‹ La sacrifiéeChapitre 2 sur 2 · LA SA G RI FIÉ K · texte numérisé non relu

LA SA G RI FIÉ K

tement notre intimité, attaqua notre bonheur, ravagea notre vie. C'était comme un étranger qui nous aurait gênés sans cesse : nous le chassions, d'un effort commun ; il revenait. Que restait-il du rêve d'union parfaite que nous avions cru réaliser?... Notre amour vivait encore, c'est vrai; mais il changeait de nature, il perdait sa meilleure essence, il baissait d'un degré : il finit par ressembler, de loin, à ces passions malsaines qui, malgré les soupçons, la méfiance, les rancunes, nouent obstinément l'amant infidèle et la maîtresse perfide. J'en voulais à ma femme de sa curiosité; elle m'en voulait de mon silence. Nous eûmes des heures mauvaises, où nous nous guettions comme des ennemis s'épient, chacun cherchant à surprendre les pensées que l'autre dissimulait. Nous eûmes de ces mots qui font mal, qu'on pardonne, qu'on n'oublie pas. Et les réconciliations qui suivaient contenaient toujours une part de mensonge. Oh! les mauvais jours, les cruelles heures !... Souvent, je cherchais à lire ce qui se passait dans les yeux de Glotilde : sans doute, elle se demandait ce qui se cachait dans ce mot qui m'avait échappé : « Trop lourd ! » Trop lourd!..

Chacun ne sait-il pas que les secrets qui pèsent tant changent de nom et s'appellent remords Elle dut supposer, elle supposa certainement que ce 'remords se rapportait à Audouin ; elle frôla donc la vérité, il me semblait l'en voir approcher, comme à ce jeu d'enfants où, les yeux bandés, on cherche un objet caché. L'éternelle curiosité des femmes l'aiguillonnait, la guidait, cette curiosité qui a fait les sibylles, qui lit dans tous les mystères. Un seul éclair d'intuition, et elle savait tout. J'aimais à me dire que, son âme ne pouvant concevoir quelque chose qui ressemblât â un crime, elle tâtonnerait en vain dans mes ténèbres. Mais je pensais aussi à certains détails qui auraient pu l'éclairer, une fois sur la piste, si elle évoquait les souvenirs circonstanciés des derniers jours de son mari. Cette crainte vint ajouter un nouveau tourment à ceux qui me harcelaient : Audou'in, que nous avions si bien oublié, ressuscita, se dressa devant nous, dans le mystère de ce secret qui touchait sa mémoire. Je le revis avec sa rouge figure épaisse, sa carrure robuste d'homme trop sanguin, sa fausse bonhomie, son sans-gène, ses sarcasmes, sa grossièreté d'âme.

J'entendis sa voix grasse et sonore d'avocat beau parleur. Je me remémorai certaines de ses conversations, certaines de ses confidences, etjefus jaloux, jaloux de ce qu'il n'était pas mort tout entier, jaloux de son image qui se levait dans la pensée de Clotilde. d'une jalousie honteuse, que je cachais, qui achevait d'empoisonner ma vie. Naturellement, nous ne parlions jamais de lui. Un jour, son nom tomba de ma bouche. Je vis que Clotilde frissonnait. Un instant, je crus que je la haïssais. Mais ce fut pour l'aimer davantage. Je n'étais plus maître de mes idées, je ne m'appartenais plus, je ne me gouvernais plus, je flottais au gré de folles suggestions qui me ballottaient entre des sentiments extrêmes, sous le vent déchaîné du remords. C'est ainsi que ma conscience et ma passion, après les luttes qui les avaient divisées, s'accordaient maintenant pour me tourmenter : celle-ci vengeait celle-là ; chacune me tenaillait à sa manière. Et ce furent peut-être la curiosité tendue, dévorante de ma femme, l'effort oii je m'épuisais pour lui résister, la méhance qui croissait entre nous — toute la malédiction, enfin, pesant sur notre bonheur — ce furent

peut-être ces conséquences de mon acte qui m'amenèrent à le reprendre, à le discuter, liélas ! à le condamner à présent qu'il était trop tard!...

Une merveilleuse clarté se fit dans mon esprit ; je compris, je vis nettement ce que j'aurais dû faire. Sans le vouloir, entraîné par une logique inflexible et simple, je découvris tout l'obscur travail qui s'était accompli en moimême, à mon insu; je débrouillai d'une main sûre l'écheveau compliqué de mes mobiles ; je suivis jusqu'au bout le fil léger qui rattacliait ma passion à mon crime :

« J'ai toujours cru, me répétais-je,- que si je n'avais point aimé Glotilde, je n'aurais point hésité à tenir la promesse fatale qu'Audouin m'avait arrachée. C'était une première erreur: j'aurais compris, au contraire, qu'une telle pro- ' messe n'engagea rien, et, au dernier moment, le médecin eût arrêté l'ami. Je mentais donc quand je voulais me prouver le contraire. Je mentais aussi quand je mettais ma conscience en repos par un sacrifice fictif, quand je parlais à M™^ Viry de mon secret, quand je partais pour l'Italie. Tout cela n'était qu'une comédie

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hypocrite que je me jouais à moi-même : je savais parfaitement que je ne sacrifiais aucune de mes espérances ; je savais qu'une fois le crime accompli, mille prétextes surgiraient et me conduiraient où mon cœur me poussait : je savais que je résisterais, et que cette résistance serait vaincue. Oui, oui, je savais tout cela et je me persuadais du contraire. N'est-ce pas la ruse habituelle des passions coupables ? Elles creusent leur mine dans les plans ténébreux de nos âmes, que nos regards ne percent pas, 011 la lumière ne pénètre que lorsque tout est dévasté !... »

Là, je m'arrêtais, je revoyais le moment où j'avais administré à Audouin sa dernière dose de morphine, dans l'oubli de tout, dans un mouvement d'inconscience dès longtemps préparé par cet obscur travail ignoré du Mal, dans une vision de mort pareille à celle qui fait voir rouge aux vulgaires meurtriers. Et je concluais désespérément :

« J'ai tué mon ami... Je ne l'ai pas tué pour lui, mais pour moi... Je l'ai tué par intérêt, par calcul, pour lui voler sa femme... Je suis un assassin !... »

Oh ! quels efforts je fis pour casser cet arrêt !... A quelles subtilités de casuistique je recourus !... Je tentai de me persuader que la raison saine m'absolvait ; qu'un reste maladif de christianisme donnait seul à mon acte sa couleur criminelle ; que le vrai crime eûtété de sacrifier le bonheur de Clotilde, le mien même, à cette épave d'humanité qui n'était plus qu'une masse inutile et gênante ; que j'avais fait ce que Dieu aurait dû faire si Dieu existait. Je m'efforçai de trouver plausibles comme le bon sens ces misérables arguments. De fait, n'étaient-ils pas rigoureusement conformes à la morale rationnelle que je m'étais forgée d'accord avec mes convictions négatives ? Seule, une loi surnaturelle aurait justifié mes remords : je n'en admettais aucune ; alors, par quelles fissures de mon bon sens filtrait l'angoisse qui me dévorait ? Par quelle inexplicable inconséquence entendais-je toujours gronder à mes oreilles la redoutable voix qui chassa par la terre déserte le premier meurtrier ?,.. Aujourd'hui que j'ai cédé à cette voix et que je l'ai apaisée, je me demande encore de quels lointains obscurs elle pouvait venir: était ce la

voix d'indéracinables superstitions, qu'aux heures de crise la raison vaincue n'a plus la force d'étouffer ? Aussi folle d'ailleurs dans ses ordres et ses exigences que la voix des monstrueuses idoles qui réclamait aux anciens hommes la chair des vierges ou le sang des captifs !... Ou bien, cette voix qui parlait si fort, dominant le bruit des vains sophismes, claire, impérieuse, terrible, cette voix qui m'effarait, et que je ne pouvais pas ne pas entendre, — était-ce la voix de la Vérité, le souffle de Dieu passant réellement dans ma conscience ?... Je ne le savais pas...

Comme tout est étrange, dans la vie morale !... Comme elle se développe, pour ainsi dire,indépendammentde nous l...Nous sommes les auteurs, nous sommes les acteurs, — mais il surgit mille péripéties que nous n'avions pas prévues, qui modifient le dénouement où nous croyions marcher, comme des accidents de terrain forcent un voyageur à changer de route : un incident, sans aucune liaison directe avec les préoccupations dans lesquelles j'étais plongé, vint les rendre encore plus poignanLes, et contribua pour beaucoup à fixer ma décision.

Depuis des années, je ne savais rien du cadet de mes frères, Thomas, qui pendant si longtemps avait été l'épine de ma vie. Après avoir perdu la dernière position que je lui avais procurée, il avait disparu dans les basfonds de Paris. Peut-être aurais-je dû continuer à m'occuper de lui, au moins indirectement ; mais je ne l'avais pas fait, heureux d'être délivré d'un souci qui m'humiliait. Comme on évite toujours autant que possible de fixer sa pensée sur des sujets désagréables, j'aimais à me dire qu'i] était parti pour l'Amérique, selon mon dernier conseil, et que je le reverrais peut-être un jour, assagi et régénéré : j'éprouvai donc une émotion très forte le jour où je ie vis entrer dans mon cabinet. Craignant de ne pas être reçu s'il venait sonner à ma porte, il arrivait en malade, à l'heure de mes con- ' sultations.

J'aurais pu hésiter à le reconnaître, tant il était vieilli, avec ses tempes dégarnies, sa i)arbe rare, ses cheveux grisonnants. Comme il différait du joli garçon dont les premières folies m'avaient laissé rempli d'indulgence ! La bouche crispée et menteuse, le regard hardi, une

certaine fièvre dans tous ses mouvements, la constante inquiétude de ses yeux et de ses gestes, l'incessante mobilité de ses traits, traduisaient un tempérament sans équilibre, une vie déréglée et violente. Un physionomiste aurait certainement deviné d'emblée le vice capital qui l'avait desséché et perverti : le jeu. Thomas, en effet, était joueur dans l'âme, et n'était que cela. Je n ai jamais connu un homme moins méchant ; pourtant, sa funeste passion l'a conduit à toutes les chutes. Au moment de sa disparition^ ilétait si naïvement dépourvu de sens moral, qu'il n'y avait plus rien à attendre de lui ; malgré cela, on ne pouvait le haïr, ni même se défendre d'une sorte de pitié, comme on en éprouve pour un innocent qui fait le mal et qui est le premier à en souffrir. Tous mes frères, après quelques efforts pour le ramener au droit chemin, l'avaient abandonné à lui-même, ou, comme ils disaient dans leur jargon dévot, « livré à Satan ». Je le supportai plus longtemps qu'eux, et ce ne fut pas sans un certain remords que je me résignai, à mon tour, à le considérer comme perdu.

Thomas me tendit la main et s'assit sans cérémonie.

— Eh bien 1 commença-t-il, tu ne t'attendais pas à me voir, hein ?. . .

Je murmurai :

— Ea effet, il y a si longtemps queje ne sais plus rien de toi...

Il continua.

— Oui, c'est une surprise... une surprise que je te fais... Peut-être qu'elle ne t'est pas très agréable?... Va, je te l'aurais volontiers évitée, si j'avais pu faire autrement... Mais parlons de toi d'abord... Tu es marié?...

— Parlons plutôt de toi, si cela t'est égal» dis-je d'un ton cassant... Moi je n'ai pas d'histoire... Je suis marié, voilà tout.

— Hé, hé! c'est déjà quelque chose... Il y a des gens pour qui le mariage, c'est tout un ' roman... J'espère que tu me feras connaître ma belle-sœur ? Non 1... Gomme tu voudras... Je n'y mettrai pas d'amour-propre..., surtout après la confession que je vais te faire...

Je ne sourcillai pas. Après avoir attendu quelques minutes, il reprit, avec effort : — Tu n'es pas encourageant... Enfin, n'im-

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porte, il faudra bien que tu m'écoutes tout de même, puisque je suis là. Je ne te raconterai pas ma vie depuis que je ne t'ai vu: ça serait un peu long, et ça ne te ferait peut-être pas très plaisir, à toi qui es un homme régulier... Mais que veux-tu, on ne se fait pas... On est la résultante d'un tas de choses, comme tu disais quand tu faisais ta médecine : la santé, le milieu, l'éducation, le tempérament, le hasard... Ce n'est pas tout à faitma faute si j'ai fait quelques foh'es. .. D'ailleurs, qui est-ce qui n'a pas quelque peccadille sur la conscience ?... Excepté toi, bien entendu, qui es irréprochable. .

Il débitait ces choses d'une voix incisive, mordante, qui me troublait :

— Personne n'est parfait, lui dis-je : on est plus ou moins mauvais, voilà tout. . .

Il haussa les épaules :

— Certainement, fit-il, ce n'est pas pour moi que tu dis ça, car tu sais bien que je n'ai jamais été mauvais... Quand je fais le mal, moi, c'est sans malice, parce qu'il y a une force qui me pousse et que l'occasion est là... Comme dans la fable : «Lafaim, l'occasion, l'herbe tendre...» Aussi ne faut-il pas trop m'en vouloir... J'ai

toujours eu de bonnes intentions : que veux-tu que j'y fasse si je n'ai jamais pu les réaliser ?...

Je m'étais enfermé dans un silence obstiné, quoiqu'il s'arrêtât à chaque instant pour attendre une objection qui l'aurait encouragé. Il comprit que je devinais son jeu et voulais le laisser s'enferrer à l'aise. Aussi fut-ce avec plus d'hésitation qu'il continua., en cachant son émotion sous l'allure dégingandée ou sarcastique des courtes phrases, comme haletantes, qu'il alignait.

— ... Ainsi, je m'étais rangé... Oui, parfaitement, j'étais las des expédients, je voulais gagner mon pain, comme tout le monde, en travaillant... Le travail, c'est la liberté, comme tu disais encore quand tu étais étudiant... Après UQ petit voyage... de quelques années..., j'avais trouvé une bonne place de comptable, chez un négociant en produits chimiques... C'était une chance extraordinaire, quand môme ça n'est pas drôle de faire des additions et des multiplications du matin au soir... Enfin, ça m' allait, malgré tout... On a été très content de moi... Moi aussi, j'étais content: la vie régulière, ça me changeait de mes habitudes...

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J'avais une bonne chambre, soùs un toit, à la rue (lu Croissant, un rond de serviette dans un restaurant très convenable... Je songeais à faire des économies, positivement... Mais c'était trop beau, ça ne pouvait pas durer... Et puis, c'est la fatalité, qui s'en est mêlée... Figuretoi que dans la même maison que nos bureaux, juste au-dessus, il y avait un tripot... C'estune coïncidence, hein ?... Longtemps, je ne m'en suis pas douté... Puis, un jour, je l'ai appris, par un employé qui y passait ses soirées du samedi... Un homme très rangé, je t'assure, qui nejouait qu'une fois par semaine, bien sagement, pour pouvoir emmener sa famille à la campagne, le dimanche... Un moment, j'ai eu l'idée de quitter ma place : ça me mettait la tête à l'envers, de penserqu'on taillait des bacs juste au-dessus de mon plafond, et que l'argent roulait sur le tapis vert pendant quejeme morfondais à tenir des livres, pour deux cent cinquante francs par mois... Piiis.j'ai cru que c'était un signe de la destinée, qui voulait m'enricbir enfin !... Alors, j'y suis monté avec mon camarade... Et j'ai gagné. .. Puis j'ai perdu... Puis regagné.. Puis reperdu... Tu comprends, je

n'avais pas assez d'argent pour soutenir ma martingale !...

Ce n'estpas sans effort que Thomas conservait son ton dégagé, et Feffort'Jui devenait de plus en plus pénible, à mesure qu'il avançait dans sa confession. Brusquement, comme si les mots s'étranglaient dans sa gorge, il s'arrêta:

— Alors, tu devines! fît-il d'une voix sourde. Je le regardai sans qu'il osât soutenir mon

regard.

— Oui, je devine... Tu as pris dans la caisse pour couvrir tes pertes ?. . .

Sa voix s'assourdit encore :

— La maison n'était pas fameuse : quand par hasard il y avait un peu d'argent dans la caisse, il n'y restait guère. J'aurais été trop vite pincé,.. J'ai fait des fausses traites, avec la signature du patron...

Je lui dis froidement :

— Alors, tues un misérable...

Il se redressa, en homme qui ne craint plus rien :

— Ne te fâche pas, dit-il, ça n'avancerait pas à grand'chose. . ., et je n'ai pas fini... Quand le patron a découvert le pot aux roses, il m'a

fait venir dans son cabinet... Naturellement, j'ai voulu nier... Ça n'a pas pris... Il m'a dit posément : « Vous savez bien que ces faux sont de vous : donc, ne perdez pas votre temps à mentir. Je pourrais vous envoyer dans une maison centrale, où vous auriez le loisir de faire de bonnes ^réflexions, tout en fabriquant des chaussons de lisière ; maisçane me rendrait pas mon argent. Et vous savez mieux que personne que j'en ai besoin, de mon argent. Or, vous avez un frère bien placé. S'il veut vous sauver, s'il consent à rembourser les traites, j'étoufferai l'affaire... » Là-dessus, dare dare, il m'a conduit devant ta porte, oii il m'attend... Si tu crois que je te conte des blagues, je peux l'appeler, tu n'auras qu'à l'interroger... Veuxtu !

— C'est inutile.

— Enfin, tu vois, pas moyen d'échapper !... A deux pas de la correctionnelle \ Moi, j'en prendrais encore mon parti... Mais traîner ton nom devant les tribunaux, vrai, ça me fait de la peine... Réfléchis : pas de scandale, ça vaut peut-être bien les vingt mille balles que je te coûterai... Car c'est vingt mille, j'avais oublié

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de te le dire... Une bagatelle, pour toi 1... D'ailleurs, tu sais, si ça te gênait tout de suite, le patron accepterait des billets. Ta signature vaut de l'or... pas comme la mienne!...

Autant peut-être que l'acte coupable qu'il venait de me confesser, le ton cynique de mon frère m'exaspérait :

— Des faux !... lui dis-je, des faux! Un faussaire !.. .

11 ne baissait plus les yeux : évitlemment, pour lui, le moment pénible était passé. Il me regardait bien en face, d'un air à la fois inconscient et tranquille, comme s'il n'avait plus rien à se reprocber, à présent qu'il m'avait adressé sa requête. Je me levai, je fis deux fois le tour de la cliambre, et m'arrêtant en face de lui, je lui dis nerveusement :

— Quand un bomme auquel il reste un brin . d'honneur a commis une action pareille, il n'attend pas les gendarmes..'. Je ne ferai rien pour toi, parce que tu es un coquin... Si tu veux mon revolver, tu peux le prendre... Et va te tuer dans l'escalier...

Thomas se leva à son tour, croisa les bras sur sa poitrine, et, grandi, la voix vibrante, s'écria:

— Mazeitc !.. Comme tu y vas, toi!.. Ils sont épatants, ceslionnetes gens, parole d'iionneurî Ils vous parlent de la mort comme si ça n'était qu'un tout petit accident... On leur demande de l'argent, et ils vous disent : Brûle toi la cervelle !... » Tout à fait comme l'homme delà Bible qui donne des p erres à ses enfantsquand ils lui demandent du pain... Me tuer 1... mais la vie estsuperbe, mon cher!. .Mais lavie est une chose admirable !... Et l'on n'en a qu'une... toujours trop courte^ encore... Mais j'aimerai& mieux travailler vingt ans dans les ateliers de l'État, en y prenant des rhumatismes, et déshonorer ton nom, mon nom, et tous les noms du monde, qued'abrégerma vie d'une seule pauvre petite demi-heure !... Garde ton revolver pour toi, mon bon. ..On ne sait pas si tu n'en auras jamais besoin... Et choisis : ces vingt mille balles, ou ton frère en correctionnelle... Encore, je ne m'engage pas à ne jamais recommoncer !...

Chacune des phrases de mon frère metombait lourdement sur le cœur, — et ce n'est pas à lui que je les appliquais. Entraîné en arrière, loin de ce péché banal qui venat de m'indigner si

fort, je revoyais Audouin, dans Thorreurde son agonie, et une idée affreuse s'emparait de moi; peut-être que celui-là aussi tenait à son misérable reste de vie ; peut-être que, s'il l'avait pu, il aurait repoussé la délivrance qu'il m'avait jadis demandée ; peut-être que, si sa voix avait pu sortir de sa gorge paralysée, il aurait crié, comme l'autre : « Tout, toutes les hontes, toutes les souffrances, tout, plutôt que la mort 1... »

Cependant, Thomas m'observait, sans que je songeasse à lui cacher mon affaissement. Et il recommençait à discourir, presque gouailleur :

— Ça te fait rêver, hein, mon vieux 1... Tune comprends pas ça ?.., Vrai, je te trouve drôle, avec les idées que tu as sur moi !.. Autrefois, tu voulais~m'expédier en Amérique, comme un ballot de marchandises défraîchies... A présent, tu veux que je me loge une balle dans la tête, . si mplement, sans plus de façon, et tu m'oflres ton revolver comme tu m'offrirais un bock... Demeilleur cœur peut-être... Vous avez des façons de vous débarrasser de ceux qui vous gênent, vous autres, les réguliers t... Nous, je t'assure, qui ne valons rien, nous y regarde

rions de plus près!. .. Suis-je donc un si grand coupable, en définitive ? .. Ne t'ai-je pas entendu cent fois tonner contre les conventions sociales, toi qui as toujours eu un brin de socialisme ?... Eh bien ! la propriété, c'en est une... Un faux! la belle affaire!... Fais donc un peu ton examen de conscience, toi, et dis-moi si tu es bien sûr de n'avoir jamais rien commis de pire ?... Je ne dispas des choses qui conduisent en' correctionnelle, non, tu es beaucoup trop sage pour ça..., mais de ces vilaines actions qui ne tombent sous le coup d'aucune loi et quin'en sont pas plus propres !...

Il avait raison, le malheureux : aucun tribunal ne me menaçait, je n'avais pas devant ma porte un plaignant qui pouvait, d'un mot, me faire asseoir au banc des accusés, — et cependant, j'étais plus coupable que lui, sans même avoir l'excuse qu'il avait : cette inconscience qui le laissait aller, sans discuter ni savoir, derrière ses instincts, cette naïveté du mal que j'admirais presque, tant elle était complète et tranquille. Comment donc avais-je pu être si dur pour lui ? De quel droit lui commandais-je de mourir, quand je vivais, moi, honoré, esti-

mé, respecté de tous, sous ce fardeau qui m'écrasait le cœur ? Et n'aurais-je pas dû me trouver trop heureux de ce rachat d'une vie qui s'offrait à moi comme une légère expiation ?...

Mon frère s'était assis à califourchon ; appuyé au dossier de sa chaise, il me regardait toujours, cherchant à deviner ce que j'allais lui répondre :

— Allons ! fît-il, je vois que tu réfléchis !... C'est bon signe : avec toi, comme je te connais , c'est toujours le second mouvement qui est le bon... Moi, c'est le contraire... Et sais-tu ?... Ça tendrait à prouver qu'au fond, malgré tout, je vaux mieux que toi . . .

Il essayait de rire, tout anxieux qu'il était.

— Pardonne-moi, Thomas, lui-jc en lui tendant la main. J'ai été dur, j'ai ou tort... Tu as ' commis une bien vilaine action, c'est vrai... Mais comme Iule dis, il y en a de moins dangereuses qui sont pires pourtant... Et la vie d'un homme vaut plus de vingt mille francs... Je vais donc te donner ce que tu me demandes.. Seulement, tâche de ne pas recommencer : je ne suis pas aussi riche que tu parais le croire..

Et si tu le peux encore, redeviens un honnête homme : c'est le seul moyen d'être heureux..^

Et jelui remis un chèque que je postdatai de huit jours, pour me donner le temps de me mettre en règle.

Aussitôt, il changea d'allures, il s'attendrit ; il me sembla qu'une larme brillait dans ses yeux; sa main treaiblait quand il la tendit pour prendre le petit papier :

— Ah I tu es un bon frère ! s'6cria-t-il avec élan... Je retrouve mon bon Pierre que j'aimais tantquand même je n'étais pas toujours sage... qui ne me grondait pas toujours... qui me défendait contre lesautres...

Je m'attendrissais aussi à ces souvenirs évoqués de si loin ; cependant, il continuait, avec ce singuher mélange de courtoisie et de cynisme qu'il avait toujours eu :

— Eh bien ! vrai, je croyais que ça serait plus difficile... Oui, tu as été plus généreux que je ne le pensais... Dame ! les gens réguliers qui gagnent del'argentjils y tiennent tant !... Au fond, j'étais venu sans espérer grand'chose, parce que le patron le voulait,... parce que c'était toujours une chance à courir, un mo-

ment de gagné !. . . Aussi, jeté remercie beaucoup. Et je te promets de faire mon possible pour me bien conduire désormais... Quand ça ne serait que par reconnaissance pour t'éviter de nouveaux ennuis.

— Je suis heureux de te voir dans de bons sentiments, lui dis-je ; je ne regretterai pas mes vingt mille francs s'ils peuvent te ramener dans la bonne route.

Il était à deux pas de moi, je le voyais troublé par quelque sentiment qu'il n'osait exprimer.

— Maintenant, dit-il en hésitant encore, je m'en vais... Le patron doit s'impatienter, làbas, dans la rue. Peut-être qu'il croit que j'ai filé par un autre côté..., car j'y avais pensé, et si ta maison avait eu deux sorties... Enfin, il faut que je parte... Adieu, n'est-ce pas ?

Je lui pris la main.

— Non, Thomas, au revoir; reviens quand tu voudras. Et j'y pense, tu vas te trouver sur le pavé, sans ressources. Laisse-moi te donner quelque chose pour attendre...

Il eut un geste magnifique de refus.

^ Non, ce serait trop, mon bon Pierre. Il

mo reste quelque bagatelle. .. Et vois-tu, en y réfléchissant, il vaut mieux que ce soit adieu, je t'assure. C'est plus sûr pour toi. Tu es trop bon, décidément. Ça me touche, et j'aimerais nn'eux passer en correctionnelle que de revenir te tourmenter î Que veux-tu ? Nous sommes de la môme famille, c'est vrai, mais nous ne sommes pas de la môme race... Il faut laisser les braves gens avec les braves gens, et les autres.,, entre eux!... Non, je ne reviendrai pas, tu peux ôtre tranquille... Adieu I

Il s'en alla là-dessus. Il a tenu parole : je ne l'ai jamais revu.

TX

Cette visite de mon frère n'avait aucune liaison directe avec les doutes oià je me débattais : elle marqua pourtant dans leur développement une étape décisive. A entendre ce malheureux, ce naufragé, à l'heure même où lui manquait sa dernière épave, proclamer comme il l'avait fait le bonheur de vivre et revendiquer son droit à l'existence, je compris que l'instinct de l'être demeure jusqu'au bout chevillé dans nos âmes, plus robuste que la dignité. Et mes remords se précisèrent.

Jusqu'à ce moment, en effet, convaincu que mon acte n'avait causé de tort positif à personne, j'civais toujours un bon argument à jeter à ma conscience : mon crime, pensais-je, si crime il y a, n'a lésé qu'une idée, et une idée fausse, encore, un préjugé, celui du respect

de la vie humaine quelle qu'elle soit. Voici que ma dernière excuse s'effondrait : je ne savais plus si Audouin, libre de son désir, aurait encore voulu mourir...

C'est ainsi que tout contribuait à aug-menter, à préciser le sentiment de mon crime : il allait grossissant toujours, il m'envahissait comme un virus qui fait lentement son œuvre, il finit par absorber toute ma pensée, par me tenir hypnotisé etterrifié dans une contemplation excédante. Peu à peu, je cessai de me dominer. Mon humeur changea. Je ressemblais à un homme que dévore un mal aux progrès réguliers, un mal sans remède qu'il ne peut avouer : longtemps, il cache son angoisse, et personne ne voit ce qui se passe en lui ; mais le mal redouble, son courage s'épuise, il change, il s'irrite, il s'énerve, et comme il n'a pas parlé, ceux-là seuls quel'amour éclaire devinent qu'il agonise. Ainsi je m'enfermais en moi-même, et Clotilde seule avait l'intuition du drame qui se passait dans la prison de mon âme. Je le sentais à la pression de sa main, affectueuse, compatissante, effrayée, je l'entendais aux vibrations de sa voix, quand elle me demandait:

— Qu'as-fu donc, aujourd'hui?... Tu as l'air malade !...

Je la repoussais, je répondais :

— Je n'ai rien, je me porte très bien.

Le silence auquel je me condamnais ainsi augmentait chaque jour le poids de mon secret. Ohl si j'avais pu le verser dans ce cœur dévoué! Si je n'avais pas craint de l'empoisonner aussi! Ou si j'avais eu quelqu'un d'autre auprès de qui m'en décharger! Un ami assez sûr, une mère, un ccmfesseur même ! ... Il y avait un Dieu qui écoute, qui comprend, qui pardonne : mais je ne croyais plus, et il ne me suffisait pas de sentir le vide de l'incroyance pour pouvoir le combler.. •

Alors, je me confondis en efforts pour trouver par moi-même ce qu'il fallait faire, pour découvrir, de mes propres yeux faibles, la lumière, le phare qui me guiderait.

Je n'avais pas oublié ce romande Dostoïewsky qui, lu au moment de l'affaire Porlezza, m'avait produit une profonde impression. Or le héros, plus coupable que moi, mais coupable comme moi, pour avoir péciié par excès de confiance en sa propre raison plus encore que

par Je crime accompli, pour avoir oublié la loi simple qui n'admet nulle exception \ Tu ne tueras points — ce RaskolnikofF dont la figure recommençait à me hanter, il avait trouvé, lui, un remède. J'entendais son étrange rédemptrice me crier, comme à lui : « Il faut que tu acceptes l'expiation et que par elle tu te racliètes 1... » Mais quelle expiation, hélas! Je n'en voyais aucune. Je ne pouvais pas m'adresser à la justice humaine, mon crime étant si ténu qu'il échapperait sans doute aux évidences exigées par les jurys et qu'on se contenterait de me traiter de fou. D'ailleurs, je n'avais pas le droit de jeter avec moi en dehors de la société celle qui partageait ma destinée et portait mon nom : elle me barrait le seuil de la prison réparatrice, elle me condamnait à rester seul avec mon remords. Et j'entendais Sonia me dire encore : « Porter un pareil fardeau, et cela toute la vie, toute la vie !... »

Cependant, le moment arriva oii Clotilde devint plus pressante et ne se contenta plus de mes vagues réponses. J'entends encore sa chère voix me dire, un jour qu'elle me surprit dans mon cabinet de travail^ inactif, si absorbé par

mes noires pensées que je ne l'avais pas entendue entrer et que je tressaillis quand sa main se posa sur mon épaule :

— Tu souffres... Ne me dis pas que tu n'as rien... Je vois que tu meurs et je ne sais pas pourquoi ! ...

Je le sentis : ce n'était plus en curieuse qu'elle venait, cette fois, mendier ma confiance, c'était en âme compatissante et tendre, dans un élan de charité, avec la certitude que mon cœur saignait et qu'il fallait le guérir ?

— Que peux-tu avoir que je doive ignorer ? continua-t-elle. Quel chagrin que je n'aie le droit de partager avec toi? Voilà des semaines que je te vois souffrir. Écoute : je souffre tant aussi que rien ne peut être pire.. . Dis-moi tout, je t'en prie, tu verras que je suis forte...

J'essayai de la repousser avec ma réponse habituelle :

— Je t'assure que tu te trompes, je t'assure que je n'ai rien. . .

Elle éclata en larmes :

— Ne me dis plus cela ! s'écria-t-elle, ne me dis plus cela!... Ce n'est pas vrai... Je le sais... J'en ai la certitude... Tu as un poids sur le

cœur... Tu en étouffes... Pourquoi donc veux-tu me le cacher ?. . . Est-ce que tu n'as pas confiance en moi ? Est-ce que tu ne m'aimes plus ?. . .

Je l'attirai conire moi, je baisai son front, je baisai ses mains :

— Si je t'aime! luidis-je, ah! si je t'aime!... Elle me rendit mes caresses:

— ,Oui,je le sais, je te crois... Nous nous sommes aimés si longtemps en silence !... Mon Dieu! qui donc aurait cru qu'une fois que nous serions l'un à l'autre, le malheur viendrait !... Car ce secret que tu veux garder, vois-tu, il nous sépare, il menace notre amour... Il te tuera peut-être.

— C'est parce qu'il te tuerait que je veux le retenir.

— Mais il t'échappera bientôt... Je le vois suspendu sur tes lèvres... Je te l'ai dit, il t'é- . touffe; il faudra donc bien que tu me le dises... Alors, pourquoi pas maintenant?... Ne sens-tu pas qu'il s'élargit entre nous?.., que chacune de ces heures ou tu t'enfuis dans tes pensées nous sépare un peu l'un de l'autre?... Que peuxtu craindre ?... Pourquoi tarder, puisqu'il en faudra venir là?... Et puis, si je finissais parle

deviner?... Car je le devinerai, vois-tu !... Je le lirai dans tes yeux... Parfois, déjà, il me semble quej'en suistout près... Ainsi, je sais..., tu entends, je sais à qui il se rapporte... Je me levai brusquement.

— Tais-toi, tais-toi, lui dis-je. Je ne veux pas que tu devines, je ne veux pas que tu saches 1 Moi aussi, je te supplie à mon tour : si tu m'aimes, ne cherche plus à deviner, chasse tout cela de ta pensée, ne m'interroge plus, et si tu me vois souffrir, ne t'en aperçois pas !... Je te le demande en grâce... Crois m'en, c'est la seule chose que tu puisses faire pour moi... N'ajoute pas à mes angoisses celle de te repousser, de te mentir, de te voir pleurer ! . . .

Je pleurais à mon tour, la tête dans mes mains. Il y eut un silence. Puis, Clotilde dégagea mon front et me baisa sur les deux yeux :

— Eh bien ! dit-elle doucement, puisque tu le veux, je ne t'interrogerai plus... Tu vois comme je t'aime !... Et quel secret pourra jamais m'empêcher de t'aimer ?...

Oh ! la cruelle destinée que celle de cette

pauvre chère créature, vouée passivement au malheur, sans pouvoir lutter, sans savoir de quoi elle 'souffrait, sans connaître l'ennemi mystérieux qui l'abattait ! Après la douleur du premier esclavage, une autre douleur plus mystérieuse, plus aiguë; après ce malade mort lentement entre ses mains, un autre malade qui agonisait à côté d'elle, et sans qu'elle pût seulement essayer de le soulager, puisqu'elle ignorait la plaie.

Le moment arriva pourtant oi^i, à bout de forces, sentant que la folie rôdait autour de moi, je résolus de tenter un effort suprême pour me délivrer de mon idée fixe. Seul, je ne pouvais rien contre elle. Un autre trouverait peut-être. Et je songeai à Jacques Viry...

Pourquoi, en effet, ne pas l'accepter pour juge ?... C'était un homme intègre, accoutumé, à sonder les replis des consciences coupables, irréprochable dans sa vie — [autant du moius qu'on pouvait le voir — dont la profession avait encore aggravé la sévérité naturelle, qui ne se préoccupait sans doute pas des complexités et des exceptions dans lesquelles je me plaisais à faire entrer mon cas, qui demandait

à la loi une règle fixe, unique, simple, une règle de fer qui ne mollit pas suivant les situations ou les caprices de chacun. S'il y avait une solution au problème de ma conscience, un tel homme devait la trouver : son verdict, quel qu'il dût être, ne pouvait qu'être définitif...

... Oui, mais il fallait tout lui dire... Il ne suffirait pas de lui raconter l'acte brutal, il s'agirait encore de lui dévoiler les sentiments les plus secrets, les plus intimes pensées qui l'avaient préparé, mûri, accompagné, de le guider loyalement à travers le labyrinthe de mon cœur, où je ne me risquais moi-même qu'avec d'hypocrites restrictions... Et tandis que jusqu'alors je n'avais senti que le soulagement de la confession, j'en compris toute la difficulté. Quelle suprême humiliation que d'introduire ainsi un homme dans les parties obscures de sa conscience, que de lui dire : « Vois et juge; moi, je suis aveugle, je ne sais pas ! » Quelle terreur devant cette pensée étrangère qui va vous peser dans une autre balance que celle où vous vous êtes si souvent pesé vousmême et dont vous avez pu librement frelater les poids î... Il me fallut toute ma volon-

lé, toute mon énergie pour monter jusqu'à ce sauveur.

Je ne faisais guère de visites, aussi Viry futil fort étonné de me voir arriver chez lui. Il dut être dès l'abord frappé de mon trouble. Je ne cherchais pas à le dissimuler. Vaguement, je me rappelais Audouin, le jour oîi il était venu trembler chez moi ; et je songeais aussi aux pauvres êtres, minés par des maladies inconnues, qui m'avaient si souvent présenté leur dos amaigri, leur poitrine creuse, en frissonnant d'angoisse dans l'attente de mon arrêt. C'était moi, maintenant, qui tremblais, balbutiais, cherchais mes mots, reculais en débitant des banalités le moment tragique ou il faudrait enfin tout dire... Viry, par habitude professionnelle, me laissait venir, ayant déjà compris que je n'étais pas là pour lui demander des nouvelles do sa femme, ni pour le féliciter d'un tableau qu'il venait d'acquérir. Et il attendait ..

Enfin, comme un silence se prolongeait, je me décidai à entrer en matière :

— Vous avez deviné, j'en suis sûr, dis-je, que je suis venu pour vous entretenir d'une

affaire grave.... que je n'ai jamais passé par une telle heure d'angoisse...

Je dus m'arrêter un instant, la gorge crispée, le souffle haletant. Comme Audouin le jour oij il m'avoua ses intimes terreurs, je m'étais levé, j'arpentais la chambre à pas fiévreux. Yiry me dit seulement, d'une voix amicale :

— Vous savez que je suis tout à votre service.

Et je repris, après une dernière hésitation :

— C'est une confession que je veux vous faire..., une confession.., Je ne viens pas à vous comme à unami, maiscomme à un juge... Oui, comme à un juge... Car je veux vous le dire tout de suite : je suis un criminel..., je suis un assassin...

Yiry eut un brusque geste d'étonnement et me regarda comme s'il me croyait fou. Cependant, je reprenais possession de moi-même: c'en était fait, maintenant, le grand mot était lâché; chaque parole qui s'échappait de ma conscience me soulageait. Ce fut avec calme, presque avec bonheur, que je lui racontai tout ce qui s'était passé depuis le mariage d' Audouin jusqu'au jour de sa mort. Je ne me cherchais

point d'excuse, bien au contraire, je me chargeais plutôt. Je trouvais une satisfaction nouvelle, les joies du pénitent qui se flagelle au sang, à étaler mes mauvais sentiments, mes criminelles pensées, en lesexagérantpeut-être, comme si j'avais eu soif d'être condamné.

Yiry avait repris son attitude impassible. Comme j'étais parfaitement lucide, je pouvais l'observer, je guettais sur son visage des traces d'étonnement, de réprobation ou de pitié. Mais ce visage ne remuait pas. Il était de marbre.

Et je ne pouvais rien lire^ absolument rien, dans les yeux vitreux qu'abritaient les verres bleutés des lunettes.

Un long silence suivit ma confession. Yiry réfléchissait. Sa froideur me paraissait un signe précurseur d'une condamnation. Enfin, il desserra les lèvres, et il dit, d'une voix ferme, nette, qui ne doutait pas :

— Je ne puis regarder votre action comme un crime.

Je ne me sentis guère soulagé : peut-être, sans le vouloir^ avais-je fardé la vérité ; peutêtre aussi Yiry se laissait il involontairement

entraîner par sa sympathie, peut-être faisait-il effort pour se tromper lui-même.

— Voyons, lui dis-je, oubliez que vous me connaissez, que vous m'avez toujours considéré comme un honnête homme, que vous me traitez en ami ; et, je vous en supplie, examinez froidement la question, comme s'il s'agissait d'un étranger..., d'un de ces misérables que lajuslice vous envoie... J'ai tué un homme, n'est-ce pas ?. . Car enfin je l'ai tué, je le sais, j'en suis sûr, le fait est pour moi certain... Ce n'est pas tout : je l'ai tué en abusant d'un droit professionnel... Ce n'est pas tout encore, je l'ai tué parce que j'avais intérêt à sa mort..., je l'ai tué parce que je voulais sa femme... Eli bien ?

Il hocha la tête et reprit lenlement, en espaçant ses mots :

— Oh I si les choses s'étaient passées exactement ainsi, si votre acte avait été aussi simple que vous le dites en ce moment, il n'y aurait pas de doute, vous n'en auriez aucun vousmême : vous seriez un meurtrier... Mais ce n'est pas le cas... Vous vous chargez comme à plaisir... Vous dénaturez, pour mieux vous

accuser, vos pensées les moins coupables... Votre conscience affolée vous montre des abîmes de noirceur où vous ne vous êtes jamais plongé... N'oubliez pas que votre cas est un cas exceptionnel, et qu'il est impossible de le juger comme s'il s'agissait d'un cas ordinaire... Dans les circonstances oij vous vous trouviez, ayant devant vous un malade plus qu'à moitié conquis par la mort, ayant très réellement le devoir de le soulager, le fait importe peu.. .

Je l'interrompis ; n'était-ce pas justement là le sophisme qui m'avait perdu ?

— En êtes-vous bien sûr ? Les faits sont les faits, après tout, et les mots ne sont que des complices qui nous égarent...

— Je ne le crois pas... S'il n'y avait en jeu qu'une question de fait, votre conscience serait déjà éclairée... Mais vous ne pouvez pas vous juger vous-même, vous vous adressez à moij — et cela seul prouve déjà qu'il ne s'agit pas du fait matériel, mais de ses causes... Voulez-vous me permettre de vous interroger, ■comme si j'étais dans mon cabinet de juge d'instruction ?

— Faites, faites, je vous en prie î...

— Eh bien ! supposez que vous n'ayez pas aiméM""^ Audouin, et qu'Audouin ait été pour vous, après sa première attaque, ce qu'il était avant son mariage. Auriez-vous hésité à prendre l'étrange engagement qu'il vous demandait ?

— Jamais !... Nous étions habitués de vieille date à causer ensemble de la vie et de la mort en dehors de tout préjugé... Nous avions les mêmes idées : pas de lendemain, pas d'au delà; la vie ne vaut pas la peine d'être conservée au prix de la souffrance ; elle est de peu de prix, d'ailleurs : un homme supérieur peut en user librement avec elle... Il avait toujours pensé à l'apoplexie, à cause de son tempérament sanguin ; plus d'une fois, au cours de notre intimité, il 'Va demandé si je le laisserais souffrir pour ^^n, et souvent je lui ai répété : «Tu peux cor v sur moi. » Je lui parlais ainsi en parfaiî ^quillité d'esprit. Peut-être étaitce parce ' avait pas urgence et parce que j'ignc y a,;comme je viens de vous le dire, un .itre les mots et les faits... Pourtant, j i'ois pouvoir l'affirmer : sans la

passion qui m'agitait, je n'aurais point hésité à lui confirmer solennellement la promesse que je lui avais faite si souvent sans trop y penser...

— Vous seriez-vous tenu pour engagé réellement par cette promesse ?. . .

— Sans aucun cloute... J'ai toujours eu à un haut degré le respect de la parole donnée...

— Votre hésitation à tenir votre parole n'est donc pas venue d'un scrupule de devoir professionnel ?

— Non. ..Je n'aurais jamais cru que les préjugés en cours sur l'exercice de la médecine pussent m'empêcher ^d'accomplir un acte que ma conscience me recommandait.

— Votre hésitation est donc venue tout entière de l'intérêt que vous aviez à la mort de votre ami ?

— Oui.

— Eh hien ! supposez de nouveau que cet intérêt n'ait pas existé : vous seriez-vous cru obligé d'exécuter votre engagement ?...

Jusqu'alors, j'avais répondu sans hésitation, sûr de moi. Mais la question que Viry me posait, hélas! c'était précisément celle que je ne pou-

vais résoudre, contre laquelle je me débattais en vain: et je fus pris dune sorte de désespoir en voyant qu'il en faisait le centre de son interrogatoire. Lorsque je lui aurais répondu, que pourrait-il me dire que je ne me fusse déjà répété mille fois ? N'y avait-il donc que cette seule façon d'examiner le problème. Mon guide allait-il se perdre aussi dans l'impasse où je tâtonnais ?...

— Je ne sais plus! lui dis-je... Comment voulez-vous que je vous réponde?... Je n'aurais pas bésité à le prendre, cet engagement, je vous le répète... Mais h le tenir!... Au moment suprême, j'aurais peut-être vu surgir toutes les difficultés auxquelles je n'avais pas songé... Je me serais demandé, par exemple, si le malade, dans son mutisme plus ou moins conscient, raisonnait comme l'homme bien portant. Je me serais demandé si son choix entre la vie et la mort était encore fixé..., s'il ne tenait pas à cette lamentable existence dont il ne sentait peut-être plus l'horreur..., si aucun espoir d'amélioration ne subsistait, si faible (ju'il fût... Je me serais demandé même si l'usage modéré de la morphine ne suffirait pas, à lui

pour son bien-être, à moi pour ma promesse... Oui, je me serais posé toutes ces questions, et bien d'autres encore, j'en ai la conviction...

— Vous en avez la conviction... maintenant, après toutes vos angoisses... Mais dans une situation ordinaire, normale, vous les seriezvous aussi posées?...

— Encore une fois, je ne sais pas, je ne sais pas!... Et c'est ce doute qui me tue, car je sens qu'il est ma condamnation. . .

Yiry eut un geste d'énergique conviction :

— Et c'est pourtant ce doute qui vous absout! s'écria-t-il, à mes yeux du moins. A voir comment vous l'exprimez, comment il s'est formé dans votre esprit, comment il vous a tourmenté et vous torture, je comprends bien, allez, que sans votre passion vous n'en auriez pas même été effleuré... Alors, je vous en supplie, de quoi, donc êtes-vous coupable? De n'avoir pas sacrifié à un scrupule de délicatesse, non seulement vous-même et la femme que vous aimiez, mais votre ami qui comptait sur vous et votre parole solennellement engagée?... C'est cela que vous appelez un crime!... Il faut que vous soyez égaré, que vous soyez malade, malade jusqu'au

fond de votre conscience que vous avez fatiguée... Non, vous n'êtes pas un criminel, mon ami, vous avez droit à la paix que vous avez perdue I...

Ces fermes paroles, prononcées avec un accent d'entière sincérité, et même avec une certaine chaleur de conviction, auraient dû m'apaiser. Mais non: le poids qui m'oppressait ne se soulevait pas:

— Je vous remercie, dis-je tristement à Yiry, mais je ne suis pas encore rassuré... Écoutez, ily a unefaçonbien simple de trancher la question... Permettez-moi de vous interroger à mon tour... Supposez que ni Audouin ni moi ne soyonsencause, et qu'un cas pareil à celui que je viens devons exposer, à la suite de circonstances quelconques, parvienne au Parquet... C'est vous qui êtes chargé de l'instruction... Vous avez découvert peu à peu que l'acciisé — un médecin comme moi — a abrégé la vie de son ami, d'un nombre de jours, de semaines ou de mois, peut-être d'années, qu'il ne pouvait calculer... Vous découvrez qu'il était intéressé à cette mort, qu'il en a profité, qu'il en jouit... Vous avez cependant la conviction que, malgré

les apparences, il a cru agir d'une façon désintéressée... Signeriez-vous son ordonnance de non-lieu?...

Viry hésita un instant, acculé par cette question précise :

— Je n'en aurais pas le droit, fit-il.

Et comme j'esquissais un geste de désespoir, il ajouta :

— Attendez!... Gomme magistrat^ comme juge d'instruction, je n'ai àme préoccuper que du fait matériel :j'ai à l'établir, non pas à l'apprécier... Comme magistrat donc^, je vous enverrais en cour d'assises; mais comme homme, comme juré, je vous jure que je vous acquitterais !...

— Ah! m'écriai-je, si j'en étais sûr et si je pouvais m'acquitter aussi 1... Mais non, c'est parce que vous me connaissez que vousraisonnez ainsi... Comme, hélas I c'est parce que j'avais intérêt à la mort d'Audouin que je l'ai tué !... Nous ne pouvons pas faire abstraction de nos sentiments... Nous ne pouvons placer notre raison en dehors d'eux : elle leur obéit toujours, elle n'est jamais libre 1

Yiry ne disait plus rien. J'ajoutai :

— Pourtant, votre distinguo m'éclaire...

Gomme magistrat, vous avez un devoir tracé, simple, indiqué, facile à suivre, un devoir que vous signifie en quelque sorte une volonté extérieure, à laquelle vous obéiriez sans une hésitation, sans un scrupule... Aussitôt que vous sortez de là, votre conscience flotte, comme a flotté la mienne... Hélas! vous m'avez parlé comme un ami, mais vous êtes impuissant à me rassurer!

Et je me levai pour partir, sentant que c'était fini, que j'avais parlé pour rien, un peu soulagé pourtant de n'être plus seul à porter mon secret. Alors Viry eut un mouvement de cœur qui m 'étonna et me toucha profondément : il m'attira sur lui et m'embrassa:

— Le cas que vous m'avez soumis, me dit-il encore d'une voix émue, est de ceux où les hommes ne sont pas juges... Si voiis croyiez en Dieu, je vous dirais : adressez-vous à lui... Tout ce que je puis vous dire encore, c'est que je vous conserve toute mon estime, toute mon amitié, et que je vous plains du plus profond de mon cœur !

J'avais les yeux pleins de larmes; je le re-

merciai avec effusion. En me reconduisant, il paraissait presque aussi ému que moi-même.

... Ah ! ce n'était pas ce que j'espérais!... Viry croyait, sans doute, que je comptais sur ses bonnes paroles, que le verdict d'un magistrat auquel je m'adressais en ami et qui me répondait en homme suffirait à m'absoudre. et qu'en Je quittant j'allais reprendre le cours normal de ma vie, tranquille et rasséréné. Eh bien, non, il se trompait : je voulais qu'il me condamnât; je serais parti plus calme s'il avait proclamé mon crime. Tandis qu'en analysant ses paroles, j'y trouvais comme la trace des considérations auxquelles il avait obéi. Sûrement, pendant que je lui confessais ma faute^ il ne m'écoutait qu'à demi: il pensait àClotilde, aux Des Plans, à M'"^ Lanson, à sa femme, à lui-mêaie : tous gens qui pâtiraient si mon agitation aboutissait à un scandale. J'imagine qu'il dut me trouver fastidieux ou gênant, avec mes remords intempestifs, qui menaçaient la tranquillité d'une bonne famille et de tout un petit groupe social. Il se dit à peu près ceci :

« Ce pauvre homme est stupide, fatigant,

ridicule ; il se met la cervelle à l'envers pour des choses qui n'en valent pas lapeine... Trop heureux s'il ne nous entraîne pas tous dans ses embarras imaginaires !... Hé ! qu'il jouisse en paix de ce qu'il a, sans s'inquiéter de la façon dont il l'a acquis, et surtout qu'il nous laisse tranquilles.. . ■»

Oui, j'en suis sûr, c'est là ce qu'il a pensé, c'est cet é{^^oïsme mondain qui dirigeait son interrogatoire, qui lui dictait ses paroles^ qui lui insufflait sa factice émotion. Et je n'en voulais plus, de cette complaisance. Peut-être bien que la famille, les amis, les relations, le monde, la société tout entière étaient les complices inconscients de mon crime : ils m'y avaient poussé, par leur facilité, leur légèreté, leur indifférence, parce que les neuf dixièmes des hommes ne réfléchissent jamais à la légitimité de leurs actions, parce que la plupart auraient agi comme moi et n'y auraient plus pensé. Il n'est que temps, me disais-je, de secouer cette complicité. Je la rejette loin de moi. Si je l'ai subie avant l'action, je ne veux pas, après, accepter ses lâches excuses. Et puisqueje n'ai rien à espérer de la morale mon-

daine, puisque les liommes ne trouveront pas le mot qui pourrait me rendre la paix, je vais rester seul avec ma conscience : elle, du moins, ne me trompera plus désormais...

Le mot douloureux de Sonia bourdonnait toujours âmes oreilles :

(( Porter un pareil fardeau 1 Et cela toute la vie, toute la vie !...»

« Si vous croyez en Dieu, adressez-vous à lui ! »

Voilà tout ce que Viry avait trouvé à me dire, quoiqu'il sût très Lien que je ne croyais pas. Hélas I sa sagesse ne valait pas mieux que la mienne ! Dès qu'elle tentait de sortir du rayon de lumière oii la Justice la guidait, elle tâtonnait aussi dans des ténèbres, elle se perdait en arguties, elle ne savait pas. Lorsque le crime est dans le fait, les hommes peuvent appliquer leurs lois, leurs lois inflexibles dont la brutalité m'avait indigné lors de l'affaire Porlezza, et que je commençais à comprendre. Mais lorsqu'il est dans le cœur, comment l'y découvrir, comment le juger? Nous nous égarons dans le labyrinthe des sentiments qui ont préparé l'acte et qui peut-être l'excusent, nous

nous perdons dans l'écheveau embrouillé des motifs. Cela dépasse notre pauvre science. Dieu seul pourrait savoir et nous dire, et s'il existe, Dieu se tait...

(( Si vous croyez en Dieu, adressez- vous à Jui 1 »

En vain, je faisais appel à mes souvenirs d'enfance, à ma naïveté d'autrefois, à l'ardeur de mon zèle de quinze ans, quand je mettais mon âme dans la prière du soir que mon père répétait de sa voix grave. Sans doute, de cette foi, de ces habitudes, de ma jeunesse pieuse, il m'était resté quelque chose, un germe indéracinable qui repoussait et bourgeonnait par moments : si je n'avais jamais cru, je n'aurais connu ni les scrupules qui m'avaient agité, ni les remords qui me torturaient à cette heure. La religion, je l'avais dans le sang, avec ses. sévérités rigides. Je ne l'avais plus ni dans le cœur, ni dans la tète. Je ne croyais pas. Qu'aurais-jepu dire à Dieu ? S'il entendait ma voix, je n'entendrais pas la sienne...

(( Si vous croyez en Dieu, adressez-vous à lui !... »

Non, je ne croyais pas, je ne croyais pas...

Mais d'où me venait donc cet immense besoin de justice, ce désir affolé d'un pardon qui descendrait surmoi, d'une absolution plus large, plus solennelle que celle de Viry, d'une absolution supérieure dans laquelle je ne verrais plus le signe de la faiblesse humaine, que je reconnaîtrais dégagée des compromissions, des erreurs, des hypocrisies qui font nos jugements faux et nuls ? N'était-ce qu'un reste néfaste de mes habitudes d'enfant, une mauvaise pousse de cette racine invétérée qui, je le savais, persistait en moi malgré moi ? Ou bien était-ce un suprême appel de la vérité, méconnue et vivace, qui criait au fond d'une conscience où j'avais cru l'enterrer ? Ah! repousser cet appel, étouffer cette voix ! Tant d'autres l'eussent fait sans peine! Pourquoi ne le pouvais-je pas ? Pourquoi doutais-jeassez pourle remords, pas assez pour l'indifférence?...

« Si vous croyez en Dieu, adressez- vous à lui !... »

Mais enfin, Dieu n'existe-t-il donc que pour ceux qui ont la foi ? Le soleil luit sur les aveugles : pourquoi donc la céleste Justice ne s'étend-clle pas sur les incrédules comme sur les

fervents ? Sans croire, ne pouvais-je pas m'adresser à cette religion séculaire qui n'a peutêtre bien nulle origine surnaturelle, mais qui représente en tout cas ce que les générations ont trouvé de plus sûr pour diriger la vie, qui incarne la part d'absolu dont le besoin, dans les heures graves, fait vibrer nos âmes, qui de meure le point fixe au centre de nos incertitudes, — et qu'après tout je sentais aussi en moi? C'est elle qui me désespérait: ne contenait-elle pas le remède avec le poison ? et peut-être qu'elle m'accorderait l'un comme elle m'avait inoculé l'autre ?... Ainsi, le malade quia vidé toutes ses fioles et dont le mal empire toujours retourne au médecin sans croire à sa science...

Comment m'y prendre pour crier dans l'infini et pour entendre la réponse du Ciel? Je ne pouvais songer à la prière: il n'y avait pas de communication possible entre moi et ce Dieu perdu dans l'espace^ ce Dieu problématique dont je doutais. Mais à défaut de Dieu, trop haut, trop loin, il y avait ses ministres, il y avait le prêtre.. . Le prêtre est plus éclairé que le magistrat, car il lit plus profond dans les cœurs qui viennent librement s'épancher

en lui; sa conscience ne le trompe pas. car il la tient en bride et la i»uirle vers un point fixe: il sait ce que nous ignorons, ayant abdiqué l'orgueil de la raison, et il peut nous juger, puisqu'il écbappe à nos passions et parle au nom d'une autorité, illusoire peut-être, mais du moins surliumaine et sans appel...

Certes, comme presque tous les liommes de ma génération, j'avais haï le prêtre. J'avais vu en lui l'instrument le plus solide de la superstition. Je l'avais maudit au nom du Progrès, de la Science^ de la Vérité, les trois abstractions dont je composais autrefois mon idole. Et voici que soudain, dans le désarroi de mes idées, dans l'effarement de ma conscience/ dans l'angoisse qui grandissait en moi, il m'apparaissait comme une lumière suprêmejComme la seule autorité à laquelle adresser mon dernier recours ! Ce qui se passait en moi dans cette heure de crise ne devait pas me ramener définitivement àTÉglise, ma raison étant trop exercée et trop despotique pour jamais renoncer à ses droits. Mais j'ai compris qu'il y a des secousses oii Dieu seul est le maître, même s'il n'existe pas, même s'il n'est que notre œuvre; et je bénirai toujours

la maÎQ secourable qu'un de ses serviteurs tendit vers moi, l'arrêt déchirant et lumineux par lequel il me rendit la paix en brisant ma vie...

Ce fut cet abbé Borrant qui, sans le savoir, avait déjà appuyé ma résistance dans mes luttes au chevet d'Audouin. J'aurais dû, semble-t-il, m'adresser à un pasteur, puisque, par mes traditions de famille comme par mon éducation, j'appartenais au calvinisme. Je n'y songeai même pas : ma rupture avec la foi réformée avait été complète ; j'en connaissais trop les parties faibles, et je nepouvais attendre de cette religion raisonneuse, aux sévérités adoucies ouvertes aux controverses et, par conséquent, aux compromissions, l'inébranlable fixité que ma conscience implorait.

Certes, il m'avait déjà fallu un rude effort ' pour aller avouer à Yiry la misère où je me débattais : il m'en fallut un bien plus énergique et plus douloureux encore pour arriver jusqu'à ce prêtre. Yiry, en effet, c'était un homme comme moi, de ma caste, de mêmes mœurs, qui pensaitautrementque moi sur beaucoup de questions, mais avec qui j'avais pourtant aussi

bien des points communs. Nous menions à peu près la même vie, nous ne différions pas jusque par le costume, et je ne sais au fond pourquoi j'avais eu plus de confiance en lui qu'en moimême.

Le prêtre, au contraire, séparé du monde, ne connaissant nos passions que par ce qu'il en peut lire dans nos cœurs, le prêtre idéal, tel que je me figurais Tabbé Borrant, m'attirait et m'efïrayait à la fois. Il revêtait à mes yeux un caractère presque surnaturel. Une voix secrète m'avertissait qu'il dépouillerait toute facile indulgence, que son jugement ne tiendrait aucun compte des circonstances quim'avaient aveuglé et qui me servaient d'excuses aux yeux d'un homme du monde, qu'il aurait la fermeté d'un arrêt sans appel, dicté par une loi. Et à l'inquiétude, à la peur que j'en avais, se joignait l'humiliation de courber ma raison devant cette force étrangère^ méconnue et souveraine.

Je surmontai pourtant mes dernières hésitations. Au point où j'en étais, l'effort le plus pénible m'effrayait moins que l'inertie : il fallait en finir, n'importe par qui, n'importe comment.

L'accueil du prêtre, que ma visite étonnait

cerlainement autant qu'elle avait étonné Yiry, fut bienveillant, quoiqu'il ne pût avoir qu'une médiocre sympathie pour ce qu'il connaissait de moi. Il n'eut pas la cruauté de me laisser errer dans de vains préambules. Devinant qu'un cas grave pouvait seul m'amener à lui, il s'efforça de me mettre à l'aise et s'enquit, avec un sourire un peu surpris et deux mots à peine ironiques, du but de ma visite.

— Vous le savez, Monsieur l'abbé, luidis-je, je suisun incrédule... J'ai été élevé dans la religion protestante, et depuis que j'ai l'âge d'homme, j'ai rompu avec toute croyance positive... Je viens pourtant à vous, parce que j'ai l'âme blessée, parce qu'il me faut votre voix, votre avis, parce qu'il n'y a que vous qui puissiez me condamner ou m'absoudre... Monsieur l'abbé, voulez-vous m'écouter...

Use recueillit un instant.

— Mon ministère n'a pas de limites, me répondit-il... Seulement. je suisprêlre etnepourrai vous parler qu'en prêtre... Si c'est le conseil d'un homme, l'opinion du monde qu'il vous faut, vous pourriez trouver mieux que moi...

— Je sais ce que je puis attendre du mondcj,

et cela ne me suffit pas... C'est bien au prêtre que je veux parler. Je le supplie d'oublier, comme je l'oublie moi-même en ce moment, que je ne crois plus au maître dont il est le serviteur. . .

L'abbé secoua la tête :

— Je ne comprends pas bien^ fit-il, ce que vous attendez de moi, si vous repoussez Dieu... Mais la conscience a ses contradictions, et vous rendez un bel hommage à TÉglise dont vous êtes sorti... Parlez, je vous écoute...

— Monsieur l'abbé, j'ai commis un crime... Sa figure ne bougea pas : on eût dit qu'il s'at-

lendait àcet aveu. Et je lui répétai mon histoire, telle que je l'avais contée à Yiry, telle que je me l'étais tant de fois racontée à moi-même, avec une entière franchise, sans rien cacher de ce qui pouvait aggraver ma faute, et non plus de ce qui l'excusait peut-être. Pour la seconde fois, ma confession fut complète; elle était aussi plus facile que je ne l'aurais cru.

Le prêtre ne m'interrompit pas, ne me posa pas une question. Quand j'eus fini, il resta un instant muet^ et, sans hésitation, d'une voix sûre, prononça :

— Mon frère, vous êles un grand coupable!...

J'attendais ces paroles, sûr qu'elles tomberaient de sa bouche, sûr qu'il n'en viendrait pas d'autres; je les attendais dans les affres du condamné qu'une suite de témoignages ont accablé de preuves, qui lit son arrêt dans les yeux de ses juges et qui, pourtant, jusqu'à ce que leurs lèvres l'aient prononcé, espère encore contre l'évidence. Pourtant, quand elles furent tombées sur moi, au lieu de m'anéantir dans UQ désespoir plus profond, il me sembla que j'étais soulagé . EnOn, c'était fini ! Je savais ce que je voulais savoir. Je trouvais une voix d'accord avec la voix secrète de ma conscience, la certitude succédait aux angoisses de ma raison affolée, et, n'ayant plus rien à espérer, je n'avais plus rien à craindre. Je craignais encore pourtant, et je ne pus que murmurer :

— Ah! parlez-moi! Dites-moi ce que vous ponsez I...

L'abbé Borrant, cependant, réfléchissait. J'osai le regarder. Ses yeux ne se fixaient pas sur moi. Ils erraient dans le vide, à la fois chercheurs et doux, n'exprimant nulle colère, nulle

indignation, limpides comme si rien ne pouvait troubler leur sérénilé.

— Oui, vous êtes coupable, reprit-il lentement, et votre faute vient surtout d'avoir eu trop de confiance en vos propres lumières et en votre propre force... Vous êtes coupable dès le premier jour où vous avez ouvert voire cœur à une pensée d'adultère...

Je protestai du geste. Il ne me laissa pas parler :

— Oh ! elle était déguisée, je le sais bien, elle se cachait sous le voile de la pitié, de la sympathie, de l'amitié... Elle existait pourtant, puisqu'elle a grandi, puisqu'elle vous a entraîné là oii elle a voulu ; et votre premier tort a été de ne pas le reconnaître, de ne pas vous méfier de vous... Vous l'avez reconnu plus tard : la faute est dans la pensée plus que dans l'acte, et combien il avait raison, celui qui a dit : « Lorsque vous convoitez la femme du prochain vous avez déjà commis l'adultère dans votre cœur I » Mais vous ne pensiez pas à lui ; vous croyiez en vous-même !... Et c'est ainsi que vous vous êtes perdu, parce que vous avez voulu vous placer au-dessus des lois éternelles,

des lois simples, de celles qui n'admettent ni discussion ni atténuation, et que le Décalogue a si lumineusement résumées en commandant: Tu NE TUERAS POINT. Ce u'cst pas à nous de discuter cet ordre : il ne faut pas tuer, voilà tout. La vie appartient à Dieu seul : il n'y a aucun motif, aucun, qui puisse nous excuser de la lui voler, ne fût-ce que d'une demi-seconde... Mais vous aviez cessé d'écouter sa grande voix, vous vous enfonciez dans votre orgueil, dans votre erreur... Vous raisonniez, et vous ne vous aperceviez même pas que vossophismes étaient d'accord avec votre cœur... Vous les attribuiez à votre conscience, ils ne venaient que de votre passion... Des dialecticiens trouveraient sans doute à atténuer votre crime ; des gens du monde sauraient peut-être vous disculper ou même vous absoudre... Moi, je ne puis que vous condamner...

Il ajouta encore, en hésitant un peu, comme si sa charité d'homme imposait cette concession à sa sévérité de prêtre :

— Si quelque chose diminue votre faute, c'est votre remords... Et cela n'est point assez !..

J'aurais peine à décrire l'impression que me

produisaient ces paroles. Elles s'imposaient à moi comme l'Absolu. J'aurais voulu me défendre maintenant, et je ne trouvais pas un mot à dire. Quelques phrases avaient suffi à réduire en poussière les arguments où je m'étais complu et que je n'aurais plus su formuler, même en pensée. Mes yeux s'ouvraient enfin — devant quel abîme!... Pourtant, une espérance luisait dans mes ténèbres : celui qui voyait si clairement le mal devait connaître le remède. Et je m'écriai, ou plutôt je gémis :

— Ah ! que faut-il faire? que faut-il faire?... L'abbé me répondit, de sa voix toujours

ferme :

— Je ne puis vous parler comme je le ferais à un chrétien, puisque vous ne croyez pas... Ce n'est pas au prêtre que vous vous êtes adressé : je n'ai pas à vous dire comment le prêtre essayerait de vous réconcilier avec Dieu... Mais la morale éternelle, qui existe pour les impies comme pour les croyants, fixe aux uns comme aux autres les conditions du pardon... Je ne puis vous dire qu'une chose : il vous faut expier.

— Je suis prêt à toutes les souffrances..*

Mais là encore, ma conscience ne me dit plus rien... J'ai vu mon crime, je ne vois pas comment je pourrais l'expier... Faut-il me livrera la justice ?... Oh 1 cela me serait facile I...

L'abbé Borrant réfléchit un instant. Comme je venais de le lui dire, j'étais prêt à tout : un signe de lui, et je courais me dénoncer.

— Non, me dit-il... Ce n'est point la justice des hommes que vous avez offensée : imparfaite comme elle est, apte au plus à prononcer dans les cas ordinaires où s'applique la loi brutale du talion, elle ne comprendrait pas votre faute... Vous feriez pitié à vos juges, capables peut-être des mêmes erreurs que vous ; tous les jurés vous acquitteraient; et leur verdict ne suffirait pas à vous rendre la paix ; car je vous crois profondément sincère et , maintenant, sévère envers vous-même... Cherchez donc à être votre propre justicier !...

— Mon propre justicier ! ... répétai-je. Certes, je vois bien que je suis coupable. Je me condamne. Mais à quelle peine ? Voilà ce que je ne peux savoir...

— La peine, nous la trouverons... Mais comme elle sera volontaire , voudrcz-vous

l'accepter?... Nous verrons... Votre acte avait un mobile, vous poursuiviez un but, n'est-ce pas ?...

Inquiet, j'hésitais à répondre ; l'abbé répéta, d'une voix plus sévère :

— N'est-ce pas ?

J'acquiesçai d'un signe.

— Ce but, reprit-il, vous l'avez atteint. Aujourd'hui, vous jouissez des effets de votre crime... Ne comprenez-vous pas?

Je commençais à comprendre, en effet, et une révolte secouait tout mon être.

— Je devine ce que vous allez me dire. Monsieur l'abbé ! m'écriai-je : c'est pour ma femme que j'ai tué, pour l'avoir, pour vivre avec elle : donc il me faut la quitter ?...

— Vous l'avez dit vous-même : donc, vous sentez que c'est la réponse d'En-Haut.

— Eh bien ! non î... Cela, je ne le peux pasl... Je veux bien souff'rir, je veux bien mourir..., mais un tel sacrifice, jamais, jamais !...

Le regard que l'abbé dirigeait sur moi devint dur, presque cruel.

— Alors, dit-il sèchement, à quoi sert votre repentir ?...

— Ce n'est pas à moi que je songe, non, je vous assure... Mais elle !... Quoi donc ?... Elle qui n'a pas une mauvaise pensée à se reprocher, elle qui a déjà tant soufïert de sa pauvre vie, elle à qui j'ai cru rendre le bonheur, elle, l'innocente, expierait avec moi, pour moi, comme moi, mon crime qu'elle ignore !... Elle souffrirait pour le mal que j'ai fait, plus que moi peut-être. .. Et vous appelez cela la justice !...

L'abbé parut remué...

- — Hélas ! dit-il plus doucement, c'est la fatalité du péché — c'estjquelquefois son plus lourd châtiment — qu'il traîne après lui une longue suite d'effets o\i les coupables et les innocents souffrent ensemble... Dieu l'a dit : les enfants expient les fautes de leurs pères... Nous ne pouvons attenter à la Loi sans ébranler du coup tout le groupe humain et moral dont nous sommes... Si vous Icroyiez, vous sauriez qu'il n'y a là rien d'injuste, puisque nous sommes tous solidaires de la même faute originelle : il n'y a pas d'innocents !...

— Oh! m'écriai-je, je reconnais bien la barbarie de votre religion qui, déplaçant les res-

ponsabilités, fait peser sur les créatures le poids de l'erreur du Créateur !... Allez ! je sais dans quel ascétisme contre nature vous avez puisé cette loi monstrueuse !... Et je n'y crois pas, je n'y peux pas croire. . . Gardez votre dogme sanglant qui justifie les peines imméritées ; gardez-le. — moi, je n'en veux pas, je le repousse de mes dernières forces !...

La voix tranquille et sûre de l'abbé me répondit :

— Vous ne croyez pas en Dieu, et cependant, quand l'Iieure de la crise a sonné, vous avez senti sa main sur vous et vous vous êtes adressé au plus humble de ses ministres.. . Vous ne croyez ni au bien ni au mal, et cependant, à peine tombé dans les filets du mal, vous avez senti votre esclavage... De même, vous sentirez bientôt la vérité profonde de cette loi que vous invectivez à cette heure, car ce n'est qu'en pliant sous elle que vous retrouverez la paix...

Bien plus que les paroles du prêtre, sa voix, son geste, son attitude agissaient sur moi. Évidemment, ni ma confession, ni ma révolte, ni le désarroi intérieur que trahissait la violence

de mes propos, ne le troublait. L'orage de mon cœur se brisait contre la solidité de sa foi. Rien de ce que je venais de lui dire ne lui semblait difficile ou complexe. Bonne ou mauvaise, il avait une réponse à tout, parce que, pour lui, tout était simple, facile et réglé : de la loi qui ordonne à la loi qui punit. Et cette sérénité, sans me convaincre, m'en imposait. Je comprenais qu'il ne servait à jien de me débattre, qu'aucun de mes ^arguments n'aurait de prise sur ce roc, et que, puisque j'étais venu librement auprès de lui, je n'avais qu'à me soumettre ou à m'en aller.

— Eh bien I lui dis-je, je réfléchirai, je verrai.

Et il me reconduisit gravement, sans me donner la main.

Ce furent alors mes plus douloureuses journées.

Aujourd'hui, lorsque je me reporte à ces hésitations suprêmes, j'en retrouve à travers les années le frisson d'angoisse, TefTarement, le désarroi. Quelquefois même, revenant sur ce qui s'est passé, je me demande si ce prêtre, dont l'ordre retentissait alors impérieusement en moi, n'a pas achevé de m'égarer. Oui, deux existences sacrifiées, la solitude et le malheur introduits dans deux âmes, le châtiment que je méritais imposé à l'innocente qui devait en souffrir autant et plus que moi^ tout cela pour apaiser un remords inutile, cela me semhle souvent injuste et cruel. Tant d'hommes au-

raient accepté paisiblement le fait accompli î Pourquoi donc la chimère qui me rongeait m'empêchait-elle de l'accepter aussi ? Le passé ne nous appartient plus : qu'importe ce qu'il roule dans ses vagues ? Aussi, si dans mon isolement sans joies je n'avais fini par trouver une tranquillité d'esprit presque complète, si après le sacrifice qui me laissa pantelant je n'avais senti descendre sur moi la paix d'un pardon régénérateur, si je n'avais appris qu'elle aussi trouva enfin sa paix, je croirais certainement qu'une maladie de la conscience, legs des ardeurs dévotes des ancêtres, aggravée par la consultation du prêtre, m'avait seule conduit à la résolution extrême que je pris à la fin. Mais, quoique je ne sois pas revenu à la foi perdue, quoique ma raison continue à repousser les dogmes dont l'abbé Borrant réussit à, m'iraposer l'autorité, il me faut bien reconnaître en moi-même l'existence d'une force mystérieuse, supérieure à mes passions comme à ma logique, indépendante à sa manière, dont la crise que je viens de raconter a été l'éclatante manifestation. Est-ce l'âme immortelle et divine qui. à travers notre chair et notre esprit,

reste malgré nous en communion avec son hypothétique créateur ? Est-ce un résidu de préjugés sucés avec le lait, qui survit obstinément dans la déroute de nos croyances et nous gouverne sans que nous l'apercevions ? Je ne le sais pas plus aujourd'hui qu'hier. Tout ce que je sais, c'est que l'ordre que m'avait apporté cette voix devenait de plus en plus bref et clair ; c'est que je me débattais en vain contre lui, de tout l'effort de mon amour éperdu et de ma raison chancelante; c'est que je devais lui obéir à la fin et retrouver la paix intérieure dans cette obéissance, parmi les ruines de tout moi-même.

En effet, les paroles du prêtre, que j'avais d'abord repoussées, me gagnaient peu à peu. Mon intelligence continuait aies réfuter victorieusement; cependant, elles me pénétraient, comme un poison ou comme un remède; elles me conquéraient lentement ; elles me mataient ; et leur action devenait toujours plus efficace, à mesure que, plus près de l'abîme où elles me poussaient, j'en mesurais mieux la profondeur C'était quelque chose comme ce vertige qui vous retient au bord du gouffre sur la corniche

que VOUS voudriezfuir, jusqu'àce quevosjambes fléchisseul, jusqu'à ce que votre tête se penche, vous gagne et vous entraîne...

Que de liens, pourtant, il me fallut briser !... Pendant que ce travail inconscient s'accomplissait en moi, Clotilde se rassérénait, comme si elle eût enfin chassé les mauvais soupçons qui la harcelaient : peut-être n'était-ce qu'une feinte ; peut-être espérait-elle restaurer notre bonheur à force de m'entourer de sécurité, de douceur et d'amour ; peut-être aussi, dans l'effort que j'accomplissais pour secouer la tyrannie qui pesait sur moi, paraissais-je moins sombre et la trompais je sans le vouloir sur mon état d'esprit. Quoi qu'il en fût, l'affection et la sérénité renaissaient en elle : je le voyais, et jamais je ne l'avais tant aimée. J'aimais son âme, j'aimais sa chair, je la sentais en moimême comme un morceau de mon être, j'avais besoin de ses regards, de ses sourires, de ses baisers, — et je m'abandonnais à ce bonheur que j'allais jeter loin de moi, à ce répit de condamné, avec une espèce d'âpretc nerveuse et passionnée. Ma volonté protestait, se révoltait, luttait, tantôt secondée par ma passion

qui remportait un instant, tantôt dominée par cette force étrangère qui l'accaparait, lui montrant chaque jour plus clairement la nécessité d'une résolution de plus en plus cruelle. Ou bien, mon amour s'attendrissait, se teintait de pitié, pleurait sur le malheur tout proche. 11 me fallait alors prendre la main de Clotilde, la garder longtemps, la caresser doucement ; il me fallait serrer la pauvre chère contre moi, avec des larmes dans les yeux, en lui demandant en moi-même pardon de ce que j'avais fait et de ce que j'allais faire, et en répétant :

— Mon Dieu! que je l'aime ! que je l'aime î...

En sorte qu'elle croyait le mauvais sort conjuré et me rendait mes caresses, avec une flamme de bonheur dans les yeux, heureuse de m'avoir reconquis, oubliant le secret, le danger inconnu que lui voilait mon retour de tendresse. Et moi, lorsque je l'avais quittée, pendant les heures, d'habitude consacrées au travail, que je passais dans mon cabinet, j'écrivais , corrigeais, déchirais et recommençais sans cesse la lettre que je comptais lui laisser enfuyant...

i]06 LA SACRIFIÉE

Oh I qu'il m'est douloureux d'évoquer ainsi le spectre de ces derniers jours de bonheur ! Certes, c'était un bonheur maudit, un bonheur empoisonné, un bonheur cruel, fait de la jouissance désespérée de ce que j'allais perdre, de l'effort pour repousser l'évidence qui m'entraînait, de l'effroi du moment où je serais vaincu, d'un reste d'espoir absurde et tenace, mais c'était du bonheur encore. Hélas ! je le vois bien, maintenant !...

Je finis par me fixer une date extrême, que je me jurai de ne pas dépasser. Je me répétais:

(( Tel jour, à telle heure, j'entrerai chez ma femme, je lui tendrai la lettre, je lui donnerai un dernier baiser, et je m'en irai, pour jamais... »

Et je me donnais à moi-même une sorte de répétition de cette scène un peu théâtrale, étudiant mes gestes, mes intonations, mes regards, pesanttous les mots dont je me servirais. Puis, lorsque tout était bien réglé, j'ajoutais :

«... Si pourtant, au jour fixé, à l'heure fixée, j'hésite encore, — alors, nous resterons ensemble, et je n'y penserai plus!... »

Et je m'efforçais de me démontrer que mon

impression de ce jour choisi par moi, — un jeudi, à cinq heures, — serait un ordre du Destin, — peut-être le signe du pardon mystérieux que j'attendais toujours.

J'arrivai au jeudi fatal sans avoir pu arrêter les termes de ma lettre, toute la journée je me déhattis pour l'écrire. Impossible. Les mots ne venaient pas, les phrases disaient autre chose que ce que je voulais dire. J'étais tellement absorbé dans cette lutte impuissante avec ma pensée, que je n'entendis pas sonner le déjeuner. Clotilde, ne me voyant pas descendre, vint elle-même me chercher.

— Qu'est-ce que vous faites donc, me demanda-t-elle en s^approchant de moi.

Je dus lui répondre :

— Quelque chose de très pressé...

Elle me gronda amicalement :

— Il n'en faut pourtant pas oublier lesrepas ! Allons déjeuner, et prenez garde de trop vous fatiguer!..,

L après-midi, je me remis à la besogne opiniâtrément et toujours en vain; et quand j'entendis sonner cinq heures, je déchirai mou dernier brouillon...

Pourquoi donc avais-je choisi cette heure du crépuscule où la mélancolie du jour qui meurt vous enveloppe et vous énerve V Une heure de faiblesse, d'inconscience, que je n'ai jamais aimée, que je hais maintenant, car, pour peu que j'y sois inactif, je retrouve dans le silence de l'obscurité grandissante, très vague et mortellement douloureuse, l'impression lancinante de cet irrévocable moment. L'impression, disje, presque rien de plus. Je me suis rappelé exactement, avec tous leurs détails, les autres scènes les plus graves du drame de ma vie. Tantôt, elles étaient comme gravées dans mon souvenir, en sorte qu'il me suffisait d'un léger effort d'attention pour les retrouver tout entières, tantôt il y manquait quelque chose, et pour les reconstituer, il me fallait adresser un appel à ma mémoire. Mais enfin, elles sont toutes revenues, et j'ai pu suivre le dessin de mes impressions et de mes sentiments brodés sur la trame des événements.

Là, au contraire, il y a comme une solution de continuité. Je revois certains détails qui ne sont peut-être pas parmi les plus importants,

j'entends le son de ma voix quelques-unes de mes paroles, je revois Clotilde dans deux ou trois de ses attitudes ; le reste se perd dans un brouillard, précisément comme les contours et les couleurs des choses dans Tobscurité de la nuit qui tombe.

C'est qu'aussi je n'avais la conscience exacte ni de ce que je faisais, ni de ce que je disais. Au coup de cinq heures, je m'étais levé presque mécaniquement, la tète vide, ne calculant plus, ne discutant plus, ne raisonnant plus, comme un hypnotisé qui exécute une résolution qu'il n'a pas prise, et qu'une volonté étrangère, figée en lui, lui impose.

Lorsque j'entrai dans le boudoir de ma femme, — une petite pièce qu'elle aimait beaucoup, 011 ses ouvrages, ses bibelots, ses livres préférés mettaient comme un peu de son âme, — elle était assise devant une broderie commencée, qu'elle venait sans doute de poser: elle aussi subissait l'action déprimante de l'heure et rêvait à des choses indécises et troubles.

Je la vois très nettement ; je vois le mouvement de sa tête qui se tourna vers moi

quand la porte s'ouvrit, le sourire commençant sur ses lèvres qui s'éteignit dès mes premiers mots. Mais comment suis-je entré en matière ? Comment m'y suis-je pris pour la préparer an récit qu'il me fallait lui faire? En quels termes lui ai-je raconté mon crime? Il me serait impossible de le dire. Peut-être que je fus brutal, que je ne la ménageai pas, que je lui dis très vite ce que je devais lui dire, en homme qui plie au moment de se décharger d'un fardeau trop lourd et le laisse tomber. Peut-être, au contraire, trouvai-je d'instinct des mots adoucis, des périphrases atténuantes; peut-être m'exprimai-je comme je m'étais exprimé avec Viry et avec l'abbé Borrant. Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus comment elle m'écouta, quelle fut l'expression de ses yeux, l'intensité de son attention, sa stupéfaction ou son angoisse pendant que je parlais. Mais je la vois se dresser toute droite, en balbutiant :

— Tu as fait cela pour moi... pour moi... pour moi!,..

Sans doute, je [la crus indignée, car je lui dis, les mains tendues:

— Pardon !... Pardon !...

Et j'entends les vibrations de sa voix, quand elle s'écria:

— Te pardonner?... Mais je t'aime!...

Et je la sens dans mes bras, où elle se jeta violemment, dans un élan de générosité et d'abandon qui lui faisait oublier la délicate réserve à laquelle elle m'avait accoutumé.

Oui, cet épisode de notre dernier entretien est présent devant ma mémoire comme s'il datait d'hier; j'en éprouve encore l'émotion, poignante, aiguë, divine, douloureuse, qui me fit sentir comme dans un éclair l'immensité de notre amour et le déchirement de l'adieu. Puis, ce qui vient après se perd de nouveau dans une brume épaisse...

Cet élan spontané de la chère et noble créature, ce pardon qui jaillissait du plus profond de son cœur, ce cri qui me relevait à- mes propres yeux, j'aurais pu les accepter comme une absolution J'aurais pu m'écrier: , « Ah I tout est oublié, puisque tu m'aimes ! » J'aurais pu — je me dis parfois : j'aurais dû — être aussi compatissant pour elle qu'elle l'était pour moi, avoir pitié de son amour, comme elle avait pitié de ma faute, me pardonner pour

312 LA SAGR:FIZE

elle et rejeter enfin |le passé au passé. Et je ne me rappelle pas si j'en eus seulement l'idée... Comment eus-je le courage de la repousser ? Comment déliai-je ses bras qu'elle avait noués à mon cou, comme pour m'enchaîner, me retenir, me défendre ? Comment lui expliquai-je l'expiation nécessaire^ l'ordre cruel auquelj'obéissais, le départ préparé, — la fin de tout? Je ne sais plus. Sans doute, c'était toujours cette volonté étrangère, passée en moi, qui parlait et agissait pour moi : il y avait divorce entre mon corps et mon cœur, je n'étais plus qu'une forme vide exécutant les desseins d'une autre âme. Et puis, la nuit était tombée ; elle cachait tout, elle nous enveloppait dans son obscurité comme dans un chaos, elle engloutissait les mots à mesure qu'ils tombaient de mes lèvres.

Peut-être que la scène se prolongea longtemps encore ; peut-être que Clotilde essaya de me prouver que je me trompais, que je n'étais pas coupable ou que j'étais pardonné; peut-être lui répondis-je. Ou bien, je me suis arraché de ses bras, brutalement, pour m'enfuir. J'ai beau regarder dans ma mémoire : je n'y vois qu'une forme vaguement blanche, ef-

fondrée sur un sofa. J'ai beau écouter dans mon souvenir : je n'entends qu'un râle sourd, plaintif, affreux, un râle d'agonie qui déchirait silence...

Et puis, je me revois, quelques heures plus tard, battant le pavé sous des réverbères, le long de rues étroites oi^i personne ne passe jamais, dans un quartier pauvre, éloigné, honteux; et j'entends comme un roulis monotone de tempête, fait du bourdonnement de Paris et de celui de mes pensées, qui me berça jusqu'au moment oii, reprenant mes sens, recommençant à poursuivre des ébauches de raisonnement, je me dis, dans une espèce de délire lucide, que le sacrifice était accompli, que je n'avais plus rien au monde, que pourtant il fallait vivre, recommencer à vivre...

J'eus encore à subir une dernière tentative de Yiry. Cet excellent ami, dont le masque glacial cachait décidément un brave cœur, réussit à me découvrir dans la retraite oii je m'étais enfui. Il vint s^efforcer de me ramener de ma décision. Il me répéta, avec plus de force, tout ce qu'il m'avait dit, ajoutant d'autres arguments à ceux que je connaissais

314 LA SAG:\IFIÉE

déjà. Comme cette sag-esse mondaine, qui lui dictait ses discours, me paraissait insuffisante et pauvre 1 Pourtant, il avait pour lui l'apparence de la raison, il pouvait sans peine me mettre le doig-t sur mes propres contradictions :

— Voyons, s'écriait-il en me trouvant inébranlable, soyez au moins conséquent 1 Vous n'êtes pas un croyant, vous n'êtes pas un chrétien, et tous vos remords supposent une loi divine, et toute votre conduite témoigne d'une foi qui touche à l'ascétisme 1

... Eneffet, je ne savais rien de Dieu, rien de mon âme, rien du Bien ni du Mal, rien de plus que ce que j'en ignorais dès longtemps. Mais je SENTAIS confusément, comme à l'aide d'un organe inconnu, que j'avais satisfait à une loi supérieure et juste, et que je ne pouvais plus m'y soustraire, et que toute ma vie mon crime,, mon bonheur, mes remords, ma suprême résolution, Clotilde elle-même, que tout cela n'était plus que le passé : un passé perdu dont je m'éloignais chaque jour comme un vaisseau fuyant un écueil, et oii rien, jamais, ne me ramènerait...

Gomme ma raison le repoussait, sans donner

ses motifs d'ailleurs, inerte et immuable, Viry essaya d'en appeler à mon cœur. Il me parla de Clotildc, seule, qui m'aimait toujours.

— Vous n'avez donc aucune pitié d'elle?... Oh! si, j'avais pitié d'elle!... Ce n'était plus

ma propre souffrance, c'était la sienne seule que je sentais en moi. Il me semblait que, dans mon dur sacrifice, ma personnalité s'était envolée ailleurs, en dehors des passions, à l'abri de leurs morsures. Je ne désirais rien, je ne reg-rettais rien. J'étais calme. Seulement, chaque fois que je pensais à elle, j'entendais dans mon cœur l'écho de ses larmes, je pliais sous le poids de sa solitude, je pleurais avec elle, sur elle. Mais ma pitié ne pouvait rien changer à ce que j'avais fait; elle devait rester stérile. Et Viry, je crois, ne me comprit pas, lorsque je lui dis :

— Oh I je la plains, je la plains de toute mon âme !... Mais je ne puis rien... rien !...

Peu à peu, je me suis rattaché à la vie, si cette expression courante peut traduire les nouveaux sentiments qui m'animent et me dirigent. Il y avait devant moi un vaste champ grand ouvert, le champ de la charité. Sans

316 LA SAGRll^IÉE

effort, — quel sacrifice pouvait me coûter, à présent ? — j'ai renoncé à la carrière que j'avais rêvée, à la science, à la célébrité, à la fortune. Je me suis enfermé dans la simple pratique de mon art, par lequel j'avais fait k mal, et qui m'a permis de soulager quelques misères. Ainsi, je me suis procuré des satisfactions qui me remplacent celles que je ne recherche plus. Et j'ai découvert, au terme de mes batailles, cette loi chrétienne, qu'en renonçant à soi-même on trouve plus de biens qu'on n'en aurait pu acquérir en laissant se développer son énergie et son esprit de conquête. Peut-être que Dieu n'existe pas, peut-être que ses commandements ne sont que parole humaine, peut-être que le Bien et le Mal sont de vaines conceptions de nos esprits. Mais, parmi ces éternels pourquoi, parmi ces obscurs ' problèmes, je vois pourtant une certitude émerger des terrains brumeux de Tlnconnaissable : nous nous sommes à nous-mêmes nos propres ennemis; nos désirs, nos volontés, nos passions sont des mirages qui ne nous attirent que pour nous décevoir; notre seule sagesse^ c'est de les abdiquer définitivement, dans une

humble soumission au décret, d'oià qu'il vienne, qui nous ordonne d'en dégager nos âmes, afm qu'elles soient toujours prêtes à recevoir la grâce ou la mort, à entrer libres et pures dans le néant ou dans l'éternité.

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