Céder ? Résister ? — On se laisse arracher les concessions. — Ed résistant, le régime ajourne.
— Un geste qui serait beau. — Calcul des forcés de résistance.
— L'armée douteuse. — L'autocratie a-t-elle encore le choix ? — L'heure passée. — Quels hommes pour mettre en œuvre la Constitution? — Une classe dirigeante. — La France en accusation. — L'alliance franco-russe. — La délivrance prochaine.
Voilà les faits, les partis, les hommes, les programmes. Voilà les premières blancheurs de Taube. Est-ce bientôt le soleil, la liberté?
Un régime qui n'acquitte pas sa dette à l'égard de la société abdique sa légitimité, et n'est plus, quelle que soit l'ancienneté de son éclat ou de ses services, que la raison sociale d'une entreprise de parasites. Lorsque la voix de la nation s'élève pour lui demander des comptes et qu'il les refuse, il se condamne. Il est virtuellement mort, s'il ne lui reste à opposer aux sommations que la troupe des agents sortis du peuple, vêtus, nourris, entretenus des deniers publics.
L'aotocratie est-elle arrivée à ce point extrême? Si la nation crie, quel développement d'énergie meut ses muscles? La vie russe, au moment présent, n'est pour Tobservateur qu'une gesticulation désordonnée, si, après avoir considéré les faits, il ne calcule leur valeur dynamique; au terme de ce long procès-verbal d'une période passionnée, il convient de répondre à ces questions : Quelles forces de résistance, si elle prétend résister, a gardées Tautocratie? Que vaut Topposition qui l'assaille? La nation, qui essaye sa puissance destructive, est-elle préparée aux reconstructions, et quelles mains les dirigeront ?
En 1801, Alexandre !•' s'entretient avec ses conseils d'un projet de Constitution encore vague, et, pour la première fois, sont prononcés autour de l'Empereur des mois singuliers : on y parle des « obligations » du souverain, des « droits » des sujets. De 1806 à 1812, Spéranski refond l'administration, réorganise l'Empire, et annonce des desseins plus audacieux encore au moment où il tombe en disgrâce. En 1831, la Pologne est en insurrection, et, à Varsovie, la Diète va proclamer la déchéance des Romanov; aux cadets d'une école militaire qui demandent de? cartouches, le sous-lieutenant Vysoçki répond : « Des cartouches! vous en trouverez dans les gibernes des Russes! » En 1861, la Pologne de nouveau se soulève; dans les rues des villes, dans les bourgs, les Cosaques pourchassent et la troupe fusille des foules sans armes, qui n'interrompent point leurs chants pour mourir. En môme temps, les universités russes s'agitent : on ferme celles de Pétersbourg et de Moscou, on emprisonne en masse les étudiants. Alexandre II accohiplit des réformes profondes et en annonce de nouvelles. En 1882, en 1887, en 1889, mômes rigueurs, renouvelées de 1861, contre les étudiants mômement révoltés.
Durant ces cent années, l'idée constitutionnelle chemine, et, aux heures de crise, s'exprime comme crève un abcès jamais vidé, incessamment reformé. Le premier, Alexandre I**^, se souvenant qu'il est disciple de Laharpe, y a rêvé. Les sociétés secrètes de 1812 ont commencé d'étudier et de cultiver le bacille. Il est déjà vigoureux en 1825. Il pénètre peu à peu et successivement toutes les couches sociales. Quand il est question d^abolir le servage, les propriétaires et les nobles se flattent que la restauration du ZemskI sobor, de l'antique Douma nationale, sera le prix de leur abnégation, et leur restituera en influence politique ce que la réforme leur aura coûté de domination sociale et de sacrifices d'intérêts; déçus, ils exhalent ensuite leurs dolentes rancunes. En 1862, l'assemblée de la noblesse de Tver a osé demander la convocation de la Douma; celle de Toula réclame des États généraux. En 1863, en 1871, en 1880, en 1901, d'identiques manifestations collectives se produisent dans les zemstvos. Le 26 janvier 1880, au fort du terrorisme, le « Comité exécutif » du parti révolutionnaire, c'est-à-dire les nihilistes, lance à l'autocratie son ultimatum : reconnaissance des libertés essentielles, Assemblée nationale. Quatre jours avant l'explosion des bombes qui Tattendent au bord du canal Catherine, Alexandre II a signé la Constitution. Ignatiev lui-même, dans les mois qui suivent, Alexandre III régnant, soumet un projet de représentation nationale...
Aux jours où nous sommes, nul geste, nulle parole qui ne soit la projection d'un geste déjà fait, le retentissement d'une parole déjà entendue. Comme Vysoçki à ses cadets, Gapone dit à ses ouvriers : « Pillez les magasins de l'Etat, armez-vous aux arsenaux, arrachez leurs fusils aux soldats ». Comme les Polonais de 61, le peuple de Pétersbourg, le 9 janvier, les gens de Varsovie, le 1'^'' et le 2 mai, meurent en chantant. Les mêmes pri-
sons reçoivent les mêmes étudiants. Les mômes assemblées proclament les mêmes revendications. Les mêmes terroristes bourrent de poudre les mêmes engins. Comme Spéranski et Loris Mélikov, Witte est prêt à réformer; Sviatopolk Hirsky s'y est essayé. Gomme Alexandre II élabora des projets de représentation nationale, Nicolas II en entretient ses ministres. Mais Alexandre II signe de sa plume la Constitution, Nicolas ne signe de sa parole que des promesses sans précision.
Entre hier et aujourd'hui, voici des analogies plus saisissantes encore.
La guerre de Mandchourie répète la guerre de Crimée. Port-Arthur est une reprise de Sébastopol. Les circonstances et la stratégie sont les mêmes pour la guerre intérieure de 1905 et pour celle de 1855.
Un historien écrit :
« Le premier moment de stupeur passé, on se mit à Tœuvre. On répara en quelques jours des années d'insouciance et de brigandaf?e administratif. Habitants, soldats, marins, mirent la main aux travaux de terrassement. En quelques jours, grâce à un miracle d'activité, le sol rocailleux se souleva en redoutes, en remparts couronnés de fascines ; quatorze ou quinze mille marins, désireux de venger la ruine de la flotte, vinrent renforcer la garnison... »
Est-ce la défense de Port- Arthur qu'il raconte? Il ne s'agit pas du Kouang-Toung, mais de la Chersonèse et de Sébastopol.
Voici, en traits exacts, le sommaire de la situation de l'Empire :
« Les désastres d'Orient furent un terrible réveil : les flottes invincibles de la Russie étaient contraintes de se réfugier dans les ports ou de se couler dans la rade de Port-Arthur; l'armée était vaincue à Liao-Yang, vaincue au Cba-Ho et à Moukden par les Japonais si méprisés.
Quatre-vingt mille Orientaux, installés sous Port-Arthur, insultaient à la majesté de TEmpire. Le silence de la presse avait pendant trente ans favorisé les voleries des employés; les forteresses, les armées avaient été détruites d'avance par la corruption administrative. On avait tout attendu du Gouvernement, et la guerre de Mandchourie apparaissait comme une immense banqueroute de Tautocratie; la monarchie patriarcale et absolue déposait son bilan devant l'invasion des jaunes. Alors un mouvement prodigieux se manifesta en Russie; les langues se délièrent; une vaste littérature manuscrite courut sous le manteau et lapida le gouvernement de revendications inattendues, accusant tout le monde à la fois, l'Empereur, les ministres, l'administration, les diplomates, les généraux. »
Qui parle ainsi? Est-ce quelque journaliste inventif ou quelque affilié de la Révolution?... C'est H. Rambaud, qui, dans son Histoire de la Russie (p. 669), dresse le bilan de l'Empire en 1855. Nous avons changé un chiffre et des noms, sans ajouter ni transformer une seule phrase : le bilan reste exact.
Des placards, à la même époque, circulent de mains en mains.
« Réveille-toi, ô Russie, s'écrie l'un d'eux. Dévorée par les ennemis du dehors, ruinée par l'esclavage, honteusement opprimée par la stupidité des tchinovniks et des espions, réveille-toi de ce long sommeil d'ignorance et d'apathie! Nous avons été tenus assez longtemps en servage par les successeurs des Khans tatares. Lève-toi, dresse-toi, calme, devant le trône du despote; demande-lui compte du désastre national... La Russie, ô Tsarl t'avait confié le pouvoir suprême, et tu étais comme un dieu terrestre. Et qu'as-tu fait? Aveuglé par la passion et l'ignorance, tu n'as recherché que le pouvoir, tu as oublié la Russie. Tu as consumé ta vie à passer des revues de troupes, à modifier des uniformes, à signer les projets législatifs d'ignorants charlatans. Tu as créé la race méprisable des censeurs de la presse, afin de ne pas connaître les besoins, de ne pas entendre les murmures de ton peuple, de ne pas écouter la voix de la vérité.
Humilie-toi devant tes frères. Implore ton pardon. Jette-toi dans les bras de ton peuple. 11 n'y a pas d'autre salut pour toi. ))
Cinquante ans plus tard, Gapone, au soir du 9 janvier,, écrit aux ouvriers : « Le Tsar-bète fauve, ses fonctionnaires, voleurs de l'État et pilleurs du peuple russe, ont voulu délibérément se faire et se sont faits les assassins de nos frères, de nos femmes et de nos enfants sans armes ».
J'emprunte encore à l'histoire de H. Rambaud les lignes suivantes :
« Le système qui consistait à gouverner la Russie, sans aucune participation du pays à ses propres affaires, dans la routine et le silence des bureaux, était condamné. Les fonctionnaires, si orgueilleux sous Nicolas, baissaient Ja tête sous la réprobation publique : le nom de Ichinovnik,. si redoutable naguère, était devenu un terme de dérision et de mépris ; Topinion l'associait naturellement à tout ce qui était suranné, ridicule ou odieux. Les serviteurs de l'autocratie, courbés sous le poids d'une accablante responsabilité, mettaient une sorte de pudeur à cacher les titres pompeux et les décorations qu'ils étalaient jadis avec tant de complaisance. 11 semblait que la Russie conservatrice de Nicolas 1<^' fût rentrée sous terre : lout le monde se disait libéral. Un souffle d'espérance hardie et d'audacieuse initiative passait sur (out le pays... Mille voix s'élevaient dans les journaux, dans les revues, dans les livres, subitement émancipés, dans les salons et dans la rue, que la police, dans son effarement, oubliait de surveiller. »
En 1855 comme en 1905, la môme espérance circule dans les poitrines avec la môme chaleur abondante, et Taliégresse est pareille au point qu'elle répète les mêmes choses et s'exprime presque par les mômes mots. Comparez ces documents que séparent cinquante années d'histoire :
On lit dans un journal :
Le cœur tressaille de joie dans Tattente des grandes réformes sociales qui sont sur le point d'être effectuées, réformes qui donneront pleine satisfaction à l'esprit, aux vœux et aux espérances du public.
L'antique harmonie et communauté de sentiments qui a toujours existé entre le souverain et le peuple est entièrement rétablie. L'absence de tout sentiment de caste, le sentimentd'une commune origine et d'une fraternité qui unit toutes les classes de la Russie en un seul peuple homogène, lui permettront d'accomplir, paisiblement et sans efforts, non seulement ces grandes réformes qui ont coûté à l'Europe des siècles de luttes sanglantes, mais d'autres réformes encore que les nations de l'Occident sont encore hors d'élat d'accomplir.
C'est aujourd'hui le jour le plus heureux de ma vie. Je l'attendais avec Timpatience d'un jeune homme. C'est un jour historique dans la vie du peuple russe. Nous sommes à l'aurore du jour où sa voix sera entendue par toute la terre.
(Souvorine, à propos du rescrit de février.)
Le rescrit restaure l'idée de la véritable autocratie, prenant son appui dans la communion de l'Empereur et de son peuple . Cette communion est la base la plus indestructible et la plus sûre de la puissance et de la grandeur de la Russie. Le vœu des meilleurs fils de notre patrie est accompli : les homme»
les plus dignes, pourvus de la confiance de la société et du peuple, élus par le peuple lui-m«^me, vont travailler à l'œuvre législative... L'appel des élus de la terre aux travaux législatifs n'est qu'un commencement dans une certaine direction historique.
{Novoié Vrémia,)
Que l'Empereur s'appuie sur son peuple, qu'il se retrempe à la source de son droit.
(Syromiatnikov.)
Un autre écrit :
Nous devons remercier la guerre qui nous a ouvert les yeux sur les sombres côtés de notre organisation politique et sociale, et c'est notre devoir de profiter de la leçon. Mais on ne doit plus supposer que le gouvernement puisse, par ses propres forces, remédier à nos vices. La Russie ressemble à un vaisseau échoué, que le capitaine et Téquipage seraient impuissants à dégager seuls ; il ne peut être remis à flot que par le reflux tout-puissant de la vie nationale.
Les élections doivent avoir lieu non par classes, ce qui aboutirait à une représentation d'intéréfs égoïstes, mais par circonscriptions territoriales, sans distinction de catégories... Des représentants ainsi élus exprimeront vraiment Topinion publi que russe .
(Rouss.)
Il faut que tous les sujets se sentent également citoyens russes, qu'aucune partie de la population, qu'aucun groupe social, ne soit exclu de la représentation nationale et ne devienne ainsi Tennemi de la nouvelle organisation.
(Discours de Troubetzkoï à l'Empereur.)
Remercions Dieu d'avoir été battus, car la victoire aurait couvert de lauriers nos blessures béantes... La paix nous est plus nécessaire qu'une victoire.
(Prince Mestchersky.)
L'activité libre de la nation est la condition première de révoluHon légale et féconde (le la vie politique et économique (lu pays... Etant données la gravité et l'importance de la situation intt^rieure et de la situation oxt(';ii»-ure actuelles, l'assemblée exprime Tespoir que le pouvoir suprême convoquera des représentants du peuple élus pour
diriger la patrie avec leur concours vers une nouvelle voie, en se fondant sur les principes de droit et sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple.
(Résolution du Congrès des zemstvos de novembre).
Ainsi la Russie d'hier revit et se prolonge dans la Russie d'aujourd'hui. Elle y revit avec son môme visage, ses mêmes gestes, les mêmes véhémences de sa parole. Pourtant à chaque crise, depuis 1825, s'est apaisé le frémissement des cœurs, et dans le pesant silence de l'autocratie s'est absorbée la clameur libérale. Assistonsnous à une crise nouvelle de l'organisme? Est-ce que « cela s'arrangera », comme disent familièrement des Parisiens à qui une révolution semble une invraisemblable conjecture, et comme Tun d'eux me répétait, avec un sourire obstiné, dans le jardin même du Palais-Royal de Camille Desmoulins? Et tant d'efforts, tant de soins, tant de sommations et de sang n'aboutiront-ils qu'à un « renforcement de l'autocratie », selon le mot du manifeste réactionnaire du 18 février/3 mars?
Si vif d'esprit, le Slave est de mouvements lents et de volonté laborieuse. C'est un être de chimère et de soumission; en* son âme, la monotone histoire de sa vie nationale a fermé les esp?ices de la réalité et de la liberté. « La vérité, disait Bismarck, n'a point de prix pour eux. Ils se repaissent d'apparences. Ils croient tout ce qu'il leur plaît de croire. » L'apparence d'une révolution suffira-t-elle à leur appétit révolutionnaire? N'y eut-il pas, aux jours de crise, des heures où, déjà las de l'effort, enclins à admirer en eux-mêmes une mâle énergie et à y caresser les magnifiques images de leur illusion, ils se pensèrent libres pour avoir rêvé de la liberté? « De ce
466 UAUBE RUSSE
jour, écrivent les journaux, date la rénovation de la Russie. La Russie délivrée commence une nouvelle période de son histoire, etc.. » De quel jour? C'est la phrase type qui retentit dans l'espace à toutes les haltes où, debout sur la colline, la Russie embrasse Timmensité libre et croit renfermer dans son cœur. Après la guerre de Crimée, après la libération des paysans, après la guerre turque, au 12/25 décembre 1904, au 18 février/ 3 mars 1905, c'est elle qui éclate dans Tair joyeux, et nous Tentendions hier encore, après que l'effort de six mois aboutit à faire prononcer par l'Empereur dix mots imprécis devant une douzaine de délégués. « Ce jour, s'écrient les journaux, restera la date historique de la proclamation de nos libertés I »
Soit. Négligeons donc les propos des Russes, et observons leurs actes. Considérons dans la crise présente sa progression, sa rapidité, son originalité, car si elle répète en apparence les crises qui l'ont précédée, elle en diffère néanmoins : les mots sont pareils, mais ils expriment des réalités nouvelles.
Cette crise se distingue en ceci que, pour la première fois, apparaît en Russie Texistence d'une opinion publique, par moments si impérieuse qu'elle est écoutée ; pour la première fois, cette opinion est unanime, et il convient de prendre ici ce mot dans son sens absolu : le régime a encore pour lui des individus, il n*a plus ni classes, ni castes, ni corps constitués, depuis la noblesse jusqu'aux doumas, en passant par les corporations d'industriels et les barreaux d'avocats. Pour la première fois aussi, en raison même de cette unanimité, se décèle une sorte de méthode. Pour la première fois enfin, l'opposition, loin de s'enivrer d'illusoires succès, de se montrer sana souffle après une course audacieuse, se fortifie, s'organise par la pratique. Toute insurrection qui ne s'étend pas est une insurrection morte, disait en 1831 l'historien LéléveU
un des chefs du mouvement polonais. La présente insurrection des esprits en Russie se développe et se décuple avec les jours ; après huit mois, elle se manifeste plus ordonnée, plus cohérente, plus résolue. Sur quelle base fonder ce jugement qu'elle va soudain abdiquer, et qu'en plein travail d'enfantement, la Russie fatiguée s'épouvantera de sa maternité ?
Une partie de Topinion française n'observe pas avec exactitude le rapide eDchainement des faits. A confronter l'histoire de notre Révolution et celle de la crise russe, on aurait la surprise de constater, chez les Russes d'aujourd'hui, une hâte plus fiévreuse que chez les Français de 89, et, dans les événements, une vitesse plus accélérée. Plœhwe disparaît, Mirsky lui succède, et aussitôt s'élève la chanson de la liberté. Elle est bien vague et rythme des espérances encore lointaines. Mais les délégués des zemstvos s'assemblent (novembre). Fait capital. Ils s'assemblent, malgré les défenses. Ils délibèrent, et délibèrent contre le pouvoir. Pour mesurer leur hardiesse, songeons à la discipline féroce qui ètreint le peuple russe, à sa longue soumission, rappelons-nous que, moins de six mois auparavant, Plœhwe a interdit à ces mêmes zemstvos de s'accorder sur renvoi d'un train sanitaire aux armées, pour un devoir de solidarité nationale. Et que disent alors ces zemstvos? ■Sous une forme respectueuse, ils rédigent un programme insurrectionnel : ils dénoncent la bureaucratie, ils demandent la consultation populaire. Ils expriment si bien l'opinion générale, et le régime s'y trompe si peu que, le mois suivant, en réplique, parait Toukase de décembre qui annonce des réformes. Première victoire.
Vont-ils se tenir pour satisfaits, attendre patiemment que les promesses impériales se réalisent en actes?... Eclate, sous l'action socialiste, le coup de tonnerre du 9/22 janvier. Après qu'elle a parlé, la nation donne son
sang en gage de sa volonté, et le régime a la faiblesse de Taccepter en signe de sa domination. C'est la liqueur fécondante qui coule sur le sol russe. De toutes parts, pointent les épis. L'ouvrier se révolte, le paysan s'ébranle, le bourgeois occupe la rue ; les universités se ferment, les ateliers chôment, les prétoires vibrent, les chemins de fer s'arrêtent. Aux quatre points cardinaux gronde la rébellion. La vie économique de la nation est suspendue. Deuxième étape.
Les partis réagissant l'un sur l'autre et se poussant mutuellement, le libéral reprend la scène, tandis que le socialiste, en sourdine, par la grève permanente, marque son impatience. Par toutes leurs bouches, les libéraux clament leurs volontés. Nous avons dénombré leur armée. Nous avons noté leurs manifestations : réunions, conférences, mémoires, etc. Les journaux, qu'une censure apeurée redoute maintenant de frapper, assaillent chaque matin le pouvoir. On taxe de duperie le rescrit de décembre. On récuse l'œuvre des commissions officielles. On repousse toute connivence avec elles. Les défaites militaires sont le ferment du désordre intérieur. Le régime sent l'obligation de livrer un nouveau gage et rend l'édit de février : cette fois il n'annonce plusc^es réformes, il pï'omet la réforme, il assemblera les élus du peuple. Victoire.
L'opinion exulte, mais ne se repose pas encore. Que sera cette réforme? Que seront ces élus? Elle indique au pouvoir la route qu'elle a choisie. Elle lui crie que, hors de là, il ne trouvera que précipices mortels. Bientôt, elle le somme de l'y suivre. Des congrès d'avocats, un congrès socialiste, un congrès d'allogènes se réunissent et délibèrent en plein jour. Malgré les défenses de Trépov, dont l'autocratie essaye en vain de faire un dictateur, mais qui n'en a ni les capacités ni le prestige, le deuxième congrès des zemstvos se réunit à Moscou (mai) : il exige le
suffrage universel et la souveraineté de l'assemblée du peuple. Quel chemin depuis novembre! En termes enveloppés, on demandait une consultation populaire; en termes impérieux, on exige la Constituante! Quatrième étape.
Le pouvoir craintif, qui n'ose aller au libéralisme, parce qu'il a peur de s'y dissoudre, qui redoute de se laisser entraîner à la répression, parce qu'il comprend qu'il y pourrait trouver sa perle, se décide, après trois mois passés, à révéler la pensée du sybillin rescrit de février : c'est une élection de classes qu'il préconise ; du scrutin il exclut les juifs; il n'a voulu qu'ajouter un rouage à la bureaucratie. L'opinion, déjà irritée de l'attente, s'exaspère. Les journaux se déchaînent, les manifestations se multiplent; tout est prétexte à crier, à voter, à sommer. « Se moque-t-on de nous? » disent les voix coléreuses. Le troisième congrès des zemstvos et des doumas (juin), interdit comme les précédents, se réunit en hâte. Il rédige ce document inouï qu'on appelle aussitôt de son nom, le Manifeste de la Nation'^ il s'adresse directement au Tsar, en des termes encore inconnus en Russie; il ose lui dire qu'on le trompe et insinuer qu'il cherche à tromper ; il a l'audace d'invoquer sa responsabilité impériale 1 Confrontez ce texte au texte de novembre : il porte témoignage direct pour l'accélération des faits et les progrès de l'insurrection. Cinquième étape.
Le Congrès ne se borne pas à rédiger ce document. Il décide de le remettre en mains propres à l'Empereur et désigne une délégation. A sa tète, il place le plus modéré d'entre ses membres, le prince Serge Troubetzkoï, mais lui adjoint les plus hardis, Pétrounkévitch, le prince Lvov. L'heure est si grave que Troubetzkoï accepte cette solidarité, attestant ainsi l'union de toutes les forces d'opposition. — « Vous ne passerez pas », dit Trépov. — « Nous n'avons pas à faire à vous, répliquent-ils, mais à
l'Empereur. » Après huit jours de méditation, l'Empereur cède. Mais 11 choisira les délégués à recevoir, mais ils devront communiquer préalablement leur requête 4 Trépov. . . — Non, non, disent-ils : nous parlerons à TEmpereur. et nous lui parlerons tous. L'autocratie s'incline enfin. Voici la Révolution regardant le souverain dans les yeux. Son langage est encore mesuré, parce qu'elle a la volonté de ne point hrusquer les faits, mais elle proclame hautement ce qu'elle a à dire : le suffrage de tous pour l'assemblée de tous, et, si Nicolas feint de ne pas la comprendre, du moins l'a-t-il entendue. Date historique. Par \b seul fait qu'elle a accueilli des délégués, l'autocratie a reconnu le droit collectif du peuple* Pour la première fois, le vieux tsarisme moscovite avoue son impuissance à gouverner seul. Sixième victoire.
... Par ce sommaire, comptons le nombre des pas. Âjoutons-y que la marche est scandée par le fracas des bombes et la rumeur de la grève, que chaque journée nouvelle est un semeur qui jette aux sillons ouverts la graine de révolte, que l'onde révolutionnaire s'élargit incessamment, et, d'un mouvement irrésistible, charrie toutes les énergies qu'elle a éveillées. En vérité, est-il besoin d'avoir vécu, pendant ces jours, de la vie russe, ausculté sa fièvre et mesuré ses agitations, pour constater l'évidence, à savoir que la marche de l'opposition est jusqu'à présent victorieuse et qu'on lui résiste à peine? Les maux d'une guerre qui menace de devenir un châtiment l'ont puissamment aidée, certes, mais ne l'ont point créée. La guerre a été dans l'éprouvette le réactif chimique qui dissocie les éléments et leur restitue leurs caractères dispersés : soudain, à l'éclair des batailles, on a distingué., en conflit avec un xégime qui se dissout et se cherche, une opposition déjà consciente et unifiée, une opinion publique dont on niait l'existence, parce qu'elle était enfermée dans les cachots de Plœhwe, une force
r impatiente de rictoire. Si vous ne venez pas à irait Troubetzkoï an mois de mai, attendez-vous lieCiiHis innombrables et à des catastrophes irrè> .;li\>rdre de choses ancien est condamné par la IIb nos défaites extérieures ; il se décompose de ^ FaiTèt de Thisloire est prononcé contre hii... » Itamer? « Tout ce qui arrive, me disait au mois li''primïe Khilkhov, ministre des Voies de corntlÉ, devait arriver; la Russie est en évolution, im les pays de l'Europe. Je n*ai qu'une surprise, ^fcev dioses se produisent si tôt, et que je sois Hivt poirr les voir. »
Htiit» nous n'assistons encore qu'aux prélimilld a*est que le début du conflit. La nation se et- précise ses volontés. Le pouvoir l'écoute, la pèse ses propres incertitudes. Quelle résolulé ûeane ?^
^Mder, Peut^il résister encore? Mais c'est mainte- Mbit ae décider. Pressé de trop prés, de pas en en venir à l'Assemblée nationale. L'Assemblée [ga*!l a promise, sera pour la nation une conquête ie, et c'est à lui de le dire. Les paroles \j les actes sont mâles, et voici Theure pour sa mâle vigueur.
ir, ou du moins il s'en flatte. Il a pour Fui
machine bureaucratique, perfectionné» par
et qui ne se brisera pas au premier choc;
nM armée déjà rongée, mais dont la majorité,
demeure entre ses mains. Il a surtout la mjs-
imobflité de la masse paysanne et le long ata-
fsiQétion qui pèse sur tous les hommes de la
sr. B» résistant, il se proroge et ne se sauve pas.
■V pas ramener jamais à lui les parties insur-
iple. Qu'il ne se flatte pas non plus de
gouverner contre elles. Que fait-il depuis huit m< Il leur cède. Morceau à morceau, il leur abandoune peu de sa puissance et de sa fierlé; mais il le fait {;auchement; il n'a ni le courage de sa résistance n\ le mérite de ses concessions : si le rescrit de février avait paru en décembre, l'Empereur eût noué â sa partie la Russie unanime; si ce rescrit de février avait publié bravement le propos de convoquer une assemblée vraiment nationale, et si cette assemblée avait été réunie inci)ntinent, sans faux-fuyants, sans supercberie, sans les maladroites manœuvres de cette Commission Bouliguine dont le nom, pendant trois mois, servit b amuser l'opinion, l'Empereur acclamé pourrait aujourd'hui se promener librement dans les rues de sa capitale, protégé contre toutes les entreprises par son peuple. On n'a pas pressenti la force de l'irrésistible poussée. On a compensé des rescrits prometteurs par des mesures d'état de siège, et, si Nicolas fui '.n verbe, Trépov fui l'acte. On se laisse arracher le^ concessions sans en avoir le bénéfice. On finira peut-<JLru par signer la Constilulion, sans réussir h fixer personne à sa propre fortune.
Ou hésite, on ergote, on ruse; on fait un clignement d'œil réactionnaire à Pobédonoslsev et un sourire libéral au zemstvo; à toute parole qui donne est enchaînée une parole qui reprend. Par quelle dérision tous les actes de l'Empereur sont-ils accompagnés d'un acte gouvernemental qui, sous couleur de les expliquer, les dément? Le rescrit de décembre, qui convie la presse à être « la véritable interprète des efforts raisonnables faits pour le bien de la Russie », est suivi le même jour d'un communiqué du ministre qui interdit aux journaux de discuter le régime politique de l'Empire. Le rescrit de février, qui appelle les élus à collaborer avec le pouvoir, est suivi d'une circulaire qui interdit aux zemstvos, assemblées d'élus, de délibérer sur ce document. Le discours aux
délégués de la nation, qui renouvelle cette promesse et cet appel, est suivi d'un commentaire qui spécifie le sens officiel de la harangue et interdit aux journaux de lui trouver une interprétation différente. Etc.. La bureaucratie se rit-elle de Nicolas, et, à chacun de ses gestes, prend-elle plaisir à affirmer sa tutelle? Est-ce Nicolas qui s'évertue à ces vains jeux de bascule? Ne voient-ils pas qu'à tendre sans cesse et à retirer l'appât, on irrite les appétits et Ton tue la chance de pacifier les consciences? Ah ! Majesté Impériale, quelle glorieuse page vous pouvez couvrir, s'il vous convient, dans Thisloire de votre pays! N'ambitionnez-vous pas ce rôle orgueilleux d'être, après votre grand-père le Grand Tsar libérateur, le plus grand Tsar libérateur? Quel retentissement chez les peuples, si, communiant avec votre époque, et souffrant de la souffrance des hommes russes, il vous plaisait soudain de faire le grand geste de délivrance et, à l'appel de vos sujets, de répondre à votre tour : Liberté! Liberté î Lorsque, dans la grâce fleurie de Péterhof, vous receviez l'autre jour les quatorze délégués de la nation, votre cœur n'a-t-il pas frémi, et ce mot de largesse n'a-t-il pas fait trembler vos lèvres ? N'avez-vous jamais regardé, par les fenêtres, les grands arbres qui croissent en liberté dans votre parc, les petites fleurs parfumées qui se penchent au-dessus de leurs tiges, et librement referment, à la fraîcheur nocturne, leurs corolles frileuses, la vaste mer libre qui, au bout des allées, berce vos rêves de son libre murmure ? N'avez-vous pas écouté toutes les voix de la nature qui rythmaient à vos oreilles la chanson de la liberté, et, face à face avec ces hommes, qui sont pareils à vous, n'avez-vous pas daigné recueillir l'adjuration pathétique que leur contrainte jetait à votre omnipotence? Faut-il donc que, par voire volonté, ils demeurent les seuls esclaves sur la terre libre?... Ce mot que vous auriez pu dire et que vous avez retenu, il vous délivrait
en même temps qn*il les délivrait, car votre servitude* n'est pas moins pitoyable qae leur sujétion, et, dans le* jaillissement d'air et de lumière que votre main en s'ouvrant ferait ruisseler sur la Russie, vous auriez votrfr part!...
En résistant, le régime ajourne. Il perpétue l'agitation, et l'agitation ne se perpétuera qu'en s'ampliâant. Ce sont les zemstvos et les doumas de pîus en plus hardis^ les manifestations qui s'exaspèrent; c'est, quelque jour, la vie industriellie arrôtée dans tout l'Etat par la grève, que serviront les patrons et les ingénieurs ; rappelonsnous qu'au mois de juin, deux cents ingénieurs, assemblés à Pétersbourg, prenaient l'engagement de suspendre tout travail et d'arrêter les machines, quand le moment serait venu. Ce sont lea pistolets qui éclatent au nez des policiers, les bombes qui roulent sous les voitures. C'est quelque régiment qui abat ses armes devant l'émeute ou les décharge contre les cosaques ; c'est quelque équipage entraîné à la rébellion par l'exemple des équipages de Nébogatov. Ce sont les paysans, que travaille fortement la propagande socialiste, décidément soulevés à travers l'Empire, pillant les biens, dévastant les propriétés, furieux de carnage et d'incendie.
Craignons pour la Russie, pour l'humanité, cette effroyable calamité. Conjurons l'autocratie de l'épargner au monde. Qu'elle ne songe point seulement à elle-même, mais à tout ce qui pense, à tout ce qui vit sur la terre russe, car le torrent dévastera toutes choses sur sa route, et le sol s'imbibera de sang, comme aux grands jours des invasions barbares. Qu'elle ne s'abuse pas non plus sur la longue patience de ces forçats du labour. Ce n'est pas d'hier qu'ils ont pris conscience de leur misère et qu'ils se préparent à l'allégresse de vivre. En 1812, quand les shakos français apparurent dans leurs champs, ils acclamaient les soldats de Napoléon, qu'ils prenaient ingénu-
ment pour les porteurs de liberté. A chacune des crises subies par la patrie, on les a vus s'agiter à leur tour, souvent môme devancer les mouvements qui ébranlaient les villes. Déjà, au temps de Tesclavage, ils disaient sentencieusement : « Nos dos sont au seigneur, mais la terre est à nous. » Ne nous étonnons ni de leur sauvage ignerance, puisqu'elle fut préméditée par ^exécrable calcul bureaucratique, ni de leur docilité à écouter les prédications des révolutionnaires, car en ces êtres demeurés primitib, les révolutionnaires exaltent rinstiuet brutal, et, par surcroît, la traditionnelle organisation communiste du mir les dispose à entendre la parole socialiste. Souhaitons d<Mie, pour rhonneur de l*humanité, pour le destin rifôse, et pour la dynastie elle-même, que la Révolution s'accomplisse sans eux, pour eux, que sa tâche première soit de libérer ces âmes et de les élever à la civilisation. Souhaitons que le régime aperçoive le péril. Souhaitons qu'il cède.
Ah! qu'il cède! Qu*il donne à l'univers cette leçon de mâle vertu ! Révolution d'éclatante lumière qui se ferait par raccord dotons dans un élan chaleureux d'abnégation fraternelle! Exemple pour le monde, en voie, lui aussi, de perpétuelle évolution, et qui affirmerait, à travers le blanc steppe, le triomphe merveilleux de la vérité et de la justice! L'autocratie, nccepfant Texigence des temps modernes, confère au penplo la parole souveraine, lui remet la direction de rfitat, proclame la Constitution, dfîvient une monarrhif* pareille aux monarchies d*Europo, s(î conquMTt h ^ratitndçFd"^ générations et laisse à l'aTO»nir Ifî soiw dft foftifiprr, par fes voies qu'il saura déeofiTrir, c<;tl« fMîfsoonft ffff>r?^\fi qnelle aura reconnue et jotéerdm U luoufU, ' (}ff^ f^i^\^ ^ rfl glorieux desseifif L'Angle»t^jrrft., v.r,^ 1'^ iv:/in;»rrh1p ^onsiitiilionnelle, ff'eBt-ollêr pni d^îv^rrijc. .y^, ar^;,.n4 p^nplp, pf |a fortune *? ta hmSÛB àê H;inw^ ^-r»M-^ moins illustre qu« ceHO' déP kl ftnin
Qu'il le sache du moins, ce régime usé par les ans, et qu'avant de se résoudre il pèse son destin : à la minute où il signera la résistance ou le renoncement, c'est sa victoire ou sa perte qu'il tiendra suspendue au bout de sa plume. Il dépend de lui que la Révolution soit une Evolution, que la paix fraternelle confonde les cœurs, ou que le sang jaillisse à travers les sillons et éclabousse les palais; mais qu'il ne se flatte pas que les veines du peuple fournissent éternellement à la terre sa rouge boisson. Je ne me rappelle pas sans trouble cette parole que me dit un libéral dans un moment d'enthousiasme : « La même main qui signera la paix avec le Japon, signera la Constitution. » Dans sa pensée, cette main ne sera pas celle de Nicolas...
Mais céder, assurer la paix dans son cœur en la donnant à la patrie, c'est le grand œuvre, et les grandes œuvres veulent de grands hommes. Qui peut dire si Nicolas, quelque jour, dans une illumination soudaine, saura comprendre le devoir de l'heure? Qui peut l'espérer, alors que tous ses actes attestent un propos de souveraineté absolue, que toutes ses paroles sont dilatoires, qu'on le sait superstitieusement attaché à la doctrine de l'autocratie intégrale, dévotieusement respectueux de la politique et des suprêmes conseils de son père, que lui-môme a pris soin de le proclamer en toutes circonstances, que, dans le moment où il promettait aux quatorze délégués de la nation « l'admission des élus aux travaux de l'État », il affirmait sa fidélité « aux principes russes originaux », c'est-à-dire à l'autocratie, enfin que tous les actes de son gouvernement, depuis huit mois, ne sont qu'échappatoires, impostures et supercheries?
Escompte-t-il son prestige personnel, ou bien la force acquise de la bureaucratie, ou bien l'énergie de ses cosaques? A-t-il bien distingué dans sa vérité et son
étendue le désordre de son empire? Âttend-il que ce désordre se fasse insurrection et lui éclate au visage? S'il se repose sur ses soldats, qu'il écoute les voix de l'opinion, qu'il interroge ses états-majors. Peut-être oseront-ils lui répéter ce qu'ils disent ouvertement déjà, et de quel nom ils ont appelé les armées de Mandchourie : « L'armée de la Révolution. » Un général du ministère m'a dit un jour : « La paix faite, il faudra ramener les hommes par petits paquets et les disperser aussitôt dans toutes les garnisons : ce sera une bonne précaution. » Et comment ne seraient-ils pas désignés pour la révolte, ces misérables qui, dix-huit mois durant, furent les témoins et les victimes de Timprévoyance, de l'anarchie, de la corruption, et, pour prix de leurs âpres souffrances et de leur héroïque sacrifice, rapportent la défaite? Le corps des officiers est entamé. Un général qui commande Tune des trois armées sous Liniévitch est constitutionnaliste, je le sais de science directe; sur vingt officiers que l'on rencontre, on en trouve un, par aventure, qui s'essaye à défendre le régime; Liniévitch a sans doute envoyé à son Empereur la liste des cent cinquante officiers qu'il a fait arrêter ou fusiller, pour avoir, à bout de courage, refusé le combat ; Nebogatov a rendu ses cuirassés, parce que ses hommes, sous les obus japonais, se croisaient les bras; à la nouvelle du désastre de Moukden, les prisonniers polonais, à Tokio, mêlent leurs hurrahs aux «banjos » des Japonais ; à la nouvelle du désastre de Tsou-Sima, un équipage se révolte à Pétersbourg; le 5/18 juin, plusieurs centaines d'officiers, réunis à Krasnoé-Sélo, délibèrent s'ils accepteront plus longtemps le rôle de policiers et d'exécuteurs qui est devenu le leur ; le 9/22 janvier, on a vu à Pétersbourg un officier en tenue diriger, l'épée nue, la construction de la barricade de Vassili-Ostrov ; les refus d'obéissance se multiplient ; des informations sûres de Mandchourie annoncent que des régiments murmurent si haut
qu'ils couvrent la voix des chefs ; au mois de mars, on découvre à Cronstadt de& placards où les soldats et les marins sont poussés à détériorer les bâtiments que Ton y arme; VOrel essuie un attentat; le 25 février/ 13 mars, Tamiral Tchoukhine, commandant la flotte de lia mer Noire, publie un ordre du jour où il signale le* efforts de la propagande révolutionnaire parmi ses équipages; combien de cadavres de pendus Rojestvensky a-t-i' laissés derrière lui avant d'arriver jusqu'à Togo?... C'est ainsi que débutent les séditions de soldats. Sans doute, l'armée fut jusqu'à ce jour fidèle an trône. Mais les paroles et les sentiments finissent toujours par déclancher les actes, et quelles sûretés peuvent donner à un régime des officiers qui ont cessé de respecter ceux qui les conduiseiit et rougissent dans leur cœur de la besogne qu'on leur commande?
Est-ce sur de tels appuis que le pouvoir fondera une volonté de résistance? S 'il répugne à céder, qu'il compare ses moyens à la grandeur de son effort. Qu'il regarde à l'horizon la défaite certaine. Qu'il médite ces paroles prophétiques qu'Ivan Petrounkévitch, après Troubetzkoï et tant d'autres, prononça au Congrès des zemstvos du mois de mai : « Si le gouvernement s'obstine à repousser nos revendications, c'est lui qui aura, de propos délibéré, anéanti le dernier espoir d'une évolution pacifique, et qui se sera mis face à face avec la Révolution. » Si vraiment la société est dans l'état où ce livre l'a montrée, si le régime n'a plus avec lui ni les ouvriers, ni l'intelligence, ni l'industrie, ni la noblesse, si déjà une partie des paysans entrent en mouvement, si son armée fléchit entre ses mains, il doit être vaincu, il est vaincu. II n'est pas d'exemple qu'un gouvernement ait pu dompter la révolte d'un peuple si elle est profonde, et l'histoire condamne celui-ci. Le choix lui reste entre un renoncement qui lui promet une forme nouvelle de vie et l'agonie
de quelques ans ou de quelques mois jusqu'au fossé de la mort.
Mais en vérité a-t-il encore ce libre choix? Quoi qu'il tente désarmais, n'est-il pas déjà perdu, et, à travers la pourpre souveraine, est-ce autre chose qu'un fantôme que nous voyons écroulé sur le trône impérial? Aveugle et sourde monarchie, qui s'est verrouillée dans la vaine majesté de son orgueil, et qui méprisa Tordre du destin! Résistance ou renoncement, qu'elle appréhende la fatalité de rirrévocable suicide. Il n'y a pas longtemps que M. Pierre Struve, directeur de VOsvobojdiénié (la Délivrance), dans une lettre ouverte à M. Jaurès, écrivait : « Nicolas est maître de sortir pacifiquement de la crise russe. » Quinze jours passés, M. Pierre Struve «ût-il répété cette affirmation pacifique? « Il n'est pas encore trop tard », criait au régime la Rouss^ dans ce virulent article que nous avons reproduit; imais c'était au mois de février, et, depuis, que d'irréparable les déceptions et les colères n'ont-elles pas enfermé dans l'âme russe ! Ce geste que les meilleurs amis du régime Tadjuraient de consentir, qui sait s'il est temps encore qu'il le fasse?
Les supercheries d'une impudente bureaucratie, défiant le temps et les hommes, ont abreuvé et exaspéré la conscience nationale. Â la contraindre, on a gagné d'accumuler en elle des forces qui décuplent son énergie et son audace, et ce qu'elle eût joyeusement accepté hier, son avidité multipliée n'est plus disposée à s'en contenter aujourd'hui. La Révolution russe a commencé le 6/19 novembre 1904, à la minute où la première séance du Congrès des zemstvos s'ouvrait chez H. Korsakov; elle s'est affirmée le 8/21 novembre, 4:hez M. I^abokov, lorsque le Congrès vota les onze j[)acragraphes de sa Déclaration; elle a reçu le baptême .le 9/22 Janvier 1905 dans le sang des ouvriers de Pétersboorg; depuis ces jours historiques, nous la
voyons se poursuivre et se développer, et il n'est pas une heure qui n*ait accru et fortifié la conscience qu'elle y avait prise d'elle-même. Il fallait comprendre qu'elle était la Révolution. Si l'on voulait la paix pour la nation et le salut pour soi, c'est alors qu'il fallait non pas lui tendre la main et se livrer à elle, mais la saisir et la pousser devant soi. Une autre occasion s'est offerte : ce fut le 18 février/ 3 mars. Puis une troisième, le 7/20 juin, quand on se mit en face des délégués de la nation. A aucun de ces moments, le régime n'a perçu le sens des faits, n'a entendu l'avertissement de la fatalité. Des fauxfuyants, de la ruse, des pièges, encore et toujours de la ruse, voilà ses armes; des essais de violence, voilà ses raisons. Spectres de Charles I*"" et de Louis XVI, n'avezvous rien à dire aux monarques en détresse qui oublient
vos enseignements et répètent vos fautes?
Après tant de mois perdus, quelle concession faire aujourd'hui qui soit durable? La Constitution? Il y a six mois, elle était le terme; elle n'est plus maintenant que le point de départ. Déjà les libéraux sont dépassés, et il apparaît qu'au Parlement futur, ils formeront un centre suspect à une gauche entreprenante ; la rumeur populaire, qui les a poussés, les poussera plus loin, plus loin encore; et ce régime, accablé sous sa faiblesse, qui pensera peutêtre avoir tout donné quand il les aura rejoints, découvrira avec épouvante qu'il n'a rien donné. Et s'il donne davantage, c'est davantage qu'on lui demandera; et, saisi par l'insatiable machine, tiré de rouage en rouage, laminé et vidé, il risque d'achever misérablement un destin qu'il n'aura pas su conduire. Un Alexandre II, un Nicolas I«' qui serait un libéral, eussent compris la nécessité de l'heure. Bravement, énergiquement, ils fussent montés sur le navire, mais pour y saisir la barre, et se seraient eux-mêmes grandis en assurant leur salut. Nicolas temporise, hésite, se fie au temps pour détruire
l'œuvre du temps. Il pense avoir accompli son devoir souverain en affirmant son affliction et sa bonne volonté ; que ne relit-il la lettre que Tolstoï lui écrivait naguère : « On ne peut faire le bien à Thomme que Ton a bâillonné afin justement de ne pas entendre ce qu'il désire pour son bien » ! Au mois de novembre, les plus hardis des radicaux ne songeaient qu'à une monarchie épurée et rajeunie ; beaucoup, aujourd'hui, entrevoient déjà la possibilité d'une République définitivement libératrice. 0 Empereur, voilà votre œuvre I
A quelque extrémité que se résolve Tautocrate, la Russie aura sa Constitution, cette Constitution dont le grand-duc Vladimir, au mois de février, disait à un journaliste anglais « qu'elle serait la fin de la Russie comme nation, que l'anarchie prévaudrait, que TEmpire se désagrégerait. » Mais la Russie possède-t-elle des hommes capables de la mettre en œuvre, et, si le règne de la bureaucratie s'achève, quelle sorte de gouvernement tirera-t-elle de ses entrailles ?
L'univers se pose avdc anxiété cette question et ne la résout pas toujours à l'avantage de la Russie.
Ceux qui ont approché l'âme russe en ces mois de iièvre sont moins inquiets. Ils ont vu des assemblées où des orateurs méthodiques et savants, nourris de l'expérience de rOccident, exposaient leurs idées avec un ordre réfléchi; ils ont causé avec des hommes qu'ils ont trouvés pourvus d'une eoltare solide, de volontés fortes et de programmes sagement délibérés; ils ont été les témoins d'un ample mouvement conduit avec une consciente hardiesse : pourquoi ees mêmes hommes, qui savent si exactement ce qu'ib veulent, ne seraient-ils pas aptes à diriger un gouvero^meot? Et comment, alors qu'ils pouvaient être ieoiês. pour assurer leur union, de n'engager qu'une aetioo 4^ critique et de négation, ne serait-on pas
frappé de ce fait qu'en menant avec méthode l'opposition et en formulant des idées, ils manifestent des volontés réalisatrices, c'est-à-dire des qualités de gouvernement? La France de 89 avait, dit-on, une classe bourgeoise nombreuse, cultivée, dès longtemps entraînée au maniement des affaires publiques par la prati^e du Parlemesnt et des États-Généraux, et cette classe intermédiaire manque à la Russie. Ceci revient à condamner la Russie à ne se libérer jamais, car ce n'est poind, à coup sûr, l'autocratie qui aidera à la constitution d'un tiers-État destiné à la déposséder. Mais c'est là le jugement sommaire d'observaiieurs superficiels.
Certes, la fiussie n'a ni Parlement ai magistrats qui traduisent iloraoe par tradition; son archaïque Zemskî sobor n'a rien de compara&le à nos anciens États-Généraux; et il serait vain de chercher en elle la forte organisation de riche et pratique bourgeoisie qui fleurissait dans la France de 1789. Mais peut-on affirmer qu'elle n'ait point de bourgeois? Toas ces industri^els, ces somptueux marchands, ces avocats, sont-ils autre chose que des bourgeois? Ceux qu'elle appelle des nobles ne sont-ils pas, au demeurant, des propriétaires bourgeois, sans analogie directe avec notre ancienne aristocratie de bataille, de privilèges et de tradition? Elle a dressé, dans les doumas de ses villes et dans les zemstvos de trentequatre gouvernements et provinces, un personnel nombreux déjà entraîné aux affaires publiques. Ce sont Ions ces hommes qui présentement défient le régime : quelle apparence qu'ayant su se former une opinion et la défendre orgueilleusement contre une bureaucratie oppressive, ils se découvrent impuissants à la réaliser au gouvernement et à la traduire en actes?
Si ces hommes n'ont pas acquis l'expérience ancienne de nos gros bourgeois révolutionnaires, ils ont du moins sous les yeux des exemples et des leçons. Les nôtres
avaient à forger de leurs mains rinstniment de liberté, et, quand ils décapitaient la monarchie, à tirer de leur conscience et de leur cerveau des modes nouveaux de gouvernement. Hormis l'Angleterre, TEurope rivait dans le chaos, les luttes d'influences ou la domination de droit divin; mais ils connaissaient mai les choses anglaises. De tout Teffort de son intelligence, la France a conçu et constitué les formes vivantes de lia liberté, et telle fut notre ingénuité que c'est dans les républiques aristocratiques de la Grèce et de Rome que nous prétendîmes chercher des modèles. Athènes présida aux débats des assemblées; Tacite illumina Camille; Périelès, Alcibiade et Timon prirent place sur les bancs èe la Convention. Mirages, qui nous cachaient à nous-mêmes notre propre originalité ! Mais en accouchant laborieusement la liberté, nous fabriquions de l'histoire, et de cette' histoire le monde a vécu depuis cent ans^ Un si violent labeuv, tant de passion, tout ce drame poignant d'espérance et de sanglante beauté fiirent-ils donc yains, et la rude école que nous avons faite, faut-il que les peuples en travail de délivrance la recommencent à leur tour? La Russie a sous les yeux les annales de* l^Europe. Elle peut y étudier les chemins qui conduisirent les nations h leur affranchissement; entre les formes de gouvernement, elle n'a qu'à choisir. La plupart des citoyens qui se proposent à elle sont des hommes qui ont lu^ voyagé, vécu de la vie occidentale; nulle surprise d'ignorance we les attend au gouvernement ; ils y apporteront du savoir, de la bonne foi, des idées ; ils feront circuler la vie dans ce corps malade où la buveaucratie laisse cheminer la mort
Par eux, la Russie s'organisera dans la liberté, pour la civilisation et le progrès. Pat eux, eHe cenoaltra les consciences élargies et les intérêts prospères. Mais vivssent-ils à défaillir, la Russie mourrait-elle de leur laâllite? Ce sont là propos de réactionnaires, empressés ^^
tous pays à annoncer la fia des races, si meurent les régimes qu'ils chantent. Un grand peuple ne meurt pas. Un grand peuple, jeune, vaillant, intelligent, et qui accumule depuis des siècles des réserves de forces, ne peut pas mourir. Il ne meurt point de la Liberlé, qui est l'exaltation de la Vie. Emportée par l'effroyable tourmente révolutionnaire, la France est-elle morte? Par la Liberté, elle a grandi et s'est al'ljrmèe dans le monde, pins qu'elle n'avait fait par la vicloire el le prestige de ta primauté. Avec ou sans les bommesqui témoignent aujourd'hui pour elle, la Russie vivra et trouvera pour sa vie renouvelée ses organes el ses formes. Elle vivra, parce que la vie prévaut sur la mort. Elle sera le jeune et pur levain qui réveillera les énergies lassées de la vieille Europe. Eu môme temps qu'elle accomplira son salul, elle sera notre exemple. Ne désespérons ni d'elle ni des hommes en qui elle ose enfin regarder l'avenir.
C'est vers la France que ces hommes se tournent le plus volontiers. C'est la France qu'ils envient et qu'ils ont failli désaimer. Un soir, je rencontrai à diner un écrivain qui, après quelques paroles amères dont le sens m'échappait, me jeta soudain :
— La France, je la déteste I Je lui en demandai la raison.
Alors, dans un discours enOammè, d'une voix précipitée et haletante, dont, à chaque mot, l'incomplète connaissance de la langue brisait l'élan, il me dit à peu près :
— Nous aimions la France. Nous comptions sur elle. C'est dans ses livres que nous avions façonné nos esprits. C'est dans son histoire que nous cherchions des modèles. Dans ses révoltes, dans sa magnifique Révolution, nous trouvions l'exempte de notre libération. Et nous espérions i notre tour, puisqu'elle avait eu raison jadis de ne pas
D'HIEK A DEMAIN 485
désespérer. Hélas! de quel faîte n'est-elle pas tombée dans nos cœurs! Nous la voyons, depuis dix ans, elle, la France républicaine et libérale, donner sa caution et son appui au régime effroyable qui ravage notre pays! Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe chez nous? Nous sommes plus bas que les Turcs, Monsieur, plus basque les Turcs! Et c'est à cette conjuration despotique, corrompue et vicieuse, que la République française a prêté son crédit moral et son argent. Grâce à son crédit, l'autocratie a pu continuer à faire figure dans le monde, et elle en a profité pour redoubler de scélératesse, comme ces marchands qui vendent des fruits pourris sous une belle étiquette. Grâce à l'argent français, elle a soutenu son train et enrayé une terrible crise économique qui eût déchaîné une crise sociale, et l'eût déjà balayée sans rémission!... Yoilànos griefs. Monsieur. Sinous avons cette guerre qui nous ruine, si nous continuons à être pillés par la bureaucratie et opprimés par les Romanov, la France est complice. Je vous dis que c'est une honte. Je vous dis que votre France n'est plus celle que notre jeunesse a aimée et vénérée, et, je vous demande pardon de vous le répéter, je déteste la France!..: »
Il pleurait en me disant ces choses, et j'eus pitié de la souffrance passionnée de ce patriote.
Sous une forme moins rude, voilà pourtant les sentiments dont on retrouve l'expression dans les bouches libérales. La France républicaine a déçu la Russie révolutionnaire. Quand ces hommes ont besoin de tant de vaillance pour lutter contre le régime qui les tient, ils s'affligent et s'indignent qu'on ne les laisse pas face à face avec lui, et qu'une grande puissance libérale comme la France, jetant son prestige dans une balance déjà inégale, lui confère son amitié et un peu de son bon renom. Et c'est un spectacle paradoxal que celui de l'autocratie, qui a recherché notre pays malgré sa forme t^^>^r-
blieaiae, et des libéraux qui s'en écartent parce qu^ellie est répuMicaine.
Il est permis de présumer que ralliance militaire franco-russe est rirtuellement descellée. Que la monarchie résiste, elle aura à rassembler ses forces démandtelées par la défaite, à essayer de reconstituer de feurs débris Tunité morale d'un grand peuple en bouillonnement, à lutter peur rexistence. Qu'elle su^ccombe, les lî<béranx auront la charge de réorganiser TEtat, de refondre les institutions, d'enseigner la liberté, de créer la yie. Libérale on autocratique, la Russie, repliée sur elle-même, n'aura ni le loisir, ni la force, ni la volonté de regarder par-dessus ses frontières; convalescente, elle tendra tont son offert à refeire son sang appauvri* : folle nation, qui, dansr ces heures de gestation, lui demanderait de distraire* à son profit un peu de l'énergie qu'elle dépensera pourelte-raèmel
Cependant, demeurons-lui fidèles. La force des armes n-est rien qu'une chance heureuse dans les cartes d'un joueur audacieux ; la puissance morale est la condition des grandes œuvres et le bien des nobles âmes. La Russie est en voie de conquérir sa conscience et d'affirmer ses vertus. Le peuple de France sera-t-il contre elle dans ce duel héroïque oix, jour par jour, il voit revivre les péripéties de celui qu'il engagea il y a cent seize ans et qui n'est pas clos? Il y eut une heure où la France moderne écouta l'appel de sa conscience : ce fut en 1863, alors que, d'accord avec TAngleterre et l'Autriche, elle protesta solennellement auprèsde Tempereur Alexandre II en faveur de la Pologne. Ces temps généreux sont révolus. La politique a créé aux gouvernements de 1905 d'autres devoirs. Mais ce message que l'ambassadeur de France n'a plus la liberté de porter au palais impérial, que le peuple de France, du moins, le remette fièrement aux mains du euple russe. C'est pour les amis de la liberté un sujet
de tristesse que ce mot de « russophilie » ait pris le sens où nous le voyons attaché. « Êtes- vous russophile? disent les libéraux. — Sans doute. — Alors vous n'êtes pas des nôtres.» Un jour que j'écrivis à un illustre savant pour lui demander une entrevue, il me répondit : « Je vous recevrai avec plaisir, si vous êtes un ami de mon pays :^. Je réfléchis qu'il voulait dire : Si vous êtes un ennemi des perturbateurs... Oui, certes, proclamons notre russophilie. Soyons les amis de la Russie, de toute la Russie qui pense, qui travaille, qui vit, de la grande Russie douloureuse et vaillante en mal de liberté, et qui, redressant lourdement ses épaules serves, lève vers le ciel ses yeux encore timides et regarde sur la montagne Taube qui blanchit.
Les actes se multiplient. — Fléchissement de la force militaire. — Un moribond s'éteint. — Les tueries du Caucase. — La Pologne toujours insurgée. — Les Juifs se montrent et le Bund agit. — L'émeute. — On massacre à Ivanovo, à Minsk, etc.. — Troubles agraires. — Un officier brûlé vivant à Koursk. — Bombes et coups de revolver. — L'odyssée du Knias-Poterrikine . — L'escadre de la mer Noire n'obéit plus, et celle de la Baltique l'imite. — Les baïonnettes en rébellion. — Odessa se soulève.
L'agitation libérale. — Le projet Bouliguine. — Bouliguine démissionne. — Chipov? — 93 pousse 89. — Witte plénipotentiaire.
Les mutineries continuent dans l'armée et la flotte. — Le 4e Congrès de Moscou : le projet Bouliguine définitivement condamné ; la Constitution ; TAppel au peuple ; « Inscrivez toute la Russie! ». — « L'Empereur silencieux. — Mauvais bruits de Cour.
14 Juillet 1905.
Dans cette Russie maintenant furieuse, les événenaents se précipitent et gagnent de vitesse la plume qui les conte. Au dernier chapitre, nous en avons noté la rapidité et nous avons montré leur progression. Le meilleur restait à dire : c'est au fracas des balles révolutionnaires et dans le branle-bas des vaisseaux insurgés que s'inscrit, jour par jour, l'histoire présente du régime.
Tandis que je corrigeais les épreuves de ce livre, des actes graves s'accomplissaient. Ils éclataient en Pologne, au Caucase, à Odessa, au bord de la Baltique : au Nord, à rOuest, au Sud; vers l'Est, à l'extrémité de l'Empire,
c'est la guerre qui se traîne, ce sont, si j'en crois des correspondances sûres, les bataillons qui commencent de gronder : partout l'angoisse, la révolte, la défaite.
11 convient, avant de clore ces pages, de noter ces actes, non pour la justification qu'ils apportent aux conjectures de l'auteur, mais parce qu'ils sont le couronnement, au moins provisoire, d'un série de faits dont on a cherché ici à dégager l'harmonie, et aussi parce qu'en même temps ils commencent quelque chose. Contre la puissance de la poussée sociale, le régime dispose encore, disionsnous de la force militaire; mais nous montrions qu'à des signes certains cette force apparaissait entamée et fléchissante; nous écrivions : bientôt ce sera « quelque êtjuîpage entraîné à la rébellion par l'exemple des équipages de Nébogatov » (P. 474). Ce moment est venu. Par l'insurrection d'un cuirassé, par les mutineries de la mer Noire et des ports de la Baltique, la force militaire a signifié à l'autocratie son refus de servir. Ne servant plus pour ePle, le jour est proche où elle servira contre elle, et, ce jourlà, rautocratie aura vécu. Saluons un moribond qui s'éteint ; ne le plaignons qu'à demi, car de ses propres mains, par un aveuglement d'orgueil, il aura fait inconsciemment le geste implorateur de la mort.
Do toutes parts, la révolte a réveillé ses feux assoupis. Le Caucase a revu les effroyables tueries de février. A Erivan, à Khanlouklar, à Batoum, à Nakhichevan, à Badamiou, etc., les Tatars ont recommencé la chasse aux Arméniens, et les cosaques apportent Taide de leurs fusils à l'œuvre sanglante. A Erivan, du 8 au 11 juin, 36 tués; à Khanlouklar, le 15, 150; à Nakhichevan, 260. Cinq jours après, nouveaux massacres à Nakhichevan; les Arméniens et leurs demeures sont volés, pillés, incendiés, saccagés. A Djagrakh, des femmes sont violées sous les yeux de leurs maris et do leurs enfants; trente-sept Arméniens sont décapités devant leurs femmes. A Badamiou,
POST-SGRIPTUM 491
800 chrétiens et leur prêtre sont convertis de force à rislamisme. Les autorités civiles et milLtaiiTes protègent ouvertement les «massacreurs. Les Arméniens de Tiflis réclament en vain, |>ôur se défendre, les firmes que les cosaques leur cmt précédemment enlevées aân de les remettre aux Tatars* Le 5 juilkt, la grève devient générale à Tiflis, les magasins sont fermés, les journaux cessent de paraître.
 Varsovie, à Lodz, dans toute la Pologne, la situation n'est pas moins grave. Depuis sept mois, nous l'avons dit, la grève y est partout latente, et, dans les périodes les moins fiévreuses, il n'est pas de semaine que n'aient marquée quelque désordre, quelque bagarre, •q«i>elque attentat. Un élément nouveau in1)e<r¥ient : ce sont les Juifs. Les Juifs sont très nombreux en Pologne^ ils y forment wne population ^ui n'avait pas jusqu'alors mérité un bon renom, même dans le monde israéliite. Sous Ténergique action du Bund socialiste, voici qu'ils se réveillent et reconquièrent les anciennes vertus de leurs race. C'est eux qui, dans les troubles présents, jouent le rôle directeur ; c'est eux qui dirigent la grève et la sédition, eux qui offrent abondamment leur sang au pavé des rues.
Le 5/18 juin, on se bat dans les rues de Varsovie, et le régime sent si bien qu'une tragédie se noue, que tous les hauts fonctionnaires de l'administration polonaise reçoivent, en prévision dCun siège à Varsovie^ une circulaire confidentielle, où on leur demande, avec les noms des membres de leur famille, le lieu où ils désirent se réfugier et les lignes de chemins de fer dont ils auront à se servir!
Deux mille grévistes processionnent à Lodz derrière le drajpeau rouge. Les cosaques se meotrent. Cotte fois, le peuple n'attend pas les coups. Il attaque le pre^iiier, les cosaques ripostent. Ce n'est qu'âne oscarmoucbe, il n'y a
tous pays à annoncer la fin des races, si meurent les régimes qu'ils chantent. Un grand peuple ne meurt pas. Un grand peuple, jeune, vaillant, intelligent, et qui accumule depuis des siècles des réserves de forces, ne peut pas mourir. Il ne meurt point de la Liberté, qui est l'exaltation de la Vie. Emportée par l'effroyable tourmente révolutionnaire, la France est-elle morte? Par la Liberté, elle a grandi et s'est affirmée dans le monde, plus qu'elle n'avait fait par la victoire et le prestige de la primauté. Avec ou sans les hommes qui témoignent aujourd'hui pour elle, la Russie vivra et trouvera pour sa vie renouvelée ses organes et ses formes. Elle vivra, parce que la vie prévaut sur la mort. Elle sera le jeune et pur levain qui réveillera les énergies lassées de la vieille Europe. En même temps qu'elle accomplira son salut, elle sera notre exemple. Ne désespérons ni d'elle ni des hommes en qui elle ose enfin regarder l'avenir.
C'est vers la France que ces hommes se tournent le plus volontiers. C'est la France qu'ils envient et qu'ils ont failli désaimer. Un soir, je rencontrai à diner un écrivain qui, après quelques paroles amères dont le sens m'échappait, me jeta soudain :
— La France, je la déteste !
Je lui en demandai la raison.
Alors, dans un discours enflammé, d'une voix précipitée et haletante, dont, à chaque mot, l'incomplète connaissance de la langue brisait l'élan, il me dit à peu près :
— Nous aimions la France. Nous comptions sur elle. C'est dans ses livres que nous avions façonné nos esprits. C'est dans son histoire que nous cherchions des modèles. Dans ses révoltes, dans sa magnifique Révolution, nous trouvions l'exemple de notre libération. Et nous espérions à notre tour, puisqu'elle avait eu raison jadis de ne pas
D'HIEK A DEMAIN 485
désespérer. Hélas! de quel faite n'est-elle pas tombée dans nos cœurs! Nous la voyons, depuis dix ans, elle, la France républicaine et libérale, donner sa caution et son appui au régime effroyable qui ravage notre pays! Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe chez nous? Nous sommes plus bas que les Turcs, Monsieur, plus basque les Turcs! Et c'est à cette conjuration despotique, corrompue et vicieuse, que la République française a prêté son crédit moral et son argent. Grâce à son crédit, Tautocratie a pu continuer à faire figure dans le monde, et elle en a profité pour redoubler de scélératesse, comme ces marchands qui vendent des fruits pourris sous une belle étiquette. Grâce à l'argent français, elle a soutenu son train et enrayé une terrible crise économique qui eût déchaîné une crise sociale, et Teût déjà balayée sans rémission!... Yoilànos griefs, Monsieur. Sinous avons cette guerre qui nous ruine, si nous continuons à être pillés par la bureaucratie et opprimés par les Romanov, la France est complice. Je vous dis que c'est une honte. Je vous dis que votre France n'est plus celle que notre jeunesse a aimée et vénérée, et, je vous demande pardon de vous le répéter, je déteste la France!..: »
Il pleurait en me disant ces choses, et j'eus pitié de la souffrance passionnée de ce patriote.
Sous une forme moins rude, voilà pourtant les sentiments dont on retrouve l'expression dans les bouches libérales. La France républicaine a déçu la Russie révolutionnaire. Quand ces hommes ont besoin de tant de vaillance pour lutter contre le régime qui les tient, ils s'affligent et s'indignent qu'on ne les laisse pas face à face avec lui, et qu'une grande puissance libérale comme la France, jetant son prestige dans une balance déjà inégale, lui confère son amitié et un peu de son bon renom. Et c'est un spectacle paradoxal que celui de l'autocratie, qui a recherché notre pays malgré sa forme répu-
La chroDÎqae de TatteDiat ne chôme pas. Les bombes, les coups de pistolet sosneDt les heures au €aucase et en Pologne. A Minsk, le 12 juillet, une bombe éclate à minait, près de la maison du gouverneur. Le 10/23 jnin, à Pétersbo«rg, M. Snielsky, secrétaire de H. Bonliguine, et que Toii prend sans doute pour le ministre, car il occupe sa voiture, essuie trois coups ée fe«. Le même soir, trois pétards sont lancés contre une patrouille, dans le fpiartier de Kamennoostrovsky. Le 10 juillet, le prince ChouvaioT, préfet de Moscou, est tué à bout portant par un ancien instituteur déporté en Sibérie, Kouiikovski, qui, dans la salle des réceptions de la préfecture, lui tire cinq coups de revolver.
Mais voici le prodige. Le 14/27 juin, le Knias-Potemkine^ grand cuirassé d'escadre de la mer Noire, arrive à Odessa, et T^n apprend que son équipage est en révolte. 11 a massacré une partie de ses officiers, enfermé les autres, désigné une délégation de sept membres pour diriger le navire, et, pendant onze jours, d'Odessa à Constanza et à Théodosie, après avoir lancé à Tunivers une proclamation dont on trouvera le texte plus loin, promène victorieusement, sur la mer Noire, le drapeau rouge de la Révolution qui flotte au haut de ses mâts. Les sept cents matelots du Potemkine^ manquant de vivres et de charbon, finissent par se rendre aux autorités roumaines; mais, par leur libre et pacifique croisière, ils ont porté à Taulocratie le coup le plus rude qu'elle ait encore reçu de la violence. Fait unique dans l'histoire, le spectacle de ce cuirassé aux mains des rebelles, maître de soi-même et de la mer, défiant un régime chargé de siècles et de puissance, et qui est le plus autoritaire du monde moderne I L'amiral Kriéger s'est jeté à la rencontre des révoltés, à la tête de son escadre. Arrivé à Odessa, il a dû renoncer à agir, regagner en hâte Sébastopol, ses équipages lui ayant fait comprendre qu'il ne pouvait
compter sur eux qu'à la condition de ne leur rien demander, et, rentré au port, il a, par précauti^m, désarmé immédiatement deux de ses navires. Huit jours après, on décidait à Pétersbourg d'enroyer dans la mer Noire une partie des équipages de la garde, destinés à remplacer ou encadrer ceux devant qui Ton tremble maintenant.
Un torpilleur, le Géorgu^PobédonastseVj également révolté, accompagnait le Potemkine; un autre, le Prout, s'est aiussi Mtttiné. A Goostanza, l'équipage de la canonnière russe Pzesouape^ a fraternisé arec celui du Potemkine. A Croftstadt, il j a eu des mutineries à bord du croiseur Minin et du cuirassé Alexotiidre IL A Gronstadt, à Libau, à Revel, à Riga, il y a des désordres; on voit les marins s'accorder avec les gréviste*. Voilà le fait grave. Qu'un cuirassé se révolte, aventure tragique et déjà émouvante; mais qoe sa révolte se propage comme une contagion, que ceux mêmes qui n'osent faire le geste violent murmurent, que Ton sente passer, à travers Tarmée et la flotte, des brises de rébellion, c'est l'indice de la Révoluition qui monte et le juste sujet d'alarme d'un régime <|iuî désormais n'a plus d'espérance que dans la force de ses baïonnettes.
Or, depuis quelques semaines, ces indices abondent. Nous en avons relevé un certain nombre au chapitre XXVI. En voici d'autres. Le 13/26 juin, à Lodz, les officiers de dragons du régiment de Murom vont, au nom de leurs hommes, déclarer au commandant qu'il leur répugne de tirer sur une foule désarmée. Pendant l<es troubles de Pologne, les exemples sont nombreux ou de détachements isolés qui encouragent les grévistes, ou de troupes qui tirent en l'air. A Odessa, des compagnies refusent de tirer, on reconnaît officiellement que des officiers se sont mêlé» aux révoltés, A Pétersbourg, le i^ juillet, près du canal Obvodnj, des réservistes se mutinent, injurient l'aumônier chargé de leur faire prêter serment, profanent
496 POST-SCmPTCM
1e<i kdnes. Le ^ juillet, à Bielostok (Pologne), uu bataillon lie réservÎHtes refuse de servir et de loucber ses vivres. Le 4 juillet, à Cronsladt, les marins employés à surveiller la grève du port s'entretiennent familièrement avec les grévistes sur la place Naroskaia, et leur déclarent que, plolôl que de tirer contre eux, ils les aideront au besoin contre les Cosaques. On raconte, et le fait est confirmé, que, au début de juillet, le régiment de Lithuanie, qui appartient k la garde, est entré en collision, à Varsovie, avec les Cosaques et en a lue deuï cents. A Théodosie, le 8 juillet, pendant une revue, un soldat, dans les rangs, a tiré sur le colonel du régiment de Vilna, Pendant que le Potemkine se révoltait, on découvrait à Manille, oii sont retenus trois cuirassés russes, un complot des équipages contre le commandement. Que n'apprendrions-nous pas, si le ministère do la Guerre et le ministère de l'Intérieur nous permettaient d'ouvrir les rapports de leurs agents!
La révolte du Potemkine a accompagné les effroyables désordres d'Odessa qui, pendant quatre jours, ont ensanglanté la ville. La rébellion a été ardente, la répression terrible. La ville est aux mains des révolutionnaires ^ les docks, les magasins du port, tout le port est en flammes. Les troupes tirent dans les rues à coups de mitrailleuses : il y a des milliers de lues, je le tiens d'un témoin.
La grève se rallume à Pètersbourg. Les ouvriers des usines Poutilovse heurtent aux Cosaques. A Kichinev, à Ivanovo, on continue de tuer. L'autocratie chancelle sur un piédestal de cadavres.
Pendant ce temps, l'agitation libérale ne désarme pas. Le 15/28 juin, 117 délégués des zemslvos et des doumas se réunissent à Moscou. Les zcmslvos de Pètersbourg et de Moscou décident, chacun de son côté, avec un aalf
enthousiasme, que, si la convocation de l'Assemblée nationale n'est pas annoncée à bref délai, ils proclameront, dans leurs provinces respectives, l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. AuzemstvodeNijni-Novgorod, on crie furieusement : « A bas l'autocratie! » Le 4 juillet, à une députation de maréchaux de noblesse, le 6, à une députation de la noblesse de Koursk, l'Empereur a répété ses promesses antérieures. On rasera demain gratis.
Le projet Bouliguine, que nous avons analysé au chapitre XXI, est à terre avant d'avoir été promulgué. Tous les organes de Topinion ont crié à la dérision ; le troisième Congrès de Moscou, le 28 juin, l'a déclaré inacceptable; l'action récente du Bund dans Finsurrection polonaise a été motivée en partie par l'exclusion des juifs du droit de. suffrage. Nicolas a compris que l'Assemblée nationale selon le mode Bouliguine, imaginée dans un dessein de pacification, allait être l'occasion de protestations renouvelées et d'un irrésistible soulèvement. Le projet Bouliguine, dont l'enfantement a duré quatre mois, est restitué aux cartons du ministère de l'Intérieur, et, sous couleur de l'amender, le Comité des ministres est incontinent chargé d'en élaborer un nouveau. Il y travaille sans répit.
A ce coup, M. Bouliguine est. démissionnaire. Par qui le remplacer? On pense à M. Chipov. Par fortune pour l'autocratie, M. Chipov refuse. Toutes les fautes, ce régime les accomplira-t-il donc, et l'expérience de six mois de révolution ne lui sert-elle de rien? Qu'il eût investi M. Chipov en déceinbre 1904, manœuvre habile, qui eût renforcé son autorité et désarmé pour un temps le libéralisme. Mais aujourd'hui, les partis s' étant précisés, « l'épigone » Chipov se trouve à l'extrème-droite du libéralisme et n'y représente plus que de rares unités ; on l'a bien vu au Congrès de mai, où il n'a réuni que treize voix contre plus de 120. Objet d'exécration pour le
parti de la Cour, qai continue à le prendre pour un révolutionnaire et n'admet pas de concessions à ropinion, H. Ghipov,. citoyen honoré par ses compagnons d'armes pour sa braTOure, n'aurait pas au pouvoir d'adversaires plus déterminés, car ils l'accuseraient d*y travestir et de discréditer, sous une étiquette libérale, leur programme constitutionnel. Et ainsi TEmpereur, abandonné par les derniers conservateurs et les grands-duc», n'aurait abouti qu'à concentrer et fortifier Topposition des zemstvos.
Ârrètons-nous. La conclusion de ce livre est dans les faits consignés ici. A l'heure où je commençai de tf écrire^, je confesfie qiae je ne m'attendais pas à être à oe poiot pressé par les événements. Le régime autocratique^ sapé de toutes parts, s'anémie et décline dans un ventig0* Attendons-nous à dea actes mémorables, à de tragiques entreprises. Quelqu'un m-a dit que « FOrganisation^ dis combat » du Comité révolutionnaire, ce ténébreux et impitoyable tribunal qui condamna notamment Plœhwe et Serge,aurait accordé à l'Empereur Nicolas pour la. promulgation. Loyale de réformes sérieuses, c'est-à-dire pour la convocation de l'Assemblée nationale, un délai qui expirera le 31 juillet/ 13 août prochain, et qu'elle l'en a averti... 89 a commencé à peine de jeter sa semence sur le sol russe, et déjà, au bout de l'horizon pourpre^ s'annoncent les premières lueurs de 93.
Et voici M. Witte plénipotentiaire. Estr-ce la marque d'une rentrée en grâce définitive? Tombé pour avoir combattu la politique qui conduisait à la guerre, il se relèverait à l'heure où l'autocratie est contrainte de promulguer la faillite de cette politique : parce que ce serait juste et logique, il convient, avant d'affirmer le triomphe de cet homme d'Elat, d'attendre la confirraalion des faits. La tâche qu'il assume est redoutable : quittant l'Amérique, il rapportera à sa patrie, soit une paix probable-
POST-SCRIPTUM k99
ment onéreuse, soit la continuation d*ane g;u«rre exécrée : pesante responsabilité. Assurons-nous, par l'enseignement du passé, qa'il n'est pas rn?raisemblable qu'arant d'investir M. Witte, on ait quelque part médité cette alternative. Mais quoi qu*il arrive, nous n^avons rien à reprendre des pages où nous avons tenté de préciser son caractère et de conjecturer sa fortune.
24 jnUlet 1905.
LArméeet la Flotte. — En dix jours, depuis le 14 juillet, depuis que fut écrite ta première partie de ce postscriptum, on signale : à Lodz, un régimenl de cosaques se mutine ; de même, le régiment d'infanterie d^Ekaterinenbonrg, lequel massacre un de ses officiers ; la noblesse cosaque du Don se réunît, vote une protestation contre remploi des cosaques pour les services de police ; les mutineries des équipages de Liban*, démenties officiellement, sont officiellement confirmées par un ordre du jour du commandant de la forteresse de Libau ; à Cronstadt, un tribunal militaire s'apprête à juger 21 matelots coupables de rébellion, et le septième équipage de la marine, en présence de son commandant, brise ses gamelles, les vitres et les meubles de ses casernements; à Tusine d'Etat de Kolpino, la garde,, jusqu'à ce jour faite par les marins, qui fraternisent avec les ouvriers, sera désormais assuirée par les cosaques.
Les^ Troubles, — Encore des eortèges, des drapeaux rouges et des chants révolutiennaûres à Varsovie et à Lodz. Â Varsovie, un policier est tué^ dans la rue. Troubles agraires dans la région, de Kherson, où Ton fiait 1.060 arrestationsv où ces prisonniers sont battus au point que deux d'entre eux meurent; mêmes troubles dans les^ provinces baltiques. Le Gaucase ne s'apaise pas. A Hei-^
singfors, une bombe est jetée au passage de Tadjoint au gouverneur général de la Finlande, qui est blessé; trois jours après, un lieutenant de gendarmerie est abattu à coups de revolver. A Odessa, sur 102 émeutiers poursuivis, 74 sont acquittés, 24 condamnés à six semaines de prison seulement ; il y a déjà eu 24 pendaisons ; 18 s'apprêtent. A Pétersbourg, on découvre 14 imprimeries clandestines, 2.000 revolvers, 6.000 bombes. Le 14 juillet, près de Kiev, une bombe a été lancée contre la fenêtre du colonel Niemylov, de la 3® brigade de sapeurs. Le 21, bombe à Bielostok contre le fonctionnaire Palemkine, qui est grièvement blessé avec son fils. Le 22, Tagitation croissant à Cronstadt, on y envoie de Péterhof deux escadrons supplémentaires de cavalerie. Ignatiev, en route vers Odessa, qu'il est chargé de pacifier, s'est arrêté à Elisavetgrad et y a donné un spécimen de ses procédés en menaçant les juifs, si le calme ne renaît, de raser la ville pierre à pierre. Dans la campagne d'Odessa, il y a des mutineries de paysans ; trois ont été tués le 23 par les Cosaques.
Les Congrès. — Le ¥ Congrès des zemstvos et des doumas a été formellement interdit par Trépov, et, le 16 juillet, à la séance du bureau d'organisation qui s'est tenue chez M. Golovine, président de Touprava du zemstvo de Moscou, un commissaire de police est venu vainement dresser procès-verbal. Mais une fois de plus, le gouvernement a peur et n'ose poursuivre. Le 19 juillet, c'est encore dans le palais du prince Dolgoroukov, comme au mois de mai, que s'ouvre le Congrès, sur un discours inaugural de M. Golovine, qui cède la présidence au comte Heyden. 227 délégués des zemstvos et des doumas sont présents; à eux, se sont joints, comme auditeurs, en nombre à peu près égal, des membres de zemstvos et de doumas et une centaine de délégués des industriels et
fabricants de toute la Russie. Le 17, ces derniers ont tenu à la Bourse de Moscou une séance préparatoire sous la présidence de M. Kovalesky, ancien adjoint de M. Witte aux Finances. Dans un discours énergique, Kovalesky déclare qu'il faut répudier le projet Bouliguine et exiger des réformes constitutionnelles : Assemblée législative, suffrage universel, libertés de parole, de réunion, de presse, développement de Tinstruction primaire, inviolabilité de la personne et du domicile, législation ouvrière.
Le 4* Congrès de Moscou est de beaucoup le plus important de tous ceux qui se sont encore réunis. « Ce sont les Etats-Généraux », écrit M. Clemenceau, qui force à peine sa signification. Il condamne dans toutes ses parties le projet Bouliguine, qui ne vise à instituer, disent les délégués, qu'un nouveau rouage bureaucratique. Ils exigent : le droit d'initiative souveraine pour l'Assemblée nationale, le contrôle absolu des dépenses, le droit d'interpellation, la responsabilité totale des ministres.
Le mouvement s'amplifie et les prétentions croissent
avec les jours : au Congrès de mai, on spécifiait les modalités électorales ; aujourd'hui^ on fait un pas de plus, on définit les attributions de V Assemblée nationale y on Vexige souveraine. En même temps, le ton se hausse. A Touverture de la première séance, le maître de police est venu sommer platoniquement le Congrès de se dissoudre. Sur son refus, le policier a dressé procès-verbal et demandé les noms des assistants. Alors, M. de Roberty, du zemstvo de Tver, s'est dressé : « Inscrivez toute la Russiel » crie-t-il aux acclamations de l'assistance. Mot de Révolution, que retient l'histoire. S'il a des lettres, le maître de police ne se vit-il point le visage du marquis de Dreux-Brézé, blême sous l'apostrophe de Mirabeau? Il rassemble en hâte les cartes qu'on lui jette de tous les points de la salle, saisit pour tout butin un photographe et se retire. — M. Nabokov propose d'opposer
désormais la résistance individuelle à tous les abus de pouvoir : adopté. — A un délégué qui suggère de soumettre à Nicolas les résolution^s du Coagrès, Ivan PètirounkévUch, enSaouaé^ réplique : « La barrière qui sépare le tsar du peuple est maintenant trop baute. Le gouvernement nous a monirô la route de* La Révolution. U a^ nous reste maintenant d'autre recows quio l'appel a» peuple. » Le prince Bjoskovski piroteste, mais le Congrès- acclame.
On vote une résolution vigoureu$a contre « les violations constantes des droits des citoyens, yy. 9a adopte^ par 220 voix contre 1, uïh projet de Gonsiituftioji) q^ai confirme lea principes^ établis au Gongrèa de m^. Oa décide de le soumettre an peuple pair le moyeA d» eemitiés régionaux^ d'organiser Téducation politique de la masse populaire par UJM active pi;opagan<le. On adopte le texte^ d'un manifeste aufpeu^ qjUii sera répandu dans toiit TEsipûre. Dans un premier vote, une énorme majorité a résolu die tenir le projet Bouliguine pour noa avena, s'il eet promulgué, et dae se désintéresser des éleetiooô à la Gosoudartsvennaia Douma* finalement, on ajourne toute décision sur la tactique; on institue un bureau permanent, qui, en cas d'urgence, convoquera télégraphiquement les congressistes ; de toute manière, ils se rencontreront de nouveau au mois d'août.
Toutes ces décisions sont prises à la quasi unanimité des voix. Mélancoliques, MM. Chipov et Stakhovitch et la demi-douzaine de leurs partisans assistent silencieux à ces fortes séances, et, désespérant de vaincre, laissent passer sur leurs tètes, sans oser s'y confier encore, le souffle de la Liberté. Par ce Congrès, la Révolution s'affirme, grandit, atteste Topiniâtreté d'une volonté ardente, désormais invincible. Trépov peut bien frapper des journaux et ses agents arrêter des photographes : le régime qu'ils servent est démasqué, et, dès qu'il est démasqué, il est perdu.
Le 18 juillet, s'était clos en Finlande un autre congrès, celui de la Ligue des Unions libérales, qui s'est séparé en prenant l'engagement d'organiser dans tout TEmpire Tagitation et au besoin Tinsurrection, si le projet Bouliguine est promulgué.
Le Projet Bouliguine. — Ce projet Bouliguine, honni de toutes parts, n'ose plus se montrer. Que devient-il? On annonce que le Comité des ministres va le passer au Conseil de l'Empire, celui-ci à un Conseil de notables, puis que Ton n'en publiera provisoirement que la première partie... A la vérité, on ne sait qu'en faire.
L'Empereur, — L'autocrate se tait. Où est la vérité ? Où est le salut? Il ne sait par qui remplacer Bouliguine démissionnaire. Trépov?Ignatiev? Sviatopolk Mirsky ?0n prononce tous ces noms, et lui-môme les murmure alternativement. Il voit le danger devant chacun de ses pas, et déjà il le sent derrière lui. Les grands-ducs s'agitent, etÂlexandre Mikhaîlovitch est entreprenant et audacieux, il le sait. On fait courir des bruits sur l'état précaire de sa santé et sur le surmenage intellectuel que lui ont imposé tant d'affaires : mauvais signes pour les souverains dans l'embarras, quand ces bruits partent de leurs propres Cours.
Il faudrait agir, mais c'est justement ce qu'il y a de plus malaisé, disait un homme d'État dont nous avons recueilli les propos. Et ne sachant dans quel sens agir, il pense à interroger l'empereur Guillaume.
ai,- '?
L'arbitraire, l'état de siège, et qjaelques-unes des façons de la bureaucratie.
Extrait du Journal du Comité des Ministres du Hj^^ janvier 1906, à propos de la mise à exécution du paragraphe 5 de Voukase de S, M. VEmpereur^ en date du 12/25 décembre 1904*.
Le rapport dont voici des extraits a été adressé à TEmpereur, au nom du Comité des Ministres, par son président, M. Witte. C'est un document saisissant et inappréciable. Il dénonce l'arbitraire gouvernemental en termes nets et forts. Œuvre d'un organe bureaucratique, il est sévère pour la bureaucratie. Il signale en même temps Tinsuffisance et l'incohérence de la politique gouvernementale à l'égard des ouvriers, des étudiants, des juifs.
L'Empereur, selon sa coutume, a ratifié ce rapport, le 10/23 février. Résultat de cette délibération, de ce rapport, de cette approbation : rien n'a été fait coutre l'arbitraire, l'état de siège est partout renforcé.
Après avoir désigné les lois dont la réforme est visée par l'article 5 de l'oukase, le Comité des Ministres ajoute :
La. première de ces lois, dis sa promulgation, en 1881,. a reçu Je caractère dune loi temporaire et extraordinaire. Le Journal du Comité des Ministres consacré à cet objets et sanctionné par TEmpereur le 4 aodt, stipule que le Comité trouve nécessaire d'approuver la loi sur les mesures extraordinaires pour mie durée de trois ans. Dans la suite cependant, ce terme fut périodiquement prorogé par des décisions prises, sur les rapports des mimstr-eft de Tlntérleur, par le Comité des Ministres et ratifiées chacune: à son tour par l'Empereur. Cette loi sur les mesures destinée» au maiutien de l'ordre et de la tranquillité publics n'a pas cessé de garder sa force, et même, selon les chiffres fournis par la chancellerie du Comité des Ministres, laction des règlements relatifs à l'état de siège s'étend sur un espace de
^GD.OOI) ver^tcs narrées et lur une population di: plus Uons d'&mes, alors que, à l'origine, elle ne SOO.ÛOO versies carrées et 2T millions dhabitanta.
Il faut ajouter & cette constatation que les pouioir^i, attribni par la loi à radministration, de : cj Taire arrElcr et fouiller II persounes gimplemeut Trappëes de suspicion poUttque -, b) con~ trCler les élections aux Eemstvos, aux doumas, aux justices île paix et de les annuler an besoin ; c) déférer à des cours martiales les crimes Jugés politiques dans le sens le plus large du mot, ces pouvoirs sont exercés aujourd'hui dana toute l'éteadne 'le l'Empire. Cependant, nous ne saurions stGrner que les eOirts faits par l'adminislration depuis 1S8), pour extirper la sédition, aient atteint leur bot. Une telle conclusion oblige le Comité à reconnaître l'inefflcacité, ou de la loi. ou de la façon dont elle e«t appliqoée.
L'adjoint au ministre de l'Intérieur, le sénateur Dournovo, a indiqué au Comité des Ministres que les représentaulffl locaux du gouveniemenl, pourvus de pleins pouvoirs, pré'" fèrenl, entre autres moyens d'action, l'interdiction de résidence el l'exil dans certaines régions de la Russie d'Eoropi ou d'Asie. A ce propos, le Comilé fait celle réflexion :
Il est intéressant de cooEtater que l'usage de ce droit relèri directement des opinions privées du représentant du pouvoir, et que, dnns le même gouvernement, ua changement de gouverneur implique un changement dans l' application de la loi, san^ qu'il apparaisse que la situation générale de la province en soit beaucoup modifiée.
Les conséquences malheureuses de l'exil se manifestèrent àî's les premiers temps. Les personnes que l'oo exilait, parce qu'on les trouvait politiquemeot dangereuses, étant privées du droit de résidence dans toutes les régions où l'état de siège était déclaré, étaient contraintes par conséquent de se réfugier dans les régions encore librei de l'état de siège, et, établies principalement dans les chefs-lieux, elles y rencontraient souvent des 1,'ens frappés comme elles de U même pénalité administrative. il en résultait que la population de ces chefs-lieux, jusqu'alors indemne de toute propagande, était exposée à l'mOuence destructive de ces hommes.
Avec le temps, les a°ents du gouvernement, trouvant insuffisants les moyens mis à leur disposition pour combattre victorieusement tous les éléments répréhensibles de la société, étendirent l'application de ces mesures non eeulement aux perionneo suspectes politiquement, mais aussi, en géuéral, à tous les sujets dont la conduite, de l'avis de l'administration, contrariait le eoius tranquille de la vie publique.
Le Comité rappelle qu'en raison de cette extension de Tappli cation de la loi, un conseil fut créé en 1895 aux ministères de rinté rieur et de la Jastice, mais que ce conseil, bientôt débordé par la multiplicité des affaires, ne présentait que des garanties médiocres, étant obligé « de tenir compte de Topinion des agents locaux de l'administration, lesquels déclaraient ordinairement qu'ils ne pouvaient garantir le maintien de Tordre, si leurs décisions n'étaient ratifiées ».
Le rapport continue :
L'adjoint au ministre de l'intérieur a cité parmi les autres mesures le plus fréquemment employées : les arrestations faites sur l'ordre de la police locale, et les perquisitions domiciliaires. Les règlements sur létat de siège ne permettent l'arrestation préventive et la perquisition que pour des crimes d'un caractère politique ; cependant, les représentants locaux de la police et de radmiaistration, maigre une circulaire du ministre de llntérieur leur recommandant de s'ea tenir au sens strict de la loi, usent parfais de leurs pouvoirs dans des conditions qui correspondent peu aux stipulations des règlements^ et ils provoquent ainsi une sourde irritation dans la société. De pareilles coutumes, alors que nul sujet ne se sent garanti contre une perquisition ou une arrestation sans cause apparente, font nécessairement naître le trouble dans les âmes, et ces perquisitions qui, daas l'immense majorité des cas, ne fournissent à la police aucune iudication sérieuse, entretiennent artificiellement l'irritation de la société contre les actes du gouvernement, irritation qui se répercute sur l'état d'esprit général. EnGn les amendes prévues par la loi ne sont pas rares, même si les infractions qu'elles punissent n'ont aucun rapport avec l'ordre public, par exemple : allure trop rapide, inobservation des règlements sanitaires, etc. Ces délits, en vertu de la loi, doivent être portés devant les tribunaux, et cela fut répété à tous les gouverneurs généraux, gouverueurs et préfets; mais les agents administratifs (principalement dans les capitales et les centres importants) trouvaient que la procédure d'un jugement est trop compliquée pour des cas semblables et ne permet pas dans la répression une rapidité qui est la condition de son efficacité. Le sénateur Dournovo estime qu'il serait désirable d'introduire chez nous, au moins dans les grandes villes, et pour )e§ délits du caractère sus-indiqué, des procédures simplifiées à l'tMffnpIe de certains pays européens.
^w conséquence de ces constatations, l'adjoint au ministre àe riwt^rieur a conclu «à la nécessité d'une revision immédiate des règlements existants sur les mesures propres au
maiulieii de l'ordre, en [uèiue Lemps que des règlements sur la surveillance policière ».
Asoo leur, M. Witte entre personnel le ment en scène, ski le rapport cnnsigne ses lingues observations. M. Wilte coa— state que l'extensinn continue, durant les douze derni^reftj années, de l'application des lois sur l'état de siège, ne peidLV pas être expliquée n seulement paries opinions peraouiielleB^ des gouverneurs».
0 11 fftul, 6 la ïérifé, ajoute-t-il, en chercher beaucoufi piua loin I la eMme véritahle. Le gouverne m eut a toujours considéré les 1d».| sur l'âtat de siège coiouie un oioyea de faire disparaître certainBiJ élâioents daa^ereui. Cependant on oubliait que le moyen le plul J sûr pour atleinslre ce but, est, non pas de réprimer le mal, ntteillu de le prévenir en s'allaginnl à ses causes. Chez nous. Ta marcta»! de la législation est souvent trop tent^ et d^ suit pas celle dttB l'esprit luihlic; duos d'autres cas, les travaux li-gislatlfs, qid^ n'étaiejit ]>oiol eu tiarmouie avec les b.'Soios essentiels de fftJ nalii>n, iiolcii pourrÉsultatâe crËer au gouverne ueal de sérieuseiSjl (Ii(B.i:aH' s. o M. 'Witte eo donne ooniuie esemple [a question 1 oaïriéi-e. Alors que le nombre des ouvriers et des usine» a consi-»^ dérahlcmeot auguiente. qu'il est nécessaire d'établir des rapportai ■ normaux entre les industriels et les ouvriers, et que le^ paya dglf l'Europe s'en prëocciipent depuis longtemps, en Russie, dit-il',^ ka BjiLères supérieures dugouveruement ont, jusqu'à ces derniers ' temps, eu celte illosioa qui; In cpiestloo onvrii're Olnit loin d'y Étri arrivée à cette période de développement qui oblige le gonvernement à se mettre à la têtd du mouvement, afin d en rester maître; on continuait de penser que les ouvr.i:rs industriels sont toujours detj paysans, vivant dans les traditions patriarcales de la vie rurale et considérant le travail iniustriel comme un métier secondaire, ce qui fut vrai, en effet, dans les premières années qui suivirent ia libération des serfs. Quelques hommes d'Etat, dont l'opinion était diifcrente, étaient accusés de créer une qurvstîon ouvrière, inexistante en Russie. (Notons le souvenir sans sérénité que M. Witte donne en passant i. ses démflés avec Plœhwe.) M. Wille reppelli! le projet d'assistance ouvrière qu'il rédigea il y a dooïe ans, et qui, daus sa peueéc, devait être suivi d'autres projets d'inspiration aoalogue, mais qu'il dut retirer devant les objections qui l'accueillireot, et il a encore une pensée pour feu Plœhwe.
• Durant ce temps, dit-il, les ouvriers, ne voyant point que le gouvernement fit aifenlionàleurs besoins essentiels, s'occupèrent, parfois avec l'aide de la police, à créer des unions qui devinrent une menace à la tranquillité publique, u
Une autre cause de troubles est la situation des écoles supérieures. Les agitations universitaires se répitent périodiquement.
« Le professeur a été réduit au rôle exclusif de maître d'une science, privé de toute influence sur le développement moral de ses auditeurs. »
« Enfin, ajoute le rapport, le secrétaire d'Etat Witîe n'a pu s'empêcher de parler des juife. Leur hosfilité contre le gouvernement a sans aucun doule pour causes les pénibles conditions matérielles dans lesquelles ils vivent, sous le poids de lois qui limiteikt leurs droits et du sens injurieux pour eux-mêmes que les pouvoirs locaux prêtent souvent à ces lois. » Ces constatations n'empêchent pas M. Witte de conclure que les organes de la police «seront forcés de continuer la lutte contre l'activité anti-gouvernementale des juifs, avec la môme énergie redoublée que maintenant, tant que radoucissement de leur sort, annoncé par Toukase impérial ne sera pas accompli ».
Ici s'arrêtent les observations de M. Witte. Le rapport formule ensuite ropinion commune du Comité des Ministres:
Les organes du gouvorncment doivent être pourvus de pouvoirs suffisants, « exactement déterminés, basés sur des lois comnmnes et qui régissent tout l'Empire » ; pour le cas d'événements extraordinaires, si ces (.rganes doivent posséder des droits extraordinaires, Taction de ces mesures spéciales doit être limitée à l'étendue et à la durée des événements extraordinaires qui les ont motivées. A ces conditions, l'Etat pourra toujours, à un moment donné, opposer toute sa puissance aux attentats dirigés contre lui ; il assurera au pays entier la garantie de l'ordre, et, d'autre part, des abus préjudiciables à la population et que n'explique aucun besoin véritable cesseront «l'êti'e tolérés. Vétat présent des choses est loin de correspondre à ces principes. Les lois sur le mainti'^n de l'ordre, qui, à leur apparition, eurent un caractère temporaire et exceptionnel, ont ai'quis un caractère tout à fait imprévu de lois permanentes. Cependant, pas plus que leur texte ni les circonstances de leur promulji^ation n-e leur conféraient ce caractère, les modes d application qu'on leur donna dam la pratique ne correspo7ident pas davantage à des moyens normaux de gouvernement. Ces lois fonctionnent néanmoins sans interruption depuis vingt-deux aus... L*extension de leur application a abouti à des procédés qui sont en ftagi*ante contradiction avec les lois existantes ; par exemple, on a créé pour les crimes politiques uno forme spéciale d'enquête, qui néglige l'observation des règlements généranx sur les enquêtes, lesquelles doivent être faites en collaboration avec le parquet, et qui prive par cons-^quent les personnes accusées de CCS crimes de la garantie essentielle d'un examen sérieux de leur cause et du degré de leur culpabilité. »
Le Comité des Ministres conclut h. la nécessité de réviser
ils APPENDICE
toutes les lois reiatives au maintien de l'ordre put lie, d'abolir celles de ces lois qui seront en désaccord avec les priucipea posés par lui, de conserver, et au besoin de renforcer, celles qui seront reconnues nécessaires et justes, de coiialituer sur ces bases un projet de loi qui serait incorporé b. la législation générale, et de le rédiger de telle sorte qu'il ue fût plus permis à personne dans l'aTenir de dépasser son sens et de lui donner des applications arbitraires.
DéoluratiOD des zemstvos.
YoUi le 8/21 noiiembre 1104 au Congrès de Saint-Pëtei'sbourg.
{I. Le régime anormal qui existe chez nous dans l'adminiEtra' UondelËtat, particulièrement depoislSSO, repose sur la scission eompléte entre le gouverDenient el la nation et l'abs-jnce de toute conËancp entre eux, confl'jnce indisppnsnMe â la vie rfe l'Etat.
II. L'attitude du gouTemement 4, l'égard delà nation est déterminée par la crainte de voir se déTelopper l'émancipation sociale et par la tendance à écarter la nation de toute parlicipation à l'administration intérieure. Partant de ce point de vue, le gouvernement s'est efforcé d'introduire la centralisation administrative dans tous les domaines de la vie locale et de tenir en tutelle la vie sociale dans toutes ses manifestations. Le gouvememenl n'a admis de collaboration avec la nation qu'à la condition exclusive que l'action des institutions locales soit en accord avec les intentions du gouvernement.
III. La bureaucratie rend étrangers l'un à l'autre le pouvoir suprême et le peuple. Elle favorise l'action arbitraire, illimitée, de l'administratioD, qui enlève h la nation la croyance nécessaire que ses droila légaux seront garantis, et anéantit sa confiance dans le gouvernement.
IV. La vie nationale el la vie sociale ne peuvent se développer que par l'union vivante et étroite des pouvoirs publics et du
V. Pour supprimer toute possibilité d'arbitraire administratif, il faut proclamer et appliquer le principe de l'inviolabilité de l'individu et du domicile. U ne faut pas que quelqu'un puisse
être puni ou puisse subir une diminution de ses droits sans le jugement d'un tribunal indépendant. A cet effet, il est indispensable d'établir un système de gouvernement basé sur la responsabilité civile et criminelle des fonctionnaires qui auraient violé les principes légaux dans Tadministration.
VI. Pour assurer le plein développement des forces intellec tuelles du peuple, po'»:r se permettre de se rendre compte de ses besoins et pour que Topinion publique puisse s'exprimer librement, il faut assurer la liberté de conscience et de religion, la liberté de la parole et de la presse, la liberté de réunion et d'association.
VII. Tous les citoyens doivent être égaux en ce qui concerne les droits personnels, civils et politiques.
VIII. L'activité libre de la nation est la condition première de révolution légale et féconde de la vie politique et économique du pays. La majorité de la population étant composée de paysans, il importe de mettre ceux-ci en état de développer leur activité individuelle et leur énergie, ce qui n'est possible que par un changement radical du régime actuel qui les dégrade. Il faut: a) rendre les droits personnels des paysans égaux à ceux des individus des autres classes; b) affranchir les populations de la tutelle administrative en tout ce qui concerne la manifestation de leur existence individuelle et de leur vie communale ; c) leur assurer la sécurité par l'établissement d'une justice régulière.
IX. II faut mettre les institutions rurales et urbaines dans lesquelles se concentre principalement la vie sociale en état de remplir complètement les devoirs qui incombent à des organes de self govemment. Pour cela il faut : a) que la représentation aux zemstvos soit organisée non plus sur la base des différenciations de classes, mais, autant qu'il est possible, sur la participation de Tensemble de la population locale à l'adoriinistration autonome rurale et urbaine ; b) qu3 les institutions rurales soient rapprochées davantage de la population par la création de petits groupements locanx auxquels on assurerait la possibilité d'une véritable action autonome; c) que la compétence des institutions rurales et urbaines soit étendue à tous les besoins locaux, ce qui assurera l'épanouissement fécond de leur activité et rendra possible la collaboration nécessaire entre les institutions gouvernementales et communales.
L'administration locale autonome doit être étendue à toutes les parties de l'Empire russe.
X. Pour créer et assurer, sur la base de ces principes, l'union vivante et étroite entre les pouvoirs publics et la nation, et pour garantir l'évolution féconde de la vie nationale et sociale, il ost absolument indispensable que la représentation du peuple participe régulièrement, comme institution électorale particulière, aix travaux législatifs, à l'établissement du budget des recettes et des dépenses publiques et au contrôle de Padministration.
XI. Etant données la gravité et Timportaiice de la . siluatioa intérieure et de la situation extérieure actuelles, TassaoïJalée privée exprime Tespoir que le pouvoir suprême cortvoquera des re présentants du peuple librement élus poiAr diriger la patrie avec leur concours vers une nouvelle voie, en se fondant sur les principes de droit et sur la collaboration des pouvoirs publics et du peuple.
Oukase au Sénat dirigeant.
12/25 décembre 1904,
Nous conformant aux veloutés dernières et sacrées de nos ancêtres qui nous ont précédés sur le trône, et songeant saos cesse au bonheur de l'Empire que Dieu nous aconQé, nous observerons, sans en rien modifier, les principes inébranlables sur lesquels est fondé l'Euipire, et nous considérons comme le devoir de noire gouverriement de consacrer nos eflorts, d'accorder sans tr^vc toute notfe sollicitude aux besoins du pays, en distinguant tout ce qui répond réellement aux intérêts du peuple russe des tendances qui, trop fréquemment, s'orientent dans de fausses directions et subissent l'inlluence de circonstances passagères.
Si le besoin de telle ou telle moilii'ication s'aflirtne avec certitude, nous considérerons alors comme nécessaire de procéder à sa mise à exécution, alors mtMue que ce't-j modification provoquerait rintroduction dans la léj^islalion d'innovations essentielles.
Nous ne doutons pas que, dans la poursuite d'une entreprise aussi Complexe, nous ne nous trouvions en communauté de sentiniont^ avec ceux de nos sujets qui, péntHrés de pensées loj'alistes, voient avec perspicacité où réside réellement la prospérité de la patrie, nons voulons dire danf> le maintien de la tranquillité publi'iue et dans la satisfaction constante d;.'s besoins quotidiens du peuple.
Notre plus vive sollicitude va tout d'abord à la classe la plus nombreuse de celle qui composent notre peuple, à la classe des paysans, (jue nous voulons organiser au mieux de ses intérêts et de son bonheur. Nous faisons connaître qu' , confoî'méinent à nos instru-tion'î. cette question est en préparation. Elle est soumise à un examen apùrofoudi, ainsi que les projets primitiCs du ministère
APPENr>ICE 515
ée Vtniirieur, dont rindication détaillée a été donnée en son lien.
En ce moment ont lieu des délibérations, auxquelles prenD€nt part les membres les plus émrnents et les plus compétents de Tadministration, et qui portent sur les questions les plus importantes intéressant Ves paysans. Ces questions sont étudiées à la lumière de leur science et d'après les données des enquêtes faites enr les besoins généraux de la classe agricole par des commiFsions locaks.
Nous ordonsions que ces traTaux, qui constituent une législation concernant les paysans, soient incorporés à la législation générale de l'Empire. Ainsi sera facilitée la tâche d'assurer d'une façon durable la sécurité de cette classe, à laquelle une ordonnance impériale reconnaît l'indépendance et la plénitude des droiis des citoyens libres.
Examinant ensuite le second groupe des revendications populaires vrainaent dignes d'attention, nous reconnaissons urgent, pour régulariser et affermir l'administration de l'Etat et pour assurer la vie publique :
Premièrement, de prendre des mesures ef6caoos pour la protection des lois et leur mise en -vigueur sans réserve, attendu que les lois sont le plus f«rme soutien du trône dans un empire auto cratique. A cet effet, nous considérons comme le premier des devoirs, pour toutes les autorités qui nous €ont «oumises et dans tous les territoires sur lesquels nous régnons, l-appiicatioii intégrale pour tous de ces lois. Quicowqu« ne les appliquerait pas serait légalement responsable de ces procédés arbitraires. A cet effet, on facilitera aux personnes victimes de ces traitements arbitraires les moyens de se faire rendre justice;
Deuxiènaement, de confier aux institutions locales et municipales le soin de prendre la plus grande part possible à l'administration, en faisant droit aux revendications locales de divers ordres et en conférant, en outre, aux localités, l'indépendance nécessaire, dans les limites fixées par la loi; d'inviter, dans des conditions analogues, h faire partie de ces institutions les représentants de toutes les fractions de la population intéressées aux affaires locales, afin de donner satisfaction, dans la plus large mesure possible, aux desiderata de cette population ; de créer, outre les zemstvos de gouvernement et les zemstvos de district, et en corrélation étroite avec eux, des institutions publiques devant s'occuper de l'administration locale et de la prospérité des affaires Bur des territoires de faible étendue ;
Troisièmement, afin de maintenir et de faire observer l'égalité des personnes de toutes classes devant les tribunaux, d'introduire dans l'organisation judiciaire l'unité nécessaire, et d'assurer aux institutions juridiques ia stabilité et l'indépendance indispensables;
Quatrièznement, afin de favoriser l'extension des mesures déjà prises pour améliorer le sort des ouvriers des usines, des ateliers
ÀPPÉNDiCÊ
el de toutes les branchEa de l'industrie, de travailler à instituer en leur faveur une assurance par )'Eta[;
Cinquième meut, de réviser les lois d'exception édictées à. une époque où ItiS enooiuïs de Tordre public déployaient une activité criminelle fnas exemple, et dont la promulgation avait Hé a.caoaipaillée d'une extension considérable des pouvoirs arbitrures des autorités administratives, et de s'efforcer de reati'eiQdre le plus possible les territoires auxquels elles s'appliquent, ainsi que de limiter âux seuls cas oii la sécurité de I EÎat est réellenicat menacée, les restrictions apportées par ces lois aux droits des parti culiei's ;
Sixièmement, de procéder à une re vision des lois concernant les droits des dissidf nls et les personnes appartenant û des c.onlessvous hi^lérodoxes, ou h. des religions uon chrétiennes, ou n'appartenant à aucune confession. Je délire affirmer ainsi, arec une nouvelle force, le ferme désir que, dans mon manife'ite du 11 mars I90Î, j'exprimais du fond du cœur, de protéger et de ren[lre inviolahle, par des lois fondamentales de l'Empire, la tolérance en matière de croyance, et de prendre dès maiatenant, d-nus l'ordre administratif, les mesures convenubles pour faire disparaître toutes les limitalions à la liberté religieuse qui ne sont pas directement indiquées dans la loi ;
Septièmement, de Faire procéder à une révision des oriionnances existantes qui limitent les droits des étrangers et, sur cert.-iins peint de l'Empire, des nationaux. Celles-là seules de ces di^puaitions subsisteront à l'avenir, qui loat exigées par las intérêts actuels de l'Euipire et par le bien du peuple russe;
lluitlËinement. de faire dii^paraltre des ordonnances actuellement en viguL'ur concernant la presse, les restrictions superilues, et de donner à la parole imprimée des limites clairement spécifiées par la loi ; ainsi sera accordée i la presse nalloiiale la faculté de remplir dignement sa noble mission, el d'élre la véritabie interprète des elTorts raisonnables faits pour le Itien de la Russie .
Nous prescrirons dans un avenir très prochain, el en nous appuyant sur ces principes, une série de grandes inaovations intérieures, dont une partie, préparée conformément aux inslructions par nous précédemmeut données, est déjà prête à êlre sou-
Etant données la diversité et l'importance de ces réformes, nous jugeons bon de soumettre le programme qui vient d'être esquissé à un examen qui doit porter sur les moyens les plus propres à assurer sa réalisation rapide et complète et son incorporation à la série de nos institutions d'Etat, et s'attacher à apporter l'union la plus étroite entre les diverses parties de l'adminisL'ation.
Le comité des ministres doit examiner tous les sujets traités ci-dessus, rechercher le meilleur moyen de réaliser noi intentions
et nous présenter dans le plus bref délai des décii^ions sur la suite à donner aux mesures dont il est question dans la présente ordonnance. Le comité des ministres doit nous rendre compte de la façon dont se poursuivra Vélaboration des questions que nous avons signalées.
Nicolas.
Lettre du Prince Serge Troubetzkoï,
Président du Zemstvo de Moscou^
au Prince Sviatopolk Mirsky, ministre de l'Intérieur.
[Cette lettre a été écrite à la fin de décembre 1904.]
Prince, Votre Excellence reçoit aujourd'hui une adresse du zemstvo de Moscou à TEmpereur. En ma qualité de président de cette assemblée, je puis naturellement être considéré comme ayant fait adopter Tadresse, et je prends sur moi la responsabilité de cet acte, dont je ne me suis point caché. Bien que le gouvernement ait déjà publié un communiqué à la suite de la réception d'une adresse, je veux ici vous expliquer et vous prier de bien vouloir faire connaître très respectueusement à l'Empereur quels sont les motifs qui m'ont déterminé à permettre au zemstvo d'exprimer son opinion, que je partage entièrement.
La Russie traverse en ce moment une époque d'anarchie et de révolution. Ce qui se passe à l'heure actuelle n'est pas seulement la manifestation d'une effervescence juvénile, mais bien plutôt Taboutissement logique de la situation générale dans laquelle se trouve aujourd'hui la société. L'état de choses actuel est extrêmement dangereux pour la société tout entière, et particulièrement meiiaçant pour la personne sacrée de l'Empereur. Aussi est-ce le devoir de tout sujet fidèle de s'opposer par tous les moyens à un pareil malheur.
Ces jours-ci, j'ai eu le bonheur de me présenter devant l'Empereur et de lui rendre compte, autant que je l'ai pu, de la situation actuelle de la société.
J'ai essayé de faire comprendre à l'Empereur que ce qui se passe actuellement n'est pas une simple émeute, mais une révolution, et quelles sont les raisons qui poussent le peuple russe à une révolution dont il n'a pas envie. Sa Majesté a le pouvoir d'empêcher les choses d'en arriver là, mais, pour cela, il n'y
a qu'un moyen : c'est que l'Empereur ait confiance en la nation et en ses corps représentatifs.
Du fond de mon cœur, je suis convaincu que si l'Empereur, animé d'une entière confiance, permettait à ces éléments de ee rapprocher de lui, la Russie serait délivrée de la menaçante perspective d'un soulèvement sanglant, et donnerait tout son appui à son Empereur, à son autocratie, à sa volonté.
Eu présence de l'état d'esprit de tous ceux qui songent avec effroi aux perspectives que j'ai signalées, il n'est plus en la puissance humaine de leur interdire et de les empêcher d'exprimer à l'Empereur ce qui pèse sur leurs cœurs, ce qui les oppresse douloureusement. Ce n'est pas le moment de se taire, alors que la patrie est en danger. On ne doit pas oublier la situation dans laquelle se trouvent actuellement ceux qui ont une femme et des enfants. Même si l'ou me déclare coupable de parler ainsi et) ma qualité de président de l'assemblée du zemstvo, à l'égard de l'Empereur, ma conscience est calme et pure.
Prince S. Troubetzkoï.
La révolte du « Kni&s-Potemkine ».
Proclamation de l'équipage.
■ Citoyens de tous les pays et de tous les peuples!
Devant vos yeux se déroule la grandiose épopée de la grande lutte libératrice. Le peuple russe, subjugué et asservi, ne peut plus supporter les abus et la tyrannie séculaire de l'autocratie despotique.
La privation de tous droits, la ruine et la misère auxquelles le gouvernement russe a réduit le pays ont épuisé la patience des masses des travailleurs. Le feu de l'indignation et de la révolte a éclaté dans toutes les villes et les villages. Le cri formidable de : « A bas les cbatnes de la servitude et du despotisme et vive la liberté ! » parti des millions de poitrines russes, retentit comme un bruit de tonnerre sur tout le territoire de l'immense Russie.
Le gouvernement tsariste aime mieux noyer le pays dans le
sang du peuple que de lui donner la liberté et le bien-être. Le
sang innocent des héros coule par ruisseaux dans notre patrie.
Pourtant rautocratie affolée a oublié que l'armée obscure et
délaissée jusqu'à présent, instrument aveugle de ses plans sanguinaires, fait partie de ce même peuple, est composée des enfants de ces mômes masses laborieuses qui luttent pour la liberté. Tôt ou tard, Tarmée comprendra celte vérité et se lavera de la tache infâme dont elle s'est souillée en massacrant ses pères et ses frères.
C'est pourquoi, nous, les marins du cuirassé d'escadre Knias- Potemkine^ avons unanimement et résolument décidé de faire ce premier grand pas. Puissent toutes les victimes, puissent tous les ouvriers et paysans tombés sous les baïonnettes et les balles des soldats, dans le» villes et dans les campagnes de notre patrie, nous épargner la malédiction qui pèse sur les assassins l
Non, nous ne sommes ni des assassins ni des bourreaux de notre peuple; nous sommes ses défenseurs. Notre devise est : « La mort ou la liberté pour tous les peuples russes. » Nous demandons la cessation immédiate deB hostilités sanguinaires ert stupides qui ensanglantent les champs de la lointaine Mandchourie. Nous exigeons la réunion immédiate de la ConstitQaate élue sur la base du suffrage universel, égal, direct et secret. Pour faire triompher ces revendications, nous sommes unanimement décidés à vaincre ou à périr avec notre cuirassé.
Nous sommes profondément convaincus que les citoyens libres et les classes laborieuses de tous les payé et de toutes les nations répondront avec une sympathie chaleureuse à notre grande lutte pour la liberté.
A bas l'autocratie !
Vive la Constituante !
Les équipages du cuirassé d'escadre Knias-Potemkine
ei du torpilleur 267.
A son arrivée à Gonstanza (Roumanie), Téquipage du Knias-Potemkine a fait parvenir aux consuls étrangers la déclaration suivante :
« L'équipage du cuirassé d'escadre Knias-Potemkine a commencé la lutte décisive contre l'absolutisme russe. En portant ce fait à la connaissance de tous les gouvernements européens, nous considérons de notre devoir de déclarer que nous garantissons l'inviolabilité absolue de tous les vaisseaux étrangers naviguant sur la mer Noire et de tous les ports étrangers qui s'y trouvent. »
Une lettre de M. Anatole Leroy-Beaulieu.
L'un des hommes les mieux instruits des affaires de Russie, M. Anatole Leroy-Beaulieu, a adressé au Temps la lettre que voici. Je la reproduis ici, avec son assentiment, non seulement parce qu'elle résume en termes vigoureux et précis la situation de TEmpire, mais parce que, à la dernière page de ce livre, dont j'achevais de corriger les épreuves au moment où elle a paru, j'ai plaisir à en placer les conclusions sous l'autorité morale d'un écrivain et d'un sociologue tel que M. Anatole Leroy-Beaulieu.
Viroflay, l^r juillet 1905.
Monsieur le directeur,
Beaucoup de nos compatriotes semblent surpris des événements, pour eux imprévus, qui se succèdent en Russie. S'ils avaient, comme moi, suivi depuis plus de vingt ans les affaires intérieures de Tcmpire autocratique, ou si, comme je viens de le faire, ils l'avaient parcouru, ces derniers mois, de la mer Noire à la Baltique, leur étonnement serait moindre que leur tristesse.
La mutinerie d'Oilessa, Tagitalion agraire des provinces du sud, les grèves des grandes villes, les troubles meurtriers de la Pologne et du Caucase ne l'ont, hélas ! que confirmer les appréhensions que j'exprimais récemmeut, à mon retour de Russie, dans une conférence à rAlliauce française.
Tout le vaste empire est en fermentation. Le mécontentement est général; il atteint toutes les classes et toutes les nationalités à la fois. L'élite du pays est d'accord sur la nécessité d'un changement de régime, sans l'être toujours sur les conditions du régime nouveau. Sur un point, ou est unanime : la convocation d'une Assemblée nationale pour aviser à la cessation de la guerre et à l'élaboration des réformes. Toute autre manière de procéder n'^ ferait qu'accroître les déceptions et l'irritation.
Gomme je n'ai cessé de l'annoncer depuis des mois, ce qui se prépare là-bas n'est rien moins qu'une révolution — une révolution qui peut encore èlre pacifique, mais qui, pour n'être pas violente et ne pas conduire à l'anarchie, doit être acceptée rést»lument et loyalement par le pouvoir. L'arrêter semble impos-
sible, et, pour la diriger ou la contenir, il faut d'abord s*y associer.
Le gouvernement a déjà perdu toute autorité moralis. Ses hésitations et ses inconséquences, jointes à la longue tyrannie de la police et à la démoralisante corruption administrative, ont lassé la patience du peuple peut-être le plus patient du monde. La guerre a paru la pierre de touche de Tabsolutisme bureaucratique ; les désastres de Mandcbourie ont anéanti toute foi dans l'efficacité du système. Les plus patriotes veulent en finir avec le régime qui vaut à la Russie de pareilles souffrances et de pareilles humiliations. L'armée elle-même, affîrme-t-on, commence à en rendre le gouvernement responsable. Les troupes demeurées en Europe n'inspirent plus à leurs chefs une pleine confiance ; et Ton se demande avec inquiétude ce que feront les débris de la grande armée de l'Extrême-Orient, le jour où la conclusion de la paix les ramènera en Europe.
À ce gouvernement, qui de loin semblait en possession d'un tel capital d'autorité morale et de force matérielle, la force seule reste, et il n'est pas sûr quelle ne vienne bientôt à se briser dans ses mains.
Aussi est-il impossible aux amis de la Russie de ne pas s'affliger des irrésolutions et des atermoiements de la politique impériale, ils ne font qu'aggraver les périls du trône et du pays. Des mesures qui eussent calmé l'agitation il y a peu de mois seraient déjà manifestement insuffisantes. Par malheur, le tsar est, de tous les Russes, celui qui connaît le moins la Russie ; la plupart des hommes qui l'approchent ont un intérêt personnel au maintien du régime absolutiste et à la durée des abus.
Le tsar Nicolas II a eu récemment l'énergie de s'arracher une heure à ces influences néfastes pour prêter l'oreille aux représentations des délégués des zemstvos.
Ces hommes éminents, que j'ai l'honneur de connaître pour la plupart, et avec lesquels je me suis longuement entretenu à Moscou, appartiennent à l'élite sociale et morale de la Russie Presque tous grands propriétaires, leur principal souci est d'épargner à leur pays une révolution.
L'Empereur a entendu leurs revendications, présentées par un homme de haute naissance et de grand talent, le prince Serge Troubetzkoï. S'il veut raffermir le trône et préserver la flussie de catastrophes qui à la longue deviendraient inévitables, le tsair Nicolas II n'a qu'à entrer résolument dans la voie indiquée par ces nobles esprits.
Mais l'heure presse ; les vagues promesses ne suffisent point. Il faut agir ; il f.iut donner enfin la parole à une nation trop longtemps condamnée à rester muette. 11 importe de ne pas laisser aux révolutionnaires le loisir de persuader aux masses encore hésitantes que la Russie n'a rien à espérer d'un souverain captif des tchinovniks.
APPEm>icf!:
L'entante du tsar el àe ws peuples pour l'iastilulioti iTiiai régime nouveau peut seule nssurer le salut de l'empire. Cet accord, uéeessaira i la Russie, commeat la France ne rappellerait-elle pu de tons ses tisux, alors que noua sentons, plas que januiB, combieti l'Europi' et le mcnde ont iKsoin d'iule Russie Torte et pacilié'i, d"iine Russie réconciliée affee elle-métne l'esprit du siècle, à laquelle tout peuple libre puisas
Note uminaire.