LE DOMESTIQUE
M. le Cardinal de Lorraine fait demander à Votre Sainteté s'il peut avoir l'honneur de lui présenter ses respects.
GRÉGOIRE
Oui.
( Le domestique introduit le Cardinal et sort. )
Monsieur le Cardinal , avez-vous quelque chose
DRAME. 4l
de nouveau à m 'apprendre ? Les hérétiques de France reviendront-ils enfin au giron de l'Église?
LE CARDINAL
Il est impossible de composer avec eux, mais je crois pouvoir annoncer à Votre Sainteté que nous ne tarderons pas à remporter une victoire complète sur nos ennemis.
GRÉGOIRE
Gloire à Dieu en toutes choses! (il baise le cmcîfix.)
LE CARDINAL
Mais on attend de vous un service de la plus grande importance.
GRÉGOIRE
Quel est-il ?
LE CARDINAL
C'est une approbation formelle et publique de tout ce que l'on aura fait dans l'intérêt de la religion.
GRÉGOIRE
Un pareil engagement pourrait m'entrainer plus loin que ne le permet mon caractère sacré, mais je sais ce que la fleligion menacée me prescrit de faire pour la sauver des sophismes de l'impiété. Si nous n'étouffons pas l'hérésie au berceau ? elle grandira pour le malheur des peuples et des rois ; et la vérité éternelle, attaquée de toute part...
LE CARDINAL
Que Votre Sainteté ne doute pas un instant du triomphe de Rome. Catherine de Médicis et le duc de Guise lui répondent du succès.
GRÉGOIRE
Je vais vous parler franchement, monsieur le Cardinal. Le Duc, votre neveu, a son père à vençer et son ambition à satisfaire; on peut compter sur lui. Mais je ne vous en dirai pas autant de Médicis.
LE CARDINAL
J'affirme à Votre Sainteté...
GRÉGOIRE
Ecoutez-moi, je vous prie. Après la mémorable bataille de Dreux, que l'on croyait perdue, la reinemère n'avait-elle pas pris son parti sans murmurer, comme une personne indifférente au culte catholique et au calvinisme (2 3)? îfa-t-elle pas écrit une lettre à un de mes prédécesseurs , dans laquelle elle parle de la doctrine des protestans en termes peu orthodoxes (24)? N'avait-elle pas promis à Coligni d'embrasser la religion de Genève, s'il voulait contribuer à lui faire obtenir la régence que le Tiers- Etat avait résolu de donner 201 Roi de Navarre (a 5)? Et , quelque temps après, n'a-t-elle pas été sur le point de se déclarer huguenote entre les mains du prince de Condé (26) ? Convenez , monsieur le Car-
dinal, que ce ne sont pas là des garanties bien sûres de son catholicisme. Je doute cependant qu'elle abandonne aujourd'hui le parti de l'Église; mais comme elle n'a jamais écoute que son ambition, elle le trahirait probablement, si cette apostasie convenait à sa grandeur.
LE CARDINAL
Votre Sainteté veut-elle bien me permettre?...
GRÉGOIRE
Je ne demande pas mieux que d'être rassuré.
LE CARDINAL
J'avoue que Catherine de Médicis a presque toujours flotté entre Rome et Genève. Je crois mêhie que, dans le fond de son âme, elle n'est pas plus de notre religion que dç celle de Çoligni; mais remarquez, je vous prie, qu'elle est trop enchaînée aujourd'hui à notre C3jise pour songer à reculer. Engagée formellement envers le Saint-Siège et notre famille qu'elle redoute, sou seul salut est de marcher sous notre étendard. Que gagnerait-elle en se déclarant pour les Huguenots? Ceux-ci ne croiraient pas à la sincérité de son abjuration, et rien ne pourrait jamais nous rapprocher d'une femme qui nous aurait trahis au moment du combat. Je pense donc que nous pouvons être tranquilles à son égard. Médicis est à nous, parce qu'elle a besoin de nous,
parce qu'elle a toujours connu ses intérêts, parce
qu'elle veut régner sous le nom de son fils.
GREGOIRE
Ces raisons tiennent beaucoup, trop aux choses de la terre, mais que la volonté de Dieu soit accomplie, n'importe par quels moyens... Quant à vous, monsieur le Cardinal , soyez toujours le plus ferme appui des saintes doctrines que l'impiété s'efforce de couvrir d'impostures. Le Tout-Puissant, il faut du moins l'espérer, ne permettra pas que cette filmée, sortie du puits de l'abîme, obscurcisse le soleil de vérité (*). Élevons nos mains vers le ciel comme Moyse, pour faire descendre la colère de l'Éternel sur lés enfans d'Âmalec.
( n salue le Cardinal qui se retire. )