SA FAMILLE, SA PERSONNE ET SES OUVRAGES
Lorsqu'on entre au musée Àrlaud, à Lausanne, el qu'on monte aux salles de peinture, arrivé au sommet de l'escalier, Ton se trouve en face d'un tableau qui représente une scène de carnage. C'est un ouvrage du XVIme siècle, sur panneau de bois, large de 1»"55, haut de 1™05, et la scène est la St-Barlhélemy à Paris.
Ce serait déjà par cela seul une précieuse relique, carsi nous avons quelques gravures de la St-Barthélemy, nous n'en possédions, que je sache, aucune peinture. De plus, l'auteur de cet ouvrage était un bon dessinateur; tous ses personnages sont bien posés, bien en mouvement; les nus (il n'y en a que trop) sont rendus avec exactitude, sans emphase; les mains sont belles jusque chez les personnages le moins en vue. Mais l'auteur n'était guère coloriste; l'air manque dans son tableau; une même lueur matinale, uniforme et blafarde, en éclaire tous les coins, la perspective en est très malheureuse, et les personnages, au lieu d'être savamment entremêlés avec de justes dégradations de teinte, au fur et à mesure que les plans s'éloignent, sont semés par groupes entièrement séparés, formant chacun
2 PEINTURE DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY.
un sujet à part et présentant partout, dans les fonds comme au premier plan, une extrême recherche du détail Rendons grâce à cette médiocrité de talent; ces faufes contre le sentiment de Tart sont, comme on le verra plus loin, autant de profits pour Thistoire et la vérité.
La scène est immense : on peut y compter, un à un, près de cent cinquante personnages; elle est prise sur la rive de la Seine, aux abords de la grande entrée du Louvre. De l'autre côlé du fleuve s'élend le faubourg Saint-Germain, dominé par les pentes verdoyantes de la montagne Sainte-Geneviève; à l'une des extrémités s'élèvent, vis-à-vis le Louvre, la tour de Nesle et la porte du même nom; plus loin, en amont, l'église des Grands-Augustins, reconnaissable à sa situation riveraine du quai et à son unique petit clocher; à l'autre extrémité, apparaît un bout de passerelle en bois qui, par son exiguïté, représente assez bien ce que devait être le pont aux Meuniers, aboutissant sur le quai de la Mégisserie aux écoles de Saint-Germain l'Auxerrois. Sur la droite du tableau, au fond, on aperçoit la porte Saint-Honoré, et plus à droite, dans le lointain, le gibet de Montfaucon; au centre, est l'hôtel qu'habitait l'amiral Coligny, rue de Béthisy. C'est une topographie inexacte et inadmissible. L'auteur pouvait bien, en se tenant à l'entrée du pont aux Meuniers, voir sur sa droite l'hôtel habité par l'amiral, l'entrée du Louvre et la porte St-Honoré, mais seulement à la condition de supprimer tous les autres bâtiments pour ne laisser subsister que ceux-là. Peu lui importaient en effet l'architecture et le plan de la ville; la seule chose qu'il voulût c'était d'exposer le sujet historique dans sa plénitude. Par un soin qui de son temps était rare, et qui prouve combien 11 avait entendu faire une œuvre sérieuse, il a signé son tableau. Sur une marche du perron qui donne accès à la maison de l'amiral on lit:
'^>icifc ^sQCLlusJ^mùU nus ùlnxi
Quel peut être ce peintre inconnu? Son nom rappelle de suite un célèbre médecin du seizième siècle dont on a les œuvres (imprimées à Genève, chez Jacques Chouet, 1630) en un beau volume in-folio, intitulé : Jacobi Sylvii Ambiant medici et professons régit parisiensis Opéra. Les philologues français, qui s'occupaient, il
y a quelque trente ans, de Thistoire de leur langue \ ont parlé de ce Jacobus Sylvius, ou plutôt de ce Jacques Dubois, qui était son vrai nom, à l'occasion du mérite qu'il eut de rédiger le premier, ou l'un des premiers, une grammaire française *. C'est, en tout cas, le premier livre où l'auteur ait eu l'idée de joindre à chaque mot français la représentation figurée de sa prononciation. Jacques Dubois, qui rassemblait, dit-on, jusqu'à 500 auditeurs ' à ses leçons de médecine, avait été amené à publier cet opuscule par le désir d'être utile aux nombreux élèves de nationalité étrangère qui allaient à Paris pour l'entendre. Il était né en 1478 et mourut en 1555 sans laisser d'enfants et sans avoir été marié. C'était à un frère aîné qu'il devait les éléments de sa culture littéraire et de son grand savoir, et ce frère se nommait François; c'était maître Franciscus Sylvius, professeur d'éloquence, principal du collège de Tournay à Paris, latiniste renommé. Un autre de ses frères, Jean, devint chanoine de la cathédrale d'Amiens. Leur père était un simple ouvrier en draps * et ils avaient été quinze enfants dont douze, neuf fils et trois filles, vivaient encore au temps où Jacques florissait. Cette famille était donc arrivée à la notabilité vers le second tiers du XYI"® siècle, et l'on peut regarder comme vraisemblable que le peintre qui, vingt ou trente ans plus tard, signait aussi « Sylvius Ambianus » et portait le prénom de François, lui appartenait \
Rien dans ce qui nous est resté des écrits du médecin, ni dans le peu que les biographes ont pu dire de lui ou de son frère le professeur d'éloquence, ne se ressent des idéics de la Réforme. Mais la génération suivante y fut peut-être plus disposée, caries Mémoires de Testât de Francesous Charles IX, dans l'énumération
* Genin, Paris, Guessard etc.
' In lingtiam galUcam Isagoge, utia mm ^usdem grammaUca latin(hgaUica ; Parisiis, R. Sleph. 1531, in-4^
' Weiss, Biogr. univ. Michaud.
* Un pauvre ouvrier en camelot, dit M. Weiss (Biogr, univ. Michaud), ce que l'éditeur des Opéra medica transfigure élégamment en ces termes : « Nicolao pâtre Cilicii panni et undulati histone. >
* Il existait à Amiens une corporation de St-Luc (A. Michiels, La peinture en Flandre^ t. IV). — Il
y eut une famille Dubois, mais venue d'Anvers, qui arriva à Paris, en la pei'sonne d'Ambroise Dubois, vers 1568. Ambroise fut admis à loger au Louyre, puis en 1590 appelé à peindre à Fontainebleau, où ses descendants cultivèrent les arts jusque dans le cours du XVIII"* siècle (C. Luillier, Bulletin de la Soc. d'arch, de Seine-et-Marne^ 1867). — Un autre groupe d'artistes du nom de Dubois llorissaità la fin duXVI"»*siècleàCambray(Durieux, Mém.dela Soc.d'émuLdeCambrai). Aucun lieu commun qu'on sache entre ces Dubois et notre Sylvius.
des victimes delà St-Barthélemy à Paris*, inscrivent l'article suivant : « Antoine Sylvius, chirurgien, fut tué dans sa maison*.)) Il est bien à supposer que cet Antoine élait proche parent de notre peintre et que celui-ci fut un échappé du massacre. En tout cas, François était un huguenot réfugié en Suisse. J'ai longtemps espéré qu'on le trouverait mentionné à Lausanne, soit aux archives cantonales, soit plutôt dans les actes del'état civil et «Manuaux» de cette ville; plusieurs personnes ont bien voulu s'employer à cette recherche, mais vainement; et je continuais à scruter soigneusement les notes qui me sont souvent adressées pour la a France protestante » sur les réfugiés français établis dans le canton de Vaud, lorsque M. Théophile Dufour, directeur des Archives de Genève et secrétaire de la Société d'histoire et d'archéologie, m'indiqua la présence de notre tirtiste dans la collection de registres des notaires genevois. Son testament est dans les protocoles de Jean Crespin. Munis de ce précieux document, nous avons aussitôt, M. Dufour et moi, compulsé toutes les sources locales qui pouvaient servir à le compléter, et voici l'ensemble de renseignements, malheureusement bien maigre, qu'il nous a été donné de recueillir.
Je transcris d'abord le testament dans son entier :
Testameot de feu maistre Françoys Du Boys dict Silvius paintre, natif de la ville
d*Amyens, en son vivant habitant a Genève.
Au nom de Dieu, amen. A tous soit notoire que l'an de nostre seigneur Jésus-Christ courant mil cinq cens huictante quatre et le dix-huictième jour du moys d'aoust, par devant moy, notaire public juré de Genève soubzsigné, et en présence des tesmoingz après nommés, s'est person-
' Mémoires publiés en 3 volumes in-12, impr. à Middelburg (Genève?) en 1573 et réimprimés à plusieurs reprises les années suivantes. Leur auteur est Simon Goulart, Senlisien réfugié à Genève. Le titre de Mémoires donné à ce livre est inexact; c'est moins un récit qa^une collection de pièces authentiques ou même officielles du temps.
' Simon Goulart (le fils) a donné plus de détails dans son édition de VHist. des martyrs (édition de 1619, f» 782) : « Un chirurgien, nommé Antoine Sylvius, demeurant sur les fossez de Saint Germain, enquis par quarante massacreurs qui le vin-
drent prendre en sa chambre, s*il estoit de la Religion, repondit qu'oui, mais que s*ils luy vouloient sauver la vie, il leur donneroit trois cens escus. L'hostesse craignant ce qui avint, pria instamment les meurtriers de le mener hors de la maison. Ce qu'ayans fait et après avoir receu les trois cens escus qu'ils partagèrent incontinent, Fun d'entre eux, despitanl Dieu de ce qu'il n*avait eu assez grande part, vint à ce bon personnage et le tua en présence des autres qui n'en firent autre semblant. • — D'après d'autres, Antoine était tout nouvellement arrivé à Paris.
DUBOIS DIT 8TLYIU8. 5
nellement estabiy maisire Françoys du Bois, dict Silvyus, paintre, natif de la ville d'Âmyens, habitant à Genève, gisant en ung lit, malade, en la maison de M^ Robert Martyne, son hoste, en une chambre haulle sur le dernier, lequel de son bon gré, astant en bon sens et entendement par la grâce de Dieu, combien qu'il soit malade par indisposition corporelle, considérant néangmoins et sçachant bien qu'il n'y a chose plus certaine que la mort, ne plus incertaine que l'heure d*icelle, pour obvyer à ce et que après son décès ne se puisse mouvoir aulcuns procès ne différent à locasion de ses biens par faulte de disposition testamentaire, à ces causes et autres bonnes considérations à ce le mouvantz, a faict et ordonné par ces présentes son dernier testament nuncupatif de dernière et extrême volonté nuncupatyve en la forme et manyere que s'ensuyt : Premièrement, il rend grâces à Dieu de tant de biens qui luy a faict, singulièrement qu'il a heu pitié de luy, Taiant appelle à la congnoissance de son sainct Evangille, le priant de contynuer ses bénédictions envers luy, n'aiant aultre expoir ne refuge que à son adoption gratuyte, à laquelle tout son salut est fondé, le priant aussi luy faire la g]*âce de persévérer en l'invocation de son sainct nom jusques au dernier souspir de sa vie. Il désire et ordonne aussi que lorsqu'il plaira à Dieu l'appeller, son corps soit ensevely à la manyère accostumée en ceste cité de Genève en actendant le jour de la bienheureuse résurrection. Et quant aux biens qu'il a pieu à Dieu luy donner en ce monde, il en dispose et ordonne par ce présent, son dernier testament, en la manyère suyvante. En premier lieu, le dict testateur dict et déclaire ne debvoir aulcune chose à personne et qu'il ne luy est rien dheu; et qu'il ne doibt rien à noble Jehan Prunas, ny à aultre quelconque. Item donne et lègue à l'hospital général de ceste cité de Genève la somme de vingt florins. Item au collège de la dite cité du dit Genève semblable somme de vingt florins. Item donne et lègue à Jérosme de Bara, paintre et vitrier, son bon amy, demeurant en ceste cité, la somme de cent florins ; plus, donne et lègue à Abraham, Suzanne et Marie, enfans myneurs de feu Jehan Petit, en son vivant paintre, demeurans en ceste dicte cité, à chascun d'eulx la somme de cinquante florins pour une foys; qu'il ^eult et ordonne tous les dicts légatz susdicts estre poyés par ses héritiers soubznommés incontinant après son trespas. Et quant aus dicts troys enfans du d. feu Jehan Petit, le d. testateur veult et ordonne estre poyé pour l'entre- [tejnement et apprentissage des d. myneurs à la discrétion de ses d. héritiers et des s" diacres de la bourse des pouvres estrangiers. Et pour ce que le chef et fondement d'ung chascun bon, parfaict, dernier et vallable testament nuncupatif et volonté extrême et [lis. est] institution d'héritiers, à ceste cause le dit M^ Françoys Du Boys dict Silvyus, testateur, en tous et chascuns ses aultres biens, droiclz, noms, raisons et actions, meubles, immeubles présens et advenir queizconques, desquelz n'a point cidessus disposé ne ordonné, disposera ne ordonnera par cy après, a faict et institué sas héritiers unyverselz et de sa propre bouche les a nommés : Les pouvres estrangiers françoys retirés en ceste dicte cité de Genève pour la parolle de Dieu, à la charge qu'ilz seront tenus payer tous ses légatz susdits et accomplyr tout le contenu en son présent testament. Exécuteurs de ce pressent son testament a faict et nommés, assavoir les s" diacres de la boursse des d. pouvres estrangiers et tous ses d. biens estre remys entre les mains des d. s" diacres incontinant après le trespas du d. testateur ; ausquelz et chascun d'eulx seul le d. testateur a
donné et donne plain pouvoir et puissance de prendre tous ses d. biens pour l'entier accomplissement et satisfaction de tout le contenu en son d. présent testament. Cassant, révocant, annullant et mectant entièrement au néant tous aultres testamens, codicilz, donnations à cause de mort et toutes aultres dispositions de dernyère volonté que par le passé il pourroit avoir faictz, le présent seul sien dernier testament nuncupatif et volonté extrême demeurant en ses vertu, efficace et valleur perpétueiz. Et lequel a voulu et ordonné valloir par droict de dernier testament nuncupatif. Et s'il ne vault par droict de testament, veult qu'il vaille par droict de codicil, donnation à cause de mort, fideicommys et par toute aultre disposition de dernière volonté et meilleur forme et manyère par laquelle mieux pourra et debvra valloir tant de droict que de costume. Et si a prié et requis les tesmoingz cy après nommés par luy recognus que du contenu en son dit présent dernier testament ilz aient souvenance pour, en temps et lieu, en pouvoir déposer, si requis en sont, et moy notaire juré soubzsigrjé en prendre et recepvoir acte et instrument public pour l'expédier et clauses d'icelluy au proffit de tous ceulx qu'il appartiendra. Faict à Genève deans la maison d'habitation du dict M" Robert Martyne, son hoste, les an et jour que dessus. Présens spectable Symon Goulart, ministre du sainct Évangille à Genève, bonnorable Jehan Truchet, oste du logis où pend pour enseigne Tescu du dit Genève, le dict Robert Martyne, Pierre Hanneguyer vitrier. Jaques Cothel torneur, Nycolas Le Nyef menusier, et Nycolas Picolier cordonnyer, tant bourgeoys que habitans dud. Genève, tesmoings a ce appelles et requis; et moy notaire public juré du d. Genève soubzsigné. — (Signé) Chespin. — (Min. de Jean Crespin, 2"» volume, 1 584-89, fol. 5 v«.)
Reprenons quelques-uns des termes de ce testament et des informations qu'il nous fournît. Maître François Dubois, le 18 août 1584, était malade dans une chambre située au haut, sur le derrière, de la maison de Robert Martine, « son hôte, » c'est dire qu'il se trouvait dans une situation très-humble et qu'il habitait une auberge ou du moins une pension. Il est qualifié « habitant de Genève; » nous aurions bien voulu savoir à quelle date il obtint celle qualité, mais le seul fragment du registre d'inscription des nouveaux venus à Genève, qu'on ait de cette époque, ne se rapporte qu'aux années 1572-1574. François Dubois ne s'y trouve pas. Il avait cependant quelque bien, puisqu'il inslilue la Bourse françoise son héritière et qu'il spécifie en outre divers legs, après avoir déclaré qu'il ne doit rien à
* Les registres de la Bourse françoise conslalent deux de ces legs sans fournir aucun détail nouveau: Registre des légats : • François Silvius pinlrc, d'Amyen, habitant de Genève, par son testament receu Jehan Crespin Tan 1584 et le 18 aoust, a légué aux pauvres de Thospilal général de ceste cilô vingt florins, au collège semblable somme de
vingt fl., et a institué ses héritiei-s les pauvres estrangiers françoys en cesle cité. » — livre des recereurs: « Anihoine de Marizy, diacre des pouvres de Tospital, par feu maisire François Du bots de Servieux, painire. • —Le legs ftiil au collège est acquitté de môme par les diacres de la Bourse le 10 (léc. 1584 {Uvre des affaires du Collège, f^ 43).
personne, pas même au riche banquier lyonnais, Jean Pournas de La Piemente, qui, à en juger par cette mention, lui avait probablement rendu plus d'un service d'argent. Son principal témoin est le célèbre Simon Goulart ' ; ses principaux légataires : le peintre verrier Jérôme de Bara « son bon amy i> , et les trois enfants mineurs d'un autre peintre, Jean Petit. Les seuls renseignements que nous ayons concernant le premier sont la mention de deux mariages qu'il contracta et un bail en date du 7 avril 1585, par lequel il prit en location, moyennant 32 florins par an, une maison de la Cité appartenant aux hoirs de feu Jean Dumollard \ Il est nommé dans l'acte : «Hierosme de Baral, peintre, habitant.» Sa première femme, dont le prénom était Micbée ou Michelle, lui donna deux fils : Jean né en 1569 et Abraham, né en 1571 ; la secondeXlaude, « relaissée dePierreMerlin », qu'il épousa au temple de Sl-Pierre le dimanche 4 janvier 1573, lui donna quatre autres fils : Jean né en 1574, mort le 15 juillet 1584 en la Cité, à l'âge de neuf ans et six mois; Jean et Pierre jumeaux nés en 1576; Samuel né en 1580.
Quant à Jean Petit, nous n'en savons guère davantage, et cependant il aurait droit à plus d'attention, car les magistrats de Genève avaient utilisé ses pinceaux pour décorer une salle de l'Hôtel de Ville. On lit en effet dans les registres du Conseil, à la date du 3 décembre 1577, vol. 72, fo 161 ro :
Jean Petit, pinctre. Benjamin Pépin. — Sus sa requeste (requête de J. Petit), afin d'ordoner que la moytié des 50 fl. donnés au dit Pépin, son beau-frère, du pris restant de 84 11. d'ung abergement d'une petite mayson devant le temple St-Pierre cy devant abergé à Jean Du Nant, des héritiers desquelz [duquel] il Ta acheté, soit pour acquiter des arréraiges dheus des d. 84 fl.; Estant ouy le raport des seigneurs commis à la chambre des comptes, d'aultant que les d. 50 fl. ont esté donnés au d. Pépin, qu'on ne luy peult diminuer; ayans esgard à la paotivreté du suppliant et afin qu'il ayt moyen de rebastir la dicte maysonète ruyneuse, a esté arreslé que oultre le loud à luy desjà donné en esgard de quelques pourlraictz faictz pour le fourneau de céans, on luy donne encor dix florins des dictz arréraiges, à la charge qu'il paye content le reste. Arresté qu'on se tient à cest advis; et au reste, à sa requeste, luy a esté permis de faire ung luisier' en la dicte petite maysonète *.
* Précisément Tédileur des Mémoires de Vestat * Au Livre du Conseil pour les particuliers^ vol.
de France cité plus haut, page 4, note 1. 20, p. 32 : Damoiselle Marguerite Budé, vefve de
' Minutes d'Élienne de Monthoux, 2"' vol. feu noble Guillaume Trie^ présente requeste à ce
fo 134 v«. que défence soit faite à Jean Petit, peintre, de
' Laiset ou Thuiset; lucarne du toit. hausser sa maison, ou bien qu'on commette des
fElNTtntE DE LA SAIKT-BARTHÉLEMY.
Jean Petit était presque un compatriote de Dubois; il était Picard aussi, mais de Beauvais. On le voit figurer, au 26 mars 1573, sur le registre des étrangers admis comme habitants :
Du 26* de mars. Jean Petit de Beauvois en Beauvoisis, peintre. S" Jean Collonda et Pierre Hanneguyé verrier, tesmoings * .
Peu de temps après son arrivée à Genève, Jean Petit s'y était marié. La famille dans laquelle il entra fut celle du ministre Âbel Poupin dont il épousa la fille Âbigaïl, veuve de René Triloche, après Fâvoir longtemps demandée. « Jean Petit, lit-on dans les registres du Conseil (9 août 1574; vol. 69, fo 139 v®), a esté renvoyé du Consistoire sur une requeste par luy au dit Consistoire présentée aux fins qu'il luy soit permis de parachever le mariage promis à Elisabeth [Usez Abigaïl], fille de feu spectable Abel Pépin, ministre de ceste église, nonobstant qu'il n'ayt le consentement de sa mère et autres personnes, qui sont papistes. Suyvant Tadvis du d. Consistoire, d'autant qu'il est desjà d'eage,luy a esté oultroyée sa requeste. » — En effet le mariage fut célébré le 19 septembre suivant. Il en issut un fils et quatre filles : Marguerite, morte déjà le 8 janvier 1576; Abraham né le 22 mars 1577; Suzanne née le 27 octobre 1579, présentée au baptême par Pierre Hanneguier, le peintre verrier signataire du testament; Sara née le 2 août 1581; Marie née le 25 avril 1583. On doit présumer par cette dernière date que Jean Petit était mort depuis bien peu de temps, lorsque Dubois mentionna dans son testament d'août 1584 les enfants que son ami avait laissés et qui n'étaient plus que trois.
seigneurs pour voir rinnovation faile par ledit Pelit en sa maison contre Tabergement fait an dit Trie par messeigneurs. Arreslé qu'on renvoyé le suppliant par devant les seigneurs commis aux visilations (27 février 1878). — On a encore au sujet de la môme maison un autre acle, en date du 8 janvier 1586, par lequel : • Abigny, vefve de feu maistre Jehan Petit, en son vivant peintre, habitant de Genève, * loue pour 18 florins de loyer annuel une sienne maison devant le temple de Saint-Pierre (en se réservant toute-
fois la boutique) à Raoul Boucheron, « orellogeur * (Min. de B. Mantelier, notaire, vol. I, f<» 173 vo).
^ Un autre peintre du même nom s'était réfugié à Genève vingt ans auparavant, savoir : « Michel Petit, peintre, natife de Rouan, » inscrit au registre des habitants le 15 octobre 1854. — Citons encore, en passant : • Benoist de Gormont, de Paris, peintre; témoins André Gentil et Émeran de Marests, libraires, » inscrit le 12 avril 1574 au registre des habitants.
Nous revenons donc à Dubois, mais pour être obligés d'avouer quç la seule mention que nous en ayons pu découvrir, à part son testament, est celle de sa mort. On lit au IS*"® volume des registres de décès conservés aux archives de Genève :
« Item Fransois du Bois dict Silvieux, abitant, e[s]t mort d'une defluxions de « cerveaux avec fièvre continue, âgé d'environ 55 ans, ce 24 aoust 1584, en la « rue de la boulongerie. » — Il naquit donc en 1529.
Cette pénurie de renseignements, telle que ni dans la collection des registres du Conseil relatifs aux particuliers, ni dans l'immense quantité des minutes des notaires, on ne rencontre pas une seule fois le nom de notre peintre, hors son testament, jointe à la circonstance que son tableau s'est retrouvé à Lausanne (il y gisait dans un galetas de l'Hôtel de Ville avant d'être transporté, en 1841, au musée Ârlaud), nous font persister à croire que des recherches plus approfondies feraient retrouver ses traces dans le pays Vaudois.
Quelques conjectures pour terminer.
On a vu (p. 7) la place tout à fait particulière que Jehan Tournas occupe dans le testament du peintre. Il est désigné expressément comme un homme à qui le testateur ne doit plus rien. Il avait donc été son créancier, chose bien naturelle puisque les Tournas étaient de riches banquiers.
Mais je lis dans les registres du Conseil de Genève, séance du 15 septembre 1572:
« Léonard Pournas, s' de La Piémente a présenté requeste afin d'estre honoré « de la bourgeoisie de la ville, en laquelle il a été délibéré de vivre et de mourir. « Arresté qu'on le reçoive pour vingt éscus et le seillot. A juré. »
Ce Pournas n'était pas seulement un homme opulent; c'était un personnage qui, dans les années où le protestantisme était puissant à Lyon, avait été élu membre du Conseil de la ville (1557, 63, 64, 65). Il fit son testament le 10 juillet 1577 (Min. J. Jovenon, IV, 71), mourut très peu de temps après et ne laissa qu'un seul enfant nommé Jean. C'est précisément le noble Jehan Pournas, visé dans le testament de Sylvius et qui s'était allié à l'une des familles de Lyon les plus marquantes et dans le protestantisme et dans l'échevinage, la famille De Gabiano.
Maintenant puisque le peintre de la Saint-Barthélémy avait reçu de l'argent des
Pournas au point qu'il craignit de passer pour leur en devoir encore et qu'on voit Pournas le père, huit jours après les massacres de Lyon, s'empresser de demander, non pas seulement Thabitalion de Genève, mais la boui^eoisie, qu'il fallait Jurer; c'est donc qu'il avait été profondément frappé des événements qui ensanglantaient la France. Dès lors, il semble impossible de ne pas faire cette supposition que l'argent des Pournas reçu par Dubois avait été le prix d'ouvrages de peinture parmi lesquels pouvait Bgurer son tableau de la Saint-Barthélémy.
Vingt ans après la mort de son père, Jean Pournas eut ou crut avoir à se plaindre de sa femme, Marie de Gabiano. Il porta contre elle, par-devant le Conseil de Genève, une requête tendant à se faire adjuger la dot a elle appartenant, conformément à la rigueur des Êdits de la République, « attendu que (par suite des « informations prises contre elle, tant par le seigneur Lieutenant de Police que « par la Seigneurie), il estime qu'elle se trouvera deuement convaincue d'adul- « tère. » Ce qui confirmait amplement son dire, c'est que l'accusée avait pris la fuite, qu'elle refusait de répondre aux citations lancées contre elle et qu'elle s'était établie à Lausanne.
c Sur la requesle de noble Jean Pournas aux fins de luy octroyer les proclamations contre McU-ie de Gabiano sa femme, non comparoissante jaçoit qu'elle ayt été advertie deuement et par l'ordre porté par les Ordonnances ecclésiastiques desquelles il requiert l'observation. Estant ouy noble Pierre de Gabiano pour sa sœur, requérant renvoyer la cause a Lausanne ou la défenderesse réside despuis an et jour; Arresté nonobstant ladite réponse et attendu les Editz, qu'on oclroye au dit Pournas les proclamations par luy requises '. »
Sera-ce trop de coudre une seconde conjecture à la première, et de dire : Puisque Marie de Gabiano s'était enfuie à Lausanne, emportant certainement ce qu'elle avait pu, et s'y était établie de son mieux pour résister aux poursuites de son mari, — ne pourrait-ce pas bien être d'elle que proviennent, par don ou par legs fait à la ville qui lui servit d'abri, les peintures de Sylvius?
* Reg. du Conseil, 17 janv. 1597; voy. aussi aux 16 mars et 3 juin.