‹ La Sagesse de Jean-JacquesChapitre 2 sur 7 · ROUSSEAU MORALISTE · texte numérisé non relu

ROUSSEAU MORALISTE

— Selon le cours ordinaire des choses , de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n'est pas à tout prendre un mauvais présent.

(Lettre à Voltaire.)

— J'espère et l'espérance embellit tout.

— Il faut distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe n'a jamais nié l'existence, du mal général que nie l'optimisme.

— Vous n'avez pas besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale. Rentrez dans votre cœur et vous les y trouverez. Pour être vertueux, il suffit de vouloir Tètre ; et si vous avez cette volonté tout est fait; votre bonheur est décidé.

(L. à un jeune homme.)

— Ecoutez cette voix secrète qui parle à tous les cœurs et soyez vertueux pour savoir ce que c'est que de l'être.

— Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même» chacun sent ce qui est bien, chacun discerne ce qui est beau.

— Un méchant heureux ne fait envie à personne.

— L'hommage que le méchant rend au juste en secret est le vrai titre de noblesse que la nature a gravé dans le cœur de l'homme.

— Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n'est pas moins tourmenté que s"il n'eût point réussi ; l'objet est changé, l'inquiétude est la même.

— Il est certain que les méchants sont tous misérables , quel que soit leur sort apparent, parce que le bonheur s'empoisonne dans une âme corrompue, comme le plaisir des sens dans un corps mal sain.

(L. à d'Off reville.)

— La vertu ne donne pas le bonheur, mais elle seule apprend à en jouir quand on l'a, elle fait porter plus patiemment les maux et goûter plus délicieusement les biens. {Id.)

— En quoi consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? à diminuer l'excès des désirs sur les facultés et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté.

— Celui dont la force passe les besoins est un être fort ; celui dont les besoins passent la force est un être faible. Mesurons le rayon de notre sphère, et restons au centre, comme l'araignée au milieu de sa toile; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes , et nous n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse , car nous ne la sentirons jamais.

(Emile.)

— Otez les douleurs du corps et les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires.

— La vérité n'a presque rien fait dans le monde parce que les hommes se conduisent toujours plus par leurs passions que par leurs lumières, et qu'ils font le mal, approuvant le bien.

(jL. à la Soc. économ. de Berne, 1762.)

— Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie. 11 est dès celle-ci dans le cœur des méchants.

— Nous croyons suivre l'impulsion de la na-

tureet nous lui résistons; en écoutant ce qu'elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs, l'être actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de l'âme, les passions sont la voix du corps.

— La vertu n'appartient qu'à un être faible par sa nature et fort par sa volonté.

— Il ne dépend pas de nous de n'avoir ou de n'avoir pas des passions, mais il dépend de nous de régner sur elles.

— Le sage en employant toutes ses forces à bien possséder ce qu'il a, est plus puissant et plus riche de tout ce qu'il désire moins que nous.

— Ce sont les passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature.

— Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien' ce qui importe à Thomme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi.

— Soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux.

— J'aime mieux expier mes fautes que les excuser ; quand ma raison me dit que j'ai fait dans une situation ce que j'aurais dû faire, je l'en crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dément.

— L'occasion de faire des heureux est plus rare qu'on ne le pense ; la punition de l'avoir manquée est de ne plus la retrouver.

— Il n'est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. Si on y parvient, il est plus pur, plus solide et plus doux par elle; si on le manque, elle seule peut en dédommager.

— Il n'est pas si facile qu'on pense de renoncer à la vertu. Elle tourmente longtemps ceux qui l'abandonnent, et ses charmes, qui sont les délices des âmes pures, sont le premier supplice du méchant qui les aime encore et n'en saurait plus jouir.

— La conscience ne trompe jamais une âme qui la consulte sincèrement.

— Il faut rougir de faire une faute et non de la réparer.

— Ce n'est pas cjuand une vilaine action vient d'être faite qu'elle nous tourmente; c'est quand, longtemps après, on se la rappelle ; car le souvenir ne s'en éteint point.

— La patience, la douceur, la résignation, l'intégrité, la justice impartiale, sont un bien qu'on emporte avec soi et dont on peut s'enri-

richir sans cesse, sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix.

(Les Bêveries, 1777.)

— Quoi! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, baauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elle ; ou plutôt tu veux en vain t'avilir; ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. {Profession du vicaire. )

— Nul être matériel n'est actif par lui-même et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n'est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire et quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours ^a puissance de vouloir, non la force d'exécuter.

(Idem)

— En méditant sur la nature de l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts , dont l'un s'élevait à l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel, dont la contemplation fait les délices du sage et dont l'autre le ramenait bassement en lui-même, l'asservissait à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui imposait de grand et de noble le sentiment du premier de ces principes. En me sentant entraîné , combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais : « Non, l'homme n'est point un ; je veux et ne veux pas ; je me sens à la fois esclave et libre ; je vois le bien, je l'aime et je fais le mal ; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent; et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister.

{Idem.)

— Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins, et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour «tre sages ; voyons notre faiblesse et nous serons forts.

{N. Héloîse.)

— Quand je me livre aux tentations, j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je nie déprave, et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la voix du corps.

(Id.)

— Voulez-vous rejeter l'intelligence universelle? Les causes finales vous crèvent les yeux. Voulez-vous étouffer l'instinct moral, la voix interne s'élève dans notre cœur, y foudroie les petits arguments à la mode et nous crie qu'il n'est pas vrai que l'honnête hommo et le scélérat, le vice et la vertu ne sont rien.

— L'homme de la nature apprend à porter en toute chose le joug de la nécessité et à s'y soumettre, à ne murmurer jamais contre la Providence qui commença par le combler de dons précieux, qui promet à son cœur des biens plus précieux encore, mais qui, pour réparer les injustices de la fortune et des hommes choisit son heure et non pas la nôtre et dont les vues sont trop au-dessus de nous pour qu'elle nous doive compte de ses moyen3.

— Homme, ne cherche plus l'auteur du mal; cet auteur c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu soufïres, et l'un et l'autre vient de toi.

— Murmurer de ce que Dieu n'empêche pas l'espèce humaine de faire le mal, c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu'il lui donna droit à la vertu.

— Il y a un intérêt c[ui ne tient point aux avantages de la société, qui n'est relatif qu'à nous-mêmes,au bien de notre âme, à notre bienêtre absolu et que pour cela j'appelle intérêt spirituel ou moral par opposition à l'intérêt temporel. Cet intérêt, pour n'avoir pas des objets sensibles matériels, n'en est pas moins vrai, pas moins grand, pas moins solide et, pour tout dire en un mot, le seul cpi, tenant entièrement à notre nature, tende à notre véritable bonheur.

(Lettre à M. d'Off reville.)

— Il faut prendre garde de se trouver dans une situation qui fasse trouver son avantage dans le préjudice d'autrui.

— Celui qui sait régner sur son propre cœur, tenir toutes ses passions sous le joug, sur qui l'intérêt personnel et les désirs sensuels n'ont

aucune puissance, et qui, soit en public soit tout seul et sans témoin, ne fait en toute occasion que ce qui est juste et honnête, sans égard aux vœux secrets de son cœur, celui-là seul est homme vertueux.

— La grandeur de l'homme appartient à tous les états, et nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime.

— Sois sûr, que s'il est un seul exemple de bonheur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien .

— Employons à nous rendre bons et heureux le temps que les philosophes perdent à chercher comment on doit l'être, et proposons-nous de grands exemples à imiter plutôt que de vains systèmes à suivre .

— Il faut que le mot de vertu ne soit qu'un vain nom, ou qu'elle exige des sacriflces.

— Hélas ! je le sens trop par mes vices, l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie, et la vie de l'àme ne commenee qu'à la mort du corps.

— La mort est la fm de la vie du méchant et le commencement de celle du juste.

— La préparation à la mort est une bonne vie; je n'en connais point d'autre.

— La vanité de l'homme est la source de ses

plus grandes peines et il n'y a personne de si parfait et de si fêté à qui elle ne donne encore plus de chagrin que de plaisir.

— L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour; mais le vice est ami des ténèbres, etjainais l'innocence et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble.

— Le premier pas vers le vice est de mettre du mystère aux actions innocentes, et quiconque aime à se cacher a tôt ou tard raison de se cacher. J'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce Romain qui voulait que sa maison fût construite, de manière qu'on vît tout ce qu'on y faisait.

— L'imagination qui pare ce qu'on désire l'abandonne dans la possession.

— Le bon s'ordonne par rapport au tout et le méchant ordonne le tout par rapport à lui .

— Chaque fois que tu seras tenté de sortir de la vie, dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne action avant de mourir !

— Nos désirs sont étendus, nos forces sont presque nulles.

— L'homme qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin pour la faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens ; d'où il suit que le pre-

mier de tous les biens n'est pas rautorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut et fait ce qu'il lui plaît.

— Ce n'est pas des plaisirs entassés qu'on est heureux, mais par un état permanent qui n'est point composé d'actes distincts; si le bonheur n'entre pour ainsi dire en dissolution dans notre âme, s'il ne fait que la toucher, Teffleurer par quelques points, il n'est qu'apparent, il n'est rien pour elle.

— Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné, qui cherche à donner le change aux autres et à s'étourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque toujours tristes et grondeurs chez eux et leurs domestiques portent la peine de l'amusement qu'ils donnent à leurs sociétés.

Un homme vraiment heureux ne parle guère ; il resserre pour ainsi dire le bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyants, la turbulente joie voilent les dégoûts et l'ennui.

— Quant à la fortune, ce n'eût pas été la peine de philosopher pour ne pas apprendre à m'en passer. Je gagnerai ma vie et je serai homme ; il n'y a point de fortune au-dessus de cela.

— Heureux, celui qui sait quitter l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort !

— C'est l'opinion qui chasse le bonheur devant nous et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paraître. Gens à coffres-forts, cherchez quelqu'autre emploi de votre opulence, car pour le plaisir elle n'est bonne à rien.

— Les grâces ne s'usent pas comme la beauté, elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse.

— Je pense que le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique, et que ceux qui vont chercher leur bonheur chez autrui ne l'ont point chez euxmêmes.

— Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu'ils disent et non ce qu'ils font disent une grande absurdité ! Qui ne fait pas ce qu'il dit ne le dit jamais bien.

— La vie est courte ; c'est une raison d'en user jusqu'au bout, et de dispenser avec art sa durée afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible.

— 0 homme petit et vain ! montre-moi ton pouvoir, je te montrerai ta misère.

— Rentrez en vous-même, écoutez cette voix secrète qui parle à tous les cœurs et soyez vertueux pour savoir ce que c'est que l'être.

{Lettres sur la vertu et le bonheur.)

— Quoiqu'il n'y ait aucune parfaite vertu sur la terre, il n'y a peut-être aucun homrne qui ne surmonte ses penchants en quelque chose, et qui par conséquent n'ait quelque vertu; les uns en ont plus, les autres moins. Mais si la mesure est indéterminée, est-ce dire que la chose n'existe point ? C'est ce qu'assurément vous ne croyez point, et que pourtant vous faites entendre. Je vous condamne, pour réparer cette faute, à faire une pièce où vous prouverez que malgré les vicec^ des hommes, il y a parmi eux des vertus, et même de la vertu, et qu'il y en aura toujours.

{Lettre à M. de C, auteur dramatique, i76i.)

— L'homme qui a le plus vécu n'est pas celui qui aie plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie; tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance.

— Quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d'entr'eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal !

— L'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice.

— Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut la généraliser et l'étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s'y livre qu'autant qu'elle est d'accord avec la justice.

— C'est une très grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.

— Les hommes sont tous nos frères, ils doivent tous être nos amis. {L. à Mme de Créqm).

— Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins.

— Le bonheur qu'on nous attribue est le seul dont nous jouissons et nous aimerions autant ne pas être c[ue de n'être pas regardés.

— Vous me paraissez juger trop sévèrement les riches. Vous ne songez pas qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons point, les réduire à l'état de pauvres, ce serait les rendre plus misérables qu'eux.

{L. à Romilly.)

— Celui qui s'estime véritablement lui-même est peu sensible à l'injuste mépris d'autrui ; car le bon et l'honnête ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses.

— Je ne dois point me croire quitte avec tout le monde sous prétexte que ceux qui m'ont servi n'ont regardé qu'à leur plaisir où qu'à leur intérêt ; cela peut être vrai pour les particuliers, non pour le corps de la société qui regarde à tous ses membres et par conséquent à moi comme à vous dans tout ce qu'elle iait pour elle-même

— Mes bienfaiteurs peuvent mourir, mais tant qu'il y a des hommes, je suis obligé de rendre à l'humanité les bienfaits que j'ai reçus d'elle.

— Jeunes époux, vous êtes perdus, si vous n'êtes qu'amants ; mais soyez amis de bonne heure pour l'être toujours.

(L. à un jeune marié, 1763.)

— Le mariage est un état de discorde et de trouble pour les gens corrompus; mais pour les gens de bien, il est le paradis sur la terre.

(L. au pasteur Vernes.)

— Vous vouliez briller, vous vouliez primer et vous vouliez être aimée ; ce sont des choses incompatibles. Il faut opter,

(L. à iHfi lo D. M., 1764.)

— Heureux qui peut élever ses enfants sous ses yeux ! Je plains un père de famille obligé d'aller chercher au loin la fortune ; car, pour le vrai bonheur de la vie , il en a la source auprès

de lui .

{L. écrite en 1769.)

— L'attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs; quand la famille est vivante et animée , les soins domestiques sont la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari.

{Emile,)

— Si la vie d'un ménage bourgeois vous dégoûte, et si l'opinion vous subjugue, guérissezvous de la soif du bonheur qui vous tourmente, car vous ne l'étancherez jamais.

{L. àiJf'™ B.,1770.)

— Mon ami, ne disputez jamais, car on n'éclaire par la dispute ni soi, ni les autres.

— Les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple ; ceux qu'on veut avoir à soi seul, on ne les a plus.

— Le goût du jeu, fruit de l'avarice et de l'ennui, ne prend que dans un esprit et dans un cœur vides.

— Nul père ne peut transmettre à son fils le droit d'être inutile à ses semblables.

— Cest une folie que de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien, parce qu'étant inutile dans les affaires et importun dans les plaisirs, il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même.

— Quelle est la première leçon de la sagesse V L'humilité. L'humilité dont le chrétien parle et C[ue l'homme connaît si peu, est le premier sentiment qui doit naitre en nous de l'étude de nous-mêmes.

^ — Un auteur qui écrit d'après son cœur est sujet, en se passionnant, à des fougues qui l'entraînent au-delà du but et à des écarts où ne tombent jamais ces ér-rivains subtils et méthodiques qui, sans s'animer sur rien au monde, ne disent jamais que ce qu'il leur est avantageux de dire et qu'ils savent tourner sans se commettre pour produire l'effet qui convient à leur intérêt,

— Jusques ici, j'ai vu beaucoup de masques i quand verrai-je des visages d'hommes ?

— Il ne faut point chercher à s'éloigner de soi, parce que cela n'est pas possible et que tout nous y ramène, malgré que nous en ayons. Soyez sûre que vous ne serez contente des autres que quand vous n'aurez plus besoin d'eux, et que la société ne peut vous devenir agréable» qu'en cessant de vous être nécessaire.

(L. à ilf'e de M.)

— Je ne suis pas convaincu qu'il suffise pour être heureux de bien remplir les devoirs de son * emploi. Sûrement Turenne, en brûlant le Palatinat, par l'ordre de Louis XIV, ne jouissait pas du vrai bonheur.

— Tel riche pense être ruiné quand il ne lui re>te que le bien dont il a besoin. Une preuve que les malheurs sont souvent imaginaires-, c'est que la même condition qui fait le désespoir de

celui qui s'y trouve, ferait, telle qu'elle est, le bonheur de cent autres.

— L'ambition compte toujours pour rien ce qu'elle acquiert et pour tout ce qui lui échappe.

— Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais d'un prince et le faste qu'on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de l'humanité.

— Les hoQimes livrés à l'amour-propre et à son triste cortège ne connaissent plus le charme et l'effet de l'imagination. Ils pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice ; au lieu de s'en servir pour adoucir le sentim.ent de leurs maux, ils ne s'en servent que pour l'irriter. Mais celui qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres, s'élève sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère, celui qui, sans épuiser sa force et ses facultés à lutter contre la fortune et la destinée, sait s'élancer dans les régions éthérées, y planer et s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut de là braver les coups du sort et les insensés jugements des hommes. 11 est au-dessus de leurs atteintes, il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage^ ni de leur faveur pour être heureux. Enfin, tel est en nous l'empire de l'imagination et telle en

est l'influence, que d'elle naissent non-seulement les vertus et les vices, mais les biens et les maux de la vie humaine, et que c'est principalement la manière dont on s'y livre qui rend les hommes bons ou méchants, heureux ou malheureux ici-bas.

— L'amour de soi-même est toujours bon et toujours conforme à Tordre.

— Le premier sentiment d'un enfant est de s'aimer lui-même ; et le second qui dérive du premier est d'aimer ceux qui l'approchent.

— L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits: mais l'amour-propre, qui se compare, n'est jamais content et ne saurait l'être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux; ce qui est impossible. Voici comment les passions douces et affectueuses naissent de Tamour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l'amour propre. Ainsi ce qui rend l'iiomme essentiellement bon, est d'avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant, est d'avoir beaucoup de besoins et de tenir beau, coup à l'opinion. [Emile.)

— Si la voix du sang n'est fortifiée par 1 habi-

tude et les soins, elle s'éteint dans les premières années et le cœur meurt pour ainsi dire, avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

On ne sort pas moins de la nature par une route opposée, lorsqu'au lieu de négliger les soins de mère, une femme les porte à l'excès; lors- C[u'elle fait de son enfant une idole; quelle augmente et nourrit sa faiblesse pour l'empêcher de la sentir, et qu'espérant le soustraire aux lois de sa nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin d'accidents et de périls sur sa tète' et combien c'est une précaution barbare de prolonger la faiblesse de Tenfance sous les fatigues des hommes faits.

{Emile.)

— Maintenez Tentant dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation. ÎN'offrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions même et qu'il se rappelle dans l'occasion ; pour lui défendre de mal faire, il suffit de l'en empêcher

— Le chef-d'œuvre d'une bonne éducation est

de faire un homme raisonnable et on prétend élever un enfant par la raison ; c'est commencer par la fin.

— La nature veut que les enfants soient enfants avant d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni saveur ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants.

— La première idée qu'il faut donner à l'enfant est moins celle de la liberté que de la propriété.

— Parmi tant d'admirables méthodes pour abréger l'étude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu'un nous en donnât une pour les apprendre avec efïorl.

— Dans l'ordre naturel les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l'état d'homme et quiconque est bien élevé pour celui là ne peut mal remplir les devoi s qui s'y rapportent. Qu'on destine mon élève à Tépée. à l'église, au barreau, peu ni'importe. Avant la vocation des parenis , la nature l'appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes moins, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre. Tl sera premièrement homme ; tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi

bien que qui que ce soit, et, la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. {Emile )

— Que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé et forcé, selon lui, de laisser ses enfants à l'abandon? Il paye un autre homme pour remplir des soins qui lui sont à charge. Ame vénale! crois -tu donner à ton fils un autre père avec de l'argent? Ne t'y trompe point; ce n'est pas même un maître que tu lui donnes, c'est un valet, il en formera bientôt un second.

(Emile.)

— La vie triste et mesquine des pères et mères est presque toujours la première source du désordre des enfants.

— Les pères doivent à leurs enfants l'exemple de la vie de l'homme et du bonheur attaché à la sagesse.

— Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connaître ; il faut en avoir senti les douceurs dès l'enfance. Ce n'est que dans la maison paternelle qu'on prend du goût pour sa propre maison, et toute femme que sa mère n'a point élevée n'aimera point élever ses enfants.

— J'aimerais autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans.

— Il faut que l'enfant demande, et non qu'il commande; il faut que la mère accorde souvent, mais qu'elle ne cède jamais.

{L. au pr. de Wurtemberg, 1764.)

— Un jeune homme, élevé dans une heureuse simplicité, est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses; son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaillit d'aise quand il revoit son camarade; ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d'avoir ofïensé. (Emile.)

— Soyons toujours gens de bien, et laissons bavarder les hommes. Si nous voulons vivre en paix, il faut que cette paix vienne de nous mêmes. (L. à Vernes, 1756.)

— Pour être grand il ne faut que se rendre maître de soi. C'est au dedans de nous-mêmes que sont nos plus véritables ennemis, et quiconque aura su les combattre et les vaincre, aura plus fait pour la gloire, au jugement des sages que s'il eût conquis l'Univers.

(Discours sur les Héros, 1751.)

— 0 Vertu! Science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d'appareil pour te

connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurS; et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de la conscience dans le silence des passions?

{Disc, sur les arts et les sciences, 1751.)

— Que les hommes frémiraient au premier mal qu'ils font, s'ils voyaient qu'ils se mettent dans la triste nécessité d'en toujours faire, d'être méchant toute leur vie pour avoir pu l'être un moment !

— Ma volonté n'est soumise qu'à la loi du devoir; mais ma personne l'est au joug de la nécessité que j'ai appris à porter sans murmurer. {1770.)

— Le grand caquet vient nécessairement ou de la prétention à l'esprit, ou du prix qu'on donne à des bagatelles dont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous Celui qui connaît assez de choses pour donner à toutes leur véritable prix ne parle jamais trop.

— L'homme vertueux est toujours libre^ car en faisant son devoir, il ne fait jamais que ce qu'il veut.

Page 1