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La Sagesse de Jean-Jacques

Bien des personnes qui s'inclinent volontiers devant l'incomparable talent d'écrivain de notre compatriote Jean-Jacques Rousseau, qui ne font aucune difficulté de lui reconnaître des aspirations élevées et généreuses, portent à d'autres égards un jugement assez-désavantageux sur son compte.

Ces personnes considèrent Rousseau comme un esprit habituellement enclin à l'exagéra ■ tion, incapable de voir le véritable aspect des choses et se repaissant de chimères dangereuses. Nous sommes persuadés qu'en jugeant delà sorte Rousseau on lui fait tort et que de semblables appréciations proviennent de préventions injustes ou reposent sur une connaissance incomplète et superiicielle des écrits de notre illustre concitoyen.

Sans doute, Rousseau, très-impressionna-

ble, dépasse fort souvent sa pensée, et la passion l'entraîne à des affirmations paradoxales. Mais, ou nous nous trompons fort, ou le lecteur qui aura pris la peine d'examiner de près l'ensemble des œuvres de Jean- Jacques en rapportera la conviction que Rousseau était au fond un esprit modéré, pondéré, poursuivant la vérité avec effort, basant ses affirmations sur de patientes observations, fuyant les extrêmes, recher" chantrordre,réquilibreet l'harmonie, et qu'en dépit des emportements regrettables de sa plume, son caractère était foncièrement bienveillant et affectueux.

En religion, Rousseau témoigne un respect sincère pour les croyances et les institutions qu'il croit devoir combattre, il ne manie point la sape d'une main aveugle, il cherche à conserver ce qui lui paraît essentiel, il veut rallier les hommes séparés par des conceptions diverses autour de principes qu'il considère comme inattaquables; tout en manifestant son antipathie pour les dogmes qui divisent, il condamne l'esprit de négation, recommande la foi qui relève et console.

En philosophie et en morale, Rousseau évite de se prononcer sur des questions de pure spéculation, écarte l'esprit de système, il en appelle surtout à l'évidence intérieure, à la conscience. Plusieurs des règles qu'il a indiquées pour l'éducation de l'enfance sont conformes aux principes d'une saine psychologie et ont été consacrées par l'assentiment des pédagogues les plus éclairés.

En politique, Rousseau proclame la démocratie, non point comme une panacée universelle, mais comme le régime normal de la société civilisée, et l'Europe ne gravite-t-elle pas aujourd'hui visiblement vers l'idéal qu'il a tracé? Mais on n'a pas dit assez jusqu'ici que Rousseau associe étroitement au principe de la souveraineté du peuple la revendication des droits individuels, il entend que l'exercice de cette souveraineté soit entouré de garanties protectrices, il msiste avec force sur l'obéissance due à la loi. Rousseau ne se propose nullement d'introduire brusquement et partout les institutions démocratiques mais bien de les acheminer par un progrès régulier; il ne fait jamais appel à la révolu-

tion. Il n'hébite pas à faire l'élogo du gouvernement de Genève, bien que ce gouvernement tel qu'il était constitué de son lemps ne répondît que très-imparfaitement au type de FEtat démocratique; il exhorte ses concitoyens à le maintenir et à le perfectionner graduellement.

Rousseau professe hautement le culte de l'idéal, et c'est même là le cachet de son originalité et le secret de son prestige ; mais il a aussi l'œil ouvert sur les réalités, et a fait^ sous beaucoup de rapports, œuvre d'homme pratique. Rousseau a beaucoup démoli, et toutes ses démolitions ne sont pas également approuvables, il a été souvent infidèle à ses propres principes et il a porté une main profane sur des choses qu'il eût dû respecter; mais il a aussi voulu et su édifier, il a concouru, dans une large mesure et au prix de douloureuses épreuves, à l'arrangement de l'habitation intellectuelle et morale qui nous procure bien des satisfactions, à noushommes du dix-neuvième siècle.

Aucuns diront peut- être que c'est un Rousseau fantastique que nous découvrons à leurs regards étonnés, qu'ils s'en

tiennent à leur Rousseau sophiste et énergumène et ne veulent pas entendre parler de notre Rousseau débonnaire et raisonnable. Nous n'avons garde d'engager une discussion avec nos contradicteurs et nous nous empressons de nous taire pour donner la parole à l'écrivain qui, il y a plus de cent ans, charma ses contemporains et qui peut encore enseigner de bonnes choses à notre erénération.

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