CHAPITRE V
I. Matière du sacrement de l'Eucharistie en général. — II. Le pain et le vin, véritable et seule matière éloignée du sacrement de l'Eucharistie. — III. Le pain de froment, nécessaire pour l'Eucharistie. Manière de le préparer. Figure extérieure des hosties. — IV. Convenance des pains azymes pour l'Eucharistie. Leur nécessité de précepte chez les Latins. — V. Le vin de la vigne, matière nécessaire pour la consécration du calice. — VI. Eau qu'il faut ajouter au vin dans le calice. Nécessité de cette addition.— VIL Ce que devient au moment de la consécration l'eau ajoutée au vin dans le calice. — VIII. Présence nécessaire de la matière qui doit être con.sacrée. — IX. Si une espèce eucharistique peut être consacrée sans l'autre.
Les sacrements de la Loi nouvelle ont tous, d'après l'institution de Notre-Seigneur Jésus-Christ, leur matière et leur forme. La forme du sacrement de l'Eucharistie consiste, comme nous le verrons, dans les paroles dont Jésus-Christ s'est servi en l'instituant,
1. Sapienfia ;çdificavil sibi domuin.... ^'enilo, comedite paiiem ineum et bibite vinuni quod miscui vobi.s. {Pruv., ix, 1, U.)
paroles que le prêtre prononce à son tour au nom du Seigneur. Pour la maficre, il faut dislinguor entre la matière très prochaine qui n'est autre que le corps et le sang de Jésus-Christ, avec et sous les espèces eucharistiques; la matière prochaine, qui consiste dans les oblations faites à l'autel et destinées à devenir le sacrement ; enfin, le pain et le vin avant qu'ils soient offerts à l'autel.
Nous parlerons de la matière très prochaine du sacrement de l'Eucharistie lorsque nous prouverons la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur dans cet adorable sacrement; nous en parlerons do nouveau en traitant du mode de cette présence. Nous n'avons donc à nous occuper que de la matière prochaine et de la matière éloignée, qui ne diffèrent entre elles qu'en ce point que la première est déjà sur l'aulel et offerte à Dieu pour devenir le sacrement, tandis que la matière éloignée n'est pas encore offerte et peut ne pas l'être.
Les hérétiques s'attaquèrent dès les premiers siècles à la matière du sacrement de l'Eucharistie. Le démon, leur inspirateur, voyait là un di)ul)lo profit : il outrageait Dieu de la manière la plus ignominieuse dans le don précieux par excellence qu'il avait fait aux hommes; en même temps, il tarissait la source des grâces que le Seigneur répand sur nous au moyen de cet adorable sacrement. Il est inutile de rapporter ici toutes les folies sacrilèges auxquelles les hérétiques se laissèrent emporter • : il nous suffira de citer les
\. Commo il est l)on cepeiidnnt qu'on puisse se rendre compte du degré de fureur auquel le démon et ses jideptcs de tous les temps ont été en proie contre le Très Saint Sacrement, nous citerons ici, et l'on comprendra que nous n'en donnions pas la traduction, une page de Contcnson. On verra que la messe noire de nos francs-maçons Luciférions d'aujourd'hui n'est pas une nouveauté et que les voleurs et les profanateurs d'hosties consacrées ont eu des précurseurs dès les premiers siècles.
Circa inaleriam ex qua conficienda sit Eucharistia, varii muUiplicitcr errarunt h.eretici. In primis gnostici a Simone Mago exorti, et a Nicolao unum e .septem diaconis adaucti, horrendum in modum proiapsi sunt. Hseret animus calamusque, iiec illu in médium audet producere spurciloquia, quse Apostolus in nohis j)rohil)et nominari. Verum ut pateat in quas dcplorandas exerrationes humanum animum sihi permissum et a Deo desertum prcccipitem agi neresse sit, non ahs re erit hv?c occulta dedecoris ex])onere, quorum fides impietali.s magnitudine elevaretur, nisi S. Epiphaniuin testem haheremus omni exceplionr majorem. Narrât ergo, lih. tic Jlxrcsi/uia, haeresi vi, in illa secta quarn merito slf-rquilinium dixeris, virum et mulierem adultérantes, ex profluvio seminis maris excij)ienles ad cœlum manihus ex])ansis olîerre solitos, cum hoc carminé : Hoc tihi munus, nimirum Christi corpus olTerimus. Illo eliam vescenles dlcebant : Hoc est cor])us Clirisli ; Hoc est Pascha. Menstruos
DE LA MATIERE DU SACREMENT DE l'euCIIARISTIE. 143
Artotyristes, qui offraient du pain et du fromage; les Aquariens, qui, au rapport de S. Augustin, ne mettaient que de l'eau dans le calice, parce qu'ils regardaient le vin comme un produit diabolique et s'en abstenaient complètement, ce qui leur a fait donner aussi le nom dWbstinenls. D'autres se servaient d'eau pour le sacrement de l'Eucharistie, parce que, si l'on en croit S. Gyprien, ils craignaient, au temps de la persécution de Dèce, d'être trahis par l'odeur du vin et reconnus pour chrétiens. Voilà sans doute de généreux soldats de Jésus-Christ qui rougissaient de son sang. Auraient-ils jamais eu le courage de verser leur propre sang pour lui?
Toutes ces erreurs se trouveront réfutées par là même que nous aurons établi en quoi consiste la véritable matière du sacrement adorable de l'Eucharistie, ce qui ne présente aucune difficulté ; l'Évangile, les Pères, les conciles, la pratique de l'Église ne laissant prétexte à aucun doute.
etiam sacrilegarum fœminarum profluvios (horresco referens) colligentes, offerebanl aientes : Hic est sanguis Christi. Pascha vero célébrasse se existimabant, si gravidfe mulieris fœtum vi extractum in mortario, cum pipere, melle et aromatibus pistillo contererent et execrandum farcimen mox vorarent. Hanc nefariam turpitudinem imitabantur Manichagi qui Eucharistiam humano semine consper.sam suinel)ant, ut August., lib. de Jlœresibus, hseresi xLVi, refert.
Cataphryges a Phrygia quam incolebant sic dicti, aliam materiam pro Eucharistia assignabant, sin seque impuram, certe magis feram. Nam ut refert August., lib. de Ilœresibiis, baeresi xxvi, sacramenta funesta habebant : infantis enim anniculi sanguine quem de toto ejus corpore minutis punctionum vulneribus extorquebant, quasi Eucharistiam suam conficiebant, admixta tamen farina ut panem conficerent.Puerum inde mortuum habebant pro martyre superstitem pro magno sacerdote. .Ortum duxit hic non lam hominum quam bclluarum grex a Monlano lu-ereticorum post hominum memoriam amentissimo, qui se Spiritum Paracletum, adjutricibus insanis mulieribus Prisca et Maximilla somnia inanissima pro veris prophetis venditantibus, comminiscebatur, cum ne quidem sensu communi prœditus esset. Istos hœreticos seculi .sunt Pcputiani idem de sanguine infantium pro Eucharistige maferia confîcientes, ut, haeresi wvii, refert Augustinus.
Circa Eucharistife materiani errarunt eliam Arlotyrist;p, seu Panicaseistœ <jui panem et caseum olferebant ; et A(|uarii, qui, ut refert Augustinus haaresi i.xiv, aquam in poculo sacramenlali oilerebant, a vino (anquam ab aliquo diabolico abstinentes, ut tradit S. Ei)iphanius. l'nde Encralitas seu Abstinentes, referente Theodoreto, se nominabant. Ideo etiam solam aquam adhibebant quia ut coUigitur ex (lypriano, epistola i.xnr, timebant ne fervente Docii perse- <'Ulione hausli odore vini proderontur, magnanimi scilicof Christi milites : nam (jui sanguinem Chrisli erubesce])ant bibero, suum ])ropler Chrislum quouiodo fudisseiit? De recenlioribus bac in parte lia>rcsibus postea dicemus. (Contenso.n, lib. Xi, pars II, tlisscrt. ii, cap. ii.)
LE l'AiN i:t li: vin vkuitarle et seule matière du sacrement
DE l'eucharistie
Le sailli Évang-ile nous fait connaître de la manière la plus évi- (.lenlo que le pain et le vin sont la matière du sacrement de l'Eucharistie. Nous lisons, en effet, dans S. Matthieu : Or, pendant (ju'ils soupaient, Jésus prit te pmn, le bénit, te rompit et te donna à ses disciptes, et dit : Prenez et mangez; ceci est mon corps '. C'est bien du pain, et non pas autre chose, que Jésus prend entre ses mains pour le consacrer et en laire son corps adorable. S. .Marc (xiv, 22), S. Luc (.\xii, 19), S. Paul {ICor., xi, 23), parlent de la même manière, de sorte qu'aucun doute n'est possible pour quiconque reconnaît l'autorité des Saintes Écritures.
Il en est de même pour le vin. Le calice dont il est parlé dans les Évangiles et dans l'épitre de S. Paul, aux versets qui suivent ceux que nous avons indiqués, contient du vin véritable, le jus exprimé du fruit de la vigne. Voici, en effet, ce que nous lisons dans S. Matthieu : PJt, prenant le calice, il rendit grâces, et te leur donna, disant : Buvez-en tous. Car ceci est mon sang, le sang du Nouveau Testament, qui sera répandu pour un grand nombre en rémission des péchés. Or, je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le roijaume de mon Père -. C'était donc bien du vin, du jus exprimé du fruit de la vigne, que contenait le calice sur lequel le Seigneur prononçait les paroles sacramentelles, plus puissantes que celles qui ont tiré le monde du nc'ant. Il est vrai que S. Luc parle de deux calices, et qu'il semblerait que, d'après lui, ces paroles de genimine vitis, « de ce produit de la vigne, » devraient s'entendre du calice commun et non du calice du sang divin. Mais S. Augustin (lib. III De con-
i. Cœnantibus autem eis, accepit Jésus panem, cl Ijonodixit ac fregit dcditque discipulis suis, et ait : Accipilc et comedite : hoc est corpus meum. (.Uni th., XXVI, i2().)
ii. VA accipiens calicem gratias egit ; et dédit illis dicens : Bihite ex eo onines. Hic est enim sauguis meus novi testamenli, qui pro multis elîundetur in remissionem peccatorurn. Dico autem vohis : Non bil)am amodo de hoc genimine vitis, usque in diem ilhim, cum ilhid bibam vobiscum novum in regno Palris mei. {MaUh., xxvi, 27, 28.)
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCIIARISTIE. IGl
Le Catéchisme du concile de Trente dit en termes exprès : « Si « l'on n'avait pas ajouté d'eau dans le calice, ou qu'on eût ajouté « de l'eau de rose ou quelque autre essence, le sacrement serait «consacré, mais celui qui consacrerait ainsi pécherait grave- « ment '. »
Il faut admettre que Notre-Seigneur Jésus-Christ, en instituant la Sainte Eucharistie, s'est servi de vin auquel un peu d'eau était ajoutée; mais son intention ne fut pas de rendre indispensables, sous peine de nullité, toutes les circonstances de l'institution de cet adorable sacrement. Autrement il faudrait dire que les pains azymes le sont aussi d'une manière absolue; il faudrait savoir de quelle couleur était le vin dont il se servit, et avoir du vin de même couleur et de même qualité. La vérité est que deux choses sont absolument indispensables pour la matière éloignée du saint sacrement de l'Eucharistie : du pain de froment et du vin de raisin. Les autres circonstances sont accessoires et n'influent pas sur la substance du sacrement. Pour juger si une circonstance est essentielle ou accidentelle, il ne faut pas s'appuyer sur la différence physique des choses, mais sur la différence substantielle morale. C'est ainsi que physiquement le vin blanc peut différer d'espèce avec le vin rouge; moralement cependant, cette différence n'est qu'accidentelle; rouge ou blanc, le vin est toujours du vin, c'està-dire un liquide extrait du raisin pour servir de boisson. De même le pain de froment, azyme ou levé, est toujours du pain. De même encore, le vin auquel un peu d'eau a été ajoutée n'a pas pour cela cessé d'être ce qu'il était d'abord ; en user ainsi ou le prendre absolument pur, c'est toujours boire du vin. D'où il suit que l'on peut consacrer du vin auquel on n'aurait point ajouté d'eau; quoique Notre-Seigneur Jésus-Christ ait fait autrement, la matière n'en serait pas moins substantiellement la même.
Un texte de S. Cyprien, écrivant à Ca3cilius, a occasionné cepen-
(ato sacmmonti, sed est aliquid consequens ad sacramenluiii. Et ideo conséquent est quod appositio aqufe non sit de necessitate satramenti. (S. TiiOM., 111, qiiœst. Lxxiv, art. 7.)
1. Si non fiierit adinixla aqiia, vol fucrit admixta aqua rosacea scu allcrius distillationis, confirilur sacramcntum, sed conficicns graviter peccat.
On lit cotte rubrique dans le Rituel romain : Si celebrans ante consecralionem calicis advertat non fuisse apposilam aquam, tune imponat eam et proférât verha consecrationis; si id advertat post consccralioneni calicis, nullo modo apponat quia non est de necessitate sacramenli.
iG-2 l.A SAINTE El-CHARISTIE. — LIVRE 1. — CHAPITRE V.
dont une assez grave discussion sur ce point. « En offrant le sacri- « fice, dit-il, on ne peut pas offrir de l'eau seule dans le calice du « Seig-neur, non plus que du vin seul. Car si Ton offre seulement « du vin, le sang du Christ se trouve là sans le Christ, » c'est-à-dire sans le peuple chrétien, selon l'explication de Pamélius et du pape Jules !*"■; « mais lorsque l'un et l'autre sont mêlés et intimement « unis, alors le Sacrement spirituel et céleste est accompli. De « même aussi que le calice du Seigneur ne peut pas être seule- « ment de l'eau ou seulement du vin, mais les deux mélangés « ensemble, le corps du Seigneur ne peut pas être de la farine « seule ni de l'eau seule; il faut que l'une et l'autre ne forment € qu'un tout solide, un véritable pain résultant de leur union '. » Ce texte de S. Cypricn ne parait pas mettre de différence entre la nécessité de l'eau et celle du vin, ni entre la nécessité du mélange de l'eau et du vin avec celle du mélange de l'eau et de la farine, indispensable pour faire le pain, matière nécessaire de l'Eucharistie. Le pape Jules V' semble avoir emprunté à S. Cyprien ce raisonnement, car il dit : « Le vin et l'eau sont unis et mélangés dans « le calice du Seigneur, de telle sorte que les deux parties de ce « mélange ne sauraient être séparées; car si quelqu'un offrait « seulement du vin, le sang du Christ serait dans le calice sans « nous; et si l'on offrait de l'eau seulement, le peuple y serait « sans le Christ ~. » De ces paroles de S. Cyprien et de Jules T'', on peut tirer ce raisonnement : L'addition de l'eau ne signifie pas seulement l'eau sortie du côté de Jésus-Christ, mais l'union de l'Église avec Jésus-Christ. Si donc on supprime l'eau, cstle signification ne subsiste plus, et la signification du sacrement est changée; par conséquent ce n'est plus le même sacrement. On répond à cette objection que les paroles de S. Cyprien et du
I. lu sacrifictindo cilico Doniini offcrri ;u[!ia sola non ])olcst, (|Uomo(lo noc vinimi solnm i)ntf'st. Nrmi si vinuin l;intuin quis offorat, sanf^'uis Christi incipil, esse sinp (lliristo; fHKindo aulcni ulrunu|ue uiiseetur, et adunatione confnsa sibi invicein coj)iilalur, lune sacranrionlum spiriliuile et cœleste pcrficilur. Sic vero calix Doinini non est aqua sola, aut vinum solnm, nisi utrumqne sibi niisreatur; quoinodo nec corpus Doinini potest esse farina sola, aut aqua snla, nisi utrunique adunalum fuerit et copulatum, et panis unius compage solidalus. (S. CvpniAN. cpisl. LxMi ad Cxcil.)
•2. Qua; copulalio et conjunctio aquœ et vini sic miscetur in calice Domini ut mixlio illa non j)ossit separari. Nam si vinum lantum quis ofterat, sanguis Oirisli esse incipit sine nobis; si vero aquam solam, ])1(>1)S incipitesse sino Christo. (Jn.ius I, in can. Cum oniite crimen, de Consecratioiic, d. 2.)
DE L.V MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCIIARIsTIE. 163
pape Jules T"" peuvent être expliquées de deux manières. La première explication est de S. Thomas. Il dit que ces deux textes, dont l'autorité est si grave, ne doivent s'entendre que de la nécessité de précepte. Dans une comparaison, il n'est pas nécessaire que les deux termes de la comparaison correspondent l'un à l'autre, sous tous les rapports. Ici, le vin et l'eau sont comparés sous le rapport de la nécessité, mais non pas du degré de nécessité. Le vin est nécessaire, l'eau est nécessaire aussi, mais non pas au même point que le vin •. Dans le même article, S. Thomas, pour prouver que la consécration a lieu même lorsque l'addition de l'eau a été omise, en appelle à S. Cyprien lui-même et cite ces paroles : « Si quelqu'un « de ceux qui nous ont précédés n'a pas gardé cette coutume, par « ignorance ou par simplicité, on peut le lui pardonner à cause de <y sa simplicité. » Il ne parlerait pas ainsi, ajoute S. Thomas, si l'eau était indispensable pour la validité du sacrement -.
D'autres disent que dans la lettre où l'on trouve le texte allégué, S. Cyprien combattait Terreur des hérétiques Aquariens, qui ne mettaient pas de vin dans le calice, mais seulement de l'eau. Il s'applique donc uniquement à montrer la nécessité du vin, et il tire sa preuve de la nécessité de l'eau, que les hérétiques auxquels il avait affaire admettaient. Gomme il n'était pas question directement de l'eau, il ne s'arrêta pas à expliquer jusqu'à quel point elle était nécessaire ni à établir que la consécration pouvait avoir lieu sans elle, car la question n'était pas là. Il s'agissait uniquement pour lui de démontrer la nécessité du vin.
Ce que l'on dit de la nécessité de l'eau, pour représenter l'eau qui coula avec le sang du côté de Notre-Seigneur, n'aurait de valeur que si la représentation de cette eau était de l'essence de l'Eucharistie. Or, il n'en est rien; l'Eucharistie est uniquement le corps et le sang de Jésus-Christ, sous les espèces du pain et du vin, pour signifier la nourriture et le breuvage de l'àme. L'indication de l'union de Jésus-Christ avec son Eglise, qui s'opère par l'Eucharistie, touche de plus près à l'essence du sacrement; nmis elle est suffisamment marquée par le sang de Jésus-Christ sous l'es-
1. Ad prirnnm crp:n dic(Mi(luiii, (|uo(l vprljiiin illud ('.yprijuii est iiilelligondum socuiiduin f[nnd dicitiir illud esse non j)osse quod convcnioiitor esse non ])otest. Ht sif siniililudo ill;i jdiondilur qu;inliun ad id (luod delxM fieri, non iiutein qu.uilum ad neccssilatcni. (S. 'I'iiom., III, qiuest. i.xxiv, arl. 7, ad 1.)
"■2. \()ir la noie au commencemenl de ce paragraphe.
164 l..\ SAINTE EUCHARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE V.
pèce du vin. Ce sang précieux, en devenant pour nous un breuvage, signifie la grâce par laquelle rànie est unie à Jésus-Christ comme à son aliment spirituel; ce qui n'empêche pas que cette même union soit représentée à un autre titre, par l'addition de l'eau au vin. Enfin, on peut ajouter que, selon l'opinion la plus probable, celle addition n'a pas reçu cette signification directement de Jésus-Christ, mais de l'Église, dans le cours des âges, comme nous allons le dire, et que par conséquent ce n'est pas une signification sacramentelle.
Celle adililion d'un peu d'eau au vin du calice est-elle de précepte divin ou de précepte ecclésiastique? Beaucoup de théologiens pensent qu'elle est de précepte divin; cependant, l'opinion la plus commune, celle qui paraît la plus probable, n'y voit qu'un précepte humain. Suarez fiiit remarquer que si ajouter de l'eau était nécessaire en vertu d'un précepte divin, il serait bien difficile à l'Église de distinguer cette nécessité de la nécessité de sacrement. Pourquoi, en eflet, ne pas regarder comme indispensable au sacrement ce que Jésus-Christ aurait fait et ordonné de faire dans l'institution du sacrement? On répond à ceci que rÉglise a appi-is suffisamment des apôtres, en quel sens il fallait entendre le précepte donné par le Seigneur, d'ajouter quelques gouttes d'eau au vin. Mais on ne voit nulle part dans les Pères aucune mention de cet enseignement oral que Jésus-Christ aurait donné et que les apôtres auraient transmis. Les Pères s'appuient siii- les paroles que nous lisons dans l'Évangile et dans S. Paul, où l'on ne trouve pas trace de ce précepte.
Le pape Alexandre V dit expressément : « Ainsi que nous 0 l'avons appris de nos Pères et que la raison nous l'enseigne, il « ne faut olTiirdans le calice du Seigneur ni du vin pur ni de a l'eau pure '. » Ce n'est pas de Jésus-Christ mais des Pères, dit ce sainl pontife, que vient cette coutume. Le pape Eugène IV, au concile de Florence, reproche aux Arméniens d'abandonner celte pratique de l'addition de l'eau, et de se séparer ainsi de l'Eglise universelle. Evidemment, si le pape et le concile avaient reconnu là un |)récepte divin, Eugène IV n'aurait pas manqué de le dire. Le concile de Trente dit expressément : <f Le saint Synode, « avertit qu'il est ordonné aux prêtres pa)- CÉgllso de mêler
1. Non cnim drljol, ut ;i P;ilril)us acccpimus cl ipsn ratio docet, in calice Domini, aul vinurn solum, aul aqua .solum offerri. {Ejyisl. I, cap. iv.)
DE LA MATIERE DU SACREMENT DE l'eCCHARISTIE. 165
« de Teau au vin pour l'oblation du calice : Monet sancta Syno- « dus, prœceptum esse ab Ecclesia sacerdotibus ut arjuam vino « in calice offerendo misceant » [Sess. XXII, c. 7). Si l'on demande à quelle époque remonte ce précepte, il est probable qu'il faut l'attribuer aux apôtres eux-mêmes. Ils ont fait et ils ont ordonné à leurs disciples de faire ce que Jésus-Christ avait fait luimême en instituant l'adorable sacrement de l'Eucharistie.
CE QUE DEVIENT, AU MOMENT DE LA CONSÉCRATION, LEAU AJOUTÉE AU VIN DANS LE CALICE
Les quelques gouttes d'eau que l'on met dans le calice avec le vin destiné à la consécration, que deviennent-elles lorsque le prêtre prononce les paroles sacrées qui changent le vin au sang de Notre-Seigneur ? L'eau a-t-elle quelque part à ce changement admirable, ou bien demeure-t-elle simplement ce qu'elle était d'abord, de l'eau, quoique mêlée au précieux sang? Et si elle subit, comme le vin, une véritable transsubstantiation, en quoi consistet-elle et comment s'opère-t-ellc ? Autant de questions intéressantes, mais difficiles à résoudre ^ Aussi plusieurs opinions ont-elles été émises sur ces divers points dans le cours des siècles. Nous ne nous ari'êterons qu'aux trois ou quatre principales, les seules que
1. Utnim nqun debeat in magna quanlitnle apjioni?.... Respondeo dicendum quod circa aquam adjunctam vino, siciit Innocens III dicit in quadam Décrétai! (cap. Cnm Marthae, De celebr. miss.), triplex est opinio. Quidam enim dicunt quod aqua adjuncta vino per se manet vino converso ia sanguinem. Sed haec opinio stare non potesl, quia in sacramento altaris post consecrationem nihil est nisi corpus et sanguis Christi. Sicut enim Ambrosius dicit in lih. de Officiis (habetur in libro de initiandis, cap. ix, a med.), « ante benedic- « tionem alla species nominatur, post benedictionem, corpus Cbristi significa- « tur; )» alioquin non adoraretur veneratione latriae. Etideo alii dixerunt quod sicut vinum convertitur in sanguinem, ita aqua convertitur in aquam quœ de latere Christi fluxit. Sed née hoc rationabiliter dici potest, quia secundum hoc aqua seorsum consecraretur a vino, sicut vinum a pane. El ideo sicut ipse dicit (scilicet Innocentius, loco citato), aliorum opinio probabilior est, qui dicuiit aquam converti in vinum, et vinum in sanguinem. Hoc autem fieri non posset, nisi adeo modicum apponeretur de aqua quod converleretur in vinum. Et ideo semper tutius est parum de atjua apponere, et prœcipue si vinum sil débile, quia si lanla ticrcl apj)osilio aqua; ut solveretur species vini, non possol perfici sacramenlum. Unde Julius 1 papa (in decrelo \'II) repreliendil quosdam qui pannum linoum muslo inlinctum per lotum annum servant, et in lempore sacrilicii aqua parlem ejus lavant, et sic olïerunt. (S. TiiuM., 111, qua^sl. Lxxiv, art. 8.)
les (héol(\L:iens aient étudiées sérieusement à la suite du pape Innocent III et lie S. Thomas.
D'après l'opinion de plusieurs anciens théologiens, l'eau mise ainsi dans le calice serait changée en l'eau qui jaillit du côté de Notre-Seigneur percé par la lance du soldat, après sa mort. Mais celte opinion est abandonnée depuis longtemps, pour celte raison péremptoire qu'il ne se fait pas d'autre changement dans l'Eucharistie que celui indiqué par les paroles de la consécration ; ces paroles opèrent ce qu'elles signifient, et rien de plus. Or les paroles de la consécration du calice ne font aucune mention du changement de l'eau ajoutée au vin dans le calice, en celle qui coula du côté de Jé.sus-Christ mort sur la croi.x. Ajoutez que cette eau sacrée se trouverait sous les espèces du vin, soit en vertu des paroles de la consécration, soit seulement par concomitance. Elle ne s'y trouve pas en vertu des paroles qui ne nomment que le sang. Elle ne peut donc y être que par concomitance, et alors elle n'est pas dans le calice à un autre titre que dans l'hostie. L'eau que l'on a mise dans le calice n'a pas été changée particulièrement en elle; elle n'est pour rien dans sa présence.
La seconde opinion est que l'eau ne change pas de nature et qu'elle reste ce qu'elle était, de l'eau naturelle mêlée aux accidents du vin, qui l'entourent et la pénètrent sans la changer. Cette opinion est également repoussée par les théologiens, du moins par presque tous, pour plusieurs raisons. La première est que tout ce que contient le calice doit être le sang de Jésus-Christ, sinon la forme sacramentelle : Ceci est le calice de mon sang, ne serait ni complète ni conforme à la vérité ; la seconde, que tout le contenu (lu calice est offert aux adorations des fidèles, ce qui ne pourrait pas se faire si le calice contenait de l'eau avec le précieux sang; la troisième, que le prêtre qui est considéré comme n'ayant pas ronqui le jeune après avoir pris les saintes espèces, ne serait plus réellement à jeun, puisqu'il aurait pris en même temps de l'eau naturelle; la quatrième, que l'eau se trouverait revêtue de tous les accidents du vin, quoique les accidents ne se communiquent pas ainsi d'une substance à une autre; la cinquième enfin est qu'il ne faut pas multiplier sans raison les miracles et en introduire de nouveaux, inconnus à l'Église, dans cet adorable sacrement
D'après la troisième opinion, l'eau demeure ce qu'elle était d'abord, et ne se change pas en vin avant -la consécration, mais
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. 167
en vertu des paroles de la consécration, elle est immédiatement changée comme le vin lui-même au sang de Notre-Seigneur. Cette opinion, abandonnée pendant longtemps, a été reprise par quelques théologiens modernes. Mais elle a contre elle l'autorité du pape Innocent III. Cet illustre pontife cite les trois opinions qui, de son temps, étaient en présence, touchant Teau ajoutée au vin dans le calice ; ce sont à peu près celles que nous venons d'énumérer. Les uns soutiennent, dit-il, que l'eau mêlée au vin se transsubstantie en l'eau qui a coulé du côté du Sauveur ; d'autres, qu'elle se change d'abord en vin par le mélange qu'on en fait et qu'elle est ensuite transsubstantiée avec le vin au sang de Jésus-Christ; mais cette opinion a contre elle, que, d'après plusieurs physiciens, il est possible de séparer l'eau du vin dans lequel on l'a mélangée, ce qui ne permet pas de croire qu'elle ait subi le changement qui la rendrait capable de servir de matière pour la consécration. D'autres enfin prétendent que l'eau ne se change pas en sang, mais qu'elle reste mêlée aux espèces du vin. Après avoir fait connaître ces différentes opinions. Innocent III indique en ces termes celle qui lui parait préférable : « Mais entre ces opinions, celle qui affirme que « l'eau est changée avec le vin est considérée comme la plus pro- « bable K »
On a dit que le pape Innocent III n'approuvait pas dans son entier la seconde de ces trois opinions, et qu'il se désintéressait de savoir si l'eau est d'abord changée en vin, pour affirmer uniquement que l'eau est changée avec le vin au sang de Jésus-Christ. Mais celte distinction aurait introduit une quatrième opinion personnelle à ce saint Pontife, et l'on ne conçoit plus alors comment il aurait pu dire que la seconde opinion est plus probable que les deux autres. D'ailleurs il répond lui-même à cette difficulté, en un autre passage de ses écrits, où il enseigne en termes exprès que l'eau se change au sang de Notre-Seigneur, parce qu'elle a été elle-même changée d'abord en vin. « Qui donc pourrait refuser « d'admettre que l'eau devient du vin lorsque, dans une grande « quantité de vin, on ne verse qu'un peu d'eau '? »
i. A'crum iiilor opinionos j)ra'(licl;is ill;i jjroljiihilidr judiciliii' qua" assorit aquam ruin vino in saiif^uiiiein Iransinulari. i Innocent. 111, cap. (jidi Mtnlhai (le felel)ralionc missaruin.i
"1. Qiiis enim arnl)ig-at aciuain iii viiiuni Iransire cum mullo vino inodicuni infuiulitur aqiKe? (Innocent. 111, lili. W Mt/slcn'orum, cap. iv.'
Au fond, cette opinion n'est pas dilTérente de celle de S. Thomas arfirniant que l'eau ajoutée au vin devient le sang de Jésus-Christ, non pas immédiatement, mais par le moyen du vin. L'eau change d'abord de nature, elle devient du vin et peut être ainsi validenient consacrée. Sans le premier changement elle serait incapable du second, car, d'après la tradition de l'Église et les définitions des conciles, particulièrement des conciles de Florence et de Trente, le vin de la vigne est la matière unique et nécessaire du calice du Seigneur. Donc l'eau mêlée au vin n'est pas immédiatement changée au sang de Notre-Seigneur, mais elle l'est au moyen du vin dont elle a pris d'abord la nature.
On a essayé d'échapper à cette conclusion en disant qu'il y a dans le calice une double matière susceptible de transsubstantiation, l'une nécessaire, le vin, l'autre qui ne l'est pas, l'eau mêlée au vin ; c'est ainsi que dans le sacrement de Pénitence, les péchés mortels sont matière nécessaire, et les péchés véniels, matière libre. Mais cette raison ne vaut rien. Jamais il n'a été question dans l'Église de cette double matière, et les nouveautés doivent être évitées avec un soin extrême en des matières d'une gravité si exceptionnelle. D'autre part il semble certain que l'addition de l'eau se fait en vertu d'un précepte ecclésiastique, comme nous l'avons dit, et rien n'autorise à croire qu'elle soit de droit divin; l'eau ainsi ajoutée ne peut donc pas être directement et en elle-même matière du sacrement de l'Eucharistie. La matière des sacrements a été désignée et instituée par Jésus-Clirisl lui-même. Ce que l'Église a pu y ajouter ne fait pas pai'tie de cette matière. Ainsi l'on ne dira pas que le sel ajouté à l'eau bénite, d'après le précepte de l'Lglise, appartient à la matière du Baptême. D'autre part, la matière libre est celle dont la présence peut suppléer à l'absence de la matière ordinaire du sacrement, comme dans le sacrement de Pénitence les péchés véniels suppléent à l'absence des péchés mortels et suffisent pour que l'absolution soit reçue validernent, quoique d'ailleurs il ne soit pas obligatoire de les présenter tous, ni même d'en présenter aucun, lorsque la matière nécessaire existe. Mais il n'est jamais venu à la pens(''e d'aucun théologien de dire qu'à défaut de vin l'eau suffirait pour la consécration. Quelques hérétiques, les Aquariens, le soutinrent, il est vrai, vers le IV" siècle, mais leur hérésie fut aussitôt condamnée et disparut. Il n'y il p:is df^ C(»mj»ai'aison possible entre les péchés véniels, matière
libre du sacrement de Pénitence, et l'eau qu'on verse dans le calice. On les appelle matière libre, parce qu'il n'y a pas d'obligation de les confesser, lorsqu'on s'approche du sacrement de Pénitence; mais ils n'en sont pas moins une véritable matière de ce sacrement, comme l'est tout péché que l'on déclare en confession au prêtre, avec un cœur contrit et humilité. Un homme veut s'approcher du sacrement de Pénitence; s'il n'est coupable que de fautes très légères, ces fautes, quelque légères qu'on les suppose, sont pour lui matière nécessaire du sacrement ; il ne le recevra validement que s'il les confesse. Mais un prêtre voulant célébrer la messe et n'ayant point de vin ne peut pas dire : j'ai une autre matière dont je suis libre d'user en pareil cas : je me servirai d'eau.
Ajoutez que si l'eau était matière libre du sacrement de l'Eucharistie, on pourrait en ajouter au vin autant que l'on voudrait ; mais il n'en est pas ainsi et l'on ne doit en mettre qu'en très petite quantité, modicissimam aquam, dit le concile de Florence. Pourquoi recommander d'employer si peu d'eau, si elle était changée directement au sang de Noti'e-Seigneur Jésus-Christ, et s'il ne fallait pas qu'elle le fût d'abord en vin? Pourquoi ce sang précieux ne pourrait-il pas être conservé aussi bien sous les espèces de l'eau que sous celles du vin, si on les séparait, comme il n'est pas impossible de le faire? Car le corps et le sang de Jésus-Christ demeurent aussi longtemps sous les espèces que demeurerait la substance dont ils ont pris la place, et le sang précieux demeurerait sous les appal'ences de l'eau, si l'eau, étant encore telle, avait été directement consacrée. Mais qui ci'oirait que l'eau séparée de l'espèce du vin au moyen de l'ébullilion, d'une réaction chimique ou de quelque fdtre assez puissant, soit encore le sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ et mérite encore notre culte et nos adorations? Cependant si l'eau pouvait être consacrée indépendamment du vin, pourquoi ne conserverait-elle pas sa consécration étant séparée de lui?
La vérité est donc que l'eau n'est pas immédiatement changée au sang de Notre-Seigneur, mais que son changement s'opère par l'intermédiaire du vin, avec lequel elle se confond d'abord, perdant sa propre nature pour prendre celle du vin. Et c'est pour cette raison que l'eau ajoutée au vin, dans le calice, doit être en très petite quantité ; « car, dit le Catéchisme du concile de Trente, de l'avis et
170 LA SAINTE EICDARISTIE. — LIVRE I. — ClLMMThE V.
« au jui:enicnl des écrivains ecclésiastiques, cette eau seciiange en € vin '. »
On lit clans un autre ouvrage dont l'autorité n'est pas moins incontestable : a L'eau qui est ajoutée au vin dans le calice doit être « en petite quantité, parce qu'il laut qu'elle soit convertie en « vin *. » Un peu d'eau, en clTet, peut être très rapidement incorporée à une quantité plus considérable de vin ; toutes les molécules qui couiposent celte eau se séparent et sont absorbées par le vin pour ne former avec lui qu'un seul tout homogène, d'autant plus que les deux liquides ont entre eux beaucoup d'affinité et que les éléments constitutifs du vin sont, en très grande partie, les mômes que les éh-mcnts constitutifs de l'eau. Lorsqu'un peu d'eau est mêlée au vin, on pourrait aisément, par distillation, extraire de l'eau de ce vin, mais l'eau que l'on extrairait ainsi serait tout aussi bien celle qui se trouvait naturellement dans le vin, avant toute addition, que celle qu'on y aurait ajoutée. Celle-ci fait réellement partie du tout, et n'en doit pas être plus séparée que la première; elle est devenue du vin, et c'est à ce titre qu'elle peut servir de matière au très saint et très adorable sacrement de l'Eucharistie 3.
1. N;iin ccclesiasticoruin sci'ipLonim sontontiael judicio, aqua illa iii viiuini convcrtilur. [Cntcrh. Trident., p. ii, de Eucharislige Sacram., n. 18.)
2. Aqiia qiu'e iii calice viiio admiscetur dcl)et esse in modica quantitate, quia oain in vinum converti oportct. [Sacerdot. lUunanum, pars 1, Iract. X, cap. iLi
U. .Nous avons suivi de préférence dans cet article Contenson, dont la doctrine nous semble mieux exprimer la ])ensée de S. Thomas, et qui est la plus f-'énéralement acceptée. C'est, du reste, celle de Duns Scot et de Suarez. \oici le résumé de la doctrine de ce dernier : « L'eau ne se change pas nu sauf.' de .Noire-Seigneur, si elle n'est devenue d'abord du vin ; parce que I" La matière de la consécration est .seidement le vin auquel est jointe un peu d'eau, non comme matière, mais par un rite dont la signification a été donnée j)lus haut (celte signification est que l'eau représente le peuple fidèle qui s'unit à Jésus-Christ). Le vin est donc la seule matière qui soit changée au sang de Jésus-Christ. — 2" Si l'eau était matière de l'Eucharistie comme le vin, on ne verrait pas pour quelle rai.son elle ne serait pas également nécessaire, ou }K)urquoi elle ne pourrait pas être consacrée .seule, et changée immédiatement au sang du Sauveur, comme le vin peut l'être sans addition d'eau. De là vient que siJ'on ne met l'eau dans le calice qu'aj)rès la consécration, elle n'est jias changée au sang de Jésus-Christ. Il en serait de même si on la mettait dans le calice immédiatement avant la consécration, de sorte que le mélange intime, qui la transforme en vin, ne .soit pas encore opéré. »
Quoirjue celte oj)inion soit la ])lus probable, nous voulons néanmoins faire connaître aussi celle de De Lugo, dont la doctrine est ordinairement si sûre.
DE LA MATIÈHE DU SACREMENT DE l'eUCIIARISTIE. 171
Nous (lirons quelques mots des difficultés soulevées contre celte opinion.
La première vient des textes des Pères, où il est dit souvent que l'eau mêlée au vin est oITerte sur l'autel, bénite, consacrée et, par la consécration, changée au sang de Notre-Seigneur. C'est ainsi qu'on lit dans S. Ambroise r « Le vin et l'eau sont mis dans le ca-
Voici qiiel((ues extraits de sa thèse, opposée à colle de Contenson et de Suarez. .< .... Caeteriun, licet hcTc sententia mulforum sit (quod negari non potest, re tamen diii pensata, seinper niihi prol)abilior visa est opposita sententia, docens eo casu aquani immédiate transire in Christi sanguinem, quam ex recentioribus theoloiiis docuerunt non pauci nec ignobiles. Ex Patribiis vero et scholasticis antiquioribus habet pro se plures infra afferendos. Nec aliéna videlur a mente Innocentii III, in dicto cap. Cum Marihœ, ubi solum docet probaljilioreni esse sententiam docentem aquam cum vino transire in sanguinem Christi ; non dixit aquam conversam in vinum, sed aquam cum vino transire in sanguinem Christi ; et licet quando retulit sententiam secundam, quam postea videtur approbare, subjunxerit rationem, quia aqua transit in vinum, postea tamen, cum ex mente propria loquitur, illa ratione non utitur, sed conclusionem astruit, aquam scilicet cum vino transire in sanguinem, quam conclusionem non probat ex illa ratione physica; imo fatetur a physicis communiter negari aquam converti posse in vinum; sed probat suam conclusionem ratione theologica, ex eo quod ita melius signiticatur unio Ecclesiœ cum Christo. Imo ipse Innocentius, lib. IV de Mi/steriis Missœ, cap. xi, videtur supponere aquam transire immédiate in sanguinem, dum dicit : In sacramenlo est (riiiitas specientm, scilicet pniiis, vinum et aqua. Ergo supponit in calice consecrato manere species aqufe nondum in vinum conversa;.
« Probari solet hsec sententia, quia totum poculum in calice contentum adoratur et colitur, ergo sub qualibet parte creditur esse Christus ; ergo cum aliquando aqua nondum sit in vinum conversa, ut adversarii etiam concedunt, necesse est conversam esse immédiate in sanguinem, ne populus adorans decipiatur.... Nolo tamen illo argumente uti, quia posset aliquis contendere non obesse quod maneat aliqua pars aquae in calice, quominus possit adorari sanguis ibi existens, sicut nec si existeret ibi musca vel gutta olei, impediret veram adora tionem : adoratio quippe fertur ad sanguinem Christi préescindendo ab aliis rébus minutioribus qu;vî forte intra calicem adjunctiv sunt....
« Sed quidquid sit de eo argumente solet bsec sententia aliter probari ex eo quod sacerdos sumens calicem intelligitur manere jejunus; ergo non sumpsit a((uam : ergo in nullo casu manet aqua post consecrationem.... sed posset faciiius responderi cum \'asquez non violari jejunium ad Eucharistiam requisitum per sumptionem aqua-, qUcB una cum sanguine Christi jjor modum unius potus ex prœcepto ipsius Ecclesiag sumitur.
« Melius ergo probari potest hfec sententia ex modo loquendi Patrum, qui oodem modo loquuntur de consecratione aquae et de consecralione vini, et per consequens videntur tam aquam quam vinum transire in sanguinem Christi. I)amascenus,Iib. IV Fidei, cap. xiv : « Non potest, inquit, panem suum ipsius
corpus facere et vinum et aquam sanguinem. Et infra : Nec hoc dictu " promplimi est, quod naturaliler })er comeslionem panis, vinumque et aqua " fx'r polionem, in corpus et sanguinem comedentis et bibenlis Iransmutan- '■ tur; sic et proj)ositionis panis, viiuinuiue et aqua, per invocatioiiem et ad-
« lice et deviennent le s;ing- du Verbe céleste par la consécration. « Aviuit les paroles du Christ le calice est renjpli de vin et d'eau, « mais dès que les paroles du Christ ont opéré, là se trouve le sang « qui a racheté le peuple '. »
De ces paroles et de beaucoup d'autres analogues, il semble résulter que l'eau est transformée au sang de Jésus-Christ, et que,
« vcnlum Sj)irilu.s sancli superniilui-alilcr Iransiunlaiitui' in sanguincm ■• Clirisli. » (Vide pluirs alios loxlus apud Ipsum auclorem.)
« llunc coininuiiem moduin sentieiuli et lo((iiendi accepeinint Patres, tum ox facto, tum ex verljis Christi Domiiii qui accipiens calieem, de toto illo po- «•ulo dixit : llic est sanr/iiis meus; qUcB Yei'l)a eslo forsitan in rigore potuissont osse vera, etiamsi solum vinum cousecrare intendisset, c«terum ex circumslanliis adjuncfis non potuerunt diseipuli suspicari quin de toto poeulo loqueretur, quod bihendum Iribuebat; sicut non potuerunt suspicari corpus Christi conlineri sub panis medulla et non sub crusto vel cortice, cum totum ilhim manducandum daret : ergo similiter ex verbis Christi non potuerunt discipuU colligere sanguinem magis contineri sul) speciebus vini quam sub speciebus aqu.-e, cum ad utriusque potum pariter invitaret....
'< Probari potest rursus assertio nostra, ratione theologica, quia materia lincharistuc est vinum, ut constat ex 1 lorenlino et aliis ; et per consequens omne ilhid jux'uhnn quod simpliciter et a])sohite in usu hominum appeUatur vinum, et potalur jiro vuio est materia sufficiens cons(H'rationis calicis. Si au- If'm allendanius ad usualem polum vini, non minus dicitur simpUciter vinum quod est modice lymphatum, quam m(M'um vinum ; ergo non sohnn merum vinum, sed etiam iihid pocuhim (juod constat ex vino et modica aqua, quod sinij)nciterappcllatur vinum, est sufticiens materia consecrationis; nam omnes is(a3 sunt parles ilHus pocuH ({uod simpliciter appellatur vinum usuale.... « Kit crgo salis credibile ex bis omnibus aquam, licet maneat vino admixta, conseci-ari et converli in Christ! sanguinem, cum non sit credibile Christum Dominum aquam quam miscuit, reliquisse in calice in substantia aqua3 admixtam suo sanguini, ut supra prol)atum est, preesertim cum pro contraria opinione vix alTeratur aliquid al) iis auctoribus, quod contra eorum sententiam non habeal fere similem difticultatem ut ex supra dictis constat, et ex argumenlorum solutionibus amplius constabit.... »
I/opinion de De Lugo est donc que l'eau ajoutée au vin dans le calice est «iireclemenl et immédiatement changée au sang de Notre-Seigneur, comme le vin lui-même, el indé])endamment de lui, ce qui, malgré les raisons qu'il iloniu', paraîtra toujours difticile à accepter. 11 est plus simple de croire que h' vin et l'eau ne forment j)lus (|u'un tout dans lequel la petite partie d'eau ajoutée au vin se trouve confondue avec lui au point de partager toutes ses jiropriélés. Il n'y a plus dans le calice du vin et de l'eau, mais seulement du vin dont les éléments aqueux ont été augmentés dans une minime proportion. C'est ce vin <|ui est la matière de la Sainte Eucharistie; c'est lui seul et non pas deux malièresdislinctes (\ne les paroles de la consécration traiissuhstantient au sang de .\oire-Seigneur.
I. Vinum et a(|ua in calieem mitlitur, sed fitsanguis consecrationeVerbi cœlestis. Anle verba Christi calix est vini et aquse plenus ; ubi verba Christi oper.ila fuerint, ibi sanguis efficitm- (|ui jjlebem redemit. (S. Ambhositis, lib. IV,
tfp Sfirmnietilift. caj», i\ e( v.)
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCIIARISTIE. 173
par conséquent, elle n'a pas eu à se changer d'abord en vin pour être propre à la consécration.
On peut répondre à celte objection que les Pères parlent de l'oblation qui précède la consécration et la prépare ; alors il est littéralement vrai que l'eau versée dans le calice est offerte aussi bien que le vin lui-même auquel on l'a ajoutée. Mais si les Pères parlent de l'oblation essentielle ou de la consécration dans laquelle le sacrement consiste essentiellement, l'eau n'est pas immédiatement consacrée en tant qu'eau, elle l'est indirectement et comme faisant partie du vin par lequel elle est absorbée, au point de partager sa nature. Rien n'empêche que cette eau, confondue avec le vin et devenue du vin, ne conserve son nom primitif. C'est ainsi qu'en rapportant le miracle des noces de Cana, S. Jean donne encore le nom d'eau au vin miraculeux, lorsqu'il dit : Sitôt que le maître cV hôtel eut (joûté Ceau changée en vin i. Dans l'Exode, la verge de Moïse changée en serpent est encore appelée verge, quoiqu'elle fût réellement un serpent. Et, ce qui touche de plus près à notre sujet, le corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie reçoit souvent le nom de pain, soit dans nos livres saints, soit dans les écrits ou les discours des catholiques dont la foi éclairée ne saurait être mise en doute.
On pourrait dire aussi que dans certains cas, le vin n'aura pas assez de vertu pour transformer l'eau en sa propre nature, par exemple lorsque la quantité d'eau sera relativement grande et le vin peu généreux, ou bien lorsque le prêtre, ayant oublié de mettre l'eau dans le calice à l'offertuire, ne la mettra qu'au moment même de consacrer, comme l'indiquent les rubriques du Missel romain. On pourrait ajouter que Jésus-Christ, suivant en cela les règles de la tempérance et la coutume du pays, mit beaucoup d'eau dans le vin qu'il allait consacrer pour le distribuer à ses disciples : il eût été ridicule qu'il n'en mît que quelques gouttes. Or, lorsque pour une raison ou pour une autre, l'eau ne peut pas être d'abord transformée en vin, il faut bien qu'elle soit directement changée au sang de Notre-Seigneur. Si elle ne l'était pas, elle romprait le jeune et ne permettrait pas au prêtre de dire une seconde messe, même le saint jour de Noël. On ne pourrait pas non plus offrir le calice à l'adoration des fidèles. D'autre part, si l'eau en pareil cas
\. Cum guslassot ;irchitricliiuis .-iquriin vinuiii f;icl;im. [Joanti., n, 0.)
n'ét;iit pas consacrée, la formule de la consécralion qui s'applique à tout le contenu du calice ne serait pas exacte. Elle ne l'aurait pas rté niènic dans la bouche de Jésus-Christ, qui se servit de vin où Teau était trop abomlanle pour chan.uer de nature aussitôt versée dans le calice. Donc l'eau peut quelquefois être directement changée au sang de Notre-Scigneur. Si elle le peut quelquefois, nous n'avons plus à demander qu'elle devienne d'abord du vin.
Cet argument, tout spécieux qu'il soit, repose sur des bases très fragiles, des suppositions peu pi'oljaldes. D'aboi'd il n'est aucunement prouvé que du vin même fail)le ne puisse absorber et transinrmer en sa propre nalure une cei'taine quantité d'eau. Dans le mélange qui en est fait, le vin n'agit pas seul ; l'eau se divise presque à l'infini, et ses diverses parties se combinent rapidement avec celles du vin pour ne faire qu'un seul tout où ne se rencontrent plus deux liquides différents, mais un seul, du vin qu'un peu d'eau ajoutée a rendu moins généreux qu'il n'était avant cette liddition. D'autre part, Notre-Seigneur Jésus-Christ savait bien (|n<'lle quantité d'eau il convenait d'ajouter au vin dans le calice (pi'il consacra pour le partager entre ses disciples, et ceux qui tirent une objection de sa conduite n'ont pas besoin de craindre ou qu'il ait fait une chose ridicule en ne mettant que quelques gouttes d'eau, ou qu'il en ait ajout/" phis que le vin ne pouvait en recevoir, sans cesser d'être du vin propre à la consécralion.
Enfin l'objection suppose qu'il ariive quelquefois que l'eau est convertie directement au sang de Notre-Seigneur, sans avoir pu être absorbée par le vin, nmis celte supposition est absolument gratuite. Si l'eau n'avait pas été assez parfaitement unie avec le vin et que sa consécration ne se fût pas accomplie, elle ne rompiiiit p;is |)(iur ccki le jeune, parce qu'on la prendrait comme un seul et unique bi-euvagc avec le Siing de Jésus-Christ, et cela par l'ordre de la sainte Église, qui a institué le jeûne et l'a réglé selon sa volonté. Il n'y auiait pas d'inconvénient non plus à offrir le calice qui la C(jntiendrait en mènie temps que le précieux sang, aux adurations des fidèles, car c'est vers Jésus-Christ que se report«;nt toutes les adorations. Enlin la formule de la consécration atteint Umi ce «jui, dans le calice, est conhinu sous l'espèce du vin, car c'est du vin (pje Ji-sus-Chrisl eut rintenlion de consacrer; il nous le dit lui-même, « du \in de la vigne, » de hue (jeniiiiine rilis, et c'est ainsi que l'ont entendu et nous l'ont transnjis les
PE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. lllj
Pères et les conciles. L'eau n'est qu'un accessoire, son addition un rite institué par l'Église ; si elle devient matière de l'Eucharistie, c'est indirectement, parce que ses éléments se trouvent absorbés par ceux du vin, de telle sorte qu'elle est réellement du vin et non plus de l'eau. Elle a pris la nature de vin de la vigne, quoique son origine soit toute différente. Elle en a les apparences, elle en a les propriétés et elle est devenue, en s'absorbant en lui, propre au plus noble, au plus sacré de tous les usages. Elle peut être offerte à Dieu et devenir sur nos autels le sang du Rédempteur.
PRÉSEXCE XÉCESSAIIIE DU PAIX ET DU VIX DESTIXÉS A ÊTRE COXSACRÉS ^
Il est certain que la matière du sacrement de l'Eucharistie, le pain et le vin destinés à devenir le corps et le sang du Seigneur,
1. Plusieurs questions pratiques peuvent se poser ici. Aucun théologien n'a plus d'autorité que S. Liguori pour les résoudre. Voici son texte :
DursiL'M V. — Qusc ronditiones ad materiam consecyationis requiranlur.
;211. — « Resp. I. Ad validam consecrationem requiruntur dufe conditiones; « Prima est, ut materia Sacerdoti consecranti morcdiler, et sensibiliternitprx- « sens. Ita communiter, et est certum. Ratio petitur tum ex institutione « Christi, et verbis formge Hoc, et Ilic, quae non verificarentur, cùm sint de- « monstrativa: tum ex perpétua Ecclesise praxi, nunquam consecrantis, vel « etiam l)enedicentis res absentes : tum etiam ratione sacrificii, quod roquiril « hostiam prœsentem. [X.Bon., d. iv, quœst. ii, p. 6; Laym., cap. n.)
Unde résolves :
i2l2. — « 1. Valide consecratur vinum in calice cooperto, vase, velcantharo « clauso : panis in canistro, hostiae in ciborio, vel in cumulo sub aliis latentes, <« aut aliter tectae, v. g. sub corporali, vel mappa, vel etiam in Missali, ut ex « Suar. Ilenriq. Con. docet Donac. contra Loym. lib., t. V, cap. iv; 2. (unde « hoc postremum dubium videri potest : et saltem peccaret graviter, qui sic « tectas, aut latentes consecraret). Item valide consecrantur hostiœ prœsentes « a caeco, vel alio sacerdote in tenebris. * {Est commimis ciim S(din., cap. iv, « n. \-20. El siif/irit, si ex relnlione aUerius certificat nr de prœsentia maferiœ, << ut Sut. Ilcnr. Prxp., etc., ajjud Sahn., cap. iv, n. 120.) * Ratio horum om- <■ nium est, quia ad prœsentiam, et sensibililafom non requiritur, ut materia « videatur, vel tangalur, vel feriatur sono verborum (unde communiter non " probalur praxis eorum, qui os proxime admovent, ut halitum in calicem, et " panem inspirent), dummodo videri possil sive in se, sive in alio, v. g. in suo « toto, vel continente, vel vase ad illam continendam deslinalo. {\. Bon.. « d. IV, q. II, p. li.)
213. — « 2. Invalide consecralur I. Materia })OSt parielcni, aut ])i)st lcr;^iini «' posita, vel clausa in labernaculo ut docet FUI. Bon., (|. n, p. C», el alii. Ualio <> est, quia moralilcr censeiin' abesse ; cuin non i)ossil d(Mnonstrari j)er luic , " el hic: neque jjaries habct se, ni conlinens, aut tangens. 11. Materia valde <• procul, v. v:. fiMiliim ]).i^>iliiis disians, ctsi vidori possil. Ratio ('<! l'adt-ni.
170 I.\ SAINTE ErCIIAUlSTIE. — LIVRE 1. — CHAPITRE V.
doivent ôtre en la présence du prêtre lorsqu'il prononce les paroles de la consécration, pour que le grand miracle de la transsubstantiation s'opère. La forme même de la consécration l'indique; le pronom démonstratif, ceci, montre assez que la matière sur laquelle la toute-puissance de Dieu va s'exercer est sous les yeux du prêtre qui parle au nom du Seigneur. Ainsi Ta voulu Jésus-Christ, qui a consacré une matière présente, et n'a pas donné à ses disciples le pouvoir de faire autre chose que ce qu'il a fait lui-même. Si la présence de la matière n'était pas nécessaire, il s'ensuivrait les consécjuences les plus étranges et l'on pourrait consacrer, par exemple, le pain qui serait à mille lieues du prêtre consécrateur.
<( Qu.inln aiifem propinquitas sufficiat, dubium est, et ex morali prudentum << judifitt pondct. llenr., lib. \\\\, cap. xxxiv, docet, 20 aut 'M) passuuin * {Pii- « tant Ltifjn, et Gt/hr. apud Satin., cap. iv, n. 115, consecrationem in 'iO ])fissns « esse rertam) * quod Bo7i., 1. c, et alii putant non esse ccrtum. Vide Srhol. « III. Maleria tam modica, ut sensu percipi non possit : tum quia non potest « donionsirari, funi quia sacramenlum débet esse signum sensil)ile. Ita Siiar., « Vasf/. et alii contra Sotiim. Ilenr. Quod intellige, si non sit in toto sed extra <f iliiul, quia in toto ctiam rninimœ ejus particulâe consecrantur : ut constat ex « Trid., se.ss. Xlll, cap. m et iv. Bon., loc. cit. »
21 i. — « Secu!ida conditio, ut materia sit rerta, et a conserranlis hUentionc , « et in individuo detcrminala. Est communis apud Bon. et alios : tum quia « hoc requirunt pronomina Hoc, ei Hic : tum quia actiones sunt circa singu- « laria, quas debent esse certa, et determinata. V. Bon., l. c, p. Ji.
Unde résolves :
« \. Invalide consecraret, qui vellet tantum consecrarc tertiam, vcl mediani « hoslicT parlem, eam non dotorminando, vel ex mullis, v. g. viginti priBsen- " libus, tanluin quatuor, aut quinque, nullas designando ; quia non est ratio, « cur uiia niagis quam altéra consecraretur. Item, qui ex multis hostiis in- « tenderel illas consecrare, vel illas parles hostiarum, aut vini, quas Deus « clegerit, aut Titius designarit, aut i)artes illas, qu<p, fraclis speciebus sunt <> mansune, in continuo, non qu;E excident : ({uia non est materia definita. « Bon., 1. c, p. !J. )>
21. 'j. — '< 2. Non consecratur hostia inscio saccrdote posita, sive in corporali " (sejuncla tamen a cumulo), sive infra illud. Con., 3 p., q. Lxxiv, art. 2, d. m << et alii. Halio est, quia non est determinata in mente sacerdotis, cujus vo- <c iunlas non fertur in incognitum. Similiter non consecrantur guttœ, qu;e « exlerius calici adhœrent, quia non intendunlur; imo, ut probabilius docenl « Sunr. Heij.. c. ii, 1. XXIX. Laym., 1. V, t. IV, c. ix. Con., q. Lxxiv, d. m, con- «< Ira Tann. et Bon., nec e.-e guttie, qu.-e interius adhîerent ; quia intentio Ec- " desia; esse videtur, ideoque et sacerdotis esse débet, consecrare id quodper '< modiun uniiis continui est in calice. Unde, ne opus sit de detergendisguttis « sollicittim csso, bene faciet sacerdos, si semel pro semper inlendat eas non « consecrare, uli nec micas hostiœ adha^rentes. Vide Dian., p. 2, t. 111, " m. H. IC), et p. 3, (. IV, R. 32. Esro/j., 1. VII, E. 0, ubi docet sacerdotem vi << particula- Hic lanlum intendere id con.secrare, quod per rnodum unius con-
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'euCHARISTIE. 177
Il est certain aussi qu'il ne suffît pas, pour la présence, que la matière puisse être aperçue et reconnue, fût-elle à une grande distance. La formule de la consécration, ceci, exige plus; il faut la proximité. D'autre part, il n'est pas nécessaire que la matière soit touchée ni vue. La seule condition exigée est qu'elle soit là, bien à la portée du prêtre, et qu'il connaisse assez sa présence pour pouvoir dire d'elle sans hésitation : Ceci est mon corps, ceci est mon sang.
Il est certain encore que la matière du sacrement, même renfermée dans un ciboire ou dans un calice couvert, est assez clairement désignée par le mot ceci pour que la consécration s'opère, Il est évident, en effet, que le prêtre qui prononce les paroles de
« tinui potabilis est in calice, ideoque guttulas illas non consecrari. Quœ sen- « tentia probabilis est ex Reg. Saur, et Laym., 1. V, t. IV, c. ii, n. Vô. »
Quseritur, an consecrentur guttse vini, quœ sunt in calice, separatae, quando sacerdos nihil circa eas intenderit? Alii negant, ut Busemb. Alii affirmant, ut Croix, 1. VI, p. 1, n. 449, cum Prœp. Die, etc. Alii denique affirmant de guttis propinquis, negant de remotis. Monet Platel. apud Croix, ib., quod sacerdos advertens statim ante consecrationem taies guttas, si sint viciuce, admisceat, si vero remotse. vel abstergat (quod ait Tanner, apud Busemb. in fin. huj. Dub. haud expedire), vel excludat ab intentions. Sed Croix dicit etiam posse licite includere eas in intmitione, ne in calice sit vinum, quod non sit consecratum. Sic etiam dicit Croix apud Busemb. quod sacerdos débet consecrare micas adhérentes hostiis, non autem separatas in patena, vel corporali ; ncc obstat quod eas sumendo laîderetur jejunium, nam magis videtur tune praecavenda irreverentia sacramenti, quam laîsio jejunii. Si vero micee sint in ciborio, eas etiam (ait) intendat consecrare, cum absitpericulum easperdendi.
216. — « 3. Valida est consecratio, I. Si sacerdos intendat consecrare ex « pluribus hostiis praesentibus tantum quinque, eas determinando, vel omnes, « praeter infimam, et supremam cumuli, vel omnes pares, v. g. secundam, '< quartam, sextam, si sint ordine collocatge, et determinctur, unde nume- <( randi initium sumendum sit ; quod tamen grave peccatum erit. Quod si au- « tem hoc, vel alio casu, non consecratae misceantur consecratis, totus cumulus « ad altare est deferendus, ut sacerdos intendat consecrare non consecratas : << vel potius totum cunnilum consecret sub condilione, si non sint conse- " cratce. * {Et hoc potius faciendnm est, quia in consecrando hostias non con- « secratas, déficit vera determinalio materise, nec potest verificare verbum Hoc, " unde debent consecrari omnes hostix sub condilione, ut valide consecrentur ; « ila Lu(jo, D. i, n. \M. Salm., c. iv, n. 129, cum Laipn. Die. Avers. Lennd. << Dian., etc. Et hoc etiam licite fieri potest, ut dicunt Safm., ibid.. cum Lai/m. « Die. Dian. Leand. contra Luf/o, et de .A/'flicto) *, Card. de Lugo, d. i, de << Euch., n. ;U). II. Etsi putet, unam, vel duas, vel sex hostias consecrandas « adesse, cum sinl plures, sivo a se, sive ab alio posila;, quia error specula- « livus, et privatus non obslat intonlioni practicjp, et absolut.r consocrnndi « omnes praesenles, quam tanquam Hcclosiitconsuetudini conformem, quisquo. << renselur habere implicite ut docent Sglv. llenr. et Suar. * {Cum \av. Bon. « Vasq. Conin. Lugo, et cotnm. ap. Salm., c. iv, n. \-2H.) * Unde si sacerdos
178 lA SAINTE EUCHARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE V.
la conséiTation sur ce ciboire et sur ce calice a en vue les hosties et le vin qui y sont contenus. Mais si le ciboire ouïe calice étaient loin de l'autel, à la sacristie ou dans quelque lieu fermé, la consécration serait extrêmement douteuse.
Il est certain enfin qu'il faut entendre littéralement et selon toute la rigueur de sa signification cette expression démonstrative : Hoc, ceci. Dans l'usage ordinaire on peut bien dire de quelqu'un qui n'est plus présent mais qui l'était quelques instants plus tôt : \oilà un homme sage. Les circonstances suffisent alors pour montrer assez de qui l'on veut parler. Mais pour la consécration, il est indispensable que l'indication que contiennent les paroles prononcées par le prêtre suffise à elle seule, pour faire con-
« advcriat post consecrationcm esse diias simul junctas, lUramque ut coiiso- •( cralam sumet, ut liabel missalc. Si vero ante consecrationem, postquaui «< oblulil, adverlat, altrram soponef, et post missain ipse, vel alius sumat, taii- « quam panein henedictum. III. Si quis plures hostias ad altare tulerit, aut << rational)!!! modo adverterit, ab alio adferri a se consecrandas, vel ante sacri- «( ficium nionitus fuerit de coiisecrandis in altari jam positis. Ratio ; omnes « eniin con.secrantur, etsi, duin consecrat earum non ita expresse meminerit, « aut etiam ad oblalionem non detec:at, modo sint présentes in corporali, vel <. saltcm in allari. Ita liegiii., 1. XXVII, n. 19. Lnym., I. V, t. II, c. ii. Bon., « t. I, d. IV, q. Il, p. !2, et alii ab ipso citati, estque sententia in praxi tuta. << Quia intentio pnecedens respectu illarum virtualiter persévérât. »
217. — Quarido ciborium consecrandum positum est a clerico in corporali, le adverfente, el illud jam intenderis consecrare, certum est quod consecras, licet postea ad illud non advertas. Est communis sententia, ut ait Croix, I. VI, par. i, n. i.'iO, cum Pue. Die. et Sa/m., c. iv, n. ISÎJ, cwn Gavant, et Suarez. Scd dubium est utrum cen.sendum sit consecratum ciborium ex oblivionc extra corporale relictum? Prima sententia cum Tanner, et Prsep. apud Croix, 1. c, qui probabilem vocat, affirmât, quia, ut dicunt, voluntas consecrandi jam adfuit; el non fuit relraclata. Seexinda tamen sententia communis et prol)abilior ne^at cum Sitar. Dian. PaJ. Lena., ete., enm Croix, ibidem. Ratio, quia, rum inlentio consecrandi extra corporale fuisset peccatum grave, illam tu babuisso non pnesumeris. Sed quia prima sententia non videtur improbabilis, cum res sit dubia, rationabiliter ait Boned. XIV de Sacr. Miss., 1. III, r. wui, n. (i, ciborium denuo consecrandum : vel, ut dicit Tonrn., j). 304, V. Tiitins, in praxi illas particulas esse sumendas post sanguinem : Et ego addo f)Ost ablnlioncm, sed ante purificationcm ; quia reliquiae sanguinis sunl cerle sacramentum, scd boslia; illa", in ciborio dubi;e. Consent autem Tonrn. el Croix. I. c, posse cas etiam consecrari in aliamissa sub conditione : sed boc mibi non placet, quia non videtur adesse justa causa illas consecrandi sub conditione, cum jam sumi possint.
" IV. Si parva; bosli.-e pro communicando populo afferantur sacerdoti paulo " post faclam oblalionfMn 'addit Arersa, q. xi, s. 42, ante cœptam prœfationcm) " licite eas consecrari, supplela oblatione mentaliter, ut Gavant, el Possev. do- «' cent, » etc. (S. LioroR., Theol. moral. ^ lib. VI, tract, de Euchar., cap. l, dul). VI.)
naître la matière à laquelle elles s'appliquent et la distinguer de toute autre.
Si tout le monde admet comme indubitable que la matière destinée à devenir le corps et le sang de Notre-Seigneur doit être présente et bien déterminée, il est difficile d'assigner les conditions de cette présence, et quelle distance suffirait pour rendre la consécration impossible. Des auteurs sont d'avis qu'à dix pas la consécration serait certaine, à cinquante pas douteuse, et à cent pas certainement nulle. Tout ce que l'on peut dire dé plus probable à ce sujet, c'est que la distance qui s'opposerait à la consécration varie selon la quantité de la matière. Il faut en tout cas que le mot Hoc, ceci, suffise à lui seul pour désigner cette matière sans qu'il soit besoin de gestes ni d'autre explication. Ce ne serait pas assez qu'une partie de la matière soit présente comme nous venons de le dire, mais d'après Suarez, il est nécessaire que toutes les parties qui la composent le soient aussi. Elles le sont d'une manière suffisante, si elles forment un tout au moins moral avec la première, et ne se trouvent pas placées à une distance telle que la consécration ne puisse plus avoir lieu. C'est ainsi qu'une hostie accidentellement séparée des autres, recouverte par un linge ou cachée par un autre objet, au moment de la consécration, n'en est pas moins consacrée, parce qu'elle fait partie morale de la quantité d'hosties que le prêtre veut consacrer.
La présence physique ou morale de la matière ne suffit pas pour la consécration; il est indispensable aussi que cette matière soit déterminée et définie par l'intention du prêtre; autrement il ne pourrait pas l'indiquer en lui appliquant le mot ceci, hoc, qui fait partie essentielle de la forme de la consécration. D'où il suit qu'un prêtre qui saurait avoir dix hosties présentes sur le corporal et ne voudrait en consacrer que huit, sans déterminer précisément lesquelles, n'en consacrerait aucune; au contraire, celui qui croirait n'avoir qu'une hostie entre les mains et en tiendrait deux, les consacrerait toutes les deux, parce que son intention serait de consacrer ce qu'il aurait dans les mains, et non pas d'exclure l'une ou l'autre de ces deux hosties qu'il croirait n'être qu'une seule. Mais qu'arriverait-il si le prêtre ayant devant lui dix hosties, formulait l'intention de n'en consacrer que huit, celles que Dieu ou telle personne voudrait voir consacrées? Il n'y aurait pas de consécration, à moins que Dieu ou la personne à l'intention de laquelle le
prêtre souniellrait la sienne ne lui ail fait connaître d'une manière certaine, avant la consécration, les huit hosties choisies; autrement les paroles de la consécration ne seraient pas appliquées à une matière suffisamment déterminée; le prêtre ne pourrait pas dire : « Ceci est mon corps : Hoc est corpus meum, » puisqu'il ne saurait pas quelles hosties deviendraient ou ne deviendraient point le corps de Jésus-Christ.
Pour la même raison, s'il arrivait qu'une goutte de vin fût mêlée, après la consécration, aux saintes espèces, elle ne pourrait pas être consacrée, parce qu'il serait impossible de la reconnaître et de la désigner par le pronom démonstratif ceci. De même un peu de vin versé dans beaucoup d'eau ne pourrait être consacré, conservàt-il du reste sa propre nature. De même encore, s'il arrivait qu'une hostie non consacrée se trouvât mêlée à d'autres qui léseraient, on ne pourrait pas la consacrer, faute de la reconnaître. Un moyen resterait au prêtre, l'intention conditionnelle de consacrer toutes et chacune des hosties qui se trouveraient dans le ciboire, si elles n'étaient pas consacrées déjà. La même consécration conditionnelle devrait avoir lieu, si une sainte hostie consacrée se trouvait mêlée à d'autres qui ne le seraient pas, ou s'il y en avait un certain nombre des unes et des autres. De Lugo indique un autre moyen pour le cas où une seule hostie n'est pas consacrée, c'est de donner deux hosties à chacune des personnes qui communient, de sorte que chacune d'elles recevrait d'une manière certaine le corps de Notrc-Scigneur. Mais il serait à craindre que les personnes communiant ainsi ne conçussent quelque trouble ou (juelque scandale.
Pour l'espèce du vin, la consécration ne devrait pas être renouvelée, même conditionnellement, si quelques gouttes de vin se trouvaient versées dans le calice après la consécration, parce que le prêtre qui prendrait ces quelques gouttes de vin prendrait en même temps le sang de Notre-Seigncur. Mais si la quantité égalait celle du vin consacré on la surpassait, il serait prudent et même nécessaire de le faire. Et s'il arrivait que quelques gouttes du précieux sang fussent mélangées à une quantité de vin telle qu'il devint impossibh; à un prêtre de la consonuner en une seule fois, il faudrait garder précieusement ce vin et s'en servir pour le saint sacrifice, de sorte qu'il soit peu à peu consacré tout entier. Telle est la solution que donnent Suarez et les autres théologiens.
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. IKl
D'autres cas peuvent se présenter encore, mais il est inutile de les étudier tous ici. Ce que nous avons dit suffit pour montrer avec quel respect profond, avec quelle sollicitude attentive, on pourrait dire scrupuleuse, les théologiens ont étudié tout ce qui touche à l'adorable sacrement de nos autels.
SI UNE ESPÈCE EUCHARISTIQUE PEUT ÊTRE CONSACRÉE SANS l' AUTRE
Il est hors de doute que l'une des deux espèces eucharistiques puisse être consacrée validement sans l'autre ; mais ce qui est à la rigueur possible n'est pas pour cela permis, et il est absolument défendu, quelque grande nécessité que l'on suppose, quelque dispense que l'on mette en avant, de consacrer le pain sans l'espèce du vin ou l'espèce du vin sans celle du pain.
Une espèce peut être consacrée validement sans l'autre. En effet, aussitôt que les paroles de la consécration sont prononcées sur le pain, le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ existe sous les apparences qui, l'instant d'auparavant, recelaient la substance du pain ; la transsubstantiation est accomplie, car les paroles sacrées prononcées par le prêtre opèrent ce qu'elles signifient. Aussi présente-t-on la sainte hostie aux adorations des fidèles. Cependant il n'est jamais permis de consacrer une espèce sans l'autre, parce qu'il n'est pas permis de consacrer la Sainte Eucharistie autrement que ne l'a fait Notre-Seigneur, qui a consacré les deux espèces, et recommandé à ses apôtres et à leurs successeurs de faire ce qu'il avait fait lui-même. Or un précepte divin ne doit être transgressé en aucun temps ni en aucune circonstance. Il faut donc consacrer l'une et l'autre espèce sans les séparer jamais. Ainsi l'enseigne le saint concile de Trente : « Le Christ a offert « son corps et son sang, dit-il, à Dieu son Père, sous les espèces du f pain et du vin, et il a ordonné aux apôtres de l'offi-ir, par ces € paroles : Faites ceci en mémoire de moi, comme l'Eglise l'a e toujours compris et cru '. »
La raison en est que l'Eucharistie est un sacrement divinement
1. Christus corpus et s.'ni.tcuineiu suum sub speciebus panis ol vini Deo Palri oblulit, ac Aposlolis corurnquc in saccrdotio successoribus ul olVerrent praecepit per haec verba : llac facile in mmm commcmurationein. uti semper Ecclesia calhobca inlellexit ol credidit. {Cnucil. Trid., sess. XXII, cap. l.)
18i I..\ SAINTE EICIIARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE V.
institué, sous forme de repas spirituel, et que ce n'est pas seulement un sacrement, mais aussi un sacrifice. Le sacrement est inséparable du sacrifice; il ne peut exister que si le sacrifice est ollert. Or, d'une part, un repas n'est complet que s'il comprend le manger et le boire ; d'autre part, le sacrifice de l'Eucharistie, sacrilice de la loi nouvelle et commémoration du sacrifice sanglant de la croix, qu'il renouvelle sous une autre forme, ne peut être offert et accompli avec une seule espèce. Le saint concile de Trente dit en effet : « Dans le divin sacrifice qui est offert à la messe, est con- « tenu et immolé, d'une manière non sanglante, le même Christ o qui s'est olTert lui-même une fois, d'une manière sanglante, sur t l'autel de la croix. La victime est unique et c'est la môme; « celui qui l'offre maintenant par le ministère des prêtres est le ff même qui s'ofl'rit alors, en personne, sur la croix ; le mode de « l'oblalion diffère seul K »
Le sacrifice ofTert sur la croix eut lieu par l'effusion du sang divin et sa séparation du corps adorable de Jésus-Christ; cette séparation du corps et du sang doit donc être marquée dans le sacrifice de l'autel, qui le continue et le représente, et elle ne peut l'être que par la consécration du calice ajoutée à celle du pain ; la consécration des deux espèces est nécessaire pour que le sacrifice de la Lui nouvelle, la Sainte Eucharistie, soit le mémorial perpétuel du sacrifice de la croix, le sacrifice selon l'ordre de Melchisédech, qui offrit le pain et le vin au Très-Haut, selon qu'il est dit au chapitre XIV de la Cenèse.
On ne peut donc, en aucun cas et de quelque dispense que l'on se croie muni, consacrer le pain seul, parce que le Souverain Pontife lui-même n'a pas le pouvoir de dispenser d'un précopte de droit divin, ni de mutiler un sacrement, ni de modifier l'ordonnance du sacrifice perpétuel institué par Jésus-Christ. Dieu ne lui a pas donné le pouvoir de clianger les lois établies par celui dont il n'est que l'humble serviteur et le représentant sur la terre ; sa mission ne consiste pas à exempter les fidèles de ces lois, mais à leur enseigner à s'y soumettre, en les gardant lui-même le pre-
1. In diviiio hoc sacrificio quod in miss;i peragitui-, idem ilie Christus conlinelur et inrruentc iinmol;ilur qui in ara crucis scmel seipsum obtulit.... una cnim eadeniquc est hostia, idem nunc offerens sacerdotum ministerio qui scipsinn tune in cruce ojjtulil, soin ofîerendi ratione diversa. [Concil. Trid., SPSS. XXII, cap. II.)
DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE l'elCHARISTIE. 183
mier. La sainte Église catholique, en la i)ersonne de son chef visible, a bien le droit d'accorder les dispenses, d'instituer les rites et de faire les changements accessoires que réclament le bien de ceux qui reçoivent les sacrements, ou le respect qui leur est dû, selon les circonstances différentes des temps et des lieux, comme le déclare le saint concile de Trente ; mais il faut que la substance des sacrements soit toujours respectée ^ Or il est évident que les deux espèces sont requises comme parties essentielles de l'Eucharistie, soit qu'on la considère comme le repas spirituel que Dieu nous a préparé, et qui doit comprendre le boire et le manger, soit qu'on voie en elle le sacrifice de la croix repréocnté et renouvelé d'une manière non sanglante.
Mais, dira-t-on, le chef de l'Église, sans donner de dispense, pourrait interpréter la loi portée par Jésus-Christ, et déclarer, en vertu du pouvoir qu'il a reçu de Dieu, qu'elle n'oblige pas en telle ou telle circonstance, lorsque de graves motifs réclament cette exception, lorsque, par exemple, un autre précepte divin deviendrait absolument impraticable sans elle. Il peut arriver que certaines populations soient privées toujours, ou du moins pendant un très long temps, de la sainte communion, si l'on ne consacre pas le pain sans l'espèce du vin ; il peut arriver de même que le prêtre soit dans l'impossibilité de donner le saint Viatique à un mourant, parce qu'il n'y aurait pas de saintes hosties réservées, et qu'il serait impossible d'attendre la célébration de la messe, parce que le malade, soudainement frappé, serait sur le point d'expirer. L'Église ne pourrait-elle pas, en ces cas d'extrême nécessité, autoriser la consécration du pain seul, pour procurer aux âmes un secours si précieux et rendre possible l'accomplissement d'un très grave devoir? Des auteurs ont assuré que le pape Innocent VIII a permis aux prêtres de la Norwège de célébrer la messe avec la seule espèce du pain, parce que le vin ne se conserve pas dans ces contrées et s'y corrompt très rapidement. Le pape, en agissant ainsi, ne s'est-il pas conformé non seulement à l'intention de Notre-
1. Praeterea déclarai hanc potestatem in Ecclesia fuisse, ut in sacramentoruui dispensatione, snlva iUorum substa7itia , ea statuerai vel mutarel, quae suscipientium humilitati, seu ipsorum sacramentoruin venerationi, pro rcruin et locorum varietate magis expedire judicaret. Id autem Apostolus non ol)scure visus est innuisse, oum ail : Sic nos exislimet liomn ut ministroa Cfn-isli , et dispen.'ia tores myslcriorum Dei J Cor., iv). [Concil. TriiL, soss. XXII, cap. II.)
184 l..\ SAINTE ErCriARISTlE, — LlvnE I, — CHAPITRE V.
Seigneur, mais môme à l'exemple qu'il a donné, lorsqu'il consacra le pain en présence des disciples d'Emmaûs, sans consacrer le vin?' Car il est dit dans l'Évangile qu'ayant pris, rompu, béni et distribué le pain, il disparut à leurs yeux : Accepit panem, et bene- (li.rit ac frcgit, et porn'gebat illis. Et aperti sicnt oculi eorum, et co(jnoverunt eum, et ipse evanuit ex oculis eorum i.
Ces objections sont spécieuses, mais elles n'infirment aucunement ce que nous avons dit. Nulle dispense ne peut être légitime, lorsqu'il s'agit de la consécration sous les deux espèces, instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'une telle dispense attaquerait la nature et la substance même du divin Sacrifice, qui ne saurait exister sans la consécration des deux espèces. D'ailleurs, il n'y a pas en réalité de peuple chez lequel il soit vraiment impossible de transporter le vin nécessaire au Saint Sacrifice. Les missionnaires, qui ont maintenant pénétré dans toutes les contrées du monde, ont pu partout aussi célébrer la messe. Pour les malades, des hosties consacrées doivent toujours être tenues en réserve dans les églises, et si le temps ne permettait pas de se les procurer, il y aurait alors cas de force majeure ; le malade n'est pas tenu à l'impossible, et Dieu saurait bien suppléer par sa grâce à ce qui lui manquerait. Toute obligation et toute utilité de recevoir le très saint sacrement de l'Eucharistie ne vient donc qu'après la nécessité absolue de sauvegarder l'intégrité du sacrifice. Il n'y a jamais d'obligation de conmiunicr lorsque la communion est impossible ; en pareil cas, la communion spirituelle, les désirs sincères d'une àme pieuse, tiennent lieu de la communion sacramentelle. Ce que l'on a dit d'une permission donnée aux prêtres de la Norvvêge, de célébrer la messe sans l'espèce du vin, n'est qu'une fable inventée à plaisir. L'Église, qui a condamné l'iiérésie des Aquariens et l'usage de tout autre liquide que le vin de la vigne pour le saint sacrifice, n'a pas autorisé ce qu'elle condanme. Jamais, du reste, on n'a pu trouver trace de la dispense soi-disant acconlée par le pape Innocent, et trouvât-on quelque part un écrit de cette sorte, on pourrait regarder comme indubitable que c'est l'œuvre d'un faussaire ; d'autant plus que le motif mis en avant pour cette dispense n'existe pas ; le vin se transporte ♦'l se conserve très aisément en cette contrée.