EPISTOLA CATHOLICA
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Monet ut firmi sint in tradita semel fide ad\ ersus insurgentes impios ac lascivos, subdens de horum supplicio in modum Judseorum ac Sodomorum ; nam et hi nullum veriti, effrene feruntur in onmem carnis concupiscentiam, quos diversis rebus comparat : et istos ad Enoch ac Apostolorum de illis vaticina revocat.
l^f UDAS Jesu Christi servus, frater autem Jacobi, his, qui sunt in Deo Patre dilectis, et Christo Jesu conservatis, et vo- Misericordia vobis, et pax, et caritas adimpleatur.
3. Carissimi, omnem sollicitudinem faciens scribendi vobis de communi vestra salute, necesse habui
scribere vobis : deprecans supercertari semel traditae Sanctis fidei.
4. Subintroierunt enim quidam homines (qui olim praescripti sunt in hoc judicium) impii, Dei nostri gratiam transferentes in luxuriam, et solum Dominatorem, et Dominum nostrum Jesum Christum negantes.
5. Commonere autem vos volo, scientes semel omnia, quoniam Jesus populum de terra iEgypti salvans, "secundo eos, qui non crediderunt, perdidit. 6. Angelos vero, qui non servaverunt suum principatum, sed dereliquerunt suum domicilium, in judicium magni diei, 5vinculis asternis sub caligine reservavit. 7. Sicut Sodoma, et Gomor-
Gal. iii, 1), soit d'autres ecrits apostoliques, soit dans les livres de l'Ancien Testament. — Cettc condamnation, celle dont S. Jude va parler (verset 5 sv.). L'Apotre suppose que ses lecteurs connaissent deja ces hommes et leur condamnation prochaine par les faits de l'ancien Testament qui la figurent et l'annoncent d'avance. — La gr&ce, en nous affranchissant de la loi (ancienne), du peche et de la mort, conduit les enfants de Dieu a la vraie liberte (comp. Rom. vi, 15 sv. ; vii, 1 sv.); les faux docleurs, rejetant toute loi morale sous pretexte de liberte evangelique, changent la grdce en licence, en font un motif de ddsordres. — D'autres : noire sail Maih\\ Dieu, Jesus- Christ et notre Seigneur.
Les vers. 5-7 sont paralleles avec II Pier. ii, 4-6.
5. Autrefois, d'autres, fort bien, u/ie Jots pour toutes, sans qu'il soit besoin d'y levenir. — Jesus : pour un fait de l'ancien Testament, on attendrait plutot le Christ {I Cor. x, 4. 9); une autre lecon porte o Kupio^, le Seigneur, mais avec le meme sens. II s'agit done ici du Christ qui, comme Verbe suns la chair, comme Dieu se revelant, etait le
Seigneur et le Juge de l'ancienne alliance, de meme qu'il est, comme Verbe ittcarne, le Seigneur et le Juge de la nouvelle. Dans les passages que S. Jude a en vue {Exod. xiv, 1 sv. ; Nonibr. xiv, 22 sv.) et dans plusieurs autres {Exod. xxiii, 20 sv. ; Nombr. xx, 16), il est appele l'Ange de l'alliance ou du Testament. — Ensuite, litt. line seconde fois : Jesus apres avoir sauve une premiere fois Israel en Egypte, au lieu de le sauver une seconde fois dans le desert, Jit pe'rir ceux qui ne se livrerent point docilement et sans murmure a la conduite du Christ, leur Seigneur et leur guide.
6. Pour le jugemeni general, qui aura lieu au grand jour du second avenement de Jesus-Christ. — Des tcnebres de l'enfer. — Les anges qui, destines a r<£gner avec Dieu, mais sous sa dependance, se sont revokes contre leur sen I Malt re (verset 4), et par suite ont perdu leur dignite" et leur place dans le ciel.
7. Chair etrangere ; voyez Gen. xix, 5. — Subissant, etc. :'le supplice des villes coupables est conc,u comme durant toujours (Sag. x, 7). D'autres, offrent une image du feu eleruel, en subissant leur peine.— Comme
" Num. 14,
* 2 Petr. 2,
fGen. 19,
EPITRE DE S. JUDE. Vers. 8— 16.
livrerent comme clles a l'impudicite et abuserent d'une chair etrangere, gisent la en exemplc, subissant la peine d'un feu eternel.
8Malgre cela, ces hommes cux aussi, dans leur delirc, souillent parcillcment leur chair, meprisent la souvcrainete ct injurient les Gloircs.
9L'archange Michel lui-meme, lorsqu'il contestait avec le diable et lui disputait le corps dc Mo'i'se, n'osa pas porter contre un lui un jugement d'execration, mais il se contenta dc dire : " Que le Seigneur tc punisse! " 10 Mais ceux-ci, ils blasphement tout ce qu'ils ignorent, et quant a cc qu'ils connaisscnt naturellement, comme les betes sans raison, ils s'y corrompent. "Malheur a cux! car ils sont entres dans la voie de Cain, ils se sont jctes pour un salaire dans l'egarement de Balaam, ils se sont perdus par la revoke de Core ?
12 1 Is sont des ecueils dans vos agapes, 011 ils font impudemment
bonne chere, ne songeant qu'a se repaitre eux-memes ; nuees sans eau, emportees au hasard par les vents; arbres d'automne, arbres sans fruits, deux fois morts, deracines ; x3vagues furieuses de la mer, jetant l'ecume de leurs hontes; astres errants, auxqucls l'obscurite des tenebres est reservec pour l'etcrnite.
HC'est d'eux aussi qu'Enoch, le scptieme patriarche depuis Adam, a prophetisi en ces termes : "Void que le Seigneur est venu avec scs saintes myriades, x5pour executer son jugement sur tous, et convaincre tous les impies de toutes les oeuvres d'impiete qu'ils ont commises et de toutes les paroles criminclles qu'eux, pecheurs impies, ont proferecs contre lui." l6Ce sont des murmurateurs se plaignant sans cesse de leur sort, qui vivent au gre* dc leurs convoitiscs, ils ont la bouche remplie de paroles pompeuscs, qui se font admirateurs d'autrui, en raison du profit.
el/t's : le gr. porte tov 6'ptoiov toutoi; au lieu de xauxaii; qu'on attendait. C'est pourquoi des exegetes ont rapporte ce pronom soit aux seducleurs des versets 4 et S ; soit aux anges dechus du vers. 6. Cette derniere explication est difficilement admissible; elle suppose que S. Jude fait allusion a la fable, rapportee dans le livre apocryphe d'He'noch, vii, 10 dapres laquelle les mauvais anges auraient encouru leur chatiment pour avoir commis le peche" avec des femmes. II parait plus probable que le pronom se rapporte aux deux villes nominees dans ce verset meme. L'accord grammatical demanderait Tau-a;; ; mais le masculin xoutot? rdpond mieux a la pensee de l'ecrix ain.
8. Cela, ces chatiments exemplaires. — Ces hommes, les seducleurs (vers. 4). — Dans leur delire, grec ivorvia^ofJLEVoi, hypnotises par les fantomes que se forge leur esprit. La Vulg. a omis ce mot. — Les Gloires, les mauvais anges (vers. 9. 10) : comp, II Pier, ii, 10. Vulgate : ct blasphement la Majeste.
9. Allusion a une ancienne tradition juive, se rattachant a Dent, xxxiv, 5 sv., oil il est dit que Jehovah difposa le corps de Moise dans une vallee du pays de Moab. et que
nul ne connait son tombeau. Dans la tradition, c'est Michel, le prince de la milice c6leste, qui remplit cette fonclion a la place de Jehovah, et il veut soustraire a la corruption du tombeau le corps du le"gislateur d' Israel; Satan, de son cote, reclame le cadavre pour lui faire subir la loi commune a tous les hommes pecheurs. Quoi qu'il en soit de cette tradition, le raisonnement de S. Jude porte uniquement sur ce detail, que S. Michel confond le diable, non par des injures, mais par une froide et calme menace. Comp. Zach. iii, 1 sv. — Que Dieu te punisse, Vulgate : tc commande.
10. Injurieux et railleurs a l'egard du monde invisible et des verites surnaturelles qu'ils ne connaissent pas, ils suivent, comme les animaux sans raison, leur instinrft naturel dans le domaine du monde sensible, et ainsi ils se corrompent et se perdent.
11. De Cain, en ne re"primant pas leurs mauvais penchants (Gen. iv, 7). — De Balaam agissant comme lui par inte"ret : voyez II Pier, ii, 15. — Dc Core, par une reVolte semblable a. celle oil pdrit Core, qui s'etait eleve" contre Mo'i'se et Aaron contestant leur droit au souverain pontificat (Nombr. xvi).
EPISTOLA CATHOLICA B. JUD.E APOST. Vers. 8— 16. 413
rha,et finitimje civitates simili modo exfornicatas, et abeuntes post carnem alteram, facta? sunt exemplum, ignis aeterni poenam sustinentes.
8. Similiter et hi carnem quidem maculant, dominationem autem spernunt, majestatem autem bla- 3,2. sphemant. 9. 'Cum Michael Archangelus cum diabolo disputans altercaretur de Moysi corpore, non est ausus judicium inferre blasphemias : sed dixit : Imperet tibi Dominus. 10. Hi autem quaecumque quidem ignorant, blasphemant :
quascumque autem naturaliter,tamquam muta animalia, norunt, in his corrumpuntur. 1 1. Vas i His, quia in 4,8. t-via Cain abierunt, et 7errore Ba- • 22- laam mercede effusi sunt, et in con- I !6, tradictione ^Core perierunt :
12. Hi sunt in epulis suis maculae, convivantes sine timore, semet-
ipsos pascentes, ''nubes sine aqua, *2petr.2, quas a ventis circumferuntur, ar- l7bores autumnales, infructuosas, bis mortuae, eradicatae, 13. fluctus feri maris, despumantes suas confusiones, sidera errantia : quibus procella tenebrarum servata est in aeternum.
14. Prophetavit autem et de his Septimus ab Adam Enoch, dicens :
'Ecce venit Dominus in Sanctis mil - 'Apoc. 1,7. libus suis 15. facere judicium contra omnes, et arguere omnes impios de omnibus operibus impietatis eorum, quibus impie egerunt, et de omnibus duris, quas locuti sunt contra Deum peccatores impii. 16. Hi sunt murmuratores querulosi, secundum desideria sua ambulantes, ;et os eorum loquitur ps. 16, 10. superba, mirantes personas quasstus causa.
12. Ecueils, selon le sens le plus ordinaire du mot grec. Vulg. des souillures. — Dans vos (Vulg., dans leurs) agapes, repas de charite, que faisaient entre eux les premiers chretiens : les faux docleurs, par leur indigne conduite, les deshonoraient ou les faisaient e'chouer, degenerer. Dans II Pier. ii, 17 la meilleure lecon parait etre i-a-a;;. Par la perversite de leurs doctrines et leur infame conduite, ils sont pour les fideles une cause de scandale. — A se repaitre : comp. I Cor. xi, 20, 30 sv. — Sans eau : comp. Prov. xxiv, 14. — Arbres d'automne, d'autres, d'apres l'etymologie, traduisent, des arbres dont les fruits s'cttolent, n'arrivent pas a maturite. Mais il faut retenir le sens plus large : arbres tels qu'ils sont en automne. — Deux fois, tout a fait morts. — Deracines : image des faux docleurs, separes de Dieu et de son Eglise.
13. La vague ramene du fond a la surface toutes les impuretes de la mer : ainsi, etc. Comp. Is. lvii, 20. — Leurs hontes, les convoitises infames dont tcmoignent leurs actes. — Astres vagabonds, qui jettent un eclat fugitif, suivi d'eternelles tenebres.
14. Henoch, Gen. v, 18-24. " Enleve par Dieu, comme Elie (comp. Hebr. xi, 5), Henoch demeurait l'un des personnages les plus veneres de l'ancien Testament, l'un de ceux par l'entremise desquels on s'attendait a voir, a entendre TEternel se manifester. Quelques paroles authentiques (?) de ce patriarche, etaient, selon toute apparence, conservees oralement, et formcrent le noyau
autour duquel s'amasserent avec le temps un ensemble de visions et de revelations apocryphes. Des le second siecle avant Jesus-Christ ces traditions, en majorite legendaires, prirent corps dans le Livre d'Henoch, ecrit apocalyptique, compose originairement en aramden, puis traduit en grec et remanie d'age en age, en dernier lieu probablement par un juif converti au christianisme. Cet ouvrage eut grand renom dans les premiers siecles de l'Eglise ; toutefois il ne trouva place ni dans le canon des juifs, ni dans celui des chre"tiens. Nous ne possedons aujourd'hui integralement que la version ethiopienne, decouverte par Bruce en Abyssinie (1773) et editee avec grand soin par Dillmann (185 1). Toutefois George le Syncelle nous a conserve des fragments du texte grec, et M. Bouriant a retrouve en 1886 les trente-deux premiers chapitres de cette version. " {Fouard, S. Paul, Dernieres anndes).
Les paroles rapportees par saint Jude se lisent a peu pres textuellement dans la version ethiopienne du Livre d' Henoch i, 9. — Myriades d'anges. Comp. Zach. xiv, 5 ; Deut. xxxiii, 2; Hebr. xii, 22; Apoc. v, 11.
16. Paroles pompcuses, gr. bicspoy^a, employe dans le nouveau Testament ici seulement et II Pier, ii, 18 : " Verba tumentia", S. Jerome, Contra Jovin. i, 24. Comp. Dan. xi, 36 dans les I. XX. D'autres, avec une nuance un peu difterente : paroles hautaines. — Admirateurs, par une basse flagornerie.
EPITRE DE S. JUDE. Vers. 17—25.
2° Vers. 17 — 23 : Exhortation : a) Demeurer fideles a l'enseignement des
Apotres [17chretiens [22
21]. — b) Conduilc a tenir a l'egard de trois sortes de
lAis vous,bien-aimes,souvenezvous de cc qui vous a etc annonce d'avance par les Ap6tres de Notre-Seigneur J£sus-Christ.
18 Us vous disaient qu'au dernier temps il y aurait des hommes moqueurs, vivant au gre de leurs convoitises impies. "' Yoila ceux qui provoquent des divisions, hommes sensuels, qui n'ont pas L' Esprit.
-"Pour vous, bien-aimes, vous edifiant vous-memes sur le fondement
de votre tres sainte foi, et priant dans le Saint- Esprit, 2Iconservez- vous dans l'amour de Dieu, attendant la misericorde de Notre-Seigneur Jesus- Christ, pour la vie eternelle. 22I1 en est qu'il faut confondre comnie dejd separes de vous; 23d'autres, sauvezles, en les arrachant au feu; pour les autres, ayez - en pitie, mais avec crainte, hai'ssant jusqu'a la tunique souillee par la chair.
CONCLUSION : Doxologie [24 — 25].
Celui qui a le pouvoir de vous preserver de toutc chute et de vous faire paraitre irrcprchensibles et pleins d'altegresse devant le trone de sa gloire, 25au seul Dieu
notreSauveur,par Jesus-Christ Notre- Seigneur, soit gloire, majeste, force et empire des avant tous les temps, et maintenant, et dans tous les siecles!
Amen!
17. Moqueurs, le grec IfxTcalxTai, qui appartient ii la basse ^recite, ne se lit qu'ici et II Pier, iii, 3. II repond a l'hebreu letsim, Comp, Is. iii, 4 oil il est employe par les L\.\ pour rend re l'hebreu tka'aloulim, Vulg., effeminati, des enfants, des gamins insolents.
19. Qui provoquenl des divisions dans la communaute*. Le gr. aitoSiopi'^ovxc; n'est employe qu'ici. On le lit encore dans Aristote, Polit. iv, 8, 9. On pourrait aussi traduire : / 'oild. ceux qui excommunienl, ou bien qui
distinguent par exemple entre psychiques et spirituels, se rangeant eux-memes parmi ces derniers, alors que tout adonnes a la vie des sens, ils n'ont pas P Esprit, ne vivent pas de la vie divine propre aux Chretiens. Ouelques manuscrits ajoutent le pronom lauxoui; : Us se sc parent cu\ memes, ils font schisme.
20. L'amour de Dieu pour vous, et en meme temps votre amour pour Dieu. Comp. veiset 1. — La misericorde de Noire- Sei-
EPISTOLA CATHOLICA B. JUD.E APOST. Vers. 17-
1 7. Vos autem carissimi memores estote verborum/quae prasdicta sunt ab Apostolis Domini nostri Jesu Christi, 1 8. qui dicebant vobis, quoniam in novissimo tempore venient illusores, secundum desideria sua ambulantes in impietatibus. 19. Hi sunt, qui segregant semetipsos, animales, Spiritum non habentes.
20. Vos autem carissimi superaedifkantes vosmetipsos sanctissimae vestra* fidei,in Spiritu sancto orantes, 21. vosmetipsos in dilectione Dei servate, exspectantes misericordiam Domini nostri Jesu Christi in vitam aeternam. 22. Et hos quidem
arguite judicatos : 23. illos vero salvate, de igne rapientes. Aliis autem miseremini in timore : odientes et earn, quas carnalis est, maculatam tunicam.
24. Ei autem, qui potens est vos conservare sine peccato, et constituere ante conspectum glorias suas immaculatos in exsultatione in adventu Domini nostri Jesu Christi.
25. Soli Deo Salvatori nostro, per Jesum Christum Dominum nostrum, gloria et magnificentia, imperium et potestas ante omne sasculum, et nunc, et in omnia ssecula saeculorum. Amen.
gneur Jesus-Christ au jour de son avenement. S. August. Serm. 27, 1 : " la maison de Dieu a pour fondement la foi ; elle s'eleve par l'esperance, la charite la couronne. "
22. S. Jude distingue trois sortes de Chretiens egares par les faux docleurs, et indique la maniere dont les fideles doivent se comporter a leur egard. Les premiers sont tout a fait pervertis, leur mal est incurable : confondez-les, dedaignez-les comme des hommes separc's (Vulgate, dejd juges) de vous, avec lesquels vous n'aurez plus aucun commerce. Les seconds, sans etre irremediablement perdus par PEglise, sont dans un extreme danger : hatez-vous de les sauver, comme o?i arrache aux flammes un homme tombe au milieu d'un incendie (le mot feu a un sens metaphorique : comp. Amos, iv, 12). Les derniers enfin, bien qu'infecles par rerreur, sont moins avances dans le
mal : ayes-en pitie, montrez-leur de la compassion, et cherchez a les convertir, mais avec crainte et precaution {Gal. vi, 8), de peur de vous laisser vous-memes seduire par eux, haissant jusquW la t unique souillce par la chair (verset 8), gardant dans votre cceur une grande horreur pour leurs desordres. • Beaucoup traduisent le verset 22 : Convaiuques, ramenez a la foi par des raisonnements, ceux qui hesitent entre la fidelite a l'Eglise et la defection.
24. La Vulgate ajoute : a Vavenement de de Noire-Seigneur Jestts-Christ : ces mots manquent en grec et dans les meilleurs manuscrits latins.
24. Dieu est aussi appele Sauveur dans les epitres pastorales (I Tim. i, 1, 2, 3; Tit. i, 3) : en lui est la raison derniere de notre salut; il est notre Sauveur par J.-C. — Soil, ou est.
ITHjHicatnjasc be saint Jean,
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lutminntian.
LA Bible s'ouvre par le recit de la creation, suivie bientot de la chute et de la promesse d'un Redempteur. Ce Redempteur, tout l'ancien Testament le figure, 1'annonce et le prepare; le nouveau Testament le montre, il met sous nos yeux sa vie et sa mort, sa doctrine et ses institutions, avec les premiers combats de l'Eglise naissante. Dans quelles conditions doit se continuer, a travers les ages, cette lutte de la puissance du mal contre les enfants de Dieu? Quelles en seront les vicissitudes? Quel en sera le terme supreme et definitif?
Le Sauveur, dans ses enseignements, avait leve un coin du voile et esquisse a grands traits les scenes de son retour et les destinees finales de son royaume.
C'est a X Apocalypse ou Revelation, qu'il etait reserve de faire briller, dans les obscurites de cet avenir, de precieux rayons de lumiere. Nous y voyons l'Eglise toujours souffrante, toujours combattue, mais toujours assuree de la victoire, parce que Celui qui est avec elle est plus fort que le monde et que le Prince de ce monde. Les derniers chapitres correspondent aux premiers de la Gcnese, et achevent ce que MoTse avait commence : le cycle immense des destinees de l'humanite est parcouru, le mal est vaincu, la misericorde et la justice eternelles sont glorifiees, les douloureux mysteres de la vie sont expliques, tout est accompli, les revelations sont closes, Dieu regne eternellement avec les saints.
L'Auteurde 1' Apocalypse est l'apotre S. Jean ; c'est ce qu'affirment, des l'age apostolique et durant les trois premiers siecles, toutes les voix les plus dignes de confiance. Le canon de l'Eglise romaine a toujours contenu ce livre sous le nom de l'apotre Jean. Nous en avons la preuve dans l'ancienne Italique qui l'avait traduit, dans le fragment de Muratori ou il figure, et dans les declarations formelles de Tertullien et de S. Cyprien1. Trois temoignages anciens sont surtout d'un grand poids; ce sont ceux de S. Justin martyr, de S. Meliton et de S. Irenee. Le premier de ces Peres, esprit philosophique autant quepieux, avait, avant de venir a Rome, exerce les fonclions d'Evangeliste ou de predicates, dans l'Eglise d'Ephese, aux lieux memes ou S. Jean s'etait fixe et ou il etait mort moins de quarante ans auparavant. Dans son Dialogue contre le Juif Tryphoi, ecrit dans cette meme ville vers Pan 150, il s'exprime ainsi (ch. 81) : " Parmi nous aussi, un homme du nom de Jean, l'un des Apotres du Christ, ayant eu une revelation (Apocalypse), a predit que ceux qui ont cru a notre Christ sejourneront mille ans a Jerusalem, et qu'apres cela la resurrection generale et eternelle de tous ensemble aura lieu. " Comp. Apoc. xx, 1-6. — S. Meliton fut au second siecle eveque de Sardes, l'une des sept Eglises auxquelles des avis et des reproches sont donnes dans 1' Apocalypse (iii, 1). Or, non seulement il a cite ce livre comme l'ceuvre de S. Jean, mais au temoignage de S. Jerome et d'Eusebe, il en
Tert. de Prescript. 33; Contra Marc, iv, 5; S. Cypr. de Bono patient uc, J4.
N° 33 — LA SAINTK BlBLt. TOM I. VII. — j8
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
a donne une explication comme d'un ouvrage inspire1. — S. Irenee surtout met hors de doute l'opinion de la plus haute antiquite sur l'Apocalypse. Dans sa polemique contre les heretiques du IIe siecle, il allegue souvent ce livre comme une autorite divine; il en affirme l'origine joannique comme une chose qui s'entend de soi et qui est reconnue par toute l'Eglise; il dit que c'est une ceuvre toute recente, ecritc " presque dans sa generation; " il combat une fausse variante qu'on voulait y introduire (xiii, 1 8), en faisant appel " a ceux qui avaient vu Jean face a face2. " Et Ton sentira l'importance decisive d'un tel temoignage, si Ton fait attention a toutes les facilites qu'avait cues S. Irenee pour connaitre la veritable origine de l'Apocalypse, lui, ne (l'an 1 32) a Smyrne, Tune des sept Egliscs; lui, eleve par S. Polycarpe, disciple de S. Jean, dans cettc Asie Mineure toute remplie du souvenir de l'Apdtre bien-aime. — II y a plus :
non seulcment les grands dofteurs du deuxieme siecle attribuent l'Apocalypse a S.Jean, mais les Eglises ellesmemes sont deja penetrees des enseigncments de ce livre et y cherchent les consolations et le courage dont elles ont besoin au milieu de leurs tribulations. Temoin la lettre celebre adressee par les Eglises de Lyon et de Vienne aux Eglises d'Asie sur l'heroi'que fermete de leurs martyrs pendant la persecution de l'an 177. Elle emprunte a l'Apocalypse plusieurs de ses grandes images et de ses pensees les plus caracteristiques : la persecution, c'est l'ceuvre de la bete {Apoc. xii, 1 3) ; les martyrs sont les fideles du Christ, qui " suivent l'Agneau partout ou il va {Apoc. xiv,4); " le sang repandu, loin d'apaiser, ne fait qu'exciter la fureur
du legat et du peuple, " semblable a la colere de la bete; " si Strange que cette haine puisse paraitre, on ne s'en etonne pas, car on y voit l'accomplissement de l'Ecriture, et cette Ecriture est precisement un passage de l'Apocalypse(xxii,i i)copie mot pour mot:
" Que celui qui est injuste continue de faire le mal, et que celui qui est juste se justifie encore. " — Aux temoignages qui precedent, nous pourrionsajouter ceuxdeClementd'Alexandrie, d'Origene, le plus savant critique de l'antiquite, etc. Mais a quoi bon ? II est constant que pendant le deuxieme siecle et jusqu'au milieu du troisieme, l'Apocalypse etait universellement considered comme l'ceuvre de l'apotre S. Jean, par l'Eglise grecquc comme par l'Eglise latine, en Asie Mineure comme en Afrique et dans les Gaules.
A cette epoque s'eleverent, contre l'autorite apostolique de l'Apocalypse, quelques voix dissidentes que nous devons menlionner3. La principale fut celle de S. Denys d'Alexandrie; voici a quelle occasion. Certains eveques d'Egypte, dont le principal etait Nepos d'Arsino^, ayant voulu reagir contre l'allegorisme outre d'Origene, etaient tombes dans l'exces contraire et, par leur interpretation trop litterale de certains passages de l'Apocalypse, se rapprochaient du millenarisme grossier des Juifs. Saint Denys, disciple d'Origene, au lieu de les refuter par une interpretation plus sainc de ces passages, essaya de renverser l'autorite meme qu'ils invoquaient : il revoqua en doute que l'Apocalypse fut l'ceuvre de S. Jean, cet ecrit, disait-il, n'ayant aucune affinite, ni pour le fond ni pour la forme, avec les autres ouvrages du Disciple bien-aime. Nous verrons bientot ce qu'il faut penser de cette
1 S. Jer. de Vir. ill. 24; Eus. Hist. eccl. iv, 26.
2S. hen. Contra Hares, iv, 20 sq. ; v, 30, 35-
3 II est permis de ne pas tenir compte des objections de quelques heretiques, tels que Marcion et d'autres, qui rejetaient ce livre pour des raisons dogmatiques.
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
derniere allegation ; mais on comprend deja que les circonstances qui donnerent lieu a l'opinion particuliere de Denys en diminuent singulierement la valeur.
Neanmoins, 1'influencedeS. Denys, jointe a l'obscurite de l'Apocalypse et a la defiance causee par la litterature apocalyptique apocryphe1, reussit a rendre suspe6le l'autorite de la Revelation de S. Jean ; non pas, a vrai dire, dans l'Eglise d'Alexandrie, ou nous la voyons toujours recue dans le canon des Ecritures2, mais dans certaines Eglises de Palestine et de Syrie. On alia raeme jusqu'a retrancher l'Apocalypse de la version syriaque Peschitto, ou cependant le grand docteur Ephrem l'avait lue, et maintes fois employee comme Ecriture-Sainte3.
Ouvrons maintenant le livre luimeme : les preuves internes sont-elles favorables a l'apotre S. Jean? Aucun le6leur serieux et de bonne foi n'hesitera a repondre affirmativement.
D'abord l'auteur de l'Apocalypse se nomme plusieurs fois dans le cours de son ouvrage : " Moi, Jean, votre frere, et votre compagnon de persecution, de royaute et de patience (i, 9. Comp. i, 1, 4; xxii, 8). — Mais ici deux questions se posent : i° L'assertion est-elle sincere, ou bien ne serait-elle pas une de ces fraudes familieres aux auteurs $ Apocalypses?
En d'autres termes, le livre ne seraitil pas d'un inconnu qui aurait prete a un homme du premier ordre dans la veneration des fideles, au disciple que Jesus aimait, une revelation conforme a ses idees? — 2° La sincerite de l'allegation etant admise, ce Jean,
au lieu d'etre l'apotre fils de Zebedee, ne serait-il pas simplement un homonyme? Aucune de ces deux hypotheses ne resiste a l'examen.
Notre Apocalypse, tout le monde en convient, date de la fin du premier siecle; quelques exegetes en reportent meme la composition dans les annees qui suivirent de pres la mort de Neron, Fan 68 ou 694. De fait, l'auteur y depeint avec la plus grande exactitude l'etat de l'Eglise tel qu'il devait etre en Asie a la fin du premier siecle : les chretientes organisees de la maniere la plus simple, mais deja eprouvees par la persecution, par les premieres heresies et l'opposition de plusieurs faux docteurs, des judaisants en particulier.
Si done l'Apocalypse canonique est pseudonyme, elle aurait ete attribuee a S. Jean du vivant de cet apotre, ou tres peu de temps apres sa mort :
mais est-il concevable que le faussaire ait eu la hardiesse d'adresser son ceuvre apocryphe precisement aux sept Eglises qui avaient ete dans un rapport si intime avec l'apotre Jean, au milieu desquelles il avait passe les dernieres annees de sa longue vie?
Pour echapper a cette difflculte, on a essaye de demontrer que l'apotre S. Jean n'avait jamais mis le pied en Asie. La verite est que, d'apres la tradition unanime de Pantiquite, l'Asie proconsulaire fut, surtout depuis la mort de S. Paul (an 67), le theatre de l'activite apostolique de S. Jean; Ephese devint le centre d'ou elle rayonnait dans les alentours. Citons seulement deux temoignages precis et irrecusables. Polycrate,
1 A peu pres vers le meme temps que S. Jean publia ses revelations, apparurent plusieurs ecrits analogues portant aussi des noms d'Apotres, mais justement suspe<fls et bientot abandonn^s de tous, tels que YAfiocalypsis Petri, V Apocalypsis Pauli, V Apocalypsis Thomce, etc.
2S. Athan. Ep. fesf. 39, etc.; S. Cyrill. Alex, de Ador. in spir. vi, etc.; Didymus Alex, de Trin. iii, 5; voir encore S. Maxim.
Tyr. Conv. X Virg.j S. Epiph. Hcer. 51; S. Greg. Naz. Or. 29; S. Basil. Contra Eunom. ii, 14; etc. S. Jerome a done ete trop affirmatif en ecrivant que " les Eglises grecques ne reconnaissent pas l'Apocalypse " (ad Dard. epist. 129, 3).
3S. Ephr. Opp. grrec. torn, ii, pages 194, 248, etc. Assemani, Bid/. Oriental, torn, i, p. 148; torn, ii, p. 332.
4 Cette question sera traitee plus loin.
L'APOCALYPSE DE SAINT TEAN
eveque d'Ephese, dans une lettre au papc Victor (vers Tan 196, Eusebe, Hist. eccl. v, 24), dit que l'apotre Jean, qu'il appelle " temoin de la foi, docleur et pontife, portant sur le front le petalon ou bandeau du grand pretrc, " mourut a Ephese et qu'il y a son tombeau. S. Irenee, ne en Asie Mineure et disciple de S. Polvcarpe, eveque de Smyrne, s'exprime ainsi : " L'Eglise d'Ephese, qui a etc fondee par S. Paul, et dans laquelle Jean est demeure jusqu'au temps de Trajan, est aussi un temoin fidele de la tradition apostolique " {Adv. Hcer. iii, 3).
Ainsi le nom de Jean, inscrit quatrc fois dans 1' Apocalypse, n'est pas un pseudonymc frauduleux, que les Eglises d'Asie, a la fin du premier siecle, n'auraient jamais accept^; il designe bien l'auteur du livre. Et cet auteur, d'apres le livre lui- meme, est l'Apotrc Jean, fils de Zebcdee, et non lias un simple disciple portant le meme nom.
En effet, ce nom n'est pas seul et isole, sans autre element d'appreciation. II figure dans le livre, entourc de circonstances si precises, qu'elles ne laisscnt aucun doute sur le personnage auquel il convient. Ainsi, chapitre i, 9, ce Jean qui se dit l'auteur tie 1' Apocalypse, ajoute qu'il a eu cette revelation alors " qu'il se trouvait dans 1'ile de Patmos a cause de la parole de Dieu et du temoignage de Jesus. " Or toute l'antiquitc ecclesiastique, de S. Irenee et de Clement d'Alexandrie jusqu'a Eusebe et saint Jerome, connait cet exil de l'apotre S. Jean a Patmos. Deja Origene invoquait la tradition en faveur de ce fait1. Et qu'on ne dise pas que cette tradition elle-meme decoule de ce passage de l'Apocalypse ; elle a dans
l'histoire un fondement si solide, qu'Eusebe, qui pourtant hesitait a proclamer ce livre l'ceuvre du Disciple bien-aime2, n'en relate pas moins, sans elever aucun doute a ce sujet, l'exil de ce dernier dans 1'ile de Patmos.
Les paroles adressees, dans l'Apocalypse, aux sept Eglises d'Asie (i, 4 12) ne sont pas moins propres a nous faire reconnaitre son veritable auteur. Le Jean qui s'exprime avec tant d'autorite, supposant si manifestement etre connu de tous et employant les formules de salutation usuelles dans les epitres apostoliques, est bien certainement un dignitaire ccclesiastique hors ligne, un Apotre dans le sens strict du mot.
Un autre indice qui prouve avec plus de force encore que l'auteur de l'Apocalypse est l'apotre S. Jean, e'est que ce livre, sous une forme toute differente, reproduit un certain nombre d'expressions et de vues doctrinales propres au quatrieme Evangile et aux e;pitres Joanniques. Bornonsnous a (juelques traits : la designation du Mis de Dieu comme le Verbc ou la Parole eternelle, exclusivement propre a cet apotre {Jean, i, 1 sv.
I Kp. i, 1- 13; Apoc. xix, 13); — la vision plusieurs fois reiteree du Sauveur sous la forme d'un agneau immolc, rappelant " l'Agneau de Dieu qui 6te les peches du monde " {Jean, i> 29, 36 ; Apoc. v, 6, 9 : comp. I Ep. ii, 2) ; — la mort du Sauveur exprimee par ces paroles du prophete Zacharie (xii, 10) : " lis verront celui qu'ils ont perce" {yean, xix, 37; Apoc. i, 7) ; — les graces et les dons du Saint-Esprit representes sous l'image d'une eau vive, que le Sauveur nous invite a recevoir de lui {yean, iv,
1 S. Iren. 11. cit. ; Clem. Alex. Qui dives salvus, 42; Orig. in Matth. t. xvi, 6: S. Jer. c. Jovin. i, 26; de Vir. ill. 9; Euseb. Chron. ad Domit. ann. 14.
; Eusebe place d'abord l'Apocalypse, dans le Canon des Ecrituies. parmi les livres reconnus par l'Eglise universelle; cependant,
quelques lignes plus bas, il permet de le ranger, si Ton veut, parmi les Apocryphes, a cause des doutes qui, depuis S. Denys d'Alexandrie, etaient re"pandus dans les Eglises d'Orient sur son authenticite {Hist, eccl. iii, 25).
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
10-14; vii, 37-39; Apoc. vn, 17 ; xxn, 1, 17) ; — l'union intime et vivante du Christ avec ses vrais disciples presentee comme une demeure permanente qu'il fait en eux {Jean, xiv, 23; Apoc. iii, 20); — enfin une foule d'expressions et de locutions communes au quatrieme Evangile, aux epitres de S. Jean et a l'Apocalypse, comme la lumiere opposee aux tenebres, la verite au mensonge, la vie a la tnort, tanoignage, rendre tanoignage ,vrai ow veridique, manne,faire (pratiquer) la verite o\\ le mensouge,vaincre le nionde, garder la parole de Dieu ou de Jesus, garder les commandements, Vheure vient,etc. Cette conformite de doctrine et de langage.dont nous ne rappelons que les principaux traits, ne laisset-elle pas dans l'esprit et dans le cceur la forte persuasion que les divers ecrits attribues a S. Jean sont en effet l'ceuvre d'un seul et meme auteur?
Nous touchons ici au style meme de l'Apocalypse. Qu'il soit beaucoup plus dur, plus incorrect, plus impregne d'hebra'i'smes que celui du quatrieme Evangile, cela est incontestable. Mais ces differences s'expliquent tout naturellement par la diversite du sujet et des circonstances. Jean publia son Evangile dans les heures calmes des dernieres annees de sa belle vieillesse, sous l'impression toujours vive des doux souvenirs de son divin Maitre, au milieu desespretres d'Ephese qui purent lui servir de secretaires et adoucir, ca et la, le caractere trop hebra'ique de son style ; l'Apocalypse, au contrairc, fut ecrite pendant les jours troubles de la persecution, au sortir d'une extase toute remplie de terribles visions : l'exposition ne saurait etrc la meme dans les deux cas; autant Tune sera calme et tranquille, autant l'autre aura d'energie et de mouvement. De plus, l'Apocalypse est un livre prophetique : des lors il doit parlcr la langue et prendre les grandes images des prophetes de l'ancien Testament (Ezechiel, Daniel, [sale dans sa, se-
conde partie). Ecrit en grec, il sera pense en hebreu. Voila pourquoi l'auteur negligera souvent les regies grammaticales des Hellenes pour se conformer au genie de ses pr£d£cesseurs heT>reux. Et malgre tout, on decouvre entre le quatrieme Evangile et l'Apocalypse une ressemblance frappante de style, non seulement dans les mots et dans certaines tournures familieres a l'auteur, mais encore et surtout dans cette simplicite de construction qui rend la phrase claire et limpide, au point que jamais on n'hesite sur le sens qu'elle exprime. Tous les ecrits de S. Jean portent ce double caractere : diction simple, a la portee d'un enfant; pensees grandes et sublimes, qui ne sont parfois obscures qu'a cause de leur profondeur.
Malgre" la couleur fortement hebra'ique du style, tout le monde convient que l'Apocalypse a ete ecrite en grec ; e'est ce cjue prouvent les noms de mesures empruntes a cette langue, les citations de l'ancien Testament faites d'apres les Septante, enfin des phrases telles que celles-ci : " Je suis XalpJia et Yome'ga. "
C'est encore le livre lui-meme qui nous dira le lieu et la date de sa composition. Comme il nous l'apprend (1, 9), Jean recut sa mysterieuse revelation pendant qu'il etaiten exil dans l'ile de Patmos. Or il est dans la nature des choses que ces visions qu'il avait eues dans l'etat d'extase, il les ait ccrites aussitot apres en etre sorti. C'est la, d'aillcurs, ce qui ressort des ordres que le Seigneur lui donne a plusieurs reprises (i, 1 1 ; xix, 9; xxi, 5). Quant a l'epoquc du bannissement de l'Apotre a Patmos, nous la connaissons par S. Ircnce : " Les visions de l'Apocalypse, dit ce Pere, ont eu lieu il n'y a pas longtemps, et presque de nos jours, savoir, \-ers la fin du rcgne de Domiticn. " Eusebe et
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
S. Jerome confirment ce temoignage, et, precisant davantage, ils assignent a l'exil cle S. Jean la quatorzieme annee du regne de Domitien, c'esta-dire, l'an 95 apres Jesus-Christ1. La persecution de Domitien, beaucoup plus etendue que celle de Neron, frappa surtout les Eglises d'Orient.
Effraye par l'annonce d'un grand dominateur qui devait venir de ces contrees, cet empereur fit trainer jusqu'a Rome les descendants de David, entre autres les neveux de l'apotre saint J ude, parents de Jesus-Christ, afin de les interroger en personne sur le regne du Christ. Le dernier apotre survivant fut-il aussi amend devant le tyran, et son exil fut-il la suite de son interrogatoire? C'est la une conjecture qui n'a rien d'invraisemblable et que confirme le temoignage de Tertullien sur le supplicc de I'huile bouillante subi a Rome par S. Jean2. Si quelques exegetes de nos jours placent la redaction de l'Apocalypse avant la destruction de Jerusalem, l'an 69, c'est uniquenient parce que leur systeme d'interpretation exige absolument cettedate. Mais non seulement ils font violence a l'histoire, ils se mettent aussi en contradiction avec eux-memes, comme nous le montrerons plus loin (p. 430).
\j&pens£efondantentale de l'Apocalypse, c'est le retour glorieux de Jesus. Elle se montre des le prologue (i, 7), et apres avoir penetre tout le livre (ii, 16; iii, 1 1; vi, 2; xix, 1 1), elle retentit comme un dernier echo dans l'epilogue (xxii, 7, 12, 20), ou trois fois la voix de Jesus repete : " Voici que jeviens bientot, " a quoi l'Esprit et l'Epouse repondent : " Oui, venez, Seigneur!" Que les fideles fixentdonc leur regard sur ce glorieux avenement, qui mettra fin aux epreuves des justes et couronnera l'ceuvre en-
core imparfaite du Messie. En attendant ce triomphe supreme, il leur reste bien des combats a livrer, bien des persecutions a souffrir. A chacun d'eux le Christ dit, comme a l'ange de Smyrne : " Sois fidele jusqu'a la mort, et je te donnerai la couronne de vie (ii, 10). " Soutenir le courage des chretiens de tous les ages, en soutenant leur foi et leur esperance, tel est done le but de l'Apocalypse.
Les obscurites quelle renferme ne l'empechent pas d'atteindre sa fin.
Impossible de lire ce livre, tout mysterieux qu'il soit,sans se sentir rapproch£ du ciel, de "Celui qui est assis sur le trone et de l'Agneau. " Dans tout cceur fidele, il reveille de douces et glorieuses esperances, il verse d'intimes consolations au milieu des epreuves de la vie. Nous voyons en effet, achaque page, que l'Eglise de la terre souffre et combat sous les yeux de Jesus-Christ; que rien ne lui arrive qui ne soit prevu et pcrmis par son divin Chef; que le triomphe final est reserve aux elus, tandis que d'effroyables chatiments frappent toujours leurs persecuteurs.Quoi de plus propre a nous fairc assister sans trouble et sans faiblesse aux combats de jour en jour plus perfides ou plus violents livres aux enfants de Dieu3 ?
L'histoire de V interpretation de l'Apocalypse demanderait tout un volume; nous nous contenterons d'indiquer en peu de mots les principales tendances qui se manifestent dans la maniere d'entendre ce livre prophetique. Depuisle Moyen-Age,deux methodes sont en presence : la method e historiqtie et la methode eschatologique ou de la fin des temps.
I. La methode historique, comme l'indique son nom, consiste a cher-
1 Voyez les passages indiques dans la note 1 de la page 420.
2 Tertull. de Prascr. 36.
3 Ces pensees sont admirablement exprime'es par Bossuet, Explication de l\ ' Preface, n. 1. 3. 4. 23. 27. -}>Z-
'Apoc.
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
cher dans l'histoire de l'Eglise, pour chacune des visions symboliques, chacune des grandes images de l'Apocalypse, un person nage, un evenement ou elles aient trouve leur accomplissement. Les nombreux exegetes qui ont suivi cette methode forment deux groupes bien distincts :
a) les uns croient reconnaitre, dans les visions du livre divin, une prophetie detaillee et suivte, selon l'ordre chronologique, des luttes et des triomphes de l'Eglise durant toute son existence terrestre, qu'ils partagent d'ordinaire en sept ages (Joachim de Flore, Oriol, Holzhauser, La Chetardie, etc.) ; b) les autres n'y trouvent que l'annonce de ses premieres vicloires, de celles qu'elle devait remporter sur le judai'sme et sur le paganisme, ou meme sur le paganisme seulement, represents par Rome idolatre, jusqu'a la prise et au sac de cette ville par les barbares (Vesiecle) — (Alcazar,Bossuet,Allioli, Bacuez, etc.)
a ) Des objections formidables s'elevent contre le premier groupe des interpretations historiques.
L'epoque du jugement final n'etant connuede personnel' Apocalypse ellememe ne nous donnant aucune lumiere sur ce point, nul ne pcut savoir non plus quelle sera la duree de l'Eglise ici-bas. Des lors, comment serait-il possible de partager, comme on le fait, cette duree en sept ages ou periodes, et de marquer exactement la correspondance de chacun de ces ages avec les faits figures par tel ou tel sceau, par telle ou telle trompette, par telle ou telle coupe?
Joachim de Flore divisait en sept periodes les douze siecles qui l'avaient precede ; cinq cents ans plus tard, Holzhauser operait la meme division dans une duree beaucoup plus longue, et tous deux se croyaient egalement arrives au dernier age du monde.
Aussi le disaccord le plus complet regne-t-il, quant a l'application des
symboles, entre les partisans de ce systeme d'interpretation : on y nage en plein arbitraire. II n'est pas une image de l'Apocalypse pour laquelle ils n'aient parcouru tout le cycle de l'histoire, depuis Neron jusqu'a Napoleon, depuis la destruction de Jerusalem jusqu'a la Revolution francaise, y compris tous les hommes marquants et toutes les heresies qui ont paru dans l'Eglise. On peut affirmer qu'ils n'ont de commun que le principe, ce qui prouve justement qu'il est mauvais.
D'ailleurs,cequi constitue une nouvelle et grave objection contre cette methode, e'est qu'elle n'a ete suivie paraucun des anciens Peres,auxquels cependant une tradition encore recente devait avoir appris l'idee generale de ce livre mysterieux. Le V. Bede (VIIIe siecle) a le premier essaye de trouver dans l'histoire de l'Eglise l'explication des sept Lettres et des sept Sceaux ; encore est-il reste dans les generalites.sans descendre aux applications particulieres du texte a tels ou tels evenements.
Enfin,ce que nous dirons plus loin de l'enchainement des visions entre elles et du plan de l'Apocalypse (pp. 431 et 432) fera voir mieux encore le peu de solidite de ce premier genre d'interpretation.
b) Au deuxieme groupe des interpretations historiques est attache un nom immortel, celui de Bossuet. Les vues generales de l'eveque de Meaux sont grandes et profondes; ses explications toutefois, fussent-elles reconnues vraies dans leur ensemble, ne peuvent etre maintenues dans beaucoup de details. Ainsi nous ne saurions admettre qu'un des objets de l'Apocalypse soit la mine de Jerusalem (chap, vii-viii), que certaines plaies doivent s'entendre dans le sens de chatiments mystiques et spirituels, tels que les heresies au sein de l'Eglise chretienne(5etrompette:chapitre ix) : les heresies sont un fleau pour l'Eglise, non un chatiment pour
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
ses persecuteurs, et Ton aurait quelque peine a ies reconnaitre sous la figure de cavaliers armes pour les batailles. Du reste, l'explication de Bossuet a recu de notables perfectionnements des commentateurs qui en ont adopte le principe (p. ex.
D. Calmet, ct plus recemment Le Hir dans ses doctes lecons de Saint- Sulpice). Amendee de la sorte elle peut se re\sumer ainsi :
Toutes les visions symboliques des chap, iv-xix : sept sceaux, sept trompettes et sept coupes, ont rapport a un seul et meme objet, la ruine de rempire romain, idolatre et persecuteur. Leur succession indique la durec ct le progres de l'ceuvre qu'ils annoncent. — Chapitres vi-vii. Oliver ture des sceaux : premiers malheurs (guerres, famines, etc.) de l'empirc, depuis Domitien jusqu'aux Antonins (an. 96-138). — Chap, viii-x. Les sept trompettes : decadence de I'empire; il perd le tiers de sa puissance, depuis Antonin le Pieux jusqu'a Gallien.
Premiere trompettc : calamitcs des regncs d'Antonin, de Marc Aurele et de Commode (an. 1 38- [93 : tremblemcnts de terrc, famines, debordements de fleuves, incendics a Rome.
Deuxieme trompettc : guerres sous Severe. Troisieme trompettc : peste de 15 ans sous Dece, Gallus,Val£rien et Gallien (250 267). Ouatrieme trompettc : captivite et mort de Valerien.
Cinquieme et sixieme trompettc :
ravages cxerces dans I'empire par les barbares. — Chap. xi. Depuis Gallien jusqu'a la persecution de Galere (268-305). Versets 1-14 : les deux temoins sont l'Eglise elle-meme, qui continuera de rendre temoignage a Jesus-Christ; le nombre deux, purement symbolique, signifie que ce temoignage a une autorite irrecusable, selon la parole meme du Sauveur {Matth. xviii, 16). — Vers. 15 suiv. : septieme trompette : progres de l'Eglise dans le monde entier et jugement de Dieu sur ses persecuteurs.
— Chap, xii : persecution de Galere
et de Maximin. — Chap, xiii : Julien l'Apostat. — Chap, xiv : le nombre des martyrs est complet. Annonce de la moisson : prise de Rome par Alaric ; et de la vendange : malheurs de I'empire dans les annees qui suivront (Attila, etc.). — Chap, xv-xvi.
Les sept coupes de la colere de Dieu.
Premiere coupe : peste dans toute l'Europe quelques annees apres la mort de Julien. Deuxieme coupe :
batailles de Marianopolis et d'Andrinople, ou Valens fut vaincu par les Goths. Troisieme coupe : ravages des barbares en Orient et en Occident. Ouatrieme coupe : famine et peste.
Cinquieme coupe : prise de Rome par Alaric (an 410). Sixieme coupe :
les barbares s'etablissent librement dans I'empire. Septieme coupe : de Yalentinien III a la chute de I'empire d'Occidcnt (an 476). GenseVic et les Vandales ; Odoacre et les Herules; Theodoric et les Ostrogoths.
— Chap. xvi. L'ange donnc a saint Jean la clef des visions precedentes.
Vers. 1 : la femme prostituee, e'est Rome, capitale de I'empire. Vers. 8 :
la bete qui a ete et qui n'est plus, e'est I'empire romain idolatre : conversion de Constantin (an 312). Verset 10 : les sept tetes sont sept rois ; ce nombre symbolique designe toute la serie des empereurs persecuteurs.
Cinq ne sont plus : ce sont tous les empereurs morts; l'un subsiste : e'est Maximin, qui regnera encore un an en Orient; l'autre n'est pas encore venu : e'est Julien l'Apostat. Vers. 1 1. La bete qui etait et qui n'est plus, e'est I'empire romain, dont les sujets s'appelaient le peuple-roi; il restera adonne a l'idolatrie et persecutera les saints meme apres la mort de Julien.
Vers. 12-13. Les dix cornes sont dix rois : les chefs barbares qui, tantot allies, tantot ennemis de I'empire, finiront par s'en partager les provinces. — Chap, xviii-xix. Chute de Babylone, e'est-a-dire de Rome paienne; lamentation de la terre et joie du ciel a ce sujet.
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
A partir du chapitre xx, les partisans du systeme que nous exposons s'accordent, en general, avec le commun des interpretes, pour y voir l'annonce de la periode acluelle de l'Eglise, suivie du regne tres court de l'Antechrist et du jugement final.
Telle est, dans ses lignes principales, et avec les modifications de detail qu'elle a recues plus tard, l'explication de Bossuet. Est-ce naturellement et sans effort que les faits de l'histoire y sont adaptes aux symboles prophetiques? Beaucoup d'images ne semblent-elles pas trop grandioses et hors de proportion avec les evenements auxquels on les applique?
Bossuet lui-meme et la plupart de ceux qui l'ont suivi ont senti cette difficulte, et, pour degager le systeme, ils reconnaissent qu'en effet leurs applications historiques n'epuisent pas toute la signification des visions de l'Apocalypse.
Mais alors, dirons-nous aux partisans de cette methode, si, de votre propre aveu, les evenements auxquels vous appliquez les textes propheti-
ques ne repondent que faiblement et partiellement aux images grandioses et aux expressions £nergiques ou generales de ces textes, sur quoi vous fondez-vous pour les leur appliquer?
— A defaut des raisons proprement exeg^tiques1, y seriez-vous engages, ou seulement autorises, par la tradition des Peres? — Nullement. Avant le XVIe siecle pas un seul Pere ou commentateur n'a applique les grandes proprieties de l'Apocalypse aux evenements qui ont amene ou accompagne la chute de l'empire romain2!
Or, est-il croyable que les premieres generations chretiennes n'aient pas connu avec certitude au moins l'idee generale de ce livre prophetique, qu'elles avaient recu de S. Jean, pour les consoler et les fortifier dans leurs epreuves? Est-il croyable qu'une prophetie divine ait ete enveloppee de tant d'obscurites, que non seulement elle n'ait pas £te comprise dans les temps qui ont precede son accomplissement, mais que les evenements eux-memes n'en aient point revels le sens a ceux qui en etaient contem-
1 Non seulement ces raisons exe'getiques font defaut, mais Interpretation que nous critiquons ici, semble meme aller contre deux regies certaines de l'hermeneutique, d'apres lesquelles il faut : i° ne jamais s'ecarter du sens le plus naturel des textes, sans un motif d'evidente necessity, et 2oprendre toujours les locutions bibliques dans le sens certain que leur attribuent les autres passages de l'Ecriture. Ainsi, le grand jour du Seigneur ou du Christ, le temps du jugement des worts, la moisson de la terre, les itoiles tombant du ciel, etc., ont, notamment dans les Evangiles, un sens eschatologique bien defini, qu'il ne semble pas possible, en bonne exegcse, de leur enlever.
-'On a cite S. Denys d'Alexandrie; mais ce Pere (Ap. Euseb. H. E. viii, 25) ne fait que comparer en passant l'empereur Dece ;i la Bete de l'Apocalypse; il ne dit point que la persecution de ce prince soit re'ellement l'objet d:une prophe'tie de ce livre. Quant au moine Bdrengaud (IXe siecle), sur lequel Bossuet appuie son opinion, il n;applique ;i la chute de Rome que les versets douzieme et suivants du chapitre xvii, oil, de fait, le texte lui-meme semble nous inviter ;i voir une allusion prophetique (mais tout a
fait incidente et en quelque sorte e'ptsodique) a la ruine de Rome par les barbares. C'est aussi a ce passage tout spe'eial que se rapportent certaines phrases des Peres, associant le nom et le sort de Rome a celui de Babylone, mais sans nous autoriser a en conclure qu'ils voyaient, dans la ruine de l'empire romain, l'objet direel et principal de l'Apocalypse.
Notons, ;i ce propos, que le symbole dont l'intelligence donne la clef de V Apocalypse, ce n'est point prdcisement la "grande prostitute" des chapitres xvii et xviii (ainsi que le pretendent les partisans de l'interpretation historique), mais bien plutot la "I5ete" qui porte et soutient Babylone; cette Bete, qui symbolise la puissance antichretienne, inspiree par le dragon infernal et enfin vaincue et precipitee avec Iuidans les enfers, occupe la scene et yjoue le premier role depuis le chapitre xiii jusqu'au chapitre xx. Or, en accordant meme que la " prostituee " soit precisement la Rome paienne des premiers siecles de l'cie chrctienne, il semble impossible de ne voir dans la " Bete " que l'empire romain persdcuteur. Nous le montrerons dans le conimentaiie.
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
porains1, ni a ceux memes qui l'ont etudiee et commentee dans les temps posterieurs, du VIe au XVIe siecle?
Nous avons dit que les interpretes de l'ecole de Bossuet, frappes des difficulties que rencontre leur interpretation, soit du cote du texte, soit du cot6 de la tradition patristique, admettent volontiers,dans l'Apocalypse, un double sens ou, si Ton veut, un double objet, l'un prochain et incomplet (la chute de l'empire romain), l'autre eloigne et plus complet, dont la realisation est reservee a la derniere periode du monde actuel. Mais, ici encore, on est en droit de leur opposer cette regie d'hcrmencutique, a savoir, que l'existence d'un double sens (litteral et typique) ou d'un double objet, dependant uniquement de l'intention du Saint-Esprit, ne doit point se supposer, mais doit nous etre positivement r/v&e,soit par l'Ecriture elle-meme, soit par la tradition de l'Eglise. Or, ni l'une ni l'autre nenous enseigne a voir ce double sens dans l'Apocalypse. De plus, lc sens littiral et prochain etant le sens immediat du texte (tandis que lesens tfpique resulte plutot de l'ensemble des chases qui y sont rapportees), doit necessairement correspondre exactement aux expressions de ce texte et en remplir toute la ported, ce qui ne se verifie pas pour Interpretation historique dont nous parlons. Ajoutons enfin que cette methode d'interpr^tation, presentee d'abord comme devant couper court aux commentaires des Protestants
(lesquels, apres avoir tente, avec Luther, de nier l'autorite de l'Apocalypse, aimerent ensuite mieux la tourner contre le Pape et l'Eglise romaine figures, d'apres eux, par la Bete et la grande Babylone), se trouve acluellement favoriser les hypotheses des Rationalistes, pour lesquels notre livre n'est qu'une composition politico-religieuse, traduisant en style prophetique la haine des premiers chretiens contre l'empire neronien et leur espoir de le voir bientot abattu par le retour glorieux du Christ2.
II. La methode d'interpretation, qui se prescnte a nous avec l'autorite des Peres et d'un grand nombred'excellents commentateurs de toutes les epoques3, est celle que nous appellerons gt'nerale et eschatologique. Generale, parce qu'elle reconnait, en plusieurs des symboles de l'Apocalypse, moins l'annonce prophetique d'un evenement particulier, qu'une revelation des dispositions providentielles et des moyens d'action generalement employes par Dieu, pour executer son plan et amener, malgre les attaques multipliees et furieuses des puissances antichretiennes, infernales ou terrestres, le triomphe final du Christ et de son Eglise. Nous apprenons ainsi le role des fieaux divins, la maniere toujours sagement mesuree dont Dieu les applique, la raison du pouvoir momentanement accorde au mal et les limites qui lui sont assignees, etc. 4 Eschatologique ou relative
1 Qu'on lise, par exemple, les commentaires de Primasius (VIe siecle) et du V. Bede (VI He siecle), ceuvres d'erudition, resumant l'exegese de leur temps et celle des Peres, on n'y trouvera aucune trace de l'interprdtation historique inauguree au XVIe siecle.
2Voyez plus loin IV, p. 1\zj}
3 Les Peres des quatre premiers siecles, sans composer de commentaires proprement dits sur l'Apocalypse, en ont cependant explique un grand nombre de passages, suivant les besoins du sujet qu'ils traitaient. Leurs interpretations se trouvent, en grande partie, resumees dans les docfles commen-
taires d'Andre et d'Arethas, ^veques de C6saree, pour les Peres grecs, et pour les Peres Latins, dans ceux de Primasius et du V. Bede. Apres eux nous citerons Alcuin, Rupert de Deutz et, dans les temps modernes, Ribera, Viegas, Pererius et Corneille la Pierre, tous les quatre de la Compagnie de Jesus, Glaire, Bisping, le Card. Krementz, le P. Tiefenthal O. S. B., le P. Gallois O. P.
4 Sous ce rapport, le commentaire de Primasius est particulierement instruclif. C'est aussi en ce sens que S. Augustin a e"crit : " L'Apocalypse comprend tout le temps qui
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
a la fin de ce monde, parce que cette methode, reconnaissant a juste titre la pensee fondamentale de l'Apocalypse dans le retour glorieux de Jesus-Christ, vainqueur, juge et roi immortel de l'univers1, considere ce livre comme le complement des proprieties precedentes, relatives au deuxieme avenement du Messie et a letablissement de la periode triomphale et definitive du Regne de Dieu2.
Ce double point de vue etant admis, si Ton veut etudier le texte a la lumiere des proprieties anterieures, et en expliquer les symboles de maniere a les harmoniser avec ceux qu'ont employes les anciens prophetes, sans chercher, dans les applications, une precision rigoureuse que la nature du style symbolique ne comporte pas, il sera possible de parvenir, sinon a soulever tous les voiles (la prophetie, d'apres une loi providentielle, devant rester plus ou moins obscure jusqu'a son accomplissement), du moins a donner de l'Apocalypse une interpretation, ou l'arbitraire n'aura que peu de part, et que le travail constant des exegetes, avec l'assistance du Saint-Esprit, pourra rendre de plus en plus claire, a mesure que le monde approchera de la periode decisive qui doit se terminer par la defaite de l'Antechrist et le triomphe de Jesus-Christ et de son Eglise.
Contre cette maniere de voir on a fait les objections suivantes :
I. Comment, dit-on, ne pas reconnaitre la Rome des Cesars, dans la grande Babylone du chapitre xvii, assise sur sept montagnes, enivree du sang des martyrs, pleine d'impuretes
et d'abominations, e'est-a-dire d'idoles et de temples pai'ens?
2. II est dit expressement dans plusieurs passages de l'Apocalypse que les evenements reveles a saint Jean s'accompliront bientot : Qua; oportet fieri cito (i, i),... Tempus prope est (i, 3). C'est la d'ailleurs ce que suppose le but meme du livre, qui est — tout le monde en convient — d'encourager et de consoler les premiers fideles au milieu des horribles persecutions qu'ils avaient a souffrir. Quel encouragement, quelle consolation pouvait leur apporter l'assurance d'un triomphe, eclatant sans doute et definitif, mais recule jusqu'au dernier jour du monde, jusqu'au retour glorieux de Jesus-Christ?
A ces difficultes, la reponse est facile : 1. Sans doute, la plupart des traits qui caraclerisent la grande Babylone conviennent a la Rome des Cesars ; mais de ce qu'eu cet endroit nous trouvions une allusion a la ruine de Rome, il ne s'en suit pas que cet evenement soit l'objet principal des visions de l'Apocalypse. D'ailleurs, il est plusieurs traits qui semblent difficilement applicables a la Rome du quatrieme siecle (voir les notes). Et puis, ces traits pris dans leur ensemble, ne pourraient-ils pas convenir aussi bien a une autre Babylone, a une nouvelle Rome redevenue pai'enne et a son empire antichretien reconstitue a la fin des temps ? Meme les sept montagnes sur lesquelles est assise la Babylone symbolique ne designent pas necessairement la Rome des empereurs. Dans le style propheticobiblique, les montagnes figurent le siege des puissances, et par suite
doit s'ecouler du premier au second avenement du Christ " {de Civit. xx, 8). Idee vraie,queles Commentateurs historiques du premier groupe ont exageree, en voulant descendre partout a des applications precises et chronologiquement suivies.
'Voyez plus haut, p. 420 col. 1.
2Teilessont,principalementdans l'ancien Testament : /sate, xxiv-xxvii, xxxiv, lx-lxvi;
Ezechiel, xxxiii-xxxviii ; Daniel, ii, vii, xi et xii ;/oel, ii et iii; Zacharie, xii-xiv; Malachie, iii et iv; dans le nouveau Testament : les discours de N. S. rapportes en 5. Matthieu, xxiv et xxv, et aux endroits paralleles de S. Marc et de S. Luc; enfin les passages prophe'tiques de -S. Paul (II Thess. ii) et de S, Pierre (II Pier. iii).
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
ces puissances elles-memes. Ainsi Jeremie (li, 25) appelle Babel " une montagne, " parce qu'elle dominait sur un grand nombre de pays et de cites. Quand done la grande Babylone, symbole de la puissance antichretienne des derniers jours, est montre^e au Voyant assise sur sept montagnes, cela peut signifier qu'elle possedc et resume en clle la force des sept puissances ennemies du peuple de Dieu qui ont figure tour a tour dans l'histoire du monde, savoir :
l'Egypte, l'Assyrie, la Babylonie, etc.
(voir les notes).
2. II est incontestable qua l'epoque des premieres persecutions il y avait, dans la masse des fidelcs, non seulement un ardent desir du retour glorieux du Christ, mais la confiance que ce retour ne se ferait pas longtemps attendre. Les Apotrcs, comme on le voit par de nombreux passages de leurs epitres, penchaient aussi a croire que le monde ne durerait plus longtemps. Comme ils n'avaient recu aucune revelation a cct egard [Aft. i, 7), ce deTaut de lumiere n'a rien d'injurieux pour leur dignite, ni d'incompatible avec leurs prerogatives.
Quand done nous lisons dans l'Apocalypse que les evenements caches sous les visions symboliques auront bientot leur accomplissement, ce bientot n'a pas une signification differente de celle qu'il a certainement dans les textes rapportes plus haut (p. 420), ou le Sauveur annonce quV/ viendra bientdt? Sous un certain rapport, la venue du Christ est graduelle ; elle s'accomplit par chacun des grands evenements de l'histoire; la mine de Jerusalem a ete comme le premier acle de ce grand drame, qui se continue dans le monde jusqu'au dernier triomphe de 1'Homme-Dieu. Dans l'ignorance ou son divin chef a voulu la laisser sur l'accomplissement des temps {Act. i, 7), l'Eglise n'avait et
n'a encore d'autre sagesse et d'autre devoir qu'une attente vigilante du Seigneur et de son regne glorieux.
Tandis que le serviteur infidele dit :
" Mon maitre tarde longtemps a venir " (Luc, xii, 45), le disciple qui aime son Sauveur l'attend d'un moment a l'autre, parce que le Seigneur lui en adonne l'ordre (IM/axxv, 13) et qu'il lui a promis une prompte delivrance (Luc, xviii, 7, 8). Mais apres tout, qu'est-ce qu'un siecle, une serie de siecles, en comparaison de l'eternite? Le royaume que nous esperons n'aura point de fin ; ce qui nous parait une attente prolongee est un delai bien court. Ouiconque garde au fond de son coeur cette grande et sainte esperance,en considerant l'eternite qui s'ouvrira devant lui, peut bien dire que l'heure de la realisation est prochaine, dut-elle se faire attendre encore pendant des milliers d'annees; car, devant le Seigneur, mille anne'es sont conuue un scut jour {\\ Pier, iii, 8). Pr£tendre enfin que l'Apocalypse n'offrait aucune consolation aux persecutes des premiers siecles, si elle ne leur annoncait que le triomphe final de Jesus-Christ et de ses fldeles, e'est meconnaitre non seulement le caractere general des enseignements de ce livre, mais encore ce fait d'experience, que la lecture de ces mysterieuses revelations est encore, au milieu des epreuves de l'Eglise moderne, l'un des meilleurs reconfortants pour les Ames chretiennes1.
L'exegesc raticvialiste, rejetant a priori le surnaturel (miracle, prophetie), et s'appliquant a leliminer de la Bible par des procedes d'apparencc scientifique, s'est aussi exercee sur l'Apocalypse.
Pour plusieurs critiques de cette ecole, le livre manque d 'unite'"1 ■; il est
(ale.
V'oyez page 420 col. 1, penste fondamen-
- Voelter (ii tier, etc.
>2), Vischer, Scbcen, Saba-
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
forme de pieces et de morceaux d'origine diverse, ou Ton peut meme, parait-il, distinguer les fragments d'une apocalypse juive. Mais, comme le reconnaissent d'ailleurs d'autres rationalistes^quiconque etudie attentivemerit le style et la structure si minitieusement ordonnee de l'Apocalypse ne peut douter qu'elle ne soit, pour ainsi dire, coulee d'un seul jet. Ouant aux pretendues tendances juda'i'ques, el les n 'existent en realite que dans l'imagination de ceux qui, preoccupes avant tout de soutenir leurs theories et oubliant qu'ilsont affaire a un livre symbolique, rempli d'allusions aux prophetes anciens, prennent a la lettre des metaphores et des images empruntees aux choses de l'ancien Testament. C'est du reste une idee absolument chretienne que le role providentiel du peuplc d'Israel n'est pas termine (voyez Rom., xi, 25 sv.); quoi d'etonnant alors de rencontrer, dans une prophetie sur la periode finale de l'Eglise militante, certains traits ayant un rapport plus special avec les destinees de ce peuple?
D'autres exegetes rationalistes se sont vantes d'avoir enfin trouve la clef de l'Apocalypse, devenue ainsi, pour eux, le livre le plus transparent qui ait jamais ete ecrit par un prophete.2 Cette clef serait l'application des versets enigmatiques du chapitre xvii (8etsuiv.) aux circonstances qui suivirent la mort de Neron, le premier Cesar persecuteur (an 68). Trois competiteurs se disputent la pourpre, Galba, Vitellius et Othon.
L'anarchie et la guerre desolent les provinces, la nature elle-meme semble dechainer tous ses fleaux contre l'Empire : les tremblements de terre renversent les cites ; des glaives et
des batailles se dessinent dans les nues. A ces causes d'epouvante se joignait un bruit etrange, dont l'echo se retrouve dans l'eveque-poete Commodien (fin du II Ie siecle) : on ne pouvait croire que Neron eut. cesse de vivre; l'opinion generale etait que le monstre se tenait cache quelque part et allait reparaitre. On concoit quel effet de telles rumeurs produisaient parmi les chretiens. Quoi !
l'horrible bete, l'adversaire du Christ va revenir ! le sang des martyrs va de nouveau couler!
C'est alors qu'un chretien, sorti du judai'sme, tres probablement l'apotre Jean, penetre du sentiment qui fait battre tous les cceurs, anime surtout d'une haine violente contre l'Empire idolatre, aurait entrepris de consoler les fideles et de relever leur courage par l'esperance d'une prochaine delivrance. Le monstre, il est vrai, reviendra pour faire aux saints une guerre plus cruelle encore que la premiere3, mais ce temps d'epreuves passera vite, car apres trois ans et demi (Apoc. xi, 2; xiii, 5), le Christ viendra en personne venger le sang des martyrs et inaugurer son regne glorieux.
Tels sont les points principaux de cette interpretation rationaliste.
Comme on le voit, elle ruine de fond en comble l'autorite de l'Apocalypse comme livre inspire ; elle ne laisse rien subsister de son carac~lere prophetique. Les evenements predits devaient arriver quelques annees apres la publication du livre; or dix-huit siecles se sont ecoules, sans qu'on ait vu reparaitre Neron, le futur Antechrist. S. Jean n'est done pas un veritable prophete, et le livre qui porte son nom descend au niveau des oeuvrez apocryphes si nombreuses a cette epoque. — Hatons-nous d'ajouter
jLucke, Vernes (1889).
■ Sabatier (Encycl. des Sciences religieuses 1877), Reuss, Renan, etc.
3 Voyez xiii, 3, la tete blessee a mort et qui revit; xvii, 8, la bete qui n'est plus, mais doit remonter de l'abime ; elle sera la hui-
tieme (vers. 11) bien qu'elle soit aussi l'une des sept tetes precedemment indiquees et que Ton compte ainsi : Ce*sar, Auguste, Tibere, Caligula, Claude, Neron, Galba (qui n'est pas encore venu, mais durera peu, verset 10), puib encore Neron.
L' APOCALYPSE DE SAINT JEAN
qu'une semblable explication n'est pas moins contraire a la saine exegese qu'a la foi catholique.
Pour le demontrer pleinement, il faudrait la suivre pas a pas et relever tout ce qu'il y a d'invraisemblance et d'arbitraire dans les applications de detail exigees par le systeme. Nous y reviendrons dans les notes : bornons-nous ici a quelques observations generalcs.
D'abord, le systeme entier, si on l'isole d'une mise en scene habilement preparee, repose sur une base bien ctroite, savoir, sur le fait assez insignifiant de quelques bruits populaires d'apres lesquels Neron, que Ton avait cru mort, etait cache chez les Parthes, attendant une occasion favorable pour reparaitre a Rome. Aucune preuve d'ailleurs que cette rumeur se soit accreditee dans les chretientes de l'Orient. On n'y trouve pas la moindre allusion, soit dans les ecrits des Peres les plus anciens de l'ecole joannique, soit dans les commentaires d' Andre et d'Arethas. oil sont resumees les opinions de l'antiquite chrctienne sur l'Apocalypse. — En outre ce systeme exige, comme point de depart absolument necessaire, que 1' Apocalypse ait etc composee des le premier mois de l'an 69.
Or cette date n'a pas seulement contre elle, comme nous l'avons vu, le temoignage imposant de l'antiquite chrctienne ; plusieurs donnees du livre lui-meme la repoussent. Si on l'admet, il n'y aura plus, entre les epitres de S. Paul aux Eglises de l'Asie Mineure (Ephesiens, Colossiens) et les lettres de 1' Apocalypse (ch. ii et iii) a ces memes Eglises, qu'un intervalle de 5 ou 6 ans. Mais ces lettres nous offrent une peinture de la situation morale des Eglises d'Asie absolument differente de celle qu'en retrace S. Paul : le feu du premier amour est presque partout eteint, ce qui en reste va.mourir; il n'y a plus que tiedeur et apparence de vie.
Pour rendre compte d'une decadence
si universelle et si profonde, il ne faut pas moins que les 25 a 30 ans d'intervalle qui nous conduisent au regne de Domitien. Autre remarque du meme genre : l'Apocalypse suppose partout une persecution generale qui aurait atteint jusqu'aux Chretiens de l'Asie Mineure (ii, 13) et dans laquelle l'Auteur lui-meme fut exile a Patmos (i, 9). On respire dans tout ce livre l'atmosphere du martyre. Or il est constant par l'histoire que la premiere grande persecution dans l'empire n'eut lieu que sous Domitien, celle de Neron ne s'etant guere etendue hors de Rome. II y a plus :
la date de Galba est en opposition flagrante avec tous les principes des exegetes rationalistes. Eux qui reculent jusque dans les dernieres annees du premier siecle la composition des Evangiles tels que nous les possedons, sous pr^textc qu'il a fallu tout ce temps pour l'elaboration du dogmc de la divinite de J^sus-Christ, ct qui refusent a S. Paul la paternite des epitres Pastorales parce qu'elles attestent un developpement de la hierarchie qui ne pourrait remonter aux Apdtres, ils assignent le commencement de l'an 69 a l'Apocalypse !
Mais dans aucun livre du nouveau Testament la divinite de Jesus-Christ n'est enseignee, disons mieux, n'est chantee et celebree de tant de manieres et avec tant d'eclat; mais aucune epitre Pastorale ne donne des renseignements plus nets et plus detailles sur le culte, sur l'episcopat, sa position dans l'Eglise, son autorite et ses devoirs. S. Jean dit en termes expres que Notre-Seigneur lui est apparu un dimanche (in doniinica die, i, 10) expression qu'on ne rencontre nulle part avant la ruine de Jerusalem. — Enfin, dans l'hypothese rationaliste, en moins de quatre ans les evenements devaient donner au Voyant les plus honteux dementis.
Comment expliquer alors; que son livre, au lieu de tomber dans le discredit, ait pu conquerir en' si peu de
I/APOCALYPSE DE SAINT JEAN
temps une aussi grande autorite dans l'Eglise?
Le plan de l'Apocalypse est facile a saisir dans ses grandes Hgnes; mais il faut une etude attentive des moindres details pour en decouvrir la merveilleuse regularite, et le role important que l'auteur y donne a certains nombres, principalement aux nombres 3 et 4, et surtout a leur somme 7.
II est incontestable que les nombres peuvent, tout comme les figures et les sons, devenir le signe representatif decertaines idees.Ce symbolisme des nombres, reconnu par la plupart des peuples anciens, est fonde tantot sur les proprietes memes de ces nombres, tantot sur le rapport qu'ils ont avec la nature des choses, ou avec certains faits de l'histoire; et Ton congoit meme qu'un nombre, envisage sous differents rapports, puisse etre le symbole d'idees differentes.
Ainsi, le nombre 3 est regard e a bon droit comme symbole de la divinite, a cause de la Trinite des personnes divines, insinuee dans l'ancien Testament par les trois anges qui apparurcnt a Abraham {Gen. xviii) et la triple acclamation des Seraphins {Isaie, vi). Ce point de vue se retrouve dans l'Apocalypse, notamment au chapitre iv, verset 8, ou le nombre 3 est employe trois fois :
Saint, saint, saint Le Seigneur, le (seul) Dieu, le Tout- Puissant, Qui e'tait, et qtii est, et qui sera!
Le meme rythme ternaire se retrouve dans les versets suivants :
gloire, honneur et bene'diclion ; ... Us se
prosternent... adorent... et jettent leurs couronnes ;.. gloire, honneur et puissance l.
D'autre part, premier des nombres impairs, 3 semble pouvoir etre considere comme symbole de l'imperfection, de la ruine; et c'est peut-etre pour cela que, dans l'Apocalypse, nous voyons la troisieme partie des etres frappes par les fieaux (viii, 7 sv.), l'aigle pousser trois cris de malheur (viii, 13), la troisieme partie des humains tues, par les trois substances nocives que vomissent les chevaux (ix, 15, 18), la troisieme partie des etoiles entrainee par la queue du dragon (xii,4),/;w>esprits mauvais aller exciter la guerre (xvi, 3) et la grande cite se diviser en trois parties, par l'effet du tremblement de terre (v. 19).
Le nombre 4 parait symboliser la terre et, par extension, la creation entiere, figuree aussi par les quatre animaux, dont les attributs rappellent les principales classes d'etres vivants (iv,7; EzecJi. i, 5 sv.). La raison de cette signification est sans doute l'habitude de partager le monde en quatre regions, d'apres les quatre vents soufflant des quatre points cardinaux (Matth. xxiv, 31; Apoc. vii, 1; xx, 8), ou en quatre parties, qui sont : le del (le firmament), la terre, la mer et les eaux fluviales (xiv, 7) sur lesquelles nommement tombent les fieaux des quatre premieres trompettes (viii, 7 sv.) et des quatre premieres coupes (xvi, 2 sv.). Conformement a cette idee, nous entendons la creation entiere donner a Dieu quatre titres de louanges, auxquels les quatre animaux repondent " Amen " (v, 13, 14); le genre humain tout entier s'exprime par quatre noms : nations, tribits, peuples et langues (v, 9; vii, 9, etc.); le
1 On doit remarquer ici que, dans l'Apocalypse, le symbolisme numerique est frequemment employe, meme en dehors des passages, si nombreux deja, ou les nombres sont exprimes en toutes lettres. Ainsi le prologue (chap, i, 1-8) se partage naturellement en trois parties, dont chacune se sub-
divise encore en trois membres de moindre importance; les titres de louange donnes a PAgneau ou a Dieu sont au nombre de sept (v, 12; vii, 12) ou de trois (vi, 10); il y a sept classes d'hommes qui se cachent dans les cavernes (vi, 15), etc. Voyez aussi le phin synoptique p. 434-
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
sang de l'humanite chatiee deborde sur une etendue de seize cents (4x4= 16) stades (xiv, 20) et la capitalc du monde nouveau aura quatre cotes egaux (xxi, 1 3).
Les nombres 3 et 4, multiplies l'un par l'autre, donnent le nombre 12, auquel, dit le V. Bede 1, correspond dans l'Ecriture l'idee de plenitude, d'universalite, de perfection.
Cette signification, fondec peut-etre sur le cycle annuel qui comprend douze mois, appartient aussi, et d'une maniere plus expressive, au nombre 144, produit 12 par 12.
C'est pour cela que le tronc du Tres-Haut est environne dune double couronne de douze vieillards iv, 4 , cpie la femme mysterieuse porte une couronne de douze etoiles (xii, 1), que la Cite sainte a douze portes et douze fondements (xxi.
12, 14), que l'arbre de vie produit douze fruits (xxii, 2), que la Jerusalem nouvelle a douze cents stades de cote et un mur de cent quarantequatre coudees (xxi, 16, 17), qu'il y a cent quarante quatre tnille serviteurs de Dieu marques de son sceau (vii. 4 cent quarante-quatre inille vierges dans le cortege de l'Agneau (xiv, 1 sv.).
Mais c'est le nombre 7, somme des nombres 3 et 4, qui domine dans toute la structure de t Apocalypse, composee de trots parties principales et de sept septenaires, e'est-a-dire de sept subdivisions, dans chacune desquelles se retrouve encore le nombre sept2.
La signification de ce nombre est principalement religieuse, soit parce qu'il reunit en quelque sorte le monde, figure par 4, a Dieu, dont 3 est le symbole; soit plutot parce qu'il rappelle l'aftion creatrice des sept jours
(Gen. i). Ouelquefois cependant le nombre 7 semble exprimer simplement l'idee generale de pluralite, comme, par exemple, en S. Matthieu chap, xviii, versets 21 et 22 3.
Au nombre 7, qui rappelle Taction divine, se rapporte probablement le nombre 3 et l/>, qui en est la moitie et parait symboliser l'aclion des forces opposees a Dieu, principalement pendant la grande epreuve de l'Eglise, plusieurs fois annoncee par 1' Apocalypse et qui doit durer un temps et deux temps et la moitic d'uu temps (xii, 14, comme dans Daniel xii, 7), soit trots ans et denii, ou quarante-deux mois, ou dourje cent soixante jours (xi, 2, 3; xii, 6; xiii, 5). Les corps des deux temoins doivent aussi rester sans sepulture durant trois jours et denii (xi, 9).
L'emploi des nombre 5 et 10, dans l'Apocalypse, nous porte a y voir une idee de faute, d'epreuve. de chatiment; en effet, la tribulation de Smyrne doit durer dix jours (ii, 10), et la plaie des sauterelles, cinq mois (ix, 5, 10) ; cinq matieres ont servi a fabriquer les idoles (ix, 20); la dixicmc partie de la ville est renversee (xi, 1 3); le dragon a dix cornes, ainsi que la Bete sortie de la mer (xii, 3; xiii, 1 ; xvii, 3).
De ce symbolisme nume;rique, employe si frequemment par l'auteur de l'Apocalypse, il resulte certainement que plusieurs des nombres qu'elle contient ne doivent pas etre pris a la lettre, comme exprimant la mesure reelle des choses; mais, d'autre part, on irait trop loin en ne voulant voir partout que de purs symboles. La divine Providence, qui dispose tout avec mesure, nombre et poids [Sag. xi, 21), a parfaitement pu ordonner que la mesure reelle des
1 Y. Beda, horn, in nut. B. P. Benedifti.
- Voyez plus loin le Plan synoptique de l'Apocalypse. Les trois parties principales du livre correspondent aux trois parties de la vie de l'Eglise, qui aura, comme son divin Epoux, i0 une vie aclive et militante,
20 une vie souffrante de courte duree, vers la fin des temps, et 3°une vie eternellement glorieuse.
3 Comparez I Sam. ii, 5 ; Prov. xxiv, 16 ; Eccle. xi, 2, etc.
L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN
choses fut exprimee par un nombre symbolique. Cependant, meme dans ce cas, il faut se garder de prendre ces nombres avec trop de rigueur, comme nous le voyons par celui des Apotres qui, officiellement et symboliquement, est de douze (xxi, 14), bien qu'en realite, avec S. Matthias et S. Paul, on compte au ciel treize Apotres de l'Agneau. La meme remarque s'applique aux tribus d'Israel, portees a treize par le dedoublement de la branche de Joseph en Ephrai'm et Manasse, mais que l'Apocalypse, laissant de cote la tribu de Dan, maintient au nombre officiel et symbolique de douze (vii, 4 sv.).
Une derniere question qui, depuis longtemps, divise les interpretes, est de savoir si les visions successives de l'Apocalypse se rapportent toujours a des evenements differents, qui devront se succeder selon l'ordre de ces visions; ou si, au contraire, les differentes series de visions se compenetrent,jusqu'a un certain point,de sorte qu'un seul et meme evenement y soit predit plusieurs fois, sous differents aspects.
Ce dernier sentiment a pour lui l'autorite de S. Augustin, qui l'exprime ainsi : " II (l'auteur de l'Apocalypse) repete diversement les memes choses, de maniere a sembler dire des choses tres differentes, alors qu'il se trouve dire les memes differemment1." Et en effet, l'etude attentive de la structure et des details du livre conduit a cette conclusion. Chacun des cinq septenaires de la partie centrale (chap, iv-xix), comme on le voit sur le Plan synoptique, aboutit a la fin du monde et a l'avenement glorieux du rcgne de Dieu et de son Christ; par consequent, il faut admettre que les divers groupes de visions sont, en partie du moins, paralleles
entre eux, et que certaines visions posterieures reprennent et developpent des evenements deja mentionnes, plus ou moins explicitement, dans les visions anterieures.
Apres cet expose des principes generaux qui doivent diriger l'interpretation de l'Apocalypse, nous pourrons etre plus concis dans les notes qui accompagnent notre traduction.
Bien preciser le sens litteral, donner la signification biblique des images et des symboles, en indiquer l'application la plus probable, d'apres les donnees convergentes de l'ancien et du nouveau Testament, ajouter a l'occasion quelque reflexion dogmatique ou morale, c'est a quoi nous bornerons notre tache, evitant d'entrer dans des discussions qui, sans grand profit peut-etre, nous entraineraient hors du cadre trace a notre modeste commentaire.
L'heure de comprendre tons les mysteres de cette sublime Revelation n'a sans doute pas encore sonne. Elle viendra lorsque l'Eglise, a la veille des supremes combats, aura besoin de ce puissant encouragement.
D'ici la, puisque l'Esprit-Saint luimeme a proclame bienheureux les lecteurs et les auditeurs de ce livre prophetique (i, 3), que les fideles, et surtout les pretres, s'appliquent avec foi et humilite a le lire et a le comprendre, redisant en leur cceur cette priere d'un pieux exegete du XVIe siecle2 : Daigne I'Apotre Bien- A hue nous obtenir de VAnge du grand Conseil la solution des enignies que renferment les trompettes et les paroles des Anges; et daigne l'Agneau lui- meme nous en ouvrir le sens, lui qui a ouver t le livre et en a rompu les sept seeaux!
1 S. Aug. dc Civil, xx, 14 et 17. S. Victorin, I ainsi qu'un grand nombre d'interpretes mo- Primasius et le V. Bide sont du meme avis, | dernes. — -' Fr. Ribera S. I. in Apoc. cap. x.
Nu 23. — LA SAINTE blBLL. TOMB VII. — 2Q