‹ La Saint-Barthélemy, drame inédit, publiéChapitre 117 sur 237 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

étourdi comme à l'instant de ma blessure, je ne sais vraiment où porter mes regards. Peut-être ceci n'estil qu'un coup désespéré ; peut-être est-ce le fruit d'un profond dessein. Veut-on nous effrayer ou nous mettre en colère? Espère-t-on compromettre le Roi ou le regagner à l'aide de nos fautes?... qui le sait?... Et cependant je suis là, couché, souffrant, mourant ; et nos ennerhis, et notre parti s'agitent ; et je ne puis ni pourvoir à sa défense, ni veiller à sa sagesse. C'est là, Sire, ma plus cruelle douleur, ma plus sensible plaie , la pensée qui troublerait la douceur de mourir pour la vraie foi et la juste cause.

Silence.

HENRI

Eh bien?

COLIGNY

Ne le sentez-vous pas? Que deviendraient notre parti sans chef, nos entreprises, nos projets? Moi, seul, je portais tout dans mes mains. Dieu me préserve d'ingratitude envers mes compagnons, mais, bien secondé par eux dans l'occasion, je n'en vois aucun à qui léguer le commandement, aucun depuis la mort du grand Condé, que son expérience, son rang ou sa renommée désigne à la confiance commune. Son jeune fils est presque un enfant, mon frère d'Andelot n'y est plus, d'autres ont trop peu de tête ou trop peu d'éclat ; ceux à qui ne manquent ni le cœur ni la naissance, tout occupés de leurs plaisirs, semblent redouter le poids des affaires... Je cherche, je m'inquiète... Ah I Sire, ne me comprenez- vous pas ?

HENRI, troublé.

Si fait bien... (ii l'embrasse.) Amiral, vivez pour nous, vivez longtemps, et vous verrez qu'à vos côtés les gens que vous dites ne craignent ni l'obstacle ni le péril.

COLIGNY

Que tardez- vous donc, mon cher Sire? Qui vous arrête, et qu'avez-vous besoin de la vie d'un vieux soldat, usé de fatigues et de maux, pour prendre la place qui vous sied, et vous porter héritier de votre vrai bien? Quels vains amusements peuvent balancer dans votre cœur l'honneur de défendre la religion, la justice et l'État? Vous êtes jeune, je le sais ; mais le temps presse en ces jours de deuil et de discordes : la vie manque souvent aux retardements d'un noble cœur, et la gloire ajournée ne se retrouve pas.

HENRI

Ah î cessez et connaissez-moi mieux. Je sais où m'entraînent l'ardeur de l'âge et l'infirmité de ma nature. Mais me croyez-vous homme à délaisser des devoirs dont je me sentirais capable? Considérez plutôt dans quels temps, dans quel monde nous sommes venus. Que de pièges sous nos pas ! que de faux visages, de promesses menteuses, de doubles cœurs!... La science me manque pour pénétrer de si noirs mystères ; jeune, élevé aux libres exercices de mes montagnes, à l'école de franchise et d'honnêteté de mon aïeul et de ma respectée mère, je me sens mal à l'aise dans cette cour italienne, j'étouffe dans cet air empoisonné. Je ne suis point dupe, vive Dieu! et, quoique

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