‹ La Saint-Barthélemy et la critique moderneChapitre 11 sur 12 · COMMENT LE FAUX DEVIENT VRAI · texte numérisé non relu

COMMENT LE FAUX DEVIENT VRAI

ou LE DISCOURS D'HENRI UI A MIRON

Le chapitre précédent avait pour objet de montrer, par un exemple clair et bref, combien des documents authentiques et parfaitement sûrs, dont on ne peut contester l'interprétation, laissent encore de marge aux erreurs de gens, souvent de bonne foi, qui s'adjugent à trop bon marché le titre de critiques. Que sera-ce quand s'introduit dans la discussion un document fabriqué?

Il y en a un qui joue un rôle des plus importants dans l'histoire de la Saint- Barthélémy et que presque tous les historiens modernes invoquent et commentent comme très grave, tandis qu'il est d'une fausseté absolue que le lecteur va toucher du doigt. Je veux parler du discours d'Henri III à son médecin Marc Miron.

Me portant accusateur contre ce document, je suis obligé de le reproduire en entier. M. Ranke, dans son Histoire du AT/™« siècle, a senti que c'est une pièce suspecte, et demandé à voir l'original, mais il ne s'explique pas davantage'. Son compatriote, M. Soldan, exprime le même regret de n'avoir pas vu l'original dont il indique cependant l'existence à la Bibliothèque nationale de Paris*; mais quoi qu'il en soit de l'original, il proclame (p. 70) taulhenticilé et la crédibilité incontestables du document; et avec lui presque tous les critiques modernes, jusqu'à

^ Voici ses paroles : c La relation attribuée au florentin Albéri et Tanglais Makinlosh ont émis duc d^Anjou me parait par beaucoup de raisons, aussi des doutes.

qui pourront être exposées ailleurs, apocryphe et ^ Hanusc. fr. fonds Bouhier, n*59, de la nnmédérivée d'une autre source. • Il en est resté là et rotation administr. n"" 20633; huit feuillets dont n'a pas donné les raisons qu'il annonçait. — Le les deux derniers blancs, soit quatorze pages, sans

pagination^ date, cote ni annolalion quelconque.

M. Alf. Maury, qui s'est occupé de la question en 1871 dans le Journal des Savants, n'ont pas même l'idée d'un soupçon. Seuls, M. Henry Martin, M. Boutaric, M. Loiseleur, ayant remarqué les doutes de Ranke, ont un peu hésité avant d'admettre l'authenticité de la pièce; mais en définitive ils l'acceptent et la font servir comme la plus authentique du monde.

Le texte de ce récit indiqué par M. Soldan comme étant ou pouvant être l'original, n'est qu'une mauvaise copie du temps de Louis XIIL A peine si elle est antérieure à l'impression qui en a été faite par Pieire Mathieu dans son Histoire de France (1631), et à en juger par l'écriture, elle pourrait aussi bien avoir été copiée sur l'imprimé qu'avoir servi à l'imprimeur. On peut en dire à peu près autant en comparant ce discours avec la 2« édition qui en a été donnée dans les Mémoires d Estai de Villeroy (t. II, p. 59) imprimés en 1665. Les deux éditeurs qui travaillaient pour Mathieu et Villeroy paraissent avoir suivi plutôt une copie qui se trouve dans la collection de Brienne en tête du tome 207. Il y en a une troisième, c'est celle que Fevrel de Fontette indique dans son édition de la Bibliographie de la France par le P. Leiong (t. II, p. 261, n® 18145), et il l'a insérée en effet dans ses portefeuilles (mss; IV, no 49); elle est peut-être un peu plus correcte que les deux autres, mais tout aussi peu ancienne. Il en existe encore une quatrième dans la collection DuPuy, au vol . 500 que les frères DuPuy formèrent en 1638. On en trouve une cinquième dans la collection de St-Germain-Harlay, t. 324 (numérotage actuel 17529), une sixième dans les portefeuilles de Fontanieu et une septième dans le fonds de Thoisy (imprimés), mais ces trois dernières sont du XVIir»« siècle. Voilà donc, à la Bibliothèque nationale, sept copies du discours d'Henri III; pas une des sept ne remonte plus haut que l'année 1630 environ. De l'original de 1574 pas la moindre trace, ni aucune mention sur aucune copie de l'endroit d'où elle a été tirée.

Ceci entendu, voici le texte de la pièce :

Discours du Roy Henry troisiesme a un personnaige d'honneur et de qualité estant près de

SA Majesté, des causes et motifs de la St-Berthelemy.

Sa Majesté, de qui le nom avoit volé jusques aux Sarmates et pais plus esloingnez par le bruicl

de ses victoires et rares vertus, fust esleu roy par les polaires * et préféré à tous les princes crestiens de son temps, a ce puissant et ample estât de Pologne, où le Roy Charles son frère voulust qu'il s'acheminât incontinant, au grand déplaisir néantmoins de tous les ordres de ce Royaume qui firent deuil ' d'estre privez de la présence de ce prince seconde persorme de France, valeureux et Ytile à sa patrie, laquelle il laissoit misérablement travaillée de diverses factions de guerres civiles sy longtemps par aucuns industrieusement entretenues. Luy touché de la commisération de nos malheurs et d'amour réciproque envers Testât agité de ces désordres, déplaisant au possible de ce que contre son gré et intention il failloit pour une terre estrangère quitter la sienne naturelle, sa première et plus chère nourice, de laquelle il avoit tant bien mérité, fut contrainct et demy forcé par la volonté du Roy son frère et par la nécessité du temps et des affaires de s'y acheminer. Et commença son chemin par la Loraine traversant par toute l'Alemagne ou il fust bien receu et grandement festoyé avec touttes sortes d'alegresse et de bonne chère de plusieurs seigneurs, princes, republiques et communautés et de tous leurs subjectz, ainsy que meritoit un si grand Roy. Sy est ce que parmy le contentement de tant d'honneurs et de respect qu'il y receust il eust ce desplaisir faisant son entrée en quelque ville* des pais * ou il y avoit des françois fugitifs et réfugiez, d'entendre parmy les rues ou le peuple estoit assemblé pour le veoir passer, des voix s'eslever contre luy plaines d'injures et de reproche s'addressant indignement a Luy par hommes, femmes et enfans, françois et allemands, tant en notre langue qu'en alleman et latin, contre la volonté néantmoings des plus grands et de ceux qui le recevoient desquels il estoit recueilly et favorisé en tout ce qu'ils pouvoient et résistance ' k telles invectives procédantes de la seule occasion et en haine de la St-Berthelemy. Et oultie plus * en des banquetz et festins faictz a S. Maj. pour d'autant plus l'honorer et le divertir se disoient des brocardz picans et de rencontres et allusions qu'aucuns faisoient venir a propos (jui Toffençoient grandement; et encore de grands tableaux mis exprès aux sales et chambres ou il debvoit loger dans lesquels les exécutions de la St-Berthelemy faicte a Paris et autres lieux estoient dépeintes au vif par les peintures ', représentées après le naturel, on aucuns des executtés et des exécuteurs estoient sy bien despeins qu'on les remarquoil naïvement, tant cette histoire avoit esté par art et diligence * curieusement recherchée, laissant au jugement commun sy ' celle disgrâce recentement receue en la mémoire de ce prince et tant de fois et par de '° nouvelles occasions renouvellée et gravée en son entendement avoit |K)int esté cause que deux jours après son arrivée à Cracovie ville principale de Pologne estant logé dans le chasteau se sentant agité la nuict de plusieurs solicitudes ** et resveryes qui ne luy permettoient de reposer une seulle minutie de temps, environ sur les trois heures après miimict envoya quériir par un valet de chambre le personnage que je ne puis nommer, qui pour le rang

* Polacres (Brienne); dans les Mém, d'Eshit, ^ P<?//4/f5 au vif elles /SfjfwreA- représentez (Brimwf Polaques. el Mém. d'E.).

» Deuil public (Méin. d'E.), « El par dlUigence (Bri.)

' Quelques villes (Brienne), *' Commun ce^le (Bri,)

* Des Pays-Bas (Mém. d*E.). '" Et par nouvelles (Bri.)

* Avec résistance (Brienne). " Solitudes (Bri.) ' Et davantage (Du Puy. el Mém. d'E.).

qu'il tenoit près sa personne estoit logé dans le chasteau près la chambre du Roy, lequel pour le soulager * et divertir des importunes imaginations qui Tempeschoient de dormir et pour se faire entretenir dans le lict a la façon des Roys et princes ou plustost comme il apparut * lors pour luy faire entendre au vray ^ l'occasion de l'exécution de la St-Berlhelemy faict le xxiij® aoust * 1572, commença, le voyant entrer dans la chambre, a luy dire, Tappellant par son nom :

Monsieur tel, Je vous faictz venir icy pour vous faire part de mes inquiétudas et agitations de c^îtte nuict qui ont troublé mon repos en repensant a Texecution de la St-Berthelemy dont possible n'avez vous pas sceu la vérité telle que |)resentement je vous la veux dire.

La Royne ma mère et moy desja par trois ou quatre fois nous estions apperceu que quand l'admirai de Chastillon avoit en particulier entretenu le Roy mon frère, ce qui arrivoit fort souvent eux deux seuls en de bien longues conferances, si lors et par adventure * après le départ de ladmiral, la Royne ma mère ou moy ° abordions le Roy pour luy parler de quelques affaires, voire mesraes de celles ' qui ne regardoient que son plaisir, nous le trouvions merveilleusement fougueux et refrongnez avec ung visage et des contenances rudes, et encore * ses responses, qui n estoient point vrayement celles qu'il avoit accoustumé de faire a la Royne ma mère, précédemment accompagnées d'honneur et de respect qu'il luy portoient et a moy de faveur et de signes de bienveillance : cela nous estant ainsy arrivé plusieurs fois et encores en mon particulier bien peu de temps devant la St-Berthelemy, partant exprès de mon logis, pour aller veoir le Roy, comme je fus entré dans sa chambre et demandé ou il estoit et quelqu'un m'eust respondu qu'il estoient dans son cabinet dont tout présentement l'admirai venoit de sortir, qui y avoit esté seul fort longtemps, j'y entrai incontinant comme j'avais accoustumé. Mais sy tost que le Roy mon frère m'eust apperceu, sans me rien dire il commencea a se pourmener furieusement et a grands pas, me regardant souvent de travers et de mauvais ^ œil, mettant par fois la main sur sa dague et d'une fciçon sy animeuse *° que je n'attendois autre chose qu'il ne me vinst colleler pour me poignarder, et ainsy je demeurois tousjours en cervelle ; et comme il continuoit cette façon de marcher et ses contenances sy estranges, je fus fort marry d'estre entré, pensant au danger ou j'estois, mais encore plus a m'en oster, ce que je fis sy dextrement qu'en se pourmenant ainsy et me tournant le dos, je me retiray promptement vers la porte que j'ouvris et avec une reveranr^ plus courte que celle de l'entrée je fis ma sortye qui ne fust quasi point apperceue de luy que je ne fust dehors, tant j'en sceu prendre le temps a propos; et ne la peu faire pourtant sy soudaine qu'il ne me jestat encores deux ou trois mauvaises '' œillades sans me dire ni faire autre chose, ny moy a luy que tirer doucement la porte après moy, faisant mon compte comme l'on dict de l'avoir belle échappée.

Et de ce pas je m'en allay trouver la Royne ma mère a laquelle faisant tout ce discours et conjoingnans ensemble tous les raports, advis, soubçons*^ le temps et touttes les circonstances

' Se soulager (Bri el Mém.)

^ Aparust (Bri.)

' Entendre l'occasion (Bri.)

* Xxiiij aoust (Bri.)

* Par cas d'advenlure (Bri.)

* La Royne ou moy (Bri.)

' De ceux (Bri.)

® Et encore dadvantage ses (Bri.)

® Fort mauvais (Bri.)

'° Si ennuieuse (Bri.)

" Fâcheuses (Bri.)

" El suspicions (Bri.)

passées avec celte dernière rencontre, nous demeurasmes l'un et l'autre aysément persuadez et comme certains que Tadmiral estoit celluy qui avoit imprimé au Roy quelque mauvaise et sinistre opinion de nous*; et resolusmes des lors de nous en deffaire et d'en rechercher les moiens avec Madame de Nemours a qui seule nous estimasmes qu'on s'en pouvoit descouvrir pour la haine mortelle que nous sçavions quelle luy portoit. Et l'ayant faict appeller et conféré avec elle des moiens et de l'ordre que nous debvions tenir pour exécuter ce dessein, nous envoyasmes incontinent quérir un capitaine gascon nommé (sic) auquel aussy tost qu'il fust venu vers nous je diclz:

Capitaine tel, ma Mère et moy nous vous avons choisy entre nos * bons serviteurs pour homme de valeur et de courage propre a conduire et mettre a chef une entreprise que nous avons qui ne consiste qu'a faire un brave coup de vostre main sur quelqu'un que nous vous nommerons ; advisez si vous avez la hardiesse de l'entreprendre ; la faveur et les moiens ne vous manqueront point et oultre ce une recompense digne du plus signalé service que nous pourrions espérer de vous. Et apre^ nous en avoir trop brusquement asseuré sans réservation d'aucunes personnes, a l'instant mesme nous vismes bien qu'il ne falloit pas se servir de luy, qui fust cause que par manière de jeu nous luy fismes monstrer le chemin ' qu'il tiendroit pour attaquer celuy que nous desirions ; et rayant bien considéré à toutes ses contenances * qui nous avoient faict rire et donner du passetemps, nous le jugeasmes trop esservelé et evanté, quoy qu'assez courageux et hazardeux pour l'entreprendre, mais non pas sage et prudent pour l'exécuter. De façon que l'ayant remis a une autre fois pour luy dire le resle, nous Tenvoyasmes et nous advisasmes aussy losl de nous servir de Monlravel, comme d'un instrument plus propre et desja pralicqué et expérimenté en l'assasinal (|ue |)eu devant il avoit commis en la personne de feu Mouy.

Mais affin de ne perdre temps l'ayant incontinant mandé et descouvert noslre entreprise, pour luy animer dadvantage nous luy dismes que pour son salut mesme il ne la debvoit refuser et que nous sçavions bien que s'il lomboit entre les mains de l'admirai qu'il luy feroil mauvais parly pour le meurtre de son plus favory Mouy * et qu'il ne pouvoit ignorer qu'il ne Teusl faict chevaler pour luy en faire autant et qu'il n'en debvoit jamais attendre qu'un mauvais traictemenl. Enfin après avoir longtemps débattu ladessus et qu'il nous eust promis dexeruter entreprise et (|ue nous eusmes discouru des moiens et de la facilité dy parvenir, nous ny en Irouvasmes point de plus favorable que celluy de madame de Nemours qui avoit gagné Tun * des siens logé bien a propos pour cest effect, donnant ordre a tout ce qui luy estoit nécessaire et asseuré qu'il fust d'une bonne recompense, et de l'appuy et support qu'il pouvoit espérer de nous, et encores conforté de tout ce que nous pensions servir a l'encourager et forlifTier d'advantage h l'entreprendre asseurément, nous le laissasmes comme l'on dict aller sur sa foy, tirer le coup d'arquebuse par la fenestre où il ne se monslra sy bon ny sy asseuré arquebnzier que nous pensions, ayant seulement blessé l'admirai aux deux bras.

* Ainsi sans ce li.isani, sans telle fàrheiise \i- * Consiile^ré, el lous ses moiivemens, sa |»arolle sile an roi, Henri el sa mère ne son^^eaieiil |»a< à el sa conlenance (Bri.)

luer ramiral? * Favory amy Mouy (Bri.)

• Enire loiis noz (BrL) ® Avoil vilayné Pun (Bri.) ' Le moyen (Bri,)

Ce coup ' failly et de si près, nous fist penser et resver à nos affaires jusquas à Taprès disnée que le Roy mon frère le voulant aller veoir à son logis, la Royne ma mère et moy délibérasmes d eslre de la partie pour laccompagner, et veoir aussy la contenance de ladmiral. Et eslans là arrivez, nous le vismes en son lict fort blessé; et comme le Roy et nous luy eusmes donné bonne es- |)érance de guerison et exhorté de prendre bon courage, Tayans aussy asseuré que nous luy ferions faire bonne justice de celluy ou ceux qui Tavoient ainsy blessé, et de tous les autheurs et participans, et qu'il nous eust respondu quelque peu de chose, il demanda au Roy de parler à luy en secret : ce qu'il luy accorda très volontiers, faisant signe à la Royne ma mère et à moy de nous retirer : ce que nous fis'mes incontinant au milieu de la chambre, où nous demeurasmes debout pendant ce colloque privé qui nous donna un grand soubçon ; mais encore plus, sans y penser quand' nous nous vismes entourez de plus de deux cens gentilshommes capitaines du party de ladmiral, qui estoient dans la chambre, dans une autre auprès, et encore dans une salle basse : lesquels, avec des faces tristes, des gestes et contenances de gens mal contens, parlementoienl aux oreilles les uns des autres, passans et repassans souvent et devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de respect qu'ils debvoient, comme ils nous sembla pour lors, et quasy ils avoient quelque soubçon que nous avions part à l'entreprise de la blessure de ladmiral. Quoy que c'en fust nous le jugeasmes de la façon, considérans possible leurs aciions plus ex«iclement qu'il n'estoit besoins. Nous fusmes donc saisys d'eslonnement el de crainte ' de nous veoir là enfermez, comme depuis me la advoué plusieurs fois la Royne ma mère, et qu'elle n'estoit oncques allée * en lieu où il y eust tant d'occasion de peur, et dont * elle fust sortye avec plus d'aise et de plaisir. Ce doute nous fisl rompre promplement ce discours que ladmiral faisoit au Roy, soubz une iionnesle couverture que la Royne ma mère inventa, laquelle s'aprochant du Roy, luy dict tout hault qu'il n'y avoit point d'apparance de faire ainsy parler sy longtemps Mons*" ladmiral, et qu'elle voioit bien que ses médecins et chirurgiens le trouvoient mauvais, comme véritablement cela esloit bien dangereux et suffisant de luy donner la fiebvre, dont sur toutes choses il se falloit gai-der, priant le Roy de remettre le reste de leur discours à une autre fois, quand Monsieur ladmiral se Irouveroit mieux. Cela fascha bien le Roy, qui vouloit bien ouyr le reste de ce qu'avoit à luy dire ladmiral. Touttefois, ne pouvant résister à une si apparanle rait^on, nous le lirasmes hors du logis. Et neantmoings la Royne ma mère, qui désiroit surtout sçavoir le discours secret que ladmiral luy avoit communiqué, duquel il n'avoit voulu que nous fussions participant, pria le Roy, et moy aussy, de nous le dire : ce qu'il refusa par plusieurs fois. Mais se sentant importuné et par trop pressé de nous, comme il sembloit *, nous dict brusquement et avec desplaisir, jurant par la mort Dieu que ce que luy disoit ladmiral estoit vray et que les Roys ne se recognoissoient pas en France qu'autant qu'ils avoient de puissain;e de bien ou mal faire à leurs subjeclz et serviteurs, et que c^tle puissance et maniement d'affaires de tout l'Estat s'estoit finement escoulée entre nos mains;

' Ce beau coup {Bru)

' Mais encorcs plus que sans y pen>er, nous nous visuies lousenlourez (Bri.) ' Donc surpris (Bri.)

* Entrée (Bri.)

* El croù (Bri.)

^ El pins par manière (racquit nous ilicl (Bri.) — D'acquil qu'anlromenl nous dict (Mém. d'est.)

r ' '^-'. :>-r ^fi

mais que celle superinlendance et authorité « me pouvoit estre quelque jour préjur)iciable et à tout moD royaume, et que je la debvois tenir pour suspecte et y prendre garde : dont il m'avoit bien voulu adverlir, comme l'un de mes meilleurs et plus fîdèles serviteurs et subjeclz, avant que mourir. Hé bien, mort Dieu, puisque vous l'avez voulu sçavoir, c'est ce que me disoit ladmiral. » Gela ainsy dict de passion et de fureur, dont le discours nous toucha grandement au cœur, que nous dissimulasmes le mieux qu'il nous fust possible, nous excusant toutlefois l'un et l'autre, amenans beaucoup de justifiications à ce propos, y adjoustant tout ce que nous pouvions de nos raisons pour luy oster celle opinion S continuant toujours ce discours depuis le logis de ladmiral jusqnes au Louvre, où ayant laissé le Roy dans sa chambre, nous nous retirasmes en celle de la Royne ma mère, picquée et offencée au possible de ce langage de ladmiral au Roy, et encore plus de la croiance qu'il sembloit en avoir, craingnant que cela n'apportât quelque altération et changement en nos affaires et au maniement de TEstat. El pour n'en rien déguiser *, nous demeurasmes si privez ' el de conseil et d'entendement, que ne pouvans rien résoudre à propos pour celte heure-là, nous nous retirasmas remeltans la partie au lendemain, que j'alay trouver la Royne ma mère, qui estoil desjk levée. J'eus bien martel en teste, et elle aussy de son costé; et ne fut pour lors pris * autre délibération que de faire, par quelque moien que ce fust, despescher ladmiral. Et ne se pouvant plus user de ruzes et finesses, il falloil que ce fust par voye descouverle; mais qu'il falloil, pour ce faire, amener le Roy à celte résolution, et que l'après disnée nous Tirions trouver dans son cabinet, où nous ferions venir les sieurs* de Nevers, les mareschaux de Tavanes et de Retz *, el le chevalier' de Birague ', pour avoir seulement leur advis des moiens que nous tiendrons à l'exécution ®, laquelle nous avions desjà arresté, la Royne ma mère el moy. Sy tost que nous fusmes entrez au cabinet où mon frère esloit, elle commença à luy remonsirer que le party des huguenolz s'arraoil contre luy à l'occasion delà blessure de ladmiral qui avoil faict plusieurs despesches en Alemagne ^ pour faire levée de dix mil reislres, et aux cantons des Suisses une autre levée de dix mil hommes de pied '°, que les capitaines françois partisans des huguenolz estoient desjà la plusparl semblablement partie '* pour faire leur levée dans le royaume, et les rendez vous du temps et du lieu aussy desjà donnez et arrestez. Qu'une sy puissante armée une fois jointe aux forces françoises (chose qui n'esloit que trop faisable **), ses forces n'estoienl pas bastantes à moityé près pour y résister, veu les praticques el intelligences qu'ils avoient, dedans el dehors le Royaume, avec beaucoup de villes et peuples"* (dont elle avoit de bons et certains advis), qui debvoient faire révolte avec eux soubz prétexte du bien publicq, el que luy estant foible d'argent et d'hommes, elle ne voyoit heu de seureté pour luy en France. Et sy, il y avoîl

* Pour le ilesmouvoir el dissuader à cesle op|û- ^ Le chancelier de Biragues (Bri) nion (BrL) * A roccasion {Mém,)

* Desquiser {BrL) ^ En Allemaigne {Bri,) ' Depourveuz {Bri.) *" Pied el (lue {Bri.)

* Prins {Bri.) " Parli^^ {Bri,)

* Le sieur (fin.) '* Trop facille {Bri.)

* Retz n'éloit pas encore maréchal aloi's; il ne " De villes, commiinauloz e! peuples (/in.) le fut qu'après la St-Barlhélemy, en 1573.

bien dadvantage une nouvelle conséquance dont elle le vouloit advertir : c'est que tous les catoliques, ennuyez d'une sy longue guerre, et ve\ez de tant de sortes de calamitez, estoient délibérez et résolus d'y mettre une fin. Et où il ne voudroil user de leur conseil, il estoit aussy arresté entr*eux d'eslire un capitaine général pour prendre leur protection, et faire ligue offencive et deSèncive contre les huguenolz : et ainsy demeureroit * seul enveloppé en grands dangers, sans puissance ny authorilé. Qu'on verroit toute la France armée de deux grands partys, sur lesquels il n auroit aucun commandement et aussy peu d'obéissance. Mais qu'à un sy grand danger et péril éminent, de luy et de tout son Estât, et à tant de ruynes et calamitez qui se préparoient, où nous touchions desjà du doibt, et au meurtre de tant de milliers d'hommes, un seul coup d'espée pouvoit remédier et deslourner tous nos malheurs, et qu'il falloit seulement tuer ladmiral, chef et autheur de touttes les guerres civiles. Que les desseins et entreprise des huguenolz mourroienl avec luy, et les catoliques, satisfaiclz et contens du sacrifice de deux ou trois hommes, demeureroient tousjours en son obéissance. Cela ainsy dict, et beaucoup d'autres inconvéniens qui luy furent représentez, lesquels il ne pouvoit éviter s'il ne suivoit ce conseil, y amenant encore les persuasions plus à propos, et d'autres raisons que la Roy ne ma mère y adjousta et moy aussy; et les autres aussy, et les autres, n'oubliant rien' qui y peult servir. Tellement que le Roy entra en sy extrême cholère et comme en fureur, mais ne voulant au commencement consentir qu'on toucha k ladmiral ; enfin ainsy picqué et grandement touché de la crainte du danger que nous l^y avions si bien peinte et figurée, esmeu aussy de la considération de tant de praticques et menées dressées contre luy qu'en avions ' donnée, voulut bien néantmoins, sur une affaire d'une telle importance, sçavoir sy par un autre moien l'on y pourroit remédier, et en avoir sur ce nostre conseil et advis, et (|ue chacun en dict présentement son opinion. Or ceux qui opinèrent les premiers furent tous d'advis qu'il en falloit ainsy user que nous l'avions proposé pour le plus expédiant. Mais quand ce fusl au rang du mareschal de Retz à parler, il trompa bien nostre espérance et n'attendois pas * de luy une opinion toutte contraire a la nostre, commanceant ainsy : « Que s'il y avoit homme i( dans le Royaume qui deubt haïr ladmiral et son parly, c'estoit luy; qu'il avoit diffamé toutte sa « race pai* sales impressions qui avoient couru par toutte la France et par les nations * voysines ; « mais qu'il ne vouloit pas, aux despens de son Roy et de son maistre, se venger de ses ennemys « particuliers par un conseil à luy sy dommageable et à tout son Royaume, voire qui regardait la « postérité, au grand déshonneur des Roys et de la nation françoise, qui estoit descheuë de son « ancienne splendeur et réputation. Que nous serions à bon droict taxez de perfidie et desloyauté, « et que par ce seul acte nous perdrions toutte la créance ' et confiance qu'on doibt avoir en la « foy publique et à celle de son Roy, et par conséquent le moien de traicter cy-après de la pacifica- « tion de ce Royaume, advenant qu'il tombast encores aux guerres civiles, comme infailliblement « il y seroit bien tost ^ ; et que sy par une sinistre action nous le pensions libérer des armes

* Demeuroil (fin.) * N'attendions de luy (fin.)

* Elmoy aussy et les autres n'oubliant rien (fin.) * El aux nations (fin.)

^ Contre luy et son estât comme il creul par ** Toute Tespérance qu'on doibt (fin.) fimpression que nous luy en avions (fin.) ' Ce n'est que longtemps après qu'on a pu dire

60 COMÎiENT LE FAUX

« estrangères, nous nous tromperions bien fort : et n'y en eust jamais tant et tant ^ de calamitez a et ruynes ' desquelles nous ny nos ' enfans, ne verroient jamais le bout. » Et pour vous le faire plgs court, il nous paya de tant et * sy apparantes raisons, qu'il nous parly à tous la cervelle, nous osta les paroles et répliques de la bouche, vom la vohnlé de ^exécution, tant il nous scetist bien persuader \ Mais n'estant secondé d'aucun, et après avoir ramassé et repris nos èspritz, revenans à nous mesmes et reprenans tous la parole en combaltans tous fort et ferme son opinion, nous Temportasmes et recogneusmes à l'instant une soudaine mutation et une merveilleuse et estrange métamorphose au Roy, qui se rangea de nostre costé et embrassa nostre opinion, passant bien plus outre et plus criminellement^; car s'il avoit esté auparavant difficile à persuader, ce fust alors à nous à le retenir; car en se levant et prenant la parole, nous imposant silence, nous dict de fureur et de cholère, en jurant par la m. : Puisque nous trouvions bon qu'on tuast ladmiral, qu'il le vouloit, mais aussy tous les huguenot/ de la France, affin qu'il n'en demeurast. pas un qui luy peust reprocher, par après, et que nous y donnassions ordre promptement. Et sortant furieusement, nous laissast dans son cabinet, où nous advisasmes le reste du jour, le soir et une bonne partye de la nuict, ce qui sembla à propos pour l'exécution d'iine telle entreprise. Nous nous asseurasmes du prévost des Marchands, des capitaines de quartiers et autres personnes que nous pensions les plus factieux \ faisans un département des quartiers de la ville, desseignans les uns pour exécuter particulièrement sur aucuns, comme fust Monsieur de Guise pour tuer ladmiral. Et après avoir reposé seulement deux heures de la nuict, ainsy que le jour commençoit à poindre, le Roy, la Royne ma mère et moy allasmes au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse court, pour veoir le commencement de l'exécution ; où nous ne fusmes pas longtemps, ainsy que nous considérions les événements et la conséquance d'une sy grande entreprise, à laquelle, pour dire vray, nous n'avions jusques alors guère bien pensé, nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet; ne sçaurions ' dire en quel endroicl, ny s'il oITença quelqu'un. Bien sçay-je que le son seulement nous blessa tous trois sy avant en l'esprit, qu'il oITença nos sens et nostre jugement, espris de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient lors * commettre; et pour y obvier envoyasmes soudainement et en toutte diligence un gentilhomme vers Monsieur de Guise, pour luy dire et expressément commander de nostre part qu'il se relira en son logis, et qu'il se gardast bien de rien entreprendre sur ladmiral, ce seul commandement faisant cesser tout le reste, parce qu'il avoit esté arresté qu'en aucun lieu de la ville il ne s'entreprendroit rien qu'au préalable ladmiral n'eusl esté tué. Mais tost après le gentilhomme retournant

cela. Tons les excitateurs de la Sl-J3artliéleiiiy se * Je souligne où le mensonge déborde et défondaient sur ce que supprimer les héréliques passe le bul.

était le seul moyen de meltre fin aux guerres ci- * Le mol criminellement resté en blanc (Hri.)

viles. ^ Factieux; comment ce mol peut-il se Irouver

* Tant ny tant (Bri.) dans la bouche du duc d'Anjou? Il veut dire les

* El de ruynes (Bri.) plus loyaux et fidèles.

* Ny peul-estre noz (BrL) • Et ne saurois dire (Bri.)

* Tant d'aulres (Bri.) * Que failloit lors (Bri,)

nous dict que Monsieur île Guise luy avoit respoudu que le commandement esloit venu Irop lard, et que ladmiral estoit mort, et qu'on commençoit à exécuter par tout le reste de la ville. Ainsy nous relournasmes k nostre première délibération ; et peu après nous laissasmes suivre le fil et le cours de l'entreprise et de l'exécution. Voilà, Monsieur tel, la vraye histoire de la Sainct-Berthelemy, qui m'a troublé cette nuict l'entendement. »

Ce style est clair, assez pittoresque et de plus il est sage, agréable, facile à lire. Par celte seule observation le Discours d'Henri III me parait se classer fort loin du temps où on le prétend écrit; bien loin en tout cas des périodes longues, obscures et rocailleuses qu'on rencontre couramment dans les pages de La Popelinière, d'Aubigné, Ta vannes, Brantôme et généralement dans tous les écrits de ce temps. La langue d'Henri III, dans ce récit, est peut-être en avance d'un demisiècle sur le temps d'Henri III.

J'ai relevé au courant du Discours quelques pensées ou expressions s'accordant mal avec la situation de celui qui est censé le faire. Ajoutons-y le « Monsieur Miron ; )) car une tête couronnée parlant à un médecin, son serviteur, ne lui donnait pas, à cette époque, le titre de Monsieur. Mais le personnage même de Miron ne donne-t-il lieu à aucune remarque? Les critiques modernes l'acceptent sans y regarder. Cependant l'éditeur de Villeroy ne l'a pas accepté; Fevret de Fontette aussi déclare cette attribution douteuse et ajoute que suivant quelques personnes c'est au marquis de Souvré qu'Henri IH avait fait sa confidence. Les quatre copies les plus anciennes conservées à là Bibliothèque nationale (celles de Bouhier, Brienne, Fontette et du Puy ; inutile de s'occuper des plus récentes) portent toutes uniformément le titre qu'on a vu plus haut : « Discours de Henri III à un personnage (Thonneur et de qualité... }) et à la fin : (( Voilà Monsieur » ou « Voilà Monsieur tel, la vraye histoire, etc.... » C'est Pierre Mathieu, le premier qui ail introduit Miron en cette affaire. Il l6 fait même en termes pressants*, mais il n'allègue pas la moindre preuve à l'appui de son dire et il est resté le seul a en prendre la responsabilité.

* t Le desplaisir qu'il en eust (qu'eut Henri Ili ces inquiétudes, il envoya quérir par un vallel de

(les manifestalions dirigées contre lui par la voix chambre sur les trois heures après minuit Miron,

publique) se reiiouvelloil si souvent en son âme son premier médecin, qui logeoildans le chasteau

qu'il en perdit le dormir: et deux jours après son auprès de sa chambre et qui TentretenoU souvent

arrivée à Cracovie ayant Fespril fort travaillé de la nuit par la lecture ou le discours, comme les

Or Pierre Mathieu est inorl en 1621 et son ouvrajçe parut seulement dixannées après, par les mains de son fils. C'est donc cinquante-sept ans après les événements et sans que personne paraisse en avoir parlé jusque-là que ce récit fait son apparition subite. Si Henri III eut à cœur de se justifier, comment aucune justification de ce genre ne fut-elle donnée de son vivant? Et comment s'expliquet-on que cette justification surgisse un demi-siècle après lui, sans aucune cause déterminante, à propos de rien ? Ensuite celte conversation romanesque, à trois heures du matin, dans le château de Gracovie, ne répond nullement à la situation qu'elle suppose. Le roi arriva à Cracovie le jeudi soir, 18 février 1574, et fut couronné le dimanche matin. Ce furent trois jours remplis, comme on peut bien l'imaginer, de cérémonies, de présentations, de discours, de retraites à l'église, de conférences avec les grands et même de craintes que les partis opposés à l'élu ne fissent quelque démonstration fâcheuse. On ne conçoit guère qu'Henri III, dans un pareil moment, eût le temps de songer à des remords qu'on ne lui a d'ailleurs jamais connus. Mais quoi! le roi de Pologne est arrivé la veille dans sa capitale, il a été publiquement insulté sur toute sa route, il est troublé par la colère, par le repentir, il veut se justifier, et le moyen qu'il employé à cet effet est d'appeler un serviteur de sa maison auquel il fait ses confidences datis un têle A tête nocturne, elle confident garde si bien le secret que c'est cinquante-sept ans après qu'on en a la première nouvelle! Ensuite, se justifie-t-il? Il accuse le roi son frère en disant : « Ce fut à nous de le retenir; » il prétend qu'au moment de l'exécution la cour envoya l'ordre de tout arrêter et que le duc de Guise répondit qu'il était trop tard; ce serait un insigne mensonge d'Henri III que tout contredit, et il n'en demeurerait pas moins le conseiller intime, le bras droit de sa mère, ce même duc d'Anjou, entraîneur de Maurevers, ardent au meurtre, assassin futur des deux Guises et qu'on avait vu dans les rues de Paris excitant les

princes de l'Europe onl de couslume... Le Roy iKilurelle forme. Voicy donc comme il parla. • —

voyant entrer Miron en sa chambre luy parla en Peul-ôlie a-t-on pensé à Miron pour mettre ce

la sorle que je rapporte icy ces paroles, cari/ roM- récit sur son compte, parce qu'un autre Miron,

lut qu'elles fussent escrites fidettement par luy, et je aussi médecin du roi, était connu comme auteur

les ay trouvées si judicieuses et importantes, qu'en- d'un Récit de la niori tragitiue du duc et du car-

cora^ qu 3 je n'aye pas accoiisiumé d'enfler les vo- dinal de Guise' assassinés par Henri 111 en lo88-

lûmes de ceste histoire des labeurs d'auhuy, j'ay Voy. le P. Lelong, n** 18805. creu qu'il les falloit représenter en leur propre et

autres au carnage. Et dans tout son long plaidoyer pas un mot de regret, pas un mot de pitié ni de piété, pas même une allusion à Dieu. Et ce morceau froid serait dicté sous Fempire de la fièvre par une âme bigote et criminelle, qui tremble! Le professeur Ranke n'avait pas besoin de longues réflexions pour rejeter la pièce comme fausse, sMl n'eût été retenu par la réserve, toujours sage, lorsqu'on croit que l'original existe, qu'il faut le voir avant de se prononcer.

Après une aussi vaine déclaration, Henri III devait garder ses insomnies, s'il en eut, aussi bien qu'avant. Mais il est quelqu'un à qui elle fait un beau lit de roses : c'est Albert de Gondi alors comte de Retz, compagnon ' du roi et de son médecin Miron dans le voyage de Pologne.

Albert de Gondi, né à Florence le 4 novembre 1522, fut le plus fûté des Italiens les plus fins et les plus pervers de la cour de Catherine de Médicis. La reine Marguerite le désigne spécialement dans ses Mémoires comme instigateur de la Saint-Barthélémy, et Brantôme s'y accorde en ces termes : « H s'en est dit de « tant diverses façons (sur les causes du massacre) qu*on ne sait qu'en croire, (( mais il (Charles IX) fut tant poussé de la Royne et persuadé du mareschal de (( Retz qu'il s'y laissa aller et couler aysément'. » Comment serait possible, avec ces renseignements, le beau discours qu'Henri III lui prête si bénévolement'. Henri cherche à éloigner de lui l'horreur du crime, il raconte ce qui s'est dit dans le conseil de Charles IX, et au lieu de rapporter les discours qui ont amené l'ordre fatal, le seul orateur auquel il donne la parole, et qui longuement en use, c'est précisément ce Gondi pour étaler ses sentiments d'honneur, de loyauté, d'amour de la paix, qui auraient presque eu la vertu d'induire le conseil h répudier ses funestes desseins.

11 y avait un autre membre de ce terrible conseil qui, après avoir également « poussé le roi Charles IX, » rougit lui-même ses mains dans le sang innocent,

^ Comme commandanl d'une compagnie d'élite cipal aulheur et conseiller du faict, lequel esl en-

servanl d'escorte pour le voyage et composée de cor vivant, car tous les autres sont morts par per-

gentilshommes de distinction. mission divine. » — De Thou le signale aussi (IV,

• Édition Lalanne, V, 254, et t. IV, p. 301 : • Je 573, note) comme le plus funeste conseiller de la

m'en rapporte (sur la St-Barthélemy) à ce qui en reine mère, est. Il n'y en a aucun qui le sçache mieux aujour- ' Ci-dessus, pages 59 et 00. d'iiui que le mareschal de Raiz, le premier et prin-

c'est Tavannes. Le maréchal Gaspard de Saulx, soigneur de Tavannes (morl en juin 1573), dans les mémoires qu'il a laissés ou du moins qu'un de ses fils nous a laissés au nom de son père, Fournit aussi son procès-verbal de la séance. Bien entendu c'est de la gloire des Tavannes qu'il prend uniquement soin, mais il touche un mot du discours de son collègue :

L'accident de la blessure au lieu de mort, les menaces, forcent le conseil a la resolution de tuer tous les chefs; ce qui est proposé au Roy. L'esmeuvent et le cholèrent contre les luiguenotz ; luy *remonstrent le danger commun^ les moiens de l'éviter, se destrapant de ses compagnons et maistrès. Le chancelier de Birague, M. de Nevers, avoient esté adjoincts a cest advis. La mort du Roy de Navarre, du prince de Condé, des mareschaux de Montmorency et Damville est sur le tapis. Ij opinion du sieur dp Retz est indécise si c estait pour couper la source des guerres, ou pour avoir lettrs estats de mareschaux. Est coutredicte et rejettée par le sieur de Tavanna^, lequel propose que l'innocence devoit exempter les uns, la jeunesse les autres ; que le Roy de Navarre et prince do Condé esloient du sang de France qu'il falloit espargner et respecter; qu'ils estoient jeunes et que Ion leur pouvoit donner des serviteurs qui leur feroient changer de religion et d'opinion. De ce seul advis et de cette seule voix du sieur de Tavannes, ce grand roy Henry quatriesme régnant aujourd'huy et le feu prince de Condé tiennent la vie. Et le malheur est |)our la postérité du sieur de Tavannes que Sa Majesté n'en sçait la vérité. »

Autant qu'il est possible de comprendre ce mélange de pallios, de langage nègre et de fal égoïsme on y voit que, suivant Tavannes, le comte de Retz n'a pas soufflé le moindre mot d'apaisement, mais qu'il s'est borné à peser les conséquences de la mort des princes et de celle des maréchaux, les Montmorencys, et que le seul Tavannes a donné des conseils de douceur, le soûl Tavannes a défendu rinnocence, le seul Tavannes a sauvé la vie du roi actuel.

C'est qu'on ne s'était pas grandement inquiété d'abord des responsabilités do la Saint-Barlhélemy, mais qu'im demi-siècle après, en 1620 ou 1630\ lorsqu'une assez longue pratique de la tolérance introduite par Tédil de Nantes eut permis aux huguenots de relever la tête, la responsabilité du sang versé était devenue lourde à porter. Les enfants tâchaient de blanchir la mémoire de leurs pères \

* C'est environ l'époque où venaient iTélre pu- Mais les i^crits, à celleépoque, couraient le momie,

bliés les Mémoires de Tavannes; on ignore la (laie avaiil leur impression. D'ailleurs, Topinion pu-

exacle, parce que l'impression eut lieu privément hlique élail dans la conversation des salons, ou les

au château de Sully ; la 2* édition est de 1657. Les ruelles de la cour et de la ville, plutôt que dans les

Méu)oiras de Marguerite parurent pour la pre- manirestalions d'une presse rare ol craintive, mière fois en 16Î8; Brantôme, seulement en 1659, • Mandelot, gouverneur de Lyon, avait organisé

Albert de Gondi était mort en 1602, mais il avait laissé une famille nombreuse qui brilla au premier rang sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV; elle voulut, tout comme celle de Tavannes, rejeter loin d'elle un souvenir importun.

Cette famille, originaire de Florence, avait commencé, en France, par s'établir à LyoTl. Antoine Gondy ou Gondin était marchand épicier en gros à Lyon en 1519 et s'y était marié en 1516 avec la fille d'un autre marchand épicier* comme lui, venu de Milan et nommé Nicolao Petraviva*. Il ne fit pas toujours de bonnes

le massacre dans celte ville. Pour faire plaisir à la Tamille, Sulli écrivit dans ses Mémoires (1640): « Je dois une mention honorable à M. de Mandelot

• qui refusa haulement d'exécuter un pareil ordre

• dans son gouvernement. » Et Mandelot était devenu un héros pour les historiens moderne?. Un auteur, qui avait comme moi les documents originaux de la Biblioth. nat. sous les yeux, M. Paulin Paris, n'en peut contenir son indignation, dans la brochure qu'il a publiée en 1830 (Paris, Crapelel, 103 pp. in-S**) sous le lilre Correspondance du roi Ch. IX et du s^ de Mandelot pendant Tannée 1572.

* Il est juste de dire que le commerce d'épicerie n'était pas ce que nous entendons aujourd'hui par ce mol ; l'épicier, en relations avec rOrient, était plutôt ce que nous appelons un armateur.

« Ces renseignements me sont confirmés par M. V. de Valons, bibliothécaire de Lyon, particulièrement érudit en ce qui concerne les vieilles familles de celte ville, et ils le sont aussi, d'une manière plus sûre encore, par d'Hozier le fils (Louis- Roger, fils de Pierre). Celui-ci montre combien est mensongère VHistoire généalogique de la maison de Gondiy publiée par un parent, M. de Corbinelli (Paris, 1705, 2 vol. in-4**), qui oublie entièrement les comptoirs de Lyon, mais fait descendre notre Antoine d'une lignée de seigneurs florentins remontant à Bellicozo di Gondi, qui aurait vécu en l'an 1100 et dont un ancêtre maternel aurait été fait chevalier par Charlemagne en 8051 aussi d'Hozier a-t-il laissé des traces de sa colère sur un exemplaire de ce livre {a) qui lui avait été donné par la personne qui l'avait commandé (non pas à Corbinelli, vieillard de 80 ans qui ne fut qu'un

(a) Bibl. nat., il In Réserve des imprimés.

préte-nom en cette affaire, mais à un généalogiste à gages nommé Pezey). « Quelque honneur que m'ait fait M""* la duchesse de Lesdiguières (c'était la dernière des Gondis) par ce présent des 2 volumes de ce livre, il n'y en a guères encore eu de cette espèce qui soit moins estimable que celui-ci, » dit- il; et sur les honneurs dont on affublait le père et l'aïeul du maréchal : c On n'auroil jamais fait si l'on vouloit discuter chaque chapitre et il faudroit un livre aussi gros que celui-ci pour en remarquer toutes les absurdités^et le ridicule. * La forme lui en était aussi déplaisante que le fonds et il eût fiillu, selon lui, « quelque écrivain poli et entendu pour faire les éloges des personnes qui font la matière de celte histoire, depuis que le père du maréchal de Retz fut tiré de l'état bas et pauvre où il éloit à Lyon quand la reine Calerine de Médicis vint en France. » Ici d'Hozier exagère; Antoine Gondi était sorti de la pauvreté à cette époque (Voy. la vie d'Eustorg «le Beaulieu, France protestante^ 2°** édit., t. II, col. 34) et il cite luimême un acte notarié, le contrat de mariage de Méraude (ou Esmeralda) fille d'Antoine, en date du 16 décembre 1533, qui épousa noble homme François Rousselet seigneur de La Pardieu, de Jannayes^ Lylli etc. et qui eut pour témoins : c Noble et magnifique personne Philippe Strozzi ambassadeur de N. S. P. le pape vers le Roi en France, égrèges personnes Simon Panciati consul de la nation florentine à Lion, Bernard Altoviti, J.-F. Vini et Charles Maroncelli marchands florentins, enfin Geofroi Baronnat bourgeois de Lion. * — Il paraîtrait plutôt d'après cela que les Gondi tiraient leur origine d'une bonne famille moyenne de Florence. La note juste a été donnée par la plume du jésuite Papvre Masson qui dans un

affaires (deux fois banqueroutier, dit Brantôme); et probablement à la suite de ses chutes commerciales, il devint fermier de l'abbaye de La Chassagne en Bresse; puis, en 1533, receveur du domaine de Lyon. Les Lyonnais lelurenl conseiller de la ville en 1537, ce qui lui conféra la noblesse échevînale, et il acheta de plus la seigneurie du Perron (en Orlénais?). En 1539, il était toujours qualifié de marchand florentin dans des actes lyonnais*, et en 1542 on le trouve encore, en compagnie d'un Pierrevive son parent et collègue, receveur du domaine de la ville de Lyon*. Marie-Cal henné de Pierrevive, dame du Perron, femme d'Antoine, entra au service de Catherine de Médicis dans un voyage que celle-ci fit à Lyon, s'insinua h la cour, introduisit Antoine son mari dans la maison du duc d'Orléans (depuis, Charles IX) en qualité de mailre d'hôtel, sut se faire nommer gouvernante ou nourrice' des enfants de sa maîtresse, spécialement de celui qui devait être le roi Charles et conduisit ses trois fils à une fortune encore plus haute et plus étonnante que la sienne. C'était probablement une femme de haute intelligence; mais ses mœurs étaient détestables, si l'on en croit les gens qui se donnaient profession d'être bien informés (Brantôme et Lestoile). Elle consena jusqu'à sa mort (4 août 1574) la confiance de la reine-mère, ayant eu depuis longues années pour charge ostensible de diriger, de concert avec les archilectes, et de solder, la dépense, très importante, des bAtiments\ Le plus connu de ses

élégant pelil éloge de Charles IX imprimé en 1575, voye à Lymoges nn sien facteur... Fév. 152t (Paa réservé au comte de Relz ce chapitre: Servus pon, Arrests notables^ Lyon, 1569, p. 416). prœdilecttis. — « Servum unum praecipue suspexil • « Monsieur le trésorier et receveur ordinaire Alherlum Gondium insliloris Lugdunensis filium de Nysmes, M« Jehan Boyleaue, payez, baillez et a quo didicit numen dejerare. Hune nobilissimis délivrez comptant à M" Anthoine Gondy, receveur viris prœferens in immensum extulil opibus, fa- ordinaire de Lyon, la somme de 3375 fr... Signé : vore, honoribus, facturus majorem si diulius vixis- • Voire bon frère et amy De Pierrevive; » 25 mai set. Tribunum equitum qui honos in Gallia maxi- 1542. Suit la quittance et la signature autographe mus habetur esse eum voluit, praîposuitque pro- Antlioyne Ghondy (Clairembaull, vbi suprà). vinciae Massiliensium, et quibus optavit rébus auxit. ^ Et avoit heu charge de la nourriture des en- Constat eum donatum a rege uno quinquennio fans du roi Henri en leur maillot et enfance (Lessexcentis aureorum millibus. » toile). — Je ne vois Antoine figurer sur les états * • Antoine Gondy et Pierre Gadaigne sont qua- de la maison du duc d'Orléans qu'à partir de liflés marchands florentins dans les registres du 1553. Il mourut en mai*s 1560. Son fils Albert • dit Chapitre de l'église St-Jean de Lyon, de Tannée le jeune du Perron » est porté sur les mêmes étaU^, 1539 » (Bibliot. nal. fonds Clairembaull, n® 1304). en qualité de maître de la garde robe, en 1558. — Antoine Gardin (sic), Florentin et citoyen de * Voyez le chapitre intitulé « Marie de Pierre- Lyon, pour le recouvrement de quelque dette, en- vive, dame du Pérou et les dames comptables, »

Irois fils' fui Albert de Gondi, qui passait, nous venons de le voir, pourThomme le plus corrompu de la cour et sur qui pèse Tune des plus lourdes parts de ta Sainl-Barthélemy. Sa mère et lui eurent l'art de faire oublier le commerce d'épicerie et les bureaux de l'octroi de Lyon, au point que, devenu comte de Retz, gouverneur du jeune Charles et l'un des hommes les plus comptés dans l'État*, il eut l'honneur de célébrer, comme représentant du roi, les épousailles d'Elisabeth d'Autriche (1569) et d'être accrédité, en 1574, au nom de la France pour assister aux obsèques du roi de Pologne, Sigismond. Après la St-Barthélemy il fut envoyé, comme gouverneur de Metz, pour convertir les huguenots messins et surtout pour adoucir l'Ëiecleur palatin; puis il passa en Angleterre comme ambassadeur, afin d'apaiser l'indignation de la reine Elisabeth; et il réussit avec une incroyable habileté dans ces missions difficiles. H fut fait maréchal de France, 10 juillet 1573, sans notable exploit de guerre; puis gouverneur de Provence et comblé d'immenses gratifications d'argent. Sa fortune s'arrêta là' et il mourut en 1602*. Or, l'historien Pierre Mathieu avait d'étroites attaches à Lyon et à Florence. H était Bourguignon de naissance, et on ne le trouve établi à Lyon qu'en 1586, mais il était si bien devenu Lyonnais qu'il fut un des principaux magistrats de la ville au commencement du règne de Henri IV. De plus, la femme qu'il épousa était une demoiselle florentine du nom de délia Groceria. Les renseignements intimes sur ces diverses familles me manquent pour approfondir ces indices; mais on

dans la Topographie hist. du vieux Paris; région du Louvre (in-4«, 1848, l. II, p. 229), par A.Berly. ' Pierre, Taîné, fui évéque de Langres en 156S, de Paris depuis 1569 jusqu'en 1598. Le Iroisiëme a rourni à Lestoile cel alinéa : Le mardi 15 juing 1574 mourust à Paris messire Charles de Gondi, seigneur de La Tour, frère du comle de Rais maréchal de France, de despil el mélancolie, comme en fui le bruit toul commun, de ce qu*eslanlmaistre de la garde-robbe du Roy naguères deffunct, il avoit esté privé des meubles et accouslremenl dudict deffunct Roy et autres droits à lui appartenant audict liltre, par son dict frère aisné le comte de Rais, qui avoit voulu avoir la despouille et droicls dessus dicts, comme ayant baillé ou faict bailler aud. de La Tour le dit estât de maistre de la garde-robbe et estant cause de tout son bien et advancement.

* Voy. ce qu'en dit Petrucci, notamment p. 702. ^ Le lundv 1() d*aoust, le Rov estant à Thurin

(au retour de Pologne, 1574) arresla au sieur de Villequier Testât de premier gentilhomme de la chambre, nonobstant les prières de la reine sa mère qui Ta voit instamment prié, par lettre et messager, du dit estât conserver et continuer au comte de Rais, maréchal de France: à laquelle il fîst response que le dit comte de Rais estoit assés el plus que récompensé des servicas qu'il pouvoit avoir faits au feu Roy son frère, des estais de mareschal de France et gouverneur de Provence et qu*il avoit plus de biens et d*honneur quMI avoit mérilé (Lestoile, éd. Michaud, p. 41).

* D*un affreux ulcère qui rongea son joli visage pendant les vingt dernières années de sa vie.

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