XV, I
En vain ils se confient dans les privileges dent le Dieu de I'Alliance les a honores. Israel, le " bien-aime de Dieu " etait comme " un olivier fertile, beau, plein de fruits". Mais, a cause de ses crimes, le Seigneur " qui I'avait plante " " a prononce le mal contre lui. Au son de sa parole un grand feu s'est mis dans cet arbre, et ses branches ont ete briilees " (xi, 16).
Plusieurs symboles expressifs ont pour but de rendre sensible cette verite si dure a I'orgueil juif. C'est la " ceinture de lin " cachee par Jeremie ■ — sur I'ordre de Dieu — dans un enfoncement des bords de I'Euphrate. Apres un long temps, il la trouve pourrie. Ainsi le Seigneur " fera-t-il pourrir I'orgueil de Juda et I'orgueil enorme de Jerusalem " (xiii, 9). C'est encore I'argile retiree de la roue, pour etre petrie de nouveau au gre du potier (xviii, i sv.) ; c'est le vase manque, et brise par ordre de Dieu aupres de la porte des tessons, sur le chemin qui mene a la vallee de Hinnom (xix, i sv.). Ainsi Dieu est-il libre de reprouver les elements rebelles de son peuple, afin de se faconner un Israel nouveau, noyau de la theocratic messianique.
Le prophete devait etre lui-meme, au milieu des siens, un symbole vivant et prophetique des malheurs imminents. Dieu lui avait interdit de se marier; il n'aurait "ni femme, ni
fils, ni filles" (xvi, 2);il menerait une vie austere et retiree : aucune part ni aux joies ni aux deuils du peuple.
C'est que pour Juda ''il n'y avait plus de paix, plus de pitie, plus de misericorde " (xvi, 5 sv. Comp. xv, 17).
b) La mine ne se consomntera pas d'tin coup. D'avance le prophete en voit la marche progressive ; il en decrit les etapes. Jusqu'a I'heure de la catastrophe supreme Dieu laisse a la nation pecheresse le temps de se repentir (xxvi, 2-6).
C'est du Septentrion que vient le fleau. Jeremie en est averti des le premier jour de son ministere par la vision symbolique " de la chaudiere qui bout et elle est du cote du Septentrion " (i, 13 sv.; comp. iv, 6). Plus tard, I'homme de Dieu, profondement emu, voit I'invasion s'avancer comme "un vent bridant " (iv, ii; comp.
V, 15-17). " C'est un peuple qui vient de I'aquilon ; un peuple robuste, un peuple antique ; son carquois est comme un sepulcre ouvert; ils sont tous des heros. lis seront cruels et impitoyables; leur voix retentira comme la mer, ils monteront sur des chevaux, prets a combattre comme un seul homme contre toi, fille de Sion " (vi, 23). A la nouvelle de son approche, " toutes les mains perdent leur force" (vi, 24); "rois, princes, pretres, prophetes, Jeremie lui-meme, tous tremblent d'epouvante" (iv, 9).
Les cites de Juda sont desertes;la ville sainte n'est plus qu'un monceau de sable et un repaire de dragons " (ix, 11); elle est " I'execration de tous les peuples de la terre " (xxvi, 6).
L'envahisseur, c'est le roi de Babylone. Dieu lui-meme combattra avec Nabuchodonosor " son serviteur "; il " prendra tous les peuples de I'aquilon et les amenera contre cette terre, contre ses habitants et contre toutes les nations qui I'environnent. Je les ferai tuer; je fcrai d'elle I'etonnement et le mepris des hommes et une solitude eternelle " (xxv, 9; comp. xxi, 5 sv.; xxxii, 28, 29).
LA PROPH^TIE DE J^REMIE.
Le temple ne sera pas epargne.
Dieu le traitera comma il a traite Ic sanftuaire de Silo (vii, I2;xxvi, 6 sv.). Pour avoir eu le courage d'annoncer cette parole de Jehovah, Jeremie vit s'ameuter contre lui les pretres, les faux.prophetes, tout le peuple; il entendit leurs clameurs sauvages :
" Ou'il meure!" Ahicam, fils de Saphan, eut beaucoup de peine a le tirer de leurs mains (xxvi, 9-24).
Apres les horreurs d'invasions repetees,et apres les souffrances inouies d'un siege prolonge, ce sera Pexil et une longue captknte dans le pays des Chaldeens (ix, 15- 16; x, 18-21 etc.). Chaque invasion emmenera une partie de la population en terre etrangere ; les dcrniers qui seront restes subiront le meme sort : " Sedecias, roi de Juda, ses serviteurs, et son peuple, et ceux qui auront ete laisses dans la ville par la peste, par I'epee et par la famine, Dieu les livrera dans les mains de Nabuchodonosor, roi de Rabylone ; dans la main de leurs enneniis et dans la main dc ceux qui cherchcnt leur vie" (xxi, 7); ct " ils le serviront lui, et son fils, et le fils de son fils" (xxvii, ']) pendant JO ans (xxxix, 10).
c) Jeremie ne se contente pas d'annoncer les calamites futures, il en rappelle les causes. Juda, pas plus qu'Israel, moins que lui, n'aura le droit de dire a Dieu : " Pourquoi le Seigneur a-t-il envoye contre nous de si grands maux? Et quel est le peche que nous avons commis contre le Seigneur notre Dieu? (xvi, 10; comp. ii, 35; v, 19; xiii, 22 etc.).
Le pcclu' de Juda, c'est d'une maniere gen^rale son iufidelite aux clauses de V Alliance (xi, i-xiii). — C'est plus specialemcnt Xiiwbservation dc la Loi : violation du sabbat (xvii, 21 sv.), injustice et oppression des pauvres (ii, 34; v, 28 etc.), fausse et coupable persuasion que les a;uvres exterieures sont le tout de la loi. Comme s'il suffisait, pour etre quitte de ses obligations, de repeter :
" Le temple de Dieu ! le temple de Dieu ! le temple de Dieu ! " (vii, 4) ; et cependant, ils transforment en " un repaire de brigands, cette maison sur laquelle le nom du Seigneur est invoque " (vii, 11). Ils s'enorgueillissent du nombre et du prix de leurs sacrifices. Mais, quand il faisait sortir leurs peres de I'Egypte, le Seigneur avait mis I'obeissance au-dessus des sacrifices : " Le precepte que je leur ai donne, le voici : Obeissez a ma voix et je serai votre Dieu et vous serez mon peuple" (vii, 23; comp.
vi, 20 sv.). lis disent encore : " Nous sommes sages : la Loi de Dieu est avec nous " ; mais " le style menteur des scribes n'a ecrit que le mensonge " (viii, 8); les interpretes autorises de la Loi trompent le peuple sur ses devoirs.
Le peche de Juda c'est surtout Pido- Idtrie. Pas un discours ou ce crime ne soit reproche aux Juifs dans les termes les plus severes. De tout temps I'idolatrie avait ete le peche national des douze tribus. Toutefois pendant longtemps, Juda semble en avoir ete moins profondement atteint. Depuis les regnes malheureux d'Achaz, et plus recemment de Manasses, il n'en etait plus ainsi (Voyez xv, 4; II Rois, xxi, 2-1 1 ). A en juger par les ecrits de Jeremie et d'P^zechiel, une superstition grossiere et les pratiques infames des cultes paTens etaient universellement repandues.
" Par la facilite de sa prostitution, la perfide sceur de I'infidele Israel a souille le pays; elle a fait I'adultere avec la pierre et avec le bois " (iii, 8-9). Dans toutes les rues, des autels se dressent en I'honneur de Baal (xi, 13), on offre des gateaux a la rcine du ciel (vii, 18), on sacrifie dans les champs (xvii, 3), partout des hauts-lieux avec les abominations qui s'abritent sous les arbres sacres : " Tes dieux etaient aussi nombreux que tes villes, 6 Juda! " (ii, 28). Personrie qui ne soit coupable; les chefs etles " pasteurs du peuple" (xxiii, i)
LA PROPHETIE DE JEREMIE
plus que les autres (v, i sv. et 31). C'est le grand peche de Juda : " II est ecrit avec un style de fer et avec une pointe de diamant; il est grave sur la table de leurs coeurs et sur les angles de leurs autels " (xvii, i).^ Voila la cause principale des malheurs qui les menacent : " C'est pour cela que je vais leur faire voir cette fois-ci ma main et ma puissance, et ils sauront que mon nom est : le Seigneur! " (xvi, 21).^
Le peche de Juda c'es^ enfin Viudocilite aux avei'tisseinents du Seigneur et Vobstinatioji dans le nial.
" Toujours ils ont oppose a Dieu un coeur incredule et rebelle" (v, 23); ils n'ont ecoute ni Jeremie ni les autres prophetes (xxv, 3-4). Leur indocilite va jusqu'a I'increduUte; " ils ont renie Jehovah, et ils ont dit : Ce n'est pas lui qui parle : il ne nous arrivera aucun mal " (v, 12); et parce que les menaces tardent a s'accomplir, ils demandent avec ironie : '' Ou est-elle la parole du Seigneur? allons, qu'elle s'accomplisse ! " (xvii, 15). Ou bien ils tournent en derision les exhortations des prophetes; faisant allusion aux oracles de menaces, connues sous le nom de fardeaux(" Massa', onera"), ils chantent en guise de refrain " le fardeau de Jehovah! le fardeau de Jehovah!" (comp. xxiii, 32-39). Ils preferent ecouter les oracles flatteurs de leurs prophetes de mensonge, qui leur disent : " Vous aurez la paix; il no vous arrivera aucun mal " (xxiii, 17)3.
Les recits confirment ces renseignements, puises dans les discours sur la malice extreme du peuple, et justifient les severes menaces du prophete.
B) Les promesses. Ministre fidele du Dieu de misericorde, Jeremie ne menace que pour convertir. Si Dieu frappe " c'est afin que Juda ne se
croie pas innocent"; mais il ne veut pas le ruiner " a jamais". "II fermera sa cicatrice, et le guerira de ses blessures " (xxx, 11-17; xlvi, 26).
Deja le symbole du vase manque, que le potier remet sur la roue, laissait entrevoir la future restauration.
Le symbole des deux paniers de figues "les unes mauvaises, tres mauvaises; les autres bonnes, tres bonnes" a la meme signification. Parrai les elements dont se compose la nation frappee, Dieu rejettera les uns, — les elements rebelles; aux autres " il donnera un coeur pour qu'ils le connaissent ; ils seront son peuple et il sera leur Dieu, parcequ'ilsreviendront a lui de tout leur coeur! " (xxiv, 7).
Apres 70 ans, la captivite sera finie; les exiles reviendront. A Juda se joindront les restes d'Israel ; tous ensemble ils habiteront de nouveau la terra donnee a leurs peres (ii, 18); " ilsypossederont encore des champs; on les achetera a prix d'argent; on ecrira des contrats et on y mettra le sceau en presence de temoins, dans la terre de Benjamin et aux environs de Jerusalem; dans les villes de Juda, dans les villes des montagnes et dans les villes de la plaine et dans les villes qui sont au midi : parce que les captifs reviendront, dit le Seigneur " (xxxii, 44). La ville sainte sera rebatie; le temple sera releve (xxx, 18); on rapportera les vases sacres cmportes par Nabuchodonosor (xxvii, 22).
Pour Jeremie, comme pour les autres prophetes, la dclivrance de Vexil est la Jigure, le prelude de la delivrance viessianique. Le prophete voit I'une et I'autre suivant une meme perspective; dans la description qu'il en fait, les traits se melent et souvent se confondent.
Les Juifs revenus de I'exil ont un coeur nouveau. Le Seigneur est leur Dieu ; ils sont a titne special son peu-
■ Voyez ii, 2-29; iii, 2-10; vii, 30-32; xi, 9-14 ; xiii, 27 ; xvi, 21 ; xvii, 4 ; xix, 4-6 ; xxxii, 28-36, etc.
-Voyez xxii, 8-9; ii, 28; xliv, 2-7.
3 Comp. xxvii, 9-11; 14-18; xxviii, i sv.
LA PROPH^TIE DE JEREMIE
pie (xxx, 22; xxxi, i ; xxxii, 28, etc.). Un chef issu d'eux presidera a leurs nouvelles destinees (xxx, 21) : c'est ou le Messie lui-meme, ou I'un de leurs princes figure du Messie. D'ailleurs, ce Messie, Jeremie le voit : c'est "le germe de justice suscite a David " (xxxiii, 15); il "aura pour nom Jehovah-notre-Justice " ; par lui " Juda sera sauve et Jerusalem habitera dans lapaix"; ilregnera:"il exerceral'equite et la justice sur la terre " (xxxiii, 15-16; comp. xxiii, 5-6).
Jeremie a-t-il predit, a-t-il entrevu le mystere de la conception surnaturelle, de la naissance virginale du Sauveur (xxxi, 22 sv.)? On ne saurait, ce semble, I'affirmer avec une entiere certitude. Toujours est-il que le Messie tel que Jeremie I'a annonce, est a la fois un homme et un Dieu ; il est Jehovah, et il est fils de David. II est mediateur d'une alliance noiivelle, eternelle, sainte, universelle (xxxi, 31-38; xxxiii, 17-22; iii, 17, etc.). Dans, cette alliance, il y aura un sacerdoce nouveau, eternel, qu'il est impossible de confondre avec le sacerdoce levitique depuis longtemps aboli (xxxiii, J 7- 18).
Sous le symbole figuratif des rites mosaiques, Jeremie decrit en realite I'oblation d'un sacrifice plus parfait.
En effet, il sait (iii, 16 sv.) qu'en ce temps — quand I'alliance predite aura ete conclue — le culte antique sera abroge; un culte nouveau lui succedera. "On ne dira plus : I'arche de I'alliance de Jehovah! On ne pensera plus a elle ; on ne s'en souviendra plus; on ne la regrettera plus, et on n'en fera pas une autre." La Jerusalem nouvelle tout entiere sera desormais " le trone de Jehovah, et toutes les nations s'y assembleront "; tons les hommes auront acces aupres de lui.
Le regne die Messie sera un regne de justice et de saintete; sous son
sceptre les Juifs convertis (et avec eux tous les peuples) vivront dans la paix et dans I'abondance de tous les biens : ils seront " comme un jardin bien arrose " (xxxi, 12 sv.); ils seront pour le Seigneur " la joie, la louange, la gloire dans toutes les nations de la terre a cause des bienfaits qu'il leur accordera ". On reconnait dans cette description de la prosperite promise au peuple juif converti apres I'exil, le symbole et la figure si ordinaires clans les ecrits prophetiques, des benedi6lions surnaturelles que le Messie repandra sur le monde par son Eglise (xxxiii, 9- 1 1 etc.).
Telles sont les esperances que Jeremie eveille. Ces promesses consolantes,insinueesenplusieursendroits,^ recoivent tout leur developpement dans les chap, xxxi-xxxiii qui Torment le point culminant de la prophetic. Jeremie les propose assez pour prevenir le desespoir, pour encourager a quitter les voies mauvaises, pour consoler les bons. Mais ne lui demandez pas de les developper a la maniere d'Lsai'e. La main de Dieu est levee, elle frappe; Jeremie pense a la justifier des coups qu'elle porte. Le prophete redescend bientot des hauteurs d'ou il nous decouvrait les merveilles prochaines de la misericorde. Dans une scrie de narrations pathetiques il nous fait constater I'endurcissement de ses contemporains, et assister a I'accomplissement, devenu necessaire, des menaces.
3. — Nous divisons la prophetic en quatre parties, qui sont precedees d'un prologue et suivies d'un epilogue.2
Dans le Prologue, apres un titre general, Jeremie expose de quelle maniere il fut appele au ministcre prophetique et cara6lerise sa mission (i, 4-19).
' Voy. iii, 14 sv. ; v, 18; xxiii, 3-8.
- On trouvera dans le cours de notre tradiicflion des analyses plus detaillees.
LA PROPHETIE DE JEREMIE