DE SAINT JACQUES
INTRODUCTION
1° La personne de l'auteur. — Le nom de 'laxoiêoç, en latin « Jacobus » , ne diffère pas de celui du célèbre patriarche Jacob. Deux apôtres l'ont porté ' : saint Jacques dit le Majeur, fils de Zébédée et frère de saint Jean Févangéliste ; saint Jacques surnommé le Mineur ^, par contraste avec le premier. Il n'est pas question ici du frère de saint Jean, auquel notre épître ne saurait être attribuée, puisqu'il subit le martyre vers l'an 42 ^, longtemps avant qu'elle fût composée.
Saint Jacques le Mineur était fils d'Alphée ^, ou Gléophas -^. Sa mère, Marie, était sœur, ou peut-être simplement parente de la sainte Vierge ^ : c'est pour cela qu'il est appelé frère, c'est-à-dire cousin, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, C'est en s'appuyant sur de fausses suppositions, que l'Église grecque et un certain nombre de savants modernes établissent une distinction entre l'apô.tre Jacques le Mineur, fils d'Alphée, et Jacques, frère du Seigneur. Les traditions de l'Église primitive sont très généralement contraires à cette opinion, que contredit aussi l'étude approfondie des textes. Dans son épitre aux Calâtes, i, 19, saint Paul affirme catégoriquement que « l'apôtre » saint Jacques ' était « frère du Seigneur ». Tel était le sentiment de Papias ^, d'Origène*^, de Clément d'Alexandrie *^, de saint Athanase ", de saint Jérôme ^^, de saint Jean Chrysostome ^^ et de presque tous les anciens écrivains ecrJésiasliques ^^.
* Cf. Matth. XVI, 3 ; Marc, ni, 17-18 ; Luc. TI, 14-15 ; Act. I, 13.
* Probablement à cause de sa petite taille, car on lit dans le texte grec de saint Marc, XV, 40 : ô (Jiixpoç, le petit.
3 Cf. Act. XII, 2.
^ Voyez les textes cités dans la note 1.
^ Clopas d'après le gi'ec. Alphée est la forme hébraïque de ce nom.
^ Cf. Joan. XIX, 25. Dans saint Marc, xv, 40 et XVI, 1, et dans saint Luc, xxiv, 10, elle est nommée Marie, mère de Jacques.
' Jacques le Mineur sans aucun doute, puisque
saint Jacques le Majeur était mort depuis longtemps.
^ Voyez Rouit, Rcliq. sacrœ, t. l, pp. IC, 23, 43.
^ In ep, ad Bom., iv, 8.
^^ Voyez Eusèbe, Eist. eccl., il, i, C
** C. Arian., m.
*2 Adv. Helv., 19.
*3 In Gai., I, 19.
*'* C'est Hégésippe (voyez Eusèbe, .fftsf. eccl., III, 33) qui établit le premier une distinction entre l'apôtre et le frère du Seigneur, Cette opinion apparaît aussi dans les Constit, apost^
ÉPITRE DE S. JACQUES
Saint Jacques le Mineur fut le premier évêque de Jérusalem ^ Saint Paul, Gai. II, 9, et saint Luc dans les Actes des Apôtres, xy, 13 et s., xxi, 18, signahnt l'influence considérable qu'il exerçait dans l'Église primitive. Ses grandes vertus, qui le firent surnommer le Juste ^, lui attirèrent l'estime des Juifs eux-mtmes, comme le raconte aussi l'historien Josèphe ^. D'après saint Jérôme'*, il gouverna la chrétienté de Jérusalem pendant trente ans, et acheva sa vie par un douloureux et courageux martyre, en 62.
2*^ L'uuthen licite de Vépitre. — La lettre elle-même se donne, i, 1, comme l'œuvre de « Jacques, serviteur de Dieu et de Jésus-Christ ». L'auteur ne prend pas d'autre titre, sachant que cette désignation était suffisante pour ses lecteurs. La tradition affirme clairement qu'il ne diffère pas de l'apôtre saint Jacques le Mineur, dont il a été question à la page précédente.
Sans doute, les anciens écrivains ecclésiastiques ne font que des citations relativement rares de cette épître, parce qu'elle leur en fournissait peu l'occasion; mais leur témoignage suffit amplement pour nous convaincre^. Saint Clément pape ^ et le Pasteur d'Hermas '^ la connaissent. Saint Irénée ^ et Tertullien * lui empruntent le titre « amicus Dei » '*^, pour le donner à Abraham. Origène la cite nommément à maintes reprises ". Au témoignage d'Eusèbe ^"■^, Clément d'Alexandrie l'a commentée. Si Eusèbe lui-même ^^ la range néanmoins parmi les àvTiXîyojxsva, c'est-à-dire parmi ceux des saints Livres qui rencontrèrent quelque opposition, c'est parce qu'en réalité elle ne fut pas d'abord regardée dans toute l'Église comme canonique. De fait, elle n'est pas signalée dans le canon de Muratori, qui représente la pensée de l'Église romaine au second siècle, au point de vue biblique. Mais sa présence dans l'ancienne version syriaque montre qu'elle était admise en Syrie tout aussi bien qu'à Alexandrie, en Afrique et dans les Gaules. Bientôt tout doute cessa, et nous voyons saint Cyrille de Jérusalem '^*, saint Éphrem '^, saint Jérôme ^^ et tous les autres écrivains postérieurs la citer comme un écrit authentique de saint Jacques le Mineur ^^.
« Les arguments intrinsèques confirment entièrement cette donnée (de la tradition). L'auteur de l'épître se présente à nous comme un homme qui est tout à fait chez lui dans l'Ancien Testament, qui y vit, lui emprurte des exemples et des pensées*^; comme un homme qui possède, en face de ses lecteurs, ainsi que le montre l'accent plein d'autorité de son exposition, des pouvoirs, une charge et une dignité plus qu'ordinaires. Cette connaissance intime de l'Ancien Testament et cette situation officielle s'expliquent fort bien si saint Jacques le Mineur a composé ré[)ître ''^. »
II, 55, etc.; dans les Pseudo- Clémentines , i, 43. Saint Épiphane la soutient également ( Ha-r., Lxxix . 2). Voyez Cornely, Historica et critica ■ Introcl., t. III, pp. 592-602.
^ Eusèbe, Hist, eccl., n, 1 ; iir, 5 ; iv, 5 ; saint Épiphane, Hœr., xxix, 3, etc.
2 Eusèbe, l. c, n, 1 ; iv, 22.
^ Ant., XX, 9, 1.
^ De Vir. ilL, il. Voyez aussi Eusèbe, Bist. eccl., II, 23; Josèphe, l. c.
^ Si les rationalistes contemporains nient généralement l'authenticité, de nombreux critiques protestants n'hésitent pas à l'admettre, abandonnant ainsi l'opinion de Luther, qui rejetait notre épître, parce qu'elle était gênante pour sa théorie de la foi sans les œuvres.
^ Comp. / Cor. x, 1 et xvii, 2, avec Jac. ii, 32 - 23.
"^ Mand. ix, 1 (cf. Jac. i, 8); xii, 2, 6 (cf. Jac. IV, 7, 12), etc.
^ Hœr., IV, 16, 2.
^ Contr. Jud., 2.
'0 Cf. Jac. II, 23.
** Homil. in Gen., xiii, 2; in Exod., m, 3; in Joav., xix, 6 ; in Ej)ist. ad Rom., iv, 1.
^2 Rist. eccl., VI, 14, 1.
^^ Catech., iv, 33.
^^ Opéra grœca, t. III, p. 51.
*6 De Vir. ill., 2.
*' Voyez les Introductions de Kaulen, Cornely, etc.
18 Cf. Il, 20-25; v, 10, 17, 18, etc.
*^ Belser, Einleitung in das Neve Testament,
p. 654. On a trouvé d'intéressantes coïncidences
[ d'expressions entre notre épître et le discours
EPITRE DE S. JACQUES
3o Les destinataires de Vépilre sont, d'après i, 1, « les douze tribus de la dispersion », c'est-à-dire les membres de la nation théocratique dil^persés à travers le monde ^ Elle s'adresse donc directement à des Juifs, l'expression « douze tribus » ne laisse aucun doute à ce sujet ^; non toutefois à ceux d'entre eux qui étaient demeurés incrédules, car elle ne prêche pas la foi chrétienne d'une manière directe, et ne cherche pas à faire passer les lecteurs du judaïsme au christianisme. Les Juifs qu'exhorte l'apôtre appartiennent certainement à la religion chrétienne 3. On comprend que le saint évêque de Jérusalem ait voulu étendre son ministère à tous les Juifs devenus chrétiens, qui vivaient dans les différentes régions de l'empire romain autres que la Palestine''. Beaucoup d'entre eux continuaient de venir à Jérusalem pour y célébrer les grandes solennités juivis"*, et ils vénéraient naturellement saint Jacques comme un chef spirituel dont l'autorité remplaçait pour eux celle de l'ancien grand prêtre. Toutefois, on voit par ii , 1 et ss., que l'auteur a directement en vue, non pas des chrétiens isolés, mais des communautés de fidèles, des Églises. La lettre est en ce sens une sorte d'encyclique.
L'idiome grec, assez correct, dans lequel elle a été écrite ne va nullement contre la thèse que nous venons de démontrer; car, si de nombreux membres de l'Eglise primitive de Jérusalem parlaient cette langue, comme nous le savons de source certaine*^, c'était à plus forte raison le cas pour les Juifs, chrétiens ou non, qui vivaient en dehors de la Palestine.
4o L'occasion et le but ressortent pareillement des idées principales de ré}>ître. Celle-ci manifeste là présence, chez ceux pour lesquels elle fut composée, d'épreuves extérieures qui menaçaient de les découiager'^, une religion qui tendait à devenir purement théorique et à négliger les bonnes œuvres*^, \° manque de charité fraternelle en maintes circonstances et le mépris des pauvres^, l'amour immodéré du lucre '^, des tendance à une vie luxueuse et immorale ^*, et par-dessus tout, l'antinomisme, c'est-à-dire l'erreur qui prétendait que les bonnes œuvres étaient, d'ésormais inutiles et que la foi suffisait pour le salut *^.
C'est pour offrir une consolation parmi ces épreuves, pour blâmer et corriger ces abus, en un mot, pour élever les lecteurs à un niveau supérieur de la vie chrétienne, que la lettre fut composée. Gomme on l'a dit, son but principal est de « mettre en garde contre une conception superficielle du christianisme, conception qui mettait en péril la mise en œuvre de l'esprit chrétien ».
Le genre de l'auteur est sentencieux ; ce qui donne à son écrit, comme on l'a souvent répété, une ressemblance réelle avec les livres de la Sagesse et de l'Ecclésiastique. « Mais il est plus exact de le comparer, sous le rapport de la forme, avec le discours de Jésus sur la montagne, » d'autant mieux que les sujets traités de part et d'autre m sont pas sans affmité '^.
prononcé par suint Jacques au concile de Jérufalem (A. t. xv, 13-21).
' Voy« z .Joan. vu, 35 et les notes.
- Co np. Il, 8-13, où l'auteur parle en termes si honorables de la ft loi royale ».
3 Vovez I, 1 , où l'auteur écrit en tant que « serviteur du Christ »; i, 18, où il s'adresse à ceux que « Dieu a engendrés par la parole delà vérité ». c.-à-d. par l'évangile ; ii, 18, où il suppose que ses lecteurs ont la foi enNotre-Seigneur Jésus-Christ ; v, 14, où il leur recommande d'appeler dans tel cas spécial les prêtres de l'Église ; ii, 11, 22, et v, 4, etc., où il leur parle comme à des hommes qui sont bien au courant des idées et des insti-
tutions judaïques, et qui connaissent les livrr* sacrés de l'Ancien Testament. Sur ce demie.' point, voyez ii, 8, 11, 23 ; ni, 9 ; iv, 6, etc.
^ Cette province n'est cependant pas absol iment exclue.
2 Voyez Eusèbe, Rist. eccl., ii, 23.
•5 Cf. Act. VI , 1 et ss.
■^ Cf. I, 3, etc.
^ Voyez I, 22 et ss, ; ii, 14 et ss.
^ II, 1 et 88. ; V, 1 et ss.
^2 Voyez II, 14 et 6,i.
*3 II prend parfois aussi l'accent terrible
IV, 13 et ss.; v, 4.
V, 5, etc.
KriTRE DE S. JACQUES
5^^ Le svjet tvaité et la division. — Il n'est pas surjirenant, d'après ce qui vient (i'èiredit, que le lliènie de la lettre soitessenlicllement pratique. Le chrétien doit vivre d'une manière conforme à sa foi : tel est le résumé de tout. Quoique le dogme fasse çà et là son a})parition, comme base des recommandations morales^, l'auteur ne développe en réalité d'autre point doctrinal que celui qui concerne la nécessité d'unir les œuvres à la foi "^, Les exhortations, les reproches, les avertissements variés qui forment le fond de l'écrit ne sont pas arrangés eux-mêmes d'après un ordre rigoureusement logique et systématique. En outre, l'écrivain sacré passe souvent d'une manière abrupte d'un sujet à l'autre, de sorte que sa composition est assez morcelée; on n'y rencontre pas d'idée dominante formant l'unité.
Après une salutation d'une brièveté extraordinaire, i, 1, l'apôtre exhorte tout d'abord les fidèles à être patients, courageux, parmi les différentes épreuves et tentations de la vie, dont il leur explique le but et l'origine (i, 1-18). Il montre ensuite (i, 19-27) comment le chrétien doit non seulement écouter, mais encore pratiquer la parole de Dieu, comment aussi il doit accompHr la grande obligation de la charité fraternelle (ir, 1-13). C'est alors qu'il traite de la nécessité d'unir les œuvres à la foi (if, 14-26), puis du désir immodéré qu'éprouvaient quelques chrétiens de remplir le rôle de docteurs (m, 1-12). Après avoir établi la différence qui existe entre la vraie et la fausse sagesse (m, 13-18), il s'élève avec véhémence contre les passions et les vices (iv, 1-17), et termine par des exhortations et des avertissements variés (v, 1-20). Il n'y a pas de salutation finnle.
Un peut grouper le tout sous cinq chefs différents : 1« exhortation à la patience parmi les épreuves et les tentations, i, 1-18; 2o nécessité d'une foi vivante et agissante, i, 19- n, 26; 3» du désir immodéré d'enseigner les autres, et règles concernant la sagesse, m, 1-18; 4» contre les passions et les vices, iv, 1-17; b^ exhortations et avertissements de nature diverse, v, 1-20^.
6o Lieu et date de la composition..— La lettre fut écrite à Jérusalem, ville dont saint Jacques ne s'éloignait jamais. En quelle année? Les écrivains anciens demeurent muets sur ce point. Evidemment avant 62, puisque c'est alors que l'apôtre fut martyrisé. Après 58, si, comme tout porte à le croire "*, saint Jacques a directement en vue, ii, 14 et ss., la doctrine développée par saint Paul dans l'épître aux Romains ^, touchant la justification par la foi seule, sans les œuvres. Or, comme il fallait un certain temps pour que l'épître aux Romains se répandît dans les Eglise, on fixe assez communément l'anoée 61 comme celle où fut composé l'écrit de saint Jacques,
L'opinion de quelques exégètos, d'après laquelle cet écrit serait antérieur au concile de Jérusalem ^, et aurait vu le jour entre les années 40 et 50, ne repose sur aucun fondement solide ^ Il est vrai, d'après i, 18, que les destinataires de l'épître de saint Jacques appartenaient à la première génération chrétienne; toutefois , les abus qu'elle signale prouvent que leur ferveur primitive avait diminué, qu'ils avaient plus ou moins dégénéré : ce qui exigeait un certain laps de temps ^.
menaçant des propbètcs ; çà et là il rappelle le ton des paraboles évangéliqucs.
^ Voyez, entre autres passages, i, 2-4, 5b, 13-
14, 18; II, 1 et ss. ; m, 9»»; IV, 4^; v, 2-3, 11,