CHARLES IX, ELISABETH
ELISABETH
Ah ! Sire , voilà donc le bonheur que mon père m'avait promis en me faisant monter sur le trône de France! la dernière de mes femmes est plus heureuse que moi. Qu'ai-je fait, grand Dieu! pour mériter de perdre votre confiance ? Toujours soumise à vos ordres...
CHARLES
Tous régnez dans mon cœur, Madame, vous y régnez seule. Pourquoi donc ces soupçons qui m'outragent?
ELISABETH
Vous me trompez , Sire ; vous ' ne me dites pas toute la vérité.
CHARLES
Madame...
ELISABETH
Hélas ! je suis bien malheureuse : exilée èur le trône, au milieu d'une cour étrangère où je n'ose verser des larmes , où personne n'oserait en répandre
io LA SÀINT-BÀRTHÉLEMI.
avec moi; mon époux même, l'ami de mon cœur, le soutien que Dieu m'a donné pour traverser la vie, Charles ne m'ouvre plus son âme. Vous avez des secrets pour Elisabeth, des secrets que je crois horribles, et que vos insomnies, vos regards inquiets, la pâleur de votre front, me révèlent.
CHARLES
Puisque vous les connaissez, pourquoi me les demandez- vou^?
ELISABETH
Quoi! Sire, voilà votre réponse! et vous* ne sentez paa qu'un cteur comme le mien ne peut s'en contente! ? Une femme, qui aime son époux wacore plus par sentiment que par devoir, a le droit d'exiger peut-être qu'il soit tout à elle quand elle est toute à lui. Vous lisez, toujours dans mon âme. Pourquoi
Oie fermez- VOUS la vôtre? (Elle verse des larmes.) CHARLES.
Je ne conçois rien à vos reproches. Calmez- vous, Madame, esauyez vos, larmes, et n'affligea pas davantage un cœur déjà rongé de soucis. Les soins du trône, les partis qui divisent la France, la religion menacée...
ELISABETH
Sire, vos ennemis ne sont-ils pas soumis? Marguerite de Valais conduite aujourd'hui à l'autel pour sanctionne* ta paix, l'amour de vos sujets, le res*
pect de l'étranger, vos traités renouvelés avec la Toscane, l'Allemagne et l'Angleterre, tout ne devrait-il pas porter le calme et la sérénité dans yotre âme?
CHARLES
Mes ennemis soumis 1... Dieu seul pourra me donner le courage de les vaincre.
ELISABETH
Ils sont vaincus, puisque vous tes enchaînez par vos bienfaits. Coligni lui-même...
CHARLES
Cet homme m'est odieux; ne le défendez pas, Madame; tant qu'il existera...
ELISABETH
Sire, je lis dans vos yeux les conseil» perfides que Ton ose vous donner. On vee* vous entraîner dans un abîme... O mon Dieu, ne rejette pas mes prières, et qu'une cour si fertile en intrigues criminelle* ne triomphe jamais de lia vertu d'un petit-fils
de Saint Louis! (Le Roi s'assied , et fct Reine va s asseoir à edté dftlniO
Avouez la vérité, mon ami.,. Ah! pardonnes ee langage à aaa tendresse; avouez que vous me cachez de coupables» projets qui ne sont pas votre ouvrage. Faut-il me jeter à vos genoux?...
la LA SAINT-BARTHELEMI.
CHARLES
Relevez-vous, Madame... Il est des secrets d'état que la prudence ne permet pas de révéler.
ELISABETH, avec chaleur.
Je les ai devinés pour votre malheur et pour le mien; ils sont affreux, impies, abominables, dignes des temps où nous vivons. Mais la justice éternelle saura venger vos victimes ou plutôt celles de Médicis et des Princes Lorrains.
CHARLES, avec colère.
Vous vous oubliez...
ELISABETH
Sire, ne vous y trompez pas. On vous dit que les calvinistes menacent la royauté, que ce sont des sujets dangereux, et l'on veut vous mettre sous le joug de leurs ennemis. On vous dit que l'Amiral conspire contre Votre Majesté dans les intérêts du prince de Condé, et les seuls conspirateurs sont les Guises , eux qui dévorent le trône en espérance. On vous dit que la religion doit être vengée, et l'on ne fera que l'outrager par des crimes. La croix , dans les décrets éternels, ne devait être couverte que du sang de Jésus-Christ; c'est un sacrilège que d'y mêler celui des hommes. Dieu seul a le droit de le& juger et de les punir.
DRAME. i3
CHARL ES , après on moment de silence.
Madame, je renferme dans mon cœur tout ce que je viens d'entendre; et si j'oubliais un jour les conseils que me donne votre vertu alarmée...
ELISABETH
N'écoutez que votre conscience, Sire; elle ne vous trompera jamais.