SCÈNE. XLV
CHARLES IX, CATHERINE DE MÉDICIS LE DUC D'ANJOU, LE DUC DE GUISE, COLIGNI
au Ht.
CHARLES, avec le ton le plu* affectueux.
Vous avez reçu la blessure, mon père, mais c'est moi qui l'ai sentie (45). ( n s'assied. )
COLIGNI
Sire, la bienveillance dont Votre Majesté m'honore adoucit mes douleurs.
CATHERINE DE MÉDICIS assise.
Ne doutez pas, monsieur, de tout l'intérêt que vous m'inspirez : ce fatal événement m'afflige beaucoup.
COLIGNI
Hélas! madame, nous vivons malheureusement à une époque où personne ne peut répondre de sa vie.
lis i>uc d/anjou.
Pourriez-vous reconnaître la maison d'où le coup d'arquebuse est parti?
COLIGNI
Oui, monsieur le Duc (46).
LE DUC D'ANJOU.-
Ce sera peut-être un moyen .de savoir...
COLIGNI
L'assassin est connu.
CHARLES
Nommez-le.
COLIGNI
M. de Guise en sait peut-être autant que moi à cet égard.
CHARLES, â Guise.
Vous vous taisez, monsieur.
GUISE
Sire, je suis trop fier pour répondre à une calomnie qui ne peut pas m'atteindre.
CATHERINE DE MÉDICIS
M. de Coligni a des amis qui, par excès de zèle, lui inspirent des soupçons qu'il devrait repousser. Nous ne jouirons jamais de la paix, si nous nous croyons toujours ennemis.
GUISE, à Coligni.
Vous ne croyez pas , monsieur , ce que vous venez de dire, car vous me devez au moins votre estime. Je me suis montré à vous tel que je suis la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous recevoir chez moi , et je vous renouvelle encore*..
COLIGNI
Que Dieu vous entende, et nous juge... ! (Au Roi.) Votre Majesté a-t-elle daigné réfléchir sur le sujet de la conversation que j'ai eue avec elle?
CHARLES
Oui, monsieur.
coligni.
Je me flatte qu'en y pensant plus mûrement encore, vous serez persuadé que mes projets ne peuvent avoir d'autres résultats que le bonheur de la France. ',
CATHERINE DE MÉDICIS
Il n'appartient qu'à M. de Coligni d'être encore tout entier à son roi et à sa patrie, quand de cruelles douleurs devraient lui faire oublier...
COLIGNI
Rien, Madame, ne peut me distraire de mes devoirs de sujet fidèle et de bon Français.
CHARLES
Votre dévouement me touche, monsieur; mais attendons que vous soyez guéri, pour nous entretenir de matières sérieuses : je ne veux pas vous fatiguer. (U se lève.)
COLIGNI
Sire, accordez-moi encore un moment. (Le Roi se rassied.) Je n'ignore pas que si j'ai le malheur de
ioo LA SAINÎ-BARTHÉLEMI.
mourir de mes blessures , on me calomniera auprès de Votre Majesté. Cependant Dieu, devant qui je suis prêt à comparaître, m'est témoin que je vous ai tou* jours été fidèle, et. que jamais je n'ai eu d'autre désir que le salut de ma patrie', et la grandeur de votre royaume. Ce n'est pas m,oi qui ai suscité les troubles de la France. Que votre édit de pacification soit réellement respecté, et la paix ne sera plus troublée. N'accordez dorénavant toute votre confiance qu*aux personnes dont vous ne pourrez nullement suspecter la fidélité; car je vous .affirme, sur mon honneur, qu'on ne dit rien dans votre conseil qui ne soit rapporté au duc d'Albe, à ce ministre cruel et perfide qui, au mépris des lois de la guerre, se conduit aujourd'hui avec tant d'inhumanité envers les trois cents gentilshommes français qu'il a pris sur le champ de bataille (47). Je n'ose vous parler ni de mes desseins sur l'Amérique, ni de mes établissemens au Canada (48) ; mais Votre Majesté sentira un jour combien il est important, pour la balance du commerce de son royaume , que la France jette aussi des racines de prospérité et de grandeur dans le nouveau monde.
CHARLES, se levant.
Je recueille avec avidité, Monsieur, tout ce que me conseillent votre sagesse et votre noble dévouement. Mais l'essentiel aujourd'hui est de vous réta-
blir, et je vous prie de ne songer qu'à cela. Pour vous ôter toute inquiétude à l'égard de vos ennemis, que je voudrais connaître, je vais faire placer devant votre hôtel une compagnie des gardes (49).
CATHERINE DE MED1CIS. '
On pourrait y joindre, pour plus de sûreté, des Suisses de la garde du roi de Navarre.
CHARLES
Je n'y vois aucun inconvénient.
COLIGNI
Sire , je ne crains rien.
GUISE
Vous avez raison, monsieur, mais cette précaution rassurera vos amis alarmés.
CHARLES
Adieu, mon père.
s COLIGNI, ému jusqu'aux larmes et avec enthousiasme.
Dieu , la France et mon roi !
CATHERINE DE MÉDICIS
bas au duc de Guise , en se retirant.
Il est notre prisonnier.
GUISE, bas à Catherine de Médicis.
Nous le tenons.
io* LA SAINT-BARTHÉLEMI.