ACTE CINQUIÈME
COLIGNY
J'étais prêt à monter à cheval, lorsqu'une paysanne, de mes sujettes, s'en vint à moi, et, se jetant à mes pieds, m'embrassa les genoux avec une grande affection; puis elle s'écria : « Ah! notre bon maître, où vous allez-vous perdre? Je ne vous verrai plus si vous allez à Paris ; vous y mourrez, \ous et tous ceux qui iront avec vous. »
MERLIN
Se peut-il bien !
COLIGNY
Et elle ajouta en pleurant : « Si vous n*avez pitié de vous, ayez pitié de madame, de vos enfants et de tant de gens de bien qui périront pour vous. » — Et, comme je la repoussais en lui disant qu'elle n'était pas bien sage, elle se jeta aux pieds de ma femme en la suppliant de me retenir : « S'il va une fois à Paris, s'écriait-elle, il n'en reviendra jamais. » — Pour moi, je ne l'écoutai plus et je piquai des deux.
MERLIN
Cela est étrange.
Je n'y avais guère pensé depuis, quoique madame de Goligny m'en reparle dans toutes ses lettres... J'avais même tout à fait oublié la figure de cette femme... mais voilà que je viens de me ressouvenir que j'en ai rêvé cette nuit... et vraiment elle me revient en image ce soir... Je crois la voir par momentSv.. tenez, là... au pied de mon lit.
328 LA SAINT-BAftTHÉLEMY.
MERLIN, regardant.
Au pied de votre lit, vous la voyez?
COLIGNY
En esprit, bien entendu... C'est l'effet de la faiblesse, je crois, de ce sang que j'ai perdu... Cependant... ah! j'en rougis, et devant tout autre que vous...
MERLIN
Monsieur, il faut y penser sérieusement. Voulezvous que j'ouvre cette Bible au hasard? nous verrons ce qu'elle nous en dira.
COLIGNY
Non, non.
MERLIN
Pourquoi ? cela est toujours bon. UI prend le livre, ouvre
et lit :) Ne vom confiez pas aux princes...
COLIGNY
Que dites-vous?... Singulier rapprochement! — Continuez.
(( Ne vous confiez pas aux princes, non plus qu'aux enfants des hommes, parce que le salut n'est pas en eux... »
COLIGNY
Ah ! que nous sommes mondains ! nous alHons prendre pour un conseil de prudence humaine ce qui n'est qu'un précepte de piété. Vraiment oui, le salut n'est pas dans les enfants des hommes.
MERLIN
Si cependant...