‹ La Sagesse de Jean-JacquesChapitre 6 sur 7 · EN FACE DS SES COIS(T£MPORAINS · texte numérisé non relu

EN FACE DS SES COIS(T£MPORAINS

Aujourd'hui les ouvrages de Rousseau, tout en nous captivant, nous laissent calmes» tel trait nous charme, tel autre nous rebute sans que nous soyons autrement affectés. C'est que l'éducation moderne nous a peu à peu familiarisés avec les sentiments qui jaillissaient de l'âme émue de l'auteur d'Héloïse. Mais il n'en était pas de môme lors de l'apparition des écrits du citoyen de Genève. La société étant encore enchaînée par mille entraves aujourd'hui brisées, la parole de Rousseau retentissait comme un clairon d'émancipation et ses idées, apparaissant comme une révélation, ouvraient des horizons nouveaux à un public blasé. Aussi plu-

sieurs des contemporains de Rousseau sfr jetaient-ils, comnne fascinés, sur ses écrits avec un transport que nous ne pouvons plus comprendre aujourd'hui.

Un d'entre eux, Eymar, négociant à Marseille, raconte en 1815 que dans sa jeunesse il n'avait goût à rien et négligeait ses devoirs, lorsque le cours de ses idées fut tout d'un coup changé du tout au tout par la lecture de Rousseau. Laissons parler ce disciple^ enthousiaste.

— Je lus avec avidité les ouvrages de ce grand homme qui étaient le plus à ma portée. Je dévorai sa Julie, sa Lettre sur les spectacles ; je m'en!» vrais à longs traits de sa brûlante éloquence; mais il n'y avait encore rien là qui allât droit à ma position. J'étais ému, étonné, préparé; mais leplus important restait à faire ; VEm'ile devait l'achever. Je ne reçois qu'une première impression des deux premiers livres qui traitent de l'é* ducation de l'enfance; mais dès que j'en suis au troisième livre où commence celle dos jeunes gens ; quand j'en viens surtout à ces pages sublimes où sont tracés en caractères de feu, les devoirs de l'homme et du citoyen dans la société? à ces anathèmes lancés d'un bras vigoureux centre l'oisiveté jointe même à l'opulence, à la néces-

site, à l'absolue nécessité, dans quelque condition où on soit né de se choisir un métier honnête ; alors mes yeux couverts d'un nuage, s'ouvrent à la lumière, se dessillent ; une clarté bienfaisante pénètre au-dedans de moi, et me découvre un nouveau monde moral dans lequel je mevois subitement transporté. Je peindrais difficilement tout ce que j'éprouvais de ravissant dans ces méditations solitaires, j'employais ordinairement les longues soirées d'hiver à mes lectures ; la religieuse attention que j'y portais, les objets, environnants, la paix et et le silence de la nuit^ tout jusqu'à la lueur vacillante de ma lampe, concourait à rendre salutaires et profondes dans mon cœur les impressions qui devaient le transformer et lui donner une autre existence. Je baisais le livre, je l'arrosais de mes larmes, je nepouvais plus m'en arracher. Un soir que je me rappelle encore très-distinctement, la révolution fut si complète, que des ce moment je me sentis un nouvel être. Mes devoirs qu'auparavant je dédaignais me devinrent doux et sacrés, je m'attachais toujours plus à les remplir auprès de mon vénérable père : mes sentiments se montèrent sur le ton du plus ardent amour de la vertu et dans, cette efïers^escence helas ! trop passagère pour emprunter le langage de l'immortel écrivain qui la produisit, rien de beau et de grand ne peut entrer

dans un cœur cVhomme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Lecteur, si vous persistez à ne voir dans cet enivrement de Rousseau et de ses ouvrages qu'un trait de démence, je n'ai plus rien à répondre, je me fais gloire de passer à vos yeux pour être complètement fou. »

Un si fervent admirateur du philosophe genevois ne pouvait manquer de vouloir à toute force faire sa connaissance personnelle En 1774,Eymdr se rend à Paris dans ce but et médite sur les moyens de s'approcher du maître qu'il révère, car Rousseau fuyait toutes les connaissances nouvelles, surtout les curieux. Eymar apprend d'un Genevois qu'il n'y a guère qu'une manière d'entrer dans la demeure de Rousseau sans courir le risque d'être renvoyé sur-le-champ, c'est de lui porter de la musique à copier; et il défère à ce conseil.

« Un jour, c'était le 2 mai de 1774. je m'achemine, un rouleau de musique à la main, vers la demeure de Rousseau, rue Platrière, vis-à-vis de FHôtel des postes. Il logeait au cinquième étage; je monte d'abord en tremblant et tellement ému, que je fus sur le point de m'en retourner et de remettre à un autre jour ma

visite. Cependant après une courte halte sur le palier du premier étage, je reprends mes esprits et armé d'un courage héroïque qui, depuis lors, ne m'abandonne plus, j'arrive et je frappe à la porte du grand homme. »

Le visiteur iatroduit présente à Rousseau sa musique que ce dernier, sans lui parler d'autre chose, s'engage à lui remettre dans quinze jours. Mais ce n'était pas la musique qui préoccupait le visiteur provençal.

« Mon trouble faillit un instant me trahir lorsque je vins à songer que là, dans ce même appartement, je me trouvais tête-à-tête avec le premier génie du siècle, je pouvais contempler libre nent et de mes propres yeux l'immortel auteur de la Julie, de V Emile et de tant d'ouvrages dont la lecture m'avait si souvent transporté. Et maintenant encore, quand je me rappelle cet état d'agitation intérieure, j'ai peine à concevoir que j'aie pu soutenir pendant un quart d'heure l'obligation d'avoir tout ensemble à parler, à répondre, à écouter et à repaître mes regards de tant d'objets pour moi si nouveaux et si intéressants. Le premier dont je m'occupai fut la personne du philosophe. Je le trouvai dans son négligé, vêtu d'une manière simple, mais propre, il portait une robe de

chambre d'indienne bleue et un bonnet de coton. Sa physionomie me parut ressembler très peu à celle que lui donnaient alors ses portraits. Quelle différence pour Texpression et pour lefeu des regards ! j'en fus ébloui au premier coup' d'œil qu'il lança sur moi. Sa voix était ferme et sonore, mais à peine eut-il ouvert la boucha que je reconnus l'accent genevois. »

Au bout de quinze jours, qui lui parurent fort longs, Eymar se rend de nouveau chez. Rousseau.

« Ma musique était copiée; Rousseau me la remit en y joignant une petite note au crayon où était marquée la somme de 9 livres 10 sous, prix de la copie à raison de 10 sous la page. Je la payai sur-le-champ, et non sans être étonné des excuses qu'il me fit sur la cherté de ce prix et sur l'impossibilité où il était d'établir à moins son travail, attendu qu'il lui coûtait beaucoup de temps, et que, se piquant d'y mettre la plus grande exactitude, il était obligé d'avoir sans cesse le grattoir à la main pour corriger ses fautes, nécessité que n'éprouvaient pas d'autres copistes moins distraits et plus expéditifs que lui. »

Eymar avait eu la précaution de porter un second morceau de musique à Jean-Jac-

ques, et lorsqu'il vint pour la troisième fois chercher sa copie, il le trouva plus cornmunicatif, mais se souciant fort peu du bruit que ses livres pouvaient avoir fait, et résolu à ne plus s'engager dans la mêlée des opinions.

a Je ne suis pas en état, disait Jean-Jacques, de penser, tout mon loisir se passe à rêver, à bâtir des romans dans ma tète. C'est aujourd'hui ira grande affaire. Je recherche les lieux les plus écartés, les promenades les plus solitaires pour me livrer sans trouble à cette douce occupation. Ah! pour(|uoi n'ai-je pas ainsi rêvé toute la vie, »

Le ministre Moultou (c'était aussi un méridional) écrivait à Jean-Jacques en 1761, à la réception do la Nouvelle Héloïse.

« Non, Monsieur, il n'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gène, -elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous. 0 Julie, ô St-Preux, ô Glaire, ô Edouard ! Quelglobehabitentvosâmesetcommentpourraisjem'unir à vous '.Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels ouvrez le moi donc ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmeS: »

— JIO —

Le ministre Mouchon rend compte à son épouse d'une visite qu'il fit à Motiers^ en 1762, à J.-J. Rousseau.

» Nous voici donc depuis vendredi à une heure à Moiiers, nous voici avec M. Rousseau. L'aima- Ibe homme, tu n'as pas idée combien son commerce est charmant. Quelle politesse bien entendue dans les manières, quel fonds de sérénité et de cjaieté dans sa conversation ! Ne t'attendais-tu pas à un portrait tout di fièrent? Ne tefigurais-tu pas un homme tout bizarre, toujours grave, et même quelquefois brusque ? Ah ! quelle distance de là à son vrai caractère ; à une physionomie douce, il joint un regard plein de feu^ des yeux d'une vivacité sans égale. Quand on traite une matière à laquelle il prend intérêt, ses yeux, sa bouche, ses mains, tout parle chez lui On aurait bien tort de s'imaginer chez lui un frondeur, un censeur perpétuel. Point du tout; il rit avec ceux qui rient, il badine, il cause avec les enfants. Je tombais des nues en le voyant pour la première fois. »

Et Mouchon ajoute, en faisant allusion à la conduiie du pasteur de Motiers qui avait admis Rousseau à prendre la cène.

« Nous eûmes lieu d'être convaincu d'une part

de la sagesse du pasteur, et de l'autre du vrai christianisme du pénitent; et cependant c'est cet homme là qu'on ne cesse de tympaniser dans les chaires et de peindre des plus aiïreuses couleurs. )'

Dussaulx pendant quelque temps fort lié avec Rousseau, l'avait un jour invité à dîner et nous parle en ces termes de son aimable commensal .

« Il fut question de nos plus grands écrivains.

Jean-Jacques les caractérisa tous avec justesse, précision, surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis ; et il semblait parla nous avertir que leur gloire ne portait aucun préjudice à la sienne. Montaigne, nous dit-il, ce premier philosophe français, fut notre mailre à tous Sans lui peut-être, nous n'aurions jamais eu ni Bayle ni Montesquieu. Quel homme ! ajouta-t-il que ce Michel Montaigne ! outre la naïveté, la grâce et l'énergie de sonstyleinimitable, il avait les vues longues et comme il l'a dit l'esprit /^remesauiier. Quand Jean- Jacques en fut à Voltaire (|ui l'avait si indignement outragé, au lieu de récrimination, il se plut à rendre justice à sa fécondité inépuisable, à la diversité de ses talents. Quant à son caractère, il n'en dit que ces mots ; je ne sache pas d'homme sur la terre dont les

premiers mouvements aient été plus beaux que les siens. »

« Je fis remarquer à mon hôte sur mes tablettes ses livres exposés sur le même rayon; il s'émeut à cet aspect. Ah! les voilà, s'écrie-t-il, je les rencontre partout, il semble quils me poursuivent, Que ces gens-là m'ont fait de mal et de plaisir ! il s'en approche, il les frappe et les caresse Fun après l'autre. Son Emile fut le plus maltraité, en père néanmoins. Que de veilles, que de tourments il m"a coûtés ! et pourquoi ? pour m'exposer aux fureurs et à Tenvie de mes persécuteurs. Cet enfant opprimé dès sa naissance, ne m'a jamais souri ; j'ignore quel chemin il a fait dans le monde. Mon Héloïse m'a fait passer de bons moments, quoique je ne Taie pas non plus engendrée sans douleur et qu'on Tait insultée. »

Le menae Dussaulx, nous raconte qu'il se rendit accompagné de Rousseau chez le poète Piron, pour le complimenter à l'occasion de son jour de naissance.

— Mon oncle, s'écria la nièce de Piron hors d'haleine, le voilà! — Qui donc? est-ce Jean-Jacques?— Oai, c'est M. Jean-Jacques Rousseau, c'est lui-même. — A. ces mots qui le font bondir sur sonsiégo, Piron cherche en tâtonnant la main de Jean- Jacques, la saisit, entr'ouvre sa robe de

■chambre, la glisse sur son cœur, et d'une voix de stentor entonne le Nunc dimiUis servum tuum Domine retenant toujours dans la même place sur son cœur palpitant, la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle. Je ne mourrai donc pas, moucher Rousseau, sans que mes vœux soient exaucés : Le voilà, m"a dit Kanette. J'ai pressenti que c'était vous. Puis il l'embrasse, l'étreint de toutes ses forces Je regardais Rousseau, quel contraste ! il calculait de sang-froid ces douces étreintes et paraissait n'y rien comprendre. Piron allait toujours son train; Oh ! la bonne tète, ohl le bon cceur, et cependant des barbares ont brûlé son Emile. Mais ■comment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi, car il s'en faut bien, m a-t-on dit, que vous alliez partout; serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie? A propos m'avez-vous pardonné certaines épigrammes que je me reproche ■aujourd'hui? ce sont les fruits d'une verve libertine et qui m'emporte malgré moi. — Je fais plus; dit Rousseau, j'en attends d'autres. Allez joyeux nourrisson de Racchus, enfant gâté des muses, soyez toujours le môme, soyez toujours Piron. Vous êtes né malin et n'avez jamais été méchant. »

On chercherait en vain aujourd'hui des

exemples d'un pareil enthousiasme; mais peut-être rencontre-t-on aussi moins degens ennuyés et blasés.

Le prince de Ligne avait offerte Rousseau un asile dans ses terres; Jean-Jacques sa rendit chez lui pour le remercier.

« On m'annonce, écrit le prince, M. Rousseau,, je n'en crois pas mes oreilles; il ouvre ma porte, je n'en crois pas mes yeux, Louis XIV n'éprouva pas un sentiment pareil de vanité en recevant l'ambassade de Siarn. La description qu'il me fil de ses malheurs, le portrait de ses prétendus, ennemis, la conjuration de toute l'Europe contre lui, m'aurait fait de la peine, s'il n'y avait mis tout le charme de son éloquence. Je tâchai de le tirer de là pour le ramener à ses jeux champêtres. Jelui demandai comment lui qui aimait la campagne, était aller se loger au milieu de Paris ? il me dit alors ses charmants paradoxes , sur l'avantage d'écrire en faveur de la liberté, lorsqu'on est enfermé et de peindre le printemps lorsqu'il neige. Je parlai de la Suisse et je lui prouvais, que je savais Julie et St-Preux par cœur ; il en parut étonné et flatté. Je n'ai jamais eu tant d'e.-prit que pendant les huit heures que je passai avec Jean-Jacques en deux entretiens. Ses

— Jlo —

yeux étaient comme deux astres. Son génii? rayonnait dans ses regards et s'électrisait. » •

Une jeune anglaise était dévorée du désir de voir Piousseau; mais comment s'y prendre pour aborder ce solitaire farouche? Corancez, ami de Rousseau qui devait conduire à ce dernier sa petite fille propose à la curieuse fille d'Albion de prendre le costume de la bonne et do se charger de l'enfant. La gracieuse miss accepta avec joie. « Rousseau, nous dit Gorancez, caui::a avec la bonne, il la plaignit d'être obligée de prendre un état dont les fatigues paraissaient devoir surpasser ses forces, il engagea Mme Rousseau à la faire goûter ; elle fut bien régalée. »

Madame de Genlis qui, dès l'âge de 18 ans, avait connu Rousseau, nous dépeint de la sorte le philosophe genevois.

« ,1e n'ai jamais vu d'homme de lettres moins important et plus aimable, il parlait de lui avec simplicité et de ses ennemis sans aucune aigreur; il rendait une entière justice au talent de M. de Voltaire, il disait même qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre et de Mérope ne fut pas né avec une âme très-sensible. Il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ouvrages, je

lui répondis avec embarras que non. 11 voulut savoir pourquoi ce qui m'embarrassa davantage encore, d'autant plus qu'il me regardait fixement. 11 avait de petits yeux enfoncés dans la tête, mais très-percants, et qui semblaient pénétrer et lire au fond deTâmo de la personne qu'il interrogeait. 11 me paraissait qu'il aurait découvert sur le champ un mensonge ou un détour Je lui dis franchement que je n'avais pas lu ses ouvrages parce qu'on prétendait qu'il y avait beaucoup de choses contre la religion — Vous savez répondit-il, que je ne suis pas né catholique, mais personne n'a parlé de l'Evangile avec plus de conviction que moi. 11 me dit que ses ouvrages n'étaient point faits pour mon âge, mais que je ferais bien de lire VEin'ila dans quelques années, il avait un sourire très-agréable, plein de douceur et de finesse, il était comraunicatif, et je lui trouvai beaucoup de gaieté. »

Bernardin de St-Pierre, le digne frère de Rousseau comme ami et peintre de la nature, gravit pour la première fois en 1772, les degrés conduisant à la mansarde proprette au fond de laquelle le philosophe se reposait des tracas de sa carrière accidentée. Laissons parler l'aimable Bernardin :

« On remarquait sur le visage de Jean-Jacques

trois ou quatre caractères tle la mélancolie, par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils; de la tristesse profonde, par les rides du front ; une gaîté très-vive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes les passions se peignaient sur ce visage, suivant que les sujets de la conversation affectaient son âme; mais dans une situation calme, sa figure conservait une empreinte de toutes ses affections et offrait à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect. »

(T A quelques jours de là Rousseau vint me rendre ma visite ; il était en perruque noire loien poudrée et bien frisée, portant un chapeau sous le bras, et en habit complet de nankin ; il tenait une petite canne à la main, tout son extérieur était modeste, mais fort propre, comme on le dit de celui de Socrate. Gomme je le reconduisis à travers les Tuileries, il sentit l'odeur du café. Voici, me dit-il, un parfum que j'aime beaucoup; quand on en brûle dans mon escalier, j'ai des voisins qui ferment leur porte et moi j'ouvre la mienne. Le café est presque le seul des objets de luxe que j'aime. »

Là-dessus Bernardin de St-Pierre crut

iDÎen faire d'adresser le lendemain à Jean- •Jacques une balle de café qu'il avait apportée de l'île de Bourbon. Mal lui en prit, car il reçut immédiatement le billet suivant :

« A peine nous nous connaissons et vous débutez par des cadeaux, c'est rendre notre société trop inégale ; ma fortune ne me permet pas d en faire. Choisissez de reprendre ^^otre café ou de ne plus nous voir.

Agréez mes très-humbles salutations.

J. J. Mousseau.

Bernardin de St-Pierre rétablit Tégalité en acceptant des mains de Rousseau une racine de ginseng, et l'amitié des deux écrivains fut ainsi renouée.

« II venait, nous dit encore le même écrivain, des hommes de tout état pour visiter Jean-Jacques et je fus témoin plus d'une fois de la manière sèche dont il écon- •duisait quelques-uns. Je lui disais : Ne vous ^erais-je pas importun comme ces gens-là?

— Quelle différence d'eux à vous! Ces Messieurs viennent par curiosité, pour dire qu'ils m'ont vu, pour connaître les détails de mon petit ménage et pour s'en moquer.

— Ils y viennent à cause de votre célébrité»

Jean-Jacques répéta avec humear célébrité! <^élébrité ! Ce mot le fâchait. L'homme célèbre avait rendu l'homme sensible trop malheureux B

On nous saura gré de reproduire aussi ces quelques lignes écrites par un horloger neuchâtelois, établi près de Montmorency.

« Je vais souvent visiter l'ancienne demeure de M. Rousseau appelée VHermitage. La mémoire de notre estimable pliilosoplie est dans la plus .grande vénération. Je suis toujours dans l'enchantement quand j'en puis parler avec les habitants de ce canton qui le reg'ar(iaient comme leur père et l'arbitre de leurs différends. »

Ceci ne concorde pas trop avec le type d'être misanthrope et farouche qu'ont créé les détracteurs de Rousseau. S'il avait ses mauvais moments, ceux qui l'ont connu de près ne l'ont point trouvé en somme si fort rébarbatif^ .

' Pour CH qui concerne les impressions des contemporains de Rousseau, nous avons largement mis à contril)ut>on l'excellenle Jiiographie de Mosset-Pattay, qui s'est attaché avec une affection filiale à suivre toutes les traces de Rousseau et à recueillir les souvenirs laissés jiar son auteur de prédilection.

Nous ne pouvons mieux clôturer la sériede ces témoignages concernani Rousseau qu'en transcrivant l'opinion de Mirabeau, le merveilleux orateur et le puissant champion de la liberté constitutionnelle!

« Ce ne sont point ses grands talents que j'envierais à cet homme extraordinaire, mais sa vertu qui fut la source de son éloquence et Tâme de ses ouvrages. J'ai connu J.-J. Rousseau, et je connais plusieurs personnes qui Font: pratiqué; il fut toujours le même, plein de droiture, de franchise et de simplicité, sans aucune^ espèce de faste, ni de double intention, ni d'art pour cacher ses défauts ou montrer ses vertus. »■

« Quoi qu'on pense ou quoi qu'on dise delui pendant encore un siècle, c'est l'espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs, il ne fut jamais peut-être un homme aussi vertueux^ puisqu'il le fut avec la persuasion cju'on necroyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune et les hommes qui l'ont accablé de souffrances^ de revers, de calomnies, de chagrins et de persécutions. Il le fut avec la plus vive sensibilité pour l'injustice et les peines, il le fut enfin malgré les faiblesses qu'il a révélées dans les mémoires de sa vie. J.-J. Rousseau arracha mille

fois plus à ses passions qu elles n'ont pu lui dérober. Quelques abus qu'on puisse faire de ses propres confessions, elles prouveront toujours la bonne foi d'un homme qui parla comme il pensait, écrivit comme il parlait, vécut comme il écrivit et mourut comme il avait vécu. »

A cet hommage trop admiratif rendu par Mirabeau, joignons celui dont Goethe a honoré Rousseau lorsqu'il a dit de V Emile « que c'est en quelque sorte VEvangile naturel de Vhumanité (das Natur Evangelium der Menschheit).

Un dernier mot à nos lecteurs avant de poser la plume. Nous croyons entendre plusieurs d'entr'eux nous dire : le portrait qui résulte des pages que vous avez transcrites reproduit-il le vrai Rousseau ? Non, n'hésitons-nous pas à répondre; ceux qui veulent connaître de près Rousseau doivent consulter la totalité de ses écrits, et le suivre dans toutes les phases de sa carrière. Il est trèscertain que Jean-Jacques est fort loin de présenter toujours l'aspect calme et serein sous lequel nos citations le montrent. Souf frant habituellement dans son corps, violemment refoulé d'un côté par des adver-

saires puissants, excité de l'autre par des adhérents enthousiastes, comment aurait-il pu demeurer égal à lui-même et conserver un éqjiilibre dans lequel beaucoup de bien portants et d'heureux ne parviennent pas à se maintenir? « Dès lors, nous dit-il luimême, mon âme en branle n'a plus fait que passer par la ligne du repos, et ses oscillations toujours renouvelées ne lui ont jamais permis d'y rester. » Lancé brusquement en pleine crise politico -religieuse, le plus pacifique des hommes nous paraît noirci par la poussière des combats Bien malgré lui, il est converti en lutteur, et les partis enflammés lui prêtent encore aujourd'hui un attirail belliqueux dont il ne songeait guère à se couvrir, lui qui eût volontiers déployé un caducée devant l'humanité inquiète et tourmentée. Voilà ce qu'il faut se dire tout en reconnaissant hautement qu'il y a en Rousseau beaucoup de haut ei de bas, qu'il s'emporte souvent, froisse bien des convenances et qu'il lui arrive de repousser aussi fortement qu'il attire.

Mais, en dépit des écarts dont Rousseau s'accuse lui-même, sa physionomie n'en

demeure pas moins profondément attachante parce qu'il a sincèrement aimé l'humanité, a souffert pour elle, a voulu son perfectionnement et a contribué d'une manière efficace à lui faire faire des progrès sérieux.

S'il lui arrive de de jeter le trouble dans les cœiu^s en peignant trop vivement les orages des passions, ne ramène-t-il pas le calme par le spectacle de ces passions subjuguées et du radieux triomphe de la Vertu ? " Pardonnons à Rousseau, dit avec raison Mme de Staël, si, après avoir achevé la lecture de ses livres, on se sent plus animé d'amour pour la vertu, si on tient plus à ses devoirs, si les mœurs simples, la bienfaisance, la retraite ont plus d'attraits pour nous. ^>

D'autres se sont chargés de faire connaître ses travers et ses manquements, ils l'ont fait souvent sans ménagement aucun et en prenant grand soin de charger les couleurs. Nous n'avions point à reprendra cette tâche à la fois aisée et ingrate Rousseau se plaignait sur la fin de ses jours de ce que ses adversaires s'ingéniaient à c'égager de ses écrits le poison qu'ils contenaient fet c'est

— 1-24 — ainsi que se sont formées plusieurs opinions très-erronées sur son compte). Nous avons cru bon de pratiquer l'opération inverse et d'extraire des œuvres très-mélangées de notre compatriote les sucs salubres et nourriciers qu'elles renferment. A la génération actuelle de continuer à la fois et de corri" ger Jean-Jacques en faisant mieux que lui. Gela vaudra mieux que de le ravaler ou de l'encenser en manquant à la fois de mesure et de justice.

Fritz Berthoud, après avoir retracé les tribulations infligées à Rousseau dans le Val-de-Travers, dit : « Sommes-nous meilleurs et plus tolérants? Je Tentends affirmer de tous les côtés. Dieu me garde d'y contredire. Mais le proscrit de Motiers y e-^t bien peut-être pour quelque chose. »

C'est ce que nous croyons aussi, et c'est pourquoi nous avons essayé de dire à nos contemporains prompts à oublier les choses du passé ce que fut la sagesse de Jean^ Jacques.

P. S. Victor Hugo, à l'occasion de la célébration du centenaire de Voltaire, a prononcé ces paroles :

<( Derrière Rousseau, on voit Robespierre. » Non, derrière Rousseau, il faut voir, non pas Robespierre, mais bien Turgot, Necker, Miraheau, Malesherbes, Lanjuinais, toute cette pléïade d'esprits généreux et sages qui ont recherché non pas le pouvoir, niais la liberté. M™^ de Staël, cette femme tout imprégnée de libéralisme, avait bien mieux compris queVictor Hugo le véritable génie de Rousseau lorsque peu de temps avan t l'ouverture de l'Assemblée nationale, elle s'écriait: u Et toi, Rousseau, que n*es-tu le témoin du spectacle imposant que Vil donner la France. Ah Rousseau, quel bonheur pour toi, si ton éloquence se fût fait entendre dans cette auguste Assemblée! D Là, en effet, était la véritable place de Jean -Jacques. Lorsque, plus tard, une autre assemblée, cédant à de funestes inspirations, eut fait taire la loi pour y substituer ses caprices, nous croyons entendre les protestations indignées de cet ami sincère de la justice et du droit.

— [iii —

iVussi peiisons-iioiis être l'interprète des: républicains genevois lorsque nous répudions en leur nom le triste honneur qu'on prétend faire à leur compatriote en le représentant comme l'ancêtre spirituel de Robespierre. Non, quoique en dise le vétéran des. poètes contemporains, Rousseau, l'ennemi de toutes les tyrannies, l'avocat convaincu des droits de l'humanité, n'a rien de commun avec l'homme qui foula aux pieds ces droits, et que ses propres complices durent immoler pour clore enfin une ère lamentable de sanglantes proscriptions

TABLE DES MATlÈr.ES

Pages

I Ptûusseau moraliste i

II Idées religieuses de Rousseau 37

III Vues politiques de Rousseau 43

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