‹ La sagesse parisienneChapitre 32 sur 32 · PITIÉ · texte numérisé non relu

PITIÉ

La grève d'Anzin persiste. Malgré moi, je pense au « pays noir » de là-bas, à ce pays si exquis, sous sa rude apparence. J'y ai beaucoup été, en ma jeunesse, et c'est dans la forêt de Falempin que j'ai tué mon premier lièvre. J'avais là de bons amis, de ces provinciaux charmants et sages qni aiment leur province et se plaisent à la faire aimer au voyageur. Guêtres contre la boue noire des routes, le fusil à l'épaule, nous allions de canton en canton, nous arrêtant aux cabarets, où une femme, fumant parfois sa pipe, nous offrait, en son dur langage flamand, de la bière forte. On marchait le long des canaux aux eaux claires, où se reflètent les grands nuages blancs, passant vite sous le vent de la mer qui vient jusque-là, et traversant des cieux très purs, mais froids, et comme lavés par les pluies. On croisait les tombereaux lourds, chargés de betteraves» conduits par ces travailleurs du Nord qui ont une physionomie particulière, mixte entre celle des paysans et celle de l'ouvrier des villes. La pluie fré-

quente, la boue des chemins, les masures basses, les hautes cheminées d'usines, les poussières noires qui couvrent le sol loin autour des mines, font passer le pays pour laid. Mais, quand on y séjourne un peu, on y découvre des coins charmants. Les collines, peu hautes, aux ondulations douces, s'y couronnentde verdures très fines, reluisantes, toujours fraîches. Certains peintres ont merveilleusement rendu ce paysage, qui ne demande que trois couleurs sur leur palette, le noir, le blanc et le vert. Pour moi, qui arrivais du Midi, les yeux brûlés des grandes lumières, cette nature avait une mélancolie adorable, reposant l'esprit avec la vue. Les gens du pays, très mêlés de race, me paraissaient être d'une douceur résignée, sans tristesse. Je les ai vus depuis, à l'âge où Ton est plus curieux des hommes que des choses, et je les ai trouvés bonnes gens. Les bourgeois sont laborieux, les ouvriers durs à la peine, les femmes, pâles et éternellement en deuil, braves ménagères. Les ouvriers des mines, les Français (car il faut mettre à part le Belge réfugié) sont, de pèreenflls, dans la partie, et travaillant ferme. Ils ont bien leurs vices, l'ivresse du dimanche, parfois terrible, et aussi un grand goût des plaisirs amoureux, qui témoigne peut-être de leur sang, en partie espagnol. Dans les villages ouvriers, la galanterie est hâtive et souvent les petites filles, minces et blanches, que le Parisien regarde comme des enfants chétifs^ sont déjà des femmes. Mais ces

vices ont un j e ne sais quoi de naïf, qui les fa blables du vice de l'ouvrier parisien. Ce so nements de nature, non corruption d'ima Et puis, on n'a guère le temps ! La jourm Bon homme, largement, mais n'assure pa main. Les dimanches n'ont pas, comme à lundi qui les suit et se prolonge parfoii semaine.

Le travail de la mine est dur. L'ouvrie houille accroupi, à genoux, parfois couc dos. Mais il ne travaille que neuf heures ( rit mieux que le paysan. II est assuré en cident : il a une retraite. La race des min forte, depuis que le travail est interdit a qui, jadis, descendaient dans la mine h qi Aux conseils de révision, les populations du bassin du Nord offrent moins de cas d' pour faiblesse de constitution que les p agricoles du voisinage. Avec ses peines, ne semble pas mauvais. Les mineurs eh peu, n'émigrent pas. Ils n'ont point sou( mage, qui atteint d'autres travailleurs.

qu'on trouve, au fond de l'âme de quelqi ne sais quel obscur orgueil qui leur vie lité de la tâche accomplie? Nous somme langers noirs », me dit un jour, un p montrant la galerie d'où sortait la houil de rindustrie sans lequel la vie et le i s'arrêteraient !

Aussi la sympathie est profonde et universelle pour ces travailleurs, pour ces Cyclopes que la Grèce, leur lampe au front comme aujourd'hui, mettait sous les ordres d'un Dieu. Instinctivement, chacun sent que notre bien-être est fait de leur labeur. Cette sympathie que l'homme du monde éprouve, que le poète dit, que le législateur formule en lois protectrices, je les ressens plus que personne, et surtout depuis que, réfléchissant aux choses que je voyais, j'ai, si on me permet de dire ainsi, fait remonter mon cœur dans mon cerveau. L'émotion que nous cause la vue d'une misère est une émotion fugitive. Tout au plus conseille-t-elle une éphémère charité. Celle qui naît d'une vue abstraite des lois de la vie est plus profonde et durable, conseillère de justice. Pour ces hommes qui se privent presque constamment de la lumière du jour pour nous rapporter, des entrailles de la terre, ce bienfait du Feu, qui rendit Zeus jaloux de Prométhée, mon amour est sincère, et cet amour me fait, aujourd'hui, en face des misères qui augmentent dans le pays noir, en face des dangers qui s^accumulent, comme un traître coup de grisou au fond d'une galerie, pousser un grand cri de pitié 1

Ce cri de pitié, moi, bourgeois, qui suis socialiste, mais d'autre façon que les révolutionnaires, je l'adresse, non à la foule pour lui demander une périlleuse charité qui ne peut pas se perpétuer ; non aux Compagnies minières, qui^subissent, comme

l'ouvrier, des lois économiques qui les dominent ; non au gouvernement qui, en matièr brise tout ce qu'il touche, mais je 1' hommes qui font métier d'être les ami auï politiciens ! candidats, qui sièges, ô journalistes qui cherchez ô discoureurs qui cherchez des suci qui cherchez des révolutions ftar un du pittoresque, pitié pour les mineui le pays noir ! Vous avez Paris, gai nous, si vous voulez, qu'il ne faut pt la France, ni d'espérance ; niez son cœur qu'aux revanches de l'intérieui blâment de la nécessité qu'il y a de à quelques milliers de bourgeois, y serviteur. Nous rirons de ces folies, mineur tranquille et ne faites rien i mer son outil en arme de guerre soci; cesserait pour faire place à l'odieux.

La grève est un droit.' Mais les t piquent d'aimer l'ouvrier devraien après les expériences faites, qu'elle neuf fois sur dix, et ils devraient avi de le dire â leur clientèle. Ils ne le f que la grève, qui doit être le deri débat pacifique n'est, pour eux, qu'u tation politique ou le prélude d'une mine est un terrain où l'on sème dei cette chose misérable et méprisable

c'est une moisson sanglante qui lève, comme à Ricamarie.

Ouvrier, défends-toi. Défends-toi contre ceux qui se disent tes amis. Et toi, femme dû pays noir, défends ton homme ! Il n'est pas méchant, tu le sais. Mais ce rude travailleur est faible. Dimanche, il n'a pas su résister à la bouteille qui lui faisait les yeux doux, à l'alcool frelaté, étincelant aux vitrines d'un de ces cabarets dont les patrons mènent ou encouragent la grève, parce qu'elle les enrichit. Il est revenu ivre au logis, terrible. Comment résistera-t-ii à cette autre ivresse, plus redoutable, que les parleurs à langue dorée, habiles sous leur apparence brutale, versent aux cerveaux ? Chasse loin de ton seuil ces débitants du vin de la Haine. Ils viennent te nourrir dMllusions et de mensonges. Le rêve est l'ennemi de tout progrès. Dans un pays libre, la révolte est criminelle et impuissante. Crains qu'un jour, on ne te ramène ton homme, coupable et puni, les mains noircies aux incendies, la poitrine percée I II faudra te dire alors :

c Mère, vous n'entendez rien à la politique »

commeadit Hugo aune autre mère. Il faudra t'expliquer que les ambition x se ressem blent tous , également impitoyables, qu'il s'agisse d'un prince qui vole une couronne où d'un bourgeois beau parleur qui court

après la popularité, ou d'un sublime pol site orgueilleul du vrai travailleur. Il trop tard, que l'expérience t'affirme, plus, ce que sont ces hommes, dont It sont des malades ou des étourdis, et di qu'ils brûleraient Paris pour se faire omelette !

Hier, à Paris, las « amis des mineu réunis. Qui a parlé ? des avocats, des riches serviteurs du suffrage universe rien trouvé de mieux, que de traiter d< la Chaaibi'e que le peuple a nommée. 1 la réunion î Un marquis, deux manj bon peuple de ttance. si grand etsieni aime qu'on le flatte. Un gentilhomme q rer la main à ces prolétaires, il n'en f; pour faire tourner les têtes. L'ancien i tué, nous a laissé cette superstition c La première Révolution, elle aussi, a ( marquis populaires. Le marquis de Sa autant que Desmoulins peut-être, a été Palais-Royal, cequi n'a pas empêché qu midor, Robespierre lui coupait le cou.

leurs un assez bon homme que ce Saint resta fidèle à Desmoulins et à Danton, est fatale. Il trouva son Félix Pyat, po cer, comme il est arrivé, sous la C( marquis de Rochefort, cet étemel égar nelle fantaisie I Car le Jeu est terrible

les passions et d'éveiller les appétits, à qui on ne peut donner pour satisfaction et pour pâture que des mots, toujours des mots I

A cette heure, tandis que résonne encore à notre oreille le cri de guerre sociale poussé, hier, par des politiciens, qui, pour la plupart, n'ont apporté au progrès ni une idée, ni une force, ni une obole, ni une goutte de leur sang, quelque bourgeois, ingénieur, économiste, industriel, un fils d'ouvrier peut-être, cherche dans l'ombre un instrument de travail, un moyen de crédit, une formule d association de l'ouvrier et du patron, et, demain, il apportera sa découverte. Celui-là, on ne l'acclamera pas dans la chaude atmosphère des clubs I II ne sera pas populaire. Il passera inconnu parmi les foules sans qu'on dise son nom. Mais c'est par lui et non par d'autres que le pays noir deviendra moins noir, illuminé d'un chaud rayon d'espérance. C'est par lui que le travail se fera plus fructueux, moins dur. C'est par lui, travailleur qui aime les travailleurs, que les pères, déjà plus heureux que leurs pères, verront leurs fils plus heureux qu'eux-mêmes. Au printemps, un vent doux et frais fait fleurir les roses dans le petit jardin du mineur, ouvre les feuilles aux bois où il va respirer Pair pur. Le vent âpre du Nord, soufflant en tempête, a fait l'hiver cruel et long. Mais le vent funeste des mois glacés est moins redoutable pour le pays noir que le vent desséchant de la politique, déchaîné en

LA SAOESSE PARIt

ouragan par les bavards cruels, que applaudissement qu'ils récc ét,re payé, là-bas, d'une larme !

sants, hélas I que je demande g

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