LA PROPHÉTIE PK JÉRÉMIE
frir (Je leur part, car ils ne pouvaient endurer les reproches qu'il adressait à leur conduite criminelle '. Suivant une tradition juive, adoptée |);ir les anciens écrivains ecclésiastiques -, ces mipérables l'auraient cruellement lajjidé àTaphnis. Son ministère avait duré pemlimt environ cincjuante ans, et il était alors luimême âgé d'au moins soixanfo-dix ans ^.
Son caractère, de même que les principaux faits de sa vie, se reflète lumineusement dans ses écrits. Jérémie était très doux par nature, timide même et réservé, d'une vive impressionnabilité, d'une rare délicatesse, tout à fait aimant; et c'est à ce coeur sensible et tendre que fut confiée l'une des missions les plus terribles qu'un homme ait jamais reçues de Dieu, puisqu'il a été nommé à bon droit « le prophète de la justice divine ». A peine eut-il à prédire çà et là quelque nouvelle consolante; son rôle consista presque toujours à lancer menace sur menace, à dénoncer sans fin ni trêve les crimes de son peuple, à montrer du doigt le châtiment désormais inévitable et la catastrophe finale de plus en plus rapprochée. Et ce rôle lui valut de la part de tous, et presque constamment, les risées, le mépris, la haine, les persécutions cruelles, de sorte qu'il a pu se représenter lui-même a comme un agneau qu'on mène à la boucherie' ». Mais il demeura admirablement vaillant en face du devoir, quelque rude qu'en fût l'accomplissement. Muni pour cela de grâces spéciales, il se montra ferme « comme une ville forte, comme une colonne de fer et un mur d'airain, contre les rois de Juda, contre ses chefs, contre ses prêtres et contre le peuple du pays= ». Rien ne réussit à l'effrayer. En somme, belle et attachante nature^.
2° L'organisme du livre. — Entre un court prologue (i, 1-49) et une conclusion historique également très concise (lu, 1-34), nous trouvons trois parties, dont deux se rapportent au peuple théocratique et une aux nations païennes.
La première (il, 4-xxxiii, 26) se compose de dix sections, qui corresjtondent à autant de discours prophétiques, dans lesquels Jérémie répète, sans se lasser, que Dieu a décrété d'une manière irrévocable la ruine de l'État juif. 1» ii, 4-iii, 5: la fidélité de Jéhovah, l'infidélité et l'ingratitude du peuple ; 2" m, 6-vi , 30 : ce peuple impénitent subira toute sorte d'épreuves, en attendant qu'il soit totalement réprouvé ; o» vu, 1-x, 25 : à la vaine et superstitieuse confiance qu'inspirent aux Juifs le temple de Jérusalem, les sacrifices et la circoncision, le prophète oppose la vraie voie du salut; 4° xi, 1-xiil, 27 ; Juda a violé honteusement et criminellement la sainte alliance; 5° xiv, 1-xvii, 27 : pas de pardon à espérer du Seigneur en de telles conditions; 6o xviii, 1-xx, 18 : la réprobation prochaine de Juda est confirmée par divers symboles; 1° xxi, 1-xxiv, 10: les jugements divins contre les mauvais pasteurs; 8» xxv, 1-xxix, 32 : la captivité de soixante-dix ans est nettement annoncée; 9» xxx, 1-xxxi, 40: la délivrance et le rétablissement futur du peuple de Dieu; 10° xxxii, 1-xxxiii, 26 : encore des paroles de consolation, relatives à l'heureux avenir d'Israël.
La seconde partie (xxxiv, 1-xlv, 5) contient une narration, en partie historique, en partie prophétique, des derniers événements du royaume de Juda. Deux sections : 1° Jérémie s'efforce en vain de convertir ses compatriotes avant que la ruine soit entièrement consommée (xxxiv, 1-xxxviii, 2Sh 2° réalisation intégrale de ses ofacles (xxxix, 1-XLV, 5).
' Chap. XLU-xuv.
- Cf. Tercullien, Scorp., 8 ; saint Jérôme, adv. Jovin., n, 37 ; le Martyrologe romain, au 1" mat, etc. Saint Paul fait peut-être allusion au martyre de Jérémie dans l'épître aux Hébreux, xi, 87, par l'expression 'i lapidati sunt ».
' Sur la rie et le ministère' de Jéréaiie ,
voyez le Man. bibl., t. II, nn. 976 et 978-98*.
^ XI, 19. Comparez xv, 10, où il tient ce langage : « Malheur h moi, ma mère, de ce que tu m'as fait naître homme de dispute et de querelle pour tout le paysl... Tous me maudlsëent.i
« Voy. le Alan, bibl., t. II, n. 977.
LA PBOPHl^TIE DE J>^Rlî:MIË
La troisième partie (xLvi, 1-li, ('4) est consacrée tout entière à de« propliétii.'s dirigées contre les Gentils (l'Egypte, les Philistins, les Moabites, les Ammonites, les Iduméens, les Syriens de Damas, les Cédarènes, le royaume d'Azor, Babylone et les Chaldéens) *.
Ce seul énoncé suffit pour montrer qu'il règne un ordre très réel dans le livre des prophéties de Jérémie, quoi qu'on ait prétendu en sens contraire. L'arrangement a eu lieu parfois d'après la chronologie, mais beaucoup plus souvent d'après l'enchaînement logique des faits , on le voit clairement par les ^'ates que le prophète a lui-même placées en tête d'un certain nombre de ses oracks ^.
3" L'authenticité et la composition du livre. — « Les prophéties de Jérémie ont un cachet si personnel, que la plupart d'entre elles sont universellement regardées comme authentiques '. » On s'est borné, dans notre siècle, à conteste» l'authenticité de quelques passages, notamment des chap. x, 1-16, xxx-xxxi, xxxin qu'on a attribués « au prophète imaginaire appelé le second Isaïe ^ » , et det chap. L-Li, que l'on rejette comme composés après coup, parce qu'ils prédisent avec trop de vérité les détails de la chute de Babylone. Citer ces arguments, c'est les réfuter ^.
Le livre nous fournit lui-même d'intéressants détails sur son origine. D'après xxxvi, 1 et ss., Jérémie reçut de Dieu, la quatrième année du règne de Joakim, l'ordre de mettre par écrit les oracles qui lui avaient été révélés depuis le début de son ministère; il les dicta aussitôt à Baruch, son secrétaire. Mais le roi ayant déchiré et brûlé le manuscrit dans un mouvement de colère, Jérémie composa un autre volume, beaucoup plus complet que le premier. Telle est la base du livre de Jérémie, tel que nous le possédons aujourd'hui. Nous apprenons ailleurs, XXX, 2, que le Seigneur lui ordonna aussi d'écrire les promesses consolantes qu'il lui avait faites touchant le rétablissement et le glorieux avenir d'Israël. Les oracles ou les épisodes postérieurs à la quatrième année de Joakim furent ajoutés par le prophète, lors de la rédaction définitive. On regarde les passages suivants comme remontant au delà de cette date : i, 1-xx, 18; xxv-xxvii; xlvi, 1-li, 58. Les chap. XL-XLV, LU, comptent parmi les parties les plus récentes.
4« L'écrivain. — On a souvent exagéré les défauts du style de Jérémie. Sans doute il est généralement simple et familier, peu varié, sans ornements, monotone, parfois négligé; mais cela tient aux sujets mêmes que le prophète avait à traiter, car il n'y a rien de plus monotone que les larmes, les soupirs et les plaintes, et quand on est en deuil on ne songe point à se parer. Il manque souvent de concision, pour le même motif. Mais notre prophète ne manque ni d'ni t ni de force dans son langage, ses oracles contre les païens " renferment de vraies beautés littéraires; sa simplicité est noble; il a du pittoresque, de la grandeur, beaucoup d'images neuves '. « Il est certainement le plus grand poète de la désolation et du chagrin, parce que c'est lui qui a ressenti le plus vivement la peine ; » « il excelle à peindre les sentiments tendres et pathétiques. » Si sa diction n'est
' Ponr l'analyse détaillée, voyez le commentaire et notre Biblia sacra, p. 848-904. Voyez aussi Comely, Historica et critica Introd., t. Il, pars ir, p. 375 et ss.
^ XXI , 1 : Tempore Sedeclse ; xxiv, 1 : Post translationem Jechonise ; xxv, 1 : Anno quarto Toaklm ; xxvi , 1 : In prlnclplo .-egnl Joakim ; XXVIII, 1 : Anno quarto Sedeolae; xxrx, 2 : Post translationem Jechonias; xxxn, 1 : Anno declmo ^edeciae ; xxxv, 1 : In dlebu» Joakim. Etc. Ces
exemples démontrent que l'ordre chronologique est rarement suivi.
3 Man. Uhliq., t. II, n. 988.
* Voyez l(!s pages 268 et 269 de ce volume.
^ Sur la composition du chap. ui, voyez le commentaire.
^ Chap. XLVi-Li.
' Jérémie passe fréquemment d'une image à l'autre, avec une telle rapidité, que le lecteur a de la difficulté à le suivie.
LA prophiî;tie de ji';nÉMiË
pas toujours très pure, et s'iJ emploie ç;i et là des expressions araméennes, coin est en conformité avec son époque, qui était loin d'être l'âge d'or de la langue hébraïque.
Parmi ses particularités comme écrivain, on remarque, d'une part, des répétitions assez nombreuses, et, de l'autre, des citations très fréquentes, empruntées à ceux des saints Livres qui avaient paru avant le sien. Voici la liste des principales répétitions ' : ii, 28, et xr, 13; v, 9, 29, et ix, 9; vi, 13-15, et viii, 10-12; vii~ 14, et XXVI, 6; x, 12-16, et li, 15-19; xi, 20, et xx, 12; xv, 2, et xuii, 11 ; XVI, 14-15, et xxm, 7-8; xvii, 25, et xxir, 4; xxiii, 19-20, et xxx, 23-24; xxx, 11, et xLvi, 28; xxxi, 35-30, et xxxiii, 25-26. Quant aux citations, nous nous bornerons à relever ici les suivantes '■' : pour le Deutéronome, comparez .Ter. ii, G, et Deut. XXXII, 10; Jer. v, 15, et Deut. xxviii, 49; Jer. vu, 33, et Deut. xxviii, 20; Jer. XI, 3, et Deut. xxvii, 26; Jer. xi, 4, et Deut. iv, 20; Jer. xi, 5, et Deut. vu, 12-13; Jer. xxii, 8-9, et Deut. xxix, 24-26; Jer. xxiii, 17, et Deut. xxix, 18; Jer. xxxiv, 13-14, et Deut. xv, 12, etc.; pour les autres livres, comparez Is. iv, 2, et XI, 1, avec Jer. xxiii, 5-6, et xxxiii, 15; Is. xiii et xlvii, avec Jer. l et li; Is. xv, avec Jer. xlviii; Is. xl, 19-20, avec Jer. x, 3-5; Is. XLii, 16, avec Jer. xxxi, 9; Os. VIII, 13, avec Jer. xiv, 10, etc., etc.
5" La prophétie de Jérémie a une importance très grande au point de vue historique, puisqu'elle complète d'une façon notable les renseignements fournis par le IV*^ livre des Rois et le Ile des Paralipomènes sur l'histoire des dernières années du royaume de Juda. Non seulement elle raconte des événements nouveaux, mais elle nous fait lire en quelque sorte dans l'âme du peuple juif et de ses chefs, dont elle retrace admirablement l'état moral. Mais elle est surtout importante sous lé rapport christologicjue ^ : en elfet, elle décrit tour à tour le bonheur des jours du Messie (m, 14-18; xxiii, 3-8; xxx, 8 et ss.), la nouvelle alliance qui sera contractée entre Dieu et son peuple (xxxi, 31 et ss.), la personne même du Messie, fils de David (xxiii, 5; xxxiii, 14-15; voyez aussi xxxi, 22, et le commentaire, et comparez xxxi , 15, avec IMatth. ii, 17). Bien plus, dans sa vie, dans son ministère, dans sa mort, Jérémie, ce noble prédicateur de la vérité, indignement et injustement persécuté par son propre peuple, est le « type le plus parfait » de l'Homme de douleurs*.
6° Le livre de Jérémie dans la version des Septante. — Il nous faut dire un mot de la divergence notable qui existe entre le texte hébreu de Jérémie, suivi d'assez près par la Vulgate, et la traduction grecque d'Alexandrie. Cette dernière piend habituellement de grandes libertés avec les saints Livres, mais nulle paît les dissemblances ne sont aussi nombreuses qu'ici. Sans doute, quanta la substance, l'écrit du prophète est parfaitement le même dans les LXX et dans l'hébreu; mais les différences abondent pou.*' le fond comme pour la forme. Celle qui frappe le plus, parce qu'elle donne au livre de Jérémie un aspect extérieur tout autre que celui auquel on est accoutumé par l'hébreu et par la Vulgate, consiste en ce que les Septante ont placé les oracles contre les nations païennes,
* Le commentaire indiquera d'autres passages, encore plus nombreux, dans lesquels c'est une même image ou une même expression qui est répétée. Voyez, par e.xciiiple, vii,:j4 ; .\vi, 9 ; xxv, 10 ; XXXIII, 11.
^ Nous renvoyons également au commenUiire pour les autres.
^ Cf. L. Ileinke, die messianischen Welssagungen, t. UX, p. 411-602.
* t Praeflgurat Dominum Salvatoreni, » S. Jérôme , in Jer. xvj, 2. Il n'est pas sans intérêt de se rappeler ici que les Juifs contemporains de Jésus crurent à dl^'erses reprises qu'il était Jérémie ressuscité. Cf. Matth. xvi , 14; Jean, i, 21. Sur la profonde estime que le prophète, d'abord si impopulaire, inspira plus tard à ses coreligionnaires, voyez Eccli. XLIV, 8-9 ; II Mach. n^ 1, et XV. K IS.
LA rROnilîlTIR DE jfiR|!;\fTK 619
c'est-à-dire les chapitres XLvr-n, iniinécliateinent à la suite de xxv, 13, et qu'ils
ont en outre changé l'ordre de ces oracles, conformément au tableau ci -joint.
Les Seiitaiite. L'hébreu (et la Vulg.).
XXV, 14-18. Prophétie contre Élam xlix, 34-39.
XXVI, 1-28. ~ contre l'Egypte XLVi, 1-28.
XXVI, 1- XX VIII, 64. — contre Babylone. . . . l, 1-li, 64.
XXIX, 1-7. — contre les Philistins. . xlvii, 1-7.
XXIX, 8-23. — contre riduniée . . . . xlix, 8-23.
XXX, 1-5. — contre les Ammonites, xlix, 1-5. XXX, 6-11. — contre les Arabes . . . xlix, 28-33.
XXX, 12-16. — contre Damas xlix, 23-27.
XXXI, 1-44. — contre Moab XLViii,1-47.