‹ La Saint-Barthélemi: drame en plusieurs scènesChapitre 3 sur 94 · BRANTÔME · texte numérisé non relu

BRANTÔME

« Lui, (le cardinal de Lorraine) passant «ne «fois par le Piémont, allant à Rome pour le «service du Roi sou maître, visita le duc et la «duchesse; après avoir assez entretenu, M. le «duc, il s'en alla trouver madame I3 duchesse « en sa chambre ^ pour la saluer, et s'approchant «d'elle, elle, qui était la même, arrogance du «monde, lui présenta la main pour la baiser : « M. le cardinal, impatient de cet affront, s'appro-

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« cha pour la baiser à la bouche, et elle de re- «culer: lui, perdanft patience, et s'approchant « de plus près encore d'elle, la prend par la tête, « et, en dépit d'elle, la baisa deux ou trois fois; « et quoiqu'elle en fît les cris et exclamations à « la portugaise et à l'espagnole , si fallut-il qu'elle « passât par là. Comment, dit-il, est-ce à moi « à qui il faut user de cette mine et façon ? Je «baise bien la Reine, ma maîtresse, qui est la « plus grande Reine du monde : et vous , je ne * vous baiserais pas , xjùi n'êtes qu'une petite « duchesse crottée ? Et si veux que vous sachiez « que j'ai couché avec des dames aussi belles, et « d'aussi ou plus grande maison que vous (7). »

batue.

« C'était un grand cardinal , qui ne s'expo- « sait à rien, en allumant par tous les coins du « royaume la guerre civile : il était assuré de « suivre toujours la cour, à l'abri de fout dan- «ger et de toute peine, et que, pendant que « les provinces seraient un théâtre de carnage, « il continuerait à se vautrer dans les voluptés; « que son luxe , sa pompe, sa bonne chère, ses

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« amourettes , ne souffriraient point d'iaterrup- « tion. C'est là un sujet de scandale qui doit a augmenter prodigieusement l'horreur qUe £ait a ajax âmes vraiment chrétiennes un prédicateur « boute-feu , cornet de guerre ', et de supplice et «de tuerie; homme qui, à proprement parler, « n'est point de la religion de Jésus- Christ, mais «de celle de Saturne, et qui, dans le fond, .« pratique ce que les prêtres de Carthage prati- « quaient anciennement en l'honneur de ce faux « dieu ; ils lui immolaient des hommes , et s'i- «,maginaient que la religion demandait de telles « victimes (6). »

Je ne dirai rien de Catherine de Médicis; l'univers connaît cette femme exécrable dont la mémoire sera enveloppée d'un crêpe sanglant jusqu'à la consommation des siècles ; cette femme qui corrompit ses fils pour leur arracher le sceptre; qui, toujours entourée de prostituées qu'on appelait filles d'honneur, affectait des opinions religieuses qu'elle méprisait intérieurement, et qui fut l'ame du plus grand crime que la vertu indignée et la religion en pleurs puissent reprocher au trône.

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Quelques moto sur mon oUvrage. Ce drame n'est qu'un tableau de la Saint-Barthélemi et des principaux évèneibens qui ont précédé cette déplorable catastrophe, J'ai suivi l'histoire sans m'inquiéter des règles de notre théâtre, car mon intention n'a pas été d'écrire une pièce régulière, comme on l'entend parmi ,nous, mais seulement de mettre en action un grand fait historique.

On peut observer l'unité de lieu dans les tragédies où il n'est question que de débats domestiques; mais, quand il s'agit de peindre une époque mémorable , je crois qu'il est permis de s'affranchir d'une règle qui alors n'en est plus une, puisque le bon sens la condamne. Et, pour ne parler ici que de deux ou trois de nos tragédies, est-il naturel que Cinna répète à Emilie, dans le cabinet d'Auguste , le discours qu'il a fait aux conjurés? Est-il naturel que Zamore, rendu à la liberté , arrive avec ses compagnons d'infortune dans le palais de Gusman , p©ur les enflammer de vengeance contre ce même Gusman, leur vainqueur et leur maître ? Enfin, est-

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il naturel qa'Athalie vienne raconter un songe , dans le temple des juifs, à Mathan, sacrificateur de Baal? Je conviens cependant que les scènes dont je parle sont admirablement écrites et que le songe d'Âthalie est une idée de génie, en le considérant comme moyen d'amener dans le même lieu, des personnages qui ne devraient pas y être : mais la situation n'en est pas moins forcée et peu vraisemblable. Si Racine avait osé secouer la règle, la veuve de Joram n'eût pas eu de songe , ou bien elle l'eût raconté dans son palais.

Quoique je ne désapprouve pas la division par x actes , j'y ai cependant renoncé , parce qu'elle ne me paraît pas absolument nécessaire, et que souvent même , comme il serait facile de le prouver, elle n'est pas toujours naturelle. Que l'on me dise, par exemple, pourquoi OEdipe, dans la tragédie de Voltaire , quitte le théâtre à la fin du troisième acte? Pourquoi Néron, dans Britannicus, le quitte à la fin du quatrième? Viens , Narcisse , dit-il , allons voir ce que nous devons faire. Cependant il est seul chez lui ,

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avec son confident. Où va-t-il donc voir ce qu'il doit faire? Nulle part, mais l'acte devait finir. Les Grecs n'ont pas divisé leurs tragédies en cinq points (9). En effet, où est la nécessité, pour établir la vérité dramatique, de laisser le théâtre vide quatre fois pendant la représentation d'une pièce , tandis que nous ne permettons pas à nos poètes de le laisser vide une seule fois avant la fin d'un acte? Au surplus mon drame n'étant pas destiné à la scène, rien ne m'obligeait de l'écrire sur un modèle de pure convention.

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