‹ La Saint-Barthélemy et la critique moderneChapitre 3 sur 12 · TABLEAU DES TRIUMVIRS · texte numérisé non relu

TABLEAU DES TRIUMVIRS

Les peintures, disons-nous. En effet, outre celle de la Saint-Barthélémy, le Musée de Lausanne en possède une autre du même auteur * et qui doit être décrite en premier lieu afin de suivre, ainsi qu'il convient, Vordre des temps. Elle est d'environ dix ans antérieure.

C'est aussi un panneau de bois et presque des mêmes dimensions que l'autre : 1^50 de large sur 85 centimètres de haut.

Il représente également une scène meurtrière qui se passe sur la place publique, au milieu de la foule, répandue dans des rues bordées de palais. On est à Rome. Du moins, une grande affiche placardée sur un édifice dit en deux vers latins, qui paraissent avoir été composés expressément pour la peinture, que : « Les « choses se passaient telles qu'on les voit ici représentées, au temps où Rome a infortunée obéissait à ses trois tyrans, les triumvirs. »

CVM TRIBVS INFOELIX SERVIRET ROMA TYRANNIS

HiEC RERVM FACIES QVAM MODO CERNIS ERAT

Mais, bon Français et huguenot fidèle, le peintre n'a pris son sujet dans l'histoire romaine que pour peindre plus à l'aise, sous un lé^er voile assez transpa-

' Cest la première édition delà présente notice, lorsqu'elle parut dans le recueil in-4'' des Mémoires et Documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève (t. I, p. 23), qui ayant appelé Taltention sur F. Dubois, fit sortir des greniers du Musée Arlaud ce tableau des Triumvirs que tout le monde ignorait. M. le professeur Guignard, conservateur-adjoint du Musée est le premier qui

s'en soit souvenu et à qui l'on en doive la résurrection. Je ne laisserai pas échapper cette occasion de remercier M. Boiceau, président du département de l'Instruction publique au canton de Vaud, M. de la Cressonnière, conservateur du Musée Arlaud, et M. Guignard, de l'inépuisable bienveillance qu'ils m'ont accordée dans toutes mes rechei'ches. •

rent, Thisloire de la France. C'est ce qu'une description rapide de son tableau va démontrer clairement.

Rappelons-nous d'abord que les terribles triumvirs de Rome auxquels il est fait allusion sont Marc-Antoine, Lépide et le jeune Octave, qui firent alliance, en Fan 43 * avant notre ère, pour se partager tous les pouvoirs de la République en ' s'attribuant le consulat pour cinq ans, sous le titre de « Triumviri ReipublicdB constituendae ; » et qui commencèrent par publier une première liste de cent trente proscrits, en tête de laquelle figuraient le frère de Lépide, un Lucius César, oncle d'Antoine et l'un des tuteurs d'Octave. Chacun des associés abandonnait aux autres comme garantie de sa sincérité et comme proclamation qu'il n'y aurait de pardon pour personne, la vie de ses plus proches amis. «... Que les têtes nous « soient apportées, disaient-ils dans leur édit. L'homme libre aura pour sa « récompense 5000 drachmes, l'esclave 10,000 avec le titre de citoyen. Les nom^ « des meurtriers et des révélateurs resteront secrets. » Sur ces mots, Rome et l'Italie furent indéfiniment remplies d'horreurs comme aux temps de proscription des Marins et des Sylla, quarante ans auparavant.

Dubois montre tout le premier plan de son tableau occupé par le Forum, c'està-dire un forum de sa composition, un rectangle bordé dévastes édifices qui s'ouvre en face du spectateur par une longue rue rectiligne à l'extrémité de laquelle on aperçoit un monument circulaire, probablement le Colysée; il est limité à main droite par un bâtiment à fenêtres cintrées au bas duquel s'étend carrément, en forme de terrasse protégée par une balustrade à jour, la tribune aux harangues. On y monte par un escalier de neuf degrés semi-circulaires. Sur la plateforme se dresse un large piédestal, appuyé à la muraille et surmonté d'un dais. C'est le trône des triumvirs, qui sont assis tous trois sur leurs sièges et parmi lesquels se distingue Octave à son visage imberbe. Des gardes armés se tiennent debout au pied du trône; d'autres, au repos, sont distribués par groupes sur tout l'espace de la tribune ou s'appuyent nonchalamment sur la balustrade. L'un d'eux tient

^ En Tan 60 avant J.-C avait été institué un second. Au bas du tableau, à droite, on lit en premier triumvirat, composé de Pompée, César et écriture cursive italique, qui n'est pas de la main Crassus, mais qui n^eut pas le caractère atroce du du peintre : L'an 60 avan J. S. C.

une lance au fer d^laquelle est enfilée la main droite de Gicéron, surmontée de sa tête\ Deux soldats et un esclave noir gravissent de trois côtés différents les marches de la tribune, chacun portant à la main une tête coupée, tandis qu'un homme placé au sommet de Tescalier plonge la main dans un sac pour fournir l'argent promis*. Déjà une dizaine de têtes, qui ont été payées, sont rangées sur l'appui de la balustrade ^ En bas de la tribune, sur la place, dans les rues adjacentes, tout est rempli de gens que des soldats égorgent, de têtes qu'on emporte et de cadavres sans tête gisant à terre. Sur l'un de ces derniers s'acharne un meurtrier qui d'une main ouvre la poitrine et de l'autre cherche les entrailles; deux autres cadavres sont enlacés dans les bras l'un de l'autre *; plus loin est agenouillée une belle jeune femme, les mains liées, qui jette un regard sur les corps sans tête d'un homme et d'un enfant dont un chien lèche le sang. Â côté, dans une sorte de sou terrain, semble dormir un vieillard qu'un jeune soldat vient tirer de sa cachette •. De l'autre côté de la place, à un balcon, un homme affolé et demi-nu semble au moment de se précipiter pour échapper à deux personnages sinistres qu'une femme amène en le désignant •. Dans le fond une matrone échevelée poursuit un soldat qui emporte une tête'. Quelques corps sont jetés par les fenêtres; deux incendies se déclarent dans le lointain; plusieurs cavaliers traversent la place et, dans le fond, des voleurs emportent des sacs sur leurs épaules. Notre peintre avait bien étudié l'histoire romaine. Telle est la partie de droite de son tableau ; elle semble être la pure image

' « La tête et la main de Cicéron demeurèrent longtemps attachées dans le Forum, à cette môme tribune aux harangues d'où il parlait au peuple avec tant d'éloquence, et il vint plus de monde pour les voir qu'il n'en venait pour ses discours. » (Appien, De bello civili, liv. IV, ch. 20.)

* « Il fut réglé qu'on n'obtiendrait le salaire promis qu'autant que Tassasin se présenterait aux trois triumvirs la tôle de la victime à la main. » Ibidem, ch. 7.

" « La tôle des proscrits était appendue dans le Forum à la tribune aux harangues. C'était là qu'il fallait la porter pour recevoir son salaire. » Ibidem, ch. IS.

* « Les deux Egnatius, le père et le fils, se tuèrent ensemble en se tenant étroitement embrassés. On leur coupa la tôte à tous deux et leurs troncs ne furent pas séparés. • Ibidem, ch. 21.

* • Un fils découvrit aux meurtriers la retraite de son père, prôteur en charge, et fut récompensé par l'édilité. » Duruy,d'après Dion Cassiuset aulres.

* « Une femme, pour épouser un ami d'Antoine, fit proscrire son mari et le livra elle-même. » Id,

^ « La femme de Ligarius avait caché son mari et n'avait mis dans sa confidence qu'une servante. Trahie par elle, l'épouse suivit en poussant des lamentations et des cris le centurion qui emportait la lôte de son mari. > (Appien, IV, 23.)

d*un sanglant épisode romain, mais on y découvre un autre sens loi^qu'on poursuit vers la gauche et que Ton achève Fexamen.

 gauche, au pied d'un grand édifice noirâtre, s'amassent aussi la foule et les égorgements, mais une foule moins soldatesque. On reconnaît sur plusieurs victimes des toges de magistrats et au centre d'un groupe un homme debout, également drapé dans de longs vêtements, auquel un soldat lie les mains derrière le dos tandis qu'un autre lui porte au visage la lame étroite de son couteau pour lui trancher la langue; supplice peu usité que je sache parmi les Romains, mais très employé contre les martyrs protestants du XVI™® siècle *. Un peu plus loin est un cercle de citoyens écoutant un homme à cheval qui leur lit une pancarte. C'est évidemment un héraut promulguant un acte officiel; mais est-ce Tédit d'Octave et de ses accolytes?

Le sombre édifice au pied duquel se fait cette lecture est marqué d'un signe montrant clairement qu'il n'appartient pas à l'histoire de Rome. Au-dessus de la haute porte cintrée qui lui sert d'entrée est sculpté l'écusson de France aux trois fleurs de lis. Un peu en avant, c'est-à-dire sur le premier plan du tableau, dans l'angle de gauche, est une scène qui serait inexplicable si on la cherchait à Rome et qui s'explique le plus naturellehient du monde si l'on y voit une allégorie française. C'est aussi l'épisode traité avec le plus diamore par l'artiste.

En cet endroit, Dubois a placé un puits architectural de forme hexagonale, décoré avec luxe, ayant sa poulie suspendue à des rinceaux dorés qui jaillissent du chapiteau d'une colonne en porphyre et sa base taillée en banquette de marbre- Un personnage, dont on ne voit plus que la tunique bleue et les jambes nues, vient de se précipiter dans ce puits la tête la première, poursuivi qu'il est par un soldat lancé le sabre en avant. Quatre autres personnes sont autour du puits : une belle femme qui montre ce malheureux d'un air d'affliction, un jeune homme qui le regarde tranquillement et comme un simple observateur*; les deux derniers sont

* Celui-ci est lellemenl bien un protestant qu'en ment Tun et Taulre. Ajoutons que les traits vul-

lui liant les mains on lui aUache au dos une sorte gaires du patient donnent à penser que c'est un

de sac ou d'étui avec lequel on va le brûler, et qui martyr réel que le peintre avait connu et dont il

contient ou les pièces de son procès (l'usage de a voulu consacrer le souvenir, nos parlemenLs était de les anéanlir avec le sup- ' Je soupçonne que dans ce jeune homme qui

plicié) ou une traduction de la Bible ; probable- est comme étranger à la scène et vota d'an pour-

assis : c'est un soldat invalide, à jambe de bois, qui tend sa sébile pour demander Taumône et un jeune enfant qui pleure en regardant son pot au lait brisé, d'où le lait s'échappe et coule à terre. Inutile de chercher longtemps pour dire que c'est ici le puits de la Vérité; que la Vérité disparaît devant les violences d'une soldatesque furieuse; que la Raison le déplore; que les plus vaillants défenseurs du vrai, tout mutilés, sont réduits au plus misérable état, et que les espérances des jeunes Français de la génération nouvelle sont maintenant à vau l'eau. En parfaite harmonie avec ces pensées se présente un groupe qui ressort par sa position au centre même du tableau et par la manière dont il se détache en vigueur sur le terrain blanchâtre: c'est un joli âne au panier plein de bonnes victuailles et conduit par un jeune paysan, qui tous deux, d'une placidité parfaite, traversent à petits pas ce champ de massacre et de désolation sans paraître seulement se douter de ce qui se passe. Cela renferme un reproche discret à l'ignorante apathie de la grande majorité du peuple de France, et ce petit ânier ne peut être là, au plus bel endroit, que comme traduction vivante des vers de Théodore de Bèze * :

G monde abesty, G peuple abruty Qui son mal ne sent I terre altérée, G terre enivrée De sang innocent I

Et dès lors, revenant au crieur public, on peut dire avec confiance que la lecture qu'il fait auprès du puits est moins celle de l'édit d'Octave et de ses collègues que d'un de ces édits menteurs que le gouvernement de Catherine de Médicis accorda souvent aux huguenots sous le titre d'édit de pacification, mais qui n'étaient que perfidie et qu'aussitôt rendus les gens du roi violaient. A une fenêtre du palais aux fleurs de lis parait une femme, qui tient de ses deux mains une longue pièce d'étoffe blanche à bordure, qu'elle laisse flotter par la fenêtre. Les tapisseries aux fenêtres sont le signe d'une fête publique. On se réjouit dans le palais. La porte

point olive avec des pantalons rouges, sans nulle ^ C'est une strophe de la • Chanson plaintive ■

prétention au costume romain, le peintre a fait qu'il composa en 1551 (voy. le Chamonnier huson propre portrait. gumot, p. 378).

DUBOIS DIT 8TLTHJS

UN MARTYR (A la grondeur exacte du tableau dei TriniuTira.)

en est gardée par un homme dont la longue barbe et le chapeau pointu annoncent un magicien, qui représente sans doute la Superstition gardant les abords de la Cour.

Ce qui donne la certitude que tel est bien le sens de cet ouvrage, c'est l'affiche où son auteur déclare qu'il a voulu montrer comment l'État est gouverné par des Triumvirs. Après l'insuccès de la conspiration d'Âmboise (16 mars 1560), le connétable de Montmorency s'était rapproché des Bourbons par peur des Guises; mais un ennemi juré du protestantisme, le fastueux malversaleur Jacques d'Âlbon, maréchal de Saint-André, séduisit le vieux connétable et lui fit jurer avec le duc de Guise et avec lui une sorte d'alliance, qu'ils scellèrent en communiant tous trois ensemble dans la chapelle de Fontainebleau le 6 avril 1561. Les gens de ce temps, l'esprit toujours plein de leurs souvenirs d'histoire ancienne, appelèrent aussitôt ces trois pactisants le Triumvirat, ou Trionvirat comme écrit d'Âubigné. Or, on vit bientôt éclater le massacre de Vassy, la rupture de l'édit de janvier (1562) dû à la sagesse du chancelier de Lhospital, enfin la guerre civile. Ce triumvirat donc était aussi fatal qu'illégal'; les huguenots le haïssaient; l'amertume de Dubois s'explique d'elle-même, et ce tableau représente un cri de réprobation des protestants durant le temps que dura l'alliance des trois politiques. C'est en même temps une date certaine pour notre peinture, car Montmorency fut tué en 1567, le duc de Guise devant Orléans en 1563, mais Saint-André à la bataille de Dreux, le 19 décembre 1562. Le tableau fut donc exécuté entre avril 1561 et décembre de l'année suivante, mais plus probablement après le massacre de Vassy, c'est-à-dire en 1562, entre le commencement de mars et la fin de décembre.

Je n'ai pas fait le moindre doute que cet ouvrage ne fût de Dubois. Il n'est cependant pas signé. Mais outre qu'il est arrivé au Musée Ârlaud avec celui de la St-Barthélemy, provenant tous deux de l'Hôtel de Ville de Lausanne, et tous deux semblant se faire pendant l'un à l'autre, on y voit si bien le même esprit

' Orta triumvirali conjuratione Guisardi, ma- coacli sumus relicta Lutetia aliô commigrare,

reschali saint André et magistri equitum (le jussu prasloris Lhuyllier hominis de papistis et

Conestable de Montinoraynsi) qui régis Navari*œ homicidis benemeriti. (Journal de Mat. Beroald,

autoritate abusi, omnia miscere et tyrannorum commencement de 1562; mss. DaPuy, volume

more dominari us in qtéos nuHum jus iUis eral, 630, P 177 v°.)

inspirateur, le même genre de composition, la même couleur quoique plus vive et plus fraîche dans les Triumvirs, la même perspective architecturale, le même dessin quoique plus habile et plus étudié dans la St-Barthélemy, surtout le même soin du détail, qu'il n'y a pas lieu de douter que les deux tableaux ne soient du même pinceau. Il y a même des objets similaires transportés de Tun dans l'autre : ainsi le vieux magistrat en houppelande agenouillé non loin du puits et le président De la Place qu'on verra tout à l'heure, le cavalier le plus à droite qui galope dans le forum et celui le plus à droite aussi qui galope vers le Louvre, l'escalier circulaire de la tribune aux harangues et le perron également circulaire du logis de l'amiral. On trouverait encore d'autres ressemblances.

Gomme on Ta vu ci-dessus, François Dubois mourut le 24 août 1584, juste au jour anniversaire de la St-Barthélemy. 11 est bien évident qu'il n avait pu peindre que de mémoire; mais, en supposant qu'il l'ait fait le plus tard possible, on voit que ce serait encore à une époque peu éloignée de l'événement. Son acte de décès nous apprend qu'il avait environ 43 ans au moment du massacre et ceux qui voudront bien suivre la description détaillée que je vais faire des épisodes qui composent son tableau conviendront peut-être que cette peinture a, par son exactitude, le mérite d'une excellente page d'histoire, presque d un procèsverbal et que l'auteur pourrait bien avoir été un témoin oculaire.

J'ouvre le grand historien Jacques-Auguste de Thou, au chapitre LU de son ouvrage Hisloria sut temporis^ chapitre consacré au triste événement que le peintre

avait voulu reproduire et j'y lis à la page 579 * :

« Le jour suivant [le samedi 23 août, lendemain de la tentative faite pour assas-

^ Tome IV. L'édition que j*ai sous la maia est noms se retrouvent dans les autres historiens,

la traduction française imprimée à Basie en 1742; principalement dans VHistoire des martyrs et les

dix volumes in-4^ — Du reste, avec plus ou Mémoires de l'estat de France, Oa les voit paraître

moins d*élendue, les mêmes faits et les mômes jusque sur les gravures du moment.

PEINTUIIE DE LA SAINT-BABTHÉLEMY.

« siner Famirâl] Coligny envoya au Roi et au duc d'Anjou pour les supplier, a au nom de tous les protestants de vouloir bien donner quelques troupes pour a garder sa maison... Ceux-ci l'accordèrent très gracieusement; et Cosseins, colonel « des gardes françoises, eut ordre de prendre quelques soldats de son régiment et (( de demeurer sous les armes à la porte de Coligny*. Pour ôter tout soupçon, on « y joignit quelques Suisses delà garde du Roi de Navarre, mais en petit nombre*. (( Pour plus grande sûreté encore, le roi ordonna que les seigneurs protestants

« qui étoient à Paris allassent se loger aux environs de l'amiral x> — Si Ton

regarde notre peinture avant d'avoir lu ce texte, on apercevra sans y faire attention, à coup sûr sans le comprendre, un râtelier de longues piques appuyées sur la façade extérieure de la maison contiguê à celle de Coligny : c'est le corps de garde improvisé sous la conduite de M. de Cosseins; et certes, sans les textes imprimés, je ne l'eusse pas remarqué.

De Thou,page 584 : «La Reine [Catherine], impatiente devoir l'affaire engagée, a vint dire au Roi qu'il n'étoit plus possible de contenir les troupes, qu'il étoit « temps de faire donner le signal au Louvre. Là-dessus le Roi fit sonner le tocsin « à St-Germain... Aussitôt les ducs de Guise et d'Aumale et le bâtard d'Angoulême (( s'avancèrent vers la maison de Coligny, gardée par Cosseins. Coligny s'étant « réveillé au bruit, jugea qu'il y avoit quelque émeute; mais il ne craignoit rien a de la part du Roi... Cependant le désordre augmenta; il entendit tirer un coup « d'arquebuse dans sa cour. Jugeant alors sainement de toute cette affaire, mais « trop tard, il sortit de son lit, mit sa robe de chambre, et se tint debout, appuyé « contre la muraille, pour faire sa prière. De Cosseins avoit ordonné, de la part a du Roi, à de Labonne qui avoit les clefs de la maison, d'ouvrir la porte. Cet

^ « Quelques heures après, Cosseins vient au logis de Famiral accompagné de 50 harquebousiers et choisit deux boutiques prochaines dans lesquelles il pose ses soldais > {Mém. de l'estaJt de France sous Charles IX).

' Ils étaient dnq. t En la basse court du logis de Tamiral y avoit cinq Suisses de la garde du roy de Navarre qu'il y avoit envoyés pour garder » [Mémoires de Vestat de France). Et plus loin : « Cosseins ayant oslé tout ce qui empeschoit le

passage fit entrer quelques Suisses de la garde du duc d'Anjou, car ils esloient veslus de noir, de blanc et de verd. Iceux rencontrant quatre Suisses sur les degrez [les Suisses protestants du roi de Navarre] ne leur louchèrent point. Mais Cosseins si tost qu'il les apperceut commanda a un des harquebouziers qui le costoyoyenl de tirer, ce quHl fit et tua Tun des dits Suisses. Lors ils enfoncent la porte de la chambre de l'amiral... >

a officier, qui n'avoit aucun soupçon, l'ouvrit sur-le-champ et fut, un moment a après, poignardé par les soldats qui entrèrent avec de Gosseins. Les Suisses qui a étoient dans la cour, effrayés de cet assassinat, gagnèrent la porte de Tescalier, (( la fermèrent sur eux et la barricadèrent avec des coffres, des tables et d'autres (i meubles. Dans ce premier choc, il n'y eut qu'un Suisse de tué d'un coup d'ar- « quebusetiré par un des soldats de Gosseins; mais, lorsqu'on eut brisé la porte, a de Gosseins, Attin et Gorboran de Gardillac sieur de Sarlabouz, colonels des « gardes françoises, avec Petrucci, siénois, et Bême, allemand qui avoit été « domestique dans la maison de Guise, montèrent à la chambre de Goligny... i>

Dans la peinture, les abords de la maison de Goligny sont encombrés de coffres et de paquets; des voleurs sans vei^ogne les pillent et les emportent de tous côtés; ce sont de vulgaires larrons, des portefaix, peu de soldats ; l'un d'eux a chargé sur ses épaules un riche bagage où l'on reconnaît un manteau de velours à passementeries d'or semblable à ceux que portent les trois Colincei fratres, dans la belle gravure due au burin de Marc Duval*. Il nous semble qu'ici Dubois s'est trompé, mais en commettant une erreur qui prouverait qu'il avait vu les choses. Pour monter l'escalier de Goligny après avoir brisé sa porte, il avait fallu que les assassins commençassent par débarrasser la barricade de « coffres, tables et autres meubles j> faite à la hâte, comme de Thou vient de le dire, par les Suisses du roi de Navarre; ces épaves devaient joncher la cour ou la rue, et notre peintre paraîtrait avoir entrevu ce désordre sans en deviner là véritable cause. Les voleurs de toute espèce jouèrent largement leur rôle dans cette longue saturnale, et abondèrent partout aussi bien qu'à la rue de Béthizy.

Mais qui sont ces trois hommes debout auprès du corps de l'amiral et dont l'un s'est saisi de la tête coupée; l'autre, celui du milieu, contemple le cadavre et tient de la main droite une écharpe blanche dépliée d'où le sang dégoutte? — De Thou répond, page 585 : « Le duc de Guise, qui étoit demeuré dans la cour, « demanda à Bême si l'affaire étoit finie? Bême répondit que oui. — " Monsieur « d'Angoulême *, reprit le duc de Guise, ne le croira pas s'il ne le voit à ses pieds.

* Elle est reproduite dans YHistoire de France ' t Déjà choisi et retenu pour être amiral de de H. Bordier et Charton, t. II, p. 65. France > (Capilupi). — C'était un fils du roi Henri II

H En même temps on le jeta parla fenêtre. Le bâtard d'Angoulême, comptant à (( peine sur ses propres yeux, essuya avec un linge le sang dont le visage étoil « couvert, i^

L'homme du milieu est donc le chevalier d'Angouléme, fils naturel de Henri II, et comme on a vu plus haut ce grand seigneur former avec les ducs de Guise et d'Aumale le trio chargé d'exterminer Coligny et tous ceux qui Fentouraient, il s'ensuit que les deux autres personnages debout sont le duc Henri de Guise et Claude, duc d'Âumale, son oncle. En effet le duc d'Aumale, homme d'âge (il avait 47 ans) est vêtu d'un riche habit de cour, tandis que le duc de Guise qui n'en avait que vingt-deux, et son compagnon, sont cuirassés.

Si, dans ce même moment, le duc de Guise enlève la tête coupée et la tient en l'air comme un trophée, c'est un anachronisme auquel le peintre était condamné par la nécessité de tout représenter à la fois, in une tempore; de même qu'il a dû, voulant être complet, montrer tout ensemble Coligny jeté par la fenêtre, Coligny gisant sur le pavé et Coligny sans tête et sans mains traîné au gibet. C'est une licence artistique. Le peintre ne pouvait pas mieux désigner le duc de Guise au milieu de toute la tragédie qu'en lui mettant cette tête à la main; mais la vérité est qu'elle ne fut tranchée qu'un peu après.

En effet, de Thou continue, page 585 : a La cloche de l'horloge du palais ayant « sonné alors, on cria aux armes de tous côtés, et à l'instant la populace accourut « à la maison de Coligny. Après avoir fait niille indignités à son corps, elle le jeta « dans une écurie voisine et lui coupa la tête '. On eut soin de l'envoyer à Rome.

et d*une demoiselle irlandaise; il avait à peu près Tâge du duc de Guise, vingt et quelques années. * < Un Italien de la garde du duc de Nevers coupa la teste à Tamiral qui fut portée au Roy et à la Royne mère, puis embaumée et envoyée à Rome au pape et au cardinal de Lorraine. La populace étant survenue là-dessus coupa les mains et les parties honteuses de ce corps, lequel ainsi mutilé et sanglant, fut traîné par ces canailles Tespace de trois jours par toute la ville et finalement porté au gibet de Monlfaucon > (Mémoires de restai de France). — Brantôme raconte la même chose avec sa grâce accoutumée : < De descrire les inso-

lances et opprobres que d'autres firent à son corps, cela est indigne de la plume et escriture d'un honneste cavalier. * Brantôme n'était pas toujours aussi honnête cavalier, mais la mémoire de ce grand homme semble lui imposer le respect. — L'italien Capilupi, narrateur de haute importance, est plus réaliste et dit (voy. Le stratagème ou la ruse de Charles IX, à la suite de La Stratagema^ 1574, in-12o, p. 63): « Le Roy dedans Paris voyant toute la ville comme renversée sens dessus dessous, teinte et baignant en son sang, le mardi 26 d'août, deux jours après qu'on eut commencé de tuer, s'en alla à l'église pour remercier Dieu, selon son

« Ces forcenés, peu contents de tels excès, assouvirent leur fureur sur ses « mains, ses pieds et les parties que la pudeur empêche de nommer; et traînèrent « le tronc par les rues jusqu'au bord de la rivière. Comme les enfants se dispo- « saient à le jeter dans le courant, on le retira pour le porter au gibet de Mont- « faucon où il fut pendu par les cuisses avec des chaînes de fer.- »

 la page suivante, 586 : « Après le massacre de tous ceux que Ton trouva « dans la maison de Coligny, ou que Ton put tirer des endroits où ils s'étoient « cachés, le soldat se mit à piller, cassa les coffres, prit l'aident et tout ce qui se « rencontra de plus précieux *... Teligny, gendre de Coligny, s'étoit sauvé sur les « tuiles et avoit échappé aux poursuites d'une partie de ces furieux, lorsque les « gardes du duc d'Anjou l'aperçurent enfin et regorgèrent. »

Nous avons déjà parlé du pillage; quant à Teligny, le peintre en effet le montre demi-nu sur le toit de la maison contiguê à celle de l'amiral

Page 587 : « A mesure qu'on massacroit ces malheureux [c'est-à-dire les sei- « gneurs protestants qu'on trouvait au Louvre ou aux environs], on jetoit leurs « corps devant le château sous les yeux du Roi, de la Reine et de toute la Cour * ; « et les dames venoient en foule, avec encore plus d'impudence que de curiosité, « considérer ces cadavres nuds, sans qu'il parût qu'un si horrible spectacle leur « fit la moindre peine. » — Le peintre, sur ce détail, ne paraît pas entièrement d'accord avec l'historien. Il a bien amassé devant la porte du Louvre une vingtaine de corps entièrement nus, mais c'est de la fenêtre que quelques dames les contemplent; une seule est sortie pour aller jusqu'au tas et le voir de près. Probablement l'auteur a voulu caractériser ainsi la reine Catherine de Médicis par une distinction qu'elle mérita bien, seule entre toutes.

devoir... puis au palais où la Cour de parlement estoit assemblée.... Le Roy ayant parachevé son discours, tous d^un accord approuvèrent et déclarèrent le tout avoir été très- bien entrepris et sagement exécuté. Et pour approbation de celte volonté et accord universel, le corps de Tamiral fut condamné d'être premièrement traîné à la queue d'un cheval par toute la ville, puis après, avec une queue de veau qui luy seroit mise au derrière par le fondement, d'estre pendu par un

pié comme traistre au gibbet public de Monfaucon, là où tout le peuple esioit à regarder avec un plaisir incroyable et y couroit de tods costez... t

^ Le roi y réalisa un gain énorme que Capilupi évalue à trois millions d'or.

* c Leurs corps estoyent incontinent traînez devant le Louvre et rangez près des autres, afin que les meurtriers saoulassent leur veue de ces morts qui les avoyenl tant effrayez en leur vivant {Mémoires de F estât de France).

24 MINTUKE DE LA SAINT-BABTHÉLEMY.

Page 589 : a On n'épargna pas même ceux que le Roi de Navarre avoit fait « entrer au Louvre; carie Roi, qui avoit conseillé à ce prince de les retirer, leur a fit dire de sorlir de Tappartement de leur maître et de descendre dans la cour; (( ils n'y furent pas plus tôt qu'on leur ôta leurs épées et qu'on les chassa du (( château. On en poignarda une partie dans le vestibule; on mena le reste un (( peu plus loin où on les massacra tous, entre autres Pardaillan, Saint-Martin, « Bourses et Armand de Clermont sieur de Piles, illustre par la belle défense « qu'il fit au siège de St-Jean d'Angely. Comme oii le menoit, pour ainsi dire, à « la boucherie et qu'il vit les monceaux de morts dont il alloit augmenter le « nombre, on dit * qu'il s'écria : Est-ce donc là cette parole que le Roi nous a « donnée, ces promesses, cette paix qu'on nous a jurée? Grand Dieu, prenez la « défense des opprimés! Juste juge, vengez un jour une perfidie et une cruauté « si détestables! De Piles fut tué d'un coup de hallebarde qu'on lui donna (( dans le côté, » — La scène de confusion qui, dans le tableau, se passe sous le porche du Louvre est de bien petite dimension, surtout dans notre lithographie. Cependant on y distingue assez bien de Piles levant l'index vers le ciel en parlant aux soldats dont l'un lui enfonce sa pique dans le flanc.

Page 590 : « Il était resté au fauxbourg St-Germain plusieurs protestants à « qui l'on n'avoit pu persuader d'aller passer la nuit dans la ville. On avoit chargé « Laurent de Maugiron du massacre de ces seigneurs, et l'on avoit ordonné à i< Marcel [prévôt des marchands] de lui envoyer pour cet effet mille hommes des (( compagnies bourgeoises. Cependant on vint donner avis à Montgomery que « toute la ville éloit en mouvement et que le peuple se disposoit à prendre les (( armes. Il le fit savoir au vidame de Chartres et à tous les autres. Ils ne savoient « à quoi se déterminer, parce que la plupart, comptant sur la parole du Roi, se « persuadoient que ce tumulte venoit des Guises à qui l'insolence d'un peuple (( séditieux donnoit la hardiesse de tout entreprendre; ainsi plusieurs furent d'avis i( d'aller trouver le Roi et de lui offrir leurs services pour repousser la populace a mutinée. Quoique les plus sages ne doutassent point que tout ne se fît par

^ Ce « on dit > Q*esl qu^une sourdine mise pru- meltre ici le roi de France en scène el le proclademment par l^hislorien à sa liardiesse d'oser mer ouvertement parjure et bourreau.

DUBOÎS DÎT SYLVIUS. 05

« ordre du Roi, cependant on passa quelques heures dans cette irrésolution

(K [Mais] le jour qui commençoit A paraître fil apercevoir les Suisses et les gardes a françoises qui traversoient la Seine; on entendit en même temps un coup de a canon du côté du Louvre, tiré par ordre du Roi à ce qu'on croit. Il n'en fallut « pas davantage pour déterminer les seigneurs protestants à prendre le parti de « la fuite et ils étoient déjà loin lorsque les troupes furent passées. Le duc de « Guise poursuivit Montgomery et ceux qui Taccompagnoient jusqu'à Monfort « l'Amaury sans pouvoir les atteindre. » — Le tableau nous montre sur la rive du faubourg St-Germain, non loin d'un tombereau de cadavres qui s'avance le long du quai \ une foule armée qui se presse à la porte de Nesle pour se précipiter au dehors et sur laquelle a pris l'avance un cavalier qui s'enfuit tout seul ; c'est très probablement, dans Tintention du peintre, celui que les catholiques poursuivaient d'une haine spéciale comme auteur de la mort de Henri II et qui, malgré cette fuite, n'en resta pas moins le brave Montgomery. Â l'angle opposé du tableau s'élève une double potence où deux hommes sont pendus, auxquels le talent du peintre a su faire deux nobles et belles figures. Ce sont le seigneur de Briquemaut et le conseiller Arnaud de Gavagnes; tous deux subirent ensemble le supplice, afin de fournir à l'opinion publique une prétendue preuve d'un prétendu complot des protestants qu'il n'aurait été possible de réprimer que par un massacre. Ils furent condamnés le 27 octobre et pendus le 29.

On peut s'étonner de voir, du côté de Montgomery, sur la montagne Sainte- Geneviève, un de ces moulins à vent qui, dans les souvenirs parisiens, semblent exclusivement réservés à la butte Montmartre; mais ici encore Sylvius se montre homme d'exactitude. Je trouve dans un recensement des habitants de Paris, fait aux mois de mai et juin 1571 pour la levée d'une imposition, ces indications des dixainiers qui collectaient de rue en rue : a Rue de la Ghaire [de la Ghaise]; rue des Gamelles [de Grenelle]; rue de devant le moulin à vent; rue sainct Père, » etc.

Il est donc vraisemblable ou même sûr, après avoir si nettement reconnu dans

' < Les charetles chargées de corps morls des verle de corps morts el toute rouge de sang » damoiselles, femmes, nUes, hommes el enfants, {Mémoires de Testât de France). estojent menées el deschargées à la rivière cou-

PEINTURE DE LA SAINT-BAtlTHÉLÈMY.

cette peinture, non seulement au premier plan mais jusqu'aux derniers lointains, tant de choses et de personnages dont la réalité est certaine, que François Dubois s'est attaché à ne rien inventer et qu'il a voulu que chacun de ses groupes fût exactement vrai ; un grand nomhre sont même des portraits, comme les ducs d'Âumale * et de Guise et M. d'Angoulême. C'est un portrait qu'il a peint dans ce vieillard aux longs vêtements de magistrat, agenouillé les mains jointes devant l'épée d'un soudard prête à le percer. Est-ce le président Pierre de la Place? Cela est tout à fait probable ; cependant Etienne Chevalier, Denis Perrot, Anne de Terrières seigneur de Chappes, étaient tous personnages de robe dont la fin tragique est mentionnée par les historiens? Serait-ce quelque autre qu'ils ne nomment pas? Rien ne nous aide à le déterminer. De même le groupe de seigneurs à cheval sur le premier plan', celui des deux belles jeunes filles qu'une bande de soldats pousse à la Seine, celui du ministre qui contemple avec tranquillité trois poignards dirigés sur sa poitrine, les deux hommes en chemise qui prient avant d'être jetés à l'eau, celui qu'un homme en chapeau à haute forme assomme avec une massue', la femme agenouillée qu'une sorte de broche transperce de part en part, celle un peu plus loin à droite qu'on égorge' toute nue \ cet enfant au maillot que deux gamins

^ Comparez le duc d'Aumale avec son portrait doDDé dans le Très, de Numism. par Collas, diaprés une médaille frappée en 1874.

* C'est sans doute le duc de Nevers, c ....lequel, par le commandement du Roy et de la reine mère, monta à cheval fort bien accompagné et, se promenant par toute la ville, remédia à tout ce qu'il luy sembloit en avoir besoin > (Capilupi).

' L'assommeur est désigné dans plusieurs récils comme un boucher, nommé Pezou (Voy. le Martyrologe de Crespin, édit. de 1619, f 781 a). — Le Dialogne I du ReveiUe-matin (Basle, 1S73, p 76) raconte que le 5 décembre (il veut dire septembre?) Pezou tuait encore, en noyant des prisonniers.

^ C'est peut-être la personne que vit un Allemand qui, parti de Paris le 30 août, flt en arrivant à Strasbourg une déposition notariée, laquelle, retrouvée dans les archives de TÉIecteur Palatin, a été publiée dans les Briefe Friedrich des Frommen Kurfilrsien von der Pfalz (2 vol. in-8", Munich,

1868-70) par le professeur Kluckhohn, t II, p. 485, et traduite par M. Rod. Reuss dans le Bull, de la Soc. de rhisU du prot. XXII, 377. Voici le passage: c Le jeudi, il a vu une femme dMne grande beauté, c^était une comtesse (ein gar schùn weibsbilt, so ein grevin gewesen)^ qu'on déshabillait toute nue sur le pont aux Meuniers {uff der MUlbrUcken). Elle était richement vêtue et parée brillamment de précieux colliers et bracelets et dans un étal de grossesse très avancée, tellement qu'on voyait son enfant s'agiter dans son corps. Après lui avoir arraché ainsi ses vêtements ils font renversée en lui arrachant les cheveux, Font percée de coups, tandis qu'elle les suppliait d'une façon pitoyable d'épargner au moins son enfant et de l'en délivrer d'abord, puis d'agir avec elle à leur guise; après quoi ils Font jetée dans la rivière la tête la première, et pendant qu'elle y tombait on voyait encore remuer l'enfant {Briefe H, 486). • — Le même témoin ajoute que le samedi 30 aoiït^ il a

de Paris traînent au bout d'une ficelle sur le pavé, en guisede joujou'; cette femme qui tord ses mains de désespoir, sur le pas de sa porte... tous doivent être aussi historiques que les précédents; seulement de Thou ni autres n'en ont fait mention, ou bien nous n'osons pas les identifier avec leurs récits *. Ainsi sur le premier plan, au milieu du tableau, un seigneur âgé, tout vêtu d'écarlate, semble s'apitoyer sur le sort de trois personnes étendues à terre l'une sur l'autre : un homme, un jeune garçon et une troisième victime dont on ne voit que le bras tendu. Il semble bien que ce soit l'histoire du jeune Jacques de Gaumont, racontée'par de Thou (page 588) comme s'étant passée dans l'intérieur d'une maison \ Sur le pont est une dame qu'on jette à l'eau et derrière elle une jeune fille; il semble aussi, sans qu'on puisse non plus l'affirmer que ce soit l'épisode raconté par l'historien (p. 592) en ces termes : € Madelaine de Briçonnet, veuve de Thibaud de Longue- « joue, maître des requêtes et nièce du cardinal Briçonnet, femme de mérite et a lettrée, se sauvoit accompagnée de Jean d'Espina, ministre fort célèbre qui a demeuroit chez elle, et tenoit par la main Françoise de Longuejoue sa fille^ « lorsqu'elle fut rencontrée par les meurtriers publics. Ceux-ci l'ayant reconnue « sous un mauvais habit qui la déguisoit voulurent la forcer d'abjurer sa religion; « mais n'ayant rien pu gagner, ils lui donnèrent plusieurs coups de javeline et la

encore vu traîner à la rivière trois personnes qQ*on venait de mettre à mort.

' < Je dirai seulement pour des choses très remarquables entre celles qui le sont assez, que Ton vit traîner des enfants au maillot par d'autres enfans de dix ans > (D'Aubigné, Hist. Univ.y col. S5I).

* L'homme portant Tépée au côté et qui s^enfuit chargé de la riche hbuppelande dont il a été parlé déjà (p. 13) et d^une grosse bourse en velours rouge, paraît être celui que Capilupi désigne en ces termes: c Le capitaine Pierre-Paul Tosinghi, florentin, vaillant soldat, lequel avec un sien fils se trouva à la mort de Tamiral, eut pour son butin l'escarcelle et sa chesne, et se trouva dedans la dite escarcelle le sceau et contre-sceau des huguenots... > — On lit dans les comptes de Tépargne du roi, à la date du 30 oct. iS72 : • Au s' Pietro

Pauolo Thosinghi, chevallier de Tordre du Roy, 540 1. 1. pour dellivrer et mettre es mains d*ung certain personnaige pour employer en aucuns affaires importans le service de sa d. majesté. > Ce vaillant larron qui avait donc la confiance intime du roi combattit, Tannée suivante, au siège de La Rochelle et fut un des gentilshommes choisis composant Tescorte d'honneur qui accompagna Henri III jusqu'à son trône de Pologne.

* A gauche, sur le premier plan, gît un homme à barbe noire, aux traits énergiques, presque nu, qu'on traîne à la Seine et qui ressemble au docte Ramus. « Ramus, post saltum è suo cubiculo non mediocriter alto, ac innnmeris pugionum acceptis ictibus, adhuc nudus in liUore prostratus jacet (Lettre du jeune étudiant de St-6all et jésuite, J. Opser, dans le Bull, du protest. fr. 1859, VUI, 292). C'était le n.ardi 26 août.

« jetèrent à demi morte dans la rivière. Des bateliers, voyant qu'elle flotloit sur « Feau, y coururent comme à un chien enragé et lui donnèrent lentement, avec « un plaisir barbare, cent coups de croc pour la faire aller au fond... »

Il y a des faits consignés par le peintre qui ne sont pas rapportés par de Thou. Telle est la présence de Charles IX à sa fenêtre du Louvre, sinistre arquebusier, couchant en joue les fuyards qui se pressent de l'autre côté de l'eau. C'est une scène qui se trouve aussi dans une des gravures. De Thou n'a point osé la racontë'r, mais elle a été recueillie par d'autres '.

Un dernier trait de ressemblance pour achever cette longue comparaison de l'historien qui tenait la plume avec l'historien qui tenait le pinceau. A l'angle d'une maison, sur la droite du tableau, glt une femme nue, la face contre terre, morte avec son enfant mort sous elle et ses entrailles répandues tout autour. C'est le commentaire du dernier mot de ce passage du président de Thou (p. 591) : « On « n'entendoit de toutes parts que plaintes et que hurlements de gens ou déjà « poignardés ou près de l'être; on ne voyoit que corps morts jetés par la fenêtre; « les chambres et les cours des maisons étoient pleines de cadavres; on les trainoit a inhumainement dans les carrefours et dans les boues; les rues regorgoient telle- « ment de sang qu'il s'en formoit des torrents*. Enfin, il y eut une multitude in- « nombrable de personnes massacrées, hommes, femmes, enfants et beaucoup \L même de femmes grosses. »

Peut-être ne verra-t-on rien que d'assez naturel dans la série de rapprochements qui viennent d'être faits. Si les deux auteurs sont véridiques, rien d'étonnant en effet dans leur concordance; mais c'est précisément cette question de véracité qui s'illumine d'une manière remarquable par l'analyse que nous venons de faire. Ce qui peut étonner, c'est l'autorité toute nouvelle que ces rapprochements confèrent à l'inconnu François Dubois, l'affermissement de l'autorité dès longtemps illustre de J.-A. de Thou, et la justification des nombreux écrits où les victimes exhalèrent leur plainte. Il ne faut pas oublier que de Thou, catholique fidèle, mais surtout homme droit, fut outrageusement blâmé pour avoir écrit avec une im-

* Voy. plus loiii le chap. IV. qu'elle fût, où Ton n'ait assassiné, el le sang cou*

* Le Strasbourgois cilé p. 26, note 4, dit encore : lait dans les rues comme l'eau un jour de grande « Il n\ avait point de ruelle dans Paris, si petite pluie. >

perturbable véracité, et qu'il est souvent rejeté par dé prétendus historiens d'aujourd'hui. Or, né en 1553, il commença d'écrire son grand ouvrage en 1581; c'est en 1604 seulement qu'il en (it paraître les dix-huit premiers livres, s'arrétant à la mort de Henri II; son épisode de la St-Barthélemy n'a vu le jour qu'en 1607. Dubois était mort à Genève, nous l'avons rapporté plus haut, le 24 août 1584. Ainsi, d'une part, de Thou ne connut pas l'ouvrage d'un peintre obscur réfugié en Suisse, et le peintre connut encore moins un livre qu^ parut plus de vingt ans après sa mort. Il faut donc reconnaître que la conformité de leurs témoignages est des plus remarquables et que le tableau de notre Sylvius, conservé au musée de Lausanne, est beaucoup plus précieux après ces explications qu'on n'avait pu le croire jusqu'ici.

Le tableau de Sylvius paraît n'avoir jamais servi à la gravure.

D'autre part, on a plusieurs représentations gravées du massacre, contemporaines aussi, mais très éloignées de ce caractère d'exactitude étudiée et recherchée qui distingue notre précieuse peinture.

1. La plus ancienne est une eau-forte que le catalogue officiel de la grande Bibliothèque de Paris décrit en ces termes :

Massacre de la St-Barthélemy. A gauche, au premier plan, l'amiral de Coligny est à cheval ; à droite, on le voit assassiné dans sa chambre ; gravure à l'eau-forte, anonyme (Catalog. de la coll. Hennin, n^ 650, à la Biblioth. nat.).

Coligny à cheval est une licence qu'a prise l'artiste, probablement parce qu'il ne trouvait pas un meilleur moyen de désigner le principal personnage; mais Coligny, au moment du coup de Maurevers, était à pied, et même il paraît que s'il

Page 1