COMMENT LE FAUX DEVIENT VRAI
conviendra qu'ils suffisent pour dire que Tinacceptable récit d'Henri III à Miron s'explique le mieux du monde si Pierre Mathieu se trouvait obligé à quelque complaisance envers la lignée de ducs et de prélats qui portaient alors le nom illustre et puissant de Gondi de Retz '.
Toutes les raisons, externes comme internes, paraissent donc se réunir pour faire rejeter absolument, comme une grossière falsification, cette fameuse confession d'Henri III que tous nos critiques modernes ont prise pour base de leurs raisonnements sur la Saint-Barthélémy. C'est ainsi que « l'authenticité incontestable » invoquée* par le professeur de Geissen se transforme en une flagrante fausseté, et répugnante si l'on regarde à sa source. On a peine à comprendre que des écrivains français acceptent sans y mieux regarder les affirmations d'un étranger qui n'a ni vu ni pu voir que des documents de seconde main', arrivés à lui incomplets, et restés incompris ^
' On voit même clairement où et comment son texte a été remanié et interpolé. Il avait écrit (l*abord sans faire le moindre doute de la préméditation. « La prudence convertie en une grande dissimulation et la résolution conduite par un grand secret firent naistre ceste cruelle et furieuse journée des matines de Paris. Le Roy, pour mieux couvrir son dessein, propose de donner sa sœur au prince de Béarn et faire la guerre au roi d'Espagne > (Hist. de Fr,, 2 vol. in-folio, éd. de 1631, 1. 1, p. 331). Il continue dans le même esprit, et à la page 342 il dit encore : « Il ne restoit plus qu*à faire entrer des forces dans la ville pour assurer rexécution du dessein. Le Roy propose à l'admirai...» (de faire entrer 1200 soldats sous prétexte de surveiller les Guises) ; puis tout à coup, à la page suivante, l'auteur introduit des doutes dont il n'avail pas encore parlé et qu'il exprime en reprenant les propres paroles altïibuées (V. ci-dess. p. 59) à Relz qu'il ne nomme pas; elles furent, dit-il, prononcées dans le conseil du roi par «un homme de bien.»
' Voici la phrase : « D'une authenticité et d'une crédibilité incontestables, il est le document le plus sincère et le plus complet sur les causes secrètes de la Saint-Barlhélemy » (Soldan, p. 70).
' Exemple. On sait combien les écrits publiés au moment où les événements ont eu lieu sont difficiles à retrouver après coup et cependant
combien il importe de les voir pour juger, il m'a faUu Tédition primitive du Réveille -matin pour fixer (p. 43) l'époque de sa publication et j'ai pu en dire le jour exact, détail précieux, car en prouvant que l'auteur avait achevé sa rédaction avant la fin de l'année 1872, j'ai montré qu'il a une tout autre autorité que s'il eût écrit en 1574, c'esl-àdire peut-être après la mort de Charles IX. Où M. Soldan a-t-il étudié ce livret d'une grande rareté? Il l'a pris, ainsi que d'autres raretés sur lesquelles il disserte, dans les Archives curieuses de l'hist. de France pub. par Cimber et Danjou (21 vol. in-8^ 1837-40), qui ont réimprimé le Réveille-matin d'après une édition portant pour date « Edimbourg, 1574 » et à laquelle tV manqne la préface et les trente-quatre premières pages du texte. L'auteur n'a pas refléchi que son éloignemenl l'empêchait de traiter solidement beaucoup de points. Les critiques français n'ont pas la même excuse; et l'on peut voir cependant le nom de ces Archives curieuses, qui ne contiennent pas une seule pièce publiôe avec l'exactitude qu'il faudrait, briller au bas des pages de la Revue des questions historiques, de Henri Martin, de Loiseleur, elc. Cette collection Cimber est fort utile, mais seulement comme mémento ; elle ne peut pas servir comme témoin dans une discussion.
* Je m'aperçois que j'ai (ci-dessus p. 7) fait tort
Le discours d'Henri III écarté, Tavannes reste le seul contemporain notable qui donne hautenoent la Saint-Barthélémy pour avoir été un accident, « une résolu- (( lion de nécessité, dit-il, et conseil né de l'occasion par faute et imprudence des « huguenots, et qui ne se fust pu exécuter sans être découverte si elle eut été pré" (( méditée. » Presque lous ceux qui virent l'événement ou vécurent dans le cours des deux siècles qui l'ont suivi ont été d'un autre avis*; ils ont cru le massacre bien et dûment préparé au moins deux ans à l'avance. Mais aujourd'hui un revirement s'est opéré. Les écrivains les plus détachés de la monarchie, voire les plus protestants, refusent maintenant de croire à la préméditation, de même que les plus dévoués aux vieux principes de la religion romaine, non moins débilités à leur manière, s'empressent d'appeler crime et détestable action cette vigoureuse exécution de l'hérésie dont leurs pères jubilaient et se glorifiaient. C'est un concert de pudeur nationale V
Le moyen le plus naturel de procéder au contrôle des faits est d'examiner les principales assertions des auteurs qui, adoptant l'idée de l'improvisation du massacre, ont le plus récemment traité la question. Et en les discutant, c'est-à-dire à mon sens en les redressant, j'aurai l'occasion de soumettre aux lecteurs quelques documents nouveaux qui avaient échappé jusqu'ici à la discussion, soit parce qu'ils n'ont été publiés qu'en ces dernières années*, soit parce qu'ils se cachent encore, comme on dit, dans la poussière des bibliothèques.
au peinlre Jérôme de Bara, ami et légataire de Dubois, en le traitant d'inconnu. C'était un parisien, auteur d'un beau livre béraldique intitulé Le blason des armoiries^ in-fol., impr. à Lyon en 1579 et dont il y a une 2"' édition de 1587, et une 3"" de Paris, pub. en 1628. — On le trouve encore dans les regist. de Genève, à la date du 8 sept. 1572, en ces termes : • Jérôme de Barac habitant, est témoin de Bernard Hervieu, de Gisors en Normandie, painctre. » — (Note de M Théo. Dufour.) " Voy. ci-après ma réponse à Tavannes. L'inexactitude de ses Mémoires, qui ne sont pas de lui, mais d'un de ses fils, a d'ailleurs été souvent re-
marquée. A cet endroit même (|ui vient d'être cité, le texte continue: • Le Roi jure, proteste son déplaisir, envoyé t?mfer Tamiral blessé, luy promet justice exemplaire. » Rien n'est plus certain cependant que la visite faite à Coligny blessé par le roi lui-même, accompagné de sa famille et de ses courtisans, parmi lesquels Tavannes figurait au premier rang. Mais ce souvenir gênait.
' Et même internationale; car les .<avanls allemands, anglais, italiens, ne se font pas faute d'apporter aussi leurs jugements fondés sur une connaissance insuffisante du sujet.
^ Principalement la précieuse correspondance
70 LES JUGES
Le dernier en date de ces récenls auteurs dont je veux parler, M. Loiseleur, bibliothécaire d'Orléans", qui ne fait du reste que reproduire des arguments déjà présentés, entre en matière par ces mots :
« Un ambassadeur vénitien, Michel Surriano, affirme que, dès Tannée 1561, « Charles IX eut un moment la velléité de mettre à mort les principaux d'entre « les protestants. Le triste fils de Henri II et de Catherine de Médicis n'avait alors (( que onze ans; aussi l'ambassadeur a-t-il soin de noter que ce projet lui fut (( suggéré par les véritables chefs du gouvernement. » Il y a ici une lourde erreur matérielle à laquelle je ne m'arrête pas; ce n'est pas de Charles IX, âgé de onze ans, mais de François II, alors dans sa dix-seplième année, que parle l'ambassadeur, et d'ailleurs le jeune prince se sentait l'envie « de fondre sur l'ennemi; » ce qui n'est pas l'assassiner nuitamment*.
Notre auteur ajoute que quatre ans plus tard le duc d'Âlbe soufflait aux oreilles de ceux qui gouvernaient la France le même conseil : « En 1565, dit-il, eurent lieu les célèbres conférences de Bayojuie auxquelles prennent part Catherine de Médicis et trois de ses enfants, Charles IX, Marguerite de Valois et celte malheureuse Elisabeth, épouse de Philippe II. Voici ce que le duc d'Albe écrivait alors au roi d'Espagne : « Quant aux moyens d'obvier au mal [la Réforme] un second c( expédient serait, dans le cas où l'on voudrait en finir une bonne fois avec les « cinq ou six au plus qui sont à la lête de la faction et la dirigent, serait de se « saisir de leurs personnes et de leur couper la lêle, ou au moins de les confiner en « quelque lieu où ils seraient dans l'impossibililé de renouveler leurs trames c( criminelles. Tout serait consommé dans le jour même où l'on aurait mis la (( main à l'œuvre. » — « Tout finir en un seul jour par la chute de cinq ou six tôles, qu'on remarque bien ce conseil du duc d'Albe. »
C'est ainsi que l'honorable bibliothécaire d'Orléans, marchant sur les pas de M. MaUry (/. des Sac, 1871, p. 294), qui ù son tour reproduit ceux qui l'ont pré-
tlu commandeur PeiruccI, envoyé du Duo deFlo- * Voy. ci-dessus p. TiO.
reuce à Paris, publiée par M, Abel Desjardins dans * Voici ce passage: « François 11 succéda à son
les Négociations diplom. de la France avec la Tos- père, et comme il fui d'abord i)eu eslimé à cause
cane (5 vol. in-4'»; 1839-1875), faisant pai lie de la de son jeune âge el de sa médiocre intelligence,
CoUect. des docum. inédits relatifs à Thisloire de puis baï pour s'élre mis lui-même el avoir mis
France. loul le rovaume aux mains des Guise-i à Texclusion
cédé, interprète une lettre du duc d'Albe. Mais si Ton recourt à la lettre ellemême, on y trouve toute autre chose. Le duc d'Albe rend compte à son souverain, Philippe ir, de ce qui se passe aux conférences de Rayonne. Il lui signale diverses communications qu'il a reçues des principaux seigneurs français, le duc de Montpensier, le cardinal de Bouillon, le maréchal de Monluc et il ajoute :
Quelques autres encore sont venus me parler, mais nous les considérons comme des agents de la Reine-mère parce qu'ils s'attachent a nous prouver que la religion se trouve en France dans Tétat le plus satisfaisant, que chaque jour du moins l'on porte remède au mal, que l'on gagne du
terrain Quant aux moyens d'obvier au mal l'un consisterait dans celte mesure que
la loi donnerait ordre à tous les gouverneurs de province d'expulser de leur gouvernement les ministres de cette friponnerie [la Réforme; desla bellaqueria] obligeant par ce moyen tous ses sujets il vivre en bons catholiques ; et tout serait terminé. Un second expédient serait, dans le cas où l'on voudrait en finir une bonne fois avec les cinq ou six qui sont à 1a tôle do la faction et qui la dirigent, de se saisir de leurs personnes et de leur couper la tête ou du moins de les confiner en quelque lieu où ils seraient dans l'impossibilité de renouveler leurs trames criminelles. Tout serait consommé dès le jour même où l'on aurait mis la main à Tœuvre, et le roi ni sa mère ne rencontreraient guère dans cette entreprise de difficultés que les catholiques ne pussent aplanir. Ils se croyent tellement assurés du succès avec l'un des deux moyens indiqués que si l'on s'en rapporte à ce qu'ils disent ils ne s'exposeraient même pas à la nécessité de tirer une seule épéo du foun'eau (Papiers du card. de Granvelle: doc. inéd., IX, 297).
Il me semble évident que dans cette lettre le duc d'Al]>e transmet au roi d'Espagne une opinion que lui ont exprimée les personnes influentes de la cour de France et qui se croyont, dit-il, assurées du succès'. Il se borne à exposer sans
des autres grands, ce fut une grande occasion pour la maladie (vé\\g\eme; qvesto umore) de croître à Pexc^^. Tous les niéconlenls se rangèrent de ce côté-là dans Tespérance d'y Irouver leur prolit. De là prirent naissance la conjuration d'Amboise et les mouvements des provinces. Les insurgés audacieux en raison de la faveur qu^ils obtenaient, demandaient hautement des temples, menaçant d'en établir de force, si on ne les leur donnait pas. Tant d'insolence irrita le jeune roi, qui était naturellement hautain et sévère et, d'après le conseil de ceux qui gouvernaient, il avait pris une détermination qui aurait bien purgé le royaume s'il avait eu le temps de Texécuter, et qui aurait donné de lui an monde un témoignage à jamais
mémorable : C'est qu'il avait résolu de fondre sur les principaux chefs de sédition et de les châtier sans merci, ce qui eût été le seul remède pour éteindre tout rincendie d'un seul coup. Mais il rencontra deux of)stacles : la puissance de ces chefs et sa propre faiblesse (Relat. des ambass. vénitiens, rec. par N. Tommaseo, 1838, in-4», p. 522, dans la ColL des doc, inéd.).
' L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, au mois de mai 1570^ parlait presque dans les mômes termes au Sénat de Venise : • Comme pour représenter l'état dans lequel se trouve aujourd'hui le royaume de France, il ne suffit pas de découvrir les plaies qui le défigurent, mais qu'il faut parler aussi des remèdes qui pourraient ou auraient pu
LES JUGES
même donner son approbation, et en second lieu ces personnes semblent penser plutôt à une exécution militaire ou judiciaire qu'à de simples assassinats*.
Je suis donc obligé, pour rendre hommage à la vérité, de commencer par réduire à néant des textes qu'on nous apporte pour nous montrer Charles IX nourri dès son enfance de projets sanguinaires. Il ne résulte pas de là que ces projets n'ayent pas existé; seulement les preuves en sont ailleurs. Elles sont dans les historiens du temps. « Les protestants, esprits soupçonneux, ont écrit qu'on avait fait à Rayonne un traité entre les deux rois d'affermir l'ancienne religion en extirpant entièrement la nouvelle. La suite montrera à la postérité si cela est vrai ou faux'. » C'est de Thou (Liv. xxxvii) qui s'exprime ainsi. Pierre Mathieu est
le guérir, je dois dire que suivant l'opinion commune (dirô clie per commune oppinione) il aurait suffi en d'aulrcs temps de se débarrasser de cinq ou six léles, pas davantage, et que parla on aurait désorganisé les complols » (Tommasco, il^/a^ des amb. vén. dans les Docum. inédits, t. II, iiC)).
* Il faut rapprocher de la lettre du (Juc d'Alhe une dépêche secrèle écrile de Madrid quinze jours avant la Sl-Barihélemy, par le nonce du Sl-Siépe auprès de la cour d'Espagne au secrélaire d'Etal du pape. • Elle prouve (dit M. Boutaric, BibI, de l'rc.des Ch, XXIII, 11), que Philippe II souffla ses « conseils empoisonnés à des gens qui n'étaient • que trop empressés à les recevoir. ■ Celle apprécialion, d'un bon Français sans doute, n'est autorisée par rien, môme dans les passages que M. Boutaric souligne, et la lettre ne fidl allusion qu'à de sanglantes combinaisons, mais juridiques et militaires, à la façon du duc d'Albc, au grand jour. La voici :
« Madrid, ^ août 1572. Le roi me charge de dire que la défaite des huguenots en Flandre est d*une plus grande importance qu'on ne croit, car un bon nombre des plus braves chefs des huguenots de France y ont été tués ou faits prisonniers; qu'à tout bien considérer cet événement sera encore plus uiile au roi de France qu'à lui-même. Que si S. M. très chrétienne avait l'intention de purger son rojfaume de ses ennemis, le moment en serait venu ; et qu'en s'entendant avec lui (Plulippe II), il pourrait détruire ce qui en reste; surtout à présent que Pamiral est à Paris dont le peu-
ple est attaché à la religion catholique el à son roi, il lui serait facile, s'il le voulait, de s'en débarrasser pour toujours : que lui, Philippe, emp^oyera toute .sa puissance et toute son énergie avec la plus grande loyauté à délivrer ce royaume (de France) et à le rétablir dans son ancienne sécurité et splendeur. Du reste il ne laissera pas, autant que je puis le comprendre, défaire des ouvei^tures dans ce sens au roi très chrétien et d'offrir ses services. Le duc d'Albe lui a écrit qu'après avoir détruit un si grand nombre d'ennemis de sa couronne, il meUait toutes ses forces à sa disposition pour le débarrasser de ceux qui restaient • (Tlieiner, Ann. Benedictini),
' Id verum nec ne sil, tempora qua? deinde secuta sunt plenam Hdem apud posleritalem facienl. DeThou ajoute: Hadriani qui a écrit Thisloire avec beaucoup de fidélité et de prudence el qui paraît avoir tiré beaucoup de choses des mémoires de Cosme, duc de Florence, dit que dans celte conférence qui fut tenue sur les instances du Pape, on mit en délibération de délivrer la France des protestants et qu'on se rangea à Topinion du duc d'Albe, qui dit que le sentiment <le son maître était qu'on abattît les plus hautes tôles el, qu'à l'exemple des Vespres siciliennes, on tuât tous les proleslanls. t Et parce que le biuils'e«toit répandu de tenir une assemblée à Moulins, on crut que le meilleur esîoit d'y faire un massacre de tous les grands qui y viendroienl et d'exterminer tons les autres par toute la France au signal (pfon en don-
beaucoup plus positif: « Il y eut, dit-il, conseil fort étroit et particulier entre la royne-mère et le duc d'Albe pour l'extirpation de Famiral et de son party, ne proposant meilleur remède que de faire des Vespres siciliennes, ayant souvent pour refrain ce mot qu'une tête de saumon est meilleure que celles de cent grenouilles ^ J'ai ouy dire au président de Galignon, chancelier de Navarre, que tout ce conseil fut recueilly par le prince de Navarre qui pour la gentillesse et vivacité de
son esprit estoit admiré des Espagnols Les intéressez n'ont rien sceu que par ce
petit prince', qui suivoit la royne-mère partout et elle ne pouvoit le perdre de vue. Il se trouva au cabinet, escouta et retint la résolution de ce conseil et il la
représenta fîdellement à la royne de Navarre sa mère (Hisl. de Fr. I, 283).
La limitation à cinq ou six têtes à couper désignait clairement pour la mort les huguenots portant les grands noms de Condé, Navarre, Ghastillon; mais tous les conseillers du trône ne l'acceptaient pas et demandaient davantage. M. Loiseleur cite' le duc de Ferrare comme ayant insisté, dès l'année 1564', pour une exécution en masse, et il termine sur ce point, en empruntante un auteur qui repousse aussi l'idée de préméditation, M. Boutaric*, la phrase suivante : « Catherine de Medicis « suivit les maximes de son temps. Il régnait alors dans la plupart des cours de i( l'Europe une doctrine de l'assassinat qui fait frémir et qui avait, pour ainsi « dire, passé dans le droit des gens. » Après avoir si bien préparé la scène pour
neroit. Mais par ce qu'ils ne s'assemblèrent pas tous à Moulins (ou par cVaulres raisons), on remit celle entreprise à un autre temps et sept ans après elle fui exécutée à Paris comme en un lieu plus commode et avec plus d'occasion. » — Le savant jésuite romain Slrada, dit de son côté, au sujet des conférences de Bayonne : Ingentem illam Hugonotorum caedem septennis post actam Parisiis in hoc decrelam esse convenlu muUi sentiunt.
* Fr. de la Noue dit « qu'on avoit ouï dire au duc d'Albe qu^il ne falloit pas perdre son temps à prendre des grenouilles, mais que la pèche des saumons et gros poissons méritoit la peine qu^on y prenoit. »
' Il avait 15 ans. Notez que l'historiographe officiel, Pierre Matthieu, avait la confiance particulière de Henri IV et que Thistoire de ce prince est l'objet spécial de ses soins.
» D'après M. Maury (J. des Sao,, 1871, p. 293): « Lorsque le duc de Ferrare se rendit en France, en 1564, il proposa au gouvernement royal d'employer les moyens les plus énergiques contre les principaux chefs du parti huguenot, ne se restreignant pas toutefois au chiffre fort limité qu^indique Correro et auquel s'arrêtait aussi le duc d'Albe, lorsqu'il donnait un conseil analogue pendant les conférences de Bayonne. Ce même duc de Ferrare fit reproduire son avis par tous les agents qu'il accrédita depuis près la cour de France. • — Les lettres du duc de Ferrare sont prises aux archives de Modène. Voy. aussi la Noi^th British Review, oclob. 1869.
* La Saint-Barthélémy t après les archives du Vatican, dans la Bibliolh. de l'école des Chartes,
1862, xxni, 1).
LES JUGES
démontrer que la Saint-Barthélémy fut une œuvre accidentelle, imprévue de ses auteurs deux jours avant Févénement, les mêmes auteurs alignent les arguments qui prouveraient la préméditation, et se mettent en devoir de les détruire. On allègue, dit M. Loiseleur, comme d'habiles préparatifs du forfait, trois événements préliminaires : la paix de Saint-Germain, les démarches faites pour appeler Goligny à la cour et le mariage de Marguerite, sœur du roi, avec le jeune Henri de Navarre, « qui serait la plus infernale des embûches. » Sur le premier point, la vérité parle si haut que notre critique voulant établir la sincérité de la paix offerte par le jeune roi, et qui élait plus particulièrement son œuvre, aux huguenots vaincus, conclut en ces termes : « Aller jusqu'au bout des concessions pos- (( sibles, puis au cas où tant d'avances resteraient infructueuses, profiter des cir- « constances pour étouffer l'ennemi dont on aurait endormi les méfiances : telles « furent vraisemblablement les arrière-pensées du roi et de sa mère'. »
Les «concessions possibles, » quelles concessions l'étaient, sinon mensongères? c( Étouffer l'ennemi endormi, » c'est bien ce qu'on a fait. L'auteur ne parvient pas à étouffer les aveux qui pèsent sur sa pensée; mais le guide dont il suit les pas, M. Alfred Maury, est encore plus clair :
La paix de S. Germain en Laye conclue en août 1570 ne fut qu'un leurre. Tout donne
à penser qu'elle n'était pas sincère Il fallait avant tout rendre la paix au pays, mettre
la religion elle-même à l'abri des malheurs auxquels celte guerre l'exposait. A deux reprises différentes les huguenots avaient été jugés trop puissants pour qu'on pût espérer en avoir raison par les armes. Charles IX et sa mère se flattaient, tout t'indique, d'arriver à ruiner le calvinisme par
* Le Temps, 14 aoûl, p. 2, col. 5. — Michel de la Huguerie, au commencement de ses mémoires, raconte qu'il flt par hasard le voyage de Rome avec le clerc de M. de Villeroy, secrétaire d'Étal, le dit clerc « nommé Mareschal, ce me semble, > dit-il (I, 5), chargé d'aller porter au pape l'édit de pacification. Ils partirent le 15 août 1570. La Haguérie, d'abord camarade de Villeroy au collège de Navarre, puis au service de Briquemaut, dit qu'il apprit pendant ce voyage, tant de son compagnon que d'autres personnes, que d'ores en avant • il ne feroit point bon pour les huguenots. • — La Huguerie est pleinement confirmé par le Tocsin des Massacreurs : c Quant au pape, il fut
informé de la fin de ce mariage et de la paix par une infinité d'avertissements et surtout par le mémoire qu'un nommé Mareschal, cler du S' de Yilleroi, avoit porté à Rome et dont la copie en fut rapportée par le secrétaire du S' de Briquemaut, où ces mots estoient couchez que le tout ne se faisoit que pour mieux attraper les sédicieux du roiaume par un moien qui donneroit fort grand contentement à Sa Saincteté. » — Le Tocsin disait cela en 1577 (p. 38, r*), et La Huguerie, qui écrivait vers 1600, vient d'être publié pour la première fois, en 1877 (par M. de Ruble, pour la Soc. de THist. de France). C'est une entente qui n'avait pas été préméditée.
des moyens qui exigeaient moins de sacrifices d'hommes et d'argent, mais qui demandaient en
revanche, beaucoup d'hypocrisie et d'adresse On était fondé à supposer que les seigneurs
huguenots désarmés par des concessions apparentes et des procédés bienveillanLs seraient aisément mis dans l'impossibilité d'agir le jour ofi Ton frapperait, où l'on retiendrait prisonnier* le seul chef qu'eût encore le parli, Coligny {Journ, des Sav., 1871, p. 288).
L'amiral et ses amis, après Fédit de Saint-Germain, vivaient prudemment retirés à La Rochelle. Leroi s'efforça de calmer leurs défiances. Il sembla veiller scrupuleusement à Tobservation de Tédit. Il envoya par deux fois à La Rochelle le maréchal de Gossé faire des avances à l'amiral et l'engager à se rendre auprès de lui, en faisant valoir qu'il songeait à donner appui aux protestants de Flandre révoltés contre l'Espagne et qu'il avait besoin de ses conseils. Le 12 septembre 1571, Goligny parut à Blois avec un certain nombre de gentilshommes'.
Le Roy le receut amiablement et avec grand honneur l'appelant son père; si que le relevant, comme il se fut mis de genoux pour luy faire la révérence» protesta qu'il n'avoit veu jour de sa vie plus agréable que celuy au quel il s'asseuroit voir la fin de tous les troubles et le commencement du repos de son royaume. Entre autres choses luy tient ce propos en riant: Nous vous tenons avec nous maintenant, vous n'en partirez pas comme vous voudrez. La Roine mère, son excellence le duc d'Alençon et généralement presque tous les plus apparents de la cour le receurent plus favorablement qu'il n'eustseu l'espérer (La Popelinière', t. II, liv.25^. — Le Roi a l'arrivée l'appela son Père et après trois embrassades, la dernière une joue collée a l'autre, il dit de bonne grâce en serrant la main du vieillard : Nom vous tenons maintenant twis ne nous eschapperez pas quand vous voudrez. La Roine mère et Monsieur r envièrent ces caresses de tout l'art en paroles et eu contenances qu'ils avoient peu étudier (d'Aubigné) *.
La reine fut plus démonstrative encore que ne le disent ces deux contemporains, suivant d'autres auteurs que M. Maury résume en disant : (l La préoccupation qui dominait le monarque était, en effet, de ne plus laisser Goligny dans les rangs de ses ennemis. Et la preuve que tout cet accueil fut une démonstration calculée, c'est que Gatherine elle-même, qui n'aimait certes point l'amiral et qui
' L*auteur s'aperçoit qu'il ast allé trop loin, dédié à Catherine de Médicis elle-même et il com-
mais quelle adroite atténuation I mence par une épitre • à la Roine mère du Roy. •
' On venait de lui donner permission d'en avoir * Hist. Univ. ir édit., col. 527. Ces deux récits
cinquante à sa suite. se retrouvent exactement dans Jean de Serres :
' L'ouvrage de la Popelinière, imp. en 1582, est Recueil des choses mémorables avenues en France.
LES JUGES
redoutait sa présence à la cour, lui donna un baiser et s'empressa de le conduire*, comme elle Teut fait pour un ami dévoué, dans la chambre de son fils bien-aimé, le duc d'Anjou, alors indisposé » (/• des Savants, 425).
Quand les adversaires de Fidée de préméditation mettent si bien eux-mêmes le doigt sur le calcul qui se découvre dans les moindres actes de ces personnages, il est inutile d'insister. Cependant ces derniers mots : « Le duc d'Anjou alors indisposé j) appellent une réflexion. C'est que cette indisposition est un bien curieux petit détail. Dans la correspondance de l'ambassadeur de Toscane, Petrucci*, avec son gouvernement, on voit qu'il écrivit à Florence :
La veille du jour où Ton attendait l'amiral à Blois, la Reine fut extrêmement indisposée ; elle venait de Chambord et en arrivant elle se mit au lit prise d'une violente douleur d'estomac avec des
vomissements et un flux de corps extraordinaire ; aujourd'hui elle va bien et est levée.
Monseigneur aussi, de même, le jour que l'amiral arriva se mit au lit avec la fièvre et le flux de corps. 11 est très bien aujourd'hui. Ces deux si subites maladies furent cause qu'on
^ Ces auteurs résumés par M. Maury sont d'ailleurs assez inexacts. Pelrucci n'était pas à l'audience et n'en parle que vaguement; mais l'ambassadeur de Venise, Âloïse Contarini, parle en homme qui y était, trop au fond de la salle, il est vrai, pour entendre ce qui s'est dit, mais ayant vu. Voici son récit : • Le Roi se tenait dans la chambre de la reine sa mère qui était au lit, un peu malade. Il y avait aussi la jeune Reine, madame sœur du Roi, le cardinal de Bourbon et le duc de Montpensier. Avec l'amiral, il n'entra dans la chambre que le maréchal de Cossé, et l'amiral fit au Roi deux révérences des plus humbles. On vit aloi*s sur le visage du Roi, comme sur le sien, un changement remarquable: ils avaient pâli tous deux. A la dernière révérence, le Roi leva son bonnet et embrassa Famiral, qui lui dit quelques très brèves paroles à l'oreille. Il alla ensuite à la reine mère, qui le reçut de meilleure grâce, quoique sans lui donner le baiser d'usage; puis elle lui dit de faire la révérence à la reine sa belle-fille. L'amiral y alla, mit genou en terre et lui voulut baiser la main; mais Sa Majesté, devenue toute rouge, se recula et ne voulut jamais se laisser seulement toucher. Il n'y eut pas autre chose à ce moment,
si ce n'est que Pamiral alla faire la révérence aux ducs d'Anjou et d'Alençon dans leurs appartements » (Dépêche du 15 sept. 1571).
■ Pelrucci fut en fonction de septemb. 1565 à novemb. 1572. On a de lui plus de 80 dépêches contenant généralement chacune les lettres de plusieurs jours. C'est jusqu'à présent la source la plus précieuse que la diplomatie italienne nous offre pour cette partie de notre histoire. Je n'en excepte pas les Relations des ambassadeurs vénitiens. Sans doute les Vénitiens sont fins et charraanls, très sûrs observateurs et ils écrivent en gens d'esprit; mais ils ont le tort d'écrire, au retour de leur mission, maîtres d'arranger un peu les faits qu'ils exposent et invités même à une sage discrétion, par Taspect et les coutumes sévères de cet ombrageux Sénat de Venise, auquel ils ne parlaient qu'après avoir déposé à ses pieds les chaînes d'or ou autres présents, qu'ils rapportaient de l'étranger. Voyez sur ces relazioni des ambassadeurs vénitiens le savant et très élégant travail de M. Armand Baschet : La diplamatie vénitienne (XVI'-S.);- Paris, Pion; 1862, in-8«). Pour la vérité, l'on préférerait les dépêches; mais M. Baschet nous apprend (p. 531) que celles
disait par toute la cour que c'était un fait exprès; quoiqu'on vérité ce fût bien le contraire* (19 septembre).
Le diplomate est de la meilleure foi du monde; il ne peut pas deviner ce qui se passera un an plus tard; mais ceux qui embrassent aujourd'hui ces faits d'un coup d'œil, ne douteront pas que l'indisposition si subite et si passagère de Catherine et de son fils bien-aimé, à l'arrivée de l'amiral, ne fût l'effet de ce saisissement glacé qui étreint les entrailles au premier coup de canon, signal de la bataille. L'innocent Petrucci nous apporte un de ces témoignages inconscients qu'on ne récuse pas. Le fait, à la vérité, semble exonérer Charles IX. Échappa-t-il à l'influence parce que son habitude des exercices violents lui donnait une fermeté de muscles qui manquait à son frère efféminé? Ou bien est-ce que seul entre les auteurs du complot il était celui qu'on avait laissé le plus dans le vague sur les moyens et le moment de l'exécution, justement parce qu'il était celui qui devait encourir la plus grave responsabilité?
La seconde supposition est la plus probable. Le long espace écoulé du 12 septembre 1571 au 24 août suivant et les oscillations qui parurent ballotter parfois l'âme du jeune roi feraient croire qu'il n'avait pas envisagé la fin de l'affaire avec la même précision que ses complices. Coligny une fois à Blois, et venu avec le parti pris de croire à la sincérité des avances faites aux huguenots, afin d'éviter, ce qu'il craignait par-dessus toul, le retour de la guerre civile; d'ailleurs fort de l'espérance de démontrer au monarque juvénile, ardent, ambitieux, la grandeur d'une politique nouvelle qui eût consisté à repousser la pression de l'Espagne pour se rapprocher des puissances protestantes en commençant par s'emparer aisément de la Flandre, Coligny devait marcher dans cette voie sans tourner la tête, coûte que coûte.
M.Loiseleur dit: a Si ces paroles [mon père...] eussent contenu la sinistre équivoque qu'on a voulu y voir, Coligny et ses nombreux compagnons, dont la défiance
de 1572 auraient péri dans un incendie. On a de- slesso che arrivé l'ammiragllo, si messe in leUo
puis quelques mois, à la Bibliolh. nat, une copie con febbre e flusso di corpo, e oggi si Irova be-
de celles des autres années. nissime. Queste due si subite malatlie causarono
* Ella... si messe in lello con grandissime dolore cbe si dicesse per lutta la corte che tulto fusse
di stomacho, vomito e (lusso di corpo estraordi- fallo ad arte , si bene la verilà è in contrario
nario... Monsignore ancora lui medesimo, il di (Disp. III, 703). *
LES JUGES
élait en éveil, n'auraient pas été assez ^tmjofe^ pour s'y méprendre '• » M. Maury avait déjà dit : « Quelque confiant qu'ait été Coligny, il n'aurait pu pousser assez loin la simplicité pour ne pas soupçonner ce qui se machinait*. » M. Soldan parle un langage plus juste et plus élevé lorsqu'il s'exprime ainsi sur le m^e sujet (p. 39) : « Goligny marchait vers un bul dont il avait mesuré la hauteur et dont les difficultés ne le rebutaient point parce qu'il était digne de la France et de lui ; si au premier cri d'alarme il ne se retira point, s'il garda un poste où l'atteignirent la balle d'un assassin et les épées d'une bande de fanatiques, il ne faut pas en accuser son manque d'intelligence, mais louer plutôt son courage et sa grandeur d'âme qui ne lui permettaient point de prévoir une pareille trahison. x>
Il la prévoyait si bien qu'un mois après son arrivée à Blois, le 15 octobre 1571, il osa dire à Catherine elle-même qu'on la croyait bien capable de les attirer à la cour lui, la reine de Navarre et le prince son fils, pour les faire assassiner'; et ce qu'il y a de caractéristique, c'est l'attitude de Catherine devant ce coup droit; elle répond à peine; elle se dérobé; et pourtant cette conversation la laisse dans un si grand trouble qu'au milieu de la nuit elle envoyé quérir l'appui d'un de ses agents habituels, son compatriote Pelrucci. Voici comment il rend compte à son gouvernement de ce grave incident :
Blois, 16 octobre. La Reine ma fait savoir, à trois heures de la nuit, que ce malin, de bonne heure, elle voulait me parler dans un certain jardin * pour sa plus grande commodité. C'est ce
* Le Temps, 15 aoùl, p. 2, col. 3.
• J, des Sav., p. 424.
' Et bien entendu, il n^étail venu que sur bon sauf-conduit qui rassurât contre cette éventualité, c Trallasi la sicurezzn délia vita deirAmmiraglio, la quale accordala, egli verra in corte. » (Petrucci; Blois, 26 juin. 1571.) — Il ne faut pas s'élonner que Coligny parlât si brutalement à la reine. Cette pensée de Tassassinat était monnaie courante. La Huguerie dans ses mémoires (I, 92) conte que pendant le séjour de Famiral à Blois, il fut chargé d'aller lui porter une lettre au moment où Coligny élait dans la chambre du roi. Ayant lu, celui-ci • s'avisa d'aller trouver la reine mère et sans y penser, prit un chemin d'où il s*en alla droit à la plateforme du château, à la parte de laquelle il
rencontra M. de Montpensier,qui venoit de voir la reine. Et le voyant ainsi seul ce prince, bon vieillard, homme de bien, ne se peult tenir de lui dire la larme à Toeil : Comment avez-vous si peu de soin de vous, Monsieur, que d'aller ainsi seul! Ne cognoissez-vous pas bien les gens à qui vous avez affaire ! Passer ainsi seul en ung lieu aussi obscur, où qu uid on vous auroit guetté et fait quelque mauvais tour, on ne feroit aultre chose que d'en accuser voslre imprudence I Le dicl & admirai le remerciant très humblement luy dict seulement ce petit mot : Je suis en la maison du royl — Ouy, Monsieur, dit le dit S' de Montpensier, où quelquefois le roy n'est pas le maître. »
* C'était le lieu favori des rendez-vous que donnait Catherine pour être à l'abri des oreilles indis-
qu'elle a fait et elle m'a dit: « II y a trois choses dont je dois vous informer: La première, que lamiral eut audience de nous hier et qu'en discourant il a prononcé une parole qui ne plaît point; qui est que la Reine de Navarre l'ayant mis lui-même en grande défiance de venir à la cour * parce que les compagnies de la garde étaient auprès du Roi pendant sa résidence, la Reine de Navarre aura plus de soupçon pour elle quand elle devra venir puisqu'elle a eu cette pensée pour moi, dit-il. S. M. lui a répondu : Vous et moi sommes gens d'âge et nous songerions à nous tromper Tun l'autre! Vous devez plustôt être en soupçon d'elle, parce qu'elle ne devrait pas croire que le Roi veuille s'allier avec le prince son fils pour le faire mourir et parce que les choses qu'elle écrit et qu'elle fait dire ici n'auraient pu nous instruire d'un tel soupçon chez elle. Et sur ce la Reine mère m'a prié de parler du fait à M. de Téligny ; de lui dire qu'ils ne devaient plus jamais se méfier d'eux et concevoir d'elle de tels soupçons. A quoi j'ai répondu que je n'ai pas l'habitude de parler à M. de Téligny; qu'il fallait pour cela qu'elle m'en donnât la commission, parce que voulant rester le cathoUque qu'il me convient d'être et ayant pour fonction fondamentale de servir Votre AllessG [le duc de Florence] je ne dois pas lui parler à moins que ce ne soit pour obliger S. M., comme je l'ai déjà fait quand elle me l'a commandé. Sur ce, elle me dit que j'eusse à ne pas manquer de le faire ce soir, en sorte que je m'y conformerai. — La seconde chose , etc.
L'amiral, soit pendant son séjour à Blois s soit lorsqu'il partit pour son château de Ghastillon sur Loing, soit enfin lorsqu'il vint à Paris \ ne cessa d'être caressé par le roi qui se montrait prêt à tout pour maintenir sa paix de Saint-Germain, et de plus en plus ouvrant l'oreille aux projets sur la Flandre.
La reine-mère put être par fois effrayée de l'ardeur que mettait son fils à ces visées de guerre et de gloire qui pouvaient sérieusement le séduire. Les Guises « contrefaisaient les malconlenls » (Jean de Serres). L'Espagne s'inquiétait et tous les catholiques de France avec elle. La papauté ne se tenait pas d'impatience puis-
crètes. — La mattina ebbi commodissima e ritirala udienza delta regtna madré, dentro un giardino, per lo spazio di due ore (Lettre de Fregose, dans les Nég. de Toscane; Blois, 3 cet. 1571).
* Petrucci écrivait de Paris, 3 septembre, que Famiral arriverait à Blois le 6, mais que la reine de Navarre venait de partir pour les États, sous prétexte de prendre des bains pour sa santé, et il ajoute: « Ou bien elle est mécontente de voir Famiral aller à la cour, car ils ne s*entendent pas bien, et cela pourrait bien être aussi une ruse pour ne pas se trouver tous ensemble à la cour. * Jeanne et Tamiral sentaient donc la St-Barthélemy de bien loin.
^ Ce séjour fut de cinq semaines, c E partito hoggi TAmmiraglio et va a Sciattiglion casa sua • (Conlarini ; Blois, 19 octob.).
' Ce fut le 6 juin 1872. Une lettre adressée au card. de Como commence ainsi: • Il giorno dopo il corpo di Christo entré in questa città Tammiraglio di Francia con piu di tre cento cavalli, tra suoi ed altri nobili, che U andaronoincontro; ed in quel medesimo di, se ne passé a trovar lor Maestà a Madril » (Theiner, Ann. Bened., p. 338). — La fêle du corps de Christ ou Fête-Dieu, en 1572, tomba au 5 de juin.
LES JUGES
qu'un agent de Florence écrivait dès le 28 novembre 1571 : « Le pape croyait que « la conclusion de la paix [de Saint-Germain] et le consenlemenl qu'avait donné (( le roi à la venue de l'amiral n'était que dans le dessein de le luer, mais à voir (( la chose menée avec tant de prudence le Saint-Père ne pense pas que notre roi « soit dans une si brave disposition*. »
Le saint-siège était donc bien averti de ce qui devait se passer ou l'avait bien judicieusement deviné. Aussi ne comprenait-il pas la lenteur qu'on y mettait, et c'est son impatience fébrile qui a le plus misa découvert le secret de la préméditation, par l'attitude qu'il prit dans l'affaire du mariage. Il ne voulut pas accorder la dispense nécessaire pour que le roi de Navarre épousât la princesse Marguerile à moins que ce roi huguenot ne se convertît. Ce fut un obstacle où toute la ruse de Catherine échoua. Elle en trouva d'autres: le blâme des cathoHques; la méfiance de Jeanne d'Albret,qui n'en voulait d'abord pas entendre parler et se fit prier avant d'y incliner. On a beau dire, sur la foi de Marguerile elle-même, que la première pensée de cette union vint des Montmorencys; les efforts inouïs et prodigieux de persévérance et de longue diplomatie que le roi, la reine mère et leur entourage dépensèrent pour arrivera la conclusion de cette affaire du mariage, montre bien que c'était pour eux le point de mire et le point capital. Ils ont voulu fftire les noces h tout prix et les faire à tout prix dans Paris.
Dès le commencement d'août 1571, la pensée de ce mariage était assez mûre pour que la reine mère fît avertir le pape « qu elle trouvait bon que l'amiral vînt à la cour, parce que cela servirait à la paix du royaume, et qu'en enlevant ce chef au parti huguenot et les princes avec lui, le roi et elle se rendront maîtres de l'hérésie peu à peu. Elle enjoignait donc à son messager de commencer à disposer le pape à expédier immédiatement la dispense nécessaire parce que cette alliance était d'une grande importance pour convertir aussi le jeune prince'. C'était donc
* ■ Clie Tammiraglio verilsse in corte fusse con (lisegno di aoiinazarlo, ma accorto si corne passa il fatlo, non ha creduto che nel Renoslro sia quella brava resolulione. » — Cet agent n*est pas Pe- Irucci. Voy. Desjardins, IIF, 729 et 732.
^ Dica... chelrovibuonoclierAmmiragliovenga a corte perche da queslo ne succédera Tunione di
qiieslo regno; e levando a gli ugont)lli queslo capo con li principi ancora, qaella religione loro non guadagnera nulla e la nostra pigliera vigore, sperando ridurli poco a poco, e ciie serva piii quesla slrada che non han falto le armi. .. Sperando anco di guadagnare quel principe (di Navarra) alla religione nostra (Petrucci, 10 août 1371).
bien la conversion de l'amiral que visait à ce moment son aveugle infatuation. Elle ne fui pas longue à reconnaître son erreur : Coligny lui en imposa au point qu'elle n'osa pas lui faire ses ouvertures'. Elle n'eut plus alors d'espoir pour la pacification comme elle l'entendait que dans son futur gendre*. De ce côté aussi, déception. Le prince de Navarre ne vint pas' et toute l'affaire dut être traitée sans lui par les mains de sa mère, femme d'humeur extrêmement difficile, dit le fidèle Petruccî, et qui profitant de ce qu'elle, au contraire, avait sa future belle-fille auprès d'elle, essayait de l'envelopper dans les filets de l'hérésie et de relourner en sens contraire la pression qu'on s'était flatté d'exercer sur son fils*. Le contrat
• Voy. l'intéressante lettre écrite aux Médicis le 24 sept. 1571, par Petrucci. La reine mère, t en peine pour l'affaire de l'union, • s'est adressée à lui, Petrucci, afin qu'il l'aidât et fit quelque effort pour celte fusion des partis, c'est-à-dire pour qu'il en parlât de sa part au terrible amiral. Mais le fin Petrucci déclare de nouveau que sa situation ne lui permet pas d'avoir aucune espèce de rapport avec un tel hérétique, et il s'est rejeté sur le comte de Retz. Celui-ci ne s'en est pas soucié davanlage et il a bien fallu que la reine parlât elle-même. Elle le fit à mots couverts en insinuant à l'amiral qu'il pourrait rendre un immense service au roi et au royaume, et tout pacifier, et que cela ne dépendait que de lui. L'amiral feignit de ne pas comprendre. Le bruit courait au même moment (lettre du 29 . sept.) de sa promotion prochaine à la dignité de Connétable.
' Le premier acte du mariage se fera à la catholique, par procureur; la reine espère gagner le prince à ce qu^on lui fasse au moins entendre la messe, en très grand secret, avec son épouse ; sachant qu'il n'y a pas de meilleur moyen de pacifier le royaume que celte alliance (H oct. 1571). — il n'est pas sûr qu'il n'y ait pas de nouveaux troubles. Leurs Maj. croyent les apaiser par le mariage en gagnant le prince de Navarre à la religion catholique, désunir ainsi les huguenots et obtenir par cette voie ce que n'ont pu d'autres moyens (23 fév. 1572). — Cérémonial arrêté pour le mariage à Téglise: Tépoux se retirera pendant la mesi^e seulement. « C'est un commencement qui
< promet presque certainement que nous verrons « bientôt ce prince revenir dans le giron de la « sainte église... résultat par lequel rien ne sera
< négltgé par le roi, par un père, et par la reine « mère, qui l'a plus à cœur que la vie même. > (Lettre d'un autre Italien de Catherine, évêque de Mâcon; Blois, 15 avril.)
• La reine de Navarre viendra à la cour sans son fils, lequel a fait une chute de cheval (Lettre de Petrucci, 20 nov. 1571); — la chute du prince de Navarre est plus grave qu'on ne l'avait supposé (30 nov.). — Le prince serait en chemin à présent s'il n'avait été assailli par une légère indisposition (28 avril) ; il est malade de la fièvre tierce dans son pays (12 mai); — il est retombé malade, maïs sans qu'il y ait danger pour sa vie (28 mai). — Il n'arriva qu'après la mort de sa mère.
* Dans ses lettres du mois de février 1572, Petrucci parle d'une entrevue de la reine mère avec Jeanne d'Albret (le 15 fév.), à la suite de laquelle Catherine exprime l'assurance qu'elle a de convertir le jeune prince. Pendant ce temps, Jeanne écrivait (21 fév.) à son fils : c Madame (Marguerite) m'a dit combien elle vous a agréable. De la fascon de quoy elle est, avecq le crédit vers la royne sa mère et le Roy et Messieurs ses frères, si elle embrasse la religion, je puis dire que nous sommes les plus heureux du monde, et non-seulement nostre mayson, mais tout le royaume de France aura part en cest heur. • — Le 24 mars, Petrucci raconte une conversation de Jeanne avec sa future belle-fille, qu'elle a vainement tenté de séduire sur
LES JUOES
fut cependant signé le 11 avril, mais sans que le mari eût encore para en personne. La reine sa mère se rendit à Paris (le 15 mai), à la persuasion du roi, pour y ordonner les préparatifs du mariage' et y mourut subitement, le 9 juin, âgée de quarante-quatre ans. Une rumeur circula aussitôt qu'elle avait été empoisonnée. Certes, si la cour nourrissait des projets homicides contre les chefs du parti huguenot démontrés inconverti ssables, Jeanne d'Àlbret était bien la première qui dût tomber. Cette sorte d'exécution secrète était fréquente dans les cours d'Italie; le cardinal de Chastillon, frère aîné de Coligny, en avait été récemment victime^; Catherine elle-même accusait le roi d'Espagne, son gendre, d'en avoir usé contre feue Elisabeth, sœur de Marguerite; le prince de Porcien en 1567, le prince de Condé en 1588, en furent encore d'illustres exemples ; et combien d'autres. Mais cette idée d'empoisonnement de Jeanne d'Albret, à l'instigation de Catherine et du duc d'Anjou par des mains italiennes, révolte bien naturellement la délicatesse des historiens modernes. Ils ne veulent pas l'admettre et appuyent leur opinion' sur une consultation de (( médecins impartiaux, i> nommés par Charles IX pour répondre aux rumeurs en éclairant l'opinion publique, laquelle consultation déclare que le corps a été ouvert et trouvé entièrement sain, excepté les poumons qui étaient pleins de gros tubercules. Les entêtés répondirent que Tavis n'était pas suffisant, parce qu'on n'avait point ouvert la tête, et chacun peut aussi répondre aujourd'hui que des médecins désignés par ceux-là précisément
la religion et il se récrie sur une prétenlion aussi exorbitante; il dit aussi : « Le mariage de Navarre « se fera à coup sur pour des raisons qu'on ne • peut pas dire. » — Le Pape écrivait au roi (25 janv. 1572) que loin de se bercer du vain espoir de voir Marguerite ramener le prince au catholicisme, il était plutôt à craindre qu'elle ne fût elle-même pervertie par lui (Lettres de Pie V, Soldan, note (43).
» De Thou, IV, 641. — Petrucci écrit, le 12 mai : n principe di Navarra era infermo di terzana nel suo paese; per questo rispetto le nozze si differiranno un poco più, ancorchè tutte le cose che sono necessarie sieno quasi tutte in ordine.
* Il tomba malade à Southampton où il mourut le 14 fév. 1572 à Tâge de 50 ans.
^ On dit aussi que Jeanne était déjà malade, que les assauls soutenus par elle au sujet du mariage l'avaient épuisée^ et qu'elle écrivait, le 11 mars, à son fils : ■ S'il me fallait estre encores un moys comme je suis, je serois malade; et ne scay si je la suis, car je ne me trouve point à mon ayse * {Lettres, éd. Rochambeau, p. 351). D'après cette lettre même, elle craint de tomber malade, mais elle ne l'est pas; elle ne le fut que cinq jours; toute sa carrière est d'une femme robuste. Comment aurait-elle eu de simples doutes sur sa santé après des excès de fatigue, trois mois seulement avant sa mort, si c'eût été une poitrinaire aux poumons pleins de gros tubercules?
qu'on accuse du crime ont rédigé une consultation nulle. Cependant comme nous n avons pas plus la preuve du poison que la preuve de son absence et que le hasard le plus étonnant est après tout possible, le plus juste est de laisser, comme Ta fait de Tbou, la question indécise.
Le commandeur Petrucci dit encore dans les récits qu'il adressait à Florence : Le mariage se fera certainement « par un motif que je ne veux pas confier au papier, mais tardivement, parce qu'on veut attendre la restitution des places de sûreté occupées par des huguenots'. )> Ces paroles donnent à penser; mais voici qui coupe court à toutes les suppositions :
Si grande était l'aversion du saint-siège à l'égard de l'union projetée qu'un légat, le cardinal Alessandrino, vint en France avec la mission expresse d'en dissuader Catherine et son fils. Ce fut vainement; il n'obtint que des assurances, en termes généraux, que Sa Sainteté verrait plus tard combien le roi agissait dans l'intérêt de la religion catholique. Or, vingt-sept ans après les événements, le 22 septembre 1599, le cardinal d'Ossat, ambassadeur de France à Rome, écrivait' à M. de Villeroy, ministre d'Henri IV, toujours à propos du mariage d'Henri et Marguerite, mais cette fois pour en obtenir la rupture, que le saint-père (Clément Vni) venait de lui faire une étrange confidence. Il lui avait conté qu'étant venu à Blois dans l'hiver de 1571 à 1572* avec ce nonce et comme son secrétaire, il avait entendu Charles lui dire : c Si j'avais quelqu'autre moyen de me venger t< de mes ennemis je ne ferais point ce mariage; mais je n'ai pas d'autre moyen (( que cestuy-ci, » et qu'à la nouvelle clu massacre le cardinal s'était écrié : «Loué c< soit Dieu ! Le roi de France m'a tenu sa promesse. » Le pape ne se borna même pas à ce récit fait à d'Ossat et il fournit une relation écrite dans laquelle il rapporte que Charles dit : « Ce mariage n'a pas d'autre but que de me venger des i( ennemis de Dieu el de ce royaume et de punir de si perfides rebelles comme « l'événement le montrera, n'en pouvant dire davantage. » — Alessandrino lui-
* Le nozze pure si farnnno di sicuro per un ■ Lettres d'Ossat, liv. V, n* 26.
rispelto che non voglio scrivere; ma anderanno ^ La dépêche où Petrucci rapporte ce que la
lente e larde e pare che si cerchi di produrle fino Reine mère lui a dit au sujet des conférences
che arrivi il tempo délia resliluzione délie piazze qu'elle venait d'avoir avec le nonce est effecUve-
che tengono gli ugonotti; concertandosi daambele ment du 4 octobre 1571. parti avantaggio (19 mars 1572).
84 LES JUGES
même confirme à mois couverts ce souvenir de Clément VIII par une dépêche en date du 6 mars 1572' dans laquelle il annonce que a tout en n'ayant pas obtenu de la» Cour de France une résolution conforme aux vœux de Sa Sainteté, il peut dire pourtant, grâce à certaines particularités qu'il lui rapportera de vive voix, qu'il n'a pas fait de trop mauvaises affaires *. » Si tout cela n'est pas assez clair et concordant, voici une autre dépêche écrite, le 27 août 1572, quand le sang coulait encore, par le nonce d'alors, Salviati, au secrétaire d'État pontifical :
Le roi et la reine mère m'ont prié d'expédier un courrier pour assurer le Saint-Père que tout ceci tournera au bien de la religion. Ils sont toutefois dans l'intention de renouveler Tédit de pacification (de S. Germain) et de conserver la liberté de conscience ; cela est nécessaire pour sauver le royaume et prévenir le massacre de plus de 10,000 personnes, massacre qu'il serait impossible d'empêcher si on laissait les armes entre les mains du peuple. La France serait remplie de meurtres à l'exemple de Paris: les Allemands et les Anglais indignés viendraient au secours des huguenots français et la France retomberait dans la guerre civile. La reine a ajouté que le dessein du roi était de retirer ensuite l'édit peu à peu et de rétablir légalement la religion catholique; qu'on ne devrait pas douter que la mort de l'amiral et de tant d'autres personnages d'importance ne fût conforme aux entretiens que lui Salviati avait eus naguère à Blois avec elle au sujet du mariage du roi de Navarre et d'autres affaires dont on s'occupait alors ; ce qui est vrai et ce dont il peut rendre témoignage à Sa Sainteté et à tout le monde'.
Ce n'est vraiment pas la peine après de tels documents d'accuser les auteurs italiens, Davila, Àdriani, Strada, Capilupi, d'avoir calomnié la cour de France en célébrant son « admirable stratagème, » ni de dire comme Va fait M. Henry Martin, emporté par son zèle patriotique (IX, 271), que la préméditation « est un « roman inventé par le fanatisme dépravé ou le machiavélisme cynique des panéce gyristes italiens de Catherine et accepté par le ressentiment des huguenots.»
Mais il est curieux de voir les tours de force auxquels se livre la critique moderne pour obscurcir, éteindre et nierlcs explications données de bouche et en écrit par un roi, une reine, deux papes et trois cardinaux sur des événements qu'ils ont brassés eux-mêmes et exécutés de leurs propres mains. M. Boûtaric fait
* Dépêche conservée à Rome, dans la bibliolh. ragguagliero N. S. a bocca, posso dli*e di non par-
Corsini. Voyez Ranke, Hist. du XVf^ s., Iraducl. lirml aflfcUto malc espedito.
Porchal, I, 309. « Anmles BenedicHni, I, 329.
' Con alcuni particolari clie io porto, de quali
observer que Salviati, avant sa dépêche du 27 août, en avait écrit une le 24-, dans laquelle il dit qull s'attendait bien à voir du sang versé, mais non pas la dixième partie de ce qu'il en a vu; et trouve les deux dépêches inconciliables! Et partant de là, il déplore, six lignes plus bas, et le mensonge de Salviati'. )) M. Loiseleur reconnaît qu'il n'est pas possible d'équivoquer sur le langage des textes cités; alors il se demande avec angoisse si ce langage que se prêtent à eux-mêmes ces hauts personnages a vraiment été tenu par eux. Son angoisse n'est pas longue. Il remarque, par exemple, que le cardinal Âlessandrino dans sa lettre du 26 mars ne fait allusion qu'à une nouvelle « de médiocre intérêt » qu'il veut dire verbalement au pape (io non sono maie espedito); donc cela ne pouvait pas être c: un fait aussi considérable que l'extermination en masse des hérétiques. » Cette lettre d'Alessandrino est donc en contradiction formelle, conclut M. Loiseleur, avec les paroles que Clément VIII déclarait avpir recueillies de sa bouche V » Il est vrai qu'après avoir soutenu la triple innocence de l'édit de paix de Saint-Germain, de l'appel de Coligny à Blois et du mariage de Marguerite, le parti de l'édulcoration historique cherche à ruiner la portée de divers faits graves qui avaient été notés, tels que les préparatifs militaires qui ont précédé l'exécution, l'arrêt des courriers de Rome', l'envoi à l'iivance d'ordres verbaux dans les provinces pour y comman-
' Biblioth. de l'Ec. des Chartes, XXIIF, 16.
■ Le Temps, 3* feuilleton, 16 août 1874, page 1, col. 6.
' Catherine à Mandelot, gouverneur de Lyon :
« M. de Mandelot, je vous faiclz ce mot de lectre pour vous dire, que sur tant que vous aymez le service du Roy M. mon filz et à luy obeyr, vous ne laissiez passer aucun courrier venant de Rome ença, soit qu'il soit despesché vers led. S' ou aultre quel que ce soit, que lundy ne soit passé. Et faictes le semblable de tous les autres courriers qui viendront dTtalye, faisant retarder et les ungs et les aultres, jusques à lundy passé, prenant bien garde qu'ils ne puissent passer jusques à la l'* poste secrettement et de la prendre la poste pour s'en venir par deçà... Escryt a Paris le xiiij* jour d'aoust 1572. Et que le fassiez sans que l'on puisse congnoistre que en ayez commandement et le plus secreltement que pourrez, sans qu'il en soit
bruict. » — Le roi au même, 18 aonst 1572 : « H. de Mandelot, je vous faictz celte lettre par ce courrier, que j'envoye expressément vers vous pour vous pryer ne laisser passer par ma ville de Lyon aucun courrier ny autre quel qu'il soit allant en Ilalye, dans six jours a compter du datte de cestepré* sente, sinon en vous faisant apparoir de passeport de moy bien et deuement expédié et signé de l'un de mes secrétaires d'Estat ; ce que je vous prye bien et deuement observer comme de vous mesmes ; tenant le commandement, que je vous en faictz si secret que l'on ne pense que ce soit chose qui vienne de moy. ■ — Rien de plus clair que ces deux messages, quand on sait : 1^ que le pape s'étant buté à un refus absolu d'accorder la dispense pour le mariage de Marguerite, à moins que Tépoux ne signât une formule d'abjuration ; i9 que le cardinal de Bourbon, qui devait célébrer la cérémonie, refusant de le faire sans la dispense, — on prit le parti
LES JUGES
der le massacre', la perfidie de Charles à Fégard des protestants guerroyant en Flandre*, son empressement à rejeter d'abord la trahison sur les Guises, puisa en revendiquer pour lui tout l'honneur dès qu'il entendit les applaudissements du public, le mensonge odieux qu'il fit répandre que les huguenots avaient conspiré sa mort et qu'il avait eu de la peine à se défendre contre eux dans son Louvre pendant la nuit de la Saint-Barthélémy, sa joie pendant les tueries \ sa férocité en présence des victimes*. Je glisse quelques notes sur ces différents chefs, mais je retiens de suite le premier, les préparatifs militaires, pour y apporter un délail nouveau et concluant.
Le roi avait attiré Goligny à Blois, surtout en lui donnant l'espoir qu'il interviendrait en Flandre et y appuyerait les révoltés huguenots contre l'Epsagne. On avait commencé dès janvier 1572-à faire assembler une flotte par Philippe Strozzi et le baron de La Garde, au port du Brouage% à une dizaine de lieues au sud de La
de faire fabriquer une fausse lettre du pape, annonçant que la dispense était partie. Le mariage put alors être célébré; il le fut le (8. Mais le jeudi 14, la reine écrivit par prudence au gouverneur de Lyon, passage obligé des courriers entre Rome et Paris, de retenir les gens venant d'Italie, jusqu'au lundi suivant 18, afin d'empêcher qu'une vraie lettre du pape ne vint faire un factieux éclat et retiirder encore le mariage; et le jour même du mariage, le {8, on écrit à Lyon de ne laisser passer personne allant en Italie pendant six jours, c'est-à-dire jusqu'au 24, jour qui était donc bien fixé d'avance. C'était encore par crainte que le pape, en apprenant le mariage, ne lançât quelque décret foudroyant. Les bonnes âmes nient, objectant que du 18 au 24 il n'y avait pas le temps, même poui* des nouvelles, d'aller en Italie et de revenir. Elles oublient que quand on écrivait la lettre du 18, les événements du 24 n'étaient pas encore accomplis, que l'amiral était encore là, vivant et bien portant, qu'il pouvait se raviser, qu'un accident quelconque pouvait surgir et retarder Fexéculion. On était bien résolu d'agir le 24, mais par prudence on se donnait un peu de marge. ^ Instructions envoyées par le roi, le 30 août, pour modérer le massacre (c'est l'exemplaire adressé à la ville de Bourges), à la On desquelles il dit : < Au surplus, quelque commandement ver-
bal que nous ayons peu faire à ceux que nous avons envoyé, tant devers vous qu'en autres endroits de nostre royaume, lorsque nous avions juste cause de craindre quelque sinistre événement ayans sceu la conspiration que faisoit à rencontre de nous le dit amiral. Nous avons révoqué et révoquons tout cela... » (M. de test. deFr. l, 355).
• Voy. ci-après.
^ Voy. ci-après, p. 95, n® 3.
* Ad furcam publicam iit conspeclum Colignii cadaver quod pedibus pendebal; servis foelorem non ferenlibus : < Hostis mortui bonus est odor, > inquit (Pap. Masson). — Aucuns qui estoient avec luy, bouchoienl le nez à cause de la senteur; dont il les en reprit et leur dict : « L'odeur de son ennemy est très bonne. » Il voulut voir mourir le bonhomme, M. Briqnemaud et Cavagnes, et d'autant qu'il estoit nuict à l'heure de rexécution, il Ot allamer des flambeaux et les tenir près la potence, pour mieux voir mourir et contempler mieux leur visage et contenance » (Brantôme, V, 258).
'^ Sono alcuni giorni ch' io intesi di certo ordine dato per la rétention d'alcune navi nelli parti di Ghiena... Ho inteso per huona via che la ritention è fatta di forse 15 navi. Il signor Fil. Strozzi comandara... ma per dove habbino a andare lo tengono secreto (Dép. de l'amb. vénitien, 30 janvier 1572).
DE La préméditation. 87
Rochelle. Le plus grand secret d'ailleurs élait commandé sur le but de ces préparatifs, en sorte que si les Rochelois en avaient la plus grande peur, les Espagnols n'étaient pas tranquilles non plus. Or, on a traité avec dédain ' une lettre que Catherine de Médicis aurait écrite un certain temps à l'avance à son cousin Philippe Strozzi pour lui donner l'ordre d'agir contre La Rochelle à la date précise du 24 août. La voici :
Sirossy, je vous avertis que ce jourd'hui 24 d'aoust l'Amiral et tous les huguenots qui estoyent icy ont esté tuez ; parlant avisez diligemment a vous rendre maistre de La Rochelle et faites aux huguenots qui vous tomberont entre les mains le mesme que nous avons fait a ceux ci. Gardez vous bien d'y faire faute, autant que craigniez de desplaire au Roy monsieur mon fils et a moy. Catherine.
Cette pièce se trouve dans le Réveille-malin et les Mèm. de testai de France (1,220); elle élait soigneusement cachetée et accompagnée d'une autre qui prescrivait à Strozzi de n'ouvrir la première que le 24 août. Ses premiers éditeurs ne donnent pas la date du fait; il est clair qu'ils ne la savaient pas. Ils disent seulement que ce fut « tost après » la reddition au roi des places de sûreté, reddition qui se fit au commencement de mai.Ilest étonnant qu'ils aient puse procurer une lettre aussi intime, aussi étrange, et Ton a beau jeu à la qualifier de « maladroite supercherie*. » On n'en verra que mieux la confiance que méritent les livrets huguenots.
Circonscrivons d'abord le point délicat, la date. J'ai sous les yeux une lettre de Strozzi, originale et autographe celle-là', datée du 25 juillet et adressée au roi, dans laquelle il annonce qu'il va partir puisqu'il en a enfin reçu la permission. Il va mettre à la voile dans douze jours; ce devait donc être le 6 août. Cette lettre, fort belle d'ailleurs, est pleine des plus chaudes protestations. Le roi lui a fait connaître qu'il se trame quelque dangereuse entreprise; il aura peut-être besoin de troupes; Strozzi qui ne sait pas où est le danger, ni même où il faudra conduire sa flotte, offre de lui mener 4000 bons soldats.
Sire^ nous avons entendu par monsieur de Monmorin vostre intention. Nous faisons voille dans douse jours, auquel terme nous devons eslre joins ensemble, resoluz densuivre vostre volonté et si
' Reviie des quesiiom historiques^ I, G9. ^ Elle esl annoncée et publiée en partie dans la
^ Ibidem. Remte des autog., par Gab. Charavay, fév. i877.
88 LES JUGES
quelqun se met au devant pour nous en enpecer jespere aveques laide de dieu, joinctaussy les ornes que nous sommes, il ny a force a la mer pour ceste houre a qui nous ne passions sur le ventre. Je vous remercie treshumblement de ce quil vous a pieu nous permettre de sortir, chose a quoi il y alloit bien de nostre réputation. Ce nest en cest endroit seul que mavés esté bon maistre. Je vous suplie vous asseurer que ce [que] je conoistré estre pour vostre service, sens y proposer nulle dificulté je lexecuteray ou nous y mourrons lun su lautre ; ce qui naviendra quil ny paresse bien au party contraire. Dites vostre intantion aupresent porteur, que si vous voulés je vous passe quatre mille omes choisis parmy set ou ouict mille, aiant vivres et vesseos çome le porteur vous dira. Si vous ne nous enploiés près et que jalle loin, je nen veus mener que la moitié qui me suffira. Monsieur de Courges est en fort bon équipage et ne vous mentira de chose quil vous aie promise. Pour mon adieu je vous suplie me tenir au nombre de vos plus fidelles et très hunbles serviteur et vous asseurer que je mourray tel, priant dieu, sire, vous donner en santé treslongue et tresheureuse vie. De Bordeos ce 25 de jullet 1572. Vostre treshunbleet tresobeissant serviteur et suget a jamais. Strosse.
Cest donc le 25 juillet, juste un mois avant la Saint-Barthélémy, que Strozzi écrivait cela. Il n'aurait pu écrire ainsi s'il eut déjà reçu alors le pli cacheté de Catherine; il n'a donc reçu ce dernier qu'après le 25 juillet, en supposant qu'il l'ait reçu. Maintenant voici qui prouve qu'il a bien reçu, en effet, cet ordre secret de la reine mère. C'est une autre lettre autographe qu'il écrivit au duc d'Anjou, le 29 août*, et d'où ressort la certitude du fait ainsi qu'on va le voir :
Monseigneur, je receus hier une lettre de vous et du par ensemble celle du Roy ; au malin une du Roy, 29 de ce mois. Notis devions partir dimance et cesqun estait a soti navire, tout enbaqiié nos ^ troupes. Parce quil ny a rien icy ou nous ne soraes que monsieur de la Garde et moy, avec quelques gentisomes, nous lesserions a quinse ou sese lieues d'icy. Ils esloient mauves port tout dimance. J'ay mandé par Monsieur de Bromon les deus mile arquebusiers que demandiés. Nous aviens retenu seulement ce qu'il nous faloit. Des quil seront arrivés je feray ce que je pourrîiy pour fare entrer les compagnies; mais acequejay peu conoistré jusques icy, depuis que soumes en ce pais il ont esté si en alarme que il ne laissare entrer plus de trente ou quarante omes à la ville ; ancores se metoint il en armes, et quant les compagnies en ont esté a sis lieus seulement ils ont gardé jour et nouict. Asseurés vous de ce que aulcun pourroit faire je m'eforceray a le faire et en tout ce qui concernera vostre service. Je finiray priant Dieu..'. De Broage, ce 29 d'aoust 1572.
* Biblioth. nal., ms. S.-G. Harl. 32(5,2 f^ 59. passe pour à présent en ces quartiers. Jenvoie
• Pour compléter, et corroborer, voici la suite ome esprès vers le Roy pour meire quelque ordre de celle correspondance : de deçà de me suivre avec une armée volonlére
Strossi à Catherine, de Broage, i" sept. 1572 et qui n'eme plus tenir comme elle est. Nous (autog.): Madame, J'escris à leur Maj. de ce qui se sonies partie en terre pariie eu mair. Jauray bea-
DE LA PKÉMÉDITATION.
— Nous somes sans moiens, sans un cheval ni argent. Nous avions tout mis pour faire nosire voyage. Strossk.
Ainsi le vendredi 29, Slrozzi mande à Paris, que le dimanche précédent 24, le dimanche de la Saint-Barthélémy, il a pris la mer avec toute sa flotte, mais que par suite de diverses circonstances, dont la principale fut la mauvaise mer qu'on eut tout le jour, il n'a rien fait; il attend un renfort, il fera ce qu'il pourra, mais c'est très difficile. Tput cela est fort embarrassé ; l'enthousiasme que le brave marin montrait le 25 juillet est tombé à plat. Mais je pense qu'il est maintenant indubitable pour le lecteur que Strozzi avait reçu le contre-ordre, et nécessairement le pli cacheté qui justifiait ce contre-ordre, avant le 6 août, jour où après s'être flatté qu'il prendrait la mer, il avait dOi rester. Une fois de plus donc les
coup (le faire la contenir jusques a la responce de la présenle. Je fairay en cella et autre chose ce qui me sera possible pour le service du Roy.
Le duc d'Anjou à Slrozzi, 8 sept, (minute). Mon cousin, vous scavez combien je vous ayme et les principaulx de votre compagnie. Je recognoys aussi en avoir très grande occasion. Le Roy monseigneur et frère vous prie de deux choses : la première est de remettre vostre voiage de mer a une autre foys, l'autre de maintenir cesle compagnie ensemble pour le service es occasions qui se présentent, qui luy sera de très grande importance. Je seroys le premier a requérir le Roy mon d. s., de ne revocquer vostre voiage de mer, comme je lay esté a vous faire promettre, si je ne cognoissois que vous luy estes tous si nécessaires aujourdhuy quUl ne sen peult aucunement passer. Au moyen de quoy, mon cousin, je vous prie vous resouldre selon vostre prudence accoustumée a l'inlention du Roy, m. d. s., et nous vouloir tous ayder a recepvoir le fruit des occasions que Dieu nous a mises en la main pour le bien de ce Royaume, et emploier tout vostre credict et moyens pour retenir cesle lemporizée Le S' de Biron part présentement et vous porte de largenl. Nous le ferons suivre bientôt après dune autre bonne sommet
a. C'était de l'argent pris aux haguenots. Il y a ci-dessus une note (p. 23, n. 1) qui donnerait à croire que Charles s'était enrichi A leur dépens par pure avidité. Ce serait injuste. Il était accablé par les besoins d'argent et avait encore, d ce moment-U, des millions d payer rien qu'aux rettres.
et espère que aurez de quoy changer vostre esquipage; puis, comme nous aurons pacifTyé toutes choses en ce Rovaume, il fauldra faire servir voz vaisseaulx a quelque bon effecl comme jespère que vous pourrez lors ; et cependant ne les faicle desarmer, ains l'on se tint toujours prestz et esquipez pour sortir guarni se de besoing, selon ^ue jay donné charge au capp"« Brault vous faire entendre de ma part. Priant... etc.
Catherine à Strossi, 8 sept, (minute) : Mon cousin, il fault servir son maistre en sa guise. Il vous avoil permis dresser une armée de mer et sortir. Vous vous estes constitué en très grande despensse pour le faire, et comme estiez pressez a faire voile il est intervenu une occasion par laquelle il est conlraincl non-seullement révoquer le dit voiage, maiz se servir de vous a choses qui luy touchent de plus près et luy sont de plus grande importance. A quoy il se fault resouldre et comme je suis certaine que ferez très sagement. Au regard des frais que vous avez faictz et du peu de moyens que vous avez de changer vostre esquipage, le Roy mon d. s. et Hlz vous faict secourir d'argent. El ne vous peult rien manquer, car il vous ayme et désire faire pour vous. Au moyen de quoy saurez luy faire le service qu'il vous demande. Et créiez que ne luy en ferez jamaiz ung plus a propos comme jay donné charge au capitaine Brault vous dire. »
90 LES JUGES
mensonges intéressés el le système de la Saint-Barlhélemy improvisée sont insoutenables.
On dit encore que la Sainl-Barthélemy fui un crime purement politique, le
résultat d'une rivalité personnelle entre Catherine et Coligny; qu'en tout cas la religion catholique, tout à fait en dehors des préparatifs de l'affaire aussi bien que de son exécution, n'y fut absolument pour rien. C'est ne rien dire et ne rien fairo que de prétendre montrer des événements exclusivement politiques dans la seconde moitié du XVI™® siècle. A l'extérieur comme à l'intérieur il n'y avait pas de fait politique qui n'eût couleur religieuse. La cour de France s'affermissait-elle dans sa ferveur catholique, elle subissait la lourde amitié de l'Espagne, et certes Philippe 11, toujours empressé de lui offrir ses soldats, ne l'entendait pas autrement; se rapprochait-elle de l'Angleterre et de l'Allemagne, elle favorisait immanquablement les protestants. S'agissait-il d'un mariage princier, il fallait que chacun des conjoints sedécidiU à épouser une religion; Madame Marguerite portait un coup au pape en refusant le priuce de Portugal et un autre coup en acceptant le prince de Navarre. Parlait-on d'un fonctionnaire, grand ou petit, du chancelier par exemple, c'était le protestantisme sous le nom de l'Hôpital, cl ce fut le catholicisme lorsqu'on investit de cette dignité (mars 1571) Titalien Birague. Coligny était connétable, dit-on (p. 81, n. 1), s'il eût voulu aller h la messe; mais dans sa faveur éphémère il ne pouvait faire nommer un huguenot pour gouverneur de Dieppe, et les habitants de La Rochelle, à l'inverse, fermaient leurs portes à un gouverneur catholique envoyé par le roi. Fatigués autant qu'effrayés de troubles et de prises d'armes qui duraient sans s'arrêter depuis dix ans, qui les ruinaient et qui menaçaient de ne pas finir, la reine et ses fils prirent leur parti, à Si-Germain en 1570, de sauvegarder définitivement l'autorité royale, el d'arracher la France aux agitations.
On a donné Catherine de Médicis pour femme versatile, gouvernant au jour lo jour et sans portée politique \ C'est un jugement très erroné el je rends plus de justice à celle femme célèbre. On doit avouer qu'elle avait les visées chimériques et corrompues qui de son temps flottaient dans l'atmosphère italienne; elle no
* Voy. par exemple Abel Desjartlins, négoc. de Toscane, p. 442.
croyait pas aux opinions dësinléressées et croyait à la magie. Mais elle se jeta coiirageusenienl au-devant du flot toujours montant de l'esprit d'indépendance pour lui barrer le passage. Elle se résolut à user de tous les moyens, même d'un massacre en grand, pour terrasser Tennemi et garder intact à ses fils le dépôt du pouvoir. Ce n'était pas là une petite i^onceplion et la manière dont elle ourdit son projet et suivit son idée, avec une ténacité et une duplicité qui épouvantent, témoignent au contraire d'une profondeur et d'une énergie peu ordinaires. Ce qu'elle a fait on l'a vu plus haut et c'est ce qu(». résume dans une phrase juste un de ces singuliers contradicteurs de la préméditation amenés par l'étude des documents à formuler des vérités qu'ils essayent vainement de se déguiser à eux-mêmes. « La « cour voulait de bonne foi rendre les huguenots obéissants et dociles en prenant « l'avantage de les attirer et de les endormir pour les avoir sous la main en cas « qu'il fallut sévir*. » C'est vrai; mais qu'est-ce qu'auraient été des huguenots obéissants et dociles? C'aurait été des catholiques. Et en effet, on a vu plus haut que certainement la reine mère et le roi eurent la folie de penser qu'ils pourraient séduire les chefs, ou du moins s'ils n'en cMu-ent qu'une très faible espérance, bien vite envolée quand l'austère Coligny parul, ils se résign^^renl à en tenter l'essai pour l'acquit de leur conscience, bien déterminés à faire disparaître par l'épée et le couteau tout ce qui résisterait à leur propagande résolument religieuse. Et n'était-ce pas le droit absolu par la grâce de Dieu que de sauver son peuple en sacrifiant quelques milliers de mal pensants •? N'était-ce pas le devoir exprès du roi très chrétien? La nécessité la plus pratique forçait un tel gouvernement à caresser de si extrêmes desseins. C'était la conséquence des faux principes religieux, abêtissants et sanguinaires, sur lesquels la société reposait tout entière et qui la tenaient si étroitement liée à eux, que la moindre hérésie, en effet, compromettait tout l'édifice. Depuis, la vérité a pu se dégager plus librement; mais au XVI'"« siècle, la question de foi était, pour le peuple, une question de pain quotidien. Je m'étonne qu'on fasse tant d'efforts pour innocenter Charles IX et les siens en torturant les textes et en niant l'évidence, lorsqu'il n'y a qu'à se rendre compte de la situation de ces malheureux princes pour s'expliquer leur immense crime
' Loiseleur; 14 aoûl, p. 2, col. 5.
LES JUGES
et leur immense erreur. On a toujours signalé le rôle affreux que la population parisienne, fidèle à de vieilles habitudes, prit dans cette boucherie du 24 août; et les écrivains catholiques ont soutenu que le roi ne lui avait pas donné d'ordres, que les curés ne Tavaient pas soulevée, que sa fureur fut un effet d'indignation spontanée. L'un des derniers critiques, M. Boutaric, en bon Parisien qu'il était, a cru devoir affirmer que les vrais enfants de Paris furent étrangers à toute cette violence, qu'il ne faut s'en prendre qu'aux « hommes que l'on dirait sortis des « entrailles de la terre et qui apparaissent là où il y a du désordre à exploiter et « des crimes à commettre; )) la phrase banale des journaux monarchiques après les jours de trouble'.
Que toutes ces excuses sont puériles! Chacun sait qu'il y avait à Paris une centaine d'églises et d'innombrables couvents; que tous les métiers étaient agglomérés en corporation, que chaque corporation avait son patron religieux et ses fêtes; que les professions libérales avaient aussi leurs pieuses réjouissances, qu'à côté de ces groupes il y avait les confréries qui enrôlaient les gens de diverses autres façons; la confrérie Notre-Dame pour les gros personnages, la confrérie des Pèlerins pour les bourgeois, la confrérie de la Passion et vingt autres*; que chaque confrérie et corporation avait ses services religieux, ses assemblées, ses festins, ses funérail-
^ Un historien protestant, mais ennemi-né du populaire, noas dit aussi : < Cesl une méprise et une injustice trop communes de faire peser presque exclusivement de tels faits, et la réprobation qui leur est due^ sur les grands acteurs historiques dont le nom y est resté attaché; les peuples eux-mêmes en ont été bien souvent les principaux acteurs; ils ont bien souvent précédé ou poussé leurs maîtres dans les attentats qui ont souillé notre histoire et c'est sur les masses, comme sur les chefs, que doit peser le juste arrêt de la postérité. Dés qu*on parle de la Saint-Barthélémy, Charles IX, Catherine et les Guises semblent sortir de leurs tombeaux pour subir cet arrêt. A Dieu ne plaise que je veuille les en affranchir! Mais il frappe les générations anonymes de leur temps aussi bien qu'eux-mêmes. »
(Guizot, Hist. de Fr. III, 291.)— Fausse justice et fausse impartialité. Oui, pour le massacre le peu-
ple et le prince catholiques ont été solidaires; mais les foules les plus hideuses, et de 1572, et de 1793 et de toutes les dates, échappent du moins à ce qui constitue Thorreur particulière inspirée par Catherine et ses conseillers, savoir le plan habile, la longue feinte et Thypocrisie caressante jusqu*âu moment de frapper le coup de poignard.
' On imprima en 1578 un livret : De VinstituHon et de l'abus survenus es confrairies populaires avec la réformation nécessaire en icelles (Biblioth. Mazarine, n"* 25,441), dontTauteur veut montrer que de la quantité des confréries résulte qu'on ne va plus à la messe de sa paroisse et que la quête à rÉglise diminue sensiblement. L'auteur est Renô Benoist, curé de St-Eustache, et son opuscule est pour défendre un mandement de son évêqae, justement un Gondi ci-dessus nommé, qui interdisait aux confréries de faire leurs fêtes le dimanche.
les, son trésor, ses prêtres; que personne n'échappait à la main, cachée ou non, de TËglise. La conséquence immédiate, c'est que tout le monde aussi vivait de l'Église. Ce n'étaient pas seulement les prêtres el les moines, c'était le maçon, le serrurier, le menuisier, le pâtissier, l'orfèvre, le fabricant et le marchand de drap, de soierie, de broderie, de lingerie; le peintre, le musicien, l'écrivain, l'imprimeur, le procureur, l'avocat et, aux champs, les innombrables tenanciers qui cultivaient pour cette riche Église et la préféraient à tout autre propriétaire à cause de sa stabilité. Et toute l'industrie d'objets religieux pour l'exportation que produisait Paris, déjà depuis des siècles la grande ville de la science et des arts! Et ce n'étaient pas seulement les intérêts industriels par lesquels tenait le fil des existences, mais tous les actes de la vie. Un catholique à l'article de la mort, si pauvre qu'il fût, trouvait, ou sa veuve trouvait pour lui, quelques sous afin de faire dire des messes pour calmer en sa faveur les feux de l'enfer*; tandis que le huguenot ne donnait rien aux prêtres, mais tout aux écoles et aux pauvres, ce qui, pour un vrai catholique, est une grande immoralité. Refuser de "donner aux prêtres, était outrager Dieu et bouleverser les institutions du pays. Le huguenot venait blâmer la messe, nier les saints, rire des fausses reliques, jeter à bas les images, dire que le Créateur méprise de frivoles hommages, des cérémonies païennes, des casaques chamarrées d'or, et l'encens et la musique; et qu'il faut seulement l'adorer d'un cœur pur, en plein air ou sous un hangar, en bon et clair langage compris de tout le monde !
S'ils eussent réussi, c'était à court délai une grande crise, et nulle part cela ne pouvait être mieux compris qu'à Paris. Le Parisien tenait à sa religion catholique avec fureur parce que le protestantisme était pour lui le chômage et la faim. L'Allemagne avait pu l'accepter parce qu'elle fut une patrie pauvre dans tous les siècles, et l'Angleterre, toujours très avisée sur son confort, n'avait opéré de conversion religieuse qu'en conservant les splendeurs du culte, qu'elle possède
' Voyez entre autres dans la Biblioth, de VÊc. regardafent ces testaments incomplets comme une
des chartes (VI, 409J les curieux écarts du Clergé, œuvre de ■ désespérés qui s'étoient luez eux-mô-
qui s'était arrogé le droit d'introduire un chapitre mes > (spirituellement), el en concluaient le droit
de legs pieux dans les testaments où ce chapitre de confisquer les meubles de la succession comme
était omis, et des Seigneurs qui, profltant de ridée, bien de suicidés.
94 LES JUGES
encore; tandis que la France loul entière participait plus ou moins de la situalion de Paris. Or comme l'a dit un écrivain notable dont il sera question lout à l'heure \ si Coligny eût réussi à tourner Charles IX contre l'Espagne, toute la France devenait protestante.
Telle était l'alternative redoutable qui se posait ; ou culbuter l'édifice à moitié pourri de l'Ëglise en risquant son Irône et sa vie, ou supprimer les protestants. Une grande âme, celle d'un Lhôpital ou d'un Coligny, aurait résolu la question en acceptant tout, même la mort, plutôt que le sang versé par trahison; un esprit fin et profond, comme Henri IV, aurait trouvé un moyen terme, tel que fut sa conversion d'une part et l'édit de Nantes de l'autre, qui se balançaient et donnaient le temps au catholicisme de s'effondrer doucement. Mais des âmes sans savoir et sans vertu, nées et nourries dans la mythologie catholique, ne pouvaient s'élever jusque-là. A leurs yeux, le crime n'en étak plus un lorsqu'il avait pour but de sauver le trône et la société*. D'ailleurs, Catherine n'avait-elle pas assisté du temps de son beau-père et de son mari à une suppression du même genre qui avait assez bien réussi? Est-ce que, sous la pression des clergés de Carpenlras, Apt et Cavaillon, on n'avait pas vu un président de cour et un procureur général, assistés par les troupes d'un colonel de gendarmerie de marine, tomber en plein jour sur une paisible population d'agriculteurs à qui l'on n'avait d'autre reproche à faire que de ne pas vouloir des prêtres, et pour punir quatorze hérétiques contre lesquels il y avait condamnation prononcée, mettre à sac en pleine paix tout un district de France, ruiner vingt-deux villages et ôter la vie avec la plus épouvantable barbarie à quatre mille hommes, femmes et enfants. Ce n'était que de l'an 1545 que datait l'exécution sauvage de Cabrières et Mérindol; elle avait excité des cris d'horreur, mais presque point de punition des coupables; et le gouvernement de Charles IX, comme s'il eût voulu profiter de l'expérience acquise, avait appelé, au mois de mars 1572, le même colonel bien vieux alors, le baron de La Garde, au commandement en second de la flotte de Strozzi.
M. Loiseleur, qui a étudié les documents avec assez de sagacité pour entrevoir
* Le palricien romain Cnmillo Capilupi. vocem, Carolel forlissime adolescens: Patiar ini-
* Hirabunlur posteri res gestas hujus lemporis micos meos, Dei inimicos non patiar vivere (Pap. atque in omni sermone usurpabunt tuam illam Masson).
la vérité, quoique d'autres sentiments l'aient empêché d'aller jusqu'au bout, a eu raison de conclure * que la mort de Coligny et de a six ou sept des siens » avait été parfaitement préméditée; il ne s'est trompé que sur le chiffre. Ce n'était pas pour choisir six ou sept têtes dans la foule, c'était pour tuer tout, qu'on avait fait venir et cerné dans Paris les incorrigibles huguenots: quatre ou cinq cents chefs qui s'y trouvaient au 24 août; quant à la masse plébéienne, il devait suffire d'y pratiquer une large saignée pour que le reste courût épouvanté se prosterner aux pieds des saints autels. Et ce fut bien ce qui arriva. Le massacre exécuté, Charles IX et tout le inonde sous ses ordres se mit à convertir avec passion, à commencer par les princes du sang, Navarre et Condé, qu'il gardait prisonniers*; les huguenots couraient en foule aux églises pour échapper à la mort. Charles IX eut d'abord une grande joie naïve et glorieuse' d'avoir fait le coup et de se faire voir le maître. Il crut pendant quelques semaines avoir détruit le protestantisme, et il ne survécut pas à la douleur de reconnaître qu'il s'était trompé, qu'il s'était peut-être damné pour rien.
Il y a contre la thèse de la préméditation deux autres arguments que je ne puis passer sous silence à cause de l'importance qu'on leur attribue. Beaucoup des meilleurs catholiques, témoins de la boucherie, ont été saisis de dégoût. On est homme après tout, et le nonce Salviati ainsi que d'autres, le cœur soulevé à la vue de tant de sang, essayaient d'écarter, d'alléger au moins le sentiment pénible qui les oppressait en s'écriant : « Si l'amiral eût été tué du premier coup et si les
' Le Temps, 24 août, p. 2, col. 3.
^ Capilupi donne bien le développemenl de cette pensée. Il y croyait lui-même; voyez son admiration sur ce qu'à la St-Michei 1572 un mois et sept jours après Fexécution (dit-il, p. 458 de Cimber), tout le monde va à la messe. Le gros des bons catholiques croyait sincèrement comme Catherine (voY. sa lettre du «^ oct.) que c'était Oni et qu'il n'y aurait plus de huguenots.
' • Le roi ne se coucha pas (la nuit du massacre), mais il demandait en riant Fopinion (ma ridendo chiedeva il parère) de chacun.... Le lendemain régnait dans le Louvre un silence de terreur, mais le roi faisait bon visage et plaisantait les gens 1 (Lettre de l'anonyme, du 27 août ; Des-
jard., p. 815 et 818). — Lestoile rapporte une raillerie graveleuse qu'il aurait faite en ces moments sur le beau succès des charmes de sa sœur. — • Le samedi vers le soir (24 août), tout le monde, à la cour, était de très bonne humeur (sei jedermann sehr frolich am Hof gewesen); le déposant y est resté pendant plus d'une heure et de là y est rentré très tranquillement à son domicile (Déposition du Strasbourgeois, voy. ci-dessus, p. 26). Voy. aussi Briefe Friedrich des Frommen^ II, 485. — Rex ipse tragediam ex arce letiis animi spectabat (Pap. Masson). — Il prit fort grand plaisir de voir passer sous ses fenêtres, par la rivière, plus de quatre mille corps ou se noyansôu tuez (Brantôme V, 258).
LES JUGES
n amis du blessé n'eussent pas tant fait les arrogants, il n'y aurait eu d'autre « meurtre que celui-là. » Et les critiques modernes se sont jetés sur cet aliment. Cest à tort : Goligny était le champion de la confiance sans borne, Coligny à lui tout seul tenait son parti obéissant; Catherine et Charles IX savaient que le tuer était non pas tant faire fuir que déchaîner tous les siens. Mais puisqu'il devait de toute façon périr, fallait-il l'englober simplement dans la tuerie générale, ou fallait-il l'exécuter à l'avance d'une manière plus sûre? La question fut certainement posée dans les conseils secrets du Louvre, mais il est douteux qu'elle ait été débattue, tant il est évident que pour faire main basse sur les huguenots il était bon de commencer par se débarrasser du chef redoutable * qui eût été capable d'organiser une résistance et qui, par l'imprévu de sa mort, laissait tout le parti sans chef, sans ordres et sans rien pour se rallier. C'est bien pour cela que « le « jeune homme dont on ne peut soupçonner tant de duplicité % » suivant le dire flasque et paterne du Journal des Savants, donna tant d'apparat aux doléances hypocrites qu'il alla porter, suivi de sa famille et de sa cour, au chevet du blessé * ; il importait plus que jamais de ne pas éveiller la méfiance; et il fallait bien que l'exécution générale suivît de près ce premier assassinat.
On lit à ce sujet dans la relation de l'ambassadeur vénitien Cavalli : « Si avant
* Voyez dans plusieurs auteurs, Capilupi entre autres, les détails sur Forganisation du parti distribué en provinces, fournissant à la cause 800,000 livres par an, une armée toute proie, et des soldats dont la fidélité à leur chef n'était dépassée que par leur fidélité à Dieu.
• Voici un portrait de ce doux jeune homme, écrit d'après nature par un compatriote du Titien, l'ambassadeur Michieli : « Il passe pour être en dessous, comme il va très bien à son air taciturne. Quand on lui parle, il ne regarde jamais en face; mais avec ses épaules voûtées comme les avait son père, il a l'habitude de baisser la tête et les yeux, puis il les relève tout à coup ; et, comme s'il souffrait de ce mouvement, après avoir regardé en l'air ou jeté un coup d'œil vers son interlocuteur, il les abaisse de nouveau subitement Outre qu'il est sombre et qu'il parle peu, on le regarde comme vindicatif, au point de ne jamais pardonner à qui Ta offensé. Maintenant qu'il a commencé de se
couvrir du sang de ses sujeU, il n'épargnera guère les étrangers, et l'on craint fort que de sévère il ne devienne cruel. » — Le jésuite Papyre Masson, de sa plume excellente, confirme et complète cette peinture : Slatura fuit procera sed incurva, facie pallida buxeave, oculis ferociam spiranlibus, naso aquilino, oblungo collo, natura praeceps fuit, impatiens mora3, iracundus, ferox, macilentus non lamen credulus, memoria firma tenacique et cum vellel egregius Simulator. Libidinis non adeo profusa) : facundia clarus, et judicio acri : perjurium sermonis genus non criminisputans, idcirco fidem violabat quoties ex usu videl)atur, in privatis colloquiis passim dejerans.
' « La chose étrange, peu croyable, vraie cependant, fut la visite que firent le soir même, le Roi, la Reine et Monsieur à la victime. Jamais la force de la dissimulation, en aucun crime, dans les annales humaines, n'a été portée à cette hauteur! • (Arm. Baschet, Diplomatie Vénit., p. 458.)
le coup d'arquebusade on avait eu la pensée d'exterminer les huguenots, il était facile de le faire sans s'exposer follement à mettre en fuite ceux qu'à tout prix on voulait perdre*. » — Sur quoi un de nos critiques modernes renchérit en disant : « 11 n'y a rien à objecter contre cet argument. N'est-il pas clair, en effet, que frap- « per le chef des calvinistes deux jours avant l'heure fixée pour l'extermination (( générale eût été la plus insensée des combinaisons? C'est à peu près comme si (( l'on tirait un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux au moment où l'on « médite de la prendre au filet. » Assimiler les huguenots à des oiseaux s'envolant au premier coup de feu n'est pas conforme à leur histoire. Coligny seulement blessé, on blâme leurs arrogantes menaces comme cause du massacre; et Coligny tué, ils auraient simplement pris la fuite? C'est M. Loiseleur* qui, par un mouvement instinctif sans doute, hasarde cette comparaison des perdreaux « à laquelle « il n'y a rien à objecter. » Mai§ si quelques-uns ont pensé que c'eût été folie de s'exposer à donner l'éveil aux victimes, je me permets de penser an contraire que bien plus grande eût été la foHe de s'exposer à une bataille'.
Pour le massacre dans les provinces, faut-il, quand on connaît les ordres successifs donnés à cet égard par le roi, répondre à ce pauvre argument que si Texécution eût été préméditée, tous les massacres auraient eu lieu le même joiu'? Le nœud de tout était à Paris, là où l'on tenait la tête et la fleur du parti protestant. Tant que l'exécution n'avait pas été faite à Paris et faite avec succès, on ne pouvait pour la province que préparer les ordres et tenir les courriers à cheval. — Et on l'a fait.
C'est aussi le lieu de répondre un mot au fils du maréchal de Tavannes qui prétend que (( la résolution ne se fût pu exécuter sans être découverte si elle eût été préméditée. » Capilupi est en eflet si fort étonné de ce fait qu'il est convaincu que Dieu y est intervenu et qu'il y a eu là un miracle. C'est aussi miraculeux que le coup d'État du 2 décembre 1851. Les gens sensés et réfléchis savaient bien qu'il éclaterait un mauvais coup. Coligny en fut assez averti*; mais quand serait-on
^ Monlac partage un peu cette opinion. sôe, et il tua beaucoup de monde avant que les
' Le TempSj 20 août, p. 1, col. 1. assassins pussent Tavoir et Tabaltre.
' Un seul homme défendit sa vie dans cette * Plusieurs de ses capitaines le quittèrent en lui nuit perfide, Taverny, lieutenant de la maréchaus- disant qu'on leur faisait trop de caresses. H faut
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frappé? Et comment? Nous avons vu de nos yeux ce que peuvent une demidouzaine de traîtres sans conscience abusant de la discipline des soldats et des fonctionnaires, quand même leurs desseins sont depuis longtemps soupçonnés.
Qu'on ne dise donc pas que la Saint-Barthélémy fut un coup imprévu, ni que la religion romaine en fut innocente, ni que Charles IX ne l'a pas avouée avant, ni que sa mère ne s'en est pas vantée avant et après*; ni que les auteurs qui l'ont
placer ici celle belle leltre qu'il recul au mois de juillet el qui eslindubilable, élanl insérée dans les Mém. de l'Est de Fr. et confirmée par de Thon. Quelqu'un écrivit à Tamiral :
« Souvenez-vous d'une maxime reçue par les papistes comme un point de religion, qu'on ne doit pas garder la foi aux hérétiques. Souvenezvous encore que la haine qu'on a contre les protestants sera élernelle à cause des maux que les dernières guerres ont faits au royaume, en sorte qu'on ne peut pas douter que le but de la reine ne soit d'exterminer tous les protestants à quelque prix que- ce soit.
• Souvenez-vous qu'une femme étrangère, italienne, d'une famille de papes avec qui les protestants sont en guerre, enfin toscane et naturellement fourbe, ne peut manquer de se porter aux dernières extrémités contre sas ennemis. Voyez encore «à quelle école le Roi a été élevé et ce qu'il a appris sous ses beaux maîtres qu'il a eus (ceci désigne surtout Albert de Gondi) : jurer, se parjurer, blasphémer le nom de Dieu... et pour Taccoustnmer a voir répandre le sang de ses peuples on lui a fait un plaisir dès son enfance de voir égorger et mettre en pièces des animaux. Fidèle disciple de Machiavel, il est déterminé à ne souffrir d'autre religion dans son État que la sienne, dans la persuasion qu'il n'y aura jamais de paix s'il y a deux religions autorisées. On n'a cessé de lui répéter que les protestants ont résolu de lui oster et la couronne et la vie; il ne souffrira jamais que des gens qui ont pris les armes contre lui, justement ou injustement, jouissent du bienfait de FEdit qu'il leur a accordé; et les armes à la main il se fera justice du tort que les armes lui ont fait, sans penser qu^il soit tenu de garder un traité conclu avec des sujets armés contre lui.
c Tout le monde sait Tenlretien qu'il a eu à
Blois avec la Roine sa mère et qu'entre autres choses le Roi lui ayant demandé en plaisantant et en jurant le nom de Dieu à son ordinaire, s'il avait pas bien fait son personnage à l'arrivée du prince de Navarre. Vous avez très bien commencé, dit la Reine, mais cela ne servira de rien si vous ne continuez. Je les prendrai tous au filet, lui répondit-il en jurant plusieurs fols, et je vous les livrerai. C'est sur ces discours dont la vérité vous est connue, qu'il faut prendre votre parti. » Etc.
Le Journaldes Savants (187 1, p. 418) avait oublié de Thou lorsqu'il range dans les « commérages de Paris » cet article du Journal de I^staile, qui rappelle l'anecdote qu'on vient de lire, mais plus exactement, en ce que c'est la reine de Navarre el non le prince qui vint à Blois : Le jour que la Rovne de Navarre arriva à Blois, le Roy et la Rovne sa mère lui firent tant de caiesses que chascun en estoit estonné. Le soir en se retirant il dit à la Rovne sa mère en riant : « Et puis, madame, que vous en semble? joué-je pas bien mon rolletî — Ouy, luy respondit-elle, fort bien; mais ce n'est rien qui ne continue. — Laissez-moy faire seulement, dit le Roy, el vous verrez que je les mettray tous au filet. »
* Voici une dépêche adiessée par la reine mère à l'ambassadeur à Venise, M. du Ferrier, qui avait eu le courage de lui écrire la vérité <* et auprès de qui elle revendique hautement toutes les responsabilités, en faisant bien remonter les projets de vengeance à la date des traités de paix dont elle avait subi rhurailialion. Cette précieuse pièce, datée du i*" oct. 1372, est transcrite sur la minute originale de la main d'un des secrétaires d'Étal. (Bil)l. Nat., S.-G. Hml. 320. 2 p. !39.)
a J'avais cherché vainement sa lettre ; elle est & la BiblioUt. de Saint-Pétersbourg. M' le C*" de la Ferriôre vient de la publier dans son volume Le XVI'^ s. et lu Valois, 1879, p. 327.
ouverlemenl célébive comme un chef-d'œuvre de dissimulation politique ont fait un roman. Le plus connu de ces rapporteurs est le seigneur romain Camille Capi-
« Mons. du Ferrier, j'a y veu ce que mavez esciipl par V. lettre du xvi" de sept, de ropiiiyon que aucuns ont que ce qui a esté exécuté en la personne de ladmiral et de ses adiierans a esté a linsligation de moy et de mou fdz le duc d'Anjou, avec loutz les discours quilz vous ont faict ladessus du tort que parce moien a esté faicl à mond. filz a lendroict des princes prolestants qui avovent tant déziré de le faire et eslire empereur, et de ce que j'avoiz mieulx avmé ruvner ce rovaulme en me vengeant de ladmiral que de lau<çraenler et me ressentir du mal de celluy qui a faict mourir ma fille ^ lecjuel par ce moien s'est agrandy de telle fiiçon que luy seul aprésenl commande a toulz aultres les princes chrestiens.
■ Sur quoY je vous ay bien vouleu adverlir que certaynemenl je nay rien faicl conseillé ny permys en cecy que ce que riionneur de Dieu, le devoir, et lamitié que je porte a mes enlTens me commande. Daullanlqueaiant ladmiral despuis la mort du feu Roy Henry monseigneur, monstre par toulz ses actes et depporlemens quil ne lendoytque a la subverssion de cesl Estai et de osier la couronne au Roy monsieur mon filz et a ses frères a qui légitimement comme vous scavez elle apartient; Et qui, au lieu de le recognoislre comme subject, il sesloyl si bien eslably et agrandy en ce Royaulme quil y avoit le mesmes povoir et commandement que luy a lendroict de ceulx de sa religion, tellement que estant rebelle a son prince il a prins par force ses villes, tenues et gardées contre luy; et en sa présence et de celle de son frère naiant point crainct de donner plusieurs batailles^ et estre cause de la mort dun sy grand nombre de personnes qui ont esté tués pour ceste occasion. Et encores despuis la dernyere paix et eedict de paciffication il a conspiré sy malheureusement contre la personne de son Roy de moy et de ses frères, comme les princes estrangiers et ung cbascun eu seront bien tosl esclairciz au vray par le procès qui en est desjà commancé et sera bientosl
a Philippe II, mari d'Elisabeth de France, morte le 13 ocfc.
jugé en sa court de parlem. à Paris^ que je m'asseure que Ion dira que le Roy mond. s. et filz a faict ce qui appartenoit à sa grandeur estant roy et prince souverain, et que ladmiral, estant sy fort et puissant eu ce royaulme comme il estoil, ne povoyt eslre aullrement puny de sa rébellion et désobéissance que par la voye que Ion a esté contrainct dexecuter tant en sa personne que de ceulx qui lenoyent son party, aianl esté bien marry que sur Tesuiotion, plusieurs aultres personnes de leur religion ont esté tués par les calholicciues qui se ressanloient d'infinyz maulx, pilleryes, meurtres el aultres meschans actes que Ion avoyt exercés et commis contre eulx durant les troubles. Mais enfin grâces a Dieu tout est appaizé, en sorte que Ion ne recognoisl plus en ce royaulme que ung Roy et sa justice qui est rendeue a ung chascun selon le devoir el lequité estant bien resoleu pour les maulx que ont apporté en icelluy la diversité des religions de ne souffrir plus(|uil y en ayt daullre que la sienne.
Et (|uant a ce qui me touche a moy en particulier, encores ipie jayme unicquement louz mes enffens, je veulx préférer comme il esl bien raisonable les filz aulx filles ; et pour le regard de ce que me mandés de celluy qui a faict mourir ma fille, c'est chose que Ion ne lient point pour certaine ; et ou elle estoil le Roy M. mon filz nen povoit faire la vengence en lestât que son Royaulme estoyt lors; mais a présent quil est tout uny, il aura assés de moien et de forces pour sen ressentir quant occasion sen présentera. Et masseure que quant les princes prolestanlz auront bien sceu la vérité et considéré tout ce que dessus, ilz continueront a lendroict de mond. filz la mesme volunté quilz avoient auparavant que cecy fust advenu «.
b II le fut le 27 du même mois. Ici la reine mère n'est plus aussi franche. Elle connaissait mieux que personne l'infamie de ce proGôs, car, sur sa recommandation expresse, les assassins lui avaient apporté les papiers de Tamiral, où elle et ses conseillers ne trouvant aucune charge^ on les jeta au feu.
e Quelques critiques modernes, patriotes ^ la moderne et connaissant mal les idées du XV!""* siècle, font un reproche amer d Coligny et autres chefs protestants d'avoir appelé des troupes étrangères sur le sol de la patrie et livré le Havre aux Anglais. On voit que Catherine ne fait pas même allusion à ce grief.
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lupi qui rédigea quelques semaines après le massacre ' une histoire complèle de la conjuration à partir de la paix de Saint-Germain. Mais loin qu'il soit le seul, il est d'accord avec la presque totalité de ses contemporains.
On a dans les Négociations avec la Toscane, publiées par M. Abel Desjardins(t. III, p. 812-822), le récit envoyé par un diplomate florentin, le chevalier Cavriana, au secrétaire d'État de Florence, Concini, sous la date du 27 août, et qui contient ce passage aussi clair qu'énergique :
« On dit qu'il y a déjà bien des mois qu'on pensait à tuer Tamiral et que la résolution en fut prise très secrètement par qui a l'autorité ; mais qu'il ne paraissait pas bon de le faire pour ne pas donner motif aux autres chefs de faire du tumulte et de prendre les armes. Maintenant que par l'occasion des noces ils étaient tous rassemblés ici, on s'est décidé à faire la barbe telle qu'elle a été faite, et à la faire belle pour s'éviter les frais et la peine. Et c'est pour cela qu'il avait été nécessaire à qui de droit de concéder beaucoup de choses et d^en dissimiUer d'autres afin d'arriver à bout de ce dessein et de faire justice comme on l'a faite, puisqu'on ne pouvait la procurer par un autre moyen, ni avec les armes mises en commun de tous les princes catholiques. »
Il sera parlé un peu plus loin des récits vénitiens. Mais c'est Capilupi, dont on cite le nom et dont on n'aime pas rapporter les graves paroles, qui a pulvérisé d'avance les sophismes intéressés de l'école moderne.
Il me semble que la grandeur de ce faict mérite bien de n'estre point passée sans la considérer de près et sans peser diUgemment la vertu du Roy, de la Roine mère et de leurs conseillers, d'avoir choisi et pris un party si noble et si généreux ; ensemble la dextérité à le manier, l'artifice et l'esprit à le simuler et la prudence, la discrétion à le taire et tenir secret, et finalement la hardiesse et courage à l'exécuter et le grand heur d'en venir à bout. Car pour en dire la vérité, si l'on considère soigneusement toutes ces choses, non seulement elles sont dignes de gloire éternelle, mais on ne peut nier qu'ils n'ayent esté choisis du souverain Rédempteur pour ministres et exécuteurs de sa volonté éternelle, faisant par leur moyen une chose qu'il faut dire qu'elle vient de sa grande et infinie puissance. Et est force aussi de confesser que cest acte si merveilleux ait esté prémédité, ourdy et traicté plusieurs mois auparavant et non point avenu par cas fortuit ou d'aventure, ny entrepris aussi pour l'insolence et braverie dernière des huguenots depuis la blessure de l'amiral, comme disent aucuns et t^schent de le faire accroire aux autres ; ayant ceux cy ceste opinion qu'il pourroit bien estre que l'entreprise de tuer l'amiral esloit toute résolue, mais que l'exécution gêné-
^ Son petit livre est daté, à la fin deTépitre dé- Ugonotti rebelli di Dio et suoi; Roma. Il y en dicatoire, du 22 octobre 1572. Il est intitulé : Lo a une réimpression, avec traduction française, pu- Stratagema di Carlo IX Be di Franda contragli bliée (sans lieu, probab. à Genève) en 1574.
raie soit puis après avenue par cas d'aventure et tirée de la nécessité et occasion qui se présentoit. Laquelle opinion se cognoit assez estre fausse si l'on veut bien examiner toutes les actions qui concernent cest afaire et mesme tant de signes certains qu'on a de l'intention et penscments du Roy et de la Royne et qu'il y a longtemps qu'ils ont esté manifestez en divers temps et a diversez personnes.
En premier lieu on sçait qu'il y a plus de quatre ans passez que le cardinal de Ste Croix estant retourné en France dit à la saincte mémoire du Pape Pie le grant, de la part de leurs Majestez qu'elles n'avoyent rien plus à cœur ny plus en recommandation que d'attraper un jour l'amiral et tous ses adhérans ensemble et d'en faire un carnage et boucherie mémorable à jamais et qu'elles en asseurast hardiment sa Santeté ; mais que l'affaire estoit si difficile qu'on ne luy pouvoit point promettre de le faire plustost en un temps qu'en l'autre. Davantage l'on sçait aussi que la mesme Roine mère depuis la dernière paix faite [à S. Germain] avec les huguenots, par plusieurs lettres escrites de sa propre main (lesquelles sont encores icy et les peut en voir, adressées au mesme Pape * et ont esté leues depuis par un personnage qui me l'a rapporté) s'efforça tant qu'elle put de l'assurer que le Roy ne pensoit ni ne taschoit tant à autre chose qu'à exterminer ceux là ; mais que le moyen ne la façon d'une telle exécution ne se pouvoit encores bonnement descouvrir, et que pour la grande importance du faict, il ne se devoit point communiquer à personne au monde ; dont avint que dès le commencement jusqua tant que la paix se fist, combien que cette grande conception fust desja fichée en l'esprit de leurs Majestez, n'en firent neantmoins participans que trois personnages des quels ils se fyoient plus, et six mois au paravant l'exécution en firent part à neuf autres qui estoyent douze en tout, sans elIe^ Outre plus, qu'on me responde, je vous prie : La mesme Roine mère ne donna-t-elle pas assez ouvertement a congnoistre sa volonté a l'ambassadeur de Venise, Jean Correro, il y a desjà plus de quatre ans, comme je Tay veu moy-mesme en son rapport qu'il fit au sénat de sa république à son retour de France, disant dès le commencement du dit rapport que du temps qu'il estoit en ceste cour la, il veid la Majesté de la Roine si espouvantée à cause des esmotions passées qu'elle n'osoit point avoir la hardiesse de faire aucune chose dont les huguenots eussent peu avoir la moindre suspition du monde, etc..
Ce sont, en effet, les paroles mêmes de Correro dont le rapport (en date du commencem. de 1570) n'a été publié qu'en ces dernières années (Tommaseo^ II, 106) : a La serenissima regina spavenlata dalle sollevazioni passate, non
* Pie V, par conséquent antérieures au !•' mai 1572, date de sa morl. Voyez plus loin, p. 107, sur la question de savoir où sont ces lettres aujourd'hui.
' Il revient plus loin sur ce compte : < Et puisi qui est Thomme au monde qui peut croire qu'une telle entreprise, qui a duré Tespace de plus de vingt mois [ce qui fwus reparte à la mi-décembre 1570], estant démenée par cinq personnages seule-
ment avec le Roy, et puis quatorze plus de six mois ; et en la fin, le soir et deux jours devant encores, estant en la bouche de plus de 200 personnes et de quelques femmes mêmes, que cela se soit pu tenir couvert et caché aux ennemis .... Une telle chose ne semblera point vraysemblable a ceux qui viendront après nous, si est-ce pourtant qu'elle est vraye. Mais il n'estoit pas possible de la découvrir pour ce que c*estoit le vouloir de Dieu, »
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ardiva far cosa per la quale essi ugonolti a avesser poluto, etc. ï) Capilupi donc ici puise à la source même, loin de rien inventer. Il continue en affirmant que le roi avait ordonné qu'on arrêtât partout les courriers afin que l'éveil ne pût être donné dans les provinces; que les raisons qu'il pourrait donner encore de son dire se pressent si nombreuses qu'il ne s'y peut arrêter, el toutefois il dit encore :
Et puis cet autre stratagème et ruse quand le Roy accorda à l'amiral la guerre de Flandres et fit semblant de ne se pouvoir servir ne fier de catholiques en ceste entreprise là, et par ce moyen l'induisit de luy mettre en main un rôle de ses amis, et luy persuada quant et quant d'en appeler et faire venir à Paris un si grand nombre des principaux *. Cela ne se doit passer sans en dire un
* Tous les hisloriens recoimaissenl combien fui lamentable le sort de ces quatre à cinq mille Français qui, forts de Tappul secret mais assuré de Charles IX, s'en allèrent en Flandres, sous la conduite de Genlis, comme avant-garde de Tintervenlion française en faveur des Flamands qui venaient de se révolter contre l'Espagne et de surprendre la ville de Mons. Dénoncés au duc d'Albe par des avis partis de la cour de France, ils sont aussitôt écrasés qu'arrivés. Un petit nombre seiilemenl parvient à se réfugier à Mons. Si c'était de bonne foi que Charles IX eut protégé leur déparl, n'aurail-il pas recueilli avec pitié les débris de ce polit corps d'armée à sa rentrée en France? Charles IX écrivilau duc de Longueville, gouverneur de Champagne, 18 sept. 1572 : « Mon Cousin, ;^ vous ay ja ^«mpiqueilseparioilquele ducd'Alve vouloilfaire q. q. accort avecques ceulx de Monls et remettant en liberté mes subgects quil a pris en la deflaicle de Genlys, renvoier les ungs et les aulnes en mon royaume; vous pi^nt d'y faire prandre garde et ne souffrir que lelz factieux y rentrassent, ains leur courir sus. Maintenant le s*" de Monldoucet mescript que le d. duc luy a dict au cas quil perde entièrement lespérance de forcer la d. ville, comme il en est entré en très grand double depuis le xv™«, tant a cause des pluies el mauvaiz temps que pour se retrouver la d. ville plus forte par dedans et par dehors quil ne lestimoyl, il sera contraint d'entendre a ung offre que luy avoyent envoyé faire Genlys, Juncelles, Lesspinace (?) et autres prisonniers franco vs; assavoir, sil voulu vt les faire mieulx traiter et mettre à taille raisonnable, ils moyenneroyent el feroyent en sorte que tous mes subgectz
(|ui sont dedans la d. ville en sorliroyenl, el quilz leur avoyent mandé; pourveu que Ion leur donnasl seuretté. El daulant que je pensse bien que le dil duc ne fera grand conscience de s'ayder de ce moien.s'il en peult cueillir tel fruicl, je vous en ay voulu tenir adverlys, vous priant, mon Cousin, vous pieparei* pour aller au devant d'*eul\, el iettr faire la bien venue telle que je la vous ay escripte, et avoir lœil au guet affin quilz ne vous surprennent et me ferez ung 1res grand service. Combien que le d. duc me mande quil ne disposera des dits prisonniers sans raen advenir, ce neantmoings creignant quil le fasse trop tard, je commande audil de Monldoucet faire bon guet et lout aussitosl (luil descouvrira (|ue Ion sera en termes de la dite composition, il le vous face scavoir par liomme exprez. Cependant vous recepvrez cesle lettre pour premier advis • (Minute du secret. d'Etat, Sim. de Fizes; Bibl. nat. S. G.-Harl. 326. 2, P 106). — Le duc de Longueville au roi, 27 seplemb : « Sire, en exécution du commandement quil avoil pieu a V. M. me faire pour le retour des Irouppes de Mons, j'avois soubdain faict advertir les gouverneurs de Guise, Han el La Cappelle pour garder les passaiges el advenues deleurrelraicte. Ayant envoyé Rollielin avec ma compagnye pour le mesme effect de ce costé et ayant eu nouvelles que les d. Irouppes avoient esté conduicles de la part du duc d'Alvc jusques a ung village nommé la Flamengryc el que leur chemyn esloit de passer a l'arbre de Guise, le d. Rolhelin s'alla loger avec ce qui peut [qu'il put] assembler de gentz, avec le s^ de La Fayette, lieuten. du gouvern. du d. Guyse, en ung villaige nommé Esnappes où les d. Irouppes
mot, ne laisser sans le magnifier avec les plus grandes louanges qu'on ait jamais données k autre stratagème quelque subtil et aigu d*esprit qu^on le puisse trouver aux histoires anciennes ou modernes et qui montre bien l'intention et but du conseil de leurs Majestez. Davantage si Ton considère la félicité et le bonheur qu'un affaire de si grande importance soit venu à si bonne fin et issue tant heureuse, voire en si brief temps, on ne peut demeurer sans estonnement et sans revenir toujours k cette conclusion nécessaire que le tout a a^té une Œuvre et volonté de Dieu,
N'est-ce pas là un langage grave, ne sont-ce pas des arguments sérieux, des accents de sincérité? N'est-il pas dans les pures doctrines de la sainte mère l'Église, cet auteur, lorsqu'il affirme que le désastre des hérétiques, accompli dans des circonstances si extraordinaires, n'a pu être inspiré, conduit et consommé que par l'assistance et quasi par la main même de Dieu (de son Dieu de la mythologie romaine, s'entend). Loin de le rejeter, on devrait peut-être voir dans la sûreté de ses informations, et dans la promptitude étrange de sa publication (datée du 22 octobre 1572) un indice qu'il élait lui-même prévenu A l'avance * et qu'il avait d'étroites accointances [ivec l'ambassade française, c'est-à-dire avec le cardi-
s'acheminoyenl. Mais ayant esté adverliz quon les y artendoit feirenl contenance de prendre le chemyn vers La Cappelle où le d. Rotlielin s'en alla Inconlinent, et laissa le d. F^a Fayetle vers Guise si dadvenlure ilz leboursoienlchemyn; el se debvoient adverlir lun laullre de ce qui passerolt chascun de son coslé. Mais les Irouppes de gentz de cheval qui esloient environ deux cens, au lieu de suyvre la routle quilz avoienl commencé de tenir, reprindrent le cliemin vers Bohain ou ilz laissèrent leurs geniz de pied qui esloient environ cinq ou six cens qui allèrent vers Guise elLa Cappelle; lesquelz ont esté (aillez en pièces, hors mis cent ou six vinglz, ainsi que j'ay eu advis du d. gouverneur de Guise, estant encores Rolhelin pour achever le reste de ceulx qui estoienl passez plus hault vers Montcornet qui vouloient gaigner le coslé de Champaigne. Il a esté mis en pièces douze ou quinze chevaulx qui vouloient passer entre Guise et La Cappelle et y en a de prisonniers cinq ou six, et entre aultresungcappitaine nommé Ecalyon don! jay mandé en estre faict selon ce quil vous a pieu me commander. Il en a esté pris près de cesie ville deux qui enseignèrent le che-
myn que tenoyenl la plus part des d. Irouppes de gentz de cheval, prenaniz les uns les hoys vers Peronne, les aultres dun aultre coslé, par petites Irouppes, sept ou huictensemhle. Et souhdain j'envoyai la compagnye de M. de Chaulne après, qui en atlrappa vingt ou trente; etadverty les compagnyes de M. le chevalier, des seigneurs de Piennes, de Crevecueur, de Thoré et de Ruhempré d'adviser chaseun de son coslé ; el devant hier en delTyl quelques ungs en ung villaige où il arriva el d'aultres qui se précipitèrent dedans les maraiz. Je nay encores ouy nouvelles de ce qu'auront faict l?s aultres compagnyes qui sont après. Il y en a, à ce que jay sceu ce matin, quelques ungs des mieulx montez qui sont passez en leurs maisons et entre aultres ceulx que ce porteur vous nommera, dont je nay voulu faillir daclvertir V. M. » (Original, ibid. f" 1^8). — Voilà comment étaient reçus à leur retour des soldats français que le roi avait envoyés à l'ennemi en les trahissant d'avance.
' La promptitude et la sûreté avec lesquelles il avait rais la main sur la Relazione de Jean Correro (qui n'était nullement faite pour le puhlic), me paraît inexplicahle autrement.
nal de Lorraine, Tun des plus anciens et des plus ardents instigateurs du massacre. Je pourrais appuyer par bien d'autres arguments la véracité de Capilupi; mieux vaut couper court à de trop longs détails. Cependant je dois ajouter que si quelqu'un l'accusait de n'élre pas dans la vérité en ce qu'il aurait exagéré le sentiment catholique de son temps, ce serait la plus lourde erreur. Qu'on parcoure toutes les correspondances catholiques du moment, qu'on voye quelques pages ci-après comment parlait le sénat de Venise, comme on a pu voir ci-dessus ce que pensait le prédicateur Sorbin, qu'on songe aux accès de folle joie dont Rome fut remplie au reçu de la bonne nouvelle, ou seulement qu'on lise les lignes suivantes par lesquelles débute une lettre^ écrite à Florence, au duc François de Médiris, le 26 août, par un de ses agents à Paris :
Que souhaiter de plus à présent de ce Charles vraiment Grand et de sa glorieuse Mère, ainsi que des deux autres Césars ses frères? Que demander davantage de cas princes du sang, des seigneurs de Guise et des autres seigneurs qui avec ,tanl de valeur et de prudence ont exécuté les saints commandements de leur bon Roi? Qui est celui qui ne serait pas content de cette populace parisienne qui a si allègrement mis en pièces et noyé tous ceux qu'elle a pu apercevoir de ces gens rebelles à Christ et k leur Roy? On disait les Vêpres siciliennes, on peut dire maintenant les Matines de Paris. Loué soit le Dieu tout Puissant qui m'offre l'occasion de vous écrire au sujet de ces nouvelles vraiment divines ! et béni soit ce triomphant saint Rarthélemy qui le jour de sa fête a daigné prêter à ceux qui lui sont devoLs son couteau si bien alTilé, pour un sacrifice si salutaire \
Le saint couteau de l'écorcbé vif, n'est-il pas une ingénieuse invention de l'entbousiasme? Mais si par basard le mot était moins ingénieux qu'il n'en a l'air? S'il était tout simplement vrai? En joignant à tout ce que nous savons déjà sur l'événement et sur le caractère de ses auteurs, les paroles de ce Florentin, on est tenté de le prendre au mot et de croire que sa |>ionso et superstitieuse compatriote Calberine de Médicis, ayant consulté le calendrier, avait désigné longtemps
' Elle est donnée par M. Al)el Desjardins, Né- par bouchées araires, et à force de dissimnialion
goc. de Tosc. lit, 822. et de patience, passait cependant pour un homme
* L'auteur anonyme de celle leltre raronle en- de faible bonlé et de faible cœur, mais qui mainsuite les fails à sa manière, et conclut en ces ter- lenant apparaîl le plus Prudenl, le plus Religieux, mes: • Quelle provision de gloire et de profil le le plus Magnanime et le plus Viclorieux qui fut Roi a faile, lui qui jusqu'au vendredi (de l'arque- jamais! ■ busade), tout en ne cessant d'avaler l'humiliation
d'avance le jour de Saînt-Barthélemy triomphant an ciel comme le plus propre à faire jouer, saintement et sûrement, le couteau salutaire.
Après avoir écarté (dans le § V) ce méprisable document, le faux discours d'Henri III à Miron, sur lequel se fondait principalement l'erreur, je crois avoir ruiné, dans le paragraphe suivant, tous les arguments subsidiaires qu'on apportait à l'appui et j'ai produit moi-même, ce me semble, quelques pièces jusqu'ici inconnues et quelques preuves nouvelles de la préméditation de la Saint-Barthélémy. Cela était nécessaire pour l'honneur du débat et pour ne laisser subsister aucun doute. Mais j'estime qu'un lecteur judicieux n'avait pas besoin de ce luxe de démonstration.
Celui-là peut très bien réfléchir tout seul et sans aide, que le jugement porté sur un fait considérable par ceux mêmes qui en ont été témoins, et par les deux siècles qui ont suivi, n'a pu être changé et retourné que par un changement dans les idées des juges, puisque ni les faits ni leurs preuves n'ont varié. Or, c'est juste au moment d'une grande révolution dans toute l'économie morale et matérielle du pays, que s'est opéré le revirement des opinions sur le caractère et l'origine de la Saint-Barthélémy. N'est-ce pas une raison de se défier du changement avant même d'en connaître la nature? Et, précisément le revirement est en sens inverse de la pente naturelle des choses. C'est avant la Révolution française, à l'époque où toutes les actions des rois, souverains dispensateurs de la fortune et des honneurs, sont béatement admirées, que l'on condamne sans réserve et sans circonstance atténuante tous les auteurs delà Saint-Barthélémy; c'est après la Révolution, à l'époque où circulent dans le commerce de la librairie les Crimes des rois et les Crimes des papes, que se dessine et peu à peu s'affermit, dans l'histoire, une douce indulgence. Ce résultat ne porte-t-il pas en lui-même la preuve que les éléments de la vérité ont été faussés? On nie la préméditation comme nous avons vu
plus haut qu'on niait Tarquebusade, par pur esprit de haine contre la Révolution. En effet, les ennemis de la Révolution se croyent le devoir de ne reculer devant aucun artifice pour amener les faits à leur point de vue, puisqu'ils travaillent à la gloire de Dieu ; rien de surprenant à ce qu'ils entraînent leurs adversaires naturels, protestants ou libres penseurs, mais amis de la fraternité, de la tolérance et des apaisements dans l'histoire, à l'acquittement de malheureux accusés compromis dans un vieux procès. Voilà toute l'explication de l'air presque innocent qu'a pris aujourd'hui la Saint-Rarthélemy.
Il s'est ouvert des sources nouvelles d'information, diplomatiques surtout, qui auraient pu conjurer les sévérités de l'opinion; mais au contraire on a vu combien nous en avons cité, celles de Florence par exemple, qui condamnent absolument le gouvernement clérical et romain dont celui de Charles IX était l'instrument dévoué. Les archives du Vatican ont fourni cette lettre de Salviati citée plus haut (p. 95), et d'après laquelle le massacre aurait été l'effet d'un coup imprévu. C'est une opinion personnelle à ce prélat et dont j'ai montré le peu de valeur. Mais il faut remarquer avec quelle débonnaireté Ton a accepté en France l'ouvrage romain où les lettres de Salviati ont été publiées pour la première fois. Cet ouvrage, magnifique in-folio, est un supplément aux Annales de Baronius^ publié, en 1856, par le père Theiner, religieux oratorien et préfet des archives du Vatican. Il contient d'abord la narration des fails qui intéressent l'Église romaine, puis diverses séries de pièces juslificalives. Son récit de la Saint-Barthélémy (Zw/dmna Hugonolorum cœdes, § xxxvi-XLvn, p. 41 et suiv.) s'ouvre par des protestations contre a co (( crime horrible, ce cruel forfait qu'on est obligé de détester à moins de n'avoir v( pas le moindre sentiment humain; » el aussitôt l'auteur rend grâce à Dieu de ce que les plus renommés parmi les écrivains acalholiques (mot admirablement trouvé par l'Église) se sont accordés à proclamer que le Saint-Siège y est resté tout à fait étranger'; puis continuant à donner libre cours A sa dévote éloquence,
' Ces. Baronii. Annal ecclesiasHci^ douze vol. à Ranke, son opinion que la Sainl-Barlhélemy
in-fol. 1588-93. n'a pas été préméditée, prouve que l'homme le
« Ces Acalholiques bien pensants cités par le père plus savant el Vesprit le plus élevé risquent de
Theiner sont Ranke, Rauroer el Soldan. On a vu tomber dans Terreur quand ils prétendent juger
ci-dessus la notoire incompétence du dernier; de loin, sur documents incomplets ou de seconde
M. Raumer lient peu de place dans Taffaire ; quant main.
roralorien présente les fails en racontant précisément les mêmes mensonges que Charles IX en personne débitait contre les huguenots trois jours après le massacre devant le parlement de Paris. Mais c'est des pièces justificatives seulement que je veux parler ici, La correspondance entre les secrétaires d'État du Saint-Siège et le nonce envoyé à Paris fournit au père Theiner, pour Tannée 1572, d'abord dix pièces d'un volume ou liasse cotté Gallia 6. Ce sont dix lettres du cardinal Salviati, dont la première est du 22 août, jour de l'arquebusade (fo 115 du vol.) et la dixième du 22 décembre (f« 409 *). Il cite encore du même recueil, Gallia 6, deux lettres de Charles IX et trois de sa mère'. Or, ce volume qui contient plus de quatre. cent neuf feuillets (voy. la note 2) cl par conséquent environ deux cents pièces, n'en a fourni à l'éditeur qu'une quinzaine, sans qu'il fasse connaître les autres de cette annce si importante, même par la plus sommaire indication. J'en conclus qu'on peut douter de l'impartialité de son choix. Il y a aussi des lettres de Catherine dans le volume Gallia 7; notre éditeur en donne une du 19 novembre 1572; il y en a une encore (du 4 septembre) dans le volume Lillerœ principum no 36 (outre plusieurs de Charles IX et du duc de Montpensier dans le vol. Litt. principum n^ 34); il y en a une enfin, de Catherine, dans le volume Processus malrim. Henrici IV. Comment se fait-il, quand le père ïheiner puise des lettres de Catherine de Médicis dans quatre liasses ou volumes différents des archives du Vatican, qu'il ne nous en donne que six en tout et que sur les six il
* Voici d'ailleurs la liste complète: H août, fol. 115; 24 aoùl, fol. 118; 27 août, fol. 120; 2 sepl., fol. 139; môme jour, fol. 145; 22 sept., fol. 173; même jour, fol. 182; 1" octobre, fol. 202; 4 novembre, fol. 280; 22 décembre, fol. 409.
* Savoir du o juillet (au fol. 54), du 19 août (au fol. 137), du 4 ocl. (au fol. 209), cette dernière est importante. En voici le commencement et la fin : Très saint Père, je ne puis que je ne loue Dieu grandement et que je ne commence la présente par là, de la grâce qu'il m'a faite de voir les afaires de ce royaume réduites en l'état en quoi elles sont, et que depuis l'avènement du Roy mon nis à la coronne je les ai dés'irées.el par tout moyen tâclié de les conduire. C'est que a présent a plu à Dieu m'en donner le contentement seul [sieul
peut-être pour saoul], que par sa bonté a fait paraître à toute la chrétienté noti-e bonne intention Je n'ai voulu faillir en supplier V. S.
[d'accorder l'absolution à Condé et autres], l'assurant qu'elle fera chose grandement agréable au Rov mon fils et à tous les bons de ce rovaume, et qui servira grandement a unir tout ce royaume a notre religion, comme j'espère avant que ce soit deux mois que tout sera comme V. S. peut dési* rer, et que nous avons eu toujows la volonté de le voir, ce que je prie à Dieu nous en faire la grâce et donner à V. S. celle de si bien régir et gouverner son église que de son temps toutes hérésies soient éteintes. De Paris, ce 4"* jour d'octobre 1572. Votre dévote et hobéissante fille Catherine. » Pai rajeuni l'orthographe.
n'y ait pas une de ces lettres accusatrices antérieures au 1er mai 1572 que Capilupi déclare avoir vues dans ces mêmes archives^?
Restent les documents vénitiens. La sérénissime seigneurie, inquiète du bruit que la France allait rompre avec l'Espagne en soutenant les rebelles de Flandre, envoya, pour tâcher de s'y opposer, un ambassadeur extraordinaire ' qui, désigné le 5 juillet 1572, partit de Venise le 10, arriva à Paris le 21 et en repartit vers la mi-septembre, pour lire son rapport au Sénat de Venise, suivant la règle, dans la quinzaine do son retour. Cette relazione a pour auteur Jean Michieli, qui avait certainement porté toute sa capacité d'observateur sur les faits dont nous nous occupons, puisque c'était pour cela qu'il avait été envoyé, et qui connaissait la France d'ancienne date, ayant déjà représenté Venise à Paris quelques années auparavant.
Voici ce que dit Michieli sur la Saint-Barthéleray :
« Que votre Sérénité sache que toute cette action, du commencement à la fm, a été l'œuvre de la Reine, œuvre combinée, tramée et dirigée par elle, avec la seule participation de Mgr d'Anjou son fils. Il y a déjà longtemps que la Reine avait conçu ce projet ainsi qu'elle-même le rappelant récemment à Mgr Salviati, son parent, nonce actuel à la cour, le prenant à témoin de ce qu'elle l'avait chargé secrètement de confier au Pape défunt, c'est a savoir que le plus tôt possible Sa Sainteté verrait les vengeances qu'Elle et le Roi exerceraient sur « ceux de la religion. » Ce n'était point, disait-elle, pour une autre cause qu'elle avait désiré avec tant d'ardeur le mariage avec Navarre, se souciant peu du mariage de Portugal non plus que des autres grands partis qui lui étaient oflerts, car elle voulait faire les noces à Paris, avec l'intervention de l'amiral et des autres chefs ; elle avait bien compris qu'il n'y avait pas de moyen plus sûr pour les attirer. On raconte même que pendant qu'on traitait de ce mariage, ceux qui le négociaient prièrent la Reine de ne pas être si désireuse de la conclusion, accordant comme elle le faisait trop libéralement tout ce que Navarre lui demandait. Mais la Reine répondait qu'il lui importait peu qu'il y eût plus ou moins, pourvu que l'on tînt ferme sur le point de faire les noces à Paris. Pour en être plus sûre elle fit en sorte que sa fille elle-même dit plusieurs fois et formellement au Roi et à ses frères de ne pas permettre qu'elle fût traitée avec moins d'honneur que les autres filles de Roi, qu'il fallait que les noces se fissent donc à Paris et que si elles ne devaient pas s'y faire, elle ne consentirait pas au
' La même défiance contre la publication du auraient dû être beaucoup plus complets. » Arm.
Vatican a déjà été exprimée. « Le p. Theiner a Baschet, Diplomatie VéniL, p. 550. publié d'après les originaux de l'Archive secrète * L'ambassadeur ordinaire était alors Sig^wmo/jd
du Vatican plusieurs dépêches du nonce Salviati; ({^eCat^a/Zt, qui tint l'ambassade de Paris jusqu'après
mais il est manifeste que sur cet article il a fait la mort de Chai'les IX. preuve d'une trop grande réserve. Les appendices
marjiage. Ce point obtenu sans contradiction, il restait à la Reine de songer au reste et de Tordonner; ce qu'elle fit.» — Et ailleurs dans le même rapport: « On s'est demandé si dans le cas où l'amiral aurait été tué par le coup d'arquebuse, on se serait contenté de sa mort. Les gens qui connaissent le fond des choses disent résolument que non et que dans ce cas, sous prétexte de rechercher l'auteur de l'arquebusade, on aurait immédiatement fermé les portes de la ville et pourvu, au moyen de postes nombreux, à ce que personne ne pût sortir, et on aurait fait la fête à tout le reste ^ soit ce même jour, soit la nuit suivante. Il suffit de dire qu'on y avait pensé et mis ordre de façon que personne n'aurait pu échapper\ »
Et il ne faut pas croire qu*en parlant ainsi, et en décrivant les excès barbares auxquels peut conduire ce qu'il appelle la force de la passion religieuse, Tarn-
bassadeur eût la moindre velléité de blâme ou de regret à cet égard. Si je raconte ces détails, dit-il au Doge, après avoir indiqué la fin du comte de La Rochefoucault et autres, « c'est qu'il me semble que Votre Sérénité doit les entendre avec « plaisir. » Et en effet, le Sénat de Venise y prenait tant de plaisir qu'il avait écrit à Michieli et à son collègue, l'ambassadeur ordinaire, à la date du 12 septembre, ceci :
« L'événement que vous nous avez fait connaître par vos lettres des 25 au 28 du mois passé en parlant du massacre des chefs et fauteurs principaux de la secte huguenote et de la destruction ^ des autres adhérents que l'on continuait à faire par ordre du roy non seulement à Paris, mais dans toutes les parties de son royaume, nous a causé une joie telle que pouvait avec raison la faire naître en nous une chose qui apportait un notable bienfait à la chrétienté et en particuHer à la couronne très chrétienne... Nous n'avons donc pas voulu tarder à vous montrer notre contentement en vous écrivant les présentes avec le concours du Sénat ; à cet effet nous avons aussi fait faire une procession pour rendre grâce à N. S. Dieu. Vous direz au Roi que nous nous réjouissons extrêmement de voir en lui le courage qui convient à sa singulière bonté, à sa grande prudence et à sa vertu. Nous ne savons par quelle action il aurait pu en donner de plus grandes preuves qu'en détruisant entièrement une peste si préjudiciable à ses États et au nom chrétien qu'ont toujours défendu au prix de leur vie ses sérénissimes prédécesseurs qui ont justement mérité le nom de très chrétiens. De même que S. M. a donné dès le commencement de son règne des marques très évidentes de sa vraie piété et de son excellente vertu, de même aujourd'hui elle a obtenu, conformément à la grandeur de son courage et de ses bonnes intentions, un heureux résultat de la très louable action par laquelle elle est parvenue à raffermir les fondements de la religion catholique. »
* Traduction de la Relazione dans Baschel, Fischbacher, 1872, in-12), pour le 300* aniiiver-. Dipl. vén, p. 349. Et dans La St-Barthélemy devant saire du massacre, p. 25. le Sénat de Venise, pub. par William Martin (Paris,
Mais laissons ces expansions pieuses échauffées par le massacre et revenons à la France, à Paris, au 24 août*. Il semblerait difficile qu'on pût ajouter un degré
* Cependant je citerai encore trois pièces intéressantes, la première dans laiiuelle se peint luimôme un magistrat clérical, président de cour criminelle; la deuxième décrit un coin de la Saint- Barthélémy à Lyon; la troisième montre, entre tant d'autres, comment le Pape et la sainte mère Église étaient bien gens à ne pas fomenter d'exécution sanglante. Je les insère ici croyant qu'elles n'ont pas encore été imprimées.
I. Lettre de M. deLalane, président des grands Jours de Pérîgueux au roi. Il l'informe que, chargé par ses collègues d'aller lui rendre compte verbalement de la session tenue à Périgueux, il a été averti de divers côlés qu'on voulait l'assassiner « en haine des arrêts intervenus, » de sorte qu'il a rebroussé chemin jusqu'à Bordeaux d'où il écrit (7 nov. 1372): « Quand nous arrivasmes, vos ediclz 'et ordonnances esloient plus mal gardez et observez es seneschaucées de Perigord, Lymosin et Sainctonge qu'en autre endroit de vostre royaume, principallemenl les edicls prohibitifs du port d'armes et de l'usurpalion des bénéfices ecclésiastiques, mais les meurdres, voleries, assassinalz, raptz, faulcetez et toute autre espèce de crimes s'y commesloient ordinairement. Touteffois nous avons pour^suivy les aucleurs si vivement, et puny ceulx que nous avons peu aprehender, qu'ilz serviront d'exemple. Nous avons remys plusieurs titulaires en possession de leurs bénéfices dont ils avoient esté expoliés par les gentilzhommes des lieux et avons rigoureusement puny les violenlz occupaleurs d'iceulx et restabli le service divin en plusieurs lieux où il cstoit mesprisé, et par arrest a esté enjoincl aux seneschaulx de saisir les fruictz des l)énéfices où les curez ne résideront et ne feront le service divin. Noiis avons faict exécuter à mort en leurs personnes environ deuv cens cinquatUe hommes et par figure et effigie beaucoup davantaige et décrété conire mille ou pluz, des quels le procès reste à instruire; et sans la licence qu'on a prinse à cause des compaignies qui se lèvent par vostre commandement, je suis asseuré qu'il n'y auroit
aucun du menu peuple si hardy qui osasl entreprendre de porter armes à feu, ne se licentier au mal comme auparavant. Et pour le dire en ung mot, Votre Majesté est plus recognue^ craincte et ohéye en ce pays que vous et vos prédécesseurs roys n'aviez esté il y a cent ans ; et pour les tenir tousjours en cervelle, il seroit nec^saire d'y envoyer chacun an des commissaires pour y exercer la justice souveraine l'espace de deux mois ou davantaige..., etc.*.
IL Extrait des Manuaux ou legistres municipaux de Lausanne; 16 septemb. 1572 : Les speclidjles et doctz ministres de la parollc de Dieu en cesle église de Lausanne, savoir maLstres Loys Trappereaulx et Jehan Beufz, et Jehan Pelit- Benoict, diacre, ont informés et faict entendre à Nos Hauts Seigneurs comme ont entendu dung ministre de la parolle de Dieu eschappé des massacres de Lyon, comme les tirans ont faict emprisonner les fidelles au temple des cordelliers en grand nombre, à l'environ de trois à quatre cens ; lesquelz ung jour estant en prières survindrenl les satellites, lesquelz couppoient le nez et mains des dicts povres emprisonnés, et des jeunes personnes; les ont menés chez les barbiers, là ou les ont faict fendre et en tirer la graisse et icelle faict vendre à cinq cartz la Uvre. Encores par mocquerie ont prins les nouveaulx testaments et pseaumes et les ont attachez à la poiclrine des povres affligés et les geclans en la rivière crioient : Va chanter les pseaumes! Ainsi dernièrement a esté faicte telle cruauté par les ennemis de Dieu contre les povres chresliens de la religion refforraée, en contravention et faulcement de foy du dernier edict de pacilfication, et causant telles énormes et plus que barbares cruaultés et meurtres. Aucungs s'en sont retiré, lesquelz se jectenl par de ç^ en povreté, dont les dicts sieui^s ministres ont avancé [de quoi les secourir]. Plaise à messieurs user de charité chreslienne et desployer leurs entraillas de misé-
a Original, â la Biblioth. de riusUtat ; coUect. Godefro/, portef. 258| pièce 6b. La session avaii duré quatre mois.
à la certitude acquise au moyen de tout ce qui précède sur la parfaite préméditation de la Saint-Barthélémy. On le peut cependant. Voici de quelle manière :
Si nous avions la bonne fortune de posséder, pour nous fixer sur le fond et le cœur de l'affaire, un de ces témoins locaux en qui se réunissent toutes les circonstances pour que leur opinion fasse loi à jamais! Supposez qu'un homme du XVI"»c siècle eût voulu mettre en écrit les événements qu'il avait vus, dont il avait une parfaite connaissance, un homme savant, intègre, pieux ; catholique, bien entendu, et zélé pour sa religion, mais non moins zélé pour cette autre religion qui n'a pas été fondée par des mains humaines : le respect de la vérité. Supposez que ce fut un homme particulièrement bien informe, appartenant à une des plus grandes familles de magistrats de la France et lui-même membre dès sa jeunesse du Parlement do Paris; qu'après son père qui avait été chancelier des ducs d'Anjou et d'Âlençon au temps de Charles IX, il ait été lui-même serviteur de Henri III et de Henri IV, qu'il ait traité des négociations graves et déHcales comme agent de ces deux princes et vécu avec eux dans une certaine familiarité respectueuse; qu'il ait appliqué sa vie entière h la composition de son Histoire
ricorde pour le secours et assislance desdils povres el permeclre estre faicle une collecte générale ; el se efforcer cliaritahlemenl de la lil)éralité (lu corps de la ville avancer quelque surplus «. »
m Catherine de Médicis à Tambassadeur de France près les cantons Suisses. Paris, 10 janv. ir)73 '». • M. de Bellièvre, le cardinal Vi-sin, légat de nostre saint Père, venant prendre congé de moy m'a dict qu'il me voulloil parler d'une chose dont il avoit aussi parlé au Roy, monsieur mon fils, non pas comme en ayant charge de nostre saint Père, mais comme personne privée : Qui est que le Roy mond. S' el fils, devoil avec toutes les raisons du monde désirer la destruction de la ville de Getiève qui a porlé ung inGny dommage au Royaume et à beaucoup de lieux de la chrestienté; et que s'il vouUoit il y avoit bien moyen d'exécuter quelque chose dessus à cette heure. Et quand
a. Communiqué par M. le min. Ernest Cbavanoes.
b. Institut, coll. Godcfroy, portef. 58, pièce 78. La lettre est toni entière de la main du secrétaire d'État Brulart et la signature de Catherine, autographe.
il ne le voudroit point faire soubz son nom ny à ses despens, il s'assenroit qu'en escripvant quelque chose à Monsieur de Savoye il s'y employroit fort voluntiers et fourniroit aux frais à ce nécessaires en leur promettant de les luy rembourser en une autre saison que nos afTaires le pourront permettre. A quoy le Roy mondit .seigneur et (llz luy a respondu que son royaume est aujourd'huy en tel estât qu'il ne peult penser à autre chose que à y remettre ung bon et asseuré repoz ; en quoy faisant il estime faire autant de bien et proffit à toute la chrestienté que en autre affaire où il se puisse employer, estant assez aysé à juger que ung feu de division qui s'entreliendroit el nourriroit en son royaume seroit pour ay.sément suspendre es pays de ses voisins et leur porter grand dommage. La response que je luy ay faicte a esté toute semblable ; vous en ayant bien voullu donner advis ailln que si davanture il en estoit autrement parlé delà et l'on s'en voulloit prévaloir en quelque sorte, vous en sachez respondre avec vérité. » Caterine, et plus bas Brulart.
dont il voulait faire un glorieux monument; qu'il n'ait cessé de recueillir, à l'exemple de son père qui en remplissait « des tonneaux, » les pièces, les mémoires, les livres qu'il croyait pouvoir servir à son dessein, et qu'il ait formé une bibliothèque des plus célèbres; que le même homme ait été présent à Paris au moment de la nuit funeste; qu'il ait vu le sang couler (pendant qu'il se rendait à la messe le dimanche matin); qu'il ait assisté à toutes choses de tellement près qu'en racontant le mariage du roi de Navarre il dise : <( Je me souviens qu'après la messe on me fit entrer dans le chœur de Notre-Dame et que me trouvant auprès de Coligny, comme j'avois les yeux attachés sur lui, je vis qu'il mon-
troit les drapeaux de Moncontour et je l'entendis dire , etc., » et qu'en racontant
la fin, c'est-à-dire l'abominable procès fait à Briquemaut et Cavagne, il dise encore : « J'étois dans la chapelle quand on leur prononça l'arrêt. J'avois alors dix-neuf ans et je me souviens que Briquemaut, qui en avoit soixante-dix et qui avoil entendu avec beaucoup de patience tout ce qu'on avoit ordonné contre lui, demanda, quand on en vint à la condamnation prononcée contre ses enfants, ce qu'ils avoient fait pour être traités avec tant de rigueur. y> Eh bien, cet homme, à qui nous supposons tant de conditions d'un témoin excellemment autorisé, ne le reconnaissez-vous pas? C'est l'illustre Jacques-Augustin de Thou, notre grand historien que les savants de tous les pays ont admiré, qu'ils peuvent admirer encore et qui dit aussi dans la préface de son livre adressée à Henri IV : « Ce que les bons juges doivent faire lorsqu'ils délibèrent sur la vie et les biens des particuliers je l'ai fait en écrivant cette Histoire. J'ai consulté ma conscience, j'ai examiné avec attention si quelque reste de ressentiment m'écarloit du droit chemin, j'ai adouci autant que j'ai pu les faits odieux, par mes expressions » El,
en effet, tout en montrant les origines de la Sainl-Barthéleniy dans les conversations criminelles qui se tenaient entre les gens de la cour en 1565 aux conférences de Bayonne et en signalant pas à pas tous les actes de la longue comédie dont les huguenots furent le jouet, il rapporte aussi les raisons qui peuvent rà et là faire douter de cette noire scélératesse; son opinion n'est énoncée qu'avec une patiente retenue; mais elle est palpable d'un bout à l'autre du récit, jusqu'à ces réflexions finales que lui arrachent les réminiscences classiques' : « Qu'il n'y eut
* Au coramencemenl du Livre LUI.
pas dans toute l'antiquité une cruauté pareille; que Mithridate fit bien égorger 40,000 Romains dans toute l'Asie en un même jour et Pierre d'Aragon 8,000 François on Sicile, mais que ce n'étoienl pas des sujets dont ils a voient charge; c'étoienl des étrangers, des ennemis, et ils ne leur avoient rien juré.« Ils n'avoîent «employé, conlînue-t-il, aucun artifice indigne de la majesté du trône pour (( exécuter leur dessein. Charles, pour amorcer ceux qu'il vouloit faire périr, a leur avoit donné sa foi; il avoit abusé des cérémonies sacrées du mariage et « avoit presquo ensanglanté l'habit nuptial de sa propre sœur. )^
Toi est Fonergiquo langage^ du sage et modéré de Thou qui avait vu les choses de SOS propres youx et qui fut aussi bien placé que personne au monde pour étudier à loisir les pièces du dossier. N'est-il pas humiliant, pour la patrie et pour les lettres, d'avoir aujourd'hui, trois siècles après, à défendre l'arrôt d'un magistrat si compétent et contre le mensonge fomenté par les comphces dMntention et contre les billovosoes d'une prétendue science impartiale qui se donne comme planant au-dossus dos passions de parti. Nous avons parmi nous en effet des complices (rinlonlion du crime catholique du XVI™® siècle, puisque de notables publicistes ont, do nos jours, h Paris, loué la Saint-Barthélcmy^; cl quant à des billevesées, j'en ni montré ci-dessus à pleines mains, co me semble. J'en pourrais ajouter; par exemple cette phrase étonnante de M. Soldan : n Nous ne citerons pas même do « Thon. Pour h» fait dont nous nous occupons il n'est pas témoin lui-même; toutes « les sources où il a puisé sont aussi à notre portée et bien d'autres encore". >>
' L'oï'iginal dans sa concision l'est plus encore: Illi [antiqui reges] nullas ad fallenduin arles regio fasligio indignas adhibuerant: hicpro illecelira, data dexlra et nuplialibus sacris abusas est, sororis consanguineu3 geniali stola paene sanguine respersa.
' Hier encore on publiait (voy. le journal le X/X™« siècle, 27 mars 1879, p. 2, col. I) une dictée de style donnée Tan dernier, en France, par des Religieux à leurs écoliers et contenant cette pbrase entre autres : t Charles IX et la grande « Catherine de Médicis seront loujours chei's au • cœur des vrais chrétiens; par leur courage et « leur foi héroïque, le pays fut délivré en une « même nuit de cinquante mille huguenots. >
' Il veut dire qu'en léle du livre LU de l'ou-
vrage se trouve cette note : t Auteurs que M. de ' Thou a suivis dans ce livre : La Popelinière; regis-
• ti'es du Parlem. de Paris; Journal de Christophe
• de Thou, » et il en conclut que les registres du Parlement pour août 1572 et le journal de Christophe étant lettre inconnue, il lui suftit d'avoir en mains La Popelinière pour posséder tout ce que le grand historien donne lui-même. Seulement il ignore que de Thou n'a mis en tête de ses livres aucune note du genre de celle ci-dessus, que c'est l'œuvre de ses éditeurs poslhumes qui Tonl souvent très mal faite. Mais comment pourrait-on vérifier, voir et revoir cent fois des éditions qu'on ne peut trouver réunies qu'à Paris peut-être, lorsqu'on juge à Giessen T
Ainsi ce criliqiie n'a pas ouvert la plus respectable de toutes les sources, il Fa ignorée tout crûment, elles autres critiques le félicitent. Que feront donc un jour les critiques futurs?
Les honorables écrivains que je rombals n'ont pas assez tenu compte, en formant leur opinion, de la distance immense qui, dans le domaine des idées, nous sépare du XVI"ie siècle. Les esprjls les plus élevés, les plus forts de celle époque étaient encore retenus dans de vieilles entraves; ils avaient été élevés dans la Foi ; ils avaient foi aussi à la magie, h la pierre philosophale, aux influences mystérieuses, î\ la présence ici-bas des démons; ce n'était pas seulement la su|>erslitieuse Calherine, c'était de Tliou lui-même qui croyail les destinées humaines dominées par les lignes que tracent les astres en parcourant le ciel et qui n'a jamais douté, par exemph;, de Tefficacité et de la moralité de la torture. Kn revanche, quel tempérament avaient ces gens-là, au regard du nôtre! Comme ils dédaigneraient no- Ire école de Tllistoire anodine et lénitive; comme ils riraient de nos délicatessc^s et repousseraient avec mépris cette littérature aspirant a faire e roi re qu'on eut de leur temps la môme horreur de la peine et du sang qui nous domine aujourd'hui. Que leurs oreilles seraient choquées de notre chaste langage! Quels yeux étonnés, et peu édillés j'imagine, ils ouvriraient s'ils assistaient au spectacle de nos sensibilités, de nos imprécations contre la guerre, de nos soins douillets pour les malfaiteurs prisonniers, de nos répugnances pour les chAtiments corporels, de nos sociétés protectrices des animaux, de nos étalages de boucherie pudiquement voilés, de nos exécutions capitales exécutées en chambre, de nos projjagandes pour Pabolition d(» la peine de mort nées de celte mollesse universelle qui devient inc^ipable de supporter même un jugement à rendre et le poids d'une responsabilité salutaire. Auraient-ils tort? Je n**, sais. Mais un tort manifeste est de peindre les hommes d'autrefois comme ayant en tête les idées d'aujourd'hui.