I, RUE DE BOURG, I
Tous droits réservés.
M. Francis MAGNARD
Les habitants du quartier du Val-de-Grâce, les pauvres surtout, n'ont certainement pas oublié Je docteur Pierre Morgex, mort à quarante-six ans, en janvier 1890, des suites de Vinfluenza.
C'était un homme grand et fort, au visage énergique, presque dur, éclairé par des yeux d'un brun vif extrêmement mobiles, entouré d'une épaisse barbe foncée, assez inculte, et d'une chevelure presque noire, coupée en brosse, oii pas un fil blanc ne se montrait encore. Malgré les deux rides profondes qui labouraient son front, il paraissait moins que son âge, d'une jeunesse tenace et robuste.
Ses allures habituelles étaient décidées jusqu'à la brusquerie ; mais cette brusquerie s'atténuait et se faisait douce, bienveillante, caressante, dès qu'il se trouvait en présence d'un cas grave ou simplement d'un être délicat. A première vue, il ne plaisait guère; pourtant, ceux qu'il avait soignés restaient tous ses amis. Une extrême bonté émanait de lui : une bonté fruste, cachée, inavouée, mais toujours prête à se manifester par un dévouement sans limites, par un de ces dévouements qui trahissent un oubli absolu de soi-même. Si l'on veut bien mepermettre d'en citer unexemple presque grossier, je dirai que cliaque fois qu'il faisait l'opération de la trachéotomie sur un enfant atteint du croup et que l'insufflation était né" cessaire, il la pratiquait sans une hésitation et en aspirant dans sa bouche les mucosités qui obstruaient la canule.
Les débuts de Morgex.un peu tardifs à cause des circonstances particulières qui l'arrêtèrent quelque temps dans ses études, avaient été fort brillants : un moment, on put croire qu'il se consacrerait à la spécialité des maladies épidémiques et qu'il arriverait peu à peu à une
de ces situations exceptionnelles que réussissent à se tailler à Paris les plus savants ou les plus habiles parmi les maîtres de la science. Puis, tout à coup, il avait renoncé à ses études spéciales^ à ses expériences, à ses communications, à ses articles, pour se vouer entièrement au rôle modeste et bienfaisant de médecin de quartier.
Il y déploya une activité extraordinaire. Pendant dix ans, il ne prit pas une saison de congé. Jamais il ne refusa de se rendre à aucun appel, quelque fatigué qu'il pût être : combien de fois passa-t-il l'une après l'autre deux ou trois nuits blanches, après des journées de cinquante visites et de deux cents étages! Il ne s'inquiétait ni de la position sociale^ ni de la fortune de ses malades: ceux qui pouvaient le payaient; aux autres, il fournissait des remèdes, il portait des bouteilles de bon vin. Jusqu'au dernier moment, il resta sur la brèche : la maladie qui l'atteignit ne l'empêcha pas de pourvoir au surcroît d'occupations que lui donnait l'épidémie. Son infatigable voiture, où sonnait le bruit rauque de sa toux, glissait jour et nuit par les rues désolées et enveloppées de
brouillard. Il recommandait la prudence, il défendait de sortir à de moins malades que lui: et il ne s'arrêta que sous le coup de la congestion pulmonaire qui l'enleva en quelques heures. Aussi, quoiqu'à ce moment-là le tiers de Paris fût encore malade, son convoi fut-il suivi par une véritable foule de pauvres gens, qui tinrent à honneur de rendre les derniers devoirs au médecin qui s'était sacrifié pour eux.
De sa vie privée, on ne savait rien.
Morgex habitait, à la rue Gay-Lussac, un petit entresol très modeste, où il avait aussi son salon de consultations. Son service était fait par une femme de charge et par un domestique homme, qui remplissait les doubles fonctions de valet de cbambre et de cocher. Il ne sortait pas, n'acceptait aucune invitation,, n'entrait jamais dans un théâtre, allait à peine, à de longs intervalles, déjeuner seul dans un restaurant de la banlieue. On ne luiconnaissait pas de parents; ses malades lui tenaient lieu d'amis etdefamille.il n'avait pas de maîtresse : lafernme, semblait-il, n'existait pas pour lui, pas plus que le monde, l'art ou la politique.
Il est superflu de noter ici à quel point une telle existence, désintéressée, sans ambition, sans plaisir, dépourvue des petites joies auxquelles se rattache le commun des hommes, toute de devoir, de dévouement, de renonciation, apparaît dissemblable de l'existence habituelle des hommes d'aujourd'hui. Quelques-uns de ceux qui bénissaient Morgex disaient de lui : a C'est un saint. » Et vraiment, par la source inépuisable de bonté et d'abnégation qui coulait de lui, par son ascétisme, par la volonté, qui seule pouvait lui permettre de s'isoler ainsi hors des conditions ordinaires de la vie, il faisait penser à un saint. A un saint laïque, puis-je ajouter, car il ne fréquentait aucune église et ne manifestait aucun sentiment religieux.
Jamais on n'eût soupçonné que cette existence presque anormale avait été traversée par un roman. C'était pourtant le cas, et quoique dix ans eussent passé depuis que son roman s'était dénoué, Morgex y pensait sans cesse. Il le prenait et le reprenait bien souvent, dans sa perpétuelle solitude. Parfois, quand sa voiture l'emportait de porte en porte, il en creusait un
épisode, qu'il retrouvait entre chaque visite; en sorte que, pour lui, l'intérêt de ces choses mortes suhsistait tout entier, — seul réel peutêtre parmi la fugacité des images oii il se mouvait maintenant. Comme tous les gens que travaille un souvenir tyrannique, il avait éprouvé le hesoin de se raconter d'une façon définitive, à lui-même, les faits qui l'obsédaient ; et il avait écrit, en quelques nuits de loisir, le récit qu'on va lire. On fera bien, si on veut le comprendre^ d'oublier en le parcourant les habituelles préoccupations de la littérature. Morgex n'était point un écrivain : il ne cherchait ni l'effet, ni la couleur ; et si parfois il a trouvé quelques expressions fortes, il ne le doit qu'à la force même du sentiment dont il était encore animé quand il traça ces lignes.
Quand je rollécliis aux.événements auxquels j'ai été môle et qui ont absorbé ma vie, je ne puis comprendre à quelles aberrations d'esprit j'ai cédé. Il faut que la passion soit une force étrangement aveugle et puissante pour m'avoir entraîné, comme elle l'a fait, dans l'impasse où j'ai cessé d'entendre la voix claire de ma conscience et tâtonné dans les ténèbres. A présent que l'orage s'est apaisé et que le temps a passé sur ces choses, je vois si nettement comment j'aurais dû agirl... La banale lumière du plus simple bon sens aurait suffi, me semble-t-il, à éclairer d'un jour indiscutable la conduite que j'aurais dû tenir d'un bout à l'autre de mon aventure. Il fallait que mes facultés fussent troublées ou annihilées, car — et c'est là mon excuse — j'ai toujours cru suivre
la voie la plus loyale alors que je prenais la plus perfide, et c'est avec la conviction que je sacrifiais mes plus chers désirs que j'ai travaillé à les réaliser.
Cette histoire est depuis longtemps déjà le centre de toutes mes pensées : je m'en suis raconté mille fois toutes les phases : l'effort toujours tendu de ma mémoire m'a rapporté certains détails que je n'avais pas remarqués au moment où ils se sont produits ou que j'avais oubliés ; et je ne parviens pas à discerner à quels mobiles j'ai obéi ! Il m'est impossible d'admettre que j'ai agi sciemment en malhonnête homme, — en scélérat, devrais-je dire ; et pourtant, la ligne de mon devoir était si nettement tracée qu'une éclipse momentanée de l'intelligence et du bon sens peut seule expliquer que je l'aie méconnue. Oui, il faut que la passion ait exercé sur mes idées son action la plus déprimante; il faut qu'elle les ait tordues et faussées si complètement que j'ai cessé de voir clair en moi et autour de moi, et que j'ai agi comme aurait agi un être autre que moi, d'une autre espèce, si je puis parler ainsi, de celle-là même qui diffère le plus de la
mienne et pour laquelle j'ai le plus de mépris.
En effet, la connaissance que j'ai de mon propre caractère me montre un homme tout autre que celui qui s'est révélé pendant macrise. D'abord, pendant cette période, je devais être ballotté par les doutes et les hésitations les plus inconcevables ; or, jusque-là, j'avais toujours été, et je me suis retrouvé ensuite ce qu'on appelle un homme décidé, un homme qui sait ce qu'il veut. Comment en eùt-il été autrement? Je n'appartiens pas à une race énervée, et dans mon passé, il n'y a pas eu de place pour les dévergondages d'esprit que depuis quinze ans on a mis à la mode. Mon père, qui appartenait à une vieille famille de camisards, était évangéliste dans les Cévennes. Quand je pense à lui, je revois une espèce de Père de l'Église errant, courant les villages avec sa Bible, prêchant sur les places publiques, d'une voix de tonnerre, avec des gestes de feu, l'amour de Dieu et la haine des papistes: car il avait des sentiments robustes dans les deux extrêmes, et, comme tous les vrais croyants, il repoussait la tiède vertu de la to-
lérance. Il a fait de son mieux pour inculquer sa foi à ses sept fils, qui portaient tous des noms d'apôtres, et il a réussi en partie : trois d'entre eux sont partis pour les missions d'Afrique; deux sont pasteurs; seul, mon malheureux frère Thomas et moi avons échappé à son influence. Et quand je vois ce que nous sommes devenus l'un et l'autre, je me prends à regretter, hélas 1 d'avoir rompu avec des croyances que la raison réprouve, mais qui la dirigent...
Quoi qu'il en soit, j'ai grandi au milieu d'idées toutes faites. Quand je les ai secouées, assez tard, à un âge oii d'hahitude les jeunes gens en sont dès longtemps dégagés, je les ai remplacées immédiatement par d'autres idées, non moins entières, non moins ahsolues, sans renouveler pour cela mes habitudes d'esprit, passant presque sans transition de la foi qui affirme à la foi qui nie. En sorte que j'ai à peine connu le doute, et que ma conscience n'a perdu son premier équilibre que pour en retrouver aussitôt un autre.
J'avais vingt ans quand mon père mourut, sans laisser aucune fortune, cela va sans dire.
Noire mère était morte depuis longteaips. J'étais l'aîné de mes six frères : il me fallut les élever et jouer le rôle d'un chef de famille. Des amis m'aidèrent, obtinrent de fondations évangéliques des bourses et des subsides pour leurs études, mais insuffisants, car, comme on sait, la charité chrétienne est parcimonieuse. Nous eûmes donc à pourvoir en partie à notre subsistance, moi surtout, qui devais aussi penser aux autres, aux petits. Et les nécessités de la lutte pour la vie^ dès un âge où beaucoup ignorent la valeur de l'argent, et les soucis de six éducations à diriger avant que j'eusse achevé la mienne, tout en me retardant dans mes études, développèrent en moi l'esprit pratique. A vingt-huit ans, lorsque j'eus enfin gagné mes diplômes, j'étais un homme d'action, un homme positif, habitué à diriger sur les choses un regard très calme et très sûr. bon calculateur, ambitieux, parfaitement décidé à conquérir sa place au soleil.
Cet esprit pratique, compliqué d'énergie et d'ambition, a bientôt fait d'un jeune homme perdu dans l'océan parisien, parmi tant d'écueils arides et de séduisantes îles enchantées.
un lutteur de peu de scrupules. Je fus préservé de ce danger par une honnêteté foncière, instinctive, qui, sans d'ailleurs me coûter nul effort, me guidait aussi sûrement que l'étoile des Rois mages. Je la connaissais et me laissais conduire par elJe avec une entière confiance; je l'avais même érigée en principe : j'aimais à me répéter que l'honnêteté est l'habileté suprême, et cet axiome me poussait à l'exagérer encore de parti pris.
L'activité de ma jeunesse avait donc développé en moi les qualités qui font l'homme d'action, et peut-être aussi celles de l'intelligence. En revanche, elleavaitlaissé sans exercice ma sensibilité. Mes six frères représentaient pour moi, avant tout, un devoir: je les traitais avec une sévérité despotique; je n'as^ais pour eux, quoique je me fusse dévoué à eux, qu'une affection raisonnable et limitée, et le chagrin que j'éprouvai à voir le cadet, Thomas, disparaître dans les bas-fonds de la mauvaise bohème, fut une blessure d'amourpropre plus encore qu'une blessure de cœur. Le seul roman de quelque durée que j'eus avec une pauvre fille fut insignifiant et se termina
par une rupture dont je souiïris à peine. Aussi, je m'intitulais volontiers un « homme fort », qui ne se laisse embarrasser ni par son imagination, ni par son cœur.
J'avais pourtant un ami, très intime, nommé Marcel Auclouin. Nous nous étions connus au lycée, à Nîmes, où son père, d'ailleurs fort riche, était président du Tribunal civil. Nous partîmes ensemble pour Paris, où il allait fai-re son droit comme moi ma médecine ; et malgré la différence de nos situations, quoiqu'il fût l'étudiant riche et gai qui s'amuse, et moi l'étudiant pauvre qui bûche, nous restâmes en relations suivies. En ce temps-là, Audouin était un bon garçon, content de vivre, assez expansif, d'allures passablement tapageuses, mais qui, sous des dehors de jeune viveur, cachait une ambition tenace, une rare habileté à «conduire sa barque », comme il disait, surtout un égoïsme féroce, que je n'apercevais pas et ne devais découvrir que beaucoup plus tard.
De cet étudiant bon vivant, d'apparence insoucieuse, mais qui piochait ses Digestes et son Code civil aux heures où l'on ne s'en doutait pas, sortit un brillant avocat, un véritable
avocat de Cour d'assises, éloquent, entraînant, abondant en phrases généreuses, en nobles sentiments, qui^ secondé par d'utiles relations et toujours « conduisant sa barque » en pilote d'expérience, se fit en peu d'années une situation extraordinaire au Palais. Entre temps, nous avions fait la guerre aux côtés l'un de l'autre, et nous nous étions un peu sauvé la vie réciproquement. Aussi restions-nous liés, malgré la diversité de nos occupations. Il ne se passait guère de semaine sans qu'il vînt me surprendre dans mon modeste appartement, et souvent, j'allais fumer un de ses havanes dans son élégante garçonnière.
Entre deux êtres qui ne se ressemblaient guère, une telle amitié n'avait d'autre cause que l'habitude. Pourquoi subsistait-elle à travers des circonstances qui auraient dû l'étouffer? Je ne sais. Le fait est qu'elle continua, quoique, toujours plus occupés l'un et l'autre, nous nous vissions de moins en moins. Peutêtre même cette croissante rareté de nos visites respectives explique-t-elle la persistance de nos relations : avec l'âge, l'esprit d'observation se développe, et si nous nous étions vus
davantag-e , j'aurais certainement remarqué chez Audouin quelques traits qui m'auraient déplu, à supposer qu'il n'eût point, le premier découvert qu'il ne pouvait exister entre nous aucune vraie sympathie et que notre longue amitié n'était qu'une duperie de jeunesse. Mais nous nous voyions peu, nous causions ensemble de nos années d'études, de nos camarades oubliés ou disparus, nous nous rappelions mille anecdotes et mille souvenirs, et le temps passait, et nous avions toujours le même plaisir à nous voir au moins une fois par mois, à dîner ensemble au cabaret, à bavarder, les coudes sur la table, d'un passé que je ne regrettais pas, moi, et où il avait, lui, mille souvenirs charmants.
Un jour, il y a dix ans de cela, Audouin me dit, en servant le potage :
— A propos, il faut que tu sois un des premiers à le savoir : je me marie !
Cette nouvelle me surprit : je ne pensais guère au mariage, préoccupé que j'étais par des études dont j'attendais beaucoup, et Audouin n'en parlait jamais que pour lui préférer le célibat.
In LA SACRIFIÉE
— Vraiment ! m'écriai-je un peu abasourdi... Alors^ faut-il te féliciter?
— Mais oui ! répondit-il gaîment.
Et il me donna des détails, en petites phrases entrecoupées et précises :
— Excellent mariage Belle fortune
Bonne famille. .. M"® Glotilde Lanson, orpheline de père, petite-fille du vieux Des Plans, l'ancien président de Cour d'assises... Jolie, des cheveux cendrés exquis, de beaux yeux J)leus... Et charmante^ d'une naïveté... Élevée
par sa mère, loin du monde, exprès pourmoi...
— Une vraie perle, quoi I... N'en dis pas tant, et avoue tout de suite que tu es amoureux...
Audouin haussa les épaules :
— Mais non 1 fit-il... Elle réalise des conditions qu'on trouve rarement réunies^ voilà tout... Et puis, tu sais, j'ai trente-sept ans... Toi aussi, par parenthèse... C'est le moment, tu ferais bien de nepas le laisser passer. .. Plus tôt, c'est trop tôt... Plus tard, ça commence à devenir trop tard...
— Moi, fis-je en remuant la tête, je ne sais pas quand j'aurai le temps de songer au mariage... Enfin, j'espère que tu prends le bon
parti, et je fais tous mes vœux pour ton bonheur... La seule chose qui m'ennuie, c'est que nousne nous verrons plus guère...
Il se récria :
— Comment ! mais bien au contraire ! Je compte que tu vienclras déjeuner chez moi au moins une fois par semaine !... Et puis, il va sans dire que tu seras le médecin de la maison. Nous nous verrons plus que jamais, mon cher, même si nous n'avons pas besoin de tes soins, — ce qui ne manquera pas d'arriver!...
— Mais si je déplais à ta femme ?
Il protesta d'avance :
— Quelle idée!... Ma femme aura tous mes goûts !...Te figures-tu que jelui permettrai de juger mes amis?...
Puis, comme si ma question avait éveillé en lui quelque préoccupation pénible, inattendue, il ajouta, avec un froncement de sourcils que je vois encore, et qui trahissait le despotisme foncier de sa nature :
— Il faudra bien qu'elle les ait, mes goûts !... Et, se rassérénant de nouveau :
— D'ailleurs, elle a l'air bien docile, la pauvre petite !...Si tu la voyais !... Mais après
tout, tu la verras : tu es sans doute invité au bal des Viry, jeudi prochain?...
— Oui, mais je n'y comptais pas aller...
— Eh bien ! viens-y, elle y sera... Elle est l'amie intime de M"^^ Viry...
Les Yiry étaient un jeune ménnge que j'avais connu par Audouin. Jacques Yiry, juge d'instruction, était un homme de notre âge, très froid, au masque de magistrat : traits immobiles, yeux impénétrables, comme éteints sous des lunettes à branches d'or, cheveux noirs correctement lustrés autour d'une demi-calvitie. Cet homme, qui semblait de glace, s'était épris d'une passion inconcevable pour une petite jeune fille à fossettes rieuses, à propos échevelés, qu'il avait épousée et qui semblait sa vivante contradiction . J'avais été appelé à soigner leur premier enfant, atteint d'une pneu-monie, et ils m'avaient gardé une vive reconnaissance de sa guérison. Je les fréquentais cependant assez peu, le monde qu'ils recevaient n'ayant guère d'intérêt pour moi. Cette fois, la curiosité de voir M''^ Lanson l'emporta sur mon habituelle nonchalance à revêtir l'habit, et je me rendis à leur invitation.
La fiancée de mon ami me parut gentille, rien déplus. En échangeant avec elle quelques propos indifférents, je remarquai qu'elle portait une toilette simple et de bon goût, qu'elle avait les traits délicats, le teint très blanc, de grands yeux candides, et surtout une voix charmante, d'une sonorité profonde, cuivrée, très douce pourtant, qui était peut-être son plus grand charme. Elle faisait, avec son amie M"'^ Viry, qu'elle tutoyait et appelait par son petit nom, Henriette, le plus frappant .contraste : la jeune femme, folâtre et gaie, semblait encore une enfant ; la jeune fille avait plutôt l'air d'une femme, àcause de son expression grave, presque concentrée, et de la grâce sérieuse de ses mouvements, de ses gestes, de ses sourires.
En continuant à l'observer au cours de la soirée, j'en arrivai à conclure qu'elle était dominée par un sentiment très puissant. Elle dansait sans entrain, elle était visiblementdistraite, et quand son regard rencontrait Audouin, il exprimait aussitôt une tendresse dévouée et grave qui avait quelque chose de religieux. Un moment, elle parut parfaitement heureuse : Audouin pérorait, au milieu d'un groupe où elle
se trouvait, sur la question du jour, et débitait force aphorismes de haute vertu et de sentiments nobles.. .
Il faut dire ici qu'Audouin était un tout autre homme en compagnie ou dans l'intimité : devant la table de restaurant ou nous dînions ensemble, il s'abandonnait à son tempérament facile, babillait à tort et à travers, paradoxaità plaisir, laissait sans gêne déborder son égoïsme bon enfant et se montrait àToccasion sceptique jusqu'au cynisme. Dans le'monde, au contraire, il continuait avec une apparente'conviction le rôle qu'il jouait au Palais : adossé contre une cheminée, le geste haut, la voix vibrante, il était toujours le défenseur de toutes les causes saintes, de l'innocence méconnue, de la misère qui s'oublie, de la saine morale et des vérités éternelles. Oneût ditqu'il s'idéalisait lui-même; on oubliait ses traits lourds, ses lèvres épaisses, sa face rubiconde, la santé trop parfaite de son gros corps sensuel, aux épaules larges et au col court ; on le prenait pour une sorte de chevalier errant do la justice, pour une âme de Don Quichotte égarée dans une façon de Sancho Pança.
J'avoue que, quand par hasard j'assistais à une de ces séances où il posait si effrontément pour la galerie, il m'agaçait jusqu'à l'exaspération. Mais la pauvre petite, elle, prenait tout au grand sérieux : elle se grisait de ses phrases creuses, elle avalait ses mots sonores comme on reçoit l'hostie, elle le transfigurait dans son rêve. La sincérité de son admiration la transformait, elle aussi, mettait dans ses yeux ignorants une flamme d'enthousiasme, faisait trembler ses jolies lèvres roses qui parfois répétaient tout bas un des beaux mots qu'elles buvaient, gonflait d'orgueille petit cœur qui palpitaitsous son corsage chastement décolleté et répétait sans doute : « Cette générosité, cette noblesse, cet amour de la justice, cette soif de dévouement cet admirable talent, — tout cela, c'est à moi \..,y>
En sorte que je me sentis soudain pris pour elle d'une grande pitié : car enfin, elle connaîtrait le véritable Audouin, elle en prendrait la mesure exacte, elle le verrait dans ses attitudes naturelles, elle entendrait le bruit creux de son cœur : et alors, quelle désillusion, quelle chute du haut d'un revel... Ce fut d'ailleurs un
sentiment fugitif, quine se formula qu'à peine. Je sortis de bonne iieure et n'y pensai plus.
Quelques jours après, je revis Audouin, qui me demanda :
— Eli bien 1 comment l'as-tu trouvée ?
Je lui répondis:
— Charmante... Absolument charmante...
Et ma réponse parut lui sufhre.
Là-dessus, je partis en mission scientifique
pour l'Egypte, où le choléra venait d'éclater. J'y fus moi-même atteint de l'épidémie. Une convalescence difficile me promena longtemps dans diverses stations climatériques. Quand je revins à Paris, Audouin était marié depuis six mois.
J'allai le voir à son cabinet, où, quoique fort affairé, il me reçut très cordialement. Nous causâmes pendant quelques minutes.
Il s'apitoya surma maladie, que les journaux lui avaient apprise, avec un attendrissement qui, de sa part, m'étonna, et me reprocha de ne pas lui avoir écrit. Moi, je m'informai de son nouvel état :
— Eh bien 1 . .. et le mariage ?...
11 prit un air jovial, satisfait, un peu fat, et
me répondit, de ce ton presque goguenard qu'il prenait autrefois en me confiant ses bonnes fortunes :
— Mon cher, c'est charmant ! ... Ça ne change rien à rien, et c'est meilleur pour la santé I
Cette réponse brutale évoqua devant moi la gracieuse image de Mne Lanson, et un frisson me secoua, comme à une offense que j'aurais ressentie. Pourtant, je lui demandai encore, en hésitant un peu :
— Et... ta femme...
Il fit claquer ses lèvres avec un geste de gourmet :
— Délicieuse !... On ne s'imagine pas ce que c'est exquis, une jolie petite pensionnaire, fraîche comme une rose et naïve comme personne ne l'estplus... Elle m'adore. Et c'est très agréable, sais-tu, d'être adoré ?...
— J'espère pourtant que c'est réciproque! Audouin fit une moue et secoua la tête :
— A notre âge, dit-il, adorer... ça n'a du sens qu'au passif... Mais enfin, je la trouve très gentille, je l'aime bien, je me sens parfaitement heureux... C'est tout ce qu'il faut, n'estce pas ?... D'ailleurs, tu jugeras toi-même, tu
viendras déjeuner avec nous un de ces jours... Et tu auras envie de m'imiter.
Ces rapides confidences me laissèrent uneimpression de malaise. Certes, depuis le temps que je fréquentais Audouin, ayant suivi son développement dès l'enfance, ayant pu l'observer dans toutes les circonstances de sa vie, je devais le connaître. Et certainement, je le connaissais. Je le savais personnel, égoïste, jouisseur insensible. Mais je n'avais jamais souffert de ses défauts, qu'il avait pour les autres, non pour moi. Cette fois, crûment exprimés au hasard d'une causerie que la hâte du moment abrégeait et rendait plus incisive, ils me blessèrent. Je pensai à la sincérité d'enthousiasme de la jeune fille qui l'admirait sous mes yeux quelques mois auparavant, à la tendresse si naïve, si profonde, si dévouée dont ses regards étaient chargés. Je me demandai :
— N'a-t-elle encore rien vu ?...
Et la pitié de sa désillusion certaine, qui m'avait assailli déjà, me reprit un instant. Puis je me dis encore que je me trompais sans doute, que je voyais un roman là ou il n'y avait rien du tout, que M"^ Lanson était une jeune fille
comme les autres, qui ne demandait au mariage rien de plus que ce qu'il faut lui demander, et que son insignifiance s'accommoderait très bien de l'insensibilité d'Audoin. Et je me moquai du roman sentimental que j'avais esquissé, comme si. tout à coup, je m'étais mêlé d'avoir de l'imagination.
Audouin m'ayant invité sansmefixer de jour, comme notre intimité l'y autorisait, je ne sais quelle vague méfiance m'empêcha de profiter de son invitation.
Quelques jours, peut-être plusieurs se passèrent sans qu'il me rendît ma visite ou me donnât signe de vie. J'étais fort occupé. Pourtant, je pensais à lui quelquefois : sans doute, me disais-je, il ne tient guère à moi ; de nouvelles habitudes l'ont séparé d'une vieille amitié; nos relations sont terminées; nous nous rencontrerons quelquefois encore en terrain neutre, nous nous serrerons les mains avec effusion, nous nous dirons: « Il faut absolument nous voir, >• et nous ne nous verrons plus. Ainsi finissent généralement les amitiés de collège; la nôtre aura duré plus longtemps que beaucoup d'autres. Tout cela, d'ailleurs, ne
m'afflig-eait guère : quand je pense à la facilité avec laquelle j'en prenais mon parti, je me le reproche un peu ; et il me semble qu'Audouin, tout mauvais qu'il était, m'a aimé plus que je ne l'ai aimé moi-même;
De fait, ce fut lui qui revint le premier : je reçus un jour un billet où il s'excusait sur des affaires absorbantes de m'avoirnégligé si longtemps et me priait à dîner chez lui, sans façon, avec un petit nombre d'intimes.
Cette invitation, que je n'attendais plus, réchaufï'a mon amitié et me fit un très grand plaisir ; je lui répondis donc que je l'acceptais avec un mot affectueux. Ah î si j'avais pu prévoir ce qu'elle devait me coûter I.,.
Je me rappelle avec une précision singulière tous les détails de ce dîner, qui devait ouvrir l'ère tragique de ma vie.
Ce jour-là. outre mesoccupations habituelles, j'avais été appelé à procéder à une expertise médico-légale. Il s'agissait d'une affaire très vulgaire, qui depuis dix-huit mois passionnait Paris, quoiqu'elle fût entièrement dégagée de ces complications de psychologie et de mystère qui sont connue leragoùtdu crime. Un nommé Porlezza, un ouvrier maçon de mauvaise conduite, qui logeait dans la famille d'un ferblantier, à Belleville, avait tué à coups de hache les trois enfants de son hôte, qu'il avait réussi à tenir cachés pendant plusieurs jours dans une armoire dont on croyait la clef perdue . Un soir d'ivresse, il s'était vanté de son crime en
plein cabaret ; en sorte que, sans l'intervention de la police, il aurait été mis en pièces par ses camarades. Arrêté, il avait pendant longtemps refusé de répondre à toutesles questions, plongé dans une espèce d'hébétude qui le fit accuser de feindre la folie. Pas un détail de cette monstrueuse histoire ne justifiait l'intérêt qu'elle excitait, qui n'était sans doute que cette morbide curiosité de l'horrible dont les moins mauvais d'entre nous ne sont pas toujours exempts.
La vue de ce malheureux me fut extrêmement pénible, comme l'est toujours le spectacle d'un de ces cas oii l'on voit reparaître la brute primitive sous l'homme en quelque sorte dépourvu de son humanité. Le médecin légiste, consulté le premier, l'avait reconnu responsable, et c'est par la défense que j'avais été appelé. Je l'interrogeai. Les yeux vagues, il répondait mal à mes questions, comme s'il avait eu beaucoup de peine à les comprendre. Il me dit pourtant, ou plutôt je lui arrachai péniblement, par monosyllabes, l'aveu qu' « il avait eu mal, comme si tout son corps brûlait, qu'il avait senti un besoin de tuer quelqu'un, et une
force qui lo poussait contre les trois enfants ». Obstinément, il prétendait les avoir étouffés, quoiqu'ils eussent tous trois le crâne fracassé, et comme si cette défaite eût dù atténuer son crime. Je le quittai, persuadé qu'on se trouvait en présence d'un cas de folie impulsive, et rédigeai un rapport qui, à l'inverse de celui de mon confrère, concluait énergiquement à l'irresponsabilité. — Ma conversation avec ce mallieureux, l'aspect de la prison, l'injustice que je m'imposais la tâche d'empêcher, la difficulté de faire comprendre â des magistrats et à des jurés ce qu'est la folie homicide, et qu'un misérable, dominé par une pression intérieure contre laquelle il ne peut rien, a droit à autant de pitié pour le moins que les assassins « passionnels », — tout cela m'avait mis dans un état d'énervement et d'excitation tout à fait anormal.
J'arrivai très lard chez Audouin. Après m'avoir attendu longtemps, on s'était mis à table, en réservant mon couvert. C'était un dîner tout intime, qui ne réunissait qu'un petit nombre de personnes : les grands-parents de la jeune M"'^ Audouin, les Des Plans, sa mère, M^^^Lan-
son : une figure douce, sympathique, un peu neutre; les Yiry, et un prêtre de haute intelh'gence, hé depuis des années avec les Des Plans, l'abbé Borrant. Derrière le bouquet qui décorait le milieu de la table, la figure de Clotilde semblait très pâle^ et me parut exprimer une tristesse, une lassitude infinies.
— Ah ! misérable I me cria amicalement Audouin en se levant pour me recevoir... En retard comme d'habitude!... On ne te corrigera donc jamais !...
Le monde m'a toujours intimidé. Je m'excusai gauchement :
— J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop... Un cas pressant, après une journée très chargée... J'ai été appelé par l'avocat de Porlezza, pour examiner son état mental...
Au nom de Porlezza, toutes les figuresétaient devenues attentives, et M""® Viry s'écria :
— Vous avez vu Porlezza? Gomment est-il? Dites-nousvite !...
Naturellement, j'étais enchanté de pouvoir parler d'un sujet qui intéressait tout le monde, qui me ferait pardonner mon retard, et qui
LA SACRIFIÉE 3i
d'ailleurs continuait à m'obséder. Je répondis, prêt à donnerions les détails qu'on me demanderait :
— Porlezzaa l'airdela brutequ'il est en réalité... Un énorme gaillard, aux bras trop longs, aux muscles saillants, à la face bestiale, congestionnée, aux yeux vagues... Pas plus intéressant que son crime...
— J'espère, dit le vieux Des Plans, que vous avez conclu dans le même sens que votre confrère, et qu'on ne va pas essayer de le faii e passer pour irresponsable... La folie est la marotte des avocats et des jurés d'aujourd'imi... Si on les écoutait, il n'y aurait bientôt plus de criminels...
J'étais encore trop impressionné par ma visite, trop vibrant, pour répondre avec modéralion. Je m'écriai d'un ton vébément :
— Irresponsable !... mais il Test, il l'est complètement...
Et comme l'ancien magistrat protestait du geste, prêt à développer ses théories sur la répression du crime, je continuai, en m'excitant par mes propres paroles :
— Raisonnons un peu, je vous prie, sans
même entrer dans les détails techniques que je pourrais vous donner... On a beau chercher, on ne trouve aucun mobile à son meurtre... ni intérêt, ni passion, ni vice : l'examen des victimes ne laisse pas subsister le moindre doute sur ce dernier point... Porlezza a donc tué sans avoir rien à espérer de son crime... Premier point établi, — car il est établi, n'est-ce pas, monsieur Viry, vous qui êtes habitué à instruire des affaires de ce genre-là ?
Ainsi interpellé, Viry réfléchit quelques secondes; il répondit avec un geste évasif, en me fixant de son regard terne :
— Je n'ai pas étudié l'affaire, je n'en puis parler... Mais enfin, l'absence de mobile, est-ce une raison suffisante pour absoudre un meurtrier?... Le misérable qui se jette en bête fauve sur des créatures humaines, n'apparaît-il pas. comme le plus coupable et le plus dangereux des criminels, puisqu'il fait le mal par amour du mal, sans avoir même la douteuse excuse d'en espérer un bénéfice?...
Les convives approuvèrent du geste ; l'abbé Borrant ajouta :
— Pour mon compte, je vois dans cette soif
de sang- qui metla liaclie aux mains d'unTroppmann ou d'un Porlezza comine un mystérieux: retour à la sauvagerie primitive... Des faits pareils attestent la souillure originelle... Etj'estime qu'il n'y a pas de cliâtiment trop sévère pour ces monstres à face d'hommes qui déshonorent l'humanité.
J'avoue que ces deux réponses m'irritèrent. Je ne suis pas un homme du monde : j'ai toujours ignoré l'art d'effleurer au vol d'une causerie hadine un sujet grave ; je ne sais pas causer, je ne sais que discuter; et dans l'état d'esprit où je me trouvais, la contradiction devait nécessairement me fouetter plus encore que d'habitude. Je répondis donc, avec toute mon énergie, en élargissant le thème de la discussion :
— Vous parlez l'un et l'autre de ce point de vue que l'homme, né méchant, est cependant responsable de sa méclianceté, et que le méchant doit être extirpé de la société comme une mauvaise herbe d'un jardin... Eh bien ! cette idée a sa raison d'être au point de vue de l'étroit conservatisme qui ne vise qu'à maintenir par tous les moyens la société debout sur sesvieil-
les bases vermoulues; mais la raison et la justice s'accordent pour la repousser... La méchanceté est une maladie : il faut la considérer comme telle, et la guérir... Vous savez, il n'y a pas beaucoup d'années encore, on traitait les fous comme des criminels : le moment viendra où l'on traitera les criminels comme des fous. On aura d'eux la même pitié. On comprendra que presque toujours le crime est le résultat de désordres du cerveau. On ne verra plus toute une population s'indigner contre un malheureux comme ce Porlezza et réclamer sa tete avec une inintelligence qui tient de la férocité.
Ma tirade, débitée avec plus de vivacité qu'on n'en apporte d'habitude dans une causerie autour delà table, souleva la réprobation générale. Le vieux Des Plans, qui mangeait lentement, sans manquer un coup de fourchette, balança' son couteau et secoua la tête en signe de protestation ; les convives avaient tous des expressions inquiètes. Évidemment, ce que je venais de dire les troublait dans leur quiétude de gens tranquilles qui, accoutumés à jouir du monde tel qu'il est, s'effarouchent dès qu'on touche à l'arche sainte des lois, des usages et
des préjugés. Seule, Clotildc écoutait avec un effort visible d'attention et d'intelligence; il y eut dans ses yeux comme un éclair de sympathie ; et comme je sentais que les autres avaient leur siège fait, comme, d'autre part, j'éprouvais un véritable besoin de gagner quelqu'un à ma cause, j'eus le sentiment que je ne parlais plus que pour elle. Cependant, un vague malaise se répandait dans la salle, ce malaise particulier qu'éprouve une société à peu près unanime dans ses avis quand éclate au milieu d'elle une opinion détonnante. Audouin essaya de le dissiper en s'écriant d'un ton de bonhomie ironique :
— Quel avocat!... quel avocat que ce médecin !... Vous savez, il faut s'attendre atout avec lui... Je le soupçonne d'être un peu socialiste!
J'allais lui répondre que je l'étais certainement, et beaucoup plus qu'il ne pensait; mais déjà, l'abbé Borrant, qui aime aussi la controverse, m'attaquait en disant:
— Ce sont là les doctrines funestes qu'a produites le matérialisme de l'époque, et qui nous gangrènent... On appelle cela déterminisme, je crois, et l'on ignore à quels abîmes nous pousse la négation delà liberté... Vous parlez de science,
Monsieur, mais que penser d'une science qui ne lient aucun compte des premières des réalités, de celles de la conscience, et qui les sacrifie à la brutalité de quelques faits physiologiques?... Je suis d'avis qu'on peut être fort honnête homme — et vous en êtes la preuve — en professant les théories que vous venez de développer... Mais elles sont funestes en ellesmêmes, elles sont inconciliables avec un idéal un peu haut des destinées humaines.
— J'ignore quelles sont les destinées de l'humanité. Monsieur l'abbé, répondis-je, je la vois marchant dans la nuit vers un point qu'aucune lueur n'éclaire, comme un voyayeur égaré... Mais il me semble qu'au nom d'un idéal incertain, que nul n'a jamais défmi clairement, et qui n'existe que dans l'esprit de quelques sages, on ne peut s'arroger le droit d'envoyer à l'échafaud des malheureux qui ne sont pas coupables parce qu'ils ne sont pas conscients, ou parce qu'ils sont les victimes d'impulsions obscures dont la tyrannie les opprime.
— La société ne peut pas entrer dans de telles considérations, dit Des Plans dont la face se congestionnait.
Et Viry, reprenant l'idée que le vieillard venait d'indiquer, la développa :
— Je comprends jusqu'à un certain point qu'un incroyant... à tournure d'esprit un peu paradoxale... ar^ue de ses négations pour proclamer théoriquement le droit au crime et pour déplacer les responsabilités, de telle sorte que les assassins semblent innocents et la société coupable quand elle s'avise de leur appliquer la loi du talion, d'ailleurs fort adoucie... Mais c'est là de l'idéologie... A côté des questions de... métaphysique, il y a la question de l'intérêt supérieur de la société, qui est, après tout, la question vitale par excellence... La société est organisée d'une certaine façon, qui n'est pasparfaite, je le veux bien, mais qui lui garantit l'existence et le progrès : elle a le droit de se défendre contre ceux qui attentent à son organisation et qui violent ses lois.
Je me sentais égaré dans un milieu hostile à toutes mes idées et m'en excitai d'autant plus.
— Ah! parfaitement! m'écriai-je..., la société a ce droit, puisqu'elle le prend... Qu'on enferme ou qu'on déporte les criminels, je le veux bien, mais ...
Audouin m'interrompit:
— Si tu connaissais un peu le monde du crime, philosophe, tu saurais que les voleurs se feraient tous assassins pour aller à la « Nouvelle » 1
Sans doute, il pensait détourner la conversation par cette boutade ou, pour le moins, lui enlever son caractère de discussion trop sérieuse. Mais je n'entrai pas dans son intention et je m'emballai sur sa plaisanterie:
— N'est-ce pas là, m'écriai-je, le meilleur argument qu'on puisse apporter à l'appui de ma thèse, la plus formidable accusation qu'on puisse proférer contre cette société que vous défendez?... Quoi donc 1 elle compte des êtres tellement malheureux, qu'ils pourraient commettre des crimes exprès pour être expulsés de son sein! Et ce sont ces ètres-là que vous voulez détruire après toutes sortes de formalités régulières, en pleine lumière, glorieusement, comme si vous accomplissiez quelque acte d'iiéroïsme, en -invoquant encore le Bien, la Justice, le Devoir, un tas de belles choses dont vous ne savez rien !... Certes, je ne prétends pas qu'il faille laisser un Porlezza en liberté, parce qu'il recommencerait peut-être à couper enmor-
ceaux d'autres innocents... Mais le tuer, c'est commettre un crime égal au sien, plus grand peut-être, à cause de l'appareil hypocrite dont il s'entoure... Qu'on l'enferme, et surtout qu'on le traite avec bonté, voilà ce que je réclame et ce que je comprendrais. ..
Je parlais ainsi, sans me sentir gêné par le silence hostile qui accueillait mes paroles; je continuai :
— Avez-vous jamais songé à toutes les causes qui font un assassin? Cet homme a eu une vie pleine de douleurs, dévorée par la misère et le besoin... Gomment les mauvais instincts ne se développeraient-ils pas, dans l'amertume de souffrir sans cesse, dès l'enfance où l'on a des coups et pas de pain ?... Vous qui vivez dans le luxe et dans la gaieté, pouvez-vous seulement vous représenter l'existence sans autre joie qu'un excès d'eau-de-vie?... Votre philosophie est un cercle vicieux: c'est la misère qui fait le crime, mais c'est la société qui fait la misère... Et quand un malheureux tombe dans l'abîme que votre opulence a creusé sous ses pas, vous convoquez des hommes de science et vous leur demandez s'il a le cerveau en bon
état!... Mais ce n'est pas soq cerveau qu'il faut examiner, c'est sa vie, c'est toute sa vie !... Et l'on trouve que son crime est un produit naturel, comme la vertu chez d'autres, et qu'il n'est pas plus responsable d'être un assassin que la belladone d'être un poison, comme vous n'avez pas plus de mérite à être d'honnêtes gens que le cerisier à porter des cerises...
Je m'exprimais avec beaucoup de chaleur, sans plus calculer la portée de mes paroles, sans songer que je faisais une espèce de discours passablement déplacé devant une table bien servie, parmi des gens qui avaient beaucoup plus envie d'achever en paix leur repas que de discuter les rapports du crime, de la misère et de la folie. On m'écoutait avec une surprise où il y avait un peu d'indignation. Aussi, quand je me tus enfin, ce fut un toile général, et trois ou quatre répliques partirent en même temps.
— Alors, le bien, le mal, des mots, rien de plus ! s'écria l'abbé Borrant.
Et le vieux Des Plans:
— La justice n'a donc plus qu'à protéger MM . les assassins !
Et Jacques Viry :
— Mais c'est le désordre, le chaos, l'anarchie î...
Excité par l'atmosphère de combat qui s'embrasait autour de moi, je lançai encore, d'une voix forte, avec le parti pris, je crois, de les exaspérer :
— Ce qu'il y a en nous, c'est la main invisible du Destin qui l'y dépose... Êtes-vous donc si sûrs qu'aucun de vous ne deviendra un assassin?...
Cette fois, c'en était trop. Les yeux de l'abbé Borrant brillaient d'indignation, et je vis qu'il allait me répondre dès que le brouhaha que j'avais soulevé lui permettrait de parler. Mais Audoin jugea bon de mettre fin à une conversation qui menaçait de tourner à la dispute, et le prévint :
— Morgex, mon ami, me dit-il avec un clignement d'yeux qui me priait de me taire, tu passes les bornes de la plaisanterie.. . Et tu entraînes ces messieurs sur un terrain où Ton digérerait mal... Toi-même, tu en as oublié de manger... Finis donc ton foie gras, que diable ! et parlons de la pluie et du beau temps I
Ce petit avertissement me fit rentrer en
moi-même. Je compris que je me conduisais en homme mal élevé. J'en eus honte, et je me penchai sur mon assiette en murmurant:
— C'est pourtant vrai... Je n'aurais pas dû m'emballer... Gela ne sert à rien, et l'on va toujours plus loin que sa pensée...
Cette demi-rétrataction suffit à produire un effet d'apaisement, et le repas s'acheva sans autre incident.
Au salon, où l'on prit le café avant d'aller fumer, j'échangeai quelques paroles avec les deux amies, M""^ Audouin et M^^ Viry, que mes propos, paraît-il, avaient impressionnées, car elles vinrent à moi et cherchèrent à renouer la conversation :
— Comment un homme aussi bon que vous, docteur, peut-il dire des choses si affreuses ? me ditM™^Viry.
J'étais un peu humilié de mon attitude incorrecte de tout à l'iieure ; je n'avais nulle envie de recommencer. J'essayai de me tirer d'affaire en plaisantant:
— D'abord, répondis-jc, je ne suis pas bon... Et ensuite... Mais je ne veux pas vous ennuyer avec mes idées. Mesdames...
— Ensuite, reprit M"'^ Audouin, ce que vous avez dit n'est peut-être pas si affreux, quand on y réfléchit bien.. .
— Allons, bon! reprit son amie^ voilà qu'il t'a convertie, à présent!... Tu veux donc excuser les assassins, toi aussi?... Moi, je \oudrais rétablir pour eux les supplices du moyenàge!... Un homme qui en lue un autre, il n'y a rien de trop cruel pour lui... Et quand il a tué des enfants ! . . .
— Oh ! je ne cherche pas à excuser Porlezza I dit M""^ Audouin... Je trouve seulement qu'en principe M. Morgex a raison de ne pas juger les criminels comme tout le monde les juge... On s'indigne trop facilement. . . Peut-être bien que le crime n'est pas ce qu'il y a de pire au monde.
Cette phrase, dont sa voix sonore et cuivrée soulignait tous les mots, dont son expression réfléchie relevait encore le sens, me frappa vivement. J'aurais voulu lui répondre, reprendre avec elle le sujet dont je demeurais rempli. Mais Audouin vint me prendre le bras :
— Allons! me dit-il, viens fumer un petit havane...
El en m'emmenant, il me dit encore à l'oreille :
— Et ne te mets pas la tete à l'envers pour faire des théories aux bons Philistins que tu rencontres chez moi !...
La recommandation d'Audouin était inutile: je n'avais nulle envie de recommencer; d'ailleurs je n'en eus pas l'occasion. Au fumoir, dans l'abandon des bons cigares et des liqueurs fines, on ne parla que de choses insignifiantes. Sauf l'abbé Borrant, isolé dans son fauteuil, et moimême, personne ne pensait plus ni à Porlezza, ni à la responsabilité humaine. Un moment, on écouta le vieux Des plans, qui, malgré son grand âge, était un passionné d'opéra, parler de je ne sais quelle nouveauté; puis, la conversation tourna à la politique. Je n'écoutais que d'une oreille; l'esprit fatigué, je m'intéressais plus aux gestes des gens qu'à leurs propos : j'observais ainsi que Des Plans ne parlait qu'en remuant son index devant son nez, que Viry fendait l'air de sa main droite, tandis qu'Audouin abusait de ses gestes larges d'avocal. Il parlait plus que les autres, et mieux, allant et venant par la chambre, les mains derrière le dos, puis
s'arrétant devant la table chaque fois qu'il voulait lancer un mot à effet. En pérorant et en s'agitant ainsi, il avait déjà bu trois petits verres de cognac. Comme il allait s'en verser un quatrième, je l'arrêtai :
— Prends garde, lui dis-je, c'est beaucoup trop... Regarde-toi donc, tu es rouge comme un homard, et tu sais bien que l'alcool ne te convient pas.
— Bah! me répondit-il en remplissant son verre, s'il faut se priver de tout !... Un peu plus tôt, un peu plus tard !... Et puis, tu n'as pas oublié ce que tu m'as promis jadis :si l'apoplexie à laquelle lu m'as condamné ne m'étrangle pas du coup, à toi de linir sa besogne !...
A cette phrase, Viry, qui allumait un cigare, se retourna :
— Gomme vous y allez, vous autres î... Et le Code pénal, qu'en faites-vous ?...
Cette espèce de menace m'irrita :
— Ce qui est convenu, est convenu, dis-jc rudement à Audouin... Je ferai pour toi ce que je voudraisqu'on fit pour moi, sans m'inquiéîer du reste... Mais avec un régime un peu strict ..
— Non, non, interrompit Audouin, pas de
régime !... Avant tout, je veux bien vivre... Courte et bonne... Point de privations... Après, crac I. . J'aime autant ça... Pourvu que je sois sûr de ne pas agoniser pendant des années sur un fauteuil à roulettes, comme mon grandpère, c'est tout ce qu'il me faut... Et pour cela, je compte sur toi.
Là-dessus, il se mit à déguster sa fine cbampagne, lentement, en connaisseur, et à causer avec excitation.
Je ne l'écoutais pas. J'observais sa face si rouge qu'elle semblait saigner, marbrée de taches violettes : un homme d'un pareil tempérament, qui prenait peu d'exercice, mangeait beaucoup, buvait trop, était bien sûr de son affaire : il serait écrasé comme un insecte, un beau jour, au moment où il s'y attendrait le moins. Un instant, je me demandai s'il avait réellement conscience du danger auquel il s'exposait et s'il ne fallait pas l'avertir d'une façon plus sérieuse. Mais je le connaissais assez pour croire à la sincérité de son insouciance, dont la sérénité joyeuse m'avait toujours inspiré une espèce d'admiration.
Pas une minute, je ne me préoccupai de la
promesse que je venais de renouveler. C'est qu'il m'avait accoutumé à la lui faire : cet homme, si brave devant l'infini mystère de la mort, si bien prêt à affronter l'inconnu du nonètre, avait une faiblesse dont il se défendait souvent, à laquelle il cédait quelquefois : une peur d'enfant de la souffrance. Fréquemment, dans nos causeries d'étudiant, il m'avait raconté les dernières années de son g-rand-père, mort paralysé, et l'affreuse impression que produisait sur lui la vue d'un malade. Il me répétait : «Je (( ne veux pas de ça, moi!... S'il m'arrivait la « même chose, je veux être sûr que tu y pource voiras, avec ta morphine... La mort ne a m'effraye pas, vois-tu, mais l'agonie!.. Enfin. « je compte sur toi!... » Plus tard, il me vint même à l'esprit que cette foi qu'il en avait en moi, comme médecin sans préjugés, était peutêtre la cause de l'amitié qu'il m'avait gardée. Mais en ce moment-là, je calculai seulement ce que perdrait en quelques minutes cet homme qui avait tout pour être heureux...
Cependant le vieux Des Plans, que la fumée des autres gênait quand il avait fini son cigare, voulut rentrer au salon. Nous l'y suivîmes.
Je me promettais de m'isoler un moment avec M^^ Audouin, vers laquelle m'attirait décidément une croissante sympathie; mais je ne réussis pas à la détacher de la conversation générale, et je dus me contenter de quelques phrases qu'elle dit pour tout le monde, de sa voix étrange, qui éveillait en moi^ comme autant d'échos, toutes sortes d'impressions obscures. Quand je partis, en même temps que les autres, elle me serra cordialement la main :
— A bientôt, monsieur Morgex, me dit-elle. . . J'espère que nous vous verrons souvent...
Audouin ajouta :
— Oui, il faut que tu viennes déjeuner ou dîner avec nous au moins une fois par semaine.
Je remerciai et je promis. Notre vieille amitié était renouée : je ne me doutais pas encore du lien qui la resserrait. . .
Après celtepreinièrerencontre,je pensai beaucoup à M™^ Audouin. Son iniag-e me suivait, avec une amicale persistance, sans qu'il me vînt à l'esprit de l'écarter. Je la trouvais belle, douce^ fine^ charmante enfin, et jem'abandonnais à son charme sans aucune méfiance. Je ne me disais pas que c'était la première fois depuis bien des années qu'une femme me préoccupait à ce point, et qu'il y avait là un danger certain pour moi, possible pour elle, si, comme je le supposais, son mariage lui laissait le cœur inoccupé. Non : j'étais trop loyal pour me tenir en gardiî contre moi-même, et j'aurais haussé les épaules si j'avais un instant soupçonné que je pusse éprouver pour la femme de mon ami un autre sentiment qu'une affectueuse sympathie. C'est en parfaite tranquillité de conscience que
je me préparais à jouir de sa grâce, heureux de devenir quelque chose pour elle, le familier qu'on voit entrer avec plaisir, l'ami dont on goûte la causerie. Et cette fois, je profitai de l'invitation d Audouin : comme il m'en avait prié, j'allai lui demander à déjeuner, au hasard du pot.
M'^'^ Audouin m'accueillit sans empressement ni froideur, soit que je lui fusse plus indifférent que je ne m'étais plu à le croire, soit que ma visite tombât mal à propos. Dans une simple robe de maison, elle me parut plus délicieuse encore, à cause de la douce intimité qui semblait émaner d'elle ; mais son attitude, pendant le déjeuner, renforça la première impression qu'elle m'avait produite : comme retranchée en elle-même, elle restait à distance, hors de la conversation, qu'elle écoutait par politesse, sans y prendre intérêt, presque sans y jeter un mot. A sa propre table, elle semblait une étrangère intimidée. Je crus aussi remarquer qu'une mélancolie flottait dans ses grands yeux, ou plutôt une incurable tristesse, quelque chose comme une abdication. Mais je me dis que mon impression devait être fausse
OU exagérée, car j'étais seul à l'éprouver, et le mari ne s'apercevait de rien : tout heureux de déjeuner avec son vieux camarade, « comme autrefois, » Audouin rappelait d'anciens souvenirs de restaurant, babillait, offrait ses plus vieux vins, fumait ses plus purs havanes, buvait ses liqueurs les plus fines, dans le joyeux épanouissement d'un homme en plein bonheur qui ne connaît aucun souci.
En borte que je restai plein de doute, préoccupé, inquiet, prêt à conclure qu'on se passerait fort bien de moi dans la maison de mon ami, et à espacer mes visites. Je le savais : le mariage est souvent la fin de l'amitié. Pour la jeune femme, les amis du mari sont des inconnus, des inconnus hostiles, presque menaçants, qui représentent un passé dont elle se méfie, qui peut-être en favoriseraient le retour, qui en tout cas l'examinent et la jugent avec plus de sévérité que de sympathie. Pour le mari lui-même, la vie prend un autre aspect : de nouvelles figures l'entourent, de nouvelles habitudes se forment, qui, par cela seulement qu'elles sont nouvelles, excluent les anciennes, en sorte qu'il devient peu à peu indifFérent aux
choses quiTintéressaient le plus, aux amis dont il cesse de sentir le besoin.
Je me répétais ces bonnes vérités, mais j'avais peine à en prendre mon parti. J'étais déçu sans pouvoir mesurer ma déception. Huit jours auparavant, je pensais sans chag-rin que mon amitié avec Audouin était terminée ; maintenant, je ne pouvais m'y résigner. Ce changement d'humeur auraitdû m'éclairer sur lesentiment qui naissait en moi. Mais j'étais trop peu accoutumé à m'observer pour en comprendre la vraie signification.
Une circonstance fortuite vint nous rapprocher : Audouin fut atteint d'une forte bronchite, et pendant plus d'une semaine je dus aller le voir chaque jour. C'était le malade le plus insupportable qu'on pût imaginer : impatient, illogique, nerveux, il se croyait tout de suite perdu et refusait de s'astreindre à aucune précaution; il se bojrrait de remèdes inutiles et repoussait les indications désagréables ; détraqué par son inaction, il se lamentait do laisser en suspens beaucoup d'affaires importantes et n'eût pas été capable d'écrire une lettre. Il ne fallait pas seulement le soigner, mais le dis-
traire, l'amuser comme un enfant, le réconforter, lui répéter trente fois que sa bronchite n'était rien, qu'il en serait bientôt guéri, que déjà il allait mieux. Et sa femme le réconfor- * tait, l'amusait, le soignait, avec une inaltérable patience, quoique peut-être plus résignée qu'affectueuse, indulgente à ses inquiétudes^ compatissante à ses maux qu'il exagérait. Lui, n'en témoignait aucune reconnaissance. Chaque fois qu'il me voyait arriver, il poussait un soupir de soulagement, comme un homme qui échappe enfin au poids de l'ennui et de la solitude. J'entends encore sa voixenrouée s'écrier :
— Ah ! c'est toi !... Eh bien ! comment me trouves-tu ?
Il comptait sur moi, non seulement pour le rassurer, mais pour le distraire. Aussi me retenait-il longtemps, en m'obligeant à lui parler de toutes les maladies des voies respiratoires. Quoique fort occupé, je restais, pour le plaisir de respirer cette atmosphère oii M""^ Audouin mettait sa douceur et sa grâce, un peu impatient dès qu'elle disparaissait un moment et me laissait avec mon malade.
— Tu as tout de même une fière chance, lui
disais-je quelquefois, d'être dorloté et soigné comme un enfant gâté, par une femme qui l'aime...
11 me répondait, indifférent :
— Oui... oui..., mais j'aimerais mieux n'être pas malade. . .
Et le jour où je lui permis de sortir, on eût dit un oiseau échappé de sa cage. Il partit en s'écriant :
— Il n'est que temps !... J'en ai par-dessus la tête, de ma prison et de mes tisanes !...
Ce fut cette circonstance de la maladie d'Audouin qui renoua nos relations, prêtes à se relâcher ou à se rompre : Audouin se dit sans doute qii'il aurait plus que jamais besoin de mes services ; sa femme s'accoutumait à me voir ; moi, je pris racine chez eux.
Audouin guéri, je cessai mes visites quotidiennes, et j'en sentis la privation. Mais ce fut pour devenir le familier de la maison.
Je la fréquentais avec un sentiment complexe : avec une joie de me replonger dans une vieille intimité, qui, je le crois était sincère, et avec une inquiétude attendrie qui me serrait le cœur : car peu à peu, j'avais pénétré au fond
(Iti drame silencieux qui se jouait entre les Audouin, j'avais compris la souffrance que recelait la paix apparente de leur intérieur, et comment la définir? Un malentendu pareil doit être fréquent dans ces ménages mondains, tels que les nouent les exigences et les usages de la vie contemporaine. Il n'a rien de violent, rien de frappant même. Il n'a pour cause ni les vices du mari ni les fautes de la femme : c'est une simple incompatibilité d'humeur qui va s'accentuant à travers tous les actes de la vie commune, qui s'étend à tous les sentiments et à toutes les idées, et qui, nécessairement, sacrifie un des deux époux à l'autre. Or, n'eussé-je pas eu mille occasions de le constater de mes yeux, je connaissais assez Audouin pour savoir qu'entre un rôle de victime et un rôle de bourreau, il choisirait toujours, d'instinct, sans même en avoir conscience, le rôle de bourreau.
Et en effet, tandis qu'il prospérait, jouissait, engraissait, étalant son égoïsme et laissant déborder à l'aise son écrasante personnalité, il me semblait sans cesse percevoir auprès de lui la plainte continue d'une douleur muette. Et ce mal latent, sourd, tenace, fatal, qui flétris-
sait l'être gracieux dont j'observais les douloureux silences, qui peu à peu versait dans son eœur — presque encore un cœur de jeune fille — le désenchantement, l'amertume et le doute, m'emplissait d'une pitié attendrie, m'inspirait des révoltes juvéniles contre l'injustice de la vie, des soifs de dévouement, des besoins de souffrances compatissantes et partagées, — bref, tous les sentiments romanesques d'un amour d'adolescent.
De tels sentiments se communiquent presque toujours, d'autant plus contagieux qu'ils se croient mieux cachés : bientôt il me sembla que M'"* i\udouin me voyait arriver avec plaisir. La politesse presque indifférente avec laquelle elle m'accueillait les premiers temps se faisait peu à peu affectueuse, devenait prévenante. Elle m'entoura de ces mille petits soins où excellent les femmes, avec des ruses gracieuses pour que j'en jouisse sans m'apercevoir à qui je les devais: c'était toujours, semblaitil, Audouin qui avait réclamé mes plats favoris, les jours oii l'on comptait sur moi ; ces jours-là, toujours en l'honneur d'Audouin, les vases se fleurissaient de fleurs fraîches, Tappar-
tement prenait un air de fête, presque de joie. Moi, j'acceptais ces gâteries sans me demander ce qu'elles signifiaient, heureux de les avoir et d'en jouir sans arrière-pensée.
Naturellement, le moment arriva où, tout à fait de la famille, je fus initié à la vie intime du jeunti ménage. Sans doute, M'"'^ Audouin, malgré l'amitié qu'elle me témoignait, conservait vis-à-vis de moi la plus délicate réserve. Mais Audouin, lui, ne se gênait plus de se montrer au naturel, avec le fond de brutalité qu'il cachait si bien d'habitude sous ses dehors de courtoisie ou de bonhomie, avec sa gourmandise, sa violence, son manque de tact, son égoïsme, — tous les défauts qu'il possédait depuis longtemps et qu'alors seulement je découvris l'un après l'autre. Pour un retard d'un instant, il grondait d'un tonde maître irrité, avec des mots blessants, affectant même de s'adresser à moi :
— Tu vois, mon cher, et c'est toujours la même chose !... Jamais un repas à heure fixe!... Vingt minutes de retard : c'est plus commode pour brûler le rôti à loisir... Car il sera brûlé, tu peux en être sûr!...
Et j'étais seul à remarquer le regard douloureux de la jeune femme, que ces reproches, devant témoin, blessaient jusqu'au fond de son araour-propre.
Quelquefois, d'ailleurs, la mauvaise humeur tyrannique d'Audouin éclatait sans cause directe : il renvoyait un plat qui lui déplaisait tout à coup, ou, à propos d'une toilette qui n'était pas de son goût, se hmçait dans d'interminables persiflages.
Jamais il n'entendit gronder l'orage dans les silences de sa femme ou dans les vibrations de sa voix quand elle lui répondait, en tendant toute sa volonté pour rester calme:
— Mais, mon ami, je a^ous assure que vous vous trompez... Cette couleur dont vous vous moquez n'a rien de ridicule, c'est la nuance de l'année, tout le monde en porle.
11 riait, de ce rire irritant, dédaigneux, qui lui servait d'argument, et, pour peu qu'il fût en verve, continuait ses quolibets. Parfois, j'intervenais, je tâchais de détourner la conversation, ou môme je me hasardais à défendre l'avis de Clotilde:
— Ah! ces amisl s'écriait alors Audouin, ils
sont tous Jes mêmes, ils prennent toujours le parti de la femme... C'est plus fort qu'eux... Et vous vous y laissez prendre, Mesdames, vous les croyez, vous pensez : a Voilà le mari qu'il m'aurait fallu!!! » Eux, cependant, les malins les roublards, profitent de l'expérience des autres, se disant i?i petto: « C'est moi, par exemple, qui ne ferai pas la bêtise de me marier ! . . . »
Il arriva que sur une de ces tirades ironiques qui se poursuivaient et se recommençaient à l'infini. Clolilde, à bout de forces, des larmes plein les yeux, sortit avec un regard indigné. Je ne pus me contenir, j'interpellai vivement Audouin :
— Mais, malheureux que tu es, ne vois-tu donc pas que tu tourmentes ta femme ?... Es-tu aveugle ?... Ne comprends-tu rien ?...
Ma boutade était partie avant réflexion, comme un cri longtemps contenu. Audouin, étonné d'abord, me regarda sans comprendre, puis éclata de rire :
— Qu'est-ce que tu me cliantes-là ? me répondit-il... Oii aurais-tu appris comment il faut traiter sa femme, toi qui as à peine eu des maîtresses ?... Il faut gronder souvent, en me-
eo LA SACRIFIÉE
nage, c'est le seul moyen d'être bien soigné, — et d'être le maître!...
Sa brusquerie m'arrêta, car j'allais, je crois, lui dire tout ce qui m'oppressait, lui reprocher son égoïsme, sa brutalité, le rôle qu'il me faisait jouer en me mettant en tiers dans ses scènes de ménage, j'allais plaider pour l'opprimée, enfin. Et qui sait s'il me l'eût pardonné ?... Mais je me contins; je lui dis seulement :
— Tu as raison, je n'ai aucune expérience en ces matières, et tu as plus vécu que moi... Pourtant, je vois ce que tu ne vois pas : je vois que tu es en train de gâter ton bonheur, pour rien, et que si ta femme se détache de toi, ce sera ta faute !...
Il haussa les épaules et coupa court à l'en- tretien par une plaisanterie :
— Tu ne sais pas ce que tu dis. . . Ma femme est parfaitement heureuse... Demande-le plutôt à ma belle-mère, si tu ne me crois pas...
Je n'insistai pas davantage : ce n'étaient point mes affaires, après tout...
Un jeudi que je venais, comme chaque semaine depuis quelque temps, déjeuner avec mes
amis, je trouvai M""® Audouin seule. Je voulus me retirer en m'excusant. Elle me retint :
— Mon mari a dû partir ce matin de bonne heure, me dit-elle. .. Il est à Orléans, pour une affaire urgente... Mais il m'a bien recommandé de vous garder.
J'hésitais encore, en me disant que la recommandation d' Audouin avait été probablement accompagnée de quelque plaisanterie d'un goût douteux. Elle ajouta, conhante et simple :
— Vous n'aurez que ma compagnie, c'est vrai... Mais je vous ai fait une surprise... Vous n'allez pas me laisser en téte-à-tète avec un de vos plats favoris?...
Je restai: pouvais-je faire autrement ?...
Il fut charmant, ce déjeuner, sans coquetterie ni flirt : un déjeuner de vieux amis. Après un moment d'embarras — je me sentais très timide — la causerie prit son vol, devint abondante, vive, familière, comme entre deux personnes qui ont beaucoup d'idées comaïunes et se plaisent à les échanger. Délivrée du regard toujours prêt à l'ironie dont Audouin la suivait, de l'impatience condescendante avec laquelle ill'écoutait, quand il daignait l'écouter. de
la peur constante qu'il lui faisait, enfin, la jeune femme, échappée à son habituelle morbidesse, se révélait sous un jour nouveau, gaie, expansive, spirituelle, l'intelligence alerte, curieuse de tout.
Je n'ai jamais su parler aux femmes : il m'est impossible de trouver ces jolis riens qui les font sourire et gazouiller ; pourtant, je me sentis bientôt parfaitement à l'aise.
Renonçant à chercher des bagatelles que je n'aurais pu trouver, je memis àparler de choses qui me préoccupaient; et je vis bien que je ne l'ennuyais pas. En ce moment-là, les journaux étaient remplis de détails sur l'instruction de l'affaire Porlezza, qui avançait avec une extrême lenteur, et cette affaire, à laquelle le hasard m'avait mêlé, m'intéressait extrêmement. Je m'indignai contre le juge informateur. Ce magistrat, ne pouvant ou ne voulant rien comprendre à la théorie de la folie impulsive, s'acharnait à renouer les antécédents de l'accusé pour le démontrer responsable, croyant trouver un argument vainqueur chaque fois qu'il découvrait quelques traces de logique ou de bon sens dans les actes antérieurs du malheureux :
— Il veut la tête de ce misérable, disais-je avec animation... Et il l'aura, vous verrez qu'il l'aura. . . Ce qui le fera bieu noter au Palais, où le juge d'instruction le plus habile n'est pas celui qui fait le plus de vérité et le plus do justice, mais celui qui obtient le plus de condamnations... N'est-ce pas abominable ?... Ne trouvez-vous pas que, chaque fois qu'on regarde d'un peu près l'organisation de notre société, un a de folles envies delà voir tomber en poussière, tant elle est injuste éternelle?...
]\Ime Audouin sourit :
— Oui, répondit-elle, je sais que vous êtes socialiste... Je me rappelle vos théories, vous savez, la première fois que je vous ai vu. ..
Au fond, tout en cherchant à comprendre, elle ne m'approuvait pas, et c'était aux victimes surtout qu'elle pensait, car elle ajouta :
— Je ne sais pas si la société est aussi mal organisée que vous le dites, mais c'est affreux qu'il y ait des êtres comme ce Porlezza, des fauves, des monstres...
— Sans doute, répondis-je, mais c'est affreux aussi qu'il y ait des enfants abandonnés, des pauvres, des vieillards sans ressources, des
inOrmes... La misère, la maladie, le malheur sous toutes ses formes, enfin, est aussi monstrueux que le crime... Et il nous entoure, et nous ne pouvons rien contre lui...
Elle réfléchit un instant et murmura, d'une voix qui donnait à sa phrase un sens de pitié profonde :
— Quand on pense à toutes les douleurs qui pleurent dans ce pauvre monde !...
— Oui, conlinuai-je, il yen a beaucoup... Et chacun de nous a les siennes à porter... Les existences q li ont l'air les plus heureuses ont souvent leur ver rongeur.. . On serait étonné, si l'on connaissait la vie de chaque homme, des pages noires qu'on y pourrait lire...
Inconsciemment, imprudemment, je cédais à la tentation, si forte auprès de ces êtres faits pour compatir qui sont les femmes, de dire des choses sentimentales et tristes : nous avons beso.'n de leur pitié, elles sont toujours prêtes à la répandre. M"^^ Audouin était comme moi dans son rôle en déplaçant la question et en la ramenant des généralités à ma personne. Sans doute, un pou de curiosité se mêlait à son intérêt sympathique, et l'occasion lui parut bonne
pour apprendre quelque chose de moi ; car elle s'écria :
— Oh 1 je suis bien sûre que dans votre vie, à vous, il n'y pas de ces pages noires !
C'est singulier que les hommes éprouvent toujours le besoin de parler d'eux-mêmes aux femmes qui les attirent, et qui, elles, savent si bien garder tout leur mystère 1... Il me parut délicieux d'être compris, d'être plaint par elle, et je regrettai de n'avoir été le héros d'aucune histoire romanesque. Cependant, je ne désespérai pas de mériter sa sympathie, je lui répondis :
— C'est vrai, je n'ai pas eu beaucoup à me plaindre de la destinée. . . Pourtant, j'ai passé, moi aussi, par une dure école. Oli ! rien de violent, rien de tragique, soyez tranquille !... Mais figurez-vous une jeunesse sans joie, sans gaieté, sans amour, dans une mansarde où la lampe brûle toute la nuit, parce qu'il faut travailler le jour à gagner son pain. Figurezvous le souci constant du lendemain... non pour soi seulement, mais pour ceux dont on a la charge, pour ceux qu'on aime.
Elle me regardait d'un air affectueux d'in-
térèt, une interrogation discrète dans les yeux.
— Oui, lui répliquai-je, des frères plus jeunes que moi, qu'il fallait élever... Encore si j'avais été pleinement récompensé de mes efforts I... Mais c'est là que j'ai eu ma plus grosse peine, celle dont le souvenir me serre encore le cœur... Le cadet de mes frères, Thomas, n'était guère travailleur : on ne pouvait songer à obtenirpour lui, comme pour les autres, une bourse d'études... Il n'était pas seulement bachelier... Je l'avais de bonne heure placé chez un banquier, un parent éloigné de ma mère, qui ne demandait pas mieux que de lui faciliter la carrière...
Il n'y avait rien d'héroïque dans cette banale histoire de commis infidèle dont l'humiliation, au contraire, rejaillirait un peu sur moi. Je le sentis tout à coup, je n'eus pas le courage d'achever :
— Non, lui dis-je, décidément, je préfère ne pas parler décela... Je l'aimais beaucoup, je vous assure, ce petit frisé qui avait de belles boucles blondes et que j'avais vu grandir... Eh bien ! voilà plus de cinq ans que je n'ai pas de
ses nouvelles — et que je suis heureux de n'en pas avoir !...
Elle posa sur moi un regard infiniment doux, plus compatissant, plus consolant que des paroles ; et il me sembla que ma pauvre histoire inachevée l'avait émue :
— Tout cela, dis-je encore, c'est peu de chose, si l'on pense à tant de douleurs plus lourdes... Mais cela laisse pourtant une trace dans la vie, qui en conserve à jamais comme une teinte de tristesse... Voyez-vous, il est essentiel d'être heureux entre quinze et vingt-cinq ans : c'est la période d'oii dépend toute la suite... Les jeunes femmes comme vous ne savent pas ce qu'elles doivent à la paix de ces années, qui pour nous autres hommes sontparfoissipleines de luttes..»
A mon tour j'interrogeais, aussi discrètement que possible, et j'attendais quelques confidences en échange des miennes. Mais les femmes s'abandonnent moins facilement à cette penle dont elles devinent mieux les dangers. M"'^ Audouin comprit très bien le sens de questions détournées qu'avaient mes paroles, et elle y répondit à sa manière, en détournant les yeux et en murmurant :
— Oh 1 moi...
Il y avait dans cette simple exclamation tant de découragements intimes, tant de tristesse résignée, une telle lassitude, une si complète abdication, que je me sentis remué jus" qu'au fond des entrailles, ardemment désireux d'en savoir davantage et n'osant insister.
Il y eut un silence plein de choses ; puiscomme le repas était fini, M™^ Audouin se leva de table et m'invita à passer au salon pour le café. Gela fit diversion. Les pensées mélancoliques de tout à l'heure s'éloignaient ; nous étions prêts à causer presque gaiement. Tout à coup, elle remarqua que je ne fumais pas et s'empressa d'aller chercher une boîte de cigares, qu'elle me présenta.
— Gomment ! lui dis-je, au salon?...
— Mais oui, fit elle... Il faut bien que je vous soigne... Que dirait mon mari, s'il savait que je vous ai privé de votre seul vice ?...
Tout en choisissant un cigare, je lui répondis :
— Il ne le saurait pas î...
— Ohl si 1... il s'aperçoit toujours de ces choses -là I...
Elle avait vraiment l'art de donner aux phrases les plus insignifiantes un sens cache^ tout autre que celui qu'elles semblaient avoir. Ou bien était-ce moi qui l'y mettais ?... Je crus que ses paroles contenaient une plainte, j'osai les relever :
— Écoutez, commençai-je, en prenant un ton un peu grave, laissez-moi vous dire quelque chose... que j'ai envie de vous dire depuis long-temps... parce que je voudrais vous voir heureuse... Voici : je crois que vous ne comprenez pas toujours très bien ce bon Audouin...
Elle m'interrompit :
— Bon ?...
Un peu décontenancé, je repris pourtant :
— Certainement, il est bon... Mais vous prenez au grand sérieux mille détails auxquels il n'attache, lui, aucune importance... Vous vous froissez à toutes ses boutades... Vous vous atfligez de toutes ses taquineries... Moi qui le connais depuis longtemps, je sais qu'il vaut mieux que ses paroles, je vous assure... Au fond, il a un cœur excellent...
Je m'arrêtai. Je lui disais là, par devoir, des choses que je n'avais aucune envie de lui dire,
et que d'ailleurs je savais fausses. Et je la froissais, car son expression confiante avait disparu, un pli presque dur se dessinait sur son front :
— Je vous assure que vous vous trompez, dit-elle froidement après un silence. . . Je n'ai rien à reprocher à mon mari... Je suis parfaitement heureuse...
Je sentais que cette froideur était bien factice et qu'un mot juste suffirait à fondre la glace; mais en môme temps, je craignais d'avoir paru indiscret. Enfin, je balbutiai, timidement :
— Je vous demande pardon si je vous ai blessée...
C'en fut assez pour qu'elle me répondit, presque avec élan :
— Oh ! vous ne m'avez point blessée, je vous assure 1... Je sais, je sens combien vous nous êtes attaché !...
Alors, encouragé de nouveau, je repris :
— Je voudrais que vous me regardiez comme run ami... comme un ami très sûr... Vous savez, il y a des moments où l'on a besoin de quelqu'un qui vous écoute et vous comprenne...
LA SACRIFIÉE Tl
Je serais heureux de compter dans votre vie, parce que..., quoi que vous disiez.. ., il me semble que vous n'avez pas le bonheur que vous méritez... Et peut-être pourrais-je vous aider, car cela tient sans doute à peu de chose. Elle secoua la tête et répéta :
— Peu de chose ! . ..
— Enfin, dis-je encore, tout ce que je voulais vous dire, c'est ceci : si jamais vous avez besoin de quelqu'un de fidèle et de dévoué pour vous aider en quoi que ce soit, vous penserez que je suis là I...
Elle me tendit la main et me répondit, d'un ton presque solennel :
— Je vous le promets !...
Et je sentis qu'il y avait maintenant entre elle et moi un lien nouveau, quelque chose de plus que la confiance que je lui avais demandée : un rêve commun, inavoué, d'oii l'espérance était bannie, et qui pourtant ressemblait presque à une complicité.
Désormais, en effet, je ne devais plus penser à celle que je nommais à part moi Clotilde. pour la rapporter à Audouin, pour m'indigner contre la grossièreté d'âme de mon ami, pour
déplorer en philosophe bienveillant et sentimental l'abominable injustice d'un mariage qui sacrifiait une jeune vie riche d'amour à la maturité indifférente d'un égoïste, — mais pour ellemême et pour moi, avec des regrets irrites contre l'erreur de la destinée qui nous faisait rencontrer trop tard, comme des deux côtés d'un abîme creusé entre nos cœurs jumeaux. Et j'aimais à croire que Clotilde aussi, quand elle mesurait la réalité à ce qu'elle en avait attendu, quand elle sentait s'élargir en elle la blessure de sa vie condamnée ou s'agiter son âme irrésignée, laissait fuir quelques-uns de ses rêves jusqu'à l'ami compatissant dont le caractère lui inspirait une si pleine confiance. En sorte que nos pensées se rencontraient ainsi souvent, se frôlaient à travers des phrases qui semblaient ne rien dire, ou surgissaient délicatement dans des silences, nous imprégnant comme de parfums invisibles, nous ménageant de mystérieuses éclaircies, comme pour habituer nos yeux à la lumière.
Tout cela, jele voyais, je le sentais, je le savais, — et cela ne m'éclairait pas encore sur le danger au-devant duquel je courais. Certes^ si
LA SACRIFIÉE 7:î
je m'étais dit : « J'aime la femme de mon ami, » je me serais enfui, j'aurais déraciné à n'importe quel prix cet amour coupable de mon cœur : d'abord parce que, parmi toutes les idées qui me sont odieuses, je n'en sais pas de pire que celle de la trahison; ensuite parce que le sentiment que j'éprouvais pour Clotilde était encore plus respectueux que passionné, toutidéal, si j'ose dire, tout immatériel, incompatible avec la pensée de l'adultère qui aurait suffi à le souiller. Mais je ne m'avouais pas que je l'aimais, ou, quand cette idée effleurait mon esprit, je me hâtais de l'écarter: il serait toujours temps d*y pourvoir, plus tard, quand le péril serait réel. C'est ainsi que la passion nous travaille en croissant dans l'ombre, jusqu'au jour où elle est assez forte pour éclater au grand jour et nous conduire à ses fins...
Audouin, pourtant, aurait dû m'aider à voir clair en moi-même: avec la bonhomie sardonique qui lui était habituelle, il aimait à railler la sympathie croissante qu'il observait entre sa femme et moi. Lorsqu'il me revit après le déjeuner où il m'avait laissé en tête-à-tête avec elle, il me dit crûment:
— Eh bien, docteur, tu vas prendre ma place?... J'ai bien envie de te la céder quelquefois : ça me laisserait un peu de liberté, dont j'ai besoin. . .
Il riait avec une moue gourmande de ses grosses lèvres sensuelles.
— Gomment ! m'écriai-je, est-ce que déjà... Il ne me laissa pas finir:
— Vas-tu me faire un sermon, par hasard ?. . . Oui, mon cher, déjà... Que veux-tu? ma femme n'est peut-être pas toujours aussi drôle que quand elle te sert à déjeuner...
De tels propos me faisaient horriblement souffrir. Je ne pouvais pourtant pas le rappeler au respect de sa propre femme, et j'en étais réduit à dévorer mon indignation. Mais en même temps, inconscient encore, un peu lâche déjà, j'acceptais toujours, quand il venait me dire, le soir :
— Tu viens dîner demain, n'est-ce pas ?... Je n'y serai pas. Et comme je t'ai invité, il faudra bien qu'on croie à mon « affaire urgente».
Il ajoutait, sur un ton plaisant :
— D'ailleurs, on ne s'ennuiera pas.. On t'aime beaucoup, tu sais...
Ou bien :
— Heureusement que vous êtes deux bons innocents tous les deux, que vous croyez à l'amitié désintéressée entre les sexes..., et que, Dieu me pardonne 1 vous en êtes capables l'un et l'autre !...
Le soir, quand il rentrait — assez tard, quelquefois — il me reconduisait jusqu'à la porte, en me soufflant à l'oreille :
— Une soirée délicieuse, mon cher !... Mais je voudrais bien savoir ce que ma femme trouve à te dire, de sept à onze, elle qui ne dit jamais rien ! ...
Etonné de ces sarcasmes, qui contrastaient si fort avec l'insouciance dont Audouin mo donnait tant de preuves, j'en arrivai à me demander s'il se méfiait ou se moquait de moi, s'il nous soumettait à une épreuve ou nous tendait un piège, ou si, nous ayant devinés, il voulait nous accabler par sa confiance.
Mais qu'il poursuivît à travers ses railleries un but qui m'échappait, ou qu'il obéît simplement à ses habitudes d'ironie et d'implacable satisfaction de lui-même, ses propos ne jetèrent aucun trouble dans ma conscience. Je n'avais
rien à me reprocher et j'étais sûr de moi. Les jours passaient, les semaines : j'entrais chaque jour davantage dans l'inLimité deM'"^ Audouin; je commençais à m'apercevoir qu'elle m'était indispensable, — et je ne m'avouais pas encore que je l'aimais.
lY
Pendant que je me laissais ainsi enchaîner sans vouloir m'en douter, je continuais à suivre, avec beaucoup plus d'intérêt qu'elle n'en méritait, et peut-être un peu pour faire diversion à mes autres sentiments, cette alfaire criminelle pour laquelle je m'étais passionné. L'interminable instruction en était enfin achevée : c'est-à-dire qu'on savait maintenant oii l'assassin avait passé son enfance, quels étaient ses antécédents, comment il avait déjà encouru deux condamnations pour querelles et coups, etc. Mais la cause subit un nouveau retard : l'avocat donné d'office à Porlezza venait de tomber gravement malade et ne pouvait plaider.
Un peu par pitié, un peu par curiosité, j'allais de temps en temps visiter le malheu-
reux dans sa prison : abruti par la privation d'air, de mouvement, peuL-êtro d'alcool, il laissait se dérouler le drame judiciaire dont il était le héros, passivement, sans paraître s'y intéresser, comme s'il n'eût pas compris qu'il s'agissait de sa tète. J'eus l'idée de l'engager à demander Audouin pour défenseur, plutôt que de se contenter du premier avocat venu qu'on lui imposerait. J'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il fît la démarche nécessaire : pour lui, un avocat ou un autre, ils étaient tous des ennemis, d'accord , disait-il , avec ceux qui voulaient lui couper le cou. 11 se décida pourtant, sur mes instances, et de mon côté, en sortant de sa prison, j'allai trouver mon ami pour le prier d'accepter.
Audouin était au Palais. Mais, la bonne m'ayant dit que madame était à la maison, je voulus lui parler de l'affaire, qui l'intéressait certainement. Je la trouvai seule dans son salon, toute en pleurs. Elle se leva pour me recevoir, avec un violent effort pour reprendre son calme ; mais elle ne put cacher ni la rougeur de ses paupières, ni l'émotion qui gonflait sa poitrine, et le sourire figé qu'elle essaya
(l'esquisser ne me trompa pas. Le spectacle inattendu de cette douleur qui ne se contenait plus me bouleversa. Je ne songeai pas un instant que, puisque M"'^ Audouin luttait contre elle-même pour me cacher son trouble, il eût été plus discret ^peut-être de ne rien voir ; trop ému pour réfléchir, je m'écriai étourdiment :
— Mon Dieu ! qu est-il arrivé ?... Qu'avezvous donc ?...
Elle essaya encore de réprimer les sanglots qui l'étouffaient; elle assura de son mieux sa voix ; ce fut d'un ton presque naturel qu'elle répondit :
— Moi ... mais rien... rien du tout!...
J'étais trop troublé pour calculer mes paroles ; son émotion me faisait mal; j'insistai, dans un élan de sympathie qui la gagna :
— Ne me dites pas cela !... Vous venez de pleurer, je le vois... Vous souffrez 1... Ne m'avez-vous pas promis de me traiter en ami ?...
Et comme je lui prenais la main, elle pencha la tête, laissa échapper un flot de larmes et s'effondra dans un fauteuil.
Un moment, elle sanglota librement, sans résister davantage.
Peut-être le spectacle de cette douleur auraitil produit sur d'autres hommes une impression toute différente : il en est, je sais, qui ne conçoivent l'amour qu'heureux et triomphant, et qu'écarte la soufïrance parce qu'ils la trouvent humiliante. Pour moi, au contraire, la souffrance m'attire davantage : elle n'enlève rien de sa grâce à l'être vaincu qu'elle piétine, elle me semble le lien suprême qui puisse réunir deux âmes, le domaine oii les cœurs se rencontrent le mieux pour se fondre dans un immense besoin de pitié à répandre et à recevoir. En cet instant où Clotilde pleurait devant moi, mon sentiment s'exalta tout à coup : j'aurais donné ma vie pour essuyer ses larmes. Elle, de son côté, sentit qu'elle pouvait tout me dire :
— Oui, je souffre, fit-elle enfin... Je souffre parce que ma vie est perdue.. . Oh I oui, perdue !... Et je ne veux pas me cacher pour vous... qui êtes bon... qui avez vu tant de choses î... Je le sais, il y a longtemps que vous voyez tout... tout ce que je supporte... Des ba-
gatelles, des riens, c'est vrai !... des piqûres d'épingle !... Cela ne compte pas, ces choseslà !... Je les aurais subies... Mais à présent, je sais... le reste !... Et ce n'est pas le cœur qui saigne, je vous le jure !... Le cœur n'a plus rien à voir là-dedans I... Seulement, cette fois, la mesure est comble... Cela, je ne le supporterai pas ! ...
Je devinai ; j'eus pourtant le sang-froid de jouer l'étonnement.
— Vous ne savez rien ? reprit-elle... Est-ce qu'il a quelque chose de caché pour vous ?... Est-ce qu'il aurait eu la pudeur de garder son secret ?... Beau mystère, vraiment!... Une misérable créature, une figurante de je ne sais quel petit théâtre 1...
Elle me regarda dans les yeux.
— Vous devez bien le savoir I...
Et comme j'allais affirmer que non, elle me coupa la parole :
— Oh! ne niez pas I... Ne mentez pas, vous !... Eh bien l soit ! je lui cède la place... Qu'il la garde, puisqu'il l'a choisie I... Moi, je m'en vais, je retourne cbez ma mère !...
Jaloux à mon tour, maintenant, je souffrais
de la sentir jalouse, Il m'en coûtait de voir ses larmes couler pour un autre, pour cet autre qui ne l'aimait pas. Maisje refoulai ce mauvais sentiment : après tout, je n'étais qu'un ami, j'étais l'ami du mari, je voulus agir comme tel, loyalement :
— Si vous ne l'aimiez plus, lui dis-je, en laissant peut-être un peu percer ma tristesse, vous ne souffririez pas ainsi ! .. Les blessures qui n'atteignent que l'amour- propre font si peu mal !... Et puisque vous l'aimez encore... un peu, si peu que ce soit... eh bien ! ne cédez pas tout de suite à un ressentiment... qui n'est peut-être pas justifié..., ne mettez pas entre vous et lui l'irrévocable décision... le scandale d'un départ... Ce serait définitif — et qui sait si vous ne vous êtes pas trompée?... Qui sait si tout ne peut s'arranger encore ?...
Les mots, je l'avoue, avaient peine à sortir ; je ne pouvais plaider cette mauvaise cause qu'en «l'immolant moi-même, et quelque cnergiquern^nt qu'on soitdécidô à rester fidèle au devoir, il faut un rude effort pour refouler ainsi ses va- ;gus3 espérances. Pourtant, j'allai jusqu'au bout de mon sacrifice ; j'ajoutai, presque malgré moi:
— Laissez-moi lui parler !...
Mais en même temps, je voulus corriger ce qu'il y avait de trop généreux dans mon offre, je dis encore :
— Je serais heureux tout de môme de pouvoir un peu réparer votre bonheur...
Au fond de moi, j'espérais qu'elle refuserait. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait devant elle, dans une attitude réfléchie et indécise. Ce fut un des moments, je crois, où nos pensées se rencontrèrent le mieux. Je tenais sa main, qu'elle oubliait dans la mienne ; et je me disais :
« Comme il serait doux de guérir ce pauvre cœur blessé, d'en extirper la racine morte qui l'obstrue encore et d'y fleurir à sa place!... Comme il serait bon de lui donner tout le bonheur qu'elle a rêvé et n'a pas eu î... Comme il serait délicieux d'être aimé par elle, d'avoir à soi tout ce trésor de tendresses perdues !... Hélas ! cela ne sera jamais !...
Peut-être lut-elle mes pensées qui bruissaient dans le silence, peut-être comprit-elle combien je souffrais et songea-t-elle un instant à se faire aussi ma consolatrice : je crus sentir que
sa main pressait lég-èrement la mienne, puis se dégageait, d'un geste souple. Et ce fut peutêtre cette demi-faiblesse qui la rendit indulgente :
— Faites ce que vous croirez le mieux, me dit-elle.
Elle ajouta, avec un regard que je n'oublierai jamais, un regard rempli de tendresse, de regret, de soumission :
— J'ai entièrement confiance en vous !
Et, trouble jusqu'au fond de Tâme, je me levai pour partir.
Des sentiments contradictoires s'agitaient en moi ; j'éprouvais, d'une part, cette satisfaction qui suit les actes d'énergie et de devoir ; elle m'allégeait le cœur, comme si ce qu'il y avait de troublant, de coupable et de pervers dans mon attachement à M^^ Audouin eût disparu, en sorte qu'il n'en restât que le dévouement et l'abnégation, la partie divine de l'amour. Mais le sacrifice était déjà trop lourd : j'en restais meurtri. Et au fond de moi-même, dans la partie obscure de notre être qui ne renoncejamais àsa volonté, germait sourdement un espoir, un calcul : tout n'était
pas fini, peut-être ; qui sait la reconnaissance qu'elle me vouait de mon abnégation? Et d'ailleurs, pour avoir vu ses larmes, pour l'avoir consolée, pour la soutenir et l'aider, n'élaisje pas plus que jamais près de son cœur?... Oui, oui, j'ai pensé cela, et toujours en évitant de m'avouer mes pensées. Mais à présent qu'elles ont porté leurs fruits, je les retrouve dans ma conscience, avec leurs couleurs et leurs voiles, à la place même oii elles s'enfonçaient traîtreusement...
Cependant, je m'étais dirigé vers le Palais, 011 je trouvai Audouin parmi la foule des plaideurs, des juges, des avocats. Je commençai par lui parler de Porlezza. Mais l'affaire ne lui plaisait guère. D'abord, il refusa, secouant la tète et répétant :
— Ce n'est pas une cause sympathique... Ton Porlezza sera condamné, c'est sûr, et moi, j'en sortirais diminué.
J'insistai de toutes mes forces, irrité du motif tout personnel de son refus :
— Ne pense pas toujours à toi, que diable!.. Pense à lui !...
— Oh ! lui ! pour ce qu'il vaut!...
— N'importe, c'est un malheureux... On ne peut pas refuser de le défendre.
— Il aura toujours un avocat d'office... Comprenant que je n'obtiendrais rien par la
pitié, j'attaquai une autre corde:
— Il y a, je t'assure, une belle plaidoirie à faire : montrer que la misère est la grande coupable, que la société a des devoirs, même envers les pires criminels...
Il refusait toujours, très froid:
— Tu sais que ce n'est pas mon genre. Pourtant, il héla un de ses confrères qui
passait, sa serviette sous le bras, les yeux à terre, l'air affairé :
— Voyons, vous ! lui cria-t-il, vous chargeriez-vous de défendre Porlezza?
L'autre répondit, sans s'arrêter:
— Parbleu ! . . . une cause célèbre ! . . .
Alors, Audouin hésita, écouta mieux les arguments que j'alignais toujours, pesant le pour et le contre dans son esprit. Puis, brusquement, il se décida:
— Enfin, puisque tu y tiens, soit!... Mais c'est bien pour te faire plaisir!...
Je lui serrai la main en le remerciant, et.
baissant la voix, j'abordai le second sujet. Je me sentais fort embarrassé, j'avais le sentiment très net de la singularité de ma démarche, qui dépassait les droits de l'amitié. Audouin, en effet, eut en m'écoutant un geste d'impatience; peut-être même fut-il eflleurô d'ua soupçon.
— Elle te dit donc tout, ma femme î s'écria-t-il.
— Je l'ai trouvée en larmes, expliquai-je,. et c'est la première fois qu'elle se plaint de toi.
Il cessa de s'étonner, il reprit, sardonique:
— Elle est jolie, quand elle pleure, hein ?..» Puis, changeant de ton, un peu bonhomme,
un peu cassant, et profitant de l'occasion pour faire un marché, il continua, après quelques secondes de réflexion :
— Ecoute, mon cher, tu m'as demandé de défendre ton coquin de Porlezza, et j'y ai consenti, quand même il ne m'intéresse guère et mérite trois fois d'être raccourci... Au risque de me compromettre, encore... Maintenant, voilà que tu interviens dans mes affaires de ménage... Oh I je te ne le reproche pas.
notre vieille amitié t'en donne le droit. . . Mais il faut que tu m'aides à me tirer d'embarras... J'ai une maîtresse, c'est vrai : et comme elle me convient, je n'ai nulle envie de rompre avec elle... Qu'y gagnerais-je, je te le demande? Il m'en faudrait chercher une autre, qui, certainement, ne la vaudrait pas... Tu dois comprendre ça, toi qui me recommandes toujours de prendre garde à l'apoplexie... D'autre part, je ne veux pas de séparation, pas de scandale, pas de bruit, enfin : pour un homme dans ma situation, c'est impossible... Or, tu es mon ami, ma femme fa pris pour confident, elle a confiance en toi...
Il s'interrompit brusquement, avec intention, et ajouta, en me regardant bien en face et en soulignant son effet:
— Moi aussi, d'ailleurs...
Puis après une courte pause, de nouveau il conclut :
— ... Eh bien ! parle-lui, dis-lui tout ce que tu voudras: que je me repens, que je jure de ne pas recommencer, qu'au fond je n'ai jamais aimé qu'elle; tout ce qu'on peut dire dans ces cas-là, enfin... Mais qu'elle essuyé ses larmes
et ne me parle plus de retourner chez sa mère !...
Je voulus protester :
— C'est un rôle misérable que tu m'imposes là, un rôle de complice...
Et, comme je cherchais des arguments pour justifier mon refus, j'eus l'incroyable naïveté d'ajouter :
— Qu'est-ce que ta femme pensera de moi, quand elle saura que je t'ai aidé à la tromper?
Audouin sourit d'un air ironique et content:
— Ça, fît-il, ça m'est bien égal !... On y pensera quand le moment sera venu... D'ailleurs, elle ne le saurajamais, parce que tu seras persuasif et moi plus prudent désormais.
Je crus comprendre qu'avec sa finasserie d'homme d'affaires, il venait de concevoir tout un plan machiavélique où il prenait barre sur moi en me tirant ainsi de son côté.
Je m'indignai :
— Tu veux me lancer dans une voie d'odieux mensonges, dont j'aurais âmes propres yeux toute la responsabilité... Non. non, je n'accepte pas ce rôle... Si tu veux que je dise
que lu as rompu, il faut rompre... Je ne dirai que ce qui est, ou je ne dirai rien!...
Il haussa les épaules et me regarda avec une espèce de pitié dédaigneuse et bienveillante :
— Sentimental, va î fit-il. Tu es un brave homme, mais est-ce qu'on ment quand il s'agit d'obliger un ami et de rassurer une femme ?... Et puis, mensonges, mensonges, tout est mensonges !... On ne fait que mentir en ce monde !... Est-ce que je ne vais pas mentir, moi, en défendant contre ma conscience ce coquin que tu as pris en affection ?... Réfléchis un peu, tu verras que tu ne peux pas me refuser ce que je te demande, même au prix d'un petit mensonge..» Et laisse-moi aller âmes affaires : j'ai justement sur les bras un divorce... délicieux !...
Là-dessus, sans même attendre ma réponse, il me prit la main, la secoua et s'en alla à grands pas, sachant bien ce que je ferais.
En effet, j'étais déjà dans cet état de trouble moral où l'on perçoit à la fois trop de motifs contradictoires pour prendre un parti énergique et direct. Je ne vis aucun moyen de me soustraire au rôle qu'il m'avait assigné, quoique j'en sentisse cruellement le caractère odieux et
les dangers : je comprenais que, si je ne le remplissais pas jusqu'au bout, 'il me faudrait sacrifier mon intimité avec Clotilde au demisoupçon dont son mari ne m'avait pas épargné l'injure, sans que j'eusse le courage de la relever, — et déjà je n'en aurais plus eu la force. D'autre part, je comprenais également que, si Clotilde arrivait jamais à connaître la vérité, elle me mépriserait pour le moins autant qu'Audouin.
A supposer qu'elle ignorât toujours mon vrai rôle, n'était-il pas entaché d'un certain ridicule qui ne lui échapperait pas ?... Mais ces deux craintes ne pouvaient prévaloir contre la première, plus immédiate, à laquelle il fallait pourvoir avant tout. Et, biaisant avec moi-même, tâchant de rejeter ma décision sur des motifs extérieurs, comme la crainte du scandale dont elle menaçait, je me persuadai que mon devoir d'ami excusait jusqu'à un certain point la série de mensonges où j'allais m'engager... C'eût été pourtant, certes, le moment de me souvenir de mon axiome, que l'honnêteté est l'habileté suprême : or, l'honnêteté m'ordonnait de repousser les sophismes et les sourdes lâchetés qui
gouvernaient mon jugement, de retourner à Audouin, de lui dire que ses querelles de ménage ne me regardaient pas, et qu'il eût à s'en tirer comme il pourrait. Mais, je le répète, j'étais dans cet état d'esprit où l'on est déjà esclave sans s'être encore avoué qu'on l'est : état dangereux, ou la volonté mollit dans l'incertitude, d'autant plus favorable aux compromissions de conscience qu'on peut encore les croire désintéressées et libres. Et je pris le plus mauvais parti.
D'ailleurs, la démarche me coûtait assez pour que j'eusse l'illusion qu'elle était au moins loyale. Ce fut un pénible moment : sans conviction, invoquant les considérations de morale mondaine dont j'ai toujours fait bon marché, rappelant que l'opinion condamne la femme qui déserte son foyer, eût-elleles meilleures raisons pour l'abandonner, je parlai des prétendus regrets d' Audouin, je répétai ses promesses mensongères. Ainsi je plaidai sa triste cause. Mais je le fis de mauvais cœur, en laissant paraître l'effort que j'accomplissais sur moi-même, en homme qui s'immole. Et je dus remarquer que M"'^ Audouin m'écoutait froidement et triste-
ment, comme si chacune de mes paroles portait à faux. Je n'obtins d'elle aucune réponse : la crise était passée ; probablement que d'ellemême elle avait pris le parti de supporter un outrage qui n'atteignaitpas soncœur. Elle conclut notre entrelien par une réponse évasive :
— Je verrai... Je verrai ce que j'ai à faire.. .
Mais je sus qu'elle n'avait pas adressé le moindre reproche à Audouin. Et elle ne partit pas.
Mes rapports avecies Audouin se ressentirent de ces incidents: Audouin, auquel j'avais cédé, restait le même, cordial, bon garçon, indifférent, un peu gouailleur ; mais Clotilde, soit que je l'eusse froissée, soit qu'elle eût l'intuition de mes mensonges, ne m'accueillait plus qu'avec une réserve qui ressemblait à de la méfiance. Une gêne, un malaise se glissait entre elle et moi : nous nouséloignions chaque jour un peu de l'amitié que nous nous étions permise, et ilme devenait pénible de me trouver seul avec elle, quand Audouin s'en allait à ses « affaires urgentes». Parfois, après des heures passées chezeux sans plaisir, ou mêmedouloureusement, avec la cuisson de piqûres intimes que chaque parole éveillait, je me promettais d'espacer mes visites ; mais une force invincible
96 LA SAGRIFIÉb:
me ramenait, et quand par hasard j'étais resté quelques jours de suite fidèle à ma résolution, j'en souffrais tellement qu'il me fallait y manquer.
D'ailleurs, une retraite eût été plus difficile et plusremarquée en ce moment-là qu'en aucun autre, l'affaire Porlezza ayant mis entre Audouin et moi un intérêt commun : les débats approchant, en effet, j'avais à expliquer à mon ami le terrain sur lequel il devait établir sa défense. Or, Audouin était d'un esprit peu précis, gâté encore, dilué, en quelque sorte, par les habitudes oratoires, esclave des mots plutôt que maître des idées, et, de plus, d'une complète ignorance en matière scientifique. Ilm'écoutait docilement — quoique toujours un peu distrait par des soucis pour lui plus graves — et ne comprenait qu'àmoitié. — Je recommençai trois ou quatre fois mes explications ; et regrettant d'avance, pour son client et pour lui-même, de l'avoir attiré dans l'affaire, je me demandais, non sans inquiétude, comment il s'y prendrait pour exposer au tribunal des choses qu'il saisissait mal, ou encore qui répugnaient à sa manière de voir ; car je voyais bien que, dans son
LA SAGRIFIÉl'] 97
for intérieur, il tenait pour la responsabilité rie Porlezza.
Cette question de responsabilité faisait seule rintérêt Je la cause, qui en elle-même n'avait rien de passionnant : la personnalité de raccusé n'était pas de celles qui inspirent, même à travers le crime, une sorte de sympathie, ou, à défaut, une vive curiosité; ses aveux, quoique incomplets, ne laissaient subsister aucun doute sur sa culpabilité, et Ton pouvait prévoir que les débats se dérouleraient sans le moindre incident. En somme, il s'agissait simplement d'un de ces cas où la bestialité humaine éclate dans toute sa hideur : rien de plus. En général, ces cas-là passent à peu près inaperçus. Il faut autre chose aux blasés du crime : du scandale ou du mystère, des complications de détails, de la « psychologie », de la passion. Or, il n'y avait rien de cela dans l'affaire Porlezza, qui se développait dans son horreur nue, en pleine lumière : on ne verrait, on ne pouvait voir en lui qu'une bête à face humaine; un monstre dépourvu d'âme, d'intelligence et de sensibilité. Le spectacle ne vaudrait pas le dérangement.
Aussi, la curiosité que le crime avait excitée au premier moment se serait-elle apaisée aussitôt le coupable arrêté, sans la discussion pas sionnée qui éclata entre le médecin légalement chargé de l'expertise, le docteur G..., et moimême.
Nos conclusions contradictoires ayant été connues, la presse s'empara des diverses questions générales qu'elles soulevaient, et les compliqua de malicieux parallèles entre deux médecins envue, qui avaient chacun leurs amis et leurs ennemis. Jemettaisune extrême chaleur à soutenir mon opinion, non pas seulement à cause de Porlezza, mais surtout parce que son cas offrait une bonne occasion de gagner une bataille sur les partisans entêtés de la responsabilité quand même, ennemis naturels de tousceux qui s'occupent d'aliénation mentale et de psychologie scientifique. Par malheur, la personne de l'accusé était universellement odieuse, en sorte que le public, ne pouvant comprendre pourquoi je m'acharnais à sauver de la guillotine un tel misérable, chercha des mobiles intéressés à mon attitude : on m'accusa d'envie et d'ambition.
La discussion ainsi engagée ne tarda pas à s'aigrir, à dégénérer en une espèce de querelle personnelle , tandis que la question s'élargissait et devenait une question de morale sociale. Il y eut communications à l'Académie de médecine, brochures, échanges de lettres dans les journaux, articles de fond signés des noms les plus célèbres. L'affaire coïncidait précisément avec la publication de la traduction française du célèbre roman de Dostoïewsky, Crime et Châtiment, qui soulevait des problèmes de môme ordre. Aussi, pendant un mois, ne fut-il question, dans le monde et dans les journaux, que des rapports du crime et de la folie, de la responsabilité matérielle, de l'expiation, des droits et des devoirs de la justice, des dangers que les théories de la psychologie moderne font courir à la société, etc. 11 y a ainsi des moments oii un incident aussi futile qu'un assassinat soulève tous les gros problèrnes de la conscience, auxquels d'habitude on ne songe guère, mais qui, une fois lâchés, ont bien vite fait de conquérir, dans les préoccupations du jour, la place à laquelle ils ■'ont droit. De même qu'on était indulgent ou
ICO LA SACRIFIÉE
sévère pour Raskolnikoff, personne ne fut indifférent à Podezza. On était avec passion pour sa condamnation à mort ou pour sa réclusion dans un hospice d'aliénés, selon qu'on tenait davantage au respect de la justice ou à celui de la loi. Il semblait quelquefois que le bon ordre de la société et le maintien des institutions existantes dépendissent du verdict que le jury de la Seine serait appelé à rendre. Et l'on discutait aussi, avec une passion presque égale, les motifs ambitieux ou désintéressés auxquels obéissaient les deux médecins qui s'étaient prononcés en sens inverse.
Le jour où les débats s'ouvrirent enfin, après une instruction de plusieurs mois qu'avait encore retardée la maladie du premier défenseur, quoiqu'on approchât des vacances et que la chaleur fût extrême, il y avait au Palais la foule des grands jours, — cette foule mélangée, recrutée à tous les degrés de l'échelle mondaine , parmi les blasés auxquels les émotions du théâtre ne suffisent plus et qui viennent là parce que co qu'ils voient est au moins terrible et vrai . Le procès, cependant, fut d'une banalité déplorable. L'interrc-
galoire des témoins ne découvrit pas un fait nouveau: il n'y eut qu'un murmure d'attendrissement quand les parents des victimes, des ouvriers endimanchés et intimidés, firent leur déposition en ravalant leurs larmes. On ne put rien tirer de l'accusé, inerte, effondré, qui répondait d'une voix morte aux questions insidieuses du président, sans voir les pièges, ne les évitant que par son idiotie, et promenant sur la foule des regards de bète ahurie. Son attitude, d'ailleurs, loin d'exciter la pitié, inspira la méfiance universelle : on jugea qu'elle lui avait été recommandée par son défenseur, qu'on savait mon ami.
Le public s'intéressait pourtant à cette hideuse scène, oîj éclatait ce qu'il y a de plus horrible dans l'humanité déchue et dépravée. Cet intérêt s'accentua pendant ma déposition, qui suivit celle du docteur G... Il avait été incisif, précis et d'une irréprochable correction. Moi, je m'abandonnai à ma véhémence, je voulus railler ses conclusions, je me lançai dans une digression sociale qui me fit interrompre par le président :
— Vous n'êtes pas chargé de la défense!...
Ge rappel à l'ordre fut accueilli dans la salle par un murnnure d'approbation: à l'inverse de ce qui se passe d'habitude, on était synnpathique à l'accusation. Toujours bienveillante dans les causes passionnelles, toujours prête à prendre parti pour l'assassin qu'a poussé l'amour ou la jalousie, sans trop s'inquiéter des mobiles d'intérêt, de bestialité ou de vice qui se cachent volontiers sous le masque des sentiments, — la foule devient sévère et cruelle dès qu'elle ne trouve plus un intérêt romanesque oii elle puisse accrocher son indulgence. Et puis, je crois que ma véhémence fit mauvaise impression, on me prit pour un envieux ou pour un charlatan.
Se sentant soutenu par son auditoire — ce qui lui arrive si rarement — le procureur de la République fut superbe. Il déploya toutes les ressources d'une éloquence argutieuse pour mettre en évidence les habiletés de Porlezza feignant la folie, et dans sa péroraison, il écrasa les « savants irréfléchis qui prennent pour des théories scientifiques les caprices de leur imagination et qui abusent de leur autorité pour semer dans le monde des idées des-
tructrices de tous priacipes et de toute morale » . — C'était pour moi.
J'attendais avec impatience la plaidoirie d'Audouin, en laquelle seule j'espérais encore pour sauver l'accusé et détruire la prévention qui se formait contre moi-même. Mais Audouin, je crois, sentit la cause perdue, perdue fâcheusement, au milieu d'une antipathie qui risquait de rejaillir sur lui : et il ne songea plus qu'à s'y tailler un succès personnel. Je ne reconnus presque rien du discours dont la veille encore il m'expliquait les grandes lignes. Je pensais qu'il allait élargir la question, développer ma théorie de l'irresponsabilité, montrer comment l'idée du crime avait enveloppé la faible raison de Porlezza, venant de loin et croissant par une progression fatale, à laquelle poussaient tous les facteurs sociaux, en sorte qu'au réquisitoire dirigé contre le misérable il aurait répondu par un réquisitoire contre la société. Il n'en fut rien : averti sans doute par son instinct que co thème irriterait, il en changea complètement. Dans une brillante improvisation, il reconnut la nécessité du châtiment; mais ce châtiment ne pouvait être inexorable, car les
iU ' LA SACRIFIÉE
êtres les plus vils ont encore droit à la pitié. Et il accabla lui-même son malheureux client, comptant, je pense, qu'à force de le dépeindre sous un jour odieux il provoquerait en sa faveur, parmi les auditeurs et dans le jury, une sorte de réaction. Puis, après avoir ainsi chargé Porlezza de sa vertueuse indignation, changeant ses batteries, il invoqua les excuses qu'on pouvait alléguer en sa faveur : le manque absolu d'éducation, la misère, les abrutissantes habitudes d'ivrognerie contractées dès la première jeunesse, jusqu'au doute qui subsistait sur sa responsabilité « dans l'esprit d'un des maîtres de la science actuelle ». C'est sur ce thème de la responsabilité limitée qu'il tira la fusée de sa péroraison, reprenant à son compte quelques-uns des raisonnements que je lui avais inculqués, mais en leur imprimant son ca-^ chet personnel de banalité sentimentale. Quand il tomba, épuisé, sur son banc, après avoir parlé plus de trois heures au milieu d'une attention qui n'avait pas un instant faibli, il était plus que jamais l'orateur admiré, le grand avocat de Cour d'assises; mais Porlezza était perdu. En effet, après une courte délibération,
le jury rapporta un verdict de culpabilité, sans circonstances atténuantes. Je ne pus me contenir. Je m'écriai, presque à haute voix :
— Mais c'est un assassinat légal !...
Quelques personnes se retournèrent, et l'on ne manqua pas d'attribuer à Tamour-propre professionnel l'intensité de mon émotion : d'autant plus que G... triomphait modestement, entouré et félicité par ses amis. De fait, c'était bien lui qui avait gagné la tète de Podezza. C'était une belle victoire !.. .
L'auditoire s'agitait, prêt à se relâcher enfin de son attention prolongée et bourdonnant comme une ruche. Seul, Porlezza, effondré dans l'attitude de bête fatiguée qu'il avait conservée pendant toute la durée des débats, le dos arrondi, les yeux vagues, ses lourdes mains rudes posées devant lui, semblait ne rien comprendre à ce qui se passait. Après les dernières formalités, le président prononça la sentence, d'une voix terne, solennelle et pourtant satisfaite, au milieu d'un redoublement de silence. Puis la salle se vida lentement.
J'étais parti parmi les premiers, heureux d'échapper à l'étoulïement malsain de cette
foule entassée, plus heureux encore de fuir les sentiments honteux dont j'avais senti le vol pesant sur matête : l'iniquité, la cruauté, la haine, l'ambition et l'égoïsme qui venaient de s'agiter à l'aise autour de cet appareil de justice, et dont tous les mouvements avaient été réglés par ce président en robe comme un ballet par un maître de danse. Au grand air, dans la liberté des rues parmi les passants pacifiques qui vaquaient à leurs courses habituelles, il me sembla que j'échappais moi-même aux horreurs de la réclusion, et mes violences de tout à l'heure s'apaisèrent peu à peu dans un bien-être envaliissant. Je ne me doutais pas du dénouement qu'avait derrière moi ce drame auquel j'échappais.
Je passai à mon appartement, pour donner l'adresse du restaurant oii j'allais dîner, à cause d'un cas graveauquel je songeais. En effet, àpeineétais-je installé devant ma petite table qu'un garçon vint m' avertir qu'une dame en voiture me demandait devant la porte. Je sortis aussitôt: c'était M"^^Viry, bouleversée, qui me répétait : — • Venez !... venez vite 1... c'est pour Audouin 1 . ..
Je montai dans son fiacre et, à travers le flot de paroles balbutiantes qu'elle laissait échapper, je compris ce qui venait de se passer : au moment de quitter le Palais, Audouin, entouré d'un g-roupe de confrères qui le félicitaient, tombait tout à coup, frappé d'une attaque. C..., qui n'était pas encore parti, avait donné les premiers soins. On l'avait emporté chez lui. M""^ Audouin m'envoyait chercher par son amie. Certes, c'était le seul secours queM'^^Viry eût pu lui rendre : la pauvre petite femme tremblait comme une feuille, glacée, éperdue à cette brusque apparition de la mort. Elle me tenait la main, comme pour se rassurer, et me demandait sans cesse :
— Qu'est-ce que c'est, docteur, qu'est-ce que ça peut donc être ?. ..
Je n'avais aucun doute : c'était l'apoplexie redoutée. J'essayai de le dire à M"^ Viry, mais elle n'écoutait guère mes réponses, reprenait les détails de son récit, puis s'interrompait pour me demander encore, avec une expression d'effroi qui touchait presque à la folie :
— Est-ce qu'il va mourir?.. Mon Dieu! est ce qu'il va mourir?. . .
Je tâchais de la rassurer et de la calmer. A ce moment-làj très troublé moi-même par cette nouvelle inattendue, très ému, me rappelant combien de fois nous avions causé avec Audoain du danger auquel l'exposaient son tempérament pléthorique et sa mauvaise hygiène, je me disais :
— Il faudra lui obéir... ne rien faire pour le sauver... et si lamortveutde lui le laisser mourir,comme il me l'a si souvent recommandé 1...
Mais, comme j'entrais dans la maison do mon ami, dans cette maison presque mienne, où un attrait si puissant m'appelait presque chaque jour, et sur laquelle maintenant la mort planait, j'eus comme une vision soudaine qui me remplit à la fois d'une joie lumineuse et me mouilla les tempes d'une sueur d'angoisse : je vis Glotilde dans sa robe de deuil, veuve, libre, et pour la première fois mon cœur s'éclaira tout entier.
— Ahl murmurai-je, je l'aime ! je l'aime!... Je n'ai donc pas le droit de le laisser mourir!...
Et je luttai pied à pied contre le mal.
Je puis me rendre cette justice, que jamais
médecin ne fut plus actif, plus fraternel, plus dévoué que je le fus en cette occasion. Pendant quelques jours, j'appartins tout entier au devoir de ma profession, je n'eus pour ainsi dire pas une idée qui fût étrangère à l'observation du malade et au traitement. J'avais oublié que ce malade était mon ami, que j'aimais sa femme, que d'un instant à l'autre son souffle pouvait cesser, et toutes les terribles pensées qui, dans la suite, devaient germer en moi. Je ne voyais qu'un cas, dangereux, non désespéré, qui absorbait toute mon attention. Clotilde, d'ailleurs, me secondait à merveille, infatigable et patiente, prise comme moi par la lutte. En sorte que, si quelque rancune subsistait contre ce mari qui l'avait si souvent froissée, on ne s'en serait pas plus douté que de l'indifférence sourdement hostile qu'il m'inspirait. Étrange puissance de l'action! Son âme semblait suspendue au souffle du malade, et le merveilleux instinct de charité que le spectacle de la souffrance éveille dans le cœur de toutes les femmes lui tenait lieu d'amour. On disait — combien de fois n'ai-je pas vu se produire de tels malentendus:
— ]\^me Audouin est admirable... L'amour double ses forces !...
Et je recueillais aussi ma moisson d'éloges, de la part des proches qui me proclamaient un ami sans pareil.
Audouin, cependant, se remettait peu à peu, beaucoup mieux et plus vite qu'on aurait pu l'espérer. Quelques semaines après l'attaque, il était presque bien portant: plus d'autres symptômes qu'un peu de raideur dans les mouvements du côté droit, la parole légèrement embarrassée, une imperceptible déformation dans le coin de la bouche. Il avait retrouvé sa pleine lucidité d'esprit, sinon son ancienne activité, et repris ses affaires avec un effort d'énergie, comme un convalescent qui sort d'une indisposition courante. Mais les plis do son front, son air distrait, une mauvaise humeur presque constante oii venaient se noyer des accès de gaieté factice, trahissaient une préoccupation tenace, cruelle, inquiète. Quand on l'interrogeait sur sa santé, il répondait, d'un ton naturel:
— Je me porte à merveille!...
Il ne parlait jamais de sa crise, sur laquelle
il évita de demander aucun détail. Et pourtant — je le devinais — il y pensait sans cesse. Cet appel de lamort, cent fois entendu, le poursuivait comme une menace toujours présente, tyrannique jusqu'à l'obsession. Lui, l'imprudent, le bon vivant, qui a la voulait courte et bonne », il s'imposait, sans demander aucun avis et en alléguant un changement dans ses goûts, un régime de pénitent. Il avait peur, peur du lendemain, peur de la minute qui va venir, peur la nuit, peur d'être seul. Pendant plusieurs semaines, il cacha à tous, peut-être à lui-même, cet elfroi constant, comme on cache une faiblesse ou une infirmité dont on a honte. Mais à la fin, à bout de forces, sentant que cette peur tournait à la folie et le poussait à l'idée fixe, il vint me confesser sa misère.
Je le vois encore arriver chez moi, hésitant comme un enfant timide au moment d'avouer une faute, angoissé comme un criminel qui attend son arrêt; je le vois s'asseyant, après avoir choisi une chaise qui lui laissait la figure dans l'ombre, et balbutiant, en cherchant ses mots:
— J'ai à te parler, mon cher ami..., à te
parler sérieusement. . . Peux-tu m'accorder un moment?... Est-ce que je te dérange?..
Il espérait, je crois, que je le renverrais. Je lui répondis que j'étais à sa disposition. Alors, prenant tout à coup son parti, d'un effort où entrait toute sa volonté, et assurant sa voix, il attaqua carrément le sujet :
— Voici... J'ai sur les bras de grosses affaires, des affaires à longue échéance... Il importe^ que je sois fixé sur mon état... Tu vas me dire la vérité... Je suis flambé, n'est-ce pas?...
Je lui répondis vivement, sans hésiter:
— Mais pas du tout... Tu es guéri, au contraire...
— Voyons, fit-il, entre nous, ce n'est pas la peine de faire des façons... La crise est passée, c'est vrai... Je suis mieux que lorsqu'on m'a rapporté du Palais, c'est encore vrai, mais je ne suis pas dans l'état oia j'étais avant l'attaque... Pourrai-je jamais y revenir?...
— Je le crois...
— Mais en tout cas, je suis atteint, je suis blessé à l'aile... Même si les symptômes que je sens encore disparaissent, je resterai un
malade, n'est-ce pas?... Peut-être qu'on ne le verra plus, le mal, et il sera toujours là... Peuxtu me décrire sa marche?...
— A peu près... Le mieux qui se manifeste depuis une quinzaine ira s'accentuant... Tu auras les mouvements plus faciles, la parole plus dégagée... A part le régime qu'il te faudra suivre, tu seras un homme hien portant. . . Il n'y a rien là do si redoutable.. .
Audouin restait hésitant :
— Oui, dit-il lentement, commeje suis, avec Tespoir d'un mieux, la vie est encore supportable... Elle a du bon, la vie !... Mais il y a toujours le danger d'une seconde attaque, n'estce pas ?
— Ce n'est pas sûr...
— Non, ce n'est pas sûr, mais c'est probable ?...
Je ne voulus pas entendre cette interrogation anxieuse. Il reprit, plus affirmativement :
— C'est probable... Et elle ne fait pas grâce, celle-là 1... Supposons pourtant qu'elle ne m'écrase pas du coup : comment serais-je, alors ?... Voyons, n'hésite pas, dis-moi la vérité I
dl4 LA SACRIFIÉE
— Plus malade qu'à présent, je ne te le cache pas...
— Entièrement paralysé, peut-être ?...
— Peut-être..., mais ce serait le pire... La seconde attaque peut ne pas se produire... Elle peut être faible... Tu peux t'en remettre encore... Pourquoi veux-tu absolument prévoir la plus fâcheuse hypothèse ?
Audouin fit deux fois le tour de la chambre, les mains derrière le dos ; puis^ s'arrêtant devant moi :
— Ecoute, docteur, me dit-il avec énergie, nous sommes de vieux amis et j'ai le droit de compter sur toi.. . Nous avons causé plus d'une fois de cette attaque que je redoutais vaguement, en gens à demi sérieux, qui no veulent pas s'occuper du péril tant qu'il n'est pas là. .. Maintenant, c'est autre chose... Nous ne causons plus en bons sceptiques, au dessert, pour faire des mots drôles sur des sujets graves... Il s'agit d'une réalité, d'une réalité terrible, dont je sens l'effroi dans mes cheveux... Car, il faut que je te Tavoue, je ne vis plus que dans l'épouvante, et j'aime mieux la pire certitude que cette angoisse qui me poursuit nuit
et jour... Eh bien I tu vas me donner ta parole d'honnête homme — et je sais ce qu'elle vaut — que si une seconde attaque me frappe, si je reste paralysé, hors d'état d'agir par moimême, si surtout je suis atteint dans mes facultés..., tu feras ce que tu m'as promis si souvent : tu me tueras !.. .
... Aujourd'hui, quand je me rappelle cette scène, je vois très clairement ce que j'aurais dû faire : lui promettre tout ce qu'il voulait, le tranquilliser, et ne point me considérer comme en gagé par ma promesse. C'est évident. Un médecin a le droit d'agir ainsi : sachant Tinfluencc que la santé morale exerce sur le corps, il doitàtoutprix l'entretenir en bon état. Mais en ce moment-là, je voyais trouble : au lieu d'examiner la chose en elle-même, froidement, j'en perçus comme d'un seul coup d'œil les multiples effets, dans maconscience et dans ma vie. J'hésitai, je perdis contenance : c'était moi, maintenant, qui marchais d'un pas agité sous l'œil interrogateur d'Audouin, et ne répondais plus.
Certes, j'étais de bonne foi quand, au cours de notre vie presque commune, dans nos con-
versations où Audouin me demandait des conseils d'iiyg-iène qu'il ne suivait pas, en plaisantant sur son tempérament sanguin, je promettais de lui épargner le fauteuil à roulettes et la dégoûtante agonie de ceux que l'apoplexie n'a pas foudroyés. D'abord, c'était très loin; puis, en somme, cela me semblait fort simple : un service qu'un médecin sans préjugés ne peut refuser à un ami dont il connaît à fond le caractère elles idées — presque un acte d'humanité. C'est qu'alors la mortd'Audouin aurait été pour moi-même un véritable chagrin, un deuil, une privation. J'aurais d'autant moins hésité que le sacrifice m'eût été plus pénible, et que nul n'aurait, plus sincèrement que moi, pleuré le malheureux que j'aurais poussé dans la tombe. Mais maintenant î... De ma fraternelle amitié pour Audouin, presque rien ne restait : à peine quelques traces laissées par l'habitude, juste assez pour souffrir de le voir souffrir, pour m'apitoyer sur lui, pour être préoccupé de lui plus directement que d'un malade ordinaire : encore aurais-je eu peine à déterminer la part qui, dans ce reste d'affection, lui appartenait bien en propre. Et ce n'était
pas (eut : quand, comme en ce moment où il s'agissait de prendre un engagement dont mon trouble faisait pourtant toute la gravité, je descendais dans les arcanes de mon cœur, dans ces ténèbres d'oij jaillissent soudain, avant que notre volonté ait pu les adoucir ou les dompter, nos plus secrètes pensées, celles que nous évitons de formuler etque nous entendons pourtant bourdonner en nous, et que nous repoussons avec indignation, et qui guettent les heures vagues où nous ne nous surveillons plus .pour murmurer à nos oreilles leurs monstrueuses suggestions, oui, quand je m'interrogeais en juge décidé à pénétrer au cœur même de la vérité, je trouvais ceci : que je désirais la
MORT d'AuDOUIN...
Je ne pouvais me décider à répondre. Ses yeux ne me quittaient pas, si pénétrants, si profonds, que, tout en les évitant, je les sentais peser sur moi et me demandais avec effroi s'ils ne lisaient pas dans les replis ténébreux de mon âme. Comme je ne me décidais pas à rompre le silence, ce fut lui qui reprît :
— Je vois que tu hésites, et ton hésitation me prouve combien ce que je prévois est probable...
il8 LA SACRIFIÉE
Sans cloute, tu as des scrupules de médecin, tu obéis à ces préjugés de fausse humanité qui vous font emplo3'er votre science à conserver des monstres ou à prolonger des agonies. . . Eh bien I aussi vrai que j'existe, Morgex, si tu ne prends pas rengagement que je te demande, je me tue aujourd'hui même, en rentrant chez moi... Car je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas du fauteuil à roulettes, je ne veux pas de cette horrible vie qui ferait de moi, pendant des mois ou des années, un être hors de l'humanité... Je ne puis supporter de penser à ce danger-là... J'aime mieux mille fois la mort, pendant que je puis encore agir, pendant qu'il me reste Ténergie de prendre une décision et la force de presser la gâchette d'un revolver. .. Vois donc ce que t'ordonne ta conscience, et réponds !...,
Je passai la main sur mon front : au moins, Audouin n'avait rien deviné.
— On ne tourmente pas un homme ainsi I murmurai-je.
Et je cherchai à gagner du temps.
— Aie confiance en moi... Ne me demande pas un engagement positif contre lequel, suivant les circonstances, pourrait protester ma
conscience d'homme et de médecin... Laissemoi la liberté de prendre une décision quand le moment sera venu, s'il vient... Peut-être ne viendra-t-il pas !...
Mais il était impitoyable, décidé à me traquer jusqu'au bout.
— Non, ce n'est pas assez. . . A tes hésitations mêmes, je devine ce qui se passerait; ta conscience t'ordonnerait toujours d'attendre; quant à moi, pendant ce temps...
Il laissa sa phrase en suspens; le court silence qui la suivit évoqua l'image de cette lente agonie qu'il redoutait, de ce corps à demi conquis par la mort, qui continue obstinément à végéter, douloureux, ratatiné, hideux, esclave. J'en eus la sensation presque directe :
— Je te jure, m'écriai-je, que si je te voyais perdu à brève échéance, et souffrant beaucoup...
Il m'interrompit violemment, avec un geste d'impatience :
— Oh! ce n'est pas celaî... Parbleu, je n'en doute pas, tu m'abrégerais la vie d'une heure ou deux, quand tu m'entendrais hurler de dou-
leur et me saurais condamné... Mais le plus imbécile, le plus timoré de tes collègues en ferait autant 1... Ce que je veux de toi, ce n'est pas un simple service d'humanité, que le premier médecin venu rend aux moribonds qu'il ne connaît pas : c'est un suprême service d'ami... Je veux que lu m'évites l'horreur d'une existence misérable, l'effroi du sort qui m'attend, la honte d'être un objet de pitié et de dégoût, — même quand, dévoré par le mal, je ne devrais sentir ni cette honte, ni cette horreur, ni cet effroi... Je veux que tu m'évites ces terrains neutres entre la vie et la mort, .mille fois plus redoutables que la mort, parce que j'en ai une peur si affreuse que je n'en puis supporter la pensée, que je n'en dors plus..., qu'il faut que cela finisse, enfin, car je suis à bout de forces!... Allons! promets-moi ce que. je te demande, rends-moi le calme que je n'ai plus...
Gomme je le comprenais bien! Comme, à sa place, j'aurais été hanté parles mêmes frayeurs ! Comme j'aurais demandé le même service à un ami, si j'en avais eu un qui pût me le rendre!... Pourquoi fallait-il donc que j'eusse lu
si clairement en moi-même? Pourquoi fallait-il que, sa mort étant nécessaire à mon bonheur, j'eusse l'incroyable lâcheté delà désirer?...
— Je ne peux pas ! Je ne peux pas 1 lui répondis-je avec toute mon énergie... N'insiste plus, c'est inutile, je ne céderai pasi.,.
Mais il ne se découragea point :
— Tu ne peux pas! reprit-il... Pense à ce que je viens de te dire... Après tout, cette seconde crise peut ne pas se produire : du moins tu me l'as dit... Alors, tu n'aurais pas à tenir ta promesse... D'ailleurs, je prendrai toutes les précautions que tu voudras, je suivrai strictement ton hygiène, j'exécuterai tes prescriptions... Songe au contraire que si, par respect pour de vains préjugés, tu persistes dans ton refus, tu m'auras tué... Car, je te le répète et je te le jure, tu n'entendras plus ma voix... Vois donc s'il ne vaut pas mieux me sauver la vie par une promesse que me condamner par un refus. ..
L'égoïsme naïf de ce raisonnement me révolta :
— Après tout, m'écriai-je, tu es libre... Pourquoi veux-tu me charger d'une décision que tu preads de ton seul chef, — et, permets-moi de
te le dire, par faiblesse, par lâcheté devant une inquiétude plus ou moins chimérique?... Je serais responsable de toi, malade entre mes mains... Tel que tu es aujourd'hui, tu es seul maître de tes actes : je te dis ce que je dois te dire, tu fais ce que tu veux, il ne m'en incombe aucune responsabilité.
Il se leva et me demanda simplement : - -
— En es-tu sûr?...
... Aujourd'hui, je suis persuadé qu'Audouin ne donnait à ces mots qu'un sens très général. Il voulait dire, évidemment: « Es-tu sûr que ta responsabilité ne s'élend pas au delà? Es-tu sûr que, puisque ma vie dépend de ta réponse, tu puisses me la faire aussi librement que si je te demandais une consultation ordinaire? » Mais, dans le trouble où j'étais, ce sens m'échappa : sa simple question remuait des choses si profondes, touchait si loin dans ma conscience, qu'elle y éveilla des échos qui se commandaient l'un l'autre à l'infini. J'étais acculé. De même qu'il suffit d'un éclair pour illuminer un abîme, je venais de percevoir, avec une douloureuse lucidité, les deux termes du dilemmequi se posaità moi : quoi que je fisse, en
effet, que je consentisse à donner la parole exigée et fusse un jour appeléàla tenir, ou que, sur mon refus, Audouin exécutât son projet de suicide, — j'étais pour quelque chose dans sa mort. Ma seule chance était que, rentré chez lui, il ne se tuât pas, comme il m'en menaçait : mais je ne doutais pas un instant de la sincérité do sa décision. A sa place, je l'aurais prise et exécutée comme lui; peut-être seulement n'aurais-je pas eu l'égoïsme d'en charger la conscience d'un autre. Céder, c'était du moins retarder la fatale issue, et, après tout, ce n'était prendre qu'un engagement conditionnel, qui laissait le champ ouvert à bien des solutions, à une entre autres, qui pouvait très bien se produire, qui même était la plus probable : la mort subite. Refuser, c'était hâter l'heure de l'angoisse et du remords : car je le voyais bien, une fois l'irréparable accompli, je ne saurais jamais quelle part, dans ma décision, était restée à la passion, et je n'en dormirais plus. Avec ce coup d'oeil rapide — sinon, hélas! toujours juste — qu'on a dans les moments graves, je pesai encore une fois le pour et le contre de ce que j'allais dire, et je pris enfin le parti qu'il voulait :
— Eh bien! lui dis-je, vis tranquille !... Je te promets ce que tu me demandes... Mais sache-le : si jamais le malheur veut que je sois appelé à tenir ma parole, c'est la paix de ma conscience, c'est la tranquillité de ma vie entière que je t'aurai sacrifiées î
Audouin ne parut pas touché de ma réponse. Il se leva, me tendit la main et me dit simplement : Merci ! comme s'il se fût agi d'un de ces petits services qu'on se rend tous les jours entre amis.
Si pourtant il avait été moins préoccupé de lui-même, ma longue hésitation l'aurait fait réfléchir. 11 savait que je considérais la vie et la mort comme des choses presque indifférentes; le bien, le mal, le devoir, comme des conventions qui peuvent être utiles, mais qui, n'ayant aucun fondement surnaturel, dépendent de nous-mêmes et des circonstances. Il me savait dégagé de toute espèce de préjugés, très capable de disposer de la puissance que me donnait ma profession, non pas selon les exigences des opinions courantes, mais selon mon propre avis. Et nous avions trop souvent causé ensemble do toutes ces questions avec un en-
tier abandon pour qu'il ne fût pas persuadé qu'à sa place j'aurais agi comme lui. Il aurait donc pu se demander d'oii mo venaient de tels scrupules dans un cas où il s'attendait à me trouver ferme et décidé, d'oii cette angoisse qui me rendait faible, hésitant, timide devant lui ? Mais il ne s'en inquiéta guère : au point où il en était, on ne pense plus qu'à soi. Il avait obtenu la promesse qui lui permettait d'écarter la plus obsédante de ses craintes : il ne lui en fallait pas davantage. Maintenant, sûr qu'il n'y aurait pas pour lui, entre la vie et la mort, cette zone de souffrances qu'il redoutait par-dessus tout, il pouvait retrouver une tranquillité relative et savourer les mois ou les an nées qui lui restaient à vivre, sans arrière-pensée par trop inquiète, en homme fort qui peut craindre la douleur, la décrépitude, la dépendance d'une laide maladie, mais qui ne craint pas la mort. Les rôles étaient renversés, maintenant : c'était à moi qu'incombait la pire angoisse de son état...
En effet, pendant qu3lques semaines, Audouin futpresquejoyeux et très actif. On l'entendaitré péter, avec un petit rire satisfait de convalescent:
— Hé ! hé, la vie a du bon ! la vie est une excellente chose!
On le revoyait au Palais, affairé, admiré, conduisant ses nombreux procès comme un bon général ses bataillons, avec son sûr coup d'œil d'autrefois.
C'est justement pendant cette période que fut rejeté le pourvoi en cassation de Porlezza. Audouin l'avait soutenu mollement, à cause, peut-être, de l'indifférence qui s'attache d'habitude à ce deuxième acte des procès criminels. D'ailleurs, on eût dit qu'une sourde rancune l'animait contre ce malheureux, hé au souvenir de son accident. 11 alla pourtant encore lui faire signer son pourvoi en grâce ; et en me racontant comment il avait rempli cette dernière corvée, l'hébétement du condamné, qui ne voulait rien comprendre, il me disait :
— Je ne comprends pas que tu puisses t'intéresser à ce gaillard-là. . . Croirais-tu qu'il ne voulait pas signer la lettre que je lui avais rédigée, et qu'il me répétait : « Alors, si je signe ça, est-ce qu'on me donnera de Teau-devie ? »
Il en aura, parbleu! de l'eau-de-vie. après la
toilette... C'est bien la plus terrible brute que j'aie rencontrée dans nria vie.
Une fois de plus je cliercbai à lui expliquer que ce n'était pas Porlezza qui m'intéressait, mais toute la classe d'injustices qu'il représentait. Ces choses lui échappaient :
— L'injustice, me répondit-il, c'est qu'il m'ait coûté ce qu'il m'a coûté.. . Quand je pense que si je ne m'étais pas échauffé pour le défendre, je me porterais probablement très bien à cette heure î... Enfîn^ on lui coupera la tète. .. Ça me vengera...
C'est ainsi qu'il devenait agressif, cruel, comme si son ironie, autrefois taquine, mais souriante et bon enfant, se fût exaspérée, aigrie comme un vin qui se gâte. Et c'était là l'effet des penséesqui commençaient à letourmenter : car après les quelques jours de tranquillité qu'il devait à ma promesse, il redevenait la proie de nouvelles angoisses. Il avait cru qu'une fois l'idée de la maladie et de la souffrance écartée, il pourrait penser sans révolte à la mort. Mais non: la nuit, le jour, sans cesse, à travers les occupations où il se jetait pour trouver l'oubli, pendant les longues promena-
des qu'il faisait par hygiène, il voyait devant lui la terrible menace.' Jamais il n'en parlait, mais j'en lisais la terreur constante dans ses regards et dans ses silences, je devinais le lugubre couplet qui chantait en lui, continuellement, sans trêve, comme une obsession :
(( Je vais, je viens, je travaille, j'observe, je vis enfin: tout à coup, en quelques "secondes, sans même sentir le coup qui m'écrasera, je m'arrêterai comme une machine dont le ressort ne va plus. Ce sera dans une année, dans un mois, demain, aujourd'hui peut-être^ sans avertissement, sans rémission. Et ce sera fini. Et j'aurai disparu sans que rien ait changé. Les moindres objets qui m'entourent sontplus durables que moi. C'est à peine si mon nom survivra— combien de jours^ou de semaines?. — dans la mémoire de ma femme et dans celle d'un ami. Puis, dans ce monde où j'ai tenu ma place, il n'y aura plus rien de moi, pas un souffle, pas une trace... i>
Il faut dire que l'aspect même, les allures, l'expression, les réticences de ceux qui l'entouraient, entretenaient ses préoccupations. En s'cfTorçanL de le lui cacher, on ne pensait qu'au
danger qui planait sur lui. Le grand-père Des Plans, plus inquiet que personne, le suivait d'un œil scrutateur, rempli de questions épeurées et muettes, comme s'il l'eût interrogé sans cesse, silencieusement, sur cet au-delà qui les guettait tous deux à brève échéance. La poignée de main de Jacques Yiry se faisait condoléante, semblait dire : « Allons, mon ami, du courage pour ce mauvais pas ! » Quand les beaux yeux de M'"^ Yii'y se posaient sur lui, inhabituellement sérieux, c'était avec une expression de regret mélancolique. M"^^ Lauson venait chaque jour s'attrister avec sa fille. L'abbé Borrant ne parlait plus que de choses graves, d'une voix solennelle, et tout ce qu'il disait semblait un prélude à l'extrême-onction.
Le commerce de ses intimes n'était donc point un soulagement pour Audouin : derrière leurs phrases rassurantes, qui lui trouvaient meilleur teint ou bonne mine, il en percevait d'autres, d'un sens différent, des exclamations qui le condamnaient d'un mot, prêtes à s'étirer en ces phrases toutes faites, toujours les mêmes, qui servent à tous les deuils, à toutes les condoléances, à tous les enterrements, comme les
catafalques, les voitures et les chevaux noirs des pompes funèbres. Rien ne le distrayait. Quoi qu'on fît, quoi qu'il fît, maig-ré la tension de son énergie, l'idée de la mort était toujours là, tenace, impitoyable. Il la cachait comme une plaie honteuse, mais on la devinait dans ses yeux. Elle y passait d'heure en heure, arrêtant ses regards, glaçant sa voix. Il la chassait en vain. Elle revenait, chaque jour plus obsédante, comme un vainqueur poursuivant un blessé. Il a\ait alors des impatiences, des colères, des exigences qui se faisaient tour à tour odieuses et ridicules. Son égoïsme naturel s'exacerbait en tyrannie de despote agonisant. Et c'était sa femme qui en supportait tout le poids.
Quoique son état n'exigeât plus des soins immédiats, il continuait à la traiter en gardemalade asservie, à qui l'on n'épargne ni tempsni peine, et qu'on suppose cuirassée contre l'horreur de la souffrance. Sans un scrupule, sans un raisonnement, sans un mot de tendresse ou de pitié, il lui volait sa jeunesse, sa santé, sa vie. Je la voyais pâlir et maigrir plus que lui. comme si la mort l'eût guettée aussi. Je
voyais ses yeux rougis par les veilles et par les larmes, et comme emplis d'une plainte résignée. Elle ne faisait aucun bruit : elle glissait dans la maison comme une ombre bienfaisanlc et silencieuse, toujours belle pourtant, mais d'une beauté aérienne, immatérielle, d'une beauté prête à s^envoler...
Comment supporter un pareil spectacle?... A voir soufifrir celle qu'on aime, quelle volonté ne se détendrait pas ?... Je souffrais avec elle, c'est vrai, mais j'aurais voulu souffrir davantage encore, l'égaler en souffrance : j'aurais aussi voulu la soulager, rendre le rose à ses joues, la gaîté à ses yeux, le désir à tout son pauvre être ployé sous un fardeau trop lourd ; et cette compassion, tantôt attendrie sur elle, tantôt exaspérée contre celui qui la torturait, promenait mon amour à travers des phases singulières. J'en peux suivre la marche, aujourd'hui, je comprends presque comment il devait me pousser à l'abîme, — fatalement, dirais-je, si ce mot n'impliquait une excuse ; mais alors, je ne comprenais rien, je flottais comme une épave abandonnée au gré de la passion qui me roulait dans son orage.
Donc, je ne le voyais pas, mais je le vois maintenant : les premiers jours après Paccident d'Audouin, au plus fort de la lutte contre le mal, sous l'activité professionnelle qui m'emportait, dans le silence momentané de mes mauvaises pensées, il y avait au fond de moi, invisible, inavoué, mais réel, un espoir déjà criminel, la perspective irradiée d'une vie nouvelle que l'arrêt d'un destin bienfaisant se chargeait d'arranger. Puis, ce rayon s'était éteint, dans une attente plus éloignée, mais toujours consolante, — jusqu'à la proinesse solennelle qu'Audouin sut m'extorquer. Naturellement, cette promesse impliquait dans ma conscience une renonciation éventuelle aux vœux qui étaient si près de se réaliser. Je le sentais, une voix intérieure me le répétait sans cesse : je ne pourrais la tenir qu'en sacrifiant toute espé-. rance; et la même voix m'affirmait que je la tiendrais.
C'est à ce moment qu'une force nouvelle m'entraîna vers ce sentiment que je devais fuir, et qui devint plus despotique, qui se développa jusqu'à me troubler par des images que jusqu'alors j'avais pu écarter, qui lança tout au
fond de mon cœur ses racines vénéneuses. Il cessa d'être un furtif désir de bonheur, attendri ou mélancolique, paisible et pur. Il me poursuivit, me hanta, avec l'obsédante ténacité des passions coupables. Un instant, je songeai à briser ma chaîne, je voulus dénouer par un départ subit cette situation sans issue. Mais au lieu de fuir en silence, j'eus la faiblesse de parler d'un vague projet de voyage. Audouin me dit simplement :
— Et qui est-ce qui me soignera ?... Et ta promesse ?...
Depuis quelque temps, ses moindres paroles m'irritaient. Le naïf égoïsme de celles-là m'exaspéra. Je lui répondis brusquement :
— Tu ne peux pourtant pas exiger que je te suive pas à pas.
— Si fait, dit-il, je puis l'exiger, au nom de la confiance absolue, exclusive, que j'ai en toi...
J'allais répliquer quej'avais d'autres affaires, d'autres devoirs, décidé tout à fait, pensais-je, par cette révoltante exigence; mais Clotilde, qui nous écoutait, leva les yeux sur moi et dit à son tour :
— Que deviendrons-nous quand vous ne serez plus là?...
A peine eut-elle laissé tomber ces mois, qui cependant pouvaient s'adresser au médecin aussi bien qu'à l'ami, qu'elle rougit jusqu'à la racine des cheveux, — leur donnant presque ainsi le sens d'un aveu. Alors, pour la première fois, je compris que ce cœur silencieux m'appartenait à jamais. Je ne parlai plus de partir. Il me semblait qu'un dépôt inliniment précieux reposait dans mes mains, et que ma vie entière devait être consacrée à le garder; et je me sentis envahi d'une grande douceur mêlée d'une infinie tristesse.
Que de fois, lorsqu'en sortant de chez les Audouin je m'abandonnais à la pente de ma rêverie, j'ai refait le roman de ma vie!... Ballotté par des sentiments contraires, tour à tour désespéré ou rempli d'une joie inavouable et mauvaise, je relisais mon histoire de la veille et fouillais d'un œil anxieux les secrets de celle du lendemain :
Derrière moi s'étendait mon passé d'homme d'action, énergique, ambitieux, volontaire, arrêté longtemps par de durs devoirs qui me
LA SACRIFIÉE i::5
pliaient à d'humbles besognes, puis faisant ma carrière à coups de succès répétés, si tourmenté par le besoin pendant ma jeunesse, si occupé ensuite, que j'en avais oublié d'aimer, et que c'est à peine si je retrouvais au fond de ma mémoire un pauvre petit épisode sentimental, si banal, si bref, si insignifiant !... Ces années qui s'alignaient ainsi, actives, rapides, enfuies, c'était comme un champ vide et désolé, oili jaunissent des moissons uniformes, sans une fleur, sous un soleil dur... Heureusement que mon cœur presque vierge avait conservé toute sa sève; heureusement qu'il était temps encore!...
Et devant moi, comme un cher paysage champêtre oii l'on s'enfonce en quête des caresses de l'air et de la beauté des choses, se déroulaient les jours d'un bonheur indicible, aux côtés de cette douce femme enfin mienne, heureuse par moi comme moi par elle; une longue existence de tendresses inconnues, un rêve réalisé, la découverte de ce monde du cœur qui seul est complet et que j'ignorais...
Mais non, ce roman ne devait pas éclore :je ne pouvais m'y attarder que comme on lit un livre délicieux, en vivant pour un instant hors
de soi, dans l'âme irréelle du héros qu'on aime . Entre ce rêve et moi, il y avait l'obstacle: ce condamné cramponné à la vie qui, pendant des années encore, opprimerait — qui sait? jusqu'à la flétrir — la douce créature qu'il pliait à son despotisme d'hypocondriaque, et qui, mort, achèverait peut-être de nous séparer àjamais... Alors, il faut bien que je me l'avoue, j'oubliais son mal, je cessais de le plaindre, je le haïssais. Au fond de moi s'éveillait le Caïn qui sommeille presque toujours dans l'homme, prêt au meurtre et à la veng-eance, ef qui me susurrait des sug-gestions homicides. Criminellement je soulevais le voile de l'avenir: je me voyais maître de cette vie qui pesait d'un tel poids sur ma destinée, j'escomptais l'imaginaire devoir que j'aurais d'en éteindre le dernier souffle, fût-ce dans le sacrifice suprême de toutes mes espérances, etje me sentais envahir comme d'une ivresse de meurtre. Au moins, Elle serait libre I Et moi, l'ouvrier de sa délivrance, n'ayant plus rien à attendre du lendemain, il ne me resterait plus qu'à m'anéantir dans ma renonciation. Et j'aui'ais quelquechose — un sentiment de justice accomplie, de puis-
sance, de victoire qui , gonflant mon cœur d'orgueil, me remplacerait le bonheur.
Que ces pensées m'ont tourmenté ! . . . Lorsque je les trouvais gravées en lettres de sang dans un repli noir de ma conscience, après m'y être livré comme à une débauche fatale, je me sentais pris de l'horreur de moi-même et savourais l'âpre vin du remords: Ah! pensais-je, que sont donc les vulgaires meurtriers comme Porlezza, les monstres d'exception que la société juge et punit! Les vrais coupables, qu'aucun échafaud ne guette, ce ne sont pas les fous ou les fauves qui, la hache à la main, se jettent en brutes sur leurs victimes : ce sont ceux qui, conscients, réfléchis et demeurant honnêtes, laissent éclore en eux les abominables suggestions qu'ils ne peuvent repousser, l'horrible moisson des idées plus sanglantes que les mains des assassins, souillées de la boue des consciences éternellement fangeuses... Certes, je m'étais cru jusqu'alors un des moins mauvais parmi les hommes : voilà que ce qui se passait en moi me faisait frémir de honte et reculer d'horreur. Non, quelle que fût la suite de ma vie, me disaisje dans mon désespoir, ne dût-il jamais y avoir
■dans mes actes l'éclair rouge du crime — moins que cela, l'ombre d'une faute, la réalisation de la moins coupable de mes pensées — dussé-je rester, comme je l'étais encore, à peu près irréprochable dans toutes mes actions, dussé-je être jusqu'à la fin béni des pauvres et estimé de tous, — jamais, jamais je ne me pardonnerai les heures criminelles où je m'égare...
Je ne connus pas seulement le remords des 'Coupables; je connus aussi leur continuel effroi d'être découverts. Souvent, en effet, quand l'œil •d'Audouin, pénétrant comme un œil déjuge, allait de Clotilde à moi comme s'il nous eût réunis dans une pensée de sourde méfiance, tandis qu'un énigmatique sourire plissait ses lèvres — souvent il semblait deviner ce qui se passait en moi. Pourquoi non? Même en admettant qu'il n'ait outragé d'aucun soupçon sa femme ni son ami, ne pouvait-il pressentir en partie le drame muet qui se jouait entre eux ? Sans doute, il y songeait, tantôt avec l'indifférence d'un mourant que plus rien n'intéresse ; peut-être, dans ses meilleures heures, avec une demi-bienveillance, un peu paternelle, légèrement attendrie; mais le plus souvent, j'en suis
sur, avec jalousie, avec envie plutôt, avec l'envie haineuse du malade aigri contre ceux qui jouissent des biens qu'il n'aura plus, du pauvre contre le riclie, de celui qui n'a pas contre celui qui a. Qui sait même si, aux momentsoi^i la fièvre ou l'insomnie le battaient de leurs ailes, ce mauvais sentiment ne s'irritait pas, ajoutant une terreur nouvelle à celles qui l'agitaient toujours? Qui sait s'il ne se rappelait pas qu'il m'avait en quelque sorte livré sa vie, qu'il avait imprudemment fait del'ami prêt à devenir infidèle l'arbitre de son heure? Et lui, le maître avocat auquel tant de meurtriers avaient confessé leurs secrètes pensées, lui qui avait lu dans tant de consciences souillées, pouvait-il ignorer que les meilleures ont aussi leurs replis de ténèbres, où le crime peut germer?
C'est ainsi que nous nous trouvions dans une lourde atmosphère d'orage, indissolublement unis pourtant, par des liens plus forts que le soupçon, plus forts que la méfiance. Clotilde ne pouvait rien connaître des pensées qui nous ballottaient, mais leur poids invisible ne l'en oppressait pas moins. Elle nedevinait pas, elle pressentait sans doute qu'il y avait entre
Audouin et moi quelque chose de terrible, de menaçaat; elle voyait que son mari nourrissait contre elle une hostilité qui ressemblait à de la haine; elle ne trouvait plus auprès de moi la sympathique affection qui partageait sa peine, la forcedouce qui l'aidait à la supporter. Car à travers mes luttes toujours plus difficiles, le tranquille sentiment, fait de rêverie, de tendresse et de respect, qui à l'origine m'avait approché d'elle, achevait de mourir ; une végétation de noires pensées, craintes, remords, tentations, l'étouffait. Gomment aurait-elle pu me regarder encore avec confiance? Hélas ! elle n'était plus la madone qu'effleuraient mes prières, — et devait s'en douter!... Les nerfs excités, les sens troublés, poussé par des forces irrésistibles, dominé par les sourds instincts qui tôt ou tard reprennent leurs droits, c'était la femme, à présent, que je voyais en elle. J'étais sorti de la phase romanesque et sentimentale oii mon amour s'était longtemps arrêté. Le moment approchait oii j'aurais cessé définitivement de l'adorer en silence, pour la vouloir, dans une poussée d'inconscience qui emporterait ma dernière résistance. Alors, comme si
le feu de mon désir eût dévoré sa sécurité, — ou, qui sait? peut-être par crainte de le partager et décidée à rester jusqu'au bout fidèle à son devoir, — elle se replia devant moi, elle m'évita presque, je pus croire qu'elle m'échapperait...
Aussi, un jour, la tempête qui grondait dans l'air éclata, mais indirecte, incomplète, rapide comme un de ces orages que le vent emporte et qui vont s'abattre faiblement ailleurs que là où le ciel semblait le plus noir. Ce fut l'épilogue de l'affaire Porlezza qui le souleva.
J'avais déjeuné chez les Audouin, comme cela m'arrivait tous les jours où ma volonté détendue me jetait auprès de Clotilde. Nous prenions le café, en silence, car depuis longtemps nous n'avions plus rien à nous dire. Clotilde s'occupait à quelque ouvrage de main. Je fumais, en regardant ses doigts blancs tirer la soie. Audouin parcourait les journaux d'un œil distrait. Tout à coup, il s'écria:
— Tiens! on a exécuté Porlezza!... Je ne croyais pas que cela irait si vite!...
Il disait cela d'une voix tranquille, presque satisfaite, qui me donna un frisson de colère:
1 i2 LA SACRIFIEE
— Tu ne t'es donc pas occupé de son pourvoi en grâce? lui deniandai-je.
— Si fait, répondit-il... Je le lui ai rédig-é" de ma plus belle prose, et fait signer... Que pouvais-je déplus?...
— Agir, faire jouer tes influences, voir le président...
— ■ Merci , il m'avait déjà donné trop de peine, ce scéléral I . ..
— Tu aurais dû au moins l'assister à ses derniers moments... C'était ton devoir...
11 haussa les épaules :
— Tu sais mieux que personne que je ne suis pas en état de supporter des émotions...
J'avais au contraire pris mes mesures pour ne savoir plus rien de lui.
Et sans le moindre trouble, il se mit à lire d'un bout à l'autre le fait-divers qui racontait en détail la fin du lugubre drame : Porlezza avait élé très lâche : les aides du bourreau avaient dû le porter hors delà prison; au moment de la chute du couperet, il était immobilisé par l'effroi.
— Pouah! fit Audouin en terminant sa lec-
ture, la dégoûtante canaille!... Pas même le courage d'expier son crime ! . ..
Je crois qu'il cherchait à me blesser : depuis -quelque temps, nous nous heurtions sur tous les sujets.
Il posa le journal et se mit à me plaisanter^ une fois de plus, sur l'intérêt que j'avais pris^ à cette misérable affaire :
— Que vas-tu devenir, à présent qu'on te Ta supprimé, ce pauvre cher homme? Satanée société!... Elle se défend comme une enragée^ toute sotte qu'elle est!... Et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'elle n'écoute pas un mot de ce que les sages...
Je l'interrompis en me levant brusquement. 11 me regarda, stupéfait de ma pâleur, du tremblement qui m'agitait...
— Voyons! fit-il, ne te fâche pas pour si peu. ..
— Mon cher, lui dis-je avec un geste, cette fois, c'est fini entre nous, l'amitié.., Nous sommes trop différents... Nous ne nous comprenons plus... Il y a longtemps que je le pense et que j'aurais dû te le diie... Cela nous aurait épargné bien des froissements pénibles... A
144 LA SACRIFJÉE
présent, c'est fait... Adieu... Je ne reviendrai que comme médecin, quand on me fera chercher. ..
Il n:e regardait toujours, comme s'il ne comprenait pas. Il balbutia :
— Pour un pareil misérable!... Pour quelques plaisanteries !..
Clotilde, à son tour, très effrayée, me répéta :
— Je vous en supplie, monsieur Morgex, je vous en supplie...
Mais j'étais dans une de ces heures d'excitation, d'énervement, où l'on s'entête. Je ne cédai pas. Porlezza ni les impertinences d'Audouin n'étaient pour rien dans l'affaire, nous le savions tous les deux : c'était un ressort trop tendu qui cassait à ce choc insignifiant, rien de plus.
— Encore une fois, répétai-je à Audouin en soulignant mes paroles, tu peux toujours compter sur moi comme médecin... Cela, en souvenir de l'ancienne amitié... Pour le reste, c'est fini.
Et je sortis sans vouloir plus rien entendre. Après quelques journées de désœuvrement,
OÙ il me falJut toute mon énergie pour ne pas reprendre la route accoutumée, je me sentis soulagé comme un homme qui se réveille d'un cauchemar : après tout, peut-être qu'en effet tout cela n'était qu'un mauvais rêve; peut être que, sorti de ce milieu funeste, j'allais redevenir ce que j'avais été ; peut-être qu'à force de volonté, le travail aidant, je finirais par guérir de mon amour, dont nul effort ne m'empêchait encore de sentir la cuisante meurtrissure. On peut oublier, me disais-je, on peut ce qu'on veut: il y a une hygiène contre les maladies morales, l'affaire est de bien l'appliquer. Et je me secouais, j'essayais de me remettre à des travaux longtemps négligés, je reprenais mes projets de voyage. Audouin m'écrivit : sa lettre resta sans réponse. Il me dépêcha Yiry, qui arriva avec une foule d'arguments raisonnables : une amitié de vingt-cinq ans..., tant de services réciproques..., une querelle aussi futile..., et même^ le chagrin que mon départ faisait à M""^ Audouin.
Je le repoussai, sans même prendre la peine de le réfuter. Je n'éprouvais aucun besoin de rien expliquer à personne. J'étais parfaitement
décidé à persévérer dans mon parti, dont je me félicitais tous les jours. Ignorant mes vrais motifs, que pouvait-il comprendre à ma conduite ? Il me quitta fort chagrin, et je me réjouis d'avoir résisté à cet assaut.
Les jours qui suivirent, il me sembla que l'image de Clotilde pâlissait. Est-ce que je l'oublierais déjà ? me demandai-je, non sans un peu de cette tristesse avec laquelle nous voyons s'effondrer nos sentiments, périr nos rêves. Pourtant, que pouvais-je souhaiter de mieux que l'oubli?.. L'oubli, c'était la victoire... Je commençais à y croire et à m'en réjouir, lorsqu'on me fit chercher en toute hâte : Audouin venait d'être frappé de sa seconde attaque.
Aussitôt, je fus de nouveau l'esclave de mes doutes., de mes espérances, de mes tentations.
YI
D'abord, on crut Audouin perdu. Il ne reprenait pas connaissance. Les médecins appelés en consultation donnaient peu d'espoir. Je partageais leur avis. Le moment supprême semblait donc là. Quel soulagement pour moi que de voir se résoudre ainsi, sous un arrêt du destin, cette inextricable situation qui pouvait faire le malheur de ma vie !
Pourtant, la mort prochaine de mon ancien ami me remplissait de deuil : j'oubliais presque le rêve de bonheur qu'elle ferait s'épanouir de nouveau, pour penser à nos vingt-cinq ans d'existence à peu près commune, à tout ce que nous avions vu et vécu ensemble, à la dernière et stupide querelle qui nous avait séparés, et que je déplorais comme une mauvaise action. D'ailleurs, je ne quittai pas son chevet, je n'épargnai rien pour le sauver.
Encombrée du continuel va-et-vient des proches et des intimes, la maison présentait déjà l'aspect en désarroi des maisons où la mort est entrée.
M"^® Lanson glissait de chambre en chambre avec ces mouvements silencieux qu'on prend d'instinct partout oii Ton se sent environné de deuil. Les Des Plans qui, par principe, fuyaient les sensations pénibles, envoyaient trois fois par jour aux nouvelles. Les Yiry, très affectueux, s'étaient mis à l'entière disposition de Glotilde pour lui épargner ces préoccupations matérielles dont la mode s'est plu à ag-graver l'impression de la mort. L'abbé Borrant, grave, recueilli, se tenait prêt à remplir son ministère. Cependant, M'^'' Audouin, fidèle jusqu'au bout au devoir qu'elle s'était tracé, voulait être seule à soigner son mari : elle ne se couchait plus, épuisée de fatigue, brisée d'émotion, les yeux cerclés, le visage meurtri ; elle perdait peu à peu le sens exact de ce quise passait autour d'elle, et voyait comme dans un rêve tourner des ombres vagues autour du lit du moribond.
Mais bientôt, le doute ne fut plus possible
sur rissue de cette seconde crise : elle n'emportait pas Audouin; elle le laissait vivant, — si l'on peut dire vivant un corps aphasique et paralysé, d'où se sont retirés le mouvement, la sensibilité, Tintelligence aussi peut-être, et dont les yeux seuls, remuant dans la face immobile, manifestent encore que quelque chose se passe pourtant dans cette chair foudroyée. Parfois, des sons inarticulés sortaient de ses lèvres. On ne le comprenait pas. Ses yeux seuls témoignaient alors de son impatience, et ces crises se terminaient par des accès de larmes, qui, comme des larmes d'enfant, coulaient longuement, sur les joues que l'amaigrissement avait ridées et qui ne bougeaient pas. Ces crises étaient si fréquentes, si douloureuses pour le malade, si pénibles pour son entourage, qu'on parla bientôt d'en venir aux stupéfiants. C'était entre autres l'idée de M""^ Lanson, qui voyait sa fille dépérir à la peine, et répétait, inquiète: — Je ne veux pourtant pas que Clotilde se tue .
Dans l'orgueil d'une liberté d'esprit dont j'aimais à faire montre, en médecin libre-penseur qui ne voit dans la mort qu'un fait maté-
ISO LA SACRIFIÉE
riel dont la souffrance fait seule l'horreur, j'avais vanté souvent les bienfaits des anesthésiques. On savait que je les employais sans scrupule sur d'autres malades, dans des cas peutêtre moins pénibles et moins désespérés. Aussi, autour de moi, l'on parlait sans cesse de la morphine, comme pour m'en suggérer l'emploi. Et moi, je scmblais l'ignorer, je répondais à peine aux questions qu'on me posait sur sa nature ou ses effets :
— Ne serait-ce pas le cas d'y recourir? me demanda une fois M'^'^ Lanson.
Je me fâchai, sans rien expliquer.
C'est que la fatale promesse, que la maladie avait de si près failli m'éviter de tenir, revenait me hanter l'esprit. Elle arrivait traîtreusement, d'accord avecmon désir, spécieuse tentatrice qui me voilait le crime sous le mas^ que d'un faux devoir. Après les quelques jours de retraite qui m'avaient momentanément apaisé, j'appartenais de nouveau, tout entier, à mon aveuglante passion, plus implacable que jamais ; et les sentiments les plus contradictoires s'amalgamaient en moi de telle sorte qu'aujourd'hui même oij je cherche à me com-
prendre et à me juger, je ne parviens pas à distinguer la part qui revient à chacun d'eux dans la décision que je devais prendre.
Lorsque je me rappelle le détail de ce conflit intime, il me semble avant tout que je m'exagérais comme à plaisir le respect de ma parole. J'oubliais, — je voulais oublier peutêtre, — les circonstances qui en réduisaient à rien la portée. Je me plaçais en face de mon engagement et me répétais, en intransigeant de l'honneur :
« C'est promis, il faut tenir! »
D'autre part, je persistais à me croire désintéressé : je me croyais bien résolu, si j'exécutais mon engagement, à renoncer à Glotilde, comme je me l'étais promis. En sorte que je ne me méfiais point de la force secrète qui me poussait à remplir ma promesse. Je me disais encore:
« En présence de tout autre cas, je n'hésiterais pas. Pourquoi ne pas faire ici ce que je ferais ailleurs ?... »
Souvent, jeme livrais à d'étranges réflexions sur le crime, — quand j'osais donner ce nom à l'acte que je méditais : il n'est pas dans le fait
io2 LA SACRIFIÉE
qu'on supprime une vie, concluais-je, mais dans le bénéfice qu'on en attend : Porlezza, agissant sans mobile, en fauve qu'irrite l'odeur du sang-, n'était pas un criminel; j'en serais un, malgré tôutes les excuses que je pourrais invoquer, oui, malgré même le consentement de la victime, si je hâtais la mort d'Audouin pour atteindre le bonheur entrevu ; mais je n'en serais pas un, si, pour tenir ma parole, pour son repos, pour le repos et la santé de ses proches, je me décidais enfin à abréger son agonie. Quelquefois même, tant la conscience est féconde en impérieux SQphismes,jeme croyais d'autant plus forcé d'agir que mon acte impliquait un plus lourd sacrifice...
Souvent, pendant que je préparais quelque potion ou donnais à voix basse des instructions à Clotilde, les yeux du malade se fixaient sur moi. Ils parlaient, j'en suis sûr, et je ne comprenais pas leur langage I Est-ce qu'ils me rappelaient ma promesse?... ou me suppliaient-ils de ne pas la tenir?... Oh! s'ils avaient pu parler plus clairement, ces yeux!... S'ils avaient pu m'exprimer leur vœu actuel et sincère î... Mais non, je ne les comprenais pas, j'en de-
meurais réduit à mes propres lumières, je me heurtais à l'impitoyable dilemme qui parfois se posait dans mon esprit : ou trahir la foi jurée en laissant souffrir l'ami qui avait eu tant de confiance en moi et la créature si chère qui pâtissait injustement pour lui, ou commettre un acte qui me plongerait dans le remords et dans le désespoir.
Naturellement, aux heures oii je discutais avec moi-même, je me posais continuellement cette question : que ferais-je si je n'aimais pas Clotilde ?... Oh! là, aucune hésitation : je ferais pour mon ami ce que je voudrais qu'un autre fît pour moi dans un cas pareil ; j'abrégerais ses souffrances sans un murmure de ma conscience; j'exécuterais ma promesse comme on remplit un devoir sacré, dans un superbe oubli des traditions professionnelles : que disje? si même je n'avais rien promis, je prendrais sur moi l'acte qui le délivrerait... De tout cela, j'avais la certitude. Mais cette certitude, à quoi donc me servait-elle ? Hélas ! j'aimais Clotilde, et cela changeait tout I... Impossible de me placer en dehors de ce sentiment, impossible d'agir comme s'il n'existait pas,
puisqu'il existait, puisque c'était lui qui donnait sa couleur à mon acte, puisqu'il travaillait ma conscience, et l'aveuglait, et me ramenait sans cesse aux mêmes hésitations, aux mêmes angoisses,
Et je n'agissais pas : sans prendre aucune décision, je comptais sur l'imprévu, sur le hasard qui arrange quelquefois les choses beaucoup mieux que nos plus savants calculs. Pourquoi la main invisible qui par deux fois avait frappé Audouin n'achèverait- elle pas son œuvre ? Pourquoi, comme c'est si souvent le cas, la troisième attaque ne viendrait-elle pas, à très brève échéance, emporter cette ruine humaine et m'éviter de lui donner le dernier coup?... Je pouvais attendre, je n'avais pas promis à Audouin de l'écraser aussi vite que l'apoplexie, avant d'avoir tenté l'impossible pour le sauver... Et les jours passaient ; et Clotilde, malade, épuisée, dépérissait ; et M^^® Lanson revenait toujours à la morphine, ne comprenant pas pourquoi je m'obstinais à l'écarter, même à petites doses, comme si j'eusse redouté d'en ressentir moi-même les effets.
LA SACRIFIÉE lo5'
Heureusement, o'ans cette lutte, j'avais deux auxiliaires.
Le vieux Des Plans, d'abord, àpremeni attaché à la vie qu'il aimait d'un amour tenacede vieillard décidé à la savourer jusqu'au bout. Rarement il se risquait dans la chambre du ma lade, à cause de l'odeur du mal qu'il y croyait respirer. Il ne s'informait de lui qu'avec des hésitations puériles et, pour se distraire luimôme, feignait^de chercher à distraire Clotilde. Quand par hasard, avant d'avoir pu détourner la conversation, il entendait parler d'anesthésiques, il protestait, presque violemment :
— Ce sont des poisons, disait-il. On n'a pasle droit de s'en servir, ils tuent ..
Si quelqu'un alléguait qu'ils détruisent la souffrance, il répliquait :
— Avec la vie... Souffrir, c'est encore vivre.. . Moi, je veux souffrir jusqu'au bout... Je regarderais comme des assassins ceux qui risqueraient de m'abréger la vie, fût-ce d'une heure...
Le tenace vieillard était soutenu par l'abbé Borrant.
Avec son sûr regard de confesseur, le prêtre
avait-il deviné quelque chose de ce qui se passait en moi? Ou bien obéissait-il aux claires et droites prescriptions de cette morale qui résout tous les problèmes sans tenir compte de leurs difficultés ? Ile fait est qu'avec son autorité habituelle, il résistait énergiquement à M°"® Lanson. Quand elle s'écriait en montrant sa fille :
— Mais elle se tue 1... Je ne veux pas qu'elle souffre ainsi I
Il répondait, de sa voix presque dure, en soulignant sa phrase d'un geste énergique :
— C'est la volonté de Dieu !
Il ne bougeait pas de là, impitoyable, repoussant tous les raisonnements, toutes les supplications.
— Vous voulez donc sacrifier cette pauvre femme à ce moribond ? s'écriait la mère. Vous voyez bien pourtant qu'elle est à bout de forces 1...
Il restait inflexible.
— Dieu la soutiendra, disait il.
— Mais Dieu ne la soutient pas Elle dépérit, elle meurt !...
— Pardonnez-moi, elle est encore debout et ne se plaint pas... Elle a la force d'accomplir
son devoir tout entier. .. C'est Dieu qui la lui donne.
— Elle y laissera sa jeunesse, sa santé, sa vie...
— Peut-être... Mais la jeunesse, la santé, la vie. qu'est-ce donc ?... Je ne reconnais à personne le droit d'abréger les souffrances que le ciel envoie... M. Des Plans a raison : vos anestliésiques ne sont que des poisons , votre prétendue charité vous pousse au meurtre...
Ah ! comme ces paroles résonnaient dans mon cœur !.. . Il y avait bien des années que je ne croyais plus et que je m'étais dégagé, non seulement de la foi, mais de la morale des Évangiles, bien des années que je me fiais orgueilleusement à ma consciencepour me guider dans le droit chemin. Et voilà que dans une heure de crise, au moment môme où je tâtonnais en aveugle dans un carrefour obscur battu par les vents contraires, c'était une voix de prêtre qui venait me jeter un ordre mystérieux, clair et précis, celui-là, comme un commandement de Dieu !...
Entre les avis opposés de sa mère et de l'abbé, Glotilde ne se prononçait pas. Mais si elle avait
quelque hésitation, ce n'était point pour elle, car elle ne demandait aucun soulagement et ne craignaitaucune fatigue. Son naturel besoin d'amour, sa passion de dévouement, jusqu'à ses goûts romanesques, qui avaient eu si peu d'aliment dans le mariage, en trouvaient un dans ce sacrifice complet de sa personne, qu'elle accomplissait à toutes les heures, jour et nuit, sans une plainte, sans un murmure. Maintenant, dans sa dépendance de paralytique, Audouin ne la blessait plus : et il lui semblait, je crois, généreux et magnifique délaisser ses anciennes rancunes s'abîmer dans un absolu pardon. Les mêmes instincts qui lui avaient montré l'homme de ses rêves dans l'avocat beau parleur et qui l'avaient entretenue quelques semaines ou quelques mois dans sa première illusion, la ramenaient à cette ruine humaine, à laquelle, comme à une idole insensible et hideuse, allaient tous ses dévouements, toutes ses tendresses. Il me fallait assister, passivement, à ce sacrifice volontaire, accepté d'un tel cœur héroïque qu'il ressemblait à de l'amour. Ce moribond, immobilisé sur son lit oii il ne vivait plus que d'une vie presque inorganique, n'était
plus seulement un obstacle matériel, une sorte de barrière placée entre elle et moi par un hasard imbécile : c'était un ennemi, un rival, — un rival heureux. 11 ne la possédait plus, il l'absorbait.
Alors je devins jaloux de lui. J'enviai les soins dont il était l'objet, l'affectueuse sollicitude qui l'entourait, la fatigue et la peine qu'on prenait pour lui. J'enviai la place qu'il s'obstinait à occuper dans cette àme dont un instant je m'étais cru le maître. J'enviai les souvenirs qu'il remuait peut-être dans sa tête à demi vidée. Il me devint plus odieux qu'il ne l'avait jamais été dans son insolente santé, quand Clotilde le subissait avec des révoltes, mais du moins sans le laisser occuper sa pensée. Puis ma haine augmenta du mal qu'il lui faisait. Lorsqu'au commencement de l'hiver je la vis perdre le sommeil et l'appétit, se plaindre de faiblesses, de douleurs lancinantes, bref, présenter les premiers symptômes d'un épuisement nerveux, résultatlogique de sesincessantes fatigues, — je n'y tins plus; et abritant ma conscience derrière les supplications de M""^ Lanson, je commençai à employer la morphine...
Oh 1 je ne puis me faire aucune illusion : les mauvais sentiments queje viens de décrire, qui croissaient en moi avec la rapidité d'une végétation vénéneuse, entraient pour plus de moitié dans cette première concession, — d'autant plus impardonnable que je prévoyais déjà 011 elle m'entraînerait...
Sous la bienveillante influence de la morphine, le malade^ angoissé, douloureux et pénible, retrouva le calme dans un bien-être relatif. Il n'eut plus de ces fureurs d'enfant têtu qu'on contrarie, que rendaitplus fatigantes son inutile et muet effort pour les exhaler; il cessa de manifester par des grognements de bête ses persistantes volontés incompréhensibles ; il devint doux, facile, inofïensif ; bientôt, le langage incohérent, qui lui restait, d'accord avec le mouvement de ses yeux, n'exprima plus que deux choses : le désir du poison, quand approchait l'heure de sa piqûre, et l'espèce de béatitude idiote oii elle le plongeait. Entre ces deux états seulement, il avait des demi-heures de probable coimaissance, pendant lesquelles, parfois, il recommençait à bégayer des sons indécis. Clotilde ne comprenait pas le sens des
paroles qu'il essayait de balbutier. Moi, je croyais parfois lire des pensées qui me faisaient frémir dans ses yeux étrangement lucides, ou deviner les mots qui venaient s'effondrer sur ses lèvres. C'en était assez pour me ramener à mille questions angoissantes, auxquelles ma science de médecin ne répondait pas : si ce misérable reste d'bomme avait encore sa connais sance?... S'il sentait son état?... Si l'intelligence survivait, plus ou moins intacte, au coup de foudre qui avait frappé la chair ?. . . Et je n e hâtais d'abréger ces courts moments de vie normale, et ma main tremblait quand j'enfonçais la pointe de ma seringue dans ce bras inerte qui, s'il l'eût voulu, n'aurait pas pu la repousser...
C'est ainsi que la maison redevenait tranquille, que les habitudes reprenaient leur cours régulier autour du malade apaisé, sous l'œil sévère de l'abbé Borrant, dont la désapprobation pesait sur nous, tandis que le vieux Des Plans, plus inquiet, observait avec des frayeurs sourdes la seringue Privaz et la fiole de poison. Fait étrange ! on eût presque cru que Taclion de la morphine s'étendait sur ceux qui entou-
raient Audouin, car, comme lui, ils semblaient s'amollir et s'endormir parmi des rêves. Clotilde, délivrée de la partie la plus pénible de sa tâche, ne fléchissant plus sous l'impression des colères impuissantes et des souffrancesinexprimées de son mari, renaissait à la vie. C'était comme un retour presque joyeux de sa jeunesse à peine endormie sous ses chagrins. Dans l'excitation de sa lutte contre la maladie, dans la fièvre de dévouement qui s'était emparée d'elle, elle avait pu faire, en pensée, elle avait fait le sacrifice absolu d'elle-même. Mais ce sacrifice était moins complet qu'elle ne s'était plu à se le figurer : la vie est obstinée et repousse toujours, comme ces plantes tenaces dont la main du jardinier ne parvient pas à extirper les racines ; et elle repousse complète, avec son cortège de fleurs et de bour- geons, avec les désirs, les songes, les espérances qui murmurent autour d'elle comme les abeilles bourdonnent autour de l'aubépine en fleurs, comme les oiseaux chantent, comme le^ vent frémit. C'est ainsi que Clotilde recommençait à vivre, dans un printemps d'amour, dans le charme et la grâce d'une convalescence. Et>
de fait, comme elle en avait l'apparence, elle avait aussi les sentiments plus vifs d'une convalescente qui se reprend avec délices à la vie qu'elle a failli quitter : la tendresse facile, le cœur gonflé d'une reconnaissance toujours prête à éclater, l'indéfinissable aspiratioQ vers le bonheur, l'amour de l'amour. Son héroïsme se détendait : son devoir, devenu plus facile, exig-eant un effort moins grand, se laissait plus volontiers oublier.
Quant à moi, je m'abandonnais à une croissante ivresse, je laissais ma volonté se détendre dans l'emploi continuel du remède toujours prêt à nous verser, comme au malade, son dangereux bien-être. Gomme ceux qu'envahit la manie du funeste poison, j'avais toujours envie d'augmenter les doses. Chaque fois que je préparais ma seringue, il me fallait lutter contre une tentation de jour en jour plus forte : pourquoi pas quelques gouttes de plus?... Je résistais pourtant, je me hâtais d'expédier ma piqûre; puis, Audouin disparu dans sa béatitude, je prolongeais ma visite, longtemps, sans plus penser à lui que s'il eût été mort tout à fait.
J'eus ainsi, auprès de Clotilde, des moments
délicieux, d'une intimité délicate et tendre qui me grisait. D'habitude, nous commencions par parler du malade. Elle me demandait :
— Etibienl comment le trouvez-vous, aujourd'hui?
Je répondais toujours :
— Assez bien..., aussi bien qu'il peut être...
— Alors, faisait elle, vous croyez qu'il n'y a décidément aucun espoir de voir son état s'améliorer?...
— Bien peu... Mais cela peut durer lons^temps encore, longtemps...
Avec une complaisance un peu hypocrite, j'entrais dans le détail des prévisions possibles. Puis, après un silence, je reprenais:
— Si vous saviez combien souvent je pense à vous !... Combien je plains votre pauvre vie !...
Elle souriait :
— Oui, disait-elle, je sais que vous êtes un ami très fidèle... Mais ne me plaignez pas trop , j'ai pourtant mes joies...
Ainsi, nous glissions sur la pente dangereuse des intimités, laissant nos amicales paroles frôler l'aveu, nous enfonçant parfois dans
(le longs silences, les silences de ceux qui ne veulent pas laisser tomber les mots qui leur tremblent aux lèvres, ces silences où l'on entend si bien le vol caressant des pensées ! J'aurais voulu les prolonger éternellement, et pourtant je me levais pour partir, je restais un moment encore debout devant elle, trouvant quelques mots à lui dire. Elle me tendait la main. J'osais la retenir et la presser, longuement, sans qu'elle la retirât, dominé par une émotion presque religieuse. Un jour, que j'entendais battre son cœur contre le mien, je me penchai sur elle, j'effleurai son front de mes lèvres. Elle devint très pâle et retira sa main, sans dire un mot ; puis elle leva sur moi ses beaux yeux candides, où je lus un reproche ; et je m'enfuis bouleversé.
Oh I comme je l'aimais, dans ces momentslà, et ensuite, lorsque, rentré chez moi, je restais pourtant auprès d'elle, fermant les yeux pour évoquer son image, écoutant vibrer dans ma mémoire le son de sa voix, et recommençant à tourner et à retourner dans mon esprit le problème de notre avenir. Maintenant, je l'adorais el la désirais à la fois. Mon amour
avait commencé par une sorte de rêve sentimental, comme un amour d'adolescent. Un instant, il était devenu sensuel et violent, cherchant la femme sous la madone. A présent, il était complet, il occupait tout mon être, le cœur et le cerveau, l'intelligence et les sens.
La lutte alors devint plus âpre. Tout conspirait contre moi : Glotilde elle-même, dont je devinais, dont je sentais, dont je savais l'amour. Chaque jour, après avoir respiré son air, serré sa main, rencontré son regard, j'avais à repousser l'aveu qui me montait à la bouche. Parfois, comme un enfant à son premier amour, il me semblait que tout serait fini quand j'aurais crié: « Je t'aime! » Mais ce mot décisif, ce mot salutaire, qui, comme un dictame, nous aurait apaisés, je le retenais, je ne le disais pas, je ne voulais pas le dire...
C'est que nous étions, elle et moi, supérieurs à notre coupable amour: nous lui résistions de tout l'effort de notre volonté tendue contre lui ; dans cette lutte, nous étions même, si l'on veut, les plus forts : mais le vaincu était toujours là, lapi au/ond de nos cœurs, guettant
i'iieure où sommeillerait notre vigilance pour s'emparer de nos corps comme il régnait déjà sur nos âmes. De son irrésistible voix de sirène, il nous suggérait ses tentations spécieuses : après tout, qui donc aurait pu nous jeter la pierre ? Beaucoup, sans doute, riraient de nos scrupules, ou nous blâmeraient de nous consumer dans un tel combat mille fois plus douloureux que notre chute n'eût été blâmable. N'étions-nous pas libres ? Clotilde n'étaitelle pas déjà veuve ? Aurait-on pu donner le nom d'adultère à une faute que n'eut pas entourée le cortège habituel de l'adultère : le mensonge, la dissimulation, l'hypocrisie ? Rien ne nous retenait donc, qu'un reste inconséquent d'ascétisme et de vains préjugés... Mais ces préjugés, hélas! je le sentais, c'était ce qu'il y avait de bon et de noble en nous : c'était la ferme volonté du bien, le besoin de notre propre estime, c'était surtout la qualité loyale et brave de notre amour. Oui, nous nous aimions trop pour tomber bestialement aux bras l'un de l'autre : nous voulions autre chose que des minutes de bonheur honteux et volées; nous voulions tout l'avenir...
Souvent, je supputais le temps qu'Audouio pouvait vivre encore : des mois, des années peut-être. Et une idée affreuse me hantait r quand l'obstacle aurait disparu, ce serait trop tard. Pour nos cœurs épuisés, l'heure du bonheur serait passée. Hélas ! est-ce que notre vie ne s'en allait pas chaque jour comme celle de ce moribond ? Qui sait s'il ne nous survivrait pas ? ou si, aux deux côtés de son chevet, nous ne nous trouverions pas bientôt deux vieillards usés avant l'âge, dévorés par le désir, n'ayant plus la force de jouir du but atteint? Et j'avais peur de cette précoce usure dont je sentais la menace, et j'avais hâte de vivre et d'aimer...
Six semaines passèrent sans aucun changement. Depuis longtemps, j'étais incapable d'aucun travail sérieux ; je négligeais mes devoirs, je ne songeais plus à l'arrangement de ma vie, que j'avais poursuivi jusqu'alors avec tant d'énergie. Je n'avais plus d'ambition : le succès, l'argent, la gloire m'auraient-ils rapproché d'un pas du but oii tendaient mes vœux ? Clotilde devenait une idée fixe : ce n'était plus de l'amour, c'était de la hantise. Elle me dévorait comme une fièvre ; auprès d'elle, je re-
LA SAGUIFIEE 16'J
trouvais encore un peu de fraîcheur, un peu de calme ; à peine rentré dans la solitude où je me complaisais, que son image évoquée, le souvenir de sa voix, la vision que je me faisais d'elle, enfin, recommençaient à me brûler.
Dans la vie ordinaire, entre deux êtres qui s'aiment, mille incidents surgissent pour les jeter l'un à l'autre, mille étincelles font jaillir les flammes. Mais pour nous, attachés à ce lit d'agonie , à peine troublés quelquefois par l'apparition des comparses habituels. M""' Lanson ou les Des Plans, les Viry ou l'abbé Borrant, il n'j avait pas d'incident possible, pas d'étincelles : nous étions condamnés à rester toujours au même point. D'autant plus que nous n'étions pas, sij'ose employer une telle image, chauffés à la même température : Clotilde m'aimait, sans doute, mais comme peut aimer une très jeune femme, avec plus de grâce que de violence, d'un amour plutôt romanesque que passionné. Moi, au contraire, ma passion avait atteint son paroxysme; et puisque j'avais su la contenir jusqu'à présent, il n'y avait plus aucune raison pour qu'elle éclatât. D'ailleurs,
je ne lui résistais plus, je ne songeais plus à partir ni à voyager ; je me laissais brûler simplement, usant ce qui me restait d'énergie à conserver une apparence correcte, un air tranquille, marchant comme dans un rêve et n'attendant plus rien.
Il devait cependant survenir quelque chose : Insensiblement, entraîné par la fatalité habituelle du poison, j'avais été amené à augmenter les doses de morphine que j'administrais à Audouin. Je m'en apercevais d'ailleurs à peine : il n'existait presque plus pour moi que comme un objet massif qui vous gêne et qu'on ne songe plus à écarter, le sachant trop lourd. Cependant, les doses s' accumulant dans ce corps immobile, le moment arriva oii je crus observer en lui les premiers symptômes d'un empoisonnement progressif.
Ce fut comme un éclair qui réveilla brusquement ma conscience : moi qui me trouvais ainsi tranquille, presque heureux, apaisé du moins, je me trouvai de nouveau aux prises avec le problème qui m'avait tant tourmenté. La morphine l'avait endormi, comme elle berçait le malade, et voici qu'il revenait, plus
menaçant, plus immédiat. La nécessité d'interrompre le traitement s'imposait, quelles que pussent être les suites. Je consultai Clotilde et Mme Lanson. Elles me dirent qu'elles approuvaient d'avance ce que je déciderais. Je tentai de faire mon devoir.
Alors il se passa quelque chose de terrible.
Ce fut comme si, soudain, une vie intense, atrocement douloureuse, recommençait à sévir dans ce corps déjà conquis par la mort, et que nous nous étions accoutumés à voir plongé dans une hébétude insensible. A l'heure habituelle, j'avais remplacé la piqûre de morphine par une piqûre d'éther. Un instant après, le malade était en proie à une agitation qui alla croissant sans cesse, d'autant plus tragique qu'elle était tout intérieure, que les secousses des nerfs tordus se brisaient contre l'immobilité de la chair pétrifiée, qu'aucun mouvement ne pouvait les traduire, et que seuls les yeux, dont le regard me poursuit encore, les exprimaient. Les yeux et les cris : des cris rauques,5[^sourds, gémissants, inhumains, qui sortaient de l'effort crispé de la bouche pour mâcher les mots oubliés.
: Glotilde, affolée, sanglotait dans les bras de sa mère, ou se cramponnait à moi en répétant :
— Faites quelque chose, docteur, mais faites donc quelque chose 1...
Le vieux Des Plans, venu aux nouvelles sans se douter de rien et croyant retrouver le calme auquel il s'était accoutumé depuis quelque temps, s'enfuit malade. L'abbé Borrant, appelé à la hâte, ne protestait plus quand itI^"" Lanson me disait :
— Reprenez donc la morphine, il le faut, il le faut I...
Je répondis :
— Il faut attendre. .. Pas encore... Il faut voir...
Je tins bon pendant trois jours, au bout desquels je crus m' apercevoir qu'il se calmait un peu. C'est alors, au moment oii il était sauvé peut-être, au moment où recommençait une période plus ou moins longue de végétation pour lui, de sacrifice et de douleur pour Çlotilde, d'attente, d'angoisses, de calculs fiévreux pour moi, c'est alors que je cédai à un coup de folie. Comme M"^ Lanson revenait à la charge, je repris la seringue, et ce ne fut pas
LA SACRIFIÉE d73
la dose habituelle que je lui administrai. Je ne la mesurai pas. J'agis dans un étourdissement :
— Ah! tu veux du poison!... Eh bien ! tiens... en voici !... Crève!...
Et il s'endormit doucement, les traits détendus, le regard calme.
Certes, la mort d'Audouin était une délivrance, pour lui-même comme pour ceux qui l'entouraient. Pourtant, tel est l'efïet de cette chose mystérieuse et définitive, la mort, de cette soudaine disparition d'un être dans l'Inconnu, de la différence incommensurable qui sépare la dernière seconde de son agonie, où un souffle glissait encore entre ses lèvres, de la seconde qui suit où il n'est plus qu'une masse de matière inorganique livrée à la décomposition ; telle est l'émotion de ce moment suprême, qu'il fut sincèrement pleuré : on eût dit que Clotilde, délivrée du poids de cette vie qui paralysait la sienne, ne se rappelait plus que ses bonnes heures, — c'est-à-dire ses illusions. Pareillement, les phrases de consolation : « Cela vaut mieux pour lui... Il est tranquille
maintenant..., » ne parlaient plus que des bonnes qualités du mort. Le vieux Des Plans, courbé et frissonnant sous le souffle de néant qu'il sentait passer, murmurait :
— Une perte... une grande perte... une perte irréparable pour le barreau!...
Jacques Yiry rappelait ses solides connaissances, la belle place qu'il s'était faite :
— Il serait allé plus loin encore..., beaucoup plus loin...
Tandis que Viry s'attendrissait sur l'aimable esprit disparu, et que M™^ Lanson vantait le cœur chaleureux qu'Audoin cachait sous ses apparences calculées d'homme méthodique, égoïste et froid. — Ces oraisons funèbres, que chaque visite semblait apporter dans ses gants noirs, et qui recommençaient cinq ou six fois par jour dans l'appartement désolé et sonore, mêlaient ainsi le faux avec le vrai. Et pourtant, toutes superficielles, creuses, factices qu'elles étaient, d'accord avec Tapparat habituel du deuil, elles exaltaient le regret sentimental qui flottait dans l'air, autour du lit vide.
Pour moi, je vivais d'une vie précipitée et confuse.
D'abord, noyé clans une demi-inconscience, je n'avais éprouvé que l'allégement qui suit une décision, bonne ou mauvaise, prise après trop d'hésitations angoissées, et l'acte accompli eTifin, quels qu'en doivent être les résultats encore incertains. Comme un soupir de soulagement, j'avais poussé un :
— C'est fait!...
Et l'idée que tout ce que je pourrais penser ou souffrir ne changerait rien à ce qui était, m'aidait à en supporter la pensée : c'est ainsi que nous acceptons volontiers l'irréparable, parce que son caractère fatal, supérieur, nous l'impose . . .
Cependant, le deuil sincère de Clotilde et des siens me causa de premières inquiétudes. Je ne m'y attendais pas. Je comptais que le soulagement chasserait toutes les autres impressions, et qu'on l'aurait bientôt oublié, ce mort importun, qu'on n'aimait plus. Or, le contraire arrivait, et voici qu'au lieu de disparaître, il semblait grandir dans le souvenir de tous. C'était sa maladie seule qu'on oubliait. Lui, oa le revoyait, non pas tel que la veille, immobile et muet sur son lit, mais comme au-
trefois, dans sa belle santé, gai, bonhomme, bruyant, et sans ses défauts. Je commençai donc à éprouver le besoin de m'excuser devant moi-même de ce que j'avais fait. Je me répétai, avec une conviction ébranlée:
« Pourtant, il le fallait, il le fallait... Je n'aurais pu faire autrement... J'avais pronn's... Clotilde en serait morte... C'était fatal... »
Ce n'était encore qu'un doute assez vague, qui ne ressemblait point à un remords. Mais bientôt l'idée que j'avais commis un crime, un vrai crime, dans tout le sens que je donnais à ce mot, se dressa dans mon esprit. Je la chassai. Elle revint. J'essayai de la repousser par des affirmations catégoriques et têtues. Puis, ces affirmations faiblirent, je sentis que je n'avais plus la force de me les imposer; et je fus alors effrayé de la façon précise dont le problème se posait:
Que je fusse l'assassin d'Audouin, impossible d'en douter, cartons mes raisonnements, toutes mes réflexions aboutissaient à ce verdict, et plusje repassais dans ma mémoire les détails des dernières heures, plus je m'en sentais accablé. En efl'et, si même il eût été indispensable
de recourir de nouveau à Ja morphine, rien ne m'eût été plus facile que d'en calculer soigneusement les doses, comme j'aurais fait dans tout autre cas, avec tout autre malade. D'ailleurs^ — que répondre à un tel argument ? — n'était-ce pas au moment même où il semblait s'apaiser que ma dernière piqûre l'avait endormi pour jamais ? Ç'avait été comme un coup de folie ; mais maintenant, à tête reposée, je pouvais lire en moi-même, où le remords les burinait, toutes les pensées alors inavouées dont la tempête m'avait emporté... Et pour avoir enfin franchi ce pas devant lequel j'avais tremblé tant de semaines, aucune justification possible, aucune : je ne songeais plus à ma promesse, qu'à force de retarder j'avais périmée; je ne pouvais pas même invoquer un motif d'humanité: je n'avais songé à personne, à rien. Il ne me restait qu'une seule excuse, qui pouvait jusqu'à un certain point atténuer mon crime : cette décision, prise jadis, de renoncer à tout le bénéfice que je pouvais attendre de sa mort, si je me trouvais jamais forcé de la hâter. Mon acte restait coupable : il était du moins désintéressé. ..
Mais l'était-il vraiment?
Hélas ! les faits seuls répondraient à cette angoissante question I... Moi, jene savais plus si le sacrifice avait été sincère, ou s'il n'était pas le dernier stratagème auquel j'avais succombé: je compris alors, pour la première fois, que cette sincérité, il me fallait la prouver, et ce fut alors que je sentis tout le déchirement de la renonciation qui devait être complète, absolue, définitive, désespérée... Nul autre moyen pour échapper à la voix du remords... Or, aujourd'hui comme hier, j'aimais Clotilde de toute mon âme, quand même la dernière secousse m'avait arraché à l'hypnotisme de ma passion; et je pouvais supputer ce que mon crime allait me coûter. Renoncer à elle, qu'au moins, du vivant d'Audouin, je voyais, c'était rejeter loin demoi le roman où j'avais mis toutes les forces de mon être, la tendresse qui depuis si longtemps se nourrissait du plus pur de mon cœur. Plus loin : c'était abdiquer à jamais toute vie sentimentale, c'était retomber dans l'isolement où^ pendant tant d'années, s'était traînée mon âme, qui désormais, après le paradis entrevu, en sentirait mieux le désespoir... Pourtant, ce
sacrifice, il fallait l'accomplir. Il arrivait au bout de mon crime, seul châtiment possible, seule expiation. Je le devais à Tappel supérieur que j'entendais sonner au fond de moi. Je le lui devais aussi, à Elle, sous peine de la rendre ma complice, de la souiller de ma faute, de la lier à mon existence maudite... Les romanciers s'acharnent à compliquer la vie : en dehors des incidents matériels dont l'enchaînement plus ou moins fantaisiste constitue la trame de leurs récits, elle présente ainsi des situations hautement tragiques, dont tout le drame est intérieur, dont tous les fils sont dans la conscience, et qui pourtant nous remuent jusqu'à nos fibres les plus secrètes...
Personne, cependant, ne se serait douté do mes angoisses : je les cachais d'autant mieux qu'ainsi je réussissais presque à les étouffer. Je ne prenais aucun parti. Les prétextes ne me manquaient pas pour reculer ma décision, — la seule que je pusse prendre, — celle de m'éloigner : ne fallait-il pas, pendant quelque temps au moins, surveiller la santé de M™® Audouin, si fortement ébranlée ?... Je savais ses affaires embarrassées : il me fallait attendre
qu'elles fussent arrangées .. . Ce n'était pas le moment de disparaître, et ma présence ne faisait aucun mal, car nous étions maintenant très réservés l'un et l'autre... Donc, en attendant, je continuais à fréquenter la maison aux heures habituelles, sans me marchander les impressions douces qui me calmaient.
J'en eus de délicieuses dans leur mélancolie : Clotilde me semblait plus charmante que jamais, et je jouissais d'autant plus de ce charme, que j'allais le perdre. Mais surtout, je jouissais de m'oublier pour elle, delà voir se rattacher à la vie, sortir, s'intéresser de nouveau à mille choses qu'elle avait comme oubliées, et même retrouver un certain enjouement, un peu de gaieté.
— Cette chère enfant ressuscite ! disait joyeusement M°^« Lanson.
C'était vraiment une espèce de résurrection à laquelle j'assistais, la résurrection -de cette chère âme que tant de peines avaient ployée et meurtrie. Que me fallait-il donc de plus ?...
Mais bientôt, aux allusions amicalement indiscrètes de M™® Yiry, qui se faisait notre cha-
peroUjje compris qu'on remarquait mon assiduité, que mes devoirs de médecin n'expliquaient plus. L'heure do la décision sonnait. Je brusquai mes hésitations : j'interrompis mes visites. A ce moment-là, j'aurais dû partir ; mais je fus retenu par quelques affaires que je ne voulais pas abandonner.
Il m'est facile de reconstituer l'impression que causa ma subite retraite dans le petit monde où vivait Clotilde. Évidemment, nos amis communs s'étaient accoutumés à nous voir enpen sée unis aussitôt que les convenances le permettraient. Ma disparition inattendue étonna : on la commenta, on lui chercha une explication, on n'en trouva qu'une, le mauvais état des affaires d'Audouin ; car l'imprudent, peu de temps avant sa seconde attaque, s'était lancé à corps perdu dans des combinaisons hasardeuses, et la liquidation de ses affaires d'intérêt ressemblait de plus en plus à un désastre. J'imagine que M™^ Viry me défendit contre un tel soupçon : ello parlait sans cesse de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir, elle professait pour moi une affection presque admirative, il est donc naturel qu'elle se fît le
champion de mon désintéressement. Mais les apparences étaient contre moi : elle voulut alors éclairer la situation. Un seul point reste obscur pour moi dans sa conduite : j'ai peine à me figurer les raisons qui décidèrent son mari, si peu romanesque^ si correct, à intervenir avec elle dans une affaire pareille, qui ne le concernait en rien. Elle dut Py attirer de force, en abusant de l'ascendant singulier qu'elle avait sur lui. Quoi qu'il en soit, je reçus un jour une invitation à dîner chez elle, en famille.
Celte invitation n'avait rien d'extraordinaire et je n'hésilai pas à l'accepter, — tout heureux d'apprendre quelque chose de Clotilde et de pouvoir un peu parler d'elle. J'étais fort loin de m'attendre à ce qui se passa.
Après un dîner pendant lequel la conversation avait langui, nous passâmes dans le fumoir de Yiry. M"'^ Viry nous y accompagna, et môme, comme elle le faisait volontiers, elle roula une cigarette de fin tabac d'Orient. Nous avions continué à causer de banalités. Comme nous ne nous intéressions ni les uns ni les autres à ce que nous disions^ il y avait de frô-
qiients silences, où nous regardions distraitement les spirales de notre fumée. Ce fut au, milieu d'un de ces silences que M""® Viry s'écria tout à coup :
— A propos, Jacques, n'avais-tu pas à t'occuper aujourd'hui des affaires de cette pauvre Clotilde ?... Comment cela va-t-ildonc ?
J'avais à peine osé, pendant le repas, m'informerde M'^eAudouin ; on m'avait répondu très simplement qu'elle allait bien, sans me donner aucun détail. J'attendais une occasion favorable pour revenir sur le seul sujet que j'eusse à cœur. Je frissonnai à cette phrase, sentant qu'on allait parler d'elle.
Cependant, Viry, qui avait laissé s'éteindre son cigare et le rallumait, prit son temps pour répondre. Je compris qu'on m'observait et tâchai de me faire impassible. Il dit enfin, lentement, avec toute sa gravité.
— Mal..., plus mal encore qu'on ne croyait... Pendant les derniers mois de sa vie, ce malheureux Audouin avait fait des placements qu'il croyait avantageux dans des aff'aires industrielles... Le malheur est qu'il ne s'est pas contenté d'y engager ses propres capitaux : il
a disposé aussi d'une partie de la dot de sa femme. Elle lui donnait toutes les signatures qu'il vouJait. Aussi, le plus probable est-il qu'il ne lui restera qu'une bagatelle..., une quarantaine de mille francs tout au plus...
Il y eut un silence. Je voulus dire quelque chose et je balbutiai avec effort, les lèvres lourdes :
— C'est bien triste !
— Oui, répéta M"^' Viry, c'est bien triste ! Elle ajouta ;
— La pauvre amie !... Que compte-t-elle faire ?... A-t-elle des projets ?...
— Je pense, exclama Viry, qu'elle rentrera chez sa mère... On en parle déjà... Vraiment, je ne vois pas ce qu'elle pourrait faire de mieux...
Et il lança néghgemment :
— A moins qu'elle ne se remarie ! . . .
11 y eut un nouveau silence. J'avais deviné que cette conversation était concertée ; bien décidé à garder une extrême réserve, je ne pouvais que me taire. Cela ne servit à rien. Mme Yipy tourna vers moi et me dit :
— Il y a bien longtemps, docteur, qu'on ne
VQus a plus VU chez elle... Vous n'êtes pourtant pas de ceux qui fuient leurs amis dans l'embarras; vous l'avez bien montré !... Et une visite de vous, de temps en temps, ferait plaisir.,.
Décontenancé parce coup droit, je répondis simplement :
— Je SUIS très occupé... Tant qu'a duré la maladie d'Audouin, j'étais obligé de le voir tous les jours, et je néglig"eais unpeu mesautres malades... Maisà présent...
— Oui, fit Viry, je vous comprends... Vous craindriez sans doute de paraître trop assidu... Peut-être avez- vous raison... Cette pauvre jyjme Audouin va se trouver dans une situation si délicate que ses amis ne pourcont être trop prudents...
Je me troublai.
— Mon Dieu! dis-je, j'avoue que je n'avais pas réfléchi si loin... J'aurais certainement pu aller la voir quelquefois... Mais, je vous le répète, j'ai beaucoup à faire, voilà tout!...
Je m'efforçais d'avoir un air naturel. Cependant, M""^ Viry, me reg-ardant dans le blanc des yeux, répéta, en .soulignant le mot :
— Voilà tout^ vraiment ?...
Je ne pus cacher mon trouble ; je balbutiai ; elle reprit vivement :
— Voyons, docteur, nous sommes de vieux amis, n'est-ce pas ?.. Pourquoi n'avez-vous pas plus de confiance en nous ?. .
Viry feignit de la rappeler à la discrétion :
— Mais, Henriette..
Mais elle l'interrompit à son tour :
— Laissez-moi parler... Je suis sûre que je ne le regretterai pas...
Et, s'adressant de nouveau à moi :
— Nous étions si accoutumés à unir en pensée votre nom à celui de Clotilde !.. Vousavez été si bon pour elle !.. Il y a entre elle et vous une si vieille, une si évidente sympathie...
Ici, la conversation fut interrompue : le valet de chambre apportait une carte de visite à Viry en disant qu'il s'agissait d'une affaire urgente, et Viry s'excusait de devoir nous quitter pour un instant. Je ne sais si ce fut un etîet descène préparé par mes hôtes, qui auraient ainsi voulu spéculer sur la faiblesse des hommes à rechercher la sympathie féminine. Ce qui me paraît certain, c'est que cet incident insignifiant, l'arrivée, réelle ou fictive, de cet inconnu, décida
(le ma destinée. Car si je n'étais pas demeuré seul avec M""® Yirysje serais certainement resté sur la réserve queje m'étais promis de garder, j'aurais défendu mon secret. Mais elle s'approcha de moi, affectueuse, presque câline :
— Voyons, docteur, à présent que nous sommes seuls, ne vous cachez plus... Il y a longtemps que je vous devine, que je lis ce qui se passe en vous... Et cela n'a rien d'étonnant, vous savez, car vous êtes franc comme un livre ouvert... Eh bien! pour que vous soyez heureux, il suffirait — qui sait ? — de faire cesser un malentendu, d'éclaircir un doute... moins que cela peut-être... Et je serais si heureuse de contribuer à votre bonheur î... Je voudrais tant vous prouver combien je vous suis reconnaissante de ce que vous avez fait pour nous, pour notre enfant ! Soyez donc confiant,je vous en prie... Voyons ! avouez-moi que vous aimez Clotilde !...
Il me semble que, si j'avais été énergiquem^ent résolu à persévérer dans mon sacrifice, j'aurais dû repousser ces avances et répondre non. Mais je souffrais, depuis ma retraite ; les caressantes paroles de la jeune femme s'éten-
daient comme un baume sur ma blessure ; puis, j'étais pris au dépourvu ; et comment aurais-je pu calculer les suites possibles d'une confidence? Je ne résistai pas à la tentation do lui montrer ma peine et d'en être doucement consolé :
— Oui, répondis-je. c'est vrai : je l'aime... Vous l'aviez deviné...
— J'en étais sûre, fit-elle.
Puis,après avoir réfléchi quelques secondes :
— Alors, puisque vous l'aimez, pourquoi avez-vous cessé de la voir, à présent qu'elle est libre ?
Je la regardai d'un air étonné ; elle dit encore, très vite, de son ton d'enfant gâté :
— Oh ! je suis indiscrète, je sais bien.. . Mais c'est pour votre bien, vous verrez !.. . Voyons! seriez-vous timide?... ou orgueilleux?... Peut-être avez-vous peur de ne pas être aimé?... Croyez-moi, si c'est là l'obstacle...
Je ne voulus pas la laisser achever :
— J'ignore quels sont les sentiments de M'^^Audouin pour moi, lui dis-je, j'ignore si
je pourrais jamais être pour elle autre chose que le plus dévoué de ses amis...
Comme elle paraissait attendre la suite, j'ajoutai :
— Et je ne puis pas le lui demander.
JVIme Yiry ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre la gravité de mes paroles, qui auraient dû couper court à la conversation; les prenant pour un simple aveu de timidité, elle s'écria, en exagérant son étourderie habituelle :
— Le lui demander?... Mais ce n'est pas nécessaire !.., Mais vous n'avez qu'à lire dans ses yeux !... Mais je suis sûre, moi qui vous parle, qu'elle vous aime aussi !... Je vous l'affirme, je vous en réponds !...
Je souffrais d'entendre ainsi une voix étrangère, même amie, étaler sans pudeur un se cret qui ne lui appartenait pas, et qu'il ne servait à rien de tirerdeson ombre :
— Alors, lui dis-je gravement, c'est un grand malheur, car je ne puis pas me marier... Il y a entre M'^® Audouin et moi, un obstacle..., un secret qu'elle ignore.... et que je ne puis ni lui révéler, ni vous confier...
— Un obstacle ! un secret ! s'écria M°^^Viry... Déjà son imagination trottait, lui repré-
sentant, je pense, un ménage irrégulier, un enfant illégitime — les boulets habituels que traînent après eux les célibataires...
— ... Mais, continua-t-elle, quel est l'obstacle qui peut séparer deux cœurs comme les vôtres... et dans des circonstances...
Elle hésita un peu, cherchant ses mots.
— ... Dans des circonstances oii... si réellement vous l'aimez. . . vous devez comprendre que, pour vous, il s'agit presque d'un devoir.
Elle crut que le mot m'étonnait et se hâta de l'expliquer.
— Oui, un devoir... Réfléchissez un peu à la situation de cette pauvre femme. Dites-vous que celle que vous aimez va se trouver, je ne dirai pas dans la misère, puisque, dans notre classe, on ne connaît pas la misère, mais dans la dépendance, ce qui est pire... Et dites-vous que vous seul pouvez l'en sauver... Certainement, vous seul, puisqu'elle vous a donné son cœur... Ce n'est pas tout, ce cœur qu'elle vous a donné, n'avez-vous rien fait pour le prendre ?... N'êtes-vous pas,, jusqu'à un certain point, responsable du sentiment que vous avez
Lk SACRIFIÉE 193
inspiré ?... Est-il digne de vous de vous faire aimer et de disparaître?... OIi ! je suis franche, je vous traite en ami..., en ami auquel on doit toute la vérité... Vous saviez qu'Audouin était condamné, n'est-ce pas ? Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qui se passerait lorsqu'il ne serait plus?... N'avez-vous pas pensé qu'à ce moment-là Clotilde regarderait peut-être à vous comme à son sauveur?... Non seulement elle, mais tous ses amis et tous les vôtres, qui ne se sont jamais trompés sur vos sentiments... S'il y avait entre elle et vous un obstacle, un secret, n'y deviez-vous pas penser plus tôt et mettre plus de réserve dans vos assiduités ?
11 y avait beaucoup de vérité dans cette logique féminine, qui tenait compte de facteurs auxquels je n'avais jamais songé. Je le compris aussitôt : quelque sublime qu'il se croie, l'amour est toujours égoïste. Hélas I depuis des mois que je ne m'appartenais plus, j'avais cependantplus songéà moi qu'à Clotilde ; ledrame de ma conscience m'avait fermé les yeux sur le drame de son cœur, comme aussi sur les accessoires de notre commun roman, commérages et qu'en dira-t-on. En sorte qu'en plus de mon
crime, j'étais coupable envers elle : coupable de m'être fait aimer, coupable aussi, comme on dit, de l'avoir compromise. La petite femme à peu près insignifiante qui me parlait, grâce à son tact exercé par le monde, avait vu beaucoup plus clair que moi dans ma propre situation, ou du moins dans ce qu'elle en pouvait connaître. Aussi ne trouvais-je pas un seul mot à lui répondre. Et elle me regardait, fière de mon silence, attendant une phrase qui ne venait pas, prête au triomphe...
Comme je continuais à me taire, elle reprit :
— Je devine ce que vous pensez... Vous vous dites à peu près ceci : « Nous nous aimons, mais il y a un obstacle entre nous ; cet obstacle, je l'ai pesé, je sais ce qu'il vaut, je sais qu'il nous sépare, j'en prends mon parti, et puisque je réussis à me vaincre, elle pourrase dominer et se résigner comme moi !... » C'est là, j'imagine, le raisonnement qui vous met la conscience en paix, n'est-ce pas ?...
J'ébauchai un geste vague qu'elle prit pour un assentiment. Elle continua :
— Mais vous oubliez que votre vie, à vous autres hommes, est toute différente de la nô-
tre !... Vous, par exemple, vous avez raille occupations que votre amour ne vous a pas fait abandonner. Après avoir un peu réfléchi à ce qu'on vous a dit, vous allez demain soigner vos malades, courir dans vos hôpitaux, faire vos expériences, comme si de rien n'était... Dites?...
— Sans doute... Il le faut bien...
— Mais elle ! que voulez- vous qu'elle fasse?... Elle n'a pas des malades pour se distraire. . . Elle aura tout le loisir de tourner et de retourner dans son cœur l'image que vous lui avez laissée, de se morfondre à chercher le pourquoi de son abandon... Vous n'avez rien prévu de tout cela... Et tout cela existe, pourtant...,, et il faut que vous le sachiez... Et vous vous croyez parfaitement loyal en vous arrêtant parce qu^il y a un obstacle, un obstacle qui ne dépend pas d'elle, unobstaclecontrelequelelle nepeut rien, qu'elle doit ignorer, dites-vous... Est-il juste de faire dépendre toute sa destinée de cet obstacle, qui n'est peut-être qu'un de ces faux points d'honneur, une de ces chimères que les hommes se font ?... Croyez-moi, s'il y a réellement un obstacle, et si cet obstacle est assez sérieux
196 JL.A SACRIFIÉE
pour VOUS faire encore hésiter après ce que je viens de vous dire, — allez le confier à GloLilde et faites-l'en juge elle-même... Vous le lui devez... Vous la connaissez assez pour savoir qu'elle ne vous demandera rien ni contre la loyauté ni contre l'honneur. .. Et s'il faut ne plus vous revoir, elle aura sa part dans la décision commune, la consolation de savoir pourquoi vous l'avez fuie...
Elle se tut enfin; je lui répondis :
— Je reconnais, Madame, que ma retraite peut sembler inexplicable, ou même passer pour un acte de malhonnête homme... Par malheur, l'obstacle dont je vous ai parlé est tel, que je ne puis songer à le confier à M""® Audouin, pas plus que je ne puis vous le confier à vousmême... Il n'existe qu'en moi, d'ailleurs, et si c'était possible, ma conscience seule pourrait m'en délivrer.
]y[me Yipy trompa sur le sens de ces dernières paroles :
— Vous voyez bien, fit-elle, que ce n'est pas aussi grave que vous le croyez, puisque vous apercevez tout de suite une possibilité d'arranger la chose.. .
Je protestai d'un geste sans qu'elle me laissât parler.
— Ne dites pas non... Je suis sûre, moi, sûre que votre conscience finira par vous éclairer dans le bon sens. . . Eh ! je vois bien ce qui s'est passé: vous avez cédé à quelque scrupule de délicate amitié, vous vous êtes forgé quelque idée de devoir chimérique, et sans réfléchir plus loin, vous vous êtes dit qu'il était toujours beau de se sacrifier... Oui, oui, c'est ainsi que vous avez dû raisonner, car il y a du Don Quichotte en vous, comme au fond de tous les hommes de cœur... Entraîné par votre belle ardeur, vous avez oublié que vous n'étiez pas seul de jeu, et que vous attiriez Clotilde dans votre sacrifice... Mais je ne vous donne pas deux nuits de réflexion pour vous délivrer de ce fameux obstacle...
Cet entretien remuait en moi des cendres douloureuses, sans avoir aucune chance d'aboutir, puisque je ne pouvais rien dire et que mon interlocutrice ne pouvait rien deviner. Je voulais le terminer. Le seul moyen dont je disposais, c'était de me taire. Je me lus donc.
Viry attendit un instant, pour s'attribuer bravement la victoire. Elle me prit la main, en amie:
— Allons! fit-elle d'un ton de plaisanterie affectueuse, je ne veux pas vous tourmenter davantage... Réfléchissez... Un jour?...
Elle m'interrogeait des yeux ; j'évitai de faire aucun signe.
— Deux jours ?... Trois, alors?... Oui, trois jours, c'est entendu,.. Voyons, nous sommes aujourd'hui lundi... Venez dîner jeudi... Non, pas dîner^, nous ne sommes pas libres le soir, déjeuner... Oui, n'est-ce pas?...
J'acceptai pour ne pas la contrarier.
— Et vous savez, reprit-elle encore, si vous vous décidez plus tôt, venez vite, vite m'avertir... La vie est si courte qu'il ne faut point perdre de temps pour être heureux...
Viry entrait :
— Eh bien? interrogea-t-il, en homme qui réclame sa part de la conversation.
— Ohl dit la jeune femme, nous avons causé de choses très graves!... M. Morgox m'a fait des confidences... Mais, sans doute, il veut que je les garde pour moi ?.. .
Et, comme je répondais par un geste vague, elle se mit à parler de choses indifférentes, d'un ton léger, pour intriguer son mari.
Je les quittai tard dans la soirée, et fort troublé. Mais, quoique les discours de M""® ^ iry eussent ajouté un regret à ceux que je nourrissais déjà, ma résolution n'en était point ébranlée : elle me semblait alors nécessaire, irrévocable. Je voyais mieux que jamais que beaucoup de personnes, dont l'estime ne m'était point indifférente, me condamneraient; je voyais surtout que Glotilde souffrirait, et que, par ma faute, l'amertume d'un sentiment déçu s'ajouterait aux autres amertumes de sa pauvre vie. Mais ma conduite m'était dictée par une de ces nécessités auxquelles on ne peut se soustraire, et je me répétais qu'il eût été puéril de discuter plus longtemps avec moi-même. Aussi, le lendemain, je pris la résolution de partir, en abandonnant les affaires qui m'avaient retardé, et j'écrivis à M'"® Viry que, forcé de m'absenter pour quelque temps, je ne la verrais qu'à mon retour.
Le même jour, j'allai faire à M""® Audouin une courte visite d'adieux, à laquelle je m'ef-
forçai de donner un caractère de simple politesse. J'étais si ému, que je pouvais à peine parler. Elle était troublée aussi, et parvenait à peine à cacher son trouble; et nous cherchions des paroles froides, des phrases indifférentes et calmes. Je lui expliquai — j'avais soigneusement préparé un mensonge — que des circonstances imprévues m'appelaient à l'étranger, que mon absence pouvait être fort longue, qu'en tout cas j'ignorais absolument à quelle époque je rentrerais à Paris. Elle me répondit doucement, avec un imperceptible tremblement de voix et un reproche dans les yeux :
— J'espère pourtant vous revoir, à votre retour, si vous vous souvenez encore de moi...
Elle semblait attendre quelque chose : je réprimai les mots qui me montaient aux lèvres et ne répondis qu'en m'inclinant. Alors, après un court silence, elle ajouta :
— ... Mais vous ne me retrouverez pas dans cette maison, oii nous avons passé des heures si cruelles... J'habiterai ailleurs...
J'eus le triste courage de lui demander :
— Avez-vous trouvé un appartement ?
Elle me répondit :
— Non, pas encore... Ma mère cherche pour moi...
Puis nous échangeâmes deux ou trois phrases pareilles, et je me levai pour partir. J'étais à bout de forces, des larmes tremblaient dans mes yeux. Que devait-elle croire de moi? Et je ne pouvais pas lui dire un seul mot d'affection, car je sentais qu'alors j'aurais tout dit. Elle me donna la main. Je la serrai doucement :
— Adieu...
— Adieu...
Ce fut tout.
Dès le soir, je partais pour l'Italie.
Il n'y a pas de calcul plus faux que de vouloir fuir une idée dans le désœuvrement d'un voyage sans but. Pendant les interminables nuits de chemin de fer, on l'entend gronder dans le vacarme du train, entre les stations inconnues où de courts arrêts lui donnent le temps de se foi'muler avec une inquiétante précision. Elle vous poursuit de ville en ville, vous la retrouvez devant les monuments, dans les musées, dans les hôtels, toujours présente, tapie dans les coins les plus inattendus, d'au- ,tant plus inexorable que les distractions que
VOUS cherchez vous laissent toujours seul avec vous-même, sans défense contre ses attaques soudaines et répétées. Elle s'iiarmonise avec la diversité des paysages, dont les aspects changeants revêtent sa monotonie. En sorte que, plus vous dépensez de forces pour lui résister, plus victorieusement elle s'enfonce en vous.
Je m'étais dit, en houclant ma valise, que j'ouhlicrais, parce que je le voulais, parce que je le devais, et que Ciotilde oublierait comme moi. J'avais pris la sage résolution de ne plus revenir sur le bien fondé de ma décision, de la considérer comme un fait accompli, de me répéter sans cesse : « Je ne puis, je ne dois, je ne veux plus l'aimer, w jusqu'au moment où, ma pensée prenant d'elle-même une autre direction, je fusse sûr que le sacrifice était définitif. MaiS;, malgré tous mes efforts, quelque énergie enfiévrée que je misse à courir partout 011 l'on va, à regarder tout ce que l'on regarde, à remplir toutes mes journées selon les prescriptions d'un guide qui ne fait grâce d'aucune curiosité, je ne parvenais point à écarter de mon esprit l'objet qui mo hantait. D'ailleurs, battue en brèche par le désœuvré-
ment et par l'ennui, ma volonté se relâchait. Insensiblement, au lieu de me répéter : « Je ne puis, je ne dois, je ne veux pas l'aimer, «je recommençai à me prouver que je ne le pouvais, ne le devais, ni ne le voulais. Et, malgré moi, tous mes arguments allaient à fin contraire, tandis que d'autres surgissaient, spécit^ux et traîtres...
Ce furent d'abord ceux de M'^^ Viry qui prirent une nouvelle force. Je me rappelle parfaitement que ce fut à Milan, en déjeunant au café Biffi, après avoir passé une matinée à détailler les statues du Dôme, que l'idée des embarras pécuniaires de M'"® Audouin m'assaillit avec une extrême intensité. Comme tous ceux qui ont connu de près la pauvreté et la dépendance, je redoutais au delà de tout la misère ou la gêne. L'éloignement ou quelque disposition romanesque me poussant à exagérer les faits, je la vis — celle que j'aimais — se débattant dans l'inextricable réseau des difficultés d'argent, combien de fois plus cruel encore aux femmes qu'à nous! .. Quand, pour écarter cette image, je me dis qu'elle trouverait un secours certain auprès de sa mère et de ses
grands-parents, je n'eus réussi qu'à substituer une inquiétude à une autre inquiétude. Sans doute, cela valait mieux que la misère ; mais à ce qu'on m'avait dit, la fortune de M^^ Lanson avait été compromise aussi dans les malheureux placements imaginés par Audouin ; Clotilde dépendrait donc de Des Plans ; et je pensais à ce qu'il lui faudrait supporter d'un vieillard que je savais égoïste jusqu'à la férocité, despote, valétudinaire et maniaque...
Je quittai Milan pour Rapallo, sur le golfe de Gênes : j'espérais que la mollesse d'un air tiède et les charmes de paysages très pittoresques réussiraient mieux à me distraire que les monuments et les musées, auxquels je ne m'intéressais guère. Mais loin de là : j'élargis mon cercle et me mis à examiner un autre des arguments de M'^® Viry : n'avais-je pas bien réellement une espèce de responsabilité envers Clotilde ? Je me représentai ce qui se passerait dans son cœur déçu pour la seconde fois, qui — pensée intolérable — chercherait peut-être l'oubli dans de nouvelle erreurs. Je songeai aussi aux commérages auxquels je l'avais exposée; à la pitié, toujours un peu in-
sultante, qu'on ne manquerait pas de verser sur elle, en y mêlant de l'ironie ou du blâme. C'était ma faute. Au lieu d'obéir à des scrupules imaginaires, ne devais-je pas avant tout réparer le mal que j'avais fait ? Il me sembla qu'elle était toujours victime, et qu'après avoir souffert de n'être pas aimée, elle allait souffrir par celui qui l'aimait. Je m'attendris alors sur cette destinée, vouée au malheur, sacrifiée et sans joie...
J'arrivai ainsi à créer une espèce de conflit entre un premier devoir dont ma conscience m'avait dicté l'obligation, et un second, qui flattait mon désir. Ces deux devoirs étaient inconciliables : entre eux, j'avais choisi le plus difficile, parce qu'il m'avait paru le plus fort. Mais voilà que le second grandissait^ et tout me préparait à revenir sur mon choix. Maintenant, ces deux devoirs me semblaient égaux. Bientôt, le second allait prendre l'avantage. Et un jour — c'était à Pise — je trouvai enfin, dans un repli de ma conscience, un argument victorieux, que je cherchais sans doute depuis longtemps sans me l'avouer, qui jaillit soudain, clair et décisif comme l'évidence :
a Puisque j'ai renoncé à Clotilde, me dis-je en m'efforçant de confondre les dates de mes pensées intimes que rien n'avait fixées, je n'ai, au fond, rien à me reprocher. Au moment où je l'ai accompli, mon acte était désintéressé, donc irrépréhensible. En cédant à une nouvelle pression des circonstances, que je n'ai pas préparée, que je ne pouvais prévoir, je ne modifie en rien la qualité de ce que j'ai fait. . . »
Certes, si ma droite raison avait été seule invoquée en juge, elle aurait triomphé de mon sophisme. Mais, hélas ! je ne l'appelais que pour excuser ma défaite. Depuis longtemps déjà, ce n'était plus elle qui me guidait. Moins que jamais en ce moment, où j'étais comme détendu par la flânerie, par la paresse des journées oisives, par la solitude, par l'ennui. Des , images irrésistibles m'assaillirent : je vis la fin de mon isolement, je me vis heureux. Est-ce que déjà ma conscience n'avait pas cessé ses reproches ? Sûrement^ quand elle parlait si haut, c'est qu'un excès de sévérité la trompait, un vieux reste malsain du puritanisme de mes ancêtres, que j'avais oublié d'en extirper. Et je
proclamai mon innocence, apportant coup sur coup, comme un avocat sans scrupule, tous les mauvais arguments que j'avais jadis repoussés. Non, je n'avais rien à me reprocher, rien, absolument rien, puisque, si je n'avais pas connu Clotilde, j'aurais sans hésiter tenu la promesse faite à x^udouin, dans des circonstances qui l'avaient rendue particulièrement solennelle. .. Ma faute, ce n'était pas d'avoir exécute mon engagement, c'était d'avoir tardé à le faire... Cette faute incombait à la passion qui me troublait, qui seule, en définitive, m'empêchait de m'absoudre ; après m'avoir imposé des délais coupables, cette passion allait-elle encore me pousser au lâche abandon de la femme que j'aimais, qui m'aimait, qui avait besoin de moi ? Est-ce que, pour expier un crime imaginaire, j'allais condamner au malheur ma propre vie et cette autre vie dont je n'étais pas le maître? Ainsi, je me persuadais, fuyant la vérité et m'éloignant toujours plus d'elle, à mesure que le temps passait, à mesure que mes rêves de bonheur se faisaient plus précis, à mesure que se réveillait mon amour et que croissait ma lâcheté...
a08 LA SACRIFIÉE
Enfîn^ à Florence, je me décidai brusquement, j'écrivis à Yiry de demander pour moi la main de M"^^ Audouin.
VIÏI
Après mes longues hésitations, après les interminables discussions que j'avais tenues avec moi-môme, je m'étais décidé tout à coup sans plus réfléchir. Aujourd'hui je me rappelle avec un étonnement sing^ulier tous les détails de ces moments oij se décida ma vie. Il me semble que j'aurais du être plus inquiet, plus perplexe que jamais, ému comme on l'est dans une heure solennelle. Au lieu de cela, j'étais très résolu, très calme ; je n'avais aucune peine à me distraire ; pour la première fois depuis mon départ, je jouis réellement du voyage.
J'avais écrit ma lettre au commencement de la soirée, sur la table d'un restaurant de la rue Tornabuoni où j'avais dîné. La rédaction ne m'en coûta aucun effort : du reste, je l'écrivais
en partie pour le plaisir de l'écrire, en me répétant que cela ne m'engageait pas à l'expédier. Un peu fiévreux pourtant, ma lettre dans ma poche, et j'allai flâner un moment aux Caséine: la soiréeétait douteuse, il yavait peu de monde, je subis bientôt le malaise du vide et de l'obscurité, sans savoir ce que j'allais faire. Le hasard m'ayant conduit devant un théâtre, j'y entrai : on donnait un vieil opéra, un de ces opéras qui partout ailleurs qu'en Italie ont disparu du répertoire : Linda di Chamounix. Pourtant, il ne m'ennuya pas. Je ne comprenais pas grand'chose à l'action, mais je suivais avec un certain plaisir les mélodies faciles des airs et des chœurs, dont les rythmes symétriques ramenaient dans mon cerveau vide les phrases que je me répétais depuis deux heures :
« Faut-il l'envoyer ou ne pas l'envoyer ? — Il serait encore temps... — Après, ce sera trop tard ! ... »
Ces phrases me fatiguaient comme des obsessions. De temps en temps, un éclat plus vif de l'orchestre les emportait, ou elles disparaissaient noyées sous lapluie perlée des roulades.
Lorsque je fus sorti, eJles me poursuivirent dans ma chambre d'hôtel, mélangées à deux ou trois motifs de Linda qui s'étaient incrustés dans ma mémoire, et je me retournai longtemps dans mon lit. Je finis par m'endormir. Le sommeil m'ayant calmé et rafraîchi, je m'éveillai très dispos, n'ayant plus une hésitation,ma résolution définitive s'élaitarrétée pendant la nuit, après un mystérieux travail qui s'accomplit en dehors de ma conscience , en sorte que je n'ai jamais connu l'argument suprême auquel je cédai.
Quoi qu'il en soit, j'agis en homme qui sait très bien ce qu'il fait et n'a pas de préoccupation grave. Je pris mon premier déjeuner d'excellent appétit, je me dirigeai sans hàle vers la poste, je chargeai la lettre et la vis tomber sans un battement de 'cœur. Ma parfaite tranquillité m'étonna moi-même. Je me dis :
« Ce n'était donc pas plus difficile que cela... »
Là-dessus, je me mis à flâner sur le Lung'- JLr/io, m' arrêtant de place en place pour regarder l'eau brune. Un instant, je dus chasser le souvenir importun d'Audouin. Jc^suivis pen-
dant quelques minutes une femme du peuple, dont la démarcheme rappelait celle de Clotilde; et bientôt, la douce figure aimée s'estompa devant les yeux de mon esprit. Je la vis telle exactement qu'au moment des adieux, très pâle et très blanche sous la cendre blonde de ses cheveux , les yeux tristes, d'une douceur résignée; j'entendis le son de sa voix, cette voix profonde qui avait des sonorités de timbre brisé; et je me sentis gonflé d'une joie immense en songeant que je pouvais lui rendre la joie...
Cependant, j'étais entré sous la galerie des Uffizi, ovL des antiquaires s'établissent en plein vent. Toujours préoccupé d'elle, j'eus l'idée d'acheter un bibelot, pour le lui offrir. J'examinai longuement les étalages, hélé par les marchands, et me décidai pour un vase antique dont les figures représentaient, me dit-on., la légende d'Antigone. Je le marchandai, avec un certain plaisirà prolongeras pourparlers.et, cheminant toujours au hasard, je me trouvai au bout d'un moment dans la chapelle des Médicis. Longtemps, très longtemps, je restai devant le Penseroso^ cherchant le secret de son geste méditatif, de son front lourd de pensées.
Comme je sortais, je fis 'un faux pas et laissai tomber mon vase, qui se brisa en mille pièces. Je me dis un peu inquiet:
(' C'est de mauvais augure !... »
Puis, presque aussitôt, retrouvant ma sérénité :
« Bah î je le remplacerai 1
Combien souvent, dans la suite, ces fugaces impressions, ces menus faits qui remplissent une matinée de voyage pareille à toutes les autres, devaient revenir me harceler la mémoire! Ahl si seulement, au lieu de m' abandonner ainsi au bien-être de la décision prise j'avais adressé un suprême appel à ma conscience!...
Les jours qui suivirent, je n'échappai pas à une vive agitation. Mais ce n'était plus le passé qui me préoccupait, c'était l'avenir. Je redoutais des événements inconnus : Clotilde avait peut-être été froissée de mon départ... Peutêtre aussi ne m'aimait-elle pas: M^® Viry s'était trompée, je m'étais trompé moi-même, elle n'avait jamais eu pour moi que des sentiments de bonne amitié... Ou bien un obstacle nouveau, que je m'ingéniais à imaginer, surgissait
entre elle et moi... Un jour mêmc^ j'eus soudain l'idée qu'elle pouvait soupçonner la vérité, la découvrir, peut-être la deviner ... Et je trompais mon impatience en courant les musées et les cloîtres, d'ailleurs très indifférent aux chefsd'œuvre d'art qui défilaient sous mes yeux ; ou bien, pris d'un irrésistible besoin de mouvement physique, je parcourais les environs de la ville, par des routes sinueuses, sous des feuillages gris d'oliviers. Et je me trouvais stupide de ne pas m'être rapproché de Paris pour avoir plus tôt la réponse, que j'aurais aussi bien pu attendre à Turin ou à Lyon.
Elle arriva enfin, cette réponse, plus vite que je le souhaitais. Aussifôt, toutes mes angoisses disparurent, remplacées par un sentiment de joie victorieuse, absorbante, accompagnée d'une hâte immense de m'assurer de mon bonheur, do revoir Clotilde, d'entendre sa voix, — sa voix me dire qu'elle m'aimait.
Oh! ce revoir !..
Je n'avais rien écrit ni télégraphié. J'avais pris le premier express qui partait. Arrivé à Paris avant le jour, après l'énervement d'un lent voyage fiévreux, la patience me manquait
pour altendre la fin de l'interminable matinée. A dix heures, je sonnais à la porte de Glotilde et bousculais la bonne.
— Madame peut-elle recevoir?. . .
— Madame est au salon.
— Alors, ne m'annoncez pas...
J'entrais en coup de vent, comme un fou. Ch^tilde, assise devant une table à ouvrage, se levait avec un léger cri, et, dans sa surprise, laissait éclater sa joie et se jetait dans mes bras :
— Ah! je savais bien... je savais bien ! disaitelle.
Et, un instant après :
— Méchant!... pourquoi étiez-vous parti?..
Ce fut comme un brusque rappel de mauvaises idées, que je m'empressai de repousser :
— Qu'importe?... puisque je suis revenu?... Elle dit encore, avec un léger reproche:
— Qu'importe?... Mais j'ai pleuré..., mais j'ai cru que nous ne nous reverrions jamais!...
Et, dans un baiser :
— Je vous aimais!... Je vous aimais !... Je t'ai toujours aimé !...
Nous n'eûmes pas d'autre explication : j'étais décidé à n'en pas avoir. Les six semaines qui précédèrent notre mariage s'envolèrent avec une rapidité de rêve. Je la voyais tous les jours. Je ne pensais à rien. J'étais heureux. Tout nous promettait le bonheur. Il n'y avait autour de nous que des visages amis : M™® Lansorï rayonnait, délivrée des soucis qui la hantaient depuis si longtemps. M™^ Yiry, avec sa sensibilité un peu brouillonne, assez discrète d'ailleurs, s'attendrissait sur notre félicité, qui était un peu son œuvre. Viry avait des poignées de main presque cordiales. Le vieux Des Plans lui-même me semblait un brave homme, beaucoup moins égoïste, en somme, que je ne me l'étais figuré.
Naturellement^ il n'était pas question de conserver l'appartement où Clotilde avait vécu jusqu'alors, et le mien était insuffisant. Nous eûmes à nous occuper de notre installation. Nous voulions un beau décor à notre belle vie, un cadre neuf, qui nous permît d'être entièrement l'un à l'autre, sans arrière-pensée, sans souvenir : ce furent donc des courses charmanies dans les magasins, où nous étions tou-
jours d'accord. N'avions-nous pas les mêmes goûts en toutes choses?...
Notre mariage fut célébré simplement, en présence d'un petit nombre d'invités, dont un de mes frères, qui se trouvait par hasard à Paris. L'abbé Borrant trouva des paroles pleines de tact à nous adresser; j'avais oublié les convictions négatives dont j'aimais à me targuer avec l'intransigeance propre aux hommes qui ont eu peine à sortir du cercle de leurs croyances, et consenti sans murmure au mariage religieux, auquel Glotilde tenait beaucoup. Même, en ce moment-là, la religion me semblait une bonne chose, avec ses pompes, ses orgues, ses chants : un peu d'éternité jeté solennellement sur la fugacité de nos joies...
Le soir, nous parlions pour Biarritz : nous tenions à être quelque temps seule à seul, et le séjour que nous fîmes ensemble, parmi des étrangers dont nous n'entendions pas le bruit, nous fut une occasion de nous connaître mieux.
Il y a toujours, dans ces premiers temps du mariage, un peu d'anxiété, comme une crainte de décevoir l'être aimé, surtout cette peur
sourde du bonheur que nous devons sans doute au sentiment de sa fragilité. Mais nous ne nous étions pas trompés : à chaque mot, à chaque regard, à chaque baiser, nous comprenions mieux que nous étions bien faits pour avancer ensemble à travers la vie ; et nous étions si heureux, si remplis l'un de l'autre, si oublieux de tout ce qui n'était pas nous et notre amour, que nous ne songions même pas à regretter les lenteurs que la destinée avait mises à nous unir. Clotilde parlait peu, étant de ces douces créatures qui ne manifestent pas bruyamment leur vie intérieure. Mais quel besoin avions-nous de paroles ? Quelles paroles auraient exprimé la tendresse et la reconnaissance que nous avions l'un pour l'autre?... Ces jours devaient durer bien peu ; mais ils ont été si beaux, qu'aujourd'hui encore, après le déchirement, leur souvenir suffit à embaumer ma vie...
Je devais d'ailleurs remarquer bientôt, après notre retour à Paris, qu'une nouvelle femme, peu à peu, s'éveillait en Clotilde. C'était toujours la môme et ce n'était plus elle, et je suivais avec délices les phases de sa métamor-
pliose : de Têtre doux, calme, d'apparence un peu apathique, d'un, charme presque trop délicat et légèrement morbide, que j'avais aimé, surgissait un elre plus vivant, de grâces moins alanguies, plus expansif aussi, que j'aimais davantage encore. Oh ! l'admirable artiste que le bonheur, et comme son auréole est nécessaire aux plus rares parmi les créatures humaines !... Je songeais quelquefois au vieux mythe de Galatée, et il me semblait que j'accomplissais un miracle pareil, sans génie, à force d'aimer...
Il y avait pourtant un nuage dans notre ciel : si léger, d'ailleurs, qu'il me fallut quelque temps pour l'apercevoir. M"^^ yipy s'était installée chez nous à peu près comme à demeure, jugeant qu'étant l'artisan principal de notre bonheur elle avait le droit d'en jouir, Il fallait la voir arriver à toute heure, très affairée, venant prier Clotilde de l'accompagner à ses emplettes ou à ses visites, ou s'installant des après-midi entiers après avoir annoncé qu'elle ne venait qu'en passant nous dire un petit bonjour. Or, quoique je lui eusse une extrême reconnaissance de ses bons offices,
je ne pouvais m'empêcher de la trouver trop bruyante pour des gens aussi doucement heur eux que nous. C'était en effet une petite personne remuante, loquace, froufroutante, dont les froufrous m'agaçaient. Je les supportais pourtant d'assez bonne grâce. N'ayant jamais supposé qu'elle pût nous nuire, je ne fis rien pour l'écarter, je la laissai s'extasier à son aise sur le goût de notre intérieur, sur la bonne mine de Clotilde, sur mon air de prospérité, et je riais de l'entendre s'écrier, en me regardant de tous ses yeux :
— C'est qu'il rajeunit... Positivement, il rajeunit 1...
Un jour qu'elle me complimentait de la sorte, et parlait aussi de la métamorphose de ma femme, Clotilde avoua gaîment qu'elle n'était plus la même :
— Mais oui, lui dit-elle, c'est vrai, je change 1... Ou plutôt, si tu veux savoir, je me retrouve... Vois-tu, je n'avais jamais été moi, jusqu'à présent... Il y avait autour de moi quelque chose d'indéfinissable, comme un voile lourd qui m'enveloppait... Je me fanais... A présent, je m'épanouis !...
M Viry battit des mains :
— Tu t'épanouis, c'est cela !. . C'est le mot que je cherchais, justement... Tu as la couleur des fleurs. Tu es fraîche comme une rose !... Ah ! je comprends qu'il t'aime de plus en plus, cet heureux homme !...
Et, se tournant vers moi :
— Pourtant, ai-je eu assez de peine à le rendre heureux malgré lui !..
Je voulus lui faire signe d'être prudente ; mais l'attention de Glotilde était éveillée ; elle m'observait, et son amie continua étourdiment :
— Oh ! si tu l'avais vu, le jour où nous avons causé de toi, sérieusement, pour la première fois !... Non, tu ne peux t'imaginer le drôle d'homme qu'il est. au fond : tu ne le connais pas ! .. Il était tout rempli d'hésitations, perplexe comme un adolescent, arrêté par Dieu sait quels scrupules imaginaires... Jecrois qu'il
n'aurait jamais songé tout seul à t'épouser...
J'essayai d'interrompre ce flux de paroles, où je pressentais un danger.
■ — Permettez, lui dis-je, il y avait longtemps que...
Mais elle ne me laissa pas continuer.
— Oui., oui, sans doute, vous l'aimiez depuis longtemps .. Je le sais bien, et elle aussi... Seulement, il y avait l'obstacle..., le fameux obstacle, vous savez?...
Une nuance d'inquiétude passa sur le front de Clotilde. qui demanda :
— Quel obstacle ?...
J'essayai de faire diversion en disant:
— Il n'y en avait pas rien qu'un... Il y en a toujours, d'ailleurs !...
Mais M"*= Viry ne se laissa pas interrompre:
— Ob ! fit-elle en riant, c'est qu'il devait être gros, celui dont vous parliez !... Il fallait vous entendre : vous étiez d'un solennel !... Brrr !... L'obstacle î l'obstacle ! vous en aviez plein la bouche...
— Enfin, qu'était-ce donc ? demanda de nouveau Clotilde avec un commencement d'impatience.
3|tne Yiry lui répondit, en plaisantant toujours :
— Ah I voilà !... Il ne me l'a pas dit, le cachottier qu'il est !... Il paraît seulement que cet obstacle était un secret... Oh! je vous en-
tends encore : a II y a entre elle et moi un secret... un secret qu'elle ignore... et que je ne puis lui révéler... ni à vous non plus!... » Cela ressemblait à un quatrième acte... le momeoL où l'on croit que tout est perdu, parce que tout va s'arranger... Il paraît pourtant que ce n'était pas bien grave, puisque quinze jours après on n*en parlait plus...
Le rappel soudain de ces clioses que j'aurais pu croire oubliées me causa une profonde émotion. J'eus l'obscur pressentiment que le passé allait se dresser entre nous. Une peur sourde m'envaliit, et^ au lieu d'atténuer, par les mots qu'il aurait fallu dire ou par une attitude insouciante, l'impression que pouvait produire l'étourderie de M"'° Viry, je ne pus que balbutier :
— Pourquoi donc revenir sur tout cela?... Pourquoi remuer ces cendres ?...
J'étais troublé ; l'attention de Glotilde se tendait de plus en plus. M™^ Yiry comprit enfin qu'elle venait de faire une maladresse, voulut la corriger, l'aggrava.
— Vous ne vous êtes donc jamais expliqué ? fit-elle.
— Non, jamais, dit Glotilde... J'ignore de
quoi tu parles... On n'a pas trouvé bon de me le dire... Le secret est toujours un secret... Et ilestbien gardé, paraît-il.
Elle était très nerveuse, son front se plissait, sa voixavaitdes vibrations queje ne connaissais pas. Mon trouble augmentait. M™® Viry tenta encore de dissiper les ombres^ évoquées :
— Voyons 1 petite folle, lui dit-elle en l'embrassant, tu ne vas pas te faire des idées noires pour si peu ! un secret de garçon!.. . une de ces histoires pas très belles comme les hommes les meilleurs en ont tous une dans leur passé.. . La belle affaire î . . . Youlais-tu pas qu'il te prît pour sa confidente?... Il ne t'a rien dit, il a bien fait... Et si tu m'en crois, tunelui demanderas rien... C'est moi qui suis une nigaude d'avoir babillé... Enfm, il n'y faut plus penser... Tu n'y penses plus, n'est-ce pas ?...
Mais Glotilde y pensait toujours, quand même son amie s'était mise à parler d'autre chose, comme si le flot de ses futilités eût pu noyer le grave souci qu'elle avait fait naître. Je le vis bien quand M"^« Yiry fut partie. Après l'avoir reconduite, Glotilde s'approcha de moi, confiante encore, mais une question dans les
yeux. Je feignis de ne pas comprendre son regard, je me tus ; alors, une expression d'étonnement et de méfiance se répanditsursafigure. Et nous restâmes un long moment silencieux, séparés pour lapremière fois.
A partir de ce jour, je vis bien que Glotilde n'était plus heureuse.
A vrai dire, elle s'efforça de me cacher sa secrète préoccupation sous son air habituel • elle fut aussi douce, aussi prévenante, aussi affectueuse que si rien ne s'était passé. Mais ce n'était plus la môme chose : je sentais que sa confiance en moi dépérissait; je voyais pousser le mauvais germe de curiosité entré en elle ; et je suivais dans ses yeux clairs le vol inquiétant de ses pensées. Évidemment, elle les faisait tourner sans cesse autour de ce secret défendu, qui tourmentait son ingéniosité : il grossissait, il devenait plus menaçant à mesure qu'elle y pensait davantage. Car elle me connaissait assez pour éliminer sans peine les suppositions les plus rassurantes : quoi qu'en eût dit son amie, qui n'avaitpour la guider que sa courte vue de mondaine et n'était d'ailleurs pas intéressée dans la question, ma femme comprenait
qu'il ne s'agissait ni d'une maîtresse, ni surtout d'un enfant, dont mon devoir le plus simple eût été de lui parler. Oh ! si ce n'eût été que cela !... Mais elle le savait bien : le secret qui m'avait fait la fuir, et que dans notre intimité qu'elle avait crue absolue je conservais pour elle, ne pouvait être quelque chose d'ordinaire: il était grave, il existait encore, puisque j'en étais troublé, il existait en dehors de nous, qui sait ? menaçant, guettant notre bonheur. Sans nul doute, c'était un danger toujours présent, un ennemi d'autant plus redoutable qu'il est inconnu... Hélas I et cet ennemi la ravageait sous mes yeux I
Oh ! commej'auraisvoulula rassurer, trouver les mots qu'il fallait pour lui rendre la paix, inventer un mensonge, si j'avais su mentir !.. mais j'étais aussi troublé qu'elle^ j'avais peur aussi de ce secret que, moi, je connaissais si bien 1... Une indicible angoisse me prenait à la gorge chaque fois qu'en rentrant je la trouvais préoccupée, l'œil errant dans le vague, et qu'elle m'accueillait avec un sourire figé, s'efforçant de me cacher son inquiétude comme je m'efforçais de lui cacher la mienne»
Ce n'était pas pour elle seule que je tremblais, c'étaitpour moi-même : car le souvenir évoqué par des paroles étourdies ne me quittait plus : ma pensée s'y accrochait, et quelquefois il me semblait qu'elle allait recommencer le douloureux manège où si longtemps elle s'était morfondue. Oui, sans nous être expliqués, sans avoir parlé, sous les apparences du bonheur que nous conservions, nous n'étions déjà plus heureux...
Cependant Clotilde, après avoir longtemps gardé son inquiétude pour elle seule, après l'avoir de son mieux combattue et réprimée, faiblit et voulut savoir. Elle essaya d'abord de m 'induire aux confidences, en m'interrogeant discrètement sur mon passé. Hélas I il était tel que je ne pouvais guère le lui raconter, et que, l'eùt-elle connu dans ses détails, il ne lui aurait porté aucun ombrage : la seule de mes maîtresses que j'eusse aimée étaitmortedepuislonglemps; le reste, c'était labanale histoire de l'homme qui n'accorde aux femmes qu'une mince part de sa vie, et ne donne rien de lui-même en échange du peu qu'il reçoit d'elles. Je me serais difficilement résigné à lui avouer ces liaisons
passagères, dont le souvenir m'humiliait : car une fois qu'on a connu l'amour, ces rencontres de hasard, auxquelles on a demandé quelquefois l'ouhlidesa solitude oul'apaisementde ses instincts^ ne semblent plus qu'une honteuse prostitution. Mes réticences auraient pula tromper, lui persuader à faux qu'elle était surlavoie. Mais ceux qui aiment vraiment ont une pénétration merveilleuse : elle en devina la cause et comprit qu'il fallait chercher ailleurs. Et elle cherchait, sans oser toutefois m'interrog-er directement, comme si un pressentiment l'eût avertie que le bonheur qui nous restait encore tenait à son silence. Elle le garda le mieux qu'elle put — jusqu'à l'heure où un futile incident ht partirde sa bouche la question fatale.
Gomme pour expier sa mallieureuse étourderie, M"^® Yiry était restée quelques jours sans venirnous voir. Mais chez elle, les impressions ne duraient guère : aussi ne larda-t-elle pas à reprendre ses visites presque quotidiennes, aussi à l'aise que si elle n'avait pas semé entre nous des germes empoisonnés, bruyante, frivole, encombrante comme toujours. J'étais alors fort occupé, fatigué, jaloux des courts moments
que je pouvais passer auprès de ma femme : quand j'entendais le pas saccadé et pressé de son amie qui, sous prétexte de ne pas déranger la bonne, entrait chez nous comme chez elle, sans sonner^ sans se faire annoncer, après un petit coup sec frappé à la porte, j'en ressentais une humeur facile à comprendre, 3|me Yipy devenait antipathique, il me fallait un effort pour cacher mon agacement chaque fois que sa jolie tète apparaissait dans notre salon.
Un jour, son babil de cigale m'irrita plus que d'habitude : j'avais passé la nuit auprès d'un malade, j'étais mal disposé, j'avais un violent mal de tête, un grand besoin de repos, — et voici qu'au moment oii je me croyais tranquille, il fallait subir cet intolérable bavardage, ce moulin à paroles qui triturait infatigablement les insipides banalités des choses du jour ! Suivant son habitude, elle déclara qu'elle ne s'arrêterait pas, accepta pourtant une tasse de thé, et, après s'être levée pour partir, continua à babiller encore, debout devant la porte, pendant un temps infini. Quand elle fut enfin partie, après m'avoir serré trois
fois la main, je poussai une exclamation de soulagement :
— Ouf ! la voilà loin !... Pourvu que ce ne soit pas une fausse sortie î...
J'ai peine à croire que Clotilde n'était pas aussi agacée que moi, car jamais M">6 Viry n'avait été si fastidieuse ; pourtant elle voulut défendre son amie, et justement peut-être parce qu'elle était énervée, elle le fit avec une légère aigreur :
— Savez-vous que vous êtes injuste ? me dit-elle... Oui, vraiment injuste... Pourtant, vous connaissez mieux que personne les bonnes qualités qu'elle cache sous ses allures évaporées.
— Toutes les qualités que vous A^oudrez, m'écriai-je. Mais, pour Dieu, qu'elle les garde pour elle... Moi je ne puis plus les souffrir !...
— Vous n'étiez pas si sévère, au temps où elle vous servait de confidente...
— Oh 1 confidente !... fîs-je avec dédain. Clotilde insista, avec des intentions dans
ses paroles.
— Oh ! sans doute, vous ne lui disiez que ce que vous vous vouliez bien lui dire, mon
ami... ; je sais que vous ne lui avez pas confié votre grand secret... Encore a-t-elle su que vous en aviez un... C'est déjà quelque chose... Et au lieu de lui en vouloir de son étourderio, qui est peut-être plus apparente que réelle, vous devriez lui être reconnaissant de n'avoir pas été plus curieuse..., car enfin, si elle avait voulu... Une femme finit toujours par savoir ce qu'elle veut apprendre...
Je ne répondis pas. Je tremblais de voir la conversation effleurer ce thème. Mais Clotilde continua, d'une voix qui devenait incisive :
— Oui, je vous le répète, beaucoup de femmes auraient été moins discrètes... C'eût été presque légitime, en somme, puisque vous lui aviez fait une demi-confidence... Certainement, mon ami, une demi-confidence...
Quand on est bien décidé à garder un secret, on commence par cacher qu'on l'a...
— Clotilde, je vous en prie...
— Tout ce que je veux vous dire, c'est qu'elle n'ajamais essayé de vous le surprendre, votre secret... Déplus, elle ne m'en a pas mémo avertie, moi, la plus directement intéressée... Vous voyez qu'elle a du tact, quoi que vous
disiez... Elle a senti, je pense, qu'il s'agissait de quelque chose de très grave, de très mystérieux?...
Je la reconnaissais à peine : sa voix changeait, de plus en plus aiguë et provocante ; son expression changeait aussi. Il fallait qu'elle eût beaucoup souffert pour sortir à ce point d'elle-même et pour continuer, en voyant l'angoisse oij ses paroles me jetaient.
— Glotilde, je vous en supplie, répétai-je, ne me parlez pas ainsi... Croyez-m'en, ne parlons jamais de ces choses !...
Elle s'adoucit et dit sourdement:
— Hé I comment n'en pas parler, puisque nous y pensons sans cesse ...
— N'y pensez pas non plus, m'écriai-je, je vous en conjure 1... Chassez ce souci, vous ne savez pas à quel point il est dangereux ... Oui, ce secret n'a pas pu nous empêcher de nous unir..., mais il pourrait encore nous empêcher d'être heureux ...
Il était difficile d'être plus maladroit : je n'aurais pu mieux dire si j'avais cherché à exciter encore sa curiosité et son inquiétude ; mais je perdais tout sang froid dès que je
voyais se soulever un coin du voile oii se cachait le redoutable passé. Je voulus sortir sur ces mots, pour couper court à de nouvelles questions. 11 était trop tard. Glotilde avait maintenant l'angoissante sensation du mystère qui l'attirait comme un vertige inévitable. Elle ne pensait pas plus au danger pressenti que le malheureux appelé par le vide. Nulles paroles ne l'auraient plus arrêtée : elle voulait savoir. Se levant en même temps que moi, elle posa ses deux mains sur mes épaules, et, fixant sur moi ses grands yeux en prière, elle murmura:
— Oh! mon ami, je vous en supplie... Ditesmoi tout, n'ayez jamais rien de caché pour moi ...
Je la repoussai doucement.
— Rien, lui dis-je avec fermeté, je vous le jure, rien..., sauf cette chose unique, qui ne peut pas, qui ne pourra jamais être à vous ...
Je pensais qu'elle céderait. Ellene céda pas :
— Si, si, fit-elle... Celle-là justement, cellelà seule..., il faut que je la sache... Ah ! ce n'est pas ma faute, allez '.mais je souffre trop de ne pas la savoir ...
Je ne compris pas ce cri d'angoisse ; je fus
seulement irrité de son insistance. En môme temps que les affres passées se réveillaient, la colère me saisit, une colère stupicle et brutale d'homme qui ne raisonne plus. Je lui pris les deux mains, je les serrai furieusement, et, les yeux hagards, je lui criai d'une voix vibrante : — Eh bien I ce secret, vous' ne le saurez jamais, jamais, jamais, entendez-vous?... Il est à moi, je le garde. .. Et je le garde, parce qu'il vous écraserait, si je vous en donnais seulement la moitié 1... Voilà tout ce que je puis vous en dire !...
Et je la quittai, je m'enfuis sans me retourner malgré les sanglots qui éclataient derrière moi.
« C'est fini, c'est fini ! » me disais-je. Hélas ! je n'avais que trop raison, c'était fini !...
Il y a toujours, entre Phomme et la femme, de sourds principes de méflance et de haine. L'illusion de l'amour les endort. Un rien les réveille : ils soulèvent alors des orages dans les pauvres cœurs qui veulent aimer quand même. . . C'est ainsi que ce secret, jeté entre nous par des paroles imprudentes, mina len-