‹ La Sagesse de Jean-JacquesChapitre 5 sur 7 · ROUSSEAU SUR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

ROUSSEAU SUR LUI-MÊME

Peu d'hommes se sont étudiés eux-mêmes aussi curieusement que Rousseau ; on peut même dire que la préoccupation de luimême, le besoin de se justifier et parfois aussi de s'accuser sont passés chez lui à l'état de manie. Puisque donc le moi occupe une place si prépondérante dans les écrits de Rousseau, ce moi d'un petit bourgeois qui ose attirer sur lui l'attention publique jusqu'alors accaparée par les monarques, les gagneurs de batailles et les hauts dignitaires, présentons à nos lecteurs quelques-uns de ces jugements sur sa propre personnalité que notre compatriote a accumulés dans le cours de ses écrits avec une complaisance surabondante.

— De la lecture de Plutarque et des entretiens qu'elle occasionnait entre mon père et moi se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie. {Confessions.)

— Sujet à d'extrêmes faiblesses et rempli de défauts, plus qu'aucun autre homme au monde, je sens combien il y a de vices à corriger chez moi. {Lettre à son père, 1735.)

A douze ans, j'étais un Romain ; à vingt, j'avais couru le monde et n'étais plus qu'un polisson. (L. au docteur Ironchin, 1758.)

— Je voudrais encore plus que vous que le moi parût moins dans les Lettres de la Montagne; mais sans le moi, ces lettres n'auraient point existé. Quand on fit expirer le malheureux Galas sur la roue, il lui était difficile d'oublier qu'il était là. Ces gens-là (les magistrats de Genève), feront tant qu'il me rendront grand et illustre, au lieu que naturellement je ne devais être qu'un petit garçon.

(L. écrite de MotiersàM. de Gauffecourt, 1765.)

— Je vous déclare publiquement que je m'estime beaucoup, et que je ne désespère pas de venir à bout de m'estimer beaucoup davantage.

{L. à Freron, 1753.)

— Qu'un Conseil ou qu'un Parlement me décrète, qu'un gouvernement me chasse barba rement, au cœur de l'hiver, j'en souffre sans doute 5 mais je ne m'en fâche pas plus que de voir détacher un rocher sur ma tête, au moment que je passe au-dessous de lui.

{L. au chevalier d'Eon, 1766.)

— L'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne i^as faire ce que je ne veux pas.

(L. à Malesherhes .]

— Je n'ai jamais cru que la liberté de l'homme consistât à faire ce qu'il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu'il ne veut pas, et voilà celle que j'ai toujours réclamée, souvent conservée et par qui j'ai été le plus en scandale à mes contemporains.

— Je suis toujours demeuré le même, simple et bon, mais sensible et faible, faisant souvent le mal et toujours aimant le bien.

(L. à Varch. de, Paris, 1763.)

— La comparaison de ce qui est à ce qui doit être m'a donné l'esprit romanesque, et m'a toujours jeté loin de tout ce qui se fait.

(L. au prince de Wurtemberg, 1763.)

— Mes contemporains me voient dans le pays des chimères; moi, je les vois toujours dans la pays des préjugés.

En 1756, Rousseau apostrophe en ces.

termes Voltaire:

— Rassasié de gloire et désabusé des vaines, grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme; et si le corps ou le cœur souffre, vous avez. Tronchin pour médecin et pour ami ; vous na trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma re-traite et trouve que tout est bien.

— Ah Moultou ! la Providence s'est trompée. Pourquoi m'a-t-elle fait naître parmi les hommes^ en me faisant d'une autre espèce qu'eux? [Ecrit d'Yver don, le 15 juin 1762, après la fuite de

Jean-Jacques, à la suite de la condamnation de VEmile.)

Rousseau détrompe M. de Malesherbes.

qui le croyait malheureux.

« Mes maux sont l'ouvrage de la nature. J'ai été heureux autant que ma nature m'a permis, de l'être, je n'ai point été chercher ma félicité au

loin, je l'ai cherchée auprès de moi et l'y ai trouvée.

I De quoi jouissais-je quand j'étais seul ? De moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut-être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible et d'imaginable le monde intellectuel ; je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font des réaliiés. *

(L. à M. de 3Ialesherbes, 1762.)

— Je ne suis point, grâces au ciel, de ces gens qu'on fête e! qu'on méprise; j'ai l'honneur d'être de ceux qu'on estime et qu'on chasse.

Rousseau dit en parlant de lui-môme dans un dialogue composé en 1776.

— Toute la vigueur de sa volonté s'épuise à résoudre ; il n'en a plus pour exécuter. Tout suit en lui d'une première inconséquence. La même opposition qu'offrent les éléments de sa constitution se retrouve dans ses inclinations, dans ses mœurs et dans sa conduite. Il est actif, ardent, laborieux, infatigable, il est indolent, paresseux, sans vigueur; il est fou, audacieux,

~ 84 — téméraire, il est craintif, timide, embarrassé; il est froid, dédaigneux, rebutant, jusqu'à la dureté, il est doux, caressant, facile jusqu'à la faiblesse, et ne sait pas se défendre de faire ou soufïrir ce qui lui plaît le moins. En un mot, il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité, sans même remarquer ce passage ni se souvenir de ce qu'il était l'instant d'auparavant. Et, pour rapporter ces effets divers à leurs causes primitives, il est lâche et mou tant que la seule raison l'excite, il devient tout de feu, sitôt qu'i^ est animé par quelques passions.

— Rousseau dit dans le môme écrit en parlant de lui môme :

— Notre homme ne sera pas vertueux, parce qu'il sera faible et que la vertu n'appartient qu'aux âmes fortes. Mais cette vertu à laquelle il ne peut atteindre, qui est-ce qui l'admirera, la chérira, l'adorera plus que lui ! Qui est-ce qui avec une imagination plus vive en peindra mieux le divin simulav^re ? Qui est-ce qui avec un cœur plus tendre s'enivrera plus d'amour pour elle ? Ordre, harmonie, beauté, perfection, sont les objets de ses plus douces méditations.

— Ainsi j'ai vu l'indolent Rousseau sans afïectation, sans apprêt, livré par goût à ses douces rêveries, pensant profondément quelquefois, mais

toujours avec plus de fatigue que de plaisir et aimant mieux se laisser gouverner par une imagination riante, que de gouverner avec effort sa tête par la raison.

On s'est obstiné à Taccuser (c'est toujours Rousseau qui parle de lui) de vouloir détruire les sciences, les arts, les théâtres, les académies et replonger l'univers dans sa première barbarie, et il a toujours insisté au contraire sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait c|u'ôter It^s palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption.

— Dès cfue mon devoir et mon cœur étaient en contradiction, le premier eut rarement la victoire, à moins qu'il ne fallut que m'abstenir; alors j'étais fort le plus souvent, mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible.

— Je me suis souvent demandé ce que j'aurais fait de l'anneau de Gygès, si j'en eusse été possesseur ; maître de contenter mes désirs, pouvant tout, qu'aurais-je pu désirer avec quelque suite ? Une seule chose, c'eût été de voir tous les cœurs contents. L'aspect de la félicité publique eût pu seule toucher mon cœur d'un sentiment permanent, et l'ardent désir d'y concourir eût été ma plus constante passion.

(^Dialogues )

— Je suis emporté par la colère, étourdi de «ang-froid. Ces défauts font-ils le méchant? Non, ;sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.

— Nous avons des fautes à pleurer et à expier : mais grâces au ciel, nous n'avons à nous reprocher ni noirceurs ni crimes.

(L. à sa femme 1769. )

— J'ai de grands vices sans doute, mais qui n'ont jamais fait de mal qu'à moi, et tous mes malheurs ne viennent que de mes vertus.

— J'ai très-peu fait de bien, je l'avoue : mais pour du mal , il n'en est entré dans ma volonté de ma vie.

— J'étais homme et j'ai })éché ; j'ai fait de grandes fautes que j'ai bien expiées, mais le crime jamais n'approcha de mon cœur (J).

(L. « M. de St-Germain, 1770.)

— Je n'engagerai jamais aucune portion de ina liberté, ni pour ma subsistance, ni pour

(') On a affirmé que cet homme qui a écrit o Je suis reynpU de défmiU plus qu'aucun homme du iinonde ; f ai féché, fai fait de grandes fautes, fai de grands vices, fat fait très-peu de bien, etc.», était alisolument étranger <à la notion d.; péché. On a raison de trouver que la moralité de Rousseau était singulièrement vacillante ; mais il ne faut pas lui prêter une insouciance à l'égard du bien et du mal, qui était fort éloignée de ses sentiments.

■celle de personne. Je veux travailler, mais à ma fantaisie et même ne rien faire, quand il me plaira, sans que personne le trouve mauvp-s, hors mon estomac.

— Je ne sais ce qu'on eût fait de moi par des -caresses ; heureusement, on ne s'est pas avisé de iiie gâter par des caresses. J'étais né faible; les mauvais traitements m'ont fortifié,

{L. à la coml. de Boiifflers, 1761.)

— Mon cher Roustan, pesez bien se que je vais Vous dire. J'ai fait quelque essai de la gloire; tous mes écrits ont réussi ; pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire n'a eu •des moments plus brillants que les miens, et cependant je vous proteste que depu's le moment ^ue j'ai commencé de faire imprimer, ma vie n'a -été que peine, angoisse et douleur de toute espèce. Je n'ai vécu tranquille, heureux et n'ai eu de vrais amis que durant mon obscurité ! Depuis lors, il B. fallu vivre de fumée, et tout ce qui pouvait |)laire à mon cœur a fui sans retour,

(L. écrite en 176i .)

— Vous me demandez si je copie encore de la musique. Et pourquoi non? Serait-il honteux de gagner sa vie en travaillant ? Vous voulez <que j'écrive encore; non, je ne le ferai plus. J'ai

dit des vérités aux hommes; ils les ont mal prises, je ne dirai plus rien.

{L. au prince Beloseski, 1775.)

— J'approche du terme de la vie et je n'ai fait aucun bien sur la terre ; j'ai les intentions bonnes, mais il n'est pas toujours si facile de bien faire ce qu'on pense.

— Les chagrins, les maux, les ans ont beau vieillir ma pauvre machine, mon cœur sera jeune jusqu'à la fin.

— Il faut censurer mes fautes et corriger mes erreurs; j'en ai fait beaucoup, mais il faut aimer mes sentiments parce qu'il sont bons et hon^ notes.

{L. à M. PJiil. Cramer, 176i.)

— Mes malheurs, cher Goindet, n"ont point altéré mon caractère, mais ils ont altéré mon humeur et y ont mis une inégalité dont mes amis ont encore moins à souffrir que moi-même. Je n'ai jamais connu d'autre bonheur dans la vie que celui d'aimer et d'être aimé. La cande^ir et la confiance font les délices de mon cœur ; mais elles ont fait tous les tourments de ma vie, et je ne m'y livre presque plus qu'en tremblant. Une chose doit vous rendre indulgent sur mes inégalités ; c'est qu'elles sont non seulement cruelles pour moi, mais involontaires;

que je puis me tromper, mais non pas vouloir être injuste, et que lorsque je serai content du cœur de mes amis, ils auront encore plus lieu de l'être du mien. C'est dans ces sentiments que je vous embrasse. (21 septembre 1767.)

— Accablé des maux de la vie et de l'injustice des hommes, j'approche avec joie d'un séjour où tout cela ne pénètre point ; et en attendant je ne veux plus m'occuper, si je puis, qu'à me rapprocher de moi-même et à goûter ici entre la compagne de mes infortunes, et mon cœur et Dieu qui le voit, quelques heures de douceur et de paix en attendant la dernière. Ainsi mon bon ami, parlez-moi de votre amitié pour moi, elle me sera toujours chère, mais ne me parlez plus de projets, il n'en est plus pour moi d'autre en ce monde que celui d'en sortir avec la même innocence que j'y ai vécu.

{L. à Moultou, 17G0.)

— Je ne m'afïecte point du mal cjue je prévois, mais seulement de celui que je sens et cela le réduit à très-peu de chose.

{Ecrit en 1777 . Rêveries.)

— J'ai retrouvé la sérénité, la tranquillités la paix, le bonheur même, puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la

veille et que je n'en désire point d'autre pour le lendemain.

— Tout me ramène à la vie douce et heureuse pour laquelle j'étais né; je passe les trois quarts de ma vie, ou occupé d'objets instructifs et môme agréables, auxquels je livre avec délices mon esprit et mes sens, ou avec les enfants de mes fantaisies que j'ai créés selon mon cœur.

— J'ai vu peu d'hommes heureux, peut-être point; mais j'ai souvent vu des cœurs contents, et de tous les objets qui m'ont frappé, c'est celui qui m'a le plus contenté moi-même.

— A mesure que j'avance vers le terme de ma carrière, je sens affaiblir tous les mouvements qui m'ont soumis si longtemps à l'empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien et de mal un être sensible, je perds peu à peu la vue et l'attente d'un avenir qui n'a plus de quoi me flatter, les désirs s'éteignent avec l'espérance, mon existence n'est plus que dans ma mémoire, je ne vis plus que de ma vie passée, et sa durée cesse de m'être chère depuis que mon cœur n'a rien à sentir de nou • veau. » (L. sur la vertu et le bonheur.)

Rousseau termine le dernier écrit sorti

de sa plume par ces paroles touchantes auxquelles les générations futures ont fait honneur. •

« L'espoir que sa mémoire soit rétablie un jour dans l'honneur qu'elle mérite et que ses livres deviennent utiles par Testime due à leur auteur est maintenant le seul qui le peut flatter en ce monde. »

Toutes ces déclarations, il faut en convenir, ne dénotent pas précisément un homme modeste et ayant une petite opinion de luimême. Mais qu'elles sont loin de justifier ce reproche d'orgueil effréné dont on s'est plu à accabler la mémoire de Rousseau. S'il lui arrive de se surfaire, ne peut-on pas relever chez lui des traits d'humilité; s'il parle beaucoup trop de sa vertu, ne confesse-t-il pas aussi franchement ses faiblesses, et parce qu'il dit ingénument tout le bien qu'il pense de lui, faut-il en inférer qu'il fut au fond plus entiché de ses mérites que d'autres personnalités marquantes du monde littéraire Un littérateur, justement réputé, M. Saint-Marc Girardin, nous dit que « Rousseau est le premier exemple de

ces énormes orgueils qui veulent être tout à la fois, qui ne visent à rien moins qu'à la divinité et touchent à la folie. » Nous ne savons pas voir en quoi le citoyen de Genève a mérité un brevet décerné avec autant d'assurance. Hâtons-nous de dire que l'illustre professeur accorde à notre compatriote le bénéfice de circonstances atténuantes. « Tenons compte, dit-il, de tout ce qu'il y a d'extraordinaire dans la destinée littéraire de Jean- Jacques ; il s'est enivré, mais n'oublions pas que la coupe qui l'a enivré, tout le monde la lui a présentée avec enthousiasme. »

On a souvent cité comme une preuve écrasante du colossal orgueil dont Rousseau aurait été possédé la phrase célèbre qu'il a placée en tête de ses confessions. Que cette déclaration soit déplacée dans le fond et dans la forme, nous l'accordons volontiers ; mais lorsqu'on en analyse le contenu, à quoi se réduit-elle en définitive? Rousseau, un des hommes à la fois les plus encensés et les plus conspués de son siècle, déclare en se recueillant sur la fin de ses jours.

qu'aucun de ses contemporains en face de Dieu ne peut dire qu'il est meilleur que lui. G'est-à-dire qu'il se met, à tort ou à raison, sur le même rang que tous ses compagnons d'existence. Sans doute, la forme de cette déclaration n'est point exempte d'une exaltation malsaine^ c'est, si l'on veut, une grande platitude débitée avec une grande emphase. Ni un homme humble, ni un homme de goût n'aurait tenu un pareil langage. Mais y a-t-il donc là un orgueil si titanique et ce vilain défaut est-il si rare parmi les enfants des liornmes qu'il faille à toute force en faire un attribut caractéristique de Rousseau ? Nous ne le pensons pas. Avec moins d'orgueil, Jean Jacques serait plus attrayant, sans contredit; mais cette excroissance ne le rend pas difforme.

Un des traits les plus intéressants de la physionomie de J.-J. Rousseau est assurément l'affection qu'il ne cessa de témoigner à la ville dans laquelle il avait vu le jour. Cette circonstance mérite d'autant plus d'être relevée que l'illustre écrivain qui, à l'âge do 16 ans, quitta Genève, n'y reparut dès lors qu'à de rares intervalles. Et comment ne serait-on pas ému en considérant que ses sentiments ne furent point altérés par les injustes procédés du gouvernement genevois à son égard, alors qu'un arrêt dicté par l'intolérance eut condamné à être brûlés publiquement VE7nile et le Contrat social? Ayant présenté ailleurs un exposé suivi des rapports que Rousseau soutint avec Genève, nous y

renvoyons ceuxdenoslecteursqui désireraient être renseignés spécialement sur ce sujet {[). Mais cela ne nous empêche pas de cueillir quelques-unes des fleurs dont Rousseau sest plu à parer la ville qui fut son berceau.

— En traversant le lac et voyant de loin les clochers de Genève, je me suis surpris à soupirer aussi lâchement que j'aurais fait jadis pour une perfide maîtresse. (L. à Milor d Maréchal 176i.)

— Il me semble que ce q;ii doit d'abord frapper tout étranger entrant dans Genève, c'est Tair de vie et d'activité q Til y voit régner. Tout s'occupe, tout est en mouvement, tout s'empresse à son travail et à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite ville au monde montre un pareil spectacle. Visitez le quartier de St-Gervais, toute l'horlogerie de l'Europe y paraît rassemblée. Parcourez le Molard et les Rues Basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots, de tonneaux, confusément jetés, une odeur d'Inde et de droguerie vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis, aux Eaux- Vives, le bruit et l'aspect des fabriques d'indienne et de toile peinte semblent vous transporter à Zurich. La ville se multiplie en

(*} Voir les pages intitulées : Rousseau patriote genevois-

tjuelque sorte par les travaux qui s'y font, et j'ai vu des gens, sur ce premier^ coup d'œil, en 'estimer le peuple à cent mille âmes. Les bras, l'emploi du temps, la vigilance, l'austère parci- •ïnonie, voilà les trésors du genevois.

(L. à d'Alemhert.)

Rousseau écrit au pasteur Vernes le i4 juin 1759 :

— Quand M. Tronchin vous a dit que j'avais pris le parti de ne plus aller à Genève, il a, lui pris la chose au pis. Il y a bien de la différence entre n'avoir pas pris jusqu'à présent la résolution d'aller à Genève ou avoir pris celle de n'y aller plus. J'ai si peu pris cette dernière que si je savais y pouvoir être de la moindre utilité à quelqu'un, ou seulement y être vu avec plaisir de tout le monde, je partirais dès demain. Mais, mon bon ami, ne vous y trompez pas, tous les "Genevois n"ont pas pour moi le cœur de mon ^mi Vernes ; tout ami de la vérité trouvera des ennemis partout; et il m'est moins dur d'en trouver ailleurs que dans notre patrie. D'ailleurs, mes chers genevois, on travaille à vous mettre tous sur un si bon ton et on y réussit si bien, que je vous trouve trop avancés pour moi. Vous voilà tous si élégants, si brillants, si •agréables ; que feriez-vous de ma bizarre figure

et de mes maximes gothiques ? Que doviendrais-je au milieu de vous à présent que vous avez un maître en plaisanteries (Voltaire) qui vous instruit si bien! Vous me trouveriez fort ridicule, et moi, je vous trouverais" fort jolis,, nous aurions grand peine à nous accorder ensemble. Il vaut mieux rester en des lieux où si je vois des choses qui me déplaisent, l'intérêt que j'y prends n'est pas assez grand pour metourmenter.

Rousseau écrit, en 1755, au professeur Jalabert :

« Je ne reçois pas une de vos lettres qui ne ranime le désir sincère que j'ai toujours eu d'aller finir mes jours dans ma patrie. Il me serait doux d"y profiter des charmes de votre société et de mériter par mon attachement pour vous, les sentiments favorables dont vous m'honorez ; mais il faut vous parler avec confiance, ce projet me parait impraticable, et je crains qu'il ne soit pour moi une de ces aimables chimères qu'on ne réalise point, mais cjui ne laissent pas da répandre sur la vie un bonheur véritable par l'espoir de celui qu'on se promet. »

En 1761, Rousseau confie à Moultou des. impressions analogues.

« Qui sait si le plaisir de vous voir, de voua

presser contre mon cœur, ne me rendra pasdes forces pour vous suivre dans votre retour^ et pour aller au moins dans cette terre chérie où je n'ai pas pu vivre. C'est un projet d'enfant, je le sais; mais quand toutes les autres consolations vous manquent, il faut bien s'en faire de chimériques. »

— Mon cœur est ému des éloges dont vous honorez ceux de nos concitoyens qui sont sous vos ordres. Effectivement le Genevois e?t naturellement bon, il a l'âme honnête, il ne manque pas de sens, et il ne lui laut que de bons exemples pour le porter tout à fait au bien.

{L. au comte de Tressan, 1755.)

— Genève est le pays de la sagesse et de la raison et Paris le siège du goût.

— A voir l'action et réaction mutuelles de toutes les parties de l'Etat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait plus. d'art et de vrai talent employés au gouvernement de notre petite république de Genève, qu'à celui des plus vastes empires où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l'Etat peuvent tomber entre les mains d'un sot, sans que les affaires cessent d'aller.

(N. Hél.)

— Pour exposer le système économique d'un

bon gouvernement, j'ai souvent tourné les yeux sur celui de la république de Genève, heureux de trouver ainsi dans ma patrie l'exemple de la sagesse et du bonheur que je voudrais voir régner dans tous les pays. {Econ. polit.)

— Au lieu que le Français écrit comme il parle, les Genevois parlent comme ils écrivent, ils dissertent au lieu de causer; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points; ils mettent dans leur propos la même méthode que dans leurs livres. Leur parler est toujours soutenu, leurs discours sont des harangues, et ils jasent comme s'ils prêchaient. (iV. Hél.)

Le 18 février 1768, Rousseau qui se croyait très gravement malade, écrit à Vernes :

« Que me servirait d'aller mourir parmi vous! Hélas! il fallait y vivre. Qu'importe où on laisse un cadavre? Je n'aurais pas besoin qu'on reportât mon cœur dans ma patrie, il n'en est jamais sorti. K

— Le 15 mai de la même année, Rousseau écrit de Montmorency au même Vernes.

« J'espère vous faire voir les environs de ma solitude auxquels il ne manque que d'être autour de Genève pour me paraître délicieux. »

— Si vous pouviez trouver un morceau de bon fromage de gruyère et plutôt nouveau que vieux, nous nous régalerions d'une fondue. Gela nous rappellerait la montagne de Salève et me ferait grand plaisir. (L. à Coindei^ 1769.')

— Je voudrais de tout mon cœur pouvoir aller faire l'Escalade avec votre famille.

{L. à Lenieps, 17 GO.)

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