L'INVENTION DE L'IMPRIMERIE
de ses triomphes, que sa foi était scellée du sang de milliers de martyrs, lorsque l’on en vint à un accord parfait sur les livres à admettre dans le canon des Ecritures. Saint Irénée, qui vivait vers la fin du deuxième siècle, nous parle des chrétiens répandus dans les Gaules, dans la Germanie, chez les Sarmates, etc., et nous affirme qu'ils n'avaient pas les Saints Livres en leur possession.
Plus tard et pendant tout le moyen-àge, on continua à lire dans l’église, tous les dimanches et fêtes, des extraits de l’Ancien et du Nouveau Testament, et à les commenter, comme cela se pratique encore de nos jours. Mais il y a loin de là à croire que chaque fidèle avait sa bible, la lisait, l'interprétait à sa guise et en extrayait son symbole de foi. Au reste, quel eut été le nombre des fortunés mortels assez riches pour se faire copier soigneusement toute la Bible ? Accoutumés que nous sommes à avoir les livres à des prix très-modiques, nous sommes portés à croire qu’il en était ainsi “ant le quinzième siècle ; mais en cela nous nous trompons gravement. On trouvait des bibles dans les écoles épiscopales, dans les églises, dans les monastères surtout, où les religieux s’occupaient à les copier, et chez quelques riches particuliers : ailleurs on en rencontrait fort peu.
Supposons même qu’il eût été possible à tous d’en avoir, combien auraient été en état d’en profiter ? Bien peu sans doute. L’instruction élémentaire et secondaire n’était pas chose ordinaire, comme à notre
époque ; fort minime était le nombre de ceux qui avaient assez étudié pour pouvoir lire la Bible et y comprendre quelque chose. C’est aussi ce qu'affirme l'historien Macaulay, lorsqu'il écrit : «Il n’y avait alors (au douzième et au treizième siècle), dans la plus grande partie de l'Europe, que très-peu d’instruction et ce peu était confiné dans les rangs du clergé. Pas un homme sur cinq cents n’eut été en état de comprendre superficiellement un psaume. Les livres étaient rares et coûteux. L'art de l’imprimerie étaitinconnu. Des copies de la Bible, inférieures en beauté et en netteté à celles que tout paysan peut maintenant se procurer, se vendaient à des prix qui dépassaient les moyens pécuniaires d’un grand nombre de prêtres. 11 était naturellement impossible aux laïques de faire l'acquisition des Ecritures pour euxmêmes » (1),
On acquérait autrefois la connaissance de la religion, non pas en feuilletant les Livres Saints, mais par tradition, par enseignement oral, absolument comme nos paysans, qui ne savent pas lire, apprennent encore leurs prières et leur catéchisme ; et leur science religieuse n’était peut-être ni moins vaste, ni moins solide que celle de nos modernes demi-savants. I n'y a probablement pas d’exagération à affirmer que les neuf-dixièmes de la population n'étaient pas en état de lire matériellement les manuscrits de la
(1) History of England, co. 1.
Bible ; il faudrait donc conclure, d’après le système protestant, que ces pauvres malheureux n'avaient aucune règle de foi et étaient hors de la voie du salut, Une autre conséquence rigoureuse de cette doctrine, c'est que Jésus-Christ aurait établi comme règle de foi, comme nécessaire au salut, un moyen qui ne pouvait être employé d'abord que par quelques heureux du siècle, un moyen qui, même après la découverte de l'imprimerie et tous les efforts des sociétés bibliques, n’est pas encore à la portée detous, et qui ne le sera probablement jamais. En effet, que d’enfants, que de personnes de tout âge, que de pauvres, surtout chez certains peuples moins civilisés, qui ne sauront jamais lire et qui ne pourront jamais apprécier par eux-mêmes toutes les divines beautés de la révélation écrite! Qui ne voit de suite le vice radical d’un pareil système ? Quoi ! Jésus-Christ, Dieu infiniment bon, qui a sacrifié jusqu’à sa vie pour le salut du genre humain, aurait donc révélé à son peuple chéri une certaine somme de vérilés nécessaires au salut, mais il les aurait consignées dans un livre, qué la plupart des hommes ne pourront jamais ni lire, ni comprendre, ni connaître en aucune muuière ! Et ül ne leur aurait pas même donné des maîtres, chargés de leur faire connaître avec infuillibilité tous les célestes trésors de vérité, d’amour et de tenaresse que renferme ce livre ! Il les aurait menacés de la damnation éternelle s'ils n'avaient la foi, et il ne leur aurait Le pas donné le moyen de l’acquérir! Ou bien encore, il
aurait attendu plusieurs siècles, c'est-à-dire la découverte de l'imprimerie, pour le mettre un peu plus à leur portée! Allons donc ; c’est un peu trop violent et il faut être passablement sous l'empire du préjugé ou de l'esprit de système pour soutenir encore une pareille thèse. N'est-ce pas reconnaitre, au moins implicitement, que Notre Seigneur aurait imposé aux hommes l'obligation d'atteindre une fin sans leur en avoir donné les moyens convenables ? Ne serait-ce pas l’accuser par là même d'injustice envers les hommes, puisqu'il exigerait une chose impossible ?
« Tranchons le mot, disait Mgr. Doney, évêque de Montauban, dans ses lettres sur le protestantisme (p. 107) ; il est affreux de penser et de dire que la révélation d’un Dieu infiniment bon et sage n’aboutisse qu'à un semblable résultat. Vous commencez par faire de la révélation une religion qui ne peut être directement connue et étudiée que par les savants, ou au moins par tous ceux qui savent lire, pourvu qu'ils aient entre les mains la parole de Dieu écrite dans la langue qu'ils comprennent. Et ainsi les ignorants, la masse immense du genre humain, sont condamnés à ne connaître la religion que par la parole et l’enseignement des savants. Dieu n’a pas daigné se communiquer à eux plus immédiatement et plus directement. Mais les savants sont condamnés eux-mêmes à n'être jamais certains d’avoir bien compris et biem saisi la pensée de Dieu renfermée dans sa parole. Dieu a mis les ignorants ou dans l'impossibilité de:
connaître la religion qu’il a daigné nous révéler, ou dans la nécessité de ne la connaître que de la bouche des savants; et il a mis les savants eux-mêmes dans l'impossibilité de s'assurer s'ils enseignent bien ce qu'il a écrit dans les Livres Saints, ce qu’il a révélé. C’est, je le répète, une affreuse dérision de dire et de penser que Dieu en ait agi ainsi; et, si ce n’est pas là ce que Jésus-Christ a appelé lui-même un péché contre le Saint-Esprit, il faut désespérer de comprendre jamais la valeur des mots les plus clairs. Jésus-Chris' a pu dire aux Juifs: Faites ce que vous enseignent les scribes et les pharisiens, parce qu'ils sont assis dans la chaire de Moïse; et dans sa propre Eglise il n'aurait pas établi une chaire, à laquelle les chrétiens pussent s'adresser avec la même confiance que les Juifs s’adressaient à la Synagogue ». Le système protestant suppose encore que chaque ù personne possède un exemplaire ou plutôt une version de la Bible dans une langue vulgaire qu’il connaît. Cela est évident ; car donner une bible hébraïque, grecque ou anglaise à quelqu'un qui ne connaît que l'italien ou le français, c’est lui faire un bien inutile cadeau ; autant vaudrait lui présenter la reproduction des indéchiffrables hiéroglyphes qui recouvrent les anciens tombeaux ou les obélisques de l'Egypte. Pour appliquer ce système du libre examen de la Bible, il faudra donc ou que chacun apprenne l’une des langues dans lesquelles il y a des versions de l’Ecriture, ou qu'il y ait autant de versions de
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l'Ecriture qu'il existe de langues et d’idiomes particuliers sur toute la surface du globe.
Personne n’a jamais osé soutenir la première hypothèse.
La seconde ne peut guère résister à un examen sérieux. En effet, il faut, pour bien traduire, avoir une connaissance aussi parfaite que possible de chaque idiome existant. Je dis parfaite; car autrement on court grand risque d’employer des expressions impropres et de travestir le sens véritable de la parole de Dieu, ou de lui donner un sens ridicule et absurd2. Il est en outre nécessaire de connaître à fond les langues dans lesquelles l’'Ecriture a d’abord paru dans le monde, l’hébreu, le chaldéen, le grec ; à cela il faut joindre des études théologiques, la connaissance des mœurs, un esprit naturel et cultivé, l'érudition, la prudence, la justesse des idées ; sans cela, impossible d'obtenir ce résultat.
Pense-t-on véritablement que les versions faites par les protesiants pour les différents peuples de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie, sont exemptes de nombreuses fautes? Sans doute ils en vantent beaucoup l'exactitude ; mais est-elle réelle ? Je ne veux -rapporter qu’un seul témoignage, et je le prends dans l'ouvrage de monsieur Marshall sur ce sujet : il prétend que les versions défectueuses de l'Ecriture produisent en Chine sur le disciple de Confucius à peu ‘près le même effei que le livre des Mormons et le Mormonisme dans certains endroits de la Grande-
Bretagne ; on n’y voit plus qu’un tissu d’absurdités -et de prétentions impies qui ne valent pas la peine d’être examinées (),
2° Il ne suffit même pas d’avoir une bonne version de la Bible et de pouvoir la lire, il faut encore être ‘en état de la comprendre dans son véritable sens ; autrement cette Bible devient parfaitement inutile et même nuisible, puisqu'elle peut être pour les individus une source tristement féconde en funestes ‘erreurs. Or elle ne peut être comprise de tous, et hons avons déjà vu que dans bon nombre de livres et de passages qui contiennent des dogmes, elle est tellement obscure que la plupart des hommes, laissés à eux-mêmes, sont absolument incapables d’en péné- ‘trer le sens et d’en extraire la vraie doctrine. Je pourrais ajouter que même les plus doctes interprètes, avec tous lés trésors de leur érudition, avec les ressources de leur science et de leur génie, ne sauraient, indépendamment de l'autorité infaillible de l'Eglise enseignante, puiser dans l’Ecriture un symbole de foi complet et non entaché d’erreur.
Ne suffit-il pas, en effet, de jeter un simple gd sur l’état actuel du protestantisme pour se convaincre de la vérité de mon assertion ? Les faits sont aussi éclatants que le soleil, et il faudrait être frappé de cécité pour ne pas les apercevoir avec loutes les conséquences qui en découlent. Luthériens, Calvinistes,. Méthodistes, Presbytériens réformés, et non réformés,
(1) Vol. I, p. 58.
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